La justice a rendu une ordonnance de non-lieu en faveur du gendarme impliqué dans la mort du militant écologiste Rémi Fraisse.


Rarement une information aura fait aussi peu de bruit alors qu’elle est tellement révélatrice de la violence dont est victime cette partie de la jeunesse qui résiste encore, qui ose dire non à une vie de précarité qu’on veut lui faire confondre avec la liberté. Qui ose dire non, surtout, à un mode de production visiblement aberrant qui détruit la planète pour en épuiser les ressources afin d’augmenter les profits dans une logique suicidaire.

In memoriam Rémi Fraisse

Je veux parler du non-lieu dont a bénéficié un gendarme, mardi. Ce gendarme, le 26 octobre 2014, sur le chantier du barrage du Testet, près de la commune de Sivens, dans le Tarn, avait tiré une grenade mortelle lors d’affrontements avec des zadistes, sur Rémi Fraisse, jeune botaniste de 21 ans. Rémi Fraisse n’était pourtant pas un de ces Black Blocs qui font peur aux bourgeois d’aujourd’hui comme les Communards faisaient peur à ceux d’hier. Non, ce pacifiste se sentait juste solidaire de cette belle jeunesse qui, de Tarnac à Notre-Dame-des-Landes, des places d’Espagne ou de Turquie aux centres sociaux italiens, de la vallée de Suze à Taksim, d’Exarchia à Occupy Wall street, de ZAD en TAZ, veut se libérer de la Matrice et a compris que ce que « nos enfants allaient payer« , ce ne sont pas les intérêts d’une dette fantasmatique qui sert à domestiquer la population, non, ce qu’ils allaient payer, c’étaient des conséquences écologiques qui apparaissent chaque année un peu plus concrètes et inquiétantes, dans le demi-silence consterné des médias ou les délires grotesques d’un président américain sur Twitter.

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La mort de Rémi Fraisse avait provoqué une certaine émotion, mais finalement bien moindre que la mort de Malik Oussekine en 1986, lors du mouvement étudiant. A cette époque, Chirac et Pasqua avaient eu la décence d’estimer qu’ « aucune réforme ne valait la mort d’un homme ». Autre temps, autres mœurs….

Violence d’Etat

Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur en 2014 avait lui écarté toute idée de démissionner, toute idée de renoncer au barrage du Testet et s’était même offert le luxe d’attaquer en justice ceux qui l’avaient tenu pour explicitement responsable de la tragédie, y compris, à l’époque, Mélenchon.

On expliquait alors, la main sur le cœur, que le projet de barrage du Testet était d’utilité publique, que les zadistes étaient des hors-la-loi violents qui terrorisaient les agriculteurs du coin. Pourtant, en décembre 2015, en toute discrétion, le gouvernement avait annoncé l’abandon des travaux et la préservation de la zone humide de Sivens, après un rapport du ministère de l’Environnement. Bref, les zadistes avaient eu raison comme l’admettaient les experts et ils avaient gagné. Mais Rémi Fraisse lui, était mort.

Empêcher la destruction d’une zone protégée au nom d’un projet pharaonique, est-ce que cela nécessitait pour autant dans une démocratie, la mort d’un jeune homme ? Le procès de ce gendarme aurait pu être l’occasion de réfléchir à cet usage de la violence d’Etat contre ses propres citoyens. On sait par exemple, que la nuit de la mort de Rémi Fraisse, des « consignes de fermeté » avaient été données par le ministre de l’Intérieur au préfet du Tarn. ll ne s’agit pas, ici, d’ailleurs, d’en vouloir particulièrement à un gendarme mais à une chaine de commandement. Et de rappeler deux principes simples.

Et maintenant Notre-Dame-des-Landes ?

Primo, ce sont les forces de l’ordre qui fixent le degré de violence dans une manif’, pas les manifestants. Maurice Grimaud, le préfet de police de Paris en 1968 l’avait très bien expliqué de son vivant dans ses mémoires, En mai, fais ce qu’il te plaît. On peut décider d’une escalade dans l’affrontement ou au contraire d’éviter cet affrontement. Si la police en mai 1968 avait utilisé les méthodes qu’elle a utilisées à Sivens mais aussi pendant les manifs contre la loi El Khomri en mai-juin 2016, il y aurait eu des dizaines de morts.

Secundo, ces forces de l’ordre font toujours ce que leur dit le gouvernement en place. In fine, ce sont donc Bernard Cazeneuve, Manuel Valls et François Hollande qui sont en cause dans la mort de Rémi Fraisse comme ils sont en cause dans les nombreux blessés graves des manifs contre la loi Travail. Bien sûr, on sait que c’est une vieille tradition sociale-démocrate, de Noske à Jules Moch, en passant par Guy Mollet. Mais tout de même, on aurait pu espérer que le peu de gauche qui restait dans l’ADN du hollandisme aurait évité une telle indignité.

Alors que se prépare un assaut du même genre sur Notre-Dame-des-Landes, ce non-lieu est de bien mauvais augure. Déjà, des sondages bidonnés et orientés indiquent que les Français seraient majoritairement favorables à l’usage de la force pour évacuer la zone.

Et ce ne sera même pas pour construire l’aéroport dont le projet a été de facto abandonné, mais pour rouler des mécaniques, pour montrer « l’autorité de l’état ». Quitte à ce qu’il y ait, pour cette démonstration de force, cinq ou six nouveaux Rémi Fraisse. Il paraît que la présidence Macron devait être celle de la « bienveillance ». Comme aurait dit Zazie, la petite zadiste du métro inventée par Queneau : « Bienveillance, mon cul ! »

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