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Black Sabbath, working class heroes !

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Cinquante ans après leurs débuts, les Anglais de Black Sabbath sont enfin reconnus par la critique rock. Moqué et décrié dans les années 1970, Black Sabbath est pourtant l’un des groupes les plus essentiels de l’histoire du rock d’après les pionniers, dont l’influence est palpable dans quantité de groupes et de sous-genres. Evidemment dans le grand ensemble du heavy metal (Iron Maiden, Metallica ou Korn pour citer trois pierres de touche d’un style très divers) ; mais aussi au-delà, dans le rock alternatif (Melvins), particulièrement le « grunge » de Seattle (Alice In Chains ou Soundgarden), et même certains albums de musique électronique (confer Arnaud Rebotini pour « Zone 10 : Pagan Dance Move »). À dire vrai, quel autre grand du rock aura suscité autant de vocations que Black Sabbath ? Les Beatles, sans doute. Mais après ? Le Velvet Underground, peut-être ? Pink Floyd ? Les Clash ?

La fureur au temps des petites fleurs

Le son de Sabbath a été défini dès le premier album éponyme. Lourd, martial, épique et sombre. Première innovation : la basse ronde et soyeuse de Geezer Butler mixée très en avant, chevauchant la batterie agile de Bill Ward. Seconde innovation : les riffs incroyables de Tony Iommi, qui jouait un ton en-dessous en raison d’un accident d’usine. En pleine époque hippie, Black Sabbath jouait un rock furieux, sidérurgique, inspiré par les rudes conditions de vie de la ville de Birmingham dont ses membres étaient natifs. Les origines sociales du quatuor, né dans le quartier populaire d’Aston, n’ont d’ailleurs pas été étrangères à l’ostracisme que le groupe eut à subir, quand le rock anglais était alors un phénomène très londonien, comptant dans ses rangs de nombreux fils de bonnes familles, à l’image des groupes de rock progressif comme Genesis, Soft Machine ou Pink Floyd.

Black Sabbath ne bénéficiait pas de l’aura d’intellectualisme qui collait à la peau des groupes britanniques de la deuxième vague. Le génial guitariste Tony Iommi avait ainsi été à deux doigts, littéralement, d’abandonner la musique après un accident de travail. Tel Iron Man, ce gaucher à l’extrémité de deux doigts de la main droite sectionnés par une presse, s’était fabriqué des prothèses en plastique pour pouvoir poursuivre ses rêves. Quant au chanteur déjanté Ozzy Osbourne, il sortait de prison après avoir été arrêté pour quelques cambriolages ratés censés améliorer son train de vie modeste d’employé d’abattoir.

Black Sabbath, un monde en voie de disparition

Ces parcours, dignes du « Working class hero » chanté par John Lennon, auront puissamment contribué à l’élaboration d’une architecture musicale inédite, profondément novatrice.

Les cinq premiers albums résumant, à eux seuls, tout le heavy metal. Du proto-stoner de « Masters of Reality », en passant par la production sophistiquée de « Sabbath Bloody Sabbath » et le psychédélisme de « Paranoid », Black Sabbath a posé les bases d’une contre-culture adolescente vivace, plus désabusée que réellement politisée.

Fini le « flower power », place à la réalité des usines enfumées et des pubs sordides. Un monde aujourd’hui en voie de disparition que l’on retrouve dans la fresque Jérusalem d’Alan Moore, sortie l’an passé.

Ozzy Osbourne a beau être devenu une créature burlesque de la téléréalité étatsunienne, dans le fond il est resté ce jeune homme sauvage de Birmingham. Cela se ressent dans le dernier concert qu’ils ont donné sur leurs terres, ultime trace d’une œuvre fondamentale qu’Arte a eu l’intelligence de diffuser en ce début de mois de janvier 2018.

Une manière aussi de lever le voile sur certains clichés qui nuisaient au groupe, notamment l’aura « sataniste » inventée par les maisons de disques, alors que le bassiste Geezer Butler était très croyant et superstitieux. Comment ne pas voir la parenté entre les Mancuniens de Joy Division, adorés de la critique, et Black Sabbath ? Musicalement, il n’y a certes quasiment aucun rapport entre les deux groupes, mais on retrouve chez eux une même hargne ouvrière, une même originalité, une même urgence juvénile. Phénomène étrange que celui de quatre post-adolescents originaires d’un même quartier, capables d’écrire l’histoire de la musique populaire depuis un garage, touchant des millions d’êtres humains avec des compositions dépressogènes, peu aimables de prime abord. Black Sabbath ne sera jamais oublié.



Changement de nom du FN: est-il déjà trop tard?

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Le premier tome des mémoires de Jean-Marie Le Pen devrait donc être publié début mars en guise d’apéritif du congrès du Front national (FN) le même mois. Clin d’œil du patriarche fondateur aux adhérents du parti, dont il veut toujours croire qu’il en demeurera le président d’honneur. Clin d’œil à la plus jeune de ses filles, Marine, qui a repris la boutique familiale il y a sept ans. Un septennat, un siècle, une éternité. En réalité, on se demande bien si Jean-Marie Le Pen a le cœur à témoigner des signes sympathiques à celle qui lui a succédé. Celui qui déclenchait son agacement, qu’il dépeignait en gourou de sa fille, Florian Philippot, a pourtant vidé les lieux.

Front populaire

Mais Marine Le Pen semble ne plus savoir où elle habite. Alors que le départ de son stratège préféré, qu’elle a finalement poussé vers la sortie, tout en assurant ne pas avoir l’intention de troquer sa ligne « ni-droite ni-gauche » par une ligne « à droite toute », l’a considérablement affaiblie à l’intérieur de son propre parti, la présidente du FN a toujours l’intention de changer le nom du parti. La semaine dernière, notre consoeur, Pauline de Saint-Rémy, toujours bien informée, dévoilait sur l’antenne de RTL que les réponses des adhérents FN à cette question s’avéraient catastrophiques pour Marine Le Pen. 80% d’entre eux souhaiteraient conserver la marque FN. Un vrai désaveu pour Marine. Un triomphe pour Jean-Marie.

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La présidente, afin de démontrer qu’elle demeurait fidèle à la ligne qu’elle avait développée pendant sept ans, a promu Sébastien Chenu. Issu des mêmes eaux souverainistes anti-Maastricht, tout en étant plus souple que Florian Philippot sur la question de l’euro, ce dernier constitue une nouvelle vitrine. Une différence subsiste néanmoins. Florian Philippot n’était pas qu’une vitrine. Il était aussi au four des idées et au moulin de la stratégie. Beaucoup de projets de communiqués passaient entre ses mains. Ainsi a-t-il pu déjà fustiger la position du FN sur le glyphosate et en faire le témoin d’un nouvel alignement frontiste sur la doxa européenne.

Marine Le Pen ne sait plus où elle habite

Mais revenons à ce vieux serpent de mer du changement de nom. A juste raison, Jean-Marie Le Pen faisait de ce chiffon rouge l’œuvre de Florian Philippot. Lequel en avait trouvé un, « Les Patriotes », avant de le garder finalement pour lui. Mais aujourd’hui, alors que le FN souhaite se recentrer sur ses fondamentaux sécuritaires et identitaires, pourquoi changer la marque du fondateur ? Parce que Marine Le Pen veut montrer qu’elle habite encore quelque part, contrairement à ce qu’ose raconter une certaine presse dont fait partie votre serviteur. Et cette volonté de le démontrer à tout prix dévoile en fait son embarras. CQFD.

Mais ce n’est pas parce que Marine Le Pen continue de donner des signes de sa fragilité que Les Patriotes de Florian Philippot disposent d’une autoroute à deux fois trois voies devant eux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de ce côté, on sait où on va, et on y va avec panache, prenant des risques énormes. Le sort des numéros deux de l’histoire du FN n’incite en effet pas à l’optimisme. Bruno Mégret fit scission en 1998 dans de bien meilleures conditions et avec bien plus de cadres que ne l’a fait Florian Philippot cet été. On se souvient de ce qu’il advint de son aventure, dont certains chevau-légers entourent aujourd’hui Marine Le Pen et furent au premier rang de ceux qui l’ont incitée à bouter Philippot hors du FN.

Les Patriotes vs. Front national, premier test fin janvier

Non content de prendre le risque de la séparation, voilà que quelques mois plus tard, le patron des Patriotes décide d’envoyer son lieutenant le plus solide, mais aussi le plus exposé, au feu électoral. Souvent accusée d’utiliser le parachute électoral, Sophie Montel qui, d’après nos informations, « s’amuse terriblement » à écrire un livre sur sa « désillusion » mariniste, a donc décidé d’aller visiter une nouvelle terre électorale, le Territoire de Belfort, où l’invalidation de l’élection du député LR Ian Boucard par le Conseil constitutionnel a provoqué un nouveau scrutin. Le premier tour aura lieu le 28 janvier prochain et un premier débat s’est tenu ce dimanche sur l’antenne de France 3 Franche-Comté.

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On y a beaucoup parlé d’économie en général et d’Alstom en particulier, puisque la circonscription abrite l’usine historique de l’entreprise. Et on a pu y déceler une ligne de partage décoiffante, avec d’un côté les « libéraux », à savoir le candidat de la majorité présidentielle issu du MoDem, Christophe Grudler, celui du FN Jean-Raphaël Sandri, et de l’autre les « étatistes », c’est-à-dire tous les autres candidats, ce qui n’est pas très étonnant de la part du PS tendance frondeuse Arthur Courty, de la candidate FI Anaïs Beltran et même de Sophie Montel. Le fait de trouver le candidat LR de ce côté de la barrière n’est en fait étonnant que depuis Paris. Ian Boucard ne cache pas faire partie de la sensibilité la moins libérale de son parti. Je l’ai personnellement entendu évoquer « l’obsession des 3% » à propos de l’orthodoxie budgétaire sauce bruxelloise.

Il est peut-être déjà trop tard…

Ce qui se joue dans cette circonscription, plus que de savoir si la majorité macroniste gagnera un siège supplémentaire aux dépens de LR, c’est évidemment le rapport de force entre Montel et Sandri, entre Les Patriotes et le FN. Si Sandri réussit à fidéliser l’électorat FN sur le logiciel libéral-identitaire très en phase avec le secrétaire général Nicolas Bay, et que Sophie Montel hérite, malgré un terreau sociologique et économique favorable à son discours, d’un score décevant, de l’ordre de celui promis à son nouveau parti par les instituts de sondages pour les élections européennes, Les Patriotes auront perdu une première manche décisive, leur promettant de devoir beaucoup ramer dans les prochaines années, à l’image du parti de Nicolas Dupont-Aignan. Si au contraire Montel fait jeu égal avec Sandri, voire le dépasse, ce serait un coup de tonnerre électoral. Une véritable défaite pour Marine Le Pen. Son idée de changer le nom de son parti demeurerait perdant à tous les coups. Dans le premier cas, c’est surtout la marque qui serait décisive dans la fidélisation de l’électorat. Dans le second, cela signifierait surtout que ce changement de nom arrive bien trop tard et que pousser Philippot dehors constituait une erreur funeste.

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Dérapage

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Alain Finkielkraut donne son avis sur la pétition de Catherine Deneuve et commente la politique migratoire d’Emmanuel Macron

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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François Rollin, l’anti-Jamel comedy club

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C’est le genre de nouvelle qui passe allègrement inaperçue mais qui d’une certaine manière traduit l’esprit du temps. François Rollin, alias le Professeur éponyme ou encore Jacques Martineau dans le cultissime « Colères », annonçait récemment avoir jeté l’éponge, résumant la situation par cette formule lapidaire ; « Que voulez-vous, j’ai des compliments mais ça ne se vend pas ».


Hommage à celui qui aura brillé par la finesse de sa plume et l’hilarante absurdité de ses délires scéniques, suscitant au passage l’admiration d’une profession qui n’aura eu de cesse de saluer un talent inimitable. Là est d’ailleurs une partie du problème : si Rollin a toujours pu compter sur le regard admiratif de ses pairs, difficile pour lui de conjuguer reconnaissance du métier et succès populaire, même si quelques apparitions à des heures de grandes écoutes lui auront permis d’élargir un fan club resté trop confidentiel.

Car le constat est sans appel ; on apprenait en effet que l’humoriste n’a décroché que quatre dates de tournée en France pour son dernier spectacle, quand certains « stand-uppers » biberonnés au Jamel Comedy Club peuvent en accumuler plus de cent sur une année.

La pilule est amère, certes, mais donne quelques précieuses indications quant à la trajectoire d’un public qui semble désormais plébisciter un humour porté en premier lieu par des concepteurs-rédacteurs adeptes de la petite formule.

L’humour ubérisé

Exit donc les frasques désuètes de quelques comédiens professionnels, place au quidam amateur de vannes dont la puissance scénique interroge autant que le travail du phrasé. A quelques exceptions près, rares sont les « jeunes talents » qui se risquent à explorer la palette jubilatoire des différents procédés comiques. Presque tous préfèrent s’engouffrer dans la brèche du prêt-à-rire contemporain, mélange de boutades domestiques et de moraline antiraciste. Même les plus doués de leur génération semblent avoir renoncé, abandonnant le jeu pour se convertir à une forme d’humour devenue quasi-hégémonique, de sorte qu’il devient de plus en plus difficile de faire la distinction entre comédiens authentiques et entrepreneurs de la blague.

Stand-up partout, finesse nulle part

Quasi-inconnu du public français il y a encore dix ans, le stand-up s’invite partout et rebat les cartes d’un marché du rire hexagonal en pleine ébullition, comme en témoigne l’émergence d’une offre devenue pléthorique, tant du côté des théâtres que des formations dites spécialisées. Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle « pépite » ne soit propulsée au rang de révélation de l’année par l’entremise d’un Montreux Comedy Festival ou autre Marrakech du Rire, devenus en quelque sorte les incubateurs du comedy business.

Si l’objet du propos n’est évidemment pas la critique du stand-up en tant que tel (ce qui reviendrait à nier le génie manifeste de ses illustres représentants outre-Atlantique), il s’agit tout de même de poser la question de son ascension fulgurante sur la scène francophone au point de s’imposer comme la seule forme de théâtralité comique possible, et ce en à peine dix ans. De quoi cette prise de pouvoir, aussi soudaine que totale, est-elle le nom ?

Un public d’homo economicus

L’observation attentive de ce qui décline renseigne parfois sur la nature de ce qui advient. Après avoir définitivement relégué la poésie au rang de curiosité muséique, notre époque poursuit son travail d’épuration, liquidant toute forme d’expression artistique échappant à la religion de l’utile et du politiquement correct. Ainsi l’humour noir et le rire absurde figurent en bonne place sur la liste des registres menacés d’extinction, le premier jugé inapproprié car offensant, le second devenant inaudible auprès d’un public pétri d’idéologie utilitariste, qui voit en cette forme de discours fantaisiste une pure perte de temps. Tout le contraire du stand-up anglo-saxon caractérisé par la quête du rendement optimal dont le corollaire est l’application systématique d’un contrôle de l’efficacité par la mesure (« un rire toute les dix secondes »). Ici, l’effet comique n’est plus incidemment produit par la magie d’une situation, mais fait l’objet d’une recherche assumée explicitement, dépouillée du moindre détour poétique, prolongeant ainsi le règne de la rationalité et du calcul jusque dans les café-théâtre.

A lire aussi: Charlie, Tex & cie: le vivre-ensemble contre le rire-ensemble – Par Elisabeth Lévy

L’engouement de nos compatriotes, et notamment des plus jeunes, pour cette modalité du discours comique renseigne sur le degré d’imprégnation de l’idéologie utilitariste dans la psyché populaire, et signe la marque d’une incroyable soumission à cette idée qui voit en l’homme un simple rouage de la méga-machine productiviste. La révolution n’est définitivement pas pour demain.

Le pas de côté

M’étant rendu à deux reprises au dernier spectacle de Rollin, j’aurais dû comprendre les atermoiements d’une infime partie de la salle comme la marque d’une telle rupture. Cette manière bien à lui de naviguer hors des limites de la raison, de prendre le spectateur à contre-pied, d’aborder avec le plus grand sérieux des thèmes parfaitement dérisoires… autant de tentatives qui peinent à convaincre un public qui ne jure que par l’empire du Machinal et la sécurité du Même, exigeant de l’artiste qu’il substitue au grand jeu, le grand « Je ».

Le retour en grâce d’un rire qui ne soit ni utile ni mimétique parait plus que nécessaire à l’heure où triomphent la logique du rendement et le culte de soi. Faisons la part belle aux artistes dont l’ambition est de redonner un peu de souffle à une époque écrasée par la pesanteur de ses propres certitudes et dont l’horizon s’apparente à une interminable et sinistre ligne droite.

L’univers de Rollin, c’est le pas de côté (ou plus précisément, le pas diagonal), à mille lieues du ricanement de complaisance, un rire de résistance… à l’air du temps.

Excusez-moi de vous souhaiter une bonne année

Au moment de présenter mes vœux en ce début d’année 2018, je m’interrogeais sur les quelques mots que j’adresserais aux lecteurs de Causeur.

En ces temps difficiles, où le moindre « dérapage » peut avoir des conséquences très négatives dans la vie sociale voire amener dans le prétoire, il convenait d’être circonspect. Un de mes amis m’a fait quelques propositions. Je les ai trouvées très pertinentes, les ai retenues et je pense que mes vœux ne seront ainsi ni oppressifs, ni offensants.

J’invite d’ailleurs tous ceux qui souhaitent conserver une tranquillité de bon aloi à s’en inspirer. Vouloir se mettre à l’abri de mises en cause judiciaires mérite quelques précautions.

J’adresse donc aux lecteurs de Causeur, qui me font l’honneur de me lire, une bonne année, une bonne santé et une confortable prospérité.

Je les prie d’accepter ces vœux, sans aucune obligation implicite ou explicite de leur part. Ils leur sont adressés à l’occasion du solstice d’hiver et du premier de l’An, en adéquation avec la tradition, la religion ou les valeurs existentielles de leur choix, dans le respect de la tradition, de la religion ou des valeurs existentielles des autres, ou dans le respect de leur refus, en la circonstance, de traditions, religions ou valeurs existentielles, ou de leur droit de manifester leur indifférence aux fêtes populaires programmées.

Ces vœux concernent plus particulièrement :

– La santé, cela ne supposant de ma part aucune connaissance particulière de leur dossier médical, ni une quelconque volonté de m’immiscer dans le dialogue confidentiel établi avec leur médecin traitant ou l’assureur avec lequel ils auraient passé une convention obsèques;

– La prospérité, étant entendu que j’ignore tout de la somme figurant sur leur déclaration de revenus, de leur taux d’imposition et du montant des taxes et cotisations auxquelles ils sont assujettis;

– Le bonheur, sachant que l’appréciation de cette valeur est laissée à leur libre-arbitre et qu’il n’est pas dans mon intention de leur recommander tel ou tel type de bonheur.

Observations:

Le concept d’année nouvelle repose ici, pour des raisons de commodité, sur le calendrier dit « grégorien » qui est celui le plus couramment utilisé dans la vie quotidienne de la région où réside l’auteur de ces lignes. Son emploi n’implique aucun désir de prosélytisme. La légitimité des autres chronologies utilisées par d’autres cultures n’est absolument pas mise en cause.

Notamment :

– le fait de ne pas dater ces vœux du yawm as-sabt 1 Safar de l’an 1434 de l’Hégire (déplacement touristique du prophète à Médine) ne constitue ni une manifestation d’islamophobie, ni une prise de position dans le conflit israélo-palestinien ;

– le fait de ne pas dater ces vœux du 2 Teveth 5773, ne constitue ni un refus du droit d’Israël à vivre dans des frontières sûres et reconnues ni un délit de contestation de crime contre l’humanité ;

– le fait de ne pas dater ces vœux du 3ème jour (du Chien de Métal) du 11ème mois (Daxue, Grande Neige) de l’année du Dragon d’Eau, 78ème cycle, n’implique aucune prise de position dans l’affaire dite « des frégates de Taïwan » ;

– le fait de ne pas dater ces vœux du Quintidi de la 3ème décade de Frimaire de l’an 226 de la République française, une et indivisible, ne saurait être assimilé à une contestation de la forme républicaine des institutions et des valeurs de la République.

Enfin, l’emploi de la langue française ne sous-entend aucun jugement de valeur. Son choix tient au fait qu’elle est la seule couramment pratiquée par l’auteur. Tout autre idiome a droit au respect tout comme ses locuteurs.

Clause d’exonération de responsabilité :

1) En acceptant ces vœux, le lecteur renonce à toute contestation postérieure. Ces vœux ne sont pas susceptibles de rectification ou de retrait. Ils sont librement transférables à quiconque, sans indemnités ni royalties. Leur reproduction est autorisée.

2) Ils n’ont fait l’objet d’aucun dépôt légal. Ils sont valables pour une durée d’une année, à la condition d’être employés selon les règles habituelles et à l’usage personnel du destinataire.

3) A l’issue de cette période, leur renouvellement n’a aucun caractère obligatoire et reste soumis à la libre décision de l’expéditeur.

4) Ils sont adressés sans limitation préalable liée aux notions d’âge, de genre, d’aptitude physique ou mentale, de race, d’ethnie, d’origine, de communauté revendiquée, de pratiques sexuelles, de régime alimentaire, de convictions politiques, religieuses ou philosophiques, d’appartenance syndicale, susceptibles de caractériser les destinataires que sont les lecteurs de Causeur.

5) Absence d’obligation de résultat. Ces vœux ne sont, en aucun cas, garantis et l’absence totale comme partielle de réalisation n’ouvre pas droit à aucune réparation ou compensation.

6) Attribution de juridiction. En cas de difficultés liées à l’interprétation de ces vœux, il est fait attribution de compétence au tribunal de grande instance de Paris.

« Mindhunter », le tueur de séries


Le magnifique Mindhunter de David Fincher ne se contente pas de bouleverser la routine des polars télé américains et de ringardiser la concurrence. A force de dynamiter les règles du genre, c’est un véritable tueur en série.


« Le crime a changé », constate l’un des personnages de Mindhunter dès le premier épisode. Le Vietnam, le Watergate, les hippies et les gauchistes… À la fin des années 1970, l’Amérique ne sait plus à qui se fier, ma bonne dame. Même les criminels ne sont plus ce qu’ils étaient. Fini le classique « je tue pour voler une voiture et la revends pour payer ma drogue » selon la définition donnée par l’un des policiers de la série, place aux meurtriers récidivistes et sans mobile. Des « sequence killers », hasarde Holden Ford, jeune agent du FBI, en sentant confusément qu’il n’a pas encore trouvé le mot juste.

Deux aventuriers en costumes de fonctionnaires

Accompagné de son supérieur, Bill Tench – le meilleur duo de flics depuis l’attelage parfait entre Danny Glover et Mel Gibson dans L’Arme fatale –, il décide d’approcher ces nouveaux visages du crime. Et si Charles Manson n’était pas un cas isolé ? Ford est un premier de la classe, élevé dans le Midwest et qui semble ne jamais avoir entendu parler du Grateful Dead ou des Weathermen ; Tench, un père de famille, installé dans une banlieue résidentielle. Le premier doit essuyer les sarcasmes de sa petite amie, une beauté de campus qui moque sa ringardise. L’autre se débat avec un fils adoptif qui ne lui adresse pas la parole. Rien ne les prédestine à essuyer les plâtres de cette nouvelle traque aux psychopathes.

Ils se lancent pourtant, tâtonnent, se bricolent une science à partir de quelques bouts de théories, des interviews de tueurs emprisonnés et leur seule intuition. Deux aventuriers de l’esprit en costume de fonctionnaire. Aucune de leur conclusion ne semble tenir plus de deux jours. Les informations glanées n’éclaircissent rien et ne font qu’épaissir le brouillard autour de leurs recherches.

C’est là, dans ce flou, que réside le fantastique pouvoir d’attraction de Mindhunter. Les principaux protagonistes et le spectateur ressentent le même décalage, comme s’ils souffraient en permanence d’un coup de retard sur la réalité et les autres personnages. David Fincher maîtrise à la perfection ces dialogues à peine trop rapides, qui informent autant qu’ils enfument et dont la scène d’ouverture de The Social Network, son film sur le lancement de Facebook, reste le maître étalon. Pourtant, même désorientés, les deux agents du FBI n’en demeurent pas moins d’authentiques héros puisqu’ils ne reculent devant aucune question, n’éludent aucune épreuve. Mindhunter pulvérise ainsi deux des croyances les plus solidement ancrées dans l’inconscient des années 2010 : on peut contourner le réel avec les mots ; il suffit de dénoncer le Mal pour l’éradiquer.

Voir Holden Ford et Bill Tench avancer, armés de leur seul magnétophone, vers un mystère aussi terrifiant que familier (les serial killers ne sont que des hommes, après tout) relève de l’épopée. Mais une épopée qui serait débarrassée de son folklore et de sa pacotille. David Fincher ne revient pas pour la troisième fois aux serial killers, après un nanar (Seven), un film sans saveur (The Girl with the Dragon Tattoo, issu du best-seller Millenium) et un chef-d’œuvre (Zodiac), pour filmer des croque-mitaines de carnaval ou des érudits polyglottes amateurs de chair humaine, selon le modèle déposé par Le Silence des agneaux. À la manière d’un grand roman, la série trouve le point d’équilibre parfait entre son intrigue et les tourments intérieurs de ses personnages, la première ne servant qu’à éclairer les seconds d’une lumière plus vive.

Un Zodiac de dix heures

Pour atteindre cette altitude, Fincher passe par une radicale cure de dégraissage. À commencer par celui de son propre style. Il ne reste ici que le meilleur du réalisateur. Finie la caméra tape-à-l’œil de l’ancien professionnel du clip, celle qui passe par les trous de serrure dePanic Room par exemple ; oublié le scénario à tiroirs de The Game ou la voix off grandiloquente de Fight Club. Mindhunter, c’est un Zodiac qui durerait dix heures, un rêve que l’on voudrait découvrir dans une salle de cinéma, découpé en deux morceaux de cinq heures avec un entracte d’à peine 15 minutes.

La cure d’amaigrissement s’attaque aussi – et surtout – au principe même de la série. Pourquoi ce genre règne-t-il sans partage sur la fiction de notre époque au point de devenir la référence absolue de toute critique (« construit comme une série », « haletant comme une série » , « passionnant comme… »)? À cause de sa force d’invention ? De sa profondeur psychologique inédite, comme on le lit souvent ? Soyons sérieux quelques secondes. Les séries se sont imposées parce que le cinéma a sombré dans l’infantilisme le plus complet, et parce qu’elles ont usé et abusé des recettes ancestrales du feuilleton, les twists et autres ficelles scénaristiques. Fincher n’a d’ailleurs pas échappé à la règle avec l’épuisant House of Cards

Mindhunter agit comme un antidote. Le producteur-réalisateur a donné une consigne aux auteurs :« Aucun rebondissement ». L’histoire s’étire donc avec la grâce étrange d’un corps endormi, au rythme d’un road movie dans les petites villes américaines. Les scènes de repas et d’aéroports succèdent aux conversations de bar ou de bureaux. Un accident de voiture devient presque un événement. Et, lorsque l’orgueil de Holden Ford se voit puni à la fin de la saison dans une superbe scène d’effondrement, il ne s’agit pas d’un soubresaut de scénario, mais de la conséquence logique de ses actes, d’un châtiment inévitable. Lente, presque figée par moments, la série fascine à la façon d’un monochrome, par son épure et ses nuances, par le motif invisible logé dans le tapis. Une réussite totale, parfaite pour en finir avec les séries.

Mindhunter, saison 1 (10 épisodes), visible sur Netflix. Saison 2 annoncée pour 2018.

Un roman noir brésilien dans l’ombre de Drieu

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La dramaturge et romancière brésilienne née à Sao Paulo publie avec Feu follet (Actes Sud, 2017) un étonnant roman noir dont la référence à Drieu la Rochelle est explicite. Et pas seulement du fait de ce titre.


Le Feu follet est d’abord un roman publié en 1931 par un écrivain devenu ensuite sulfureux, Pierre Drieu la Rochelle. Drieu, au sujet duquel Julien Hervier s’apprête à publier un livre en forme d’abécédaire chez Gallimard, s’est suicidé le 15 mars 1945, après s’être engagé dans la Collaboration et avoir dirigé la prestigieuse NRF durant la guerre.

Drieu en toile de fond

Drieu n’en est pas moins reconnu comme étant un des écrivains importants du siècle passé, son œuvre ayant été rééditée dans la prestigieuse Pléiade en 2012, un écrivain du mal-être intérieur, un mal-être dont la vie est d’une certaine manière la traduction. Il pouvait être sauvé par Paulhan en 1944, il décida pourtant d’aller au bout de ce qu’il se pensait être, et se suicida en même temps que l’Allemagne s’écroulait. Drieu la Rochelle fut ce « socialiste fasciste », théorisé dans de nombreux textes parus dans divers journaux, dont celui du PPF de Doriot, un PPF dont il fut dès 1936 la figure de proue intellectuelle, ainsi que dans un ouvrage paru en 1934 et fort lu à l’époque, Socialisme fasciste.

Il se revendiquait de socialistes non marxistes, particulièrement Proudhon, à l’image de divers courants de pensée actuels ou de Michel Onfray. Comme à l’époque de Drieu, il y a aujourd’hui une sorte de « mode Proudhon ». Outre son Feu follet, on cite souvent à propos de son œuvre des romans tels que Une femme à sa fenêtre, Béloukia ou L’Homme à cheval. Il y a en réalité plusieurs Drieu en ce Drieu la Rochelle et j’ai pour ma part un goût prononcé pour Gilles, que je tiens pour l’un des plus grands romans français du XXe siècle. Avec, pour rester dans ce coin d’ombre et d’eaux troubles, Voyage au bout de la nuit de Céline ou Les Deux étendards de Rebatet. Trois écrivains du catalogue Gallimard. L’éditeur parisien publiait alors les principaux écrivains et poètes français, fussent-ils de droite ou de gauche. On trouvait ainsi au catalogue Aragon et Drieu la Rochelle. Cependant, Le Feu follet est aussi une adaptation cinématographique célèbre de Louis Malle, avec l’excellent Maurice Ronet dans le rôle titre (1963).

Ainsi que plus récemment, l’adaptation du cinéaste norvégien Joachim Trier, Oslo 31 août, film ayant à juste titre rencontré un certain succès critique et public.

Étonnante postérité que celle de Drieu la Rochelle, laquelle se prolonge donc avec le Feu follet en forme de roman noir de Patricia Melo.

Le théâtre du suicide

L’entraînant et truculent roman noir de Patricia Melo se déroule à notre époque, dans une Sao Paulo en proie à une vague de violences urbaines. C’est dans ce contexte que la jeune et fort jolie responsable du service scientifique de la police de la ville, Azucena, est amenée à enquêter sur la mort d’une célébrité des feuilletons télévisés, fort prisés en Amérique du sud. Ce comédien, Fabbio, est alors à l’affiche de l’adaptation théâtrale en portugais du Feu follet de Drieu la Rochelle. La première représentation terminée, le public est impressionné par le réalisme du suicide final du personnage principal, lequel se tire une balle dans la tête. Sauf que le comédien est vraiment mort sur la scène. Suicide ? Meurtre ?

Critique de la société de l’image

Outre la qualité et les rebondissements de l’intrigue policière, ainsi que la véracité des rapports humains au sein des services de police de Sao Paulo, l’affaire donne un beau prétexte à la romancière pour nous entraîner à sa suite dans une critique de la société de l’image dans laquelle nous sommes plongés, tant du côté des médias et de leur « téléréalité »  que de celui d’une presse avide de sordide et de tranches de vie de stars à la limite de la prostitution. Images dégradantes de certaines femmes avides de se vautrer dans la société de l’image qui les abîme. La critique du monde médiatico-culturel est féroce, elle sonne cependant juste. Tout comme sonne juste le regard porté par Patricia Melo sur les vies contemporaines. Celle du comédien et de sa femme, bien sûr. Mais aussi celles des autres protagonistes, pris entre leurs métiers, leurs divorces et leurs enfants.

Les salauds ne sont pas ceux que l’on croit

Si ce roman est un roman noir, il est aussi une sorte d’instantané de ce que sont devenues les vies quotidiennes de nombre de nos contemporains, mondialisés, assoiffés d’images, la leur comme celles fournies par une pornographie partout envahissante, et les velléités de profit sale qui vont avec. Il y a des salauds bien sûr, dans ce Feu follet, et ce ne sont évidemment pas ceux que l’on croit – et l’on tue pour des raisons autres que celles que l’on pense de prime abord. Alerte, satirique, plein d’humour tout aussi noir que son thème, ce roman est aussi, et peut-être surtout, un très beau roman sur ce que nous sommes en train de devenir. Quels feux follets sommes-nous, maintenant ? Ceux de Drieu ? De Louis Malle ? De Joachim Trier ? De Patricia Melo ?

Patricia Melo, Feu follet, roman traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado, Actes Sud, 2017.




A.D.G. et Lautner contre l’esprit de sérieux


Au-delà de leur savoureuse complicité sur le film culte Quelques messieurs trop tranquilles, A.D.G. et Georges Lautner avaient bien des points communs, à commencer par une détestation radicale de l’esprit de sérieux. 


Nous vivons une époque où le conformisme est la règle absolue de survie : ne surtout pas dévier de la ligne majoritaire, consommer les mêmes cochonneries, lire les mêmes âneries, regarder les mêmes inepties, se plier aux injonctions venues d’en haut et s’ennuyer à mourir. Dans les arts, la presse, le cinéma ou l’édition, la morale a remplacé le talent et l’esprit de sérieux a censuré toute liberté d’opinion. Avec une parole cadenassée, des écrits surveillés, un rire de plus en plus formaté, les espaces de détente deviennent des îlots de résistance. Deux livres qui paraissent cet automne s’intéressent au destin de deux réprouvés du système, deux témoins d’un temps révolu où l’on n craignait pas d’amuser et de provoquer. Deux spécimens qui continuent de fasciner dans l’océan de platitudes qui nous entoure.

Dans les années 1970, la Série noire voyait débarquer un chevelu tourangeau à lunettes fumées au pays des Soviets. Anar de droite, nationaliste romantique, réactionnaire pur jus, délinquant verbal, cauchemar des gauchistes, un concentré de TNT dont le style fascine toujours et les engagements sincères prouvent, au moins, la constance du bonhomme. Que l’on partage ou non ses idéaux et sa position du tireur couché, ADG (1947-2004) a marqué durablement ses lecteurs par des romans policiers qui venaient dynamiter la bien-pensance d’alors. À mesure que sa calvitie gagnait du terrain, l’écrivain radicalisait sa prose. Un régal de mauvaise conscience soutenu par une langue pétaradante. L’argot et les calembours, la mélancolie du terroir et la geste chevaleresque, un monde à jamais englouti dans le cloaque actuel. Il y a chez A.D.G un mélange des genres grinçants qui réjouit les amateurs de vraie littérature, une noirceur célinienne, une nostalgie blondinienne, des accents vieille France qui ravivent la mémoire de Jacques Perret et cette gaudriole chère à Alphonse Boudard. Aujourd’hui, son CV l’emmènerait directement à l’échafaud médiatique. Thierry Bouclier lui consacre un détonnant et instructif « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès.

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Il retrace parfaitement la carrière de l’auteur, scénariste à la télé et au cinéma, les longues années de journalisme à Minute ainsi que l’exil calédonien. À lire, le truculent passage d’A.D.G invité à « Apostrophes » en 1979 et la mine déconfite de Pivot face à un bloc aussi impénétrable. La fantastique série Chéri-Bibi diffusée à partir de 1974 sur l’ORTF était aussi une création de lui ! Car, au-delà de l’activiste, l’écrivain ne craignait personne quand il prenait la plume. Il ridiculisa nombre de ses confrères par un sens inné de la phrase tourbillonnante. Il suffit de (re)lire La Nuit myope (1981) pour en prendre plein les mirettes : « Domi scrutait maintenant le triangle du visage d’Armelle ; elle souriait sans béatitude, attentive au rythme, la queue de ses cheveux soubresautant à la mesure d’une grosse caisse omniprésente dissimulant en partie et heureusement les paroles abstruses d’une chanson anglaise. » Ou cet extrait de La Nuit des grands chiens malades, en 1972, dans une veine plus rurale, un passage épique pas très Macron-compatible : « Nous, bien sûr, qu’on est berrichons, d’entre Châteauroux et Bourges, on n’a pas la grosse cote auprès des Parisiens, qu’on serait lourds, méfiants, un peu retardés pour tout dire, plein de croyances obscures. Seulement, on a quand même la télévision, et les hippizes, on sait ce que c’est, des jeunes qui se droguent et qui prêtent leurs femmes à tout le monde. Ils ont aussi mis le feu à des voitures en mai 1968 et que cette année-là était sûrement une année du diable, parce que rien n’a marché comme il faut, des bêtes sont mortes, et puis beaucoup de lait a tourné, le peu de vin a pas été bon et les cultures rachitiques. »

Lautner, entre Galia et Guignolo

A.D.G va croiser la route de Georges Lautner (1926-2013) qui adaptera La Nuit des grands chiens malades en une comédie, Quelques messieurs trop tranquilles, avec Renée Saint-Cyr (sa mère), Jean Lefebvre, André Pousse ou encore Henri Guybet.

Pour mieux saisir l’humeur de ce réalisateur, un livre de conversations signé José-Louis Bocquet sort à la Table Ronde. Un indispensable cadeau pour les fêtes de fin d’année. « Georges Lautner est un monument encore ignoré de la cinéphilie classique », explique-t-il en préambule, ajoutant que « c’est au public qu’il doit sa survie ». Michel Audiard avait pris jadis sa défense dans une lettre ouverte adressée à la presse : « Comme il fallait s’y attendre l’aréopage de connards chargés d’établir la liste des meilleurs films français de ces dernières années a évidemment oublié ceux de Georges Lautner. Pourquoi ? Parce que, travaillant beaucoup, il n’a pas le temps de parler de lui. C’est important, ça, voyez-vous, de parler de soi. C’est même devenu l’essentielle préoccupation de ces espèces d’élites que, dans des professions aux critères plus sérieux, on appellerait des clowns. »

Dans cet ouvrage illustré par de nombreuses photographies, Bocquet tente de percer le mystère Lautner. Derrière le bronzage et le sourire avenant, la bête n’était pas facile à apprivoiser. Le cinéaste star, héraut des Tontons, metteur en scène de Delon, Belmondo ou Gabin, découvreur de Mireille Darc, se laisse aller au jeu des confidences sans suivre la chronologie de sa filmographie. Il a toujours préféré les chemins de traverse alternant films « grand public » et réalisations plus personnelles. Il se souvenait que la critique n’avait pas toujours été tendre, le reléguant souvent au rang d’amuseur du dimanche soir. Quand ce grand Monsieur évoque les rencontres de sa vie, on est au Cinémascope. Devant nos yeux défilent la silhouette de Rita Hayworth, le maître Sacha Guitry, les musiciens Stan Getz ou Chet Baker, le copain lutteur Henri Cogan ou encore l’énormissime Robert Dalban, monté comme un percheron.

C’était un temps où un petit Niçois empilait des millions d’entrées au box-office tout en étant snobé par une profession de tartuffes. On aura tout vu !

Mirabeau et Péguy au secours de Blanquer


Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Notre pays a été parmi les tout premiers en Europe, il va le redevenir », a assuré Jean-Michel Blanquer, lors d’une conférence de presse organisée après la publication de l’étude Pirls, qui a testé en lecture les élèves de CM1 et a donné des résultats catastrophiques pour la France, dernière de la classe européenne.

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Le ministre de l’Éducation a raison de se mettre en colère en fustigeant l’« inégalité entre nos élèves », qu’un certain nombre d’expérimentations pédagogiques hasardeuses, depuis des décennies, a perpétuée. Mirabeau, comme tous les révolutionnaires français, avait déjà compris l’enjeu décisif de l’apprentissage de la lecture dans l’un de ses discours au titre très moderne puisque c’est, déjà, un « Discours sur l’éducation nationale » : « Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance, et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu’on fait de l’homme une bête brute, l’on s’expose à le voir à chaque instant se transformer en bête féroce. »

« Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » (Charles Péguy)

Y a-t-il eu pour autant un âge d’or de l’école avant les ravages évidents de ce qu’il est convenu d’appeler le pédagogisme ? La réponse est ambiguë. Par exemple, on cite souvent le Péguy de L’Argent pour célébrer les instituteurs d’antan qui faisaient, comme l’exige le ministre, « une dictée quotidienne » à leurs élèves : « Vous êtes faits pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout. » On oublie cependant trop souvent que L’Argent est publié en 1913 et que Péguy déplore ce qu’est devenu l’enseignement depuis ses années d’École normale en… 1880. Dans son optique, la période 1902-1905, qui vit les radicaux séparer l’Église de l’État, avait été une catastrophe. Serait-ce à dire qu’on est chez Péguy comme chez Jean-Michel Blanquer dans une illusion du « c’était mieux avant » ?

Peut-être, mais la lucidité les pousse chacun à voir cette crise de l’éducation, hier comme aujourd’hui, comme le symptôme d’une crise plus grave que Péguy définissait ainsi dans « Pour la rentrée » : « Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. »

Comment y répondre ? Par la mobilisation générale : « L’ensemble de la nation doit s’engager pour développer la lecture chez les jeunes ! » a dit le ministre ; et Mirabeau de compléter : « Si l’éducation n’était pas dirigée par des vues nationales, il en résulterait plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté. »

Black Sabbath, working class heroes !

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Concert de Black Sabbath à Calgary, avril 2014. SIPA. Mike DREW / QMI Agency

Cinquante ans après leurs débuts, les Anglais de Black Sabbath sont enfin reconnus par la critique rock. Moqué et décrié dans les années 1970, Black Sabbath est pourtant l’un des groupes les plus essentiels de l’histoire du rock d’après les pionniers, dont l’influence est palpable dans quantité de groupes et de sous-genres. Evidemment dans le grand ensemble du heavy metal (Iron Maiden, Metallica ou Korn pour citer trois pierres de touche d’un style très divers) ; mais aussi au-delà, dans le rock alternatif (Melvins), particulièrement le « grunge » de Seattle (Alice In Chains ou Soundgarden), et même certains albums de musique électronique (confer Arnaud Rebotini pour « Zone 10 : Pagan Dance Move »). À dire vrai, quel autre grand du rock aura suscité autant de vocations que Black Sabbath ? Les Beatles, sans doute. Mais après ? Le Velvet Underground, peut-être ? Pink Floyd ? Les Clash ?

La fureur au temps des petites fleurs

Le son de Sabbath a été défini dès le premier album éponyme. Lourd, martial, épique et sombre. Première innovation : la basse ronde et soyeuse de Geezer Butler mixée très en avant, chevauchant la batterie agile de Bill Ward. Seconde innovation : les riffs incroyables de Tony Iommi, qui jouait un ton en-dessous en raison d’un accident d’usine. En pleine époque hippie, Black Sabbath jouait un rock furieux, sidérurgique, inspiré par les rudes conditions de vie de la ville de Birmingham dont ses membres étaient natifs. Les origines sociales du quatuor, né dans le quartier populaire d’Aston, n’ont d’ailleurs pas été étrangères à l’ostracisme que le groupe eut à subir, quand le rock anglais était alors un phénomène très londonien, comptant dans ses rangs de nombreux fils de bonnes familles, à l’image des groupes de rock progressif comme Genesis, Soft Machine ou Pink Floyd.

Black Sabbath ne bénéficiait pas de l’aura d’intellectualisme qui collait à la peau des groupes britanniques de la deuxième vague. Le génial guitariste Tony Iommi avait ainsi été à deux doigts, littéralement, d’abandonner la musique après un accident de travail. Tel Iron Man, ce gaucher à l’extrémité de deux doigts de la main droite sectionnés par une presse, s’était fabriqué des prothèses en plastique pour pouvoir poursuivre ses rêves. Quant au chanteur déjanté Ozzy Osbourne, il sortait de prison après avoir été arrêté pour quelques cambriolages ratés censés améliorer son train de vie modeste d’employé d’abattoir.

Black Sabbath, un monde en voie de disparition

Ces parcours, dignes du « Working class hero » chanté par John Lennon, auront puissamment contribué à l’élaboration d’une architecture musicale inédite, profondément novatrice.

Les cinq premiers albums résumant, à eux seuls, tout le heavy metal. Du proto-stoner de « Masters of Reality », en passant par la production sophistiquée de « Sabbath Bloody Sabbath » et le psychédélisme de « Paranoid », Black Sabbath a posé les bases d’une contre-culture adolescente vivace, plus désabusée que réellement politisée.

Fini le « flower power », place à la réalité des usines enfumées et des pubs sordides. Un monde aujourd’hui en voie de disparition que l’on retrouve dans la fresque Jérusalem d’Alan Moore, sortie l’an passé.

Ozzy Osbourne a beau être devenu une créature burlesque de la téléréalité étatsunienne, dans le fond il est resté ce jeune homme sauvage de Birmingham. Cela se ressent dans le dernier concert qu’ils ont donné sur leurs terres, ultime trace d’une œuvre fondamentale qu’Arte a eu l’intelligence de diffuser en ce début de mois de janvier 2018.

Une manière aussi de lever le voile sur certains clichés qui nuisaient au groupe, notamment l’aura « sataniste » inventée par les maisons de disques, alors que le bassiste Geezer Butler était très croyant et superstitieux. Comment ne pas voir la parenté entre les Mancuniens de Joy Division, adorés de la critique, et Black Sabbath ? Musicalement, il n’y a certes quasiment aucun rapport entre les deux groupes, mais on retrouve chez eux une même hargne ouvrière, une même originalité, une même urgence juvénile. Phénomène étrange que celui de quatre post-adolescents originaires d’un même quartier, capables d’écrire l’histoire de la musique populaire depuis un garage, touchant des millions d’êtres humains avec des compositions dépressogènes, peu aimables de prime abord. Black Sabbath ne sera jamais oublié.



Changement de nom du FN: est-il déjà trop tard?

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Marine Le Pen à Carpentras dans le Vaucluse, octobre 2017. SIPA. 00826535_000039

Le premier tome des mémoires de Jean-Marie Le Pen devrait donc être publié début mars en guise d’apéritif du congrès du Front national (FN) le même mois. Clin d’œil du patriarche fondateur aux adhérents du parti, dont il veut toujours croire qu’il en demeurera le président d’honneur. Clin d’œil à la plus jeune de ses filles, Marine, qui a repris la boutique familiale il y a sept ans. Un septennat, un siècle, une éternité. En réalité, on se demande bien si Jean-Marie Le Pen a le cœur à témoigner des signes sympathiques à celle qui lui a succédé. Celui qui déclenchait son agacement, qu’il dépeignait en gourou de sa fille, Florian Philippot, a pourtant vidé les lieux.

Front populaire

Mais Marine Le Pen semble ne plus savoir où elle habite. Alors que le départ de son stratège préféré, qu’elle a finalement poussé vers la sortie, tout en assurant ne pas avoir l’intention de troquer sa ligne « ni-droite ni-gauche » par une ligne « à droite toute », l’a considérablement affaiblie à l’intérieur de son propre parti, la présidente du FN a toujours l’intention de changer le nom du parti. La semaine dernière, notre consoeur, Pauline de Saint-Rémy, toujours bien informée, dévoilait sur l’antenne de RTL que les réponses des adhérents FN à cette question s’avéraient catastrophiques pour Marine Le Pen. 80% d’entre eux souhaiteraient conserver la marque FN. Un vrai désaveu pour Marine. Un triomphe pour Jean-Marie.

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La présidente, afin de démontrer qu’elle demeurait fidèle à la ligne qu’elle avait développée pendant sept ans, a promu Sébastien Chenu. Issu des mêmes eaux souverainistes anti-Maastricht, tout en étant plus souple que Florian Philippot sur la question de l’euro, ce dernier constitue une nouvelle vitrine. Une différence subsiste néanmoins. Florian Philippot n’était pas qu’une vitrine. Il était aussi au four des idées et au moulin de la stratégie. Beaucoup de projets de communiqués passaient entre ses mains. Ainsi a-t-il pu déjà fustiger la position du FN sur le glyphosate et en faire le témoin d’un nouvel alignement frontiste sur la doxa européenne.

Marine Le Pen ne sait plus où elle habite

Mais revenons à ce vieux serpent de mer du changement de nom. A juste raison, Jean-Marie Le Pen faisait de ce chiffon rouge l’œuvre de Florian Philippot. Lequel en avait trouvé un, « Les Patriotes », avant de le garder finalement pour lui. Mais aujourd’hui, alors que le FN souhaite se recentrer sur ses fondamentaux sécuritaires et identitaires, pourquoi changer la marque du fondateur ? Parce que Marine Le Pen veut montrer qu’elle habite encore quelque part, contrairement à ce qu’ose raconter une certaine presse dont fait partie votre serviteur. Et cette volonté de le démontrer à tout prix dévoile en fait son embarras. CQFD.

Mais ce n’est pas parce que Marine Le Pen continue de donner des signes de sa fragilité que Les Patriotes de Florian Philippot disposent d’une autoroute à deux fois trois voies devant eux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de ce côté, on sait où on va, et on y va avec panache, prenant des risques énormes. Le sort des numéros deux de l’histoire du FN n’incite en effet pas à l’optimisme. Bruno Mégret fit scission en 1998 dans de bien meilleures conditions et avec bien plus de cadres que ne l’a fait Florian Philippot cet été. On se souvient de ce qu’il advint de son aventure, dont certains chevau-légers entourent aujourd’hui Marine Le Pen et furent au premier rang de ceux qui l’ont incitée à bouter Philippot hors du FN.

Les Patriotes vs. Front national, premier test fin janvier

Non content de prendre le risque de la séparation, voilà que quelques mois plus tard, le patron des Patriotes décide d’envoyer son lieutenant le plus solide, mais aussi le plus exposé, au feu électoral. Souvent accusée d’utiliser le parachute électoral, Sophie Montel qui, d’après nos informations, « s’amuse terriblement » à écrire un livre sur sa « désillusion » mariniste, a donc décidé d’aller visiter une nouvelle terre électorale, le Territoire de Belfort, où l’invalidation de l’élection du député LR Ian Boucard par le Conseil constitutionnel a provoqué un nouveau scrutin. Le premier tour aura lieu le 28 janvier prochain et un premier débat s’est tenu ce dimanche sur l’antenne de France 3 Franche-Comté.

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On y a beaucoup parlé d’économie en général et d’Alstom en particulier, puisque la circonscription abrite l’usine historique de l’entreprise. Et on a pu y déceler une ligne de partage décoiffante, avec d’un côté les « libéraux », à savoir le candidat de la majorité présidentielle issu du MoDem, Christophe Grudler, celui du FN Jean-Raphaël Sandri, et de l’autre les « étatistes », c’est-à-dire tous les autres candidats, ce qui n’est pas très étonnant de la part du PS tendance frondeuse Arthur Courty, de la candidate FI Anaïs Beltran et même de Sophie Montel. Le fait de trouver le candidat LR de ce côté de la barrière n’est en fait étonnant que depuis Paris. Ian Boucard ne cache pas faire partie de la sensibilité la moins libérale de son parti. Je l’ai personnellement entendu évoquer « l’obsession des 3% » à propos de l’orthodoxie budgétaire sauce bruxelloise.

Il est peut-être déjà trop tard…

Ce qui se joue dans cette circonscription, plus que de savoir si la majorité macroniste gagnera un siège supplémentaire aux dépens de LR, c’est évidemment le rapport de force entre Montel et Sandri, entre Les Patriotes et le FN. Si Sandri réussit à fidéliser l’électorat FN sur le logiciel libéral-identitaire très en phase avec le secrétaire général Nicolas Bay, et que Sophie Montel hérite, malgré un terreau sociologique et économique favorable à son discours, d’un score décevant, de l’ordre de celui promis à son nouveau parti par les instituts de sondages pour les élections européennes, Les Patriotes auront perdu une première manche décisive, leur promettant de devoir beaucoup ramer dans les prochaines années, à l’image du parti de Nicolas Dupont-Aignan. Si au contraire Montel fait jeu égal avec Sandri, voire le dépasse, ce serait un coup de tonnerre électoral. Une véritable défaite pour Marine Le Pen. Son idée de changer le nom de son parti demeurerait perdant à tous les coups. Dans le premier cas, c’est surtout la marque qui serait décisive dans la fidélisation de l’électorat. Dans le second, cela signifierait surtout que ce changement de nom arrive bien trop tard et que pousser Philippot dehors constituait une erreur funeste.

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Dérapage

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Alain Finkielkraut donne son avis sur la pétition de Catherine Deneuve et commente la politique migratoire d’Emmanuel Macron

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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François Rollin, l’anti-Jamel comedy club

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francois rollin humour comedy club
François Rollin, Paris, 2018. Sipa.Numéro de reportage : 00838546_000058.

C’est le genre de nouvelle qui passe allègrement inaperçue mais qui d’une certaine manière traduit l’esprit du temps. François Rollin, alias le Professeur éponyme ou encore Jacques Martineau dans le cultissime « Colères », annonçait récemment avoir jeté l’éponge, résumant la situation par cette formule lapidaire ; « Que voulez-vous, j’ai des compliments mais ça ne se vend pas ».


Hommage à celui qui aura brillé par la finesse de sa plume et l’hilarante absurdité de ses délires scéniques, suscitant au passage l’admiration d’une profession qui n’aura eu de cesse de saluer un talent inimitable. Là est d’ailleurs une partie du problème : si Rollin a toujours pu compter sur le regard admiratif de ses pairs, difficile pour lui de conjuguer reconnaissance du métier et succès populaire, même si quelques apparitions à des heures de grandes écoutes lui auront permis d’élargir un fan club resté trop confidentiel.

Car le constat est sans appel ; on apprenait en effet que l’humoriste n’a décroché que quatre dates de tournée en France pour son dernier spectacle, quand certains « stand-uppers » biberonnés au Jamel Comedy Club peuvent en accumuler plus de cent sur une année.

La pilule est amère, certes, mais donne quelques précieuses indications quant à la trajectoire d’un public qui semble désormais plébisciter un humour porté en premier lieu par des concepteurs-rédacteurs adeptes de la petite formule.

L’humour ubérisé

Exit donc les frasques désuètes de quelques comédiens professionnels, place au quidam amateur de vannes dont la puissance scénique interroge autant que le travail du phrasé. A quelques exceptions près, rares sont les « jeunes talents » qui se risquent à explorer la palette jubilatoire des différents procédés comiques. Presque tous préfèrent s’engouffrer dans la brèche du prêt-à-rire contemporain, mélange de boutades domestiques et de moraline antiraciste. Même les plus doués de leur génération semblent avoir renoncé, abandonnant le jeu pour se convertir à une forme d’humour devenue quasi-hégémonique, de sorte qu’il devient de plus en plus difficile de faire la distinction entre comédiens authentiques et entrepreneurs de la blague.

Stand-up partout, finesse nulle part

Quasi-inconnu du public français il y a encore dix ans, le stand-up s’invite partout et rebat les cartes d’un marché du rire hexagonal en pleine ébullition, comme en témoigne l’émergence d’une offre devenue pléthorique, tant du côté des théâtres que des formations dites spécialisées. Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle « pépite » ne soit propulsée au rang de révélation de l’année par l’entremise d’un Montreux Comedy Festival ou autre Marrakech du Rire, devenus en quelque sorte les incubateurs du comedy business.

Si l’objet du propos n’est évidemment pas la critique du stand-up en tant que tel (ce qui reviendrait à nier le génie manifeste de ses illustres représentants outre-Atlantique), il s’agit tout de même de poser la question de son ascension fulgurante sur la scène francophone au point de s’imposer comme la seule forme de théâtralité comique possible, et ce en à peine dix ans. De quoi cette prise de pouvoir, aussi soudaine que totale, est-elle le nom ?

Un public d’homo economicus

L’observation attentive de ce qui décline renseigne parfois sur la nature de ce qui advient. Après avoir définitivement relégué la poésie au rang de curiosité muséique, notre époque poursuit son travail d’épuration, liquidant toute forme d’expression artistique échappant à la religion de l’utile et du politiquement correct. Ainsi l’humour noir et le rire absurde figurent en bonne place sur la liste des registres menacés d’extinction, le premier jugé inapproprié car offensant, le second devenant inaudible auprès d’un public pétri d’idéologie utilitariste, qui voit en cette forme de discours fantaisiste une pure perte de temps. Tout le contraire du stand-up anglo-saxon caractérisé par la quête du rendement optimal dont le corollaire est l’application systématique d’un contrôle de l’efficacité par la mesure (« un rire toute les dix secondes »). Ici, l’effet comique n’est plus incidemment produit par la magie d’une situation, mais fait l’objet d’une recherche assumée explicitement, dépouillée du moindre détour poétique, prolongeant ainsi le règne de la rationalité et du calcul jusque dans les café-théâtre.

A lire aussi: Charlie, Tex & cie: le vivre-ensemble contre le rire-ensemble – Par Elisabeth Lévy

L’engouement de nos compatriotes, et notamment des plus jeunes, pour cette modalité du discours comique renseigne sur le degré d’imprégnation de l’idéologie utilitariste dans la psyché populaire, et signe la marque d’une incroyable soumission à cette idée qui voit en l’homme un simple rouage de la méga-machine productiviste. La révolution n’est définitivement pas pour demain.

Le pas de côté

M’étant rendu à deux reprises au dernier spectacle de Rollin, j’aurais dû comprendre les atermoiements d’une infime partie de la salle comme la marque d’une telle rupture. Cette manière bien à lui de naviguer hors des limites de la raison, de prendre le spectateur à contre-pied, d’aborder avec le plus grand sérieux des thèmes parfaitement dérisoires… autant de tentatives qui peinent à convaincre un public qui ne jure que par l’empire du Machinal et la sécurité du Même, exigeant de l’artiste qu’il substitue au grand jeu, le grand « Je ».

Le retour en grâce d’un rire qui ne soit ni utile ni mimétique parait plus que nécessaire à l’heure où triomphent la logique du rendement et le culte de soi. Faisons la part belle aux artistes dont l’ambition est de redonner un peu de souffle à une époque écrasée par la pesanteur de ses propres certitudes et dont l’horizon s’apparente à une interminable et sinistre ligne droite.

L’univers de Rollin, c’est le pas de côté (ou plus précisément, le pas diagonal), à mille lieues du ricanement de complaisance, un rire de résistance… à l’air du temps.

Excusez-moi de vous souhaiter une bonne année

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"Le Discret" par Joseph Ducreux (1895), Museum Freak, Wikimedia commons

Au moment de présenter mes vœux en ce début d’année 2018, je m’interrogeais sur les quelques mots que j’adresserais aux lecteurs de Causeur.

En ces temps difficiles, où le moindre « dérapage » peut avoir des conséquences très négatives dans la vie sociale voire amener dans le prétoire, il convenait d’être circonspect. Un de mes amis m’a fait quelques propositions. Je les ai trouvées très pertinentes, les ai retenues et je pense que mes vœux ne seront ainsi ni oppressifs, ni offensants.

J’invite d’ailleurs tous ceux qui souhaitent conserver une tranquillité de bon aloi à s’en inspirer. Vouloir se mettre à l’abri de mises en cause judiciaires mérite quelques précautions.

J’adresse donc aux lecteurs de Causeur, qui me font l’honneur de me lire, une bonne année, une bonne santé et une confortable prospérité.

Je les prie d’accepter ces vœux, sans aucune obligation implicite ou explicite de leur part. Ils leur sont adressés à l’occasion du solstice d’hiver et du premier de l’An, en adéquation avec la tradition, la religion ou les valeurs existentielles de leur choix, dans le respect de la tradition, de la religion ou des valeurs existentielles des autres, ou dans le respect de leur refus, en la circonstance, de traditions, religions ou valeurs existentielles, ou de leur droit de manifester leur indifférence aux fêtes populaires programmées.

Ces vœux concernent plus particulièrement :

– La santé, cela ne supposant de ma part aucune connaissance particulière de leur dossier médical, ni une quelconque volonté de m’immiscer dans le dialogue confidentiel établi avec leur médecin traitant ou l’assureur avec lequel ils auraient passé une convention obsèques;

– La prospérité, étant entendu que j’ignore tout de la somme figurant sur leur déclaration de revenus, de leur taux d’imposition et du montant des taxes et cotisations auxquelles ils sont assujettis;

– Le bonheur, sachant que l’appréciation de cette valeur est laissée à leur libre-arbitre et qu’il n’est pas dans mon intention de leur recommander tel ou tel type de bonheur.

Observations:

Le concept d’année nouvelle repose ici, pour des raisons de commodité, sur le calendrier dit « grégorien » qui est celui le plus couramment utilisé dans la vie quotidienne de la région où réside l’auteur de ces lignes. Son emploi n’implique aucun désir de prosélytisme. La légitimité des autres chronologies utilisées par d’autres cultures n’est absolument pas mise en cause.

Notamment :

– le fait de ne pas dater ces vœux du yawm as-sabt 1 Safar de l’an 1434 de l’Hégire (déplacement touristique du prophète à Médine) ne constitue ni une manifestation d’islamophobie, ni une prise de position dans le conflit israélo-palestinien ;

– le fait de ne pas dater ces vœux du 2 Teveth 5773, ne constitue ni un refus du droit d’Israël à vivre dans des frontières sûres et reconnues ni un délit de contestation de crime contre l’humanité ;

– le fait de ne pas dater ces vœux du 3ème jour (du Chien de Métal) du 11ème mois (Daxue, Grande Neige) de l’année du Dragon d’Eau, 78ème cycle, n’implique aucune prise de position dans l’affaire dite « des frégates de Taïwan » ;

– le fait de ne pas dater ces vœux du Quintidi de la 3ème décade de Frimaire de l’an 226 de la République française, une et indivisible, ne saurait être assimilé à une contestation de la forme républicaine des institutions et des valeurs de la République.

Enfin, l’emploi de la langue française ne sous-entend aucun jugement de valeur. Son choix tient au fait qu’elle est la seule couramment pratiquée par l’auteur. Tout autre idiome a droit au respect tout comme ses locuteurs.

Clause d’exonération de responsabilité :

1) En acceptant ces vœux, le lecteur renonce à toute contestation postérieure. Ces vœux ne sont pas susceptibles de rectification ou de retrait. Ils sont librement transférables à quiconque, sans indemnités ni royalties. Leur reproduction est autorisée.

2) Ils n’ont fait l’objet d’aucun dépôt légal. Ils sont valables pour une durée d’une année, à la condition d’être employés selon les règles habituelles et à l’usage personnel du destinataire.

3) A l’issue de cette période, leur renouvellement n’a aucun caractère obligatoire et reste soumis à la libre décision de l’expéditeur.

4) Ils sont adressés sans limitation préalable liée aux notions d’âge, de genre, d’aptitude physique ou mentale, de race, d’ethnie, d’origine, de communauté revendiquée, de pratiques sexuelles, de régime alimentaire, de convictions politiques, religieuses ou philosophiques, d’appartenance syndicale, susceptibles de caractériser les destinataires que sont les lecteurs de Causeur.

5) Absence d’obligation de résultat. Ces vœux ne sont, en aucun cas, garantis et l’absence totale comme partielle de réalisation n’ouvre pas droit à aucune réparation ou compensation.

6) Attribution de juridiction. En cas de difficultés liées à l’interprétation de ces vœux, il est fait attribution de compétence au tribunal de grande instance de Paris.

« Mindhunter », le tueur de séries

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Mindhunter, série de David Fincher Photo: Netflix/ Patrick Habron

Le magnifique Mindhunter de David Fincher ne se contente pas de bouleverser la routine des polars télé américains et de ringardiser la concurrence. A force de dynamiter les règles du genre, c’est un véritable tueur en série.


« Le crime a changé », constate l’un des personnages de Mindhunter dès le premier épisode. Le Vietnam, le Watergate, les hippies et les gauchistes… À la fin des années 1970, l’Amérique ne sait plus à qui se fier, ma bonne dame. Même les criminels ne sont plus ce qu’ils étaient. Fini le classique « je tue pour voler une voiture et la revends pour payer ma drogue » selon la définition donnée par l’un des policiers de la série, place aux meurtriers récidivistes et sans mobile. Des « sequence killers », hasarde Holden Ford, jeune agent du FBI, en sentant confusément qu’il n’a pas encore trouvé le mot juste.

Deux aventuriers en costumes de fonctionnaires

Accompagné de son supérieur, Bill Tench – le meilleur duo de flics depuis l’attelage parfait entre Danny Glover et Mel Gibson dans L’Arme fatale –, il décide d’approcher ces nouveaux visages du crime. Et si Charles Manson n’était pas un cas isolé ? Ford est un premier de la classe, élevé dans le Midwest et qui semble ne jamais avoir entendu parler du Grateful Dead ou des Weathermen ; Tench, un père de famille, installé dans une banlieue résidentielle. Le premier doit essuyer les sarcasmes de sa petite amie, une beauté de campus qui moque sa ringardise. L’autre se débat avec un fils adoptif qui ne lui adresse pas la parole. Rien ne les prédestine à essuyer les plâtres de cette nouvelle traque aux psychopathes.

Ils se lancent pourtant, tâtonnent, se bricolent une science à partir de quelques bouts de théories, des interviews de tueurs emprisonnés et leur seule intuition. Deux aventuriers de l’esprit en costume de fonctionnaire. Aucune de leur conclusion ne semble tenir plus de deux jours. Les informations glanées n’éclaircissent rien et ne font qu’épaissir le brouillard autour de leurs recherches.

C’est là, dans ce flou, que réside le fantastique pouvoir d’attraction de Mindhunter. Les principaux protagonistes et le spectateur ressentent le même décalage, comme s’ils souffraient en permanence d’un coup de retard sur la réalité et les autres personnages. David Fincher maîtrise à la perfection ces dialogues à peine trop rapides, qui informent autant qu’ils enfument et dont la scène d’ouverture de The Social Network, son film sur le lancement de Facebook, reste le maître étalon. Pourtant, même désorientés, les deux agents du FBI n’en demeurent pas moins d’authentiques héros puisqu’ils ne reculent devant aucune question, n’éludent aucune épreuve. Mindhunter pulvérise ainsi deux des croyances les plus solidement ancrées dans l’inconscient des années 2010 : on peut contourner le réel avec les mots ; il suffit de dénoncer le Mal pour l’éradiquer.

Voir Holden Ford et Bill Tench avancer, armés de leur seul magnétophone, vers un mystère aussi terrifiant que familier (les serial killers ne sont que des hommes, après tout) relève de l’épopée. Mais une épopée qui serait débarrassée de son folklore et de sa pacotille. David Fincher ne revient pas pour la troisième fois aux serial killers, après un nanar (Seven), un film sans saveur (The Girl with the Dragon Tattoo, issu du best-seller Millenium) et un chef-d’œuvre (Zodiac), pour filmer des croque-mitaines de carnaval ou des érudits polyglottes amateurs de chair humaine, selon le modèle déposé par Le Silence des agneaux. À la manière d’un grand roman, la série trouve le point d’équilibre parfait entre son intrigue et les tourments intérieurs de ses personnages, la première ne servant qu’à éclairer les seconds d’une lumière plus vive.

Un Zodiac de dix heures

Pour atteindre cette altitude, Fincher passe par une radicale cure de dégraissage. À commencer par celui de son propre style. Il ne reste ici que le meilleur du réalisateur. Finie la caméra tape-à-l’œil de l’ancien professionnel du clip, celle qui passe par les trous de serrure dePanic Room par exemple ; oublié le scénario à tiroirs de The Game ou la voix off grandiloquente de Fight Club. Mindhunter, c’est un Zodiac qui durerait dix heures, un rêve que l’on voudrait découvrir dans une salle de cinéma, découpé en deux morceaux de cinq heures avec un entracte d’à peine 15 minutes.

La cure d’amaigrissement s’attaque aussi – et surtout – au principe même de la série. Pourquoi ce genre règne-t-il sans partage sur la fiction de notre époque au point de devenir la référence absolue de toute critique (« construit comme une série », « haletant comme une série » , « passionnant comme… »)? À cause de sa force d’invention ? De sa profondeur psychologique inédite, comme on le lit souvent ? Soyons sérieux quelques secondes. Les séries se sont imposées parce que le cinéma a sombré dans l’infantilisme le plus complet, et parce qu’elles ont usé et abusé des recettes ancestrales du feuilleton, les twists et autres ficelles scénaristiques. Fincher n’a d’ailleurs pas échappé à la règle avec l’épuisant House of Cards

Mindhunter agit comme un antidote. Le producteur-réalisateur a donné une consigne aux auteurs :« Aucun rebondissement ». L’histoire s’étire donc avec la grâce étrange d’un corps endormi, au rythme d’un road movie dans les petites villes américaines. Les scènes de repas et d’aéroports succèdent aux conversations de bar ou de bureaux. Un accident de voiture devient presque un événement. Et, lorsque l’orgueil de Holden Ford se voit puni à la fin de la saison dans une superbe scène d’effondrement, il ne s’agit pas d’un soubresaut de scénario, mais de la conséquence logique de ses actes, d’un châtiment inévitable. Lente, presque figée par moments, la série fascine à la façon d’un monochrome, par son épure et ses nuances, par le motif invisible logé dans le tapis. Une réussite totale, parfaite pour en finir avec les séries.

Mindhunter, saison 1 (10 épisodes), visible sur Netflix. Saison 2 annoncée pour 2018.

Un roman noir brésilien dans l’ombre de Drieu

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feu follet patricia melo drieu
Sao Paulo, wikipedia.

La dramaturge et romancière brésilienne née à Sao Paulo publie avec Feu follet (Actes Sud, 2017) un étonnant roman noir dont la référence à Drieu la Rochelle est explicite. Et pas seulement du fait de ce titre.


Le Feu follet est d’abord un roman publié en 1931 par un écrivain devenu ensuite sulfureux, Pierre Drieu la Rochelle. Drieu, au sujet duquel Julien Hervier s’apprête à publier un livre en forme d’abécédaire chez Gallimard, s’est suicidé le 15 mars 1945, après s’être engagé dans la Collaboration et avoir dirigé la prestigieuse NRF durant la guerre.

Drieu en toile de fond

Drieu n’en est pas moins reconnu comme étant un des écrivains importants du siècle passé, son œuvre ayant été rééditée dans la prestigieuse Pléiade en 2012, un écrivain du mal-être intérieur, un mal-être dont la vie est d’une certaine manière la traduction. Il pouvait être sauvé par Paulhan en 1944, il décida pourtant d’aller au bout de ce qu’il se pensait être, et se suicida en même temps que l’Allemagne s’écroulait. Drieu la Rochelle fut ce « socialiste fasciste », théorisé dans de nombreux textes parus dans divers journaux, dont celui du PPF de Doriot, un PPF dont il fut dès 1936 la figure de proue intellectuelle, ainsi que dans un ouvrage paru en 1934 et fort lu à l’époque, Socialisme fasciste.

Il se revendiquait de socialistes non marxistes, particulièrement Proudhon, à l’image de divers courants de pensée actuels ou de Michel Onfray. Comme à l’époque de Drieu, il y a aujourd’hui une sorte de « mode Proudhon ». Outre son Feu follet, on cite souvent à propos de son œuvre des romans tels que Une femme à sa fenêtre, Béloukia ou L’Homme à cheval. Il y a en réalité plusieurs Drieu en ce Drieu la Rochelle et j’ai pour ma part un goût prononcé pour Gilles, que je tiens pour l’un des plus grands romans français du XXe siècle. Avec, pour rester dans ce coin d’ombre et d’eaux troubles, Voyage au bout de la nuit de Céline ou Les Deux étendards de Rebatet. Trois écrivains du catalogue Gallimard. L’éditeur parisien publiait alors les principaux écrivains et poètes français, fussent-ils de droite ou de gauche. On trouvait ainsi au catalogue Aragon et Drieu la Rochelle. Cependant, Le Feu follet est aussi une adaptation cinématographique célèbre de Louis Malle, avec l’excellent Maurice Ronet dans le rôle titre (1963).

Ainsi que plus récemment, l’adaptation du cinéaste norvégien Joachim Trier, Oslo 31 août, film ayant à juste titre rencontré un certain succès critique et public.

Étonnante postérité que celle de Drieu la Rochelle, laquelle se prolonge donc avec le Feu follet en forme de roman noir de Patricia Melo.

Le théâtre du suicide

L’entraînant et truculent roman noir de Patricia Melo se déroule à notre époque, dans une Sao Paulo en proie à une vague de violences urbaines. C’est dans ce contexte que la jeune et fort jolie responsable du service scientifique de la police de la ville, Azucena, est amenée à enquêter sur la mort d’une célébrité des feuilletons télévisés, fort prisés en Amérique du sud. Ce comédien, Fabbio, est alors à l’affiche de l’adaptation théâtrale en portugais du Feu follet de Drieu la Rochelle. La première représentation terminée, le public est impressionné par le réalisme du suicide final du personnage principal, lequel se tire une balle dans la tête. Sauf que le comédien est vraiment mort sur la scène. Suicide ? Meurtre ?

Critique de la société de l’image

Outre la qualité et les rebondissements de l’intrigue policière, ainsi que la véracité des rapports humains au sein des services de police de Sao Paulo, l’affaire donne un beau prétexte à la romancière pour nous entraîner à sa suite dans une critique de la société de l’image dans laquelle nous sommes plongés, tant du côté des médias et de leur « téléréalité »  que de celui d’une presse avide de sordide et de tranches de vie de stars à la limite de la prostitution. Images dégradantes de certaines femmes avides de se vautrer dans la société de l’image qui les abîme. La critique du monde médiatico-culturel est féroce, elle sonne cependant juste. Tout comme sonne juste le regard porté par Patricia Melo sur les vies contemporaines. Celle du comédien et de sa femme, bien sûr. Mais aussi celles des autres protagonistes, pris entre leurs métiers, leurs divorces et leurs enfants.

Les salauds ne sont pas ceux que l’on croit

Si ce roman est un roman noir, il est aussi une sorte d’instantané de ce que sont devenues les vies quotidiennes de nombre de nos contemporains, mondialisés, assoiffés d’images, la leur comme celles fournies par une pornographie partout envahissante, et les velléités de profit sale qui vont avec. Il y a des salauds bien sûr, dans ce Feu follet, et ce ne sont évidemment pas ceux que l’on croit – et l’on tue pour des raisons autres que celles que l’on pense de prime abord. Alerte, satirique, plein d’humour tout aussi noir que son thème, ce roman est aussi, et peut-être surtout, un très beau roman sur ce que nous sommes en train de devenir. Quels feux follets sommes-nous, maintenant ? Ceux de Drieu ? De Louis Malle ? De Joachim Trier ? De Patricia Melo ?

Patricia Melo, Feu follet, roman traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado, Actes Sud, 2017.




A.D.G. et Lautner contre l’esprit de sérieux

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A.D.G. durant son séjour en Nouvelle-Calédonie, 1988 / © MARC CHARUEL

Au-delà de leur savoureuse complicité sur le film culte Quelques messieurs trop tranquilles, A.D.G. et Georges Lautner avaient bien des points communs, à commencer par une détestation radicale de l’esprit de sérieux. 


Nous vivons une époque où le conformisme est la règle absolue de survie : ne surtout pas dévier de la ligne majoritaire, consommer les mêmes cochonneries, lire les mêmes âneries, regarder les mêmes inepties, se plier aux injonctions venues d’en haut et s’ennuyer à mourir. Dans les arts, la presse, le cinéma ou l’édition, la morale a remplacé le talent et l’esprit de sérieux a censuré toute liberté d’opinion. Avec une parole cadenassée, des écrits surveillés, un rire de plus en plus formaté, les espaces de détente deviennent des îlots de résistance. Deux livres qui paraissent cet automne s’intéressent au destin de deux réprouvés du système, deux témoins d’un temps révolu où l’on n craignait pas d’amuser et de provoquer. Deux spécimens qui continuent de fasciner dans l’océan de platitudes qui nous entoure.

Dans les années 1970, la Série noire voyait débarquer un chevelu tourangeau à lunettes fumées au pays des Soviets. Anar de droite, nationaliste romantique, réactionnaire pur jus, délinquant verbal, cauchemar des gauchistes, un concentré de TNT dont le style fascine toujours et les engagements sincères prouvent, au moins, la constance du bonhomme. Que l’on partage ou non ses idéaux et sa position du tireur couché, ADG (1947-2004) a marqué durablement ses lecteurs par des romans policiers qui venaient dynamiter la bien-pensance d’alors. À mesure que sa calvitie gagnait du terrain, l’écrivain radicalisait sa prose. Un régal de mauvaise conscience soutenu par une langue pétaradante. L’argot et les calembours, la mélancolie du terroir et la geste chevaleresque, un monde à jamais englouti dans le cloaque actuel. Il y a chez A.D.G un mélange des genres grinçants qui réjouit les amateurs de vraie littérature, une noirceur célinienne, une nostalgie blondinienne, des accents vieille France qui ravivent la mémoire de Jacques Perret et cette gaudriole chère à Alphonse Boudard. Aujourd’hui, son CV l’emmènerait directement à l’échafaud médiatique. Thierry Bouclier lui consacre un détonnant et instructif « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès.

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Il retrace parfaitement la carrière de l’auteur, scénariste à la télé et au cinéma, les longues années de journalisme à Minute ainsi que l’exil calédonien. À lire, le truculent passage d’A.D.G invité à « Apostrophes » en 1979 et la mine déconfite de Pivot face à un bloc aussi impénétrable. La fantastique série Chéri-Bibi diffusée à partir de 1974 sur l’ORTF était aussi une création de lui ! Car, au-delà de l’activiste, l’écrivain ne craignait personne quand il prenait la plume. Il ridiculisa nombre de ses confrères par un sens inné de la phrase tourbillonnante. Il suffit de (re)lire La Nuit myope (1981) pour en prendre plein les mirettes : « Domi scrutait maintenant le triangle du visage d’Armelle ; elle souriait sans béatitude, attentive au rythme, la queue de ses cheveux soubresautant à la mesure d’une grosse caisse omniprésente dissimulant en partie et heureusement les paroles abstruses d’une chanson anglaise. » Ou cet extrait de La Nuit des grands chiens malades, en 1972, dans une veine plus rurale, un passage épique pas très Macron-compatible : « Nous, bien sûr, qu’on est berrichons, d’entre Châteauroux et Bourges, on n’a pas la grosse cote auprès des Parisiens, qu’on serait lourds, méfiants, un peu retardés pour tout dire, plein de croyances obscures. Seulement, on a quand même la télévision, et les hippizes, on sait ce que c’est, des jeunes qui se droguent et qui prêtent leurs femmes à tout le monde. Ils ont aussi mis le feu à des voitures en mai 1968 et que cette année-là était sûrement une année du diable, parce que rien n’a marché comme il faut, des bêtes sont mortes, et puis beaucoup de lait a tourné, le peu de vin a pas été bon et les cultures rachitiques. »

Lautner, entre Galia et Guignolo

A.D.G va croiser la route de Georges Lautner (1926-2013) qui adaptera La Nuit des grands chiens malades en une comédie, Quelques messieurs trop tranquilles, avec Renée Saint-Cyr (sa mère), Jean Lefebvre, André Pousse ou encore Henri Guybet.

Pour mieux saisir l’humeur de ce réalisateur, un livre de conversations signé José-Louis Bocquet sort à la Table Ronde. Un indispensable cadeau pour les fêtes de fin d’année. « Georges Lautner est un monument encore ignoré de la cinéphilie classique », explique-t-il en préambule, ajoutant que « c’est au public qu’il doit sa survie ». Michel Audiard avait pris jadis sa défense dans une lettre ouverte adressée à la presse : « Comme il fallait s’y attendre l’aréopage de connards chargés d’établir la liste des meilleurs films français de ces dernières années a évidemment oublié ceux de Georges Lautner. Pourquoi ? Parce que, travaillant beaucoup, il n’a pas le temps de parler de lui. C’est important, ça, voyez-vous, de parler de soi. C’est même devenu l’essentielle préoccupation de ces espèces d’élites que, dans des professions aux critères plus sérieux, on appellerait des clowns. »

Dans cet ouvrage illustré par de nombreuses photographies, Bocquet tente de percer le mystère Lautner. Derrière le bronzage et le sourire avenant, la bête n’était pas facile à apprivoiser. Le cinéaste star, héraut des Tontons, metteur en scène de Delon, Belmondo ou Gabin, découvreur de Mireille Darc, se laisse aller au jeu des confidences sans suivre la chronologie de sa filmographie. Il a toujours préféré les chemins de traverse alternant films « grand public » et réalisations plus personnelles. Il se souvenait que la critique n’avait pas toujours été tendre, le reléguant souvent au rang d’amuseur du dimanche soir. Quand ce grand Monsieur évoque les rencontres de sa vie, on est au Cinémascope. Devant nos yeux défilent la silhouette de Rita Hayworth, le maître Sacha Guitry, les musiciens Stan Getz ou Chet Baker, le copain lutteur Henri Cogan ou encore l’énormissime Robert Dalban, monté comme un percheron.

C’était un temps où un petit Niçois empilait des millions d’entrées au box-office tout en étant snobé par une profession de tartuffes. On aura tout vu !

France Gall, Cioran, Zola, etc.

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Mirabeau et Péguy au secours de Blanquer

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Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, lors du 4ème sommet de l'économie à Paris, décembre 2017. / ROMUALD MEIGNEUX/SIPA/1712011557

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Notre pays a été parmi les tout premiers en Europe, il va le redevenir », a assuré Jean-Michel Blanquer, lors d’une conférence de presse organisée après la publication de l’étude Pirls, qui a testé en lecture les élèves de CM1 et a donné des résultats catastrophiques pour la France, dernière de la classe européenne.

A lire aussi: Tout va bien, nos enfants ne savent plus lire

Le ministre de l’Éducation a raison de se mettre en colère en fustigeant l’« inégalité entre nos élèves », qu’un certain nombre d’expérimentations pédagogiques hasardeuses, depuis des décennies, a perpétuée. Mirabeau, comme tous les révolutionnaires français, avait déjà compris l’enjeu décisif de l’apprentissage de la lecture dans l’un de ses discours au titre très moderne puisque c’est, déjà, un « Discours sur l’éducation nationale » : « Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance, et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu’on fait de l’homme une bête brute, l’on s’expose à le voir à chaque instant se transformer en bête féroce. »

« Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » (Charles Péguy)

Y a-t-il eu pour autant un âge d’or de l’école avant les ravages évidents de ce qu’il est convenu d’appeler le pédagogisme ? La réponse est ambiguë. Par exemple, on cite souvent le Péguy de L’Argent pour célébrer les instituteurs d’antan qui faisaient, comme l’exige le ministre, « une dictée quotidienne » à leurs élèves : « Vous êtes faits pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout. » On oublie cependant trop souvent que L’Argent est publié en 1913 et que Péguy déplore ce qu’est devenu l’enseignement depuis ses années d’École normale en… 1880. Dans son optique, la période 1902-1905, qui vit les radicaux séparer l’Église de l’État, avait été une catastrophe. Serait-ce à dire qu’on est chez Péguy comme chez Jean-Michel Blanquer dans une illusion du « c’était mieux avant » ?

Peut-être, mais la lucidité les pousse chacun à voir cette crise de l’éducation, hier comme aujourd’hui, comme le symptôme d’une crise plus grave que Péguy définissait ainsi dans « Pour la rentrée » : « Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. »

Comment y répondre ? Par la mobilisation générale : « L’ensemble de la nation doit s’engager pour développer la lecture chez les jeunes ! » a dit le ministre ; et Mirabeau de compléter : « Si l’éducation n’était pas dirigée par des vues nationales, il en résulterait plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté. »