L’édito d’Elisabeth Lévy


C’est le monde de demain, résumé en une seule image, que je trouve pour ma part glaçante à souhait quand toute la planète ou, plus précisément son avant-garde médiatique, communie dans l’extase. On y voit les cinq femmes primées pour la série Big little lies enlacées, embrassant leurs globes dorés d’une bouche gourmande comme si elles s’apprêtaient à les lécher: l’autarcie et la toute-puissance féminine dans toute leur horreur. Et c’est ce monde de la séparation des sexes que chacun, dans la vie publique, est aujourd’hui sommé d’applaudir, sous peine de perdre un job, un contrat, un mandat ou l’estime de sa boulangère.

Nous sommes issues d’un sexe qui a beaucoup souffert

Dans le bilan de l’année écoulée, marronnier planétaire en cette saison, un événement a trôné au firmament des éditorialistes, réconciliant conservateurs et progressistes, presse branchée et presse populaire, Chinois et Américains. Il est donc réputé indiscutable que la libération-de-la-parole-des-femmes est un grand pas pour l’humanité, sachant que la parole en question dit toujours la même chose : les hommes sont des porcs ! Ainsi dans le grand parti des Femmes, il y aurait non seulement une obligation de solidarité, mais quasiment une obligation d’avoir souffert : quand on vous répète que 80% des femmes ont déjà été harcelées, voire agressées, affirmer qu’on n’a pas de porc à balancer, c’est s’exclure, peut-être même se désigner comme traîtresse à la cause. Et bien entendu, ce sont les femmes en lutte qui ont été désignées « homme de l’année » par le magazine Time, quelle audace rafraîchissante.

Éconduire dans la dignité

Dans les rédactions, le ravissement est presque général. En tout cas quand les micros sont ouverts. Dans les couloirs, tous les dragueurs plus ou moins lourds que compte la profession rasent les murs, regardent leurs souliers plutôt que le minois des filles, et prient pour échapper aux balles. Mais finalement, on s’engueule peu, les dissidents préférant se taire pour avoir la paix. Une étude sérieuse révèlerait sans doute une fracture générationnelle, les jeunes étant plus puritains, plus répressifs et dotés d’une vision de la sexualité à la fois plus naïve et plus déprimante que leurs aînés. Il est vrai qu’on se fait plus draguer à 25 ans qu’à 50, mais cette différence d’expérience n’explique pas qu’une jeune femme voie une atteinte à sa dignité dans ce que sa mère, au même âge, aurait pris pour un hommage ou au pire, pour un désagrément sans importance. Au passage, l’idée, répétée comme une évidence, qu’une femme importunée par un goujat perd sa dignité est un peu curieuse car elle laisse penser que la dignité des femmes ne dépend pas de leur comportement mais des privautés que des hommes s’autorisent. Un abruti qui se permettrait de me toucher les fesses me ferait entrer dans une rage noire (ou pas) mais désolée, cela n’aurait aucun effet pour ma dignité.

L’accusation de machisme vaut condamnation

Et que la France, dont on aime croire qu’elle résiste à l’américanisation des mœurs, est peut-être en train de devenir la deuxième terre promise d’une révolution qui a tout d’une régression. C’est d’ailleurs à une Française installée aux Etats-Unis, Sandra Muller, que l’on doit l’effroyable invention de « #Balancetonporc ». Que le mot d’ordre de cette révolution soit une injonction à balancer aurait tout de même dû tempérer l’enthousiasme. Ne chipotez pas tant, explique-t-on, il y a eu très peu de « dérapages », c’est-à-dire de dénonciations abusives. En clair, il est bien ennuyeux que quelques innocents se soient faits poisser, du moment que ceux que l’opinion aura jugés coupables ont été condamnés sans autre forme de procès, à la mort sociale. « Aux Etats-Unis, chaque jour, un animateur télé, un danseur, un homme politique disparaît de la scène à la suite d’accusations », se félicite Sandra Muller, sans se rendre compte qu’elle donne la définition du totalitarisme (l’accusation vaut condamnation). Eric Brion, le « porc zéro », si l’on peut dire, puisque c’est celui qu’a balancé Muller pour faire venir le reste des piranhas femelles excitées par l’odeur du sang mâle, a eu la chance de pouvoir répondre à son accusatrice dans Le Monde (qui après un mois de propagande a fini par donner la parole à d’autres points de vue). Mais alors même que, visiblement, sa déplorable notoriété lui a valu des ennuis sérieux, celui que Müller appelle « mon bourreau » réitère ses excuses.

T’as de gros seins, tu sais…

À ce stade, on imagine qu’il a essayé de la violer ou de la faire chanter. Or, qu’apprend-on ? Que plusieurs années plus tôt, au cours d’un festival à Cannes, ce patron d’une chaîne de télé spécialisée a déclaré à la victime : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme, je vais te faire jouir toute la nuit ». Et cette phrase, non suivie de gestes, a provoqué chez elle, sans blague, « honte, déni, volonté d’oubli » et même, une « faille spatio-temporelle » qui l’a rendue incapable de « verbaliser » durant des années. À chaque fois que je relis ce passage, c’est plus fort que moi, j’ai un fou rire… Voilà donc l’héroïne que l’on nous propose : une fille si ignorante des choses du sexe et du désir des hommes, qu’elle défaille quand un homme lui parle de ses seins et met des années à s’en remettre, une pauvre petite chose prude et hargneuse ! Il lui a dit, en termes un peu lestes, qu’elle lui plaisait : elle est victime, il est bourreau. Et chômeur.

La tyrannie de l’égalité

Laurent Joffrin est convaincu que « l’insurrection verbale des hashtags « balancetonporc » et « metoo » est une rupture mondiale pour la condition féminine ». Le plus inquiétant, c’est que le patron de Libération a peut-être raison. Après un siècle de combat féministe pour l’égalité, les femmes réclament un traitement de faveur au nom de leur supposée faiblesse. On devra donc leur parler et parler d’elles avec le respect dû à leur vertu et inscrire toute la sexualité dans le cadre strict de l’égalité. Non seulement, plus personne ne fera de blague salace ou sexiste de peur de connaître le sort de Tex, mais plus aucun homme ne louchera sur un décolleté. C’est ce qu’on appelle le progrès.

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