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LREM prend ses précautions et vote l’interdiction de la fessée

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Dans la nuit du 27 au 28 novembre, l’Assemblée nationale a voté une proposition de loi qui souhaite interdire « les violences éducatives ordinaires », en clair la fessée. Pas sûr que les gilets jaunes retiennent la leçon…


L’histoire retiendra peut-être que la semaine où le mouvement des gilets jaunes apparut pour ce qu’il était, une insurrection qui ne demande qu’à se muer en révolution, les députés macronistes délibéraient à l’Assemblée de l’interdiction de la fessée, avant de la voter.

C’est très noble, de vouloir interdire la fessée. Si ça se trouve, un parlementaire de la majorité, pour montrer à quel point il était moderne et respectueux des sexualités alternatives, a pensé à déposer un amendement qui dit en substance : « Interdire la fessée, oui, sauf entre adultes consentants. » Et ses collègues godillots ont voté l’amendement en se félicitant mutuellement de leur ouverture d’esprit, de leur modernité, de leur tolérance.

La fessée, c’est quelque chose qui peut toujours arriver

On s’apprêtait même, comme c’est l’habitude chez les élus de Jupiter qui sont habitués à faire la tournée des popotes médiatiques complaisantes, à distribuer les éléments de langage sur l’interdiction de la fessée : « avancée décisive dans les droits de l’enfants, rupture avec l’archaïsme des châtiments corporels encore trop utilisés par des parents qui ne sont rien, qui ne se bougent même pas les miches pour aller de l’autre côté de la rue trouver un job, qui fument des clopes et roulent au diesel. »

Bon, finalement, ils ont peut-être bien fait de la voter la loi, du côté de La République en marche, parce que la fessée, métaphorique ou non, c’est quelque chose qui peut toujours arriver surtout quand on s’obstine à vouloir faire de la « pédagogie » à des gens qui survivent plutôt que de leur dire : « Ok, on a compris. On reprend tout à zéro. Excusez-nous. On pensait sincèrement que ça allait passer, notre politique qui consiste à faire peser sur les pauvres les efforts pour que les riches soient encore plus riches, histoire qu’ils relancent l’économie. C’est pour ça, par exemple, qu’on est désolé, alors que vous aviez déjà commencé à manifester pour demander un smic à 1800 euros et un minimum vieillesse à 1200, et qu’on vous disait que c’était impossible, qu’on a trouvé le temps, outre d’interdire la fessée, de faire passer un amendement le 20 novembre permettant aux traders londoniens angoissés par le Brexit et autres cadres s’installant en France de bénéficier d’une exonération fiscale, une de plus. »

Une histoire de la violence

Sincèrement, je les plains, du côté de La République en marche, et je plains même le premier d’entre eux qui, malgré le courage qu’il a eu en se rendant dimanche dans le quartier sensible de l’avenue Kléber jonchée par des voitures incendiées (Jaguars hors d’âge, Porsche Cayenne tremblant à l’idée d’un contrôle technique), s’est fait huer par des cailleras du VIIIème.

Quel discours tenir aux gens quand les éléments de langage apparaissent pour ce qu’ils sont, un enfumage qui n’abuse plus personne ? C’est simple : éluder le sujet et accuser les casseurs, et les Insoumis ou le RN, d’entretenir un climat de guerre civile et d’excuser la violence.

Emmanuel Todd, invité dans L’Emission spéciale de la 2, dimanche soir, a un peu surpris tout le monde, y compris l’insoumis François Ruffin, en mettant cette violence en perspective : pour lui, cette violence spectaculaire n’était que le concentré de la violence diffuse, constante à laquelle sont soumis les Français dans une société macronisée : précarité constante, néomanagement arrogant, chômage utilisé comme moyen de pression pour faire accepter n’importe quoi.

Et il est vrai que brûler une voiture, lancer un cocktail Molotov ou même prendre l’Arc de Triomphe, finalement, c’est infiniment moins violent que de supprimer l’ISF en début de mandat tout en réduisant les APL, que de s’obstiner à ne pas vouloir taxer les GAFA, renationaliser les péages, récupérer les 80 milliards d’euros de l’évasion fiscale mais augmenter la CSG des retraités et faire exploser les taxes sur les produits de premières nécessité, bref tout ce qui consiste à transformer des vies de travailleurs en vie de travailleurs pauvres, cette invention du capitalisme tardif. Une vie pour tout dire qui n’en est plus une, sans loisirs, sans vacances, sans la multitude de ces petits bonheurs qui pouvaient encore un peu faire accepter de bosser sans même avoir son mot à dire, pourtant, sur les choix de l’entreprise ou même, pourquoi pas, bosser en la cogérant, cette entreprise. La voilà, la vraie violence.

Alors on pourra toujours objecter que ce qui s’est passé dans la rue est inexcusable, et  nous rappellerons cette évidence partagée par la police et les Black blocs : c’est toujours un gouvernement qui fixe le degré de violence d’une manifestation par le dispositif qu’il choisit de mettre en place. Il en est donc responsable.

Ou alors, c’est de l’incompétence.

Qui veut normaliser Normale Sup ?


Au nom de la mixité sociale et de la standardisation internationale, l’Ecole normale supérieure se fond peu à peu dans le monde universitaire. Depuis peu, la direction a introduit un nouveau statut d’étudiant sélectionné sur dossier (et non plus sur concours). SOS, élitisme républicain en détresse !


« Dans dix ans, vous savez, les classes préparatoires auront disparu » : le proviseur adjoint en charge des prépas littéraires (CPGE, classes préparatoires aux grandes écoles) du Lycée Louis-le-Grand me fit cette confidence au printemps 2015 au cours d’une conversation qui avait un peu dérivé. L’année précédente déjà, lors d’un de ses cours vespéraux devant une classe d’hypokhâgne surchargée, notre professeur d’espagnol nous avait mis en garde : nous étions la dernière génération à connaître les prépas telles qu’elles existaient encore. Le contexte donnait du poids à ses propos, puisque Vincent Peillon venait de s’attaquer à la rémunération des professeurs qui enseignaient dans ces classes. Le message était clair : tout cela coûtait trop cher, quand, à l’entendre, on pouvait faire la même chose à la fac. Mais l’émoi suscité par cette attaque frontale fit capoter le projet.

Aucune tête ne doit dépasser

Cependant, le danger n’était pas écarté. En effet, les classes préparatoires sont entièrement solidaires des grandes écoles auxquelles elles préparent. Or, les grandes écoles, tout comme les classes préparatoires, mais aussi les BTS et les IUT, ont vocation à se fondre sous peu dans le moule universitaire. Aucune tête ne doit dépasser, et chacun s’y emploie à son échelle, sous l’impulsion du ministère. Ainsi, dans les écoles normales supérieures, qui constituent un débouché de choix pour les élèves de classes préparatoires, et même le débouché par excellence pour les classes littéraires, on s’active à la disparition de ces institutions datant de la Révolution. Deux phénomènes sont à l’œuvre, afin de les intégrer progressivement à l’université : la mastérisation et la mise en place d’un diplôme maison. La mastérisation a eu lieu avant la mise en place du diplôme à l’ENS de Lyon, le processus inverse a été choisi à l’ENS de la rue d’Ulm, à Paris.

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À l’ENS Ulm, l’invention de ce diplôme, payant mais devenu obligatoire, doit servir à prouver la richesse du parcours suivi par chaque normalien et fait la part belle aux lubies transdisciplinaires actuellement en vogue. Mais il est assez évident que ce n’est qu’un alibi, car le tampon « Normale Sup » atteste encore (pour combien de temps ?) de la qualité des enseignements reçus. En réalité, il s’agit d’une habile manœuvre pour faire entrer des étudiants à l’ENS sans qu’ils aient à passer le très difficile concours d’entrée : ils n’ont qu’à postuler dans un des départements de l’école qui recrute ses étudiants par un simple entretien, après examen du dossier. Ainsi, le normalien à l’ancienne mode, passé par le concours, prend le nom d’élève normalien, tandis que celui qui est recruté sur dossier prend le nom d’étudiant normalien. N’ayant pas passé le concours, il n’a pas obtenu de poste de fonctionnaire stagiaire et n’est donc pas payé, contrairement à l’élève normalien. Il ne peut rester que trois ans, au lieu de quatre, pour valider son diplôme. De plus, comme n’importe quel étudiant de France, il ne peut avoir accès à la préparation à l’agrégation qu’après avoir postulé en tant qu’auditeur libre (cette préparation est en revanche un droit pour les normaliens élèves et occupe généralement une des quatre années de leur scolarité).

L’élitisme pour tous

Cette nouveauté présente, aux yeux de ses promoteurs, deux avantages. Elle permet d’augmenter la taille de l’école (critère majeur pour gagner des places dans les classements internationaux), tout en réduisant le nombre de places au concours, ce qui produit de notables économies – le normalien à l’ancienne coûtant beaucoup plus cher que le normalien nouveau. L’introduction de ce second statut présente aussi l’immense intérêt de donner l’impression de montrer aux yeux de tous que l’École n’est plus le lieu privilégié qu’elle était jusque-là, qu’elle se soucie de mixité sociale et donne sa chance à tous. C’est sous ce jour que le recrutement sur dossier a été présenté par la directrice qui l’a mis en place, Monique Canto-Sperber. Souffrant du complexe très courant à l’ENS de l’élitisme honteux et fustigeant « une oligarchie de l’excellence » (titre d’un de ses ouvrages, paru en 2017), cette femme de gauche n’a pas peur de scier la branche sur laquelle elle est assise : aussi prône-t-elle la fusion totale des grandes écoles avec l’université et la disparition des classes préparatoires, trop discriminantes.

Lorsqu’elle dirigeait Ulm, elle s’est donc, fort logiquement, employée à les court-circuiter en créant un recrutement accessible à tous, surmontant aisément la peur de dénaturer l’École et de lui faire perdre son excellence. On remarquera qu’une fois de plus, sous prétexte d’égalité, une certaine gauche, se targuant pourtant de refuser les logiques mercantiles, donne la main aux libéraux gestionnaires qui prônent l’austérité. Le normalien est à la fois une insulte vivante à l’égalité des chances et un boulet financier : pourquoi devrait-il continuer à exister quand le recrutement sur dossier montre qu’on peut très bien faire sans lui ? Plutôt que de se donner la peine d’organiser un concours coûteux à la logistique compliquée, trois ou quatre questions sur un projet flou, et mis au rebut aussitôt l’entretien terminé, et le tour sera joué. Peu importe que le concours soit le moyen de sélection le plus juste qui soit – même s’il laisse sur le bord du chemin quelques sujets méritants. Il avait d’ailleurs été choisi par la République pour remplacer les privilèges de la naissance, les passe-droits et la vénalité des charges. Le recrutement sur dossier laisse quant à lui libre cours aux spéculations et rumeurs au sujet d’un étudiant admis alors que sa mère anime un séminaire au département de philosophie de l’ENS. Il semble d’ailleurs qu’aucune politique d’ensemble ne préside à cette sélection : certains départements comme celui de philosophie ne prennent que de purs produits de la fac, tandis que pour l’espagnol ou les lettres classiques, par exemple, le recrutement s’apparente souvent à un repêchage de préparationnaires ayant échoué au concours.

La mécanique est implacable et progresse à pas de loup. Ainsi, sur des affiches qui fleurissent dans les locaux de l’école, des normaliens étudiants sont subrepticement rebaptisés élèves, tandis que l’entretien de recrutement est pompeusement et fallacieusement renommé « concours voie universitaire ». Mais en plus de se voir menacé, l’élève normalien est sommé de participer, et avec le sourire, à la kermesse qui doit aboutir à sa liquidation.

Le grand déclassement

En effet, du fait de son salaire (qu’il a durement gagné lors du concours après de difficiles années de prépa et qui n’est que la contrepartie d’un engagement décennal au service de l’État), il est désormais culpabilisé pour son statut de privilégié. Il est donc normal pour la direction que la cantine n’augmente que pour lui, et pas pour l’étudiant. Il est normal qu’il partage les chambres étudiantes que possède l’école avec les nouveaux venus, et qu’il s’en trouve rapidement évacué du fait de la crise du logement ainsi provoquée. Il est également normal, cette fois pour les normaliens qui assurent la gestion du COF (comité d’organisation des fêtes, l’équivalent du BDE), que l’élève paie une cotisation deux fois plus élevée que l’étudiant. Il est enfin normal pour le gouvernement que l’élève paie la toute nouvelle contribution de vie étudiante et de campus (CVEC), qui vient en remplacement de la Sécu étudiante (qu’il ne payait pas puisqu’il cotisait déjà à la MGEN), et servira entre autres à financer la médecine étudiante (dont il ne profite pas puisqu’il relève de la médecine du travail). En somme, pour ne pas être soupçonné de conserver d’odieux privilèges, l’élève normalien est ponctionné deux fois, comme étudiant et comme fonctionnaire.

Et pas question pour lui de s’insurger dans un environnement où la doxa égalitariste fait figure de vérité révélée. Du reste, il ne pourrait critiquer ce recrutement au rabais, qui fait de lui le spécimen d’une espèce vouée à disparaître, sans blesser de bons camarades qui en ont bénéficié. On voit là toute l’efficacité du dispositif, allègrement utilisé par les gouvernements successifs pour faire disparaître en douceur les « vieux » statuts, accusés de n’être que des privilèges désuets et coûteux. C’est le vieux principe diuide et impera : les professeurs et les autres fonctionnaires sont mêlés à toutes sortes de contractuels, les cheminots verront bientôt de nouveaux collègues embauchés avec des droits biens inférieurs aux leurs… Et tant pis si la qualité du service est moindre et si le niveau baisse.

Les « mastériens », des normaliens de troisième zone

La mastérisation de l’ENS parachèvera l’entreprise de normalisation engagée avec la création du diplôme. Auparavant, les élèves normaliens partageaient leur temps entre la fac, où ils obtenaient licence et master, et les séminaires et cours de l’École. Ceux-ci, qui étaient en quelque sorte la récompense du concours en termes d’accès à la connaissance, constituaient un complément de haut niveau et une introduction plus poussée à la recherche, tout en garantissant une totale liberté dans le choix des enseignements, bien au-delà du domaine dans lequel l’élève se spécialisait. Désormais, l’ENS crée ses propres masters (le plus souvent cohabilités avec d’autres écoles ou universités). Ainsi devient-elle de plus en plus une université, et de moins en moins une école. Elle le fait sous l’égide de PSL (Paris sciences et lettres), une des super-universités issues du regroupement progressif de divers établissements supérieurs, toujours dans le souci de la visibilité internationale. Il faut noter que PSL a été créée en 2012 et présidée jusqu’en 2014 par Monique Canto-Sperber qui a pu y poursuivre son œuvre de standardisation commencée rue d’Ulm.

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Cette mastérisation de l’École a eu pour conséquence de créer un troisième statut : celui de mastérien, qui ne donne droit à aucun avantage. Ces normaliens de troisième zone, qui bénéficient cependant de certains enseignements et du prestige de l’École, contribuent donc encore, malgré eux, à la banaliser. Que signifiera le fait d’être un normalien quand on aura compris que ce mot désigne aussi bien le lauréat d’un concours particulièrement difficile, que l’heureux élu d’un recrutement sur dossier, et même, par un abus de langage qui passera vite inaperçu, un étudiant venu y passer quelques heures dans le cadre de son master. On peut enfin douter que le contournement institutionnalisé du concours se fasse au bénéfice de la qualité des enseignements et des diplômes délivrés, dès lors que le niveau d’exigence intellectuelle vis-à-vis des étudiants a volontairement été réduit.

Les grandes écoles font penser à ces vieux bâtiments que l’on rénove en les évidant. Les glorieuses façades subsistent, de même que les noms prestigieux forgés par plusieurs siècles d’excellence. Mais, à l’intérieur, il faut faire standard, pratique et convivial : on s’emploie donc à faire passer tous les enseignements sous la même toise universitaire pour laisser place à brève échéance à de grands campus capables d’absorber à moindre coût des cohortes d’étudiants de plus en plus nombreuses, tout en répondant aux critères internationaux de nomenclature et de respectabilité. Et on ne peut guère attendre d’Emmanuel Macron qu’il se batte pour Normale Sup, vestige d’une culture française qui, selon lui, n’existe pas.

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Mel Gibson, le catho qu’on déteste aimer

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David Da Silva se penche sur Mel Gibson: le bon, la brute et le croyant d’Hollywood.


Il y a un certain nombre d’acteurs pour lesquels je n’ai aucun goût (voire même un certain dégoût). Pourtant, j’arrive toujours à trouver dans leurs filmographies un ou deux titres que j’aime bien. L’exemple parfait est le nabot Tom Cruise, comédien que je ne peux vraiment pas supporter mais qui a pourtant tourné quelques chefs-d’œuvre (Kubrick, De Palma) et quelques bons films pour Scorsese ou Ben Stiller. J’arrive même à aimer un film dans l’œuvre de Stallone (Cop Land) ou celle de cette bûche de Schwarzenegger (True Lies).

Des films désastreux

Mais Mel Gibson est un cas à part car, contrairement à Fabrice du Welz qui signe la préface de l’ouvrage, c’est un acteur que je n’aime pas du tout et dont je n’aime, même en cherchant bien, aucun film (un petit bémol néanmoins : je n’ai pas vu les deux qu’il a tournés sous la direction de Peter Weir. Tout espoir n’est pas perdu !). Qu’il s’agisse des films dans lesquels il a joué, de la très surestimée saga Mad Max (le troisième est même l’un des plus infâmes navets vus dans toute mon existence) aux nanars reaganiens des années 80 (L’Arme fatale) en passant par le pensum de Wenders (The Million Dollar Hotel) mais également de ceux qu’il a réalisés, comme son atroce Passion du Christ qui me semble un désastre esthétique même si je ne juge pas sur le fond.

L’un des premiers mérites du livre sur Mel Gibson de David Da Silva, c’est qu’il est parvenu à m’intéresser à un bonhomme dont je n’avais, pour être tout à fait honnête, strictement rien à faire !

Da Silva raconte l’épopée Gibson

L’approche est classique : de manière chronologique, l’auteur revient sur la carrière de Mel Gibson. Après avoir pris soin de préciser ses origines familiales complexes (un père catholique ultra-conservateur qui se « distinguera » par ses propos négationnistes et complotistes) ; Da Silva évoque ses débuts en Australie, sur les planches mais également devant les caméras de George Miller (qui fera du comédien une star internationale) et Peter Weir. Puis il décrit son arrivée à Hollywood, des premiers pas timides jusqu’au triomphe de L’Arme fatale qui en fera une des vedettes les plus convoitées. Les années 90 et le début des années 2000 constitueront l’apogée de son règne : il est l’un des acteurs les plus aimés, il crée sa propre société pour assurer son indépendance et il débute à la réalisation, notamment avec le beau succès que constitue Braveheart.

Ensuite, c’est le début de la chute. Da Silva revient en détail sur la déchéance du comédien : divorce, rapports difficiles avec les journalistes, propos douteux prononcés sous l’emprise de l’alcool et soupçons d’antisémitisme qu’attisera encore plus la sortie de sa controversée Passion du Christ.

Gloire, déchéance et rédemption

Le plus intéressant dans cet essai est la manière dont l’auteur met en parallèle la trajectoire personnelle de Mel Gibson et le type de rôles qu’il a incarné. Pour David Da Silva, le comédien se caractérise par un double visage très marqué : à la fois celui du héros positif, épris de justice et de bonté (du justicier de Mad Max au héros William Wallace de Braveheart en passant par le flic de L’Arme fatale) mais également un homme tourmenté, suicidaire (il analyse à cette aune une scène du premier Arme fatale) et torturé par de nombreuses pulsions destructrices (alcoolisme, accès de violence…).

Si Gibson, acteur qui n’a jamais dissimulé sa foi catholique, s’est intéressé à la passion du Christ, c’est parce qu’il y a chez lui et dans les principaux rôles qu’il a incarnés une véritable dimension christique menant de la gloire à la déchéance pour atteindre la rédemption.

Après avoir été ostracisé à Hollywood, Gibson revient sur le devant de la scène notamment grâce à son amie Jodie Foster (qui lui donne le rôle principal du Complexe du castor où il incarne un homme dont le parcours et les liens familiaux sont assez similaires à ceux du comédien) puis en signant Tu ne tueras point qui sera un beau succès.

Entre analyses étayées (plus de 300 notes de bas de page pour un essai relativement court, des références à Eliade, René Girard, Durkheim…) et anecdotes, Daniel Da Silva démêle de façon assez convaincante les fils de la personnalité complexe de Mel Gibson. On constate toutefois que l’auteur est plus convaincant lorsqu’il défend l’acteur envers et contre tous que lorsqu’il défend les films que tout le monde aime (les Mad Max, par exemple). Lorsqu’il aborde les polémiques qui ont entaché la carrière de Gibson, Da Silva se montre assez fin, présentant tous les tenants et aboutissants des « affaires », reconnaissant à la fois la part sombre du comédien (il ne s’agit pas de l’aduler aveuglément) mais en parvenant toujours à nuancer de manière précise (le goût pour tout monter en épingle de la presse à scandale, par exemple), en remettant les choses dans leur contexte.

Paradoxalement, pour quelqu’un qui n’aime pas Gibson, c’est lorsqu’il est à terre qu’on a le plus envie de le défendre et qu’on le trouve le plus touchant d’autant plus qu’il est souvent attaqué pour de mauvaises raisons (voir les considérations assez stupides de Michel Ciment sur Apocalypto lorsqu’il tente de déchiffrer de l’antisémitisme dans un film consacré aux Mayas ! « Michel Ciment analyse-t-il tous les films de Roman Polanski à la loupe, en se demandant si des messages douteux, en lien avec ses ennuis judiciaires, sont présents ? »

Après, on est aussi en droit de rester totalement froid face à cette dimension « christique » qui caractérise Mel Gibson et trouver que sa « foi » n’a pas encore offert au septième art des œuvres à la hauteur de celles de Dreyer ou Bresson. En cela, la comparaison finale avec King Vidor me paraît un peu tirée par les cheveux. Si elle fonctionne d’un point de vue « thématique » et sociologique (l’ambiguïté de l’auteur de Duel au soleil, à la fois « socialiste » – Notre pain quotidien – et farouchement individualiste – Le Rebelle -) mais elle ne tient pas une seconde d’un point de vue « esthétique ».

Au bout du compte et même si je ne partage pas (loin de là !) l’admiration que David Da Silva porte à l’acteur, Mel Gibson : le bon, la brute et le croyant est un essai honnête et intéressant qui nous permet de redécouvrir une figure que l’on croyait monolithique sous d’autres angles.

Mel Gibson : le bon, la brute et le croyant (2018), David Da Silva (LettMottif, 2018)

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Fallait-il débaptiser la promotion Loustaunau-Lacau de Saint-Cyr?

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La tendance est à la révision. Outre-Atlantique on déboulonne des statues, ici on débaptise des promotions. La cuvée 2016-2019 de Saint-Cyr n’a plus de nom. Accusé d’anti-communisme et d’antisémitisme, le général Georges Loustaunau-Lacau a été effacé de son fronton. François Bert, un ancien saint-cyrien, exprime ici son désaccord. 


La nouvelle est tombée comme un couperet : la ministre des Armées a décidé, le 17 novembre, de débaptiser, après plus de dix-huit mois de vie collective, une promotion de Saint-Cyr qui portait le nom d’un soldat hors du commun, le général Georges Loustaunau-Lacau.

Pourquoi une telle décision, alors que ce nom a été donné après une procédure conforme, validée par le service historique de la Défense et la ministre des Armées, présente au baptême de la promotion ? C’est lors d’un colloque historique des 13 et 14 juin derniers, consacré notamment aux « vichysto-résistants », que le sujet est venu sur la table, pour aussitôt percoler vers le politique, sous l’action militante de certains historiens.

Que reproche-t-on au général ? D’avoir eu une activité politique intense dans les années 30, notamment par les réseaux Corvignolles, service de renseignement anti-communiste (150 à 200 groupes infiltrés dans l’Armée ont ainsi été dissous), et une maison d’édition, La Spirale, connue pour ses prises de position anti-communistes, anti-allemandes et antisémites. Le général a été l’auteur d’un certain nombre d’articles mettant en doute la loyauté des juifs de France, les désignant comme un danger, voire « un cancer » – selon le terme fréquemment utilisé à l’époque – et recommandant la révision de leur naturalisation. Il leur empêche – comme aux communistes – l’accès aux institutions qu’il crée.

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Replaçons-nous dans le contexte de l’époque. Avec la crise de 1929 et l’affaire Stavisky, l’antisémitisme s’accroit. Ni religieux, ni racial dans l’esprit du général (« il est inhumain et d’ailleurs contraire à la charité publique de mépriser (les Juifs), de les haïr, de les parquer, de les persécuter », écrit-il en novembre 1938), il est d’ordre politique, voire géopolitique. Les anciens combattants n’admettent pas notamment que la finance new-yorkaise, où les juifs sont fortement représentés – d’où la tentation d’amalgame, aient pu « faire du business » avec la guerre, au risque de la prolonger ou de retarder son issue. Une phrase du général résume assez bien sa position : « Les israélites sont exclus des spirales. Cette mesure, qui a le grave inconvénient d’éliminer des éléments utiles, est rendue nécessaire par la difficulté où l’on se trouve en ce moment de distinguer, parmi les israélites, ceux qui sont animés de sentiments nationaux sans incidence particulière. »

Le général combat en somme les juifs et les communistes de la même façon, sur la suspicion d’une allégeance supranationale, qui à la judaïté, qui au Komintern. La guerre nous montrera combien il avait raison pour les seconds, de 1939 à 1941 du moins, mais terriblement tort pour les premiers.

Si aujourd’hui cette lourde erreur d’appréciation choque, avec la lecture a posteriori d’une époque inconsciente des drames à venir, une chose demeure : au soir de sa vie, on ne juge pas un soldat sur ce qu’il a dit mais sur ce qu’il a fait. Georges Loustaunau-Lacau avait l’obsession de servir son pays et il a traversé ce siècle chaotique avec un courage rare et une édifiante capacité à se repositionner, malgré ses écarts, au cœur de l’action, contexte après contexte.

Jugeons un peu du bonhomme : engagé dans la « Grande guerre » à sa sortie de Saint-Cyr en 1914, il est cité cinq fois et décoré de la légion d’honneur à 23 ans pour « bravoure remarquable » ; se battant en juin 1940, tout juste après avoir été libéré d’un emprisonnement politique sur ordre de Daladier, il est à nouveau cité (il détruit 22 chars ennemis avec son unité, est grièvement blessé et fait prisonnier). Libéré sur un coup de bluff, il rejoint Vichy où il est nommé délégué général de la Légion française des combattants. Il s’en sert de couverture et de vivier pour le réseau de résistance qu’il crée, le réseau Navarre, qui deviendra le réseau Alliance, un des plus efficaces de France. Il part en Afrique du Nord, se fait arrêter par Weygand pour dissidence, s’évade, rejoint le maquis, se fait arrêter et livrer par Vichy aux Allemands. Il subit, six mois durant, 54 interrogatoires par le capitaine de la SS Geissler. Condamné à mort, il est déporté à Mauthausen, où il survit non seulement aux mois d’internement et de travail mais aussi à la « marche de la mort » qu’il effectue pendant 12 jours à l’arrivée des alliés. Il se présente néanmoins comme témoin au procès du maréchal Pétain, en pleine épuration, et déclare : « Je ne dois rien au maréchal Pétain, mais je suis écœuré par le spectacle des hommes qui, dans cette enceinte, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs. »

Croise-t-on beaucoup de personnalités de cette trempe aujourd’hui ? A voir la stabilité de ses convictions et ses fidélités d’appartenance, une très grande partie de notre classe politique actuelle serait collabo en moins de deux heures de guerre.

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Passons d’ailleurs, la guerre faite, sur l’accusation d’antisémitisme qui pèse sur le général : les nombreux juifs du réseau Navarre, les plus nombreux encore que le réseau a sauvés, les frères, enfin, de déportation laveront, au moins au prix de la sueur et du sang, ce que sa vie héroïque a ajouté à ses propos.

Ecoutons, au milieu des terribles phrases qu’il a écrites dans un livre personnel sur la déportation, Chiens maudits, Souvenirs d’un rescapé des bagnes hitlériens (Editions la Spirale, 1946), l’hommage qu’il leur rend :

« — On tue les Juifs demain au bloc 12. C’est la première phrase que je surprends en allemand.

Heureusement les trois Israélites qui sont parmi nous n’ont pas compris. On les emmène aussitôt. Ils croient simplement que leurs coreligionnaires sont rassemblés ailleurs. Ils sont tous les trois sympathiques et d’une intelligence vive. Je ne peux pas dire leurs noms. Envoyés au kommando 3 où nul n’a vécu plus d’une journée, les deux plus jeunes seront sauvagement tués dans la carrière, dès les premières heures de la matinée. Le troisième plus dur, un homme de quarante ans, au moral extraordinaire, se débattra toute la journée chargé de pierres et ne sera achevé que le soir, d’une rafale de mitraillette, par un S.S. Il y avait, parmi ces trois Français, un garçon d’une telle valeur intellectuelle qu’il manquera maintenant à la science pure. »

Cette justice étant rendue, allons plus loin encore autour de quatre idées.

Un soldat vaut par son courage. Débaptiser le courage, c’est renier le fondement même d’une civilisation. C’est la Grèce sans Alexandre, Rome sans César, la France sans Du Guesclin ou l’Angleterre sans Nelson. Déshonorer un héros et humilier ses héritiers, c’est une faute impardonnable pour un Etat qui se respecte.

Un chef vaut par son discernement. Et le discernement c’est une science d’étapes successives, c’est un art de la trajectoire et non pas du point d’image. C’est le fossé définitif entre un Churchill et un Chamberlain, entre les pas souvent chancelants mais finalement victorieux de l’homme au cigare et la pose tendre et pathétiquement criminelle du chancelier soumis à Munich. Combien de Chamberlain avons-nous dans nos élites face au terrorisme aujourd’hui ?

Une promotion de Saint-Cyr, comme les autres corps d’élite de la nation, puise dans le comportement de son parrain – élu – les ferments d’une force collective et individuelle. Interrompre brutalement ce processus par une vision tatillonne de l’histoire (combien de parrains de l’ENA pourraient être débaptisés pour leurs propos ?), c’est faire une faute grossière de discernement et pousser cent cinquante jeunes chefs à être dès le départ, soit soumis, soit révoltés.

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Notre besoin politique criant, après des années de faux-semblants idéologiques et de lâcheté dans la conduite des priorités, c’est celui d’un comportement inspirant. Un Loustaunau-Lacau nous embarquerait aussitôt, et ce pour deux raisons : son inspiration vient de ce qu’il se met, sans hésiter, au lieu du danger pour y concentrer ses efforts et que, d’autre part, il porte en lui cette capacité de remise en cause et de clairvoyance qui le fait tenir dans la durée sur les vrais sujets.

Il a ses mots magnifiques à propos des heures ultimes de sa captivité :

« —Les Français marchent bien, dit le S.S.

Ils marchent bien parce qu’ils se tiennent comme des frères, que toutes les petites querelles qui les divisaient au camp ont disparu, que vieux et jeunes, radicaux, conservateurs, socialistes, communistes, ne forment plus qu’un bloc d’espoir. »

Ce n’est pas surprenant, à bien y réfléchir, que ce gouvernement ait écarté de son panthéon à durée limitée ce qui est son exact opposé. Gageons que les faits le ramènent bientôt à la réalité, c’est-à-dire la lucidité de se faire remplacer.

Solange s'engage dans la Résistance

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L’appel de 80 intellectuels contre « le décolonialisme »

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Dans une tribune publiée par Le Point, 80 intellectuels, parmi lesquels Alain Finkielkraut ou Elisabeth Badinter, dénoncent le « décolonialisme », pratiqué notamment par les Indigènes de la République, qui « sous couvert de lutte pour l’émancipation, réactive l’idée de ‘race’ ».


Quatre-vingts intellectuels viennent de co-signer dans Le Point une tribune intitulée « Le ‘décolonialisme’, une stratégie hégémonique » dont le but est de dénoncer l’activisme de « mouvances » qui « sous couvert de lutte pour l’émancipation, réactivent l’idée de ‘race’ ».

Sur le plan véritablement intellectuel, il n’y aurait pas lieu de considérer les délires et dérives de gens comme Rokhaya Diallo ou Lilian Thuram. Toutefois la « communicosphère » moderne donne à leurs aigreurs et rancœurs un effet d’écho dangereux en ce qu’ils offrent, en kit, des justifications low-cost possibles à un travail de sape de la civilisation.

Un discours faible mais dangereux

Il est donc très sain que des penseurs réputés d’horizons divers, voire à l’écart de l’agitation médiatique, aient affiché leur résolution et se soient prononcés frontalement contre un discours certes très faible mais potentiellement dangereux en ce qu’il peut être utilisé pour légitimer la haine sociale et raciale. C’est qu’on n’a, en effet, sans doute pas suffisamment pris garde à la parole d’organisations visées expressément dans cette tribune, comme les : « Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race. »

A lire aussi: Pour Rokhaya Diallo, le racisme anti-Blancs n’est pas du racisme

Sous des intentions affichées de défense des opprimés, ces groupes légitiment ou excitent la haine raciale anti-blancs, anti-juifs, anti-République, anti-France qui s’exprime de plus en plus ouvertement auprès de publics peu éduqués, mal intégrés et frustrés, par le canal de médias peu vigilants, de réseaux sociaux et de musiques de rap. C’est ainsi que sont apparus aux Etats-Unis, Nation of islam, et en France, les suprémacistes noirs de Tribu Ka. En septembre 2018, le rappeur Nick Conrad met en ligne le clip d’une chanson intitulée « Pendez les Blancs ». SOS racisme a expliqué ne pas vouloir porter plainte pour ne pas faire de la publicité à des inconnus. En 2005, Libération avait réagi à l’appel de Marianne contre les « violences anti-blanches » (après des violences raciales durant des manifs et en banlieue) en publiant le texte du collectif CLARIS : pour ce dernier, « la notion de racisme antiblanc [est alors] symptomatique d’une lepénisation des esprits ». Difficile de faire plus indigent dans la réflexion sur ces problèmes sociaux traités par le déni.

« En se présentant comme progressistes, ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté »

Depuis, les prétendus sociologues se sont tus, tels ceux qui avaient attaqué le rapport du chercheur Tarik Yildiz qui avait publié : Le racisme anti-blanc : ne pas en parler : un déni de réalité. La mode à l’époque était à la « contextualisation », c’est à dire la justification, sous un mot ronflant, pseudo-scientifique, de l’abolition de toute rationalité et objectivité gênantes.

Parmi les signataires de l’appel du Point, il y a beaucoup de penseurs, écrivains et journalistes habituellement catalogués comme progressistes ou issus de la gauche, comme Waleed Al-Husseini,  Elisabeth Badinter, Zineb El Rhazaoui, Alain Finkielkraut, Jean-Pierre Le Goff, Laurence Marchand-Taillade ou Jean-Claude Michéa. Mais aussi de Boualem Sansal, Robert Redeker ou Michèle Tribalat.

Le texte dénonce une tentative d’intrusion militante au sein des institutions de recherche via des séminaires comme : « Genre, nation t laïcité » accueilli « par la Maison des sciences de l’homme début octobre » et « dont la présentation regorge de références racialistes : ‘colonialité du genre’, ‘féminisme blanc’, ‘racisation’, ‘ pouvoir racial genré’ (comprendre : le pouvoir exercé par les ‘Blancs’, de manière systématiquement et volontairement préjudiciable aux individus qu’ils appellent ‘racisés’ ».

Les signataires dénoncent le fait que « tout en se présentant comme progressistes (antiracistes, décolonisateurs, féministes…), ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté, au profit d’objectifs qui leur sont opposés et qui attaquent frontalement l’universalisme républicain : racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse). Ils vont ainsi jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses et l’universalisme pour légitimer le communautarisme. Enfin, ils dénoncent, contre toute évidence, le ‘racisme d’Etat’ qui sévirait en France : un Etat auquel ils demandent en même temps – et dont d’ailleurs ils obtiennent – bienveillance et soutien financier par le biais de subventions publiques ».

Un appel en faveur du « pluralisme intellectuel que les chantres du ‘décolonialisme’ cherchent à neutraliser »

Sont également dénoncées les « tentatives d’ostracisation d’historiens (Olivier Pétré-Grenouilleau, Virginie Chaillou-Atrous, Sylvain Gouguenheim, Georges Bensoussan), de philosophes (Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff), de politistes (Laurent Bouvet, Josepha Laroche), de sociologues (Nathalie Heinich, Stéphane Dorin), d’économistes (Jérôme Maucourant), de géographes et démographes (Michèle Tribalat, Christophe Guilluy), d’écrivains et essayistes (Kamel Daoud, Pascal Bruckner, Mohamed Louizi) ».

Et les signataires de lancer un appel en faveur du « pluralisme intellectuel que les chantres du ‘décolonialisme’ cherchent à neutraliser » alors qu’il est une « condition essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie ».

Ils invitent avec gravité « les autorités publiques, les responsables d’institutions culturelles, universitaires, scientifiques et de recherche, mais aussi la magistrature, au ressaisissement ». Les critères élémentaires de scientificité « doivent être respectés », les débats « doivent être contradictoires », les institutions « ne doivent plus être utilisées contre la République ». Enfin, « il appartient, à tous et à chacun, de faire en sorte que cesse définitivement le détournement indigne des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre démocratie ».

La question du lynchage intellectuel au nom d’un antiracisme inverti et d’un islamisme rampant est si grave qu’il fallait relayer cet appel.

L’homme Freud et la religion de la psychanalyse


Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme propose une exposition entière autour de Sigmund Freud. Si cet illustre athée viennois rejetait rites et croyances religieuses, la pensée et la culture juive ont profondément irrigué la psychanalyse dont il est le père. De Courbet à Kokoschka, le commissaire de l’exposition Jean Clair a habilement regroupé des centaines d’œuvres ayant inspiré la libido sciendi freudienne.


Alors que deux hommes aux mains gantées s’affairent avec mille précautions autour d’une grande caisse en bois, le silence se fait spontanément. Une dizaine de personnes, qui travaillent ce matin-là à l’accrochage de l’exposition « Freud : du regard à l’écoute », qui doit s’ouvrir quelques jours plus tard au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), à Paris, semblent retenir leur souffle, saisies par la même émotion. Tout juste arrivé du musée d’Orsay, L’Origine du monde apparaît, splendide et scandaleuse. Le tableau peint par Gustave Courbet en 1866, que les agents manipulent avec une précision maniaque, pour le présenter à la petite assistance avant de la poser sur les tréteaux prévus à cet effet, fait l’effet d’un coup de poing dans le cœur. L’espace d’un instant, Jean Clair, commissaire de l’exposition, qui a vu et montré les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture mondiale, semble comme retiré en lui-même. « Pour Freud, la vue des organes génitaux n’éveille pas d’émotion esthétique, car cette dernière naît précisément d’un détournement de la pulsion sexuelle vers d’autres buts », écrit Philippe Comar, le directeur des Beaux-Arts, qui est, avec la neurobiologiste Laura Bossi, l’un des deux conseillers scientifiques de Jean Clair dans le riche catalogue. « En somme, représentation des organes génitaux et œuvre d’art sont incompatibles », avance encore Comar, tout en concédant que le tableau de Courbet est un cas limite. On est enclin à penser que, sur ce point, lui et Freud se trompent. Car à regarder ce sexe sans visage, qui parle sans mots de vie et de mort, on ressent un plaisir singulier, peut-être parce qu’il est teinté d’effroi. Et, alors qu’on n’arrive pas à lâcher le tableau du regard, on comprend pourquoi il devait être caché. Jean Clair a d’ailleurs voulu qu’il soit exposé, non pas en majesté dans la plus grande salle, mais dans un recoin presque obscur qui lui sied peut-être mieux que les fastes d’Orsay. Il a aussi tenu à ce qu’il soit accompagné du panneau que Lacan, l’un de ses propriétaires, avait fait réaliser par André Masson pour le protéger des regards ou peut-être pour protéger les regards de lui, ainsi qu’une photo de l’ensemble. C’est donc une occasion unique de découvrir le dispositif de camouflage imaginé par le psychanalyste.

L’origine d’un monde

Il est sans doute inutile d’expliquer pourquoi L’Origine du monde figure dans une exposition consacrée au père de la psychanalyse, nul n’ignorant la centralité de la sexualité dans cette « maladie à vocation universelle dont elle se prétend le remède », selon un mot de Karl Kraus cité par Jean Clair dans le superbe catalogue. Un demi-siècle après Courbet, Egon Schiele ou Oskar Kokoschka (dont plusieurs œuvres sont exposées) rendront un visage à la sexualité féminine, mais un visage tourmenté, voire morbide, traversé par la folie.

On ne s’étonne pas non plus de trouver Jean Clair aux commandes de cet ambitieux projet quand on se rappelle sa géniale exposition « Vienne1880-1938 : l’apocalypse joyeuse » et qu’on connaît son intérêt pour le monde qui a engendré les pires tragédies et d’immenses génies. La ville natale d’Hitler n’était-elle pas alors, toujours selon Karl Kraus, « un laboratoire de la fin du monde » ? On n’a pas non plus oublié la merveilleuse « Mélancolie » et sa foisonnante exploration de l’iconographie de la folie et de son traitement, présentée au Grand Palais en 1986. Si on ajoute que l’historien d’art a noué avec la psychanalyse un long compagnonnage (qu’il a déjà évoqué dans ses écrits), on comprend qu’il était évidemment le meilleur pour imaginer une exposition sur le savant qui a fondé une « médecine de l’âme ».

Il faut en revanche répondre à la question qui vient automatiquement à l’esprit au sujet du projet lui-même. Pourquoi le Musée d’art et d’histoire du judaïsme a-t-il choisi de célébrer son vingtième anniversaire en honorant Freud et son œuvre ? N’était-ce pas une façon d’annexer cet incroyant, qui s’employait à démentir que la psychanalyse fût une « science juive », à une religion qui l’indifférait ? L’exposition rappelle cette déclaration du Viennois : « Je suis un juif athée. » « Mais dans “je suis un juif athée”, il y a “je suis un juif” », souligne Paul Salmona, le disert et affable directeur du MAHJ. « La mission du musée, poursuit-il, est de montrer comment les pensées et les cultures juives irriguent depuis des siècles la vie de la cité. La psychanalyse émerge dans un monde où les juifs jouent un grand rôle tout en restant attachés à leur culture. Freud lui-même, s’il rejetait les rites et les croyances, se disait très attaché à son identité juive. » Comme il le dira dans la préface de Totem et Tabou, quand on a renoncé à la tradition, il reste l’essentiel.

De l’image au verbe

L’exposition retrace donc l’itinéraire intellectuel de Sigmund Freud, ce chemin qui le mènera, comme le rappelle le titre choisi par Jean Clair et Paul Salmona, de l’image au verbe, du regard à l’écoute. Beaucoup de pièces appartenant à sa collection d’antiques (il en possédait plus de 3 000) témoignent en effet de sa fascination pour les images et les objets porteurs des mythes ancestraux de l’humanité, dont la psychanalyse s’emploiera à repérer l’affolante permanence à travers les âges. Freud affectionne particulièrement les statuettes égyptiennes qui, selon Philippe Comar sont « une métaphore de la névrose dont il faut se libérer ».

Le visiteur sera plongé dans l’effervescence scientifique et médicale d’une époque qui se passionne pour la folie, surtout féminine. En 1886, Freud est à Paris, pour étudier les méthodes de Charcot, alors une célébrité, dans le traitement de l’hystérie. On verra au MAHJ Une leçon clinique à la Salpêtrière, tableau d’André Brouillet de 1887 qui représente Charcot en train de se livrer à une expérience sur sa patiente vedette placée sous hypnose. L’hystérie est à la mode et elle est très théâtralisée, explique Philippe Comar : « Pendant toute la deuxième moitié du xixe siècle, l’hystérie devient un topos que l’on retrouve dans toute l’iconographie. » Les corps en transe des Fascinées de la charité, de Georges Moreau de Tours, semblent avoir leur vie et leur langage propres, échappant à toute volonté humaine.  Freud, qui a été très impressionné par Charcot, accrochera une reproduction du tableau de Brouillet dans son cabinet. Cependant, il subodore que Charcot se trompe en croyant trouver des réponses dans le comportement des patientes, parce que l’expérience elle-même affecte ces comportements. « Il comprend que, plus on les regarde, plus on affecte la maladie, explique Philippe Comar. Il décide de leur tourner le dos et de les écouter. » C’est donc sans doute à Paris, quelque part entre la Salpêtrière et le Louvre, où le Viennois se rendait assidûment, qu’est née l’idée de libérer la parole par l’écoute psychanalytique.

Copernic, Darwin, Freud

Mais Freud savait qu’il accomplissait plus que cela, qu’il était celui qui, après Copernic et Darwin, dont on peut admirer les portraits au MAHJ, devait infliger à l’humanité une troisième humiliation. Après avoir appris qu’il n’était pas le centre du monde et qu’il n’était pas un enfant des dieux, l’homme devait se résoudre à n’être même pas le maître de lui-même, jouet de forces obscures échappant à sa conscience. À moins de se soigner par la parole. « Freud avance une idée qui fera son chemin, observe Jean Clair : la déraison parle, elle aussi. […] Si l’homme n’est pas maître dans sa propre maison […], une même énergie l’anime, un Éros que Freud appelle la libido, capable de réparer son narcissisme humilié, et de donner sens à ce qui ne semble pas en avoir. » C’est assurément une telle libido de savoir et de transmettre, qui a permis à l’équipe réunie par Jean Clair et Paul Salmona de réaliser ce tour de force : montrer par l’image la puissance du verbe.

« Sigmund Freud : du regard à l’écoute », Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris 3e. Tél. : 01 53 01 86 53. Horaires : du mar. au ven. de 11 h à 18 h, sam. et dim. de 10 h à 18 h. Jusqu’au 10 fév.

Freud: Du regard à l'écoute

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Fabrice Chillet, retour à Rouen

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Il arrive parfois qu’une curieuse mélancolie nous pousse à revenir dans la ville de notre jeunesse. C’est ce que décide de faire Philippe, le héros du premier roman de Fabrice Chillet, Un feu éteint.


Philippe a quitté Rouen, il y a seize ans. Il a laissé derrière lui une famille et des amis comme tout le monde. Comme tout le monde, la quarantaine venue, il éprouve le besoin de faire le point. Ce n’est pas forcément une bonne idée. On mesure assez cruellement le décalage entre les espérances d’hier et les illusions perdues d’aujourd’hui. On a tout à coup sur la langue cette saveur douce-amère qui est le vrai goût du temps.

Clandestin dans sa ville natale

Philippe est devenu journaliste pigiste à Paris. S’il revient à Rouen, de manière presque impromptue, c’est en clandestin. Il loue un studio meublé, comme un personnage de Simenon. Il se donne une semaine et chaque jour de cette semaine formera un chapitre d’Un feu éteint. Goûter la solitude dans une ville qui fut autrefois la sienne lui donne l’impression de se retrouver dans un cercueil de verre. Il voit tout, avec une minutie de peintre hyperréaliste, mais il ne peut agir sur rien. D’une certaine manière, tout a déjà eu lieu. La gare Saint-Lazare n’est qu’à un peu plus d’une heure de Rouen mais la distance géographique est une illusion d’optique. La seule distance qui compte, c’est celle de la mémoire. Et dans cette ville gothique et pluvieuse, où noircissent les colombages, resserrée dans sa vallée, son errance tournera vite en rond. « Les trajets sont rarement très longs à Rouen. » Cela n’empêche pas de se perdre. L’architecture a des tours et des détours qui égarent : « Derrière les portes cochères, de piètre apparence, il y a des cours ouvertes sur le ciel, des escaliers de bois qui permettent de gravir des étages compliqués, des portes lourdes et grinçantes, de grands appartements secrets et dans les coins, des chambres ramassés, tassées sous les combles. Tout le monde se frotte et tout le monde s’ignore. »

Philippe sait-il pourquoi il est revenu ? C’est tout l’enjeu d’Un feu éteint. Au départ, il s’agit de revoir des amis qu’il a quittés sans préavis. Ils étaient pourtant inséparables, mousquetaires sensibles et arrogants, rêvant de gloire, comme tous les jeunes hommes qui ont beaucoup lu : « Il faut se souvenir de la faculté de Lettres et de Sciences Humaines au début des années 90. Comment Louis, Clément, David et moi, nous passions pour une bande d’étudiants oisifs et désobéissants, les coqs parmi une foule de jeunes filles. Près de deux cents demoiselles pour une trentaine de mâles. Nos certitudes sur la vie, l’amour et les arts nous tenaient lieu de projets. »

Mourir à vingt-deux ans

Que sont-ils devenus ? Pour David, c’est simple, il est mort à 22 ans, à Dieppe, en se noyant. Quelque chose s’est brisé dans la bande, évidemment. Chacun avait son rôle dans cette pièce de théâtre spontanée : « le dandy, le rêveur ou le misanthrope », mais la mort de David fera tomber le rideau sur une comédie où les désordres du cœur et des corps vont soudain paraître vains.

Philippe veut se persuader qu’il a bien fait de partir. Il va les rencontrer les uns après les autres. Et surtout celui qui est devenu universitaire et écrit pour un public rare et choisi. C’est Louis. C’était le plus beau, le plus froid, le plus cynique. C’est pourtant lui qui a gardé sa chambre d’étudiant en l’état au point d’acheter l’appartement au-dessus avec sa femme Cécile.

Philippe ira à la plage avec Cécile, il y aura des promenades à la campagne, il y aura des passages chez les bouquinistes et à la bibliothèque municipale. Philippe, le soir, dans son studio, finira par ne plus consulter les mails comminatoires de sa rédactrice en chef. Il sera ailleurs, très loin, à moins qu’il ne soit chez lui, enfin.

Perec et Modiano

A la fin de la semaine, il aura compris ce qu’il était venu chercher. La force de renouer avec le seul désir enfoui qui l’a pourtant toujours fait venir debout : écrire. Cela tombe bien, Louis, qu’il pensait être le plus indifférent, le plus cruel, a gardé les carnets que Philippe avait abandonnés en quittant Rouen. Alors, autant  louer une semaine de plus dans le studio, regarder la pluie tomber sur les vitres du bow-window et reprendre un texte interrompu il y a seize ans pour, enfin, être heureux.

Un feu éteint de Fabrice Chillet, sous nos yeux, a ainsi transformé une errance dolente, qui hésitait entre le Perec d’Un homme qui dort et la mélancolie d’un Modiano, en une résurrection aussi inattendue que sereine. Oui, finalement, il fallait retourner à Rouen.

Un feu éteint, Fabrice Chillet (Finitude, 2018)

Un feu éteint

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Brigitte Bardot, portrait de la liberté

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Un Ricard pour Bardot ! Mais un beau. Bruno Ricard livre une émouvante et virevoltante BBiographie de l’ancienne actrice et éternelle protectrice des animaux, au corps aussi libre que l’esprit.


Bruno Ricard publie une bio de Brigitte Bardot. C’est un ouvrage écrit avec le cœur. L’homme est sympathique, il ne se prend pas la tête. Il aime Bardot depuis toujours et collectionne tous les objets de son idole. On lui doit, entre autres, la magistrale exposition « Les années insouciantes de BB au cinéma», à Boulogne-Billancourt, en 2009, ainsi que celle, émouvante, du Château de la Buzine, à Marseille, « Et Bardot créa le mythe », jusqu’au printemps 2019. Et comme il aime également les animaux, les défend avec conviction dans le cadre de la Fondation Bardot, Brigitte ne pouvait qu’être émue par lui.

« On ne me raccroche pas au nez. »

L’affaire avait pourtant mal commencé. Lorsque BB téléphone au domicile de Bruno Ricard pour lui demander d’aller à Deauville avec la Fondation, il lui raccroche au nez en pensant à un canular. Bardot, furieuse, rappelle et lance : « On ne me raccroche pas au nez. » Sacré tempérament que Brigitte qui interpelle régulièrement le gouvernement sur Twitter. La cause animale lui doit beaucoup. Elle ne lâche rien, malgré les palinodies voire les trahisons des dirigeants politiques. Macron est devenue sa bête noire depuis qu’il s’est « couché » devant les chasseurs, en réduisant de 50% le prix du permis de chasse. Bardot, en direct de la Madrague, fait entendre une voix discordante dans un pays contrôlé par la pensée unique et les gens incultes.

A lire aussi: Le testament sans concession de Bardot

Bruno Ricard a interviewé de nombreux artistes comme Alain Delon, Gérard Depardieu ou encore Philippe Bouvard, lequel n’avait cessé de brocarder l’actrice quand il était journaliste. Il avait fini par l’inviter dans son émission « Les grosses têtes », sur RTL. Pas rancunière, BB avait accepté et était tombée dans les bras de l’animateur radio.

Un bébé phoque dans les bras

La princesse Catherine Aga Khan témoignage également : « Je suis une de ces personnes qui l’ont vue sur la banquise, pleurant avec un bébé phoque dans ses bras. J’ai pleuré avec elle. » Bardot sur la banquise, c’est un instant où l’on pense que l’homme est enfin libéré du mal. Un instant seulement. Le témoignage de Jean-Marie Périer est aussi intéressant pour comprendre la personnalité de l’ « icône absolue ». Il l’a traquée en tant que photographe, puis il s’est retrouvé avec elle et un autre pote dans une maison romaine, durant quelques jours de ce drôle de mois de mai 68. Bardot vient de se séparer du milliardaire Gunter Sachs, son mari qui ne parle que de bagnoles à longueur de dîner. La belle blonde fait la cuisine en marchant pieds nus sur le carrelage d’une terrasse éclairée à la bougie. Le trio écoute de la musique, se balade sur la Via Apia, regardant les cyprès majestueux, parle de tout et de rien. La révolution ? « Je n’en avais cure, répond Périer. J’avais mieux à faire en la regardant, car elle était si belle, c’était vraiment un enchantement. » C’est ça, elle a enchanté la vie, BB. Mieux même, elle l’a électrisée. Il suffit de la revoir danser le mambo dans Et Dieu créa la femme. Divinement sensuelle. La révolution, BB, elle l’a faite en 56, avec le personnage de Juliette, son double créé par le diable, Vadim.

Arletty a bien résumé le phénomène Bardot. « Elle a changé les canons de la beauté : avant elle, les stars descendaient les escaliers, empanachées ; elle, les monte, nue ; le public y gagne. »

Les filles aux cheveux dans le vent 

Le livre de Bruno Ricard retrace sa carrière, ses combats pour la défense des animaux, ses coups de gueule, ses maladresses, les polémiques qui en découlèrent. Bardot assume. Elle ne souhaite que la protection des bêtes, qu’on ne les fasse plus souffrir, qu’on cesse de briser les jambes des chevaux encore vivants pour qu’ils tiennent moins de place dans les camions les menant à l’abattoir, etc. Elle a tant fait, il reste tant à faire. De belles photos de Brigitte accompagnent cette BBiographie (c’est elle qui a trouvé le titre). On la voit avec ses animaux, elle est heureuse, sourit comme une enfant. Elle irradie un bonheur qu’on sait fragile. Elle tente de retarder la sortie du paradis. Inévitablement, le soleil brille. Elle regarde ses chiens sur le ponton de la Madrague, adossée à un pilier blanc. Elle les regarde, c’est tout, ça lui suffit. Les filles qui ont les cheveux dans le vent sont les plus difficiles à conquérir. Elles sont trop libres. Mais elles fascinent.

1973. BB décide de quitter le monde du cinéma. Sa notoriété l’étouffe. Elle n’a plus rien à prouver. Elle a tourné avec les plus grands réalisateurs. Alors que faire ? Partir. Elle ne reviendra jamais. Bruno Ricard nous apprend qu’elle aurait pu tourner avec Steve McQueen, Clint Eastwood ou encore Kirk Douglas. Elle balaya ces propositions d’un revers de main. Elle ne voulait plus entendre le mot « moteur ! ». Les animaux, ses amis, l’attendaient. Elle voulait se rendre utile, pour reprendre son expression. C’est ce qu’elle fait depuis 45 ans, avec une énergie incroyable, surmontant l’accablement et la souffrance physique. « Je suis l’homme de ma vie », elle a dit un jour. Ça pourrait être sa devise.

Bruno Ricard, BBiographie, avec Jean-Jacques Jelot Blanc, Éditions AKFG. 2018.

BBiographie: Brigitte Bardot

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Père divorcé, blanc, raciste et misogyne, levez-vous !

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Sur LinkedIn, l’entrepreneuse américaine Simone Spence s’attaque aux pères divorcés qui voudraient voir leur marmaille. Salauds de blancs hétérosexuels racistes !


Aux Etats-Unis, les droits des pères célibataires sont devenus une cible à abattre. Le pater familias déchu subit l’assaut conjugué des néoféministes et des multiculturalistes pressés d’achever l’homme hétérosexuel blanc. Sur le réseau social professionnel LinkedIn, l’entrepreneuse féministe Simone Spence a ainsi publié une tribune dénonçant la « montée terrifiante des mouvements favorables aux droits des pères ». Horreur, des hommes divorcés ou séparés réclament le droit de voir régulièrement leurs enfants. Et comme par hasard,  l’« ultra majorité » des membres de ces groupes se trouve chez les blancs conservateurs hétérosexuels des classes populaires et moyennes. Au fait, tant que la GPA n’est pas généralisée, n’est-il pas normal que des mouvements de pères recrutent principalement des hétérosexuels ?

Convaincue d’œuvrer pour le Bien, Simone Spence minore le rôle et les droits des pères par tous les moyens, même légaux. Les géniteurs seraient violents, égoïstes, phallocrates, vecteurs de valeurs archaïques… Salauds de papas ! Que miss Spence se rassure : les femmes n’auront bientôt plus besoin des hommes pour enfanter.  Avec la procréation médicalement assistée, le sexe faible pourra se faire engrosser directement par un médecin spécialiste, sans passer par la case du couple. Ne restera que la sensation fugace d’un membre fantôme.

Le porc émissaire

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Ces auteurs morts qu’on assassine!

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En matière artistique, toute tentative de hiérarchiser la production serait aujourd’hui perçue comme discriminante. 


C’est quoi un homme de lettres ? Un vieux monsieur qui porte le bicorne pour amuser ses petits camarades à la récré, un gros vendeur à six chiffres, un primé à répétition par des jurys gagas, un martyre des bibliothèques pour normalien dépressif, une starlette des librairies aux jambes aussi fines que ses romans ou une madone des médias qui pleure sur commande en prime time, la faune des écrivains est plus riche que la jungle amazonienne, plus dangereuse aussi. L’Histoire, cruelle et taquine, ne retiendra pourtant qu’un nom ou deux. Au jeu de bonneteau de la célébrité, il y a assurément plus de perdants que de gagnants. Comment trier tous ces plumitifs sans alerter l’association L214 ?

En matière artistique, toute tentative de hiérarchiser la production serait aujourd’hui perçue comme discriminante. La justice s’y engouffrerait avec délectation. Avec les écrivains morts, les risques sont moins grands quoique certains fans peuvent se révéler tatillons avec le devoir de mémoire. L’intouchable Hugo continue de rafler la mise avec deux soirées télévisées diffusées début novembre sur le service public. Ceux de 14 seront bientôt panthéonisés. Céline est toujours aussi infréquentable, quant à Jean d’O, sa postérité se joue en ce moment. Sur un fil. Le lira-t-on ou pas ? Telle est la question. Cet automne, plusieurs auteurs refont surface des nimbes du passé. Oubliés des commémorations, engloutis sous l’édredon de la modernité, inconnus des bataillons de lecteurs à part de quelques bibliophiles shootés au papier vélin, ces spectres ont droit à leur quart d’heure de notoriété. Qui se souvient, par exemple, de Joseph Peyré ? Le béarnais, Goncourt 1935 pour Sang et Lumières, candidat malheureux à l’Académie, une œuvre baignée par les monts enneigés et drapée dans un costume de lumière à l’espagnole.

Des écrits balayés par le sable des arènes et l’oxygène rare des ciels alpestres. Il fallait toute l’intelligence d’un universitaire, une piété familiale et un grand sens de l’histoire pour réussir à raviver la flamme de cet écrivain disparu. Pierre Peyré, son neveu, nous propose une biographie illustrée, indiscutable et fascinante, aux éditions Atlantica sous-titrée Le Béarn pour racines, l’horizon pour destin. Une bouffée d’air pur venue de très loin qui nous immunise contre la hausse des carburants et la valse des taxes. Pour les spéléologues de l’histoire littéraire, les amateurs d’enquêtes irrésolues, procurez-vous le récit très documenté de Roy W. Brown publié par l’Association d’Arts et d’Etudes du Lot, sur Jeanne Loviton alias Jean Voilier et replongez dans un monde gris souris. Souvenez-vous l’assassinat de Robert Denoël à la Libération, les fantômes de Paul Valery, Jean Giraudoux, Saint-John Perse, Pierre Frondaie ou Curzio Malaparte et cette atmosphère nébuleuse d’après-guerre où les dés sont pipés et les existences sous influence.

Ce dossier s’appelle Femme fatale, une histoire d’amour, de duplicité et de meurtre. Enfin, dans la galerie des auteurs qui n’ont jamais été abandonnés sur le bas-côté, quel plaisir presque physique d’avoir en main Le miroir des vanités de Stendhal dans une édition numérotée à 300 exemplaires, accompagnée d’illustrations originales de Joseph-Antoine d’Ornano. On doit ce coup de folie, érudition extrême, qualité cristalline du texte et objet rare aux éditions La Thébaïde, tête chercheuse de l’excellence à la française. Bien malin celui qui peut ouvrir les portes du paradis littéraire, ces trois livres donnent cependant un bien agréable chemin de vie.

Joseph Peyré. Le Béarn pour racines, l’horizon pour destin, Pierre Peyré – Atlantica.

Femme fatale. Une histoire d’amour, de duplicité et de meurtre, Roy W. Brown. Association d’Arts et d’Etudes du Lot.

Le miroir des vanités, Stendhal, La Thébaïde.

LREM prend ses précautions et vote l’interdiction de la fessée

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Le conseil des ministres s'est tenu à Charleville-Mézières le 7 novembre 2018. SIPA. 00883347_000012

Dans la nuit du 27 au 28 novembre, l’Assemblée nationale a voté une proposition de loi qui souhaite interdire « les violences éducatives ordinaires », en clair la fessée. Pas sûr que les gilets jaunes retiennent la leçon…


L’histoire retiendra peut-être que la semaine où le mouvement des gilets jaunes apparut pour ce qu’il était, une insurrection qui ne demande qu’à se muer en révolution, les députés macronistes délibéraient à l’Assemblée de l’interdiction de la fessée, avant de la voter.

C’est très noble, de vouloir interdire la fessée. Si ça se trouve, un parlementaire de la majorité, pour montrer à quel point il était moderne et respectueux des sexualités alternatives, a pensé à déposer un amendement qui dit en substance : « Interdire la fessée, oui, sauf entre adultes consentants. » Et ses collègues godillots ont voté l’amendement en se félicitant mutuellement de leur ouverture d’esprit, de leur modernité, de leur tolérance.

La fessée, c’est quelque chose qui peut toujours arriver

On s’apprêtait même, comme c’est l’habitude chez les élus de Jupiter qui sont habitués à faire la tournée des popotes médiatiques complaisantes, à distribuer les éléments de langage sur l’interdiction de la fessée : « avancée décisive dans les droits de l’enfants, rupture avec l’archaïsme des châtiments corporels encore trop utilisés par des parents qui ne sont rien, qui ne se bougent même pas les miches pour aller de l’autre côté de la rue trouver un job, qui fument des clopes et roulent au diesel. »

Bon, finalement, ils ont peut-être bien fait de la voter la loi, du côté de La République en marche, parce que la fessée, métaphorique ou non, c’est quelque chose qui peut toujours arriver surtout quand on s’obstine à vouloir faire de la « pédagogie » à des gens qui survivent plutôt que de leur dire : « Ok, on a compris. On reprend tout à zéro. Excusez-nous. On pensait sincèrement que ça allait passer, notre politique qui consiste à faire peser sur les pauvres les efforts pour que les riches soient encore plus riches, histoire qu’ils relancent l’économie. C’est pour ça, par exemple, qu’on est désolé, alors que vous aviez déjà commencé à manifester pour demander un smic à 1800 euros et un minimum vieillesse à 1200, et qu’on vous disait que c’était impossible, qu’on a trouvé le temps, outre d’interdire la fessée, de faire passer un amendement le 20 novembre permettant aux traders londoniens angoissés par le Brexit et autres cadres s’installant en France de bénéficier d’une exonération fiscale, une de plus. »

Une histoire de la violence

Sincèrement, je les plains, du côté de La République en marche, et je plains même le premier d’entre eux qui, malgré le courage qu’il a eu en se rendant dimanche dans le quartier sensible de l’avenue Kléber jonchée par des voitures incendiées (Jaguars hors d’âge, Porsche Cayenne tremblant à l’idée d’un contrôle technique), s’est fait huer par des cailleras du VIIIème.

Quel discours tenir aux gens quand les éléments de langage apparaissent pour ce qu’ils sont, un enfumage qui n’abuse plus personne ? C’est simple : éluder le sujet et accuser les casseurs, et les Insoumis ou le RN, d’entretenir un climat de guerre civile et d’excuser la violence.

Emmanuel Todd, invité dans L’Emission spéciale de la 2, dimanche soir, a un peu surpris tout le monde, y compris l’insoumis François Ruffin, en mettant cette violence en perspective : pour lui, cette violence spectaculaire n’était que le concentré de la violence diffuse, constante à laquelle sont soumis les Français dans une société macronisée : précarité constante, néomanagement arrogant, chômage utilisé comme moyen de pression pour faire accepter n’importe quoi.

Et il est vrai que brûler une voiture, lancer un cocktail Molotov ou même prendre l’Arc de Triomphe, finalement, c’est infiniment moins violent que de supprimer l’ISF en début de mandat tout en réduisant les APL, que de s’obstiner à ne pas vouloir taxer les GAFA, renationaliser les péages, récupérer les 80 milliards d’euros de l’évasion fiscale mais augmenter la CSG des retraités et faire exploser les taxes sur les produits de premières nécessité, bref tout ce qui consiste à transformer des vies de travailleurs en vie de travailleurs pauvres, cette invention du capitalisme tardif. Une vie pour tout dire qui n’en est plus une, sans loisirs, sans vacances, sans la multitude de ces petits bonheurs qui pouvaient encore un peu faire accepter de bosser sans même avoir son mot à dire, pourtant, sur les choix de l’entreprise ou même, pourquoi pas, bosser en la cogérant, cette entreprise. La voilà, la vraie violence.

Alors on pourra toujours objecter que ce qui s’est passé dans la rue est inexcusable, et  nous rappellerons cette évidence partagée par la police et les Black blocs : c’est toujours un gouvernement qui fixe le degré de violence d’une manifestation par le dispositif qu’il choisit de mettre en place. Il en est donc responsable.

Ou alors, c’est de l’incompétence.

Qui veut normaliser Normale Sup ?

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L'entrée de l'Ecole normale supérieure. ©Hannah Assouline

Au nom de la mixité sociale et de la standardisation internationale, l’Ecole normale supérieure se fond peu à peu dans le monde universitaire. Depuis peu, la direction a introduit un nouveau statut d’étudiant sélectionné sur dossier (et non plus sur concours). SOS, élitisme républicain en détresse !


« Dans dix ans, vous savez, les classes préparatoires auront disparu » : le proviseur adjoint en charge des prépas littéraires (CPGE, classes préparatoires aux grandes écoles) du Lycée Louis-le-Grand me fit cette confidence au printemps 2015 au cours d’une conversation qui avait un peu dérivé. L’année précédente déjà, lors d’un de ses cours vespéraux devant une classe d’hypokhâgne surchargée, notre professeur d’espagnol nous avait mis en garde : nous étions la dernière génération à connaître les prépas telles qu’elles existaient encore. Le contexte donnait du poids à ses propos, puisque Vincent Peillon venait de s’attaquer à la rémunération des professeurs qui enseignaient dans ces classes. Le message était clair : tout cela coûtait trop cher, quand, à l’entendre, on pouvait faire la même chose à la fac. Mais l’émoi suscité par cette attaque frontale fit capoter le projet.

Aucune tête ne doit dépasser

Cependant, le danger n’était pas écarté. En effet, les classes préparatoires sont entièrement solidaires des grandes écoles auxquelles elles préparent. Or, les grandes écoles, tout comme les classes préparatoires, mais aussi les BTS et les IUT, ont vocation à se fondre sous peu dans le moule universitaire. Aucune tête ne doit dépasser, et chacun s’y emploie à son échelle, sous l’impulsion du ministère. Ainsi, dans les écoles normales supérieures, qui constituent un débouché de choix pour les élèves de classes préparatoires, et même le débouché par excellence pour les classes littéraires, on s’active à la disparition de ces institutions datant de la Révolution. Deux phénomènes sont à l’œuvre, afin de les intégrer progressivement à l’université : la mastérisation et la mise en place d’un diplôme maison. La mastérisation a eu lieu avant la mise en place du diplôme à l’ENS de Lyon, le processus inverse a été choisi à l’ENS de la rue d’Ulm, à Paris.

A lire aussi: Normale Sup: l’école (aussi) occupée par l’écriture inclusive

À l’ENS Ulm, l’invention de ce diplôme, payant mais devenu obligatoire, doit servir à prouver la richesse du parcours suivi par chaque normalien et fait la part belle aux lubies transdisciplinaires actuellement en vogue. Mais il est assez évident que ce n’est qu’un alibi, car le tampon « Normale Sup » atteste encore (pour combien de temps ?) de la qualité des enseignements reçus. En réalité, il s’agit d’une habile manœuvre pour faire entrer des étudiants à l’ENS sans qu’ils aient à passer le très difficile concours d’entrée : ils n’ont qu’à postuler dans un des départements de l’école qui recrute ses étudiants par un simple entretien, après examen du dossier. Ainsi, le normalien à l’ancienne mode, passé par le concours, prend le nom d’élève normalien, tandis que celui qui est recruté sur dossier prend le nom d’étudiant normalien. N’ayant pas passé le concours, il n’a pas obtenu de poste de fonctionnaire stagiaire et n’est donc pas payé, contrairement à l’élève normalien. Il ne peut rester que trois ans, au lieu de quatre, pour valider son diplôme. De plus, comme n’importe quel étudiant de France, il ne peut avoir accès à la préparation à l’agrégation qu’après avoir postulé en tant qu’auditeur libre (cette préparation est en revanche un droit pour les normaliens élèves et occupe généralement une des quatre années de leur scolarité).

L’élitisme pour tous

Cette nouveauté présente, aux yeux de ses promoteurs, deux avantages. Elle permet d’augmenter la taille de l’école (critère majeur pour gagner des places dans les classements internationaux), tout en réduisant le nombre de places au concours, ce qui produit de notables économies – le normalien à l’ancienne coûtant beaucoup plus cher que le normalien nouveau. L’introduction de ce second statut présente aussi l’immense intérêt de donner l’impression de montrer aux yeux de tous que l’École n’est plus le lieu privilégié qu’elle était jusque-là, qu’elle se soucie de mixité sociale et donne sa chance à tous. C’est sous ce jour que le recrutement sur dossier a été présenté par la directrice qui l’a mis en place, Monique Canto-Sperber. Souffrant du complexe très courant à l’ENS de l’élitisme honteux et fustigeant « une oligarchie de l’excellence » (titre d’un de ses ouvrages, paru en 2017), cette femme de gauche n’a pas peur de scier la branche sur laquelle elle est assise : aussi prône-t-elle la fusion totale des grandes écoles avec l’université et la disparition des classes préparatoires, trop discriminantes.

Lorsqu’elle dirigeait Ulm, elle s’est donc, fort logiquement, employée à les court-circuiter en créant un recrutement accessible à tous, surmontant aisément la peur de dénaturer l’École et de lui faire perdre son excellence. On remarquera qu’une fois de plus, sous prétexte d’égalité, une certaine gauche, se targuant pourtant de refuser les logiques mercantiles, donne la main aux libéraux gestionnaires qui prônent l’austérité. Le normalien est à la fois une insulte vivante à l’égalité des chances et un boulet financier : pourquoi devrait-il continuer à exister quand le recrutement sur dossier montre qu’on peut très bien faire sans lui ? Plutôt que de se donner la peine d’organiser un concours coûteux à la logistique compliquée, trois ou quatre questions sur un projet flou, et mis au rebut aussitôt l’entretien terminé, et le tour sera joué. Peu importe que le concours soit le moyen de sélection le plus juste qui soit – même s’il laisse sur le bord du chemin quelques sujets méritants. Il avait d’ailleurs été choisi par la République pour remplacer les privilèges de la naissance, les passe-droits et la vénalité des charges. Le recrutement sur dossier laisse quant à lui libre cours aux spéculations et rumeurs au sujet d’un étudiant admis alors que sa mère anime un séminaire au département de philosophie de l’ENS. Il semble d’ailleurs qu’aucune politique d’ensemble ne préside à cette sélection : certains départements comme celui de philosophie ne prennent que de purs produits de la fac, tandis que pour l’espagnol ou les lettres classiques, par exemple, le recrutement s’apparente souvent à un repêchage de préparationnaires ayant échoué au concours.

La mécanique est implacable et progresse à pas de loup. Ainsi, sur des affiches qui fleurissent dans les locaux de l’école, des normaliens étudiants sont subrepticement rebaptisés élèves, tandis que l’entretien de recrutement est pompeusement et fallacieusement renommé « concours voie universitaire ». Mais en plus de se voir menacé, l’élève normalien est sommé de participer, et avec le sourire, à la kermesse qui doit aboutir à sa liquidation.

Le grand déclassement

En effet, du fait de son salaire (qu’il a durement gagné lors du concours après de difficiles années de prépa et qui n’est que la contrepartie d’un engagement décennal au service de l’État), il est désormais culpabilisé pour son statut de privilégié. Il est donc normal pour la direction que la cantine n’augmente que pour lui, et pas pour l’étudiant. Il est normal qu’il partage les chambres étudiantes que possède l’école avec les nouveaux venus, et qu’il s’en trouve rapidement évacué du fait de la crise du logement ainsi provoquée. Il est également normal, cette fois pour les normaliens qui assurent la gestion du COF (comité d’organisation des fêtes, l’équivalent du BDE), que l’élève paie une cotisation deux fois plus élevée que l’étudiant. Il est enfin normal pour le gouvernement que l’élève paie la toute nouvelle contribution de vie étudiante et de campus (CVEC), qui vient en remplacement de la Sécu étudiante (qu’il ne payait pas puisqu’il cotisait déjà à la MGEN), et servira entre autres à financer la médecine étudiante (dont il ne profite pas puisqu’il relève de la médecine du travail). En somme, pour ne pas être soupçonné de conserver d’odieux privilèges, l’élève normalien est ponctionné deux fois, comme étudiant et comme fonctionnaire.

Et pas question pour lui de s’insurger dans un environnement où la doxa égalitariste fait figure de vérité révélée. Du reste, il ne pourrait critiquer ce recrutement au rabais, qui fait de lui le spécimen d’une espèce vouée à disparaître, sans blesser de bons camarades qui en ont bénéficié. On voit là toute l’efficacité du dispositif, allègrement utilisé par les gouvernements successifs pour faire disparaître en douceur les « vieux » statuts, accusés de n’être que des privilèges désuets et coûteux. C’est le vieux principe diuide et impera : les professeurs et les autres fonctionnaires sont mêlés à toutes sortes de contractuels, les cheminots verront bientôt de nouveaux collègues embauchés avec des droits biens inférieurs aux leurs… Et tant pis si la qualité du service est moindre et si le niveau baisse.

Les « mastériens », des normaliens de troisième zone

La mastérisation de l’ENS parachèvera l’entreprise de normalisation engagée avec la création du diplôme. Auparavant, les élèves normaliens partageaient leur temps entre la fac, où ils obtenaient licence et master, et les séminaires et cours de l’École. Ceux-ci, qui étaient en quelque sorte la récompense du concours en termes d’accès à la connaissance, constituaient un complément de haut niveau et une introduction plus poussée à la recherche, tout en garantissant une totale liberté dans le choix des enseignements, bien au-delà du domaine dans lequel l’élève se spécialisait. Désormais, l’ENS crée ses propres masters (le plus souvent cohabilités avec d’autres écoles ou universités). Ainsi devient-elle de plus en plus une université, et de moins en moins une école. Elle le fait sous l’égide de PSL (Paris sciences et lettres), une des super-universités issues du regroupement progressif de divers établissements supérieurs, toujours dans le souci de la visibilité internationale. Il faut noter que PSL a été créée en 2012 et présidée jusqu’en 2014 par Monique Canto-Sperber qui a pu y poursuivre son œuvre de standardisation commencée rue d’Ulm.

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Cette mastérisation de l’École a eu pour conséquence de créer un troisième statut : celui de mastérien, qui ne donne droit à aucun avantage. Ces normaliens de troisième zone, qui bénéficient cependant de certains enseignements et du prestige de l’École, contribuent donc encore, malgré eux, à la banaliser. Que signifiera le fait d’être un normalien quand on aura compris que ce mot désigne aussi bien le lauréat d’un concours particulièrement difficile, que l’heureux élu d’un recrutement sur dossier, et même, par un abus de langage qui passera vite inaperçu, un étudiant venu y passer quelques heures dans le cadre de son master. On peut enfin douter que le contournement institutionnalisé du concours se fasse au bénéfice de la qualité des enseignements et des diplômes délivrés, dès lors que le niveau d’exigence intellectuelle vis-à-vis des étudiants a volontairement été réduit.

Les grandes écoles font penser à ces vieux bâtiments que l’on rénove en les évidant. Les glorieuses façades subsistent, de même que les noms prestigieux forgés par plusieurs siècles d’excellence. Mais, à l’intérieur, il faut faire standard, pratique et convivial : on s’emploie donc à faire passer tous les enseignements sous la même toise universitaire pour laisser place à brève échéance à de grands campus capables d’absorber à moindre coût des cohortes d’étudiants de plus en plus nombreuses, tout en répondant aux critères internationaux de nomenclature et de respectabilité. Et on ne peut guère attendre d’Emmanuel Macron qu’il se batte pour Normale Sup, vestige d’une culture française qui, selon lui, n’existe pas.

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Mel Gibson, le catho qu’on déteste aimer

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mel gibson brute croyant
Mel Gibson, Sipa. Numéro de reportage : REX40464454_000072.

David Da Silva se penche sur Mel Gibson: le bon, la brute et le croyant d’Hollywood.


Il y a un certain nombre d’acteurs pour lesquels je n’ai aucun goût (voire même un certain dégoût). Pourtant, j’arrive toujours à trouver dans leurs filmographies un ou deux titres que j’aime bien. L’exemple parfait est le nabot Tom Cruise, comédien que je ne peux vraiment pas supporter mais qui a pourtant tourné quelques chefs-d’œuvre (Kubrick, De Palma) et quelques bons films pour Scorsese ou Ben Stiller. J’arrive même à aimer un film dans l’œuvre de Stallone (Cop Land) ou celle de cette bûche de Schwarzenegger (True Lies).

Des films désastreux

Mais Mel Gibson est un cas à part car, contrairement à Fabrice du Welz qui signe la préface de l’ouvrage, c’est un acteur que je n’aime pas du tout et dont je n’aime, même en cherchant bien, aucun film (un petit bémol néanmoins : je n’ai pas vu les deux qu’il a tournés sous la direction de Peter Weir. Tout espoir n’est pas perdu !). Qu’il s’agisse des films dans lesquels il a joué, de la très surestimée saga Mad Max (le troisième est même l’un des plus infâmes navets vus dans toute mon existence) aux nanars reaganiens des années 80 (L’Arme fatale) en passant par le pensum de Wenders (The Million Dollar Hotel) mais également de ceux qu’il a réalisés, comme son atroce Passion du Christ qui me semble un désastre esthétique même si je ne juge pas sur le fond.

L’un des premiers mérites du livre sur Mel Gibson de David Da Silva, c’est qu’il est parvenu à m’intéresser à un bonhomme dont je n’avais, pour être tout à fait honnête, strictement rien à faire !

Da Silva raconte l’épopée Gibson

L’approche est classique : de manière chronologique, l’auteur revient sur la carrière de Mel Gibson. Après avoir pris soin de préciser ses origines familiales complexes (un père catholique ultra-conservateur qui se « distinguera » par ses propos négationnistes et complotistes) ; Da Silva évoque ses débuts en Australie, sur les planches mais également devant les caméras de George Miller (qui fera du comédien une star internationale) et Peter Weir. Puis il décrit son arrivée à Hollywood, des premiers pas timides jusqu’au triomphe de L’Arme fatale qui en fera une des vedettes les plus convoitées. Les années 90 et le début des années 2000 constitueront l’apogée de son règne : il est l’un des acteurs les plus aimés, il crée sa propre société pour assurer son indépendance et il débute à la réalisation, notamment avec le beau succès que constitue Braveheart.

Ensuite, c’est le début de la chute. Da Silva revient en détail sur la déchéance du comédien : divorce, rapports difficiles avec les journalistes, propos douteux prononcés sous l’emprise de l’alcool et soupçons d’antisémitisme qu’attisera encore plus la sortie de sa controversée Passion du Christ.

Gloire, déchéance et rédemption

Le plus intéressant dans cet essai est la manière dont l’auteur met en parallèle la trajectoire personnelle de Mel Gibson et le type de rôles qu’il a incarné. Pour David Da Silva, le comédien se caractérise par un double visage très marqué : à la fois celui du héros positif, épris de justice et de bonté (du justicier de Mad Max au héros William Wallace de Braveheart en passant par le flic de L’Arme fatale) mais également un homme tourmenté, suicidaire (il analyse à cette aune une scène du premier Arme fatale) et torturé par de nombreuses pulsions destructrices (alcoolisme, accès de violence…).

Si Gibson, acteur qui n’a jamais dissimulé sa foi catholique, s’est intéressé à la passion du Christ, c’est parce qu’il y a chez lui et dans les principaux rôles qu’il a incarnés une véritable dimension christique menant de la gloire à la déchéance pour atteindre la rédemption.

Après avoir été ostracisé à Hollywood, Gibson revient sur le devant de la scène notamment grâce à son amie Jodie Foster (qui lui donne le rôle principal du Complexe du castor où il incarne un homme dont le parcours et les liens familiaux sont assez similaires à ceux du comédien) puis en signant Tu ne tueras point qui sera un beau succès.

Entre analyses étayées (plus de 300 notes de bas de page pour un essai relativement court, des références à Eliade, René Girard, Durkheim…) et anecdotes, Daniel Da Silva démêle de façon assez convaincante les fils de la personnalité complexe de Mel Gibson. On constate toutefois que l’auteur est plus convaincant lorsqu’il défend l’acteur envers et contre tous que lorsqu’il défend les films que tout le monde aime (les Mad Max, par exemple). Lorsqu’il aborde les polémiques qui ont entaché la carrière de Gibson, Da Silva se montre assez fin, présentant tous les tenants et aboutissants des « affaires », reconnaissant à la fois la part sombre du comédien (il ne s’agit pas de l’aduler aveuglément) mais en parvenant toujours à nuancer de manière précise (le goût pour tout monter en épingle de la presse à scandale, par exemple), en remettant les choses dans leur contexte.

Paradoxalement, pour quelqu’un qui n’aime pas Gibson, c’est lorsqu’il est à terre qu’on a le plus envie de le défendre et qu’on le trouve le plus touchant d’autant plus qu’il est souvent attaqué pour de mauvaises raisons (voir les considérations assez stupides de Michel Ciment sur Apocalypto lorsqu’il tente de déchiffrer de l’antisémitisme dans un film consacré aux Mayas ! « Michel Ciment analyse-t-il tous les films de Roman Polanski à la loupe, en se demandant si des messages douteux, en lien avec ses ennuis judiciaires, sont présents ? »

Après, on est aussi en droit de rester totalement froid face à cette dimension « christique » qui caractérise Mel Gibson et trouver que sa « foi » n’a pas encore offert au septième art des œuvres à la hauteur de celles de Dreyer ou Bresson. En cela, la comparaison finale avec King Vidor me paraît un peu tirée par les cheveux. Si elle fonctionne d’un point de vue « thématique » et sociologique (l’ambiguïté de l’auteur de Duel au soleil, à la fois « socialiste » – Notre pain quotidien – et farouchement individualiste – Le Rebelle -) mais elle ne tient pas une seconde d’un point de vue « esthétique ».

Au bout du compte et même si je ne partage pas (loin de là !) l’admiration que David Da Silva porte à l’acteur, Mel Gibson : le bon, la brute et le croyant est un essai honnête et intéressant qui nous permet de redécouvrir une figure que l’on croyait monolithique sous d’autres angles.

Mel Gibson : le bon, la brute et le croyant (2018), David Da Silva (LettMottif, 2018)

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Fallait-il débaptiser la promotion Loustaunau-Lacau de Saint-Cyr?

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Georges Loustaunau-Lacau pendant le procès du maréchal Pétain (Paris, France, 1945). / Auteur inconnu, domaine public

La tendance est à la révision. Outre-Atlantique on déboulonne des statues, ici on débaptise des promotions. La cuvée 2016-2019 de Saint-Cyr n’a plus de nom. Accusé d’anti-communisme et d’antisémitisme, le général Georges Loustaunau-Lacau a été effacé de son fronton. François Bert, un ancien saint-cyrien, exprime ici son désaccord. 


La nouvelle est tombée comme un couperet : la ministre des Armées a décidé, le 17 novembre, de débaptiser, après plus de dix-huit mois de vie collective, une promotion de Saint-Cyr qui portait le nom d’un soldat hors du commun, le général Georges Loustaunau-Lacau.

Pourquoi une telle décision, alors que ce nom a été donné après une procédure conforme, validée par le service historique de la Défense et la ministre des Armées, présente au baptême de la promotion ? C’est lors d’un colloque historique des 13 et 14 juin derniers, consacré notamment aux « vichysto-résistants », que le sujet est venu sur la table, pour aussitôt percoler vers le politique, sous l’action militante de certains historiens.

Que reproche-t-on au général ? D’avoir eu une activité politique intense dans les années 30, notamment par les réseaux Corvignolles, service de renseignement anti-communiste (150 à 200 groupes infiltrés dans l’Armée ont ainsi été dissous), et une maison d’édition, La Spirale, connue pour ses prises de position anti-communistes, anti-allemandes et antisémites. Le général a été l’auteur d’un certain nombre d’articles mettant en doute la loyauté des juifs de France, les désignant comme un danger, voire « un cancer » – selon le terme fréquemment utilisé à l’époque – et recommandant la révision de leur naturalisation. Il leur empêche – comme aux communistes – l’accès aux institutions qu’il crée.

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Replaçons-nous dans le contexte de l’époque. Avec la crise de 1929 et l’affaire Stavisky, l’antisémitisme s’accroit. Ni religieux, ni racial dans l’esprit du général (« il est inhumain et d’ailleurs contraire à la charité publique de mépriser (les Juifs), de les haïr, de les parquer, de les persécuter », écrit-il en novembre 1938), il est d’ordre politique, voire géopolitique. Les anciens combattants n’admettent pas notamment que la finance new-yorkaise, où les juifs sont fortement représentés – d’où la tentation d’amalgame, aient pu « faire du business » avec la guerre, au risque de la prolonger ou de retarder son issue. Une phrase du général résume assez bien sa position : « Les israélites sont exclus des spirales. Cette mesure, qui a le grave inconvénient d’éliminer des éléments utiles, est rendue nécessaire par la difficulté où l’on se trouve en ce moment de distinguer, parmi les israélites, ceux qui sont animés de sentiments nationaux sans incidence particulière. »

Le général combat en somme les juifs et les communistes de la même façon, sur la suspicion d’une allégeance supranationale, qui à la judaïté, qui au Komintern. La guerre nous montrera combien il avait raison pour les seconds, de 1939 à 1941 du moins, mais terriblement tort pour les premiers.

Si aujourd’hui cette lourde erreur d’appréciation choque, avec la lecture a posteriori d’une époque inconsciente des drames à venir, une chose demeure : au soir de sa vie, on ne juge pas un soldat sur ce qu’il a dit mais sur ce qu’il a fait. Georges Loustaunau-Lacau avait l’obsession de servir son pays et il a traversé ce siècle chaotique avec un courage rare et une édifiante capacité à se repositionner, malgré ses écarts, au cœur de l’action, contexte après contexte.

Jugeons un peu du bonhomme : engagé dans la « Grande guerre » à sa sortie de Saint-Cyr en 1914, il est cité cinq fois et décoré de la légion d’honneur à 23 ans pour « bravoure remarquable » ; se battant en juin 1940, tout juste après avoir été libéré d’un emprisonnement politique sur ordre de Daladier, il est à nouveau cité (il détruit 22 chars ennemis avec son unité, est grièvement blessé et fait prisonnier). Libéré sur un coup de bluff, il rejoint Vichy où il est nommé délégué général de la Légion française des combattants. Il s’en sert de couverture et de vivier pour le réseau de résistance qu’il crée, le réseau Navarre, qui deviendra le réseau Alliance, un des plus efficaces de France. Il part en Afrique du Nord, se fait arrêter par Weygand pour dissidence, s’évade, rejoint le maquis, se fait arrêter et livrer par Vichy aux Allemands. Il subit, six mois durant, 54 interrogatoires par le capitaine de la SS Geissler. Condamné à mort, il est déporté à Mauthausen, où il survit non seulement aux mois d’internement et de travail mais aussi à la « marche de la mort » qu’il effectue pendant 12 jours à l’arrivée des alliés. Il se présente néanmoins comme témoin au procès du maréchal Pétain, en pleine épuration, et déclare : « Je ne dois rien au maréchal Pétain, mais je suis écœuré par le spectacle des hommes qui, dans cette enceinte, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs. »

Croise-t-on beaucoup de personnalités de cette trempe aujourd’hui ? A voir la stabilité de ses convictions et ses fidélités d’appartenance, une très grande partie de notre classe politique actuelle serait collabo en moins de deux heures de guerre.

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Passons d’ailleurs, la guerre faite, sur l’accusation d’antisémitisme qui pèse sur le général : les nombreux juifs du réseau Navarre, les plus nombreux encore que le réseau a sauvés, les frères, enfin, de déportation laveront, au moins au prix de la sueur et du sang, ce que sa vie héroïque a ajouté à ses propos.

Ecoutons, au milieu des terribles phrases qu’il a écrites dans un livre personnel sur la déportation, Chiens maudits, Souvenirs d’un rescapé des bagnes hitlériens (Editions la Spirale, 1946), l’hommage qu’il leur rend :

« — On tue les Juifs demain au bloc 12. C’est la première phrase que je surprends en allemand.

Heureusement les trois Israélites qui sont parmi nous n’ont pas compris. On les emmène aussitôt. Ils croient simplement que leurs coreligionnaires sont rassemblés ailleurs. Ils sont tous les trois sympathiques et d’une intelligence vive. Je ne peux pas dire leurs noms. Envoyés au kommando 3 où nul n’a vécu plus d’une journée, les deux plus jeunes seront sauvagement tués dans la carrière, dès les premières heures de la matinée. Le troisième plus dur, un homme de quarante ans, au moral extraordinaire, se débattra toute la journée chargé de pierres et ne sera achevé que le soir, d’une rafale de mitraillette, par un S.S. Il y avait, parmi ces trois Français, un garçon d’une telle valeur intellectuelle qu’il manquera maintenant à la science pure. »

Cette justice étant rendue, allons plus loin encore autour de quatre idées.

Un soldat vaut par son courage. Débaptiser le courage, c’est renier le fondement même d’une civilisation. C’est la Grèce sans Alexandre, Rome sans César, la France sans Du Guesclin ou l’Angleterre sans Nelson. Déshonorer un héros et humilier ses héritiers, c’est une faute impardonnable pour un Etat qui se respecte.

Un chef vaut par son discernement. Et le discernement c’est une science d’étapes successives, c’est un art de la trajectoire et non pas du point d’image. C’est le fossé définitif entre un Churchill et un Chamberlain, entre les pas souvent chancelants mais finalement victorieux de l’homme au cigare et la pose tendre et pathétiquement criminelle du chancelier soumis à Munich. Combien de Chamberlain avons-nous dans nos élites face au terrorisme aujourd’hui ?

Une promotion de Saint-Cyr, comme les autres corps d’élite de la nation, puise dans le comportement de son parrain – élu – les ferments d’une force collective et individuelle. Interrompre brutalement ce processus par une vision tatillonne de l’histoire (combien de parrains de l’ENA pourraient être débaptisés pour leurs propos ?), c’est faire une faute grossière de discernement et pousser cent cinquante jeunes chefs à être dès le départ, soit soumis, soit révoltés.

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Notre besoin politique criant, après des années de faux-semblants idéologiques et de lâcheté dans la conduite des priorités, c’est celui d’un comportement inspirant. Un Loustaunau-Lacau nous embarquerait aussitôt, et ce pour deux raisons : son inspiration vient de ce qu’il se met, sans hésiter, au lieu du danger pour y concentrer ses efforts et que, d’autre part, il porte en lui cette capacité de remise en cause et de clairvoyance qui le fait tenir dans la durée sur les vrais sujets.

Il a ses mots magnifiques à propos des heures ultimes de sa captivité :

« —Les Français marchent bien, dit le S.S.

Ils marchent bien parce qu’ils se tiennent comme des frères, que toutes les petites querelles qui les divisaient au camp ont disparu, que vieux et jeunes, radicaux, conservateurs, socialistes, communistes, ne forment plus qu’un bloc d’espoir. »

Ce n’est pas surprenant, à bien y réfléchir, que ce gouvernement ait écarté de son panthéon à durée limitée ce qui est son exact opposé. Gageons que les faits le ramènent bientôt à la réalité, c’est-à-dire la lucidité de se faire remplacer.

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L’appel de 80 intellectuels contre « le décolonialisme »

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Alain Finkielkraut (SIPA. 00886106_000005), Elisabeth Badinter (SIPA. 00639032_000011) et Jean-Claude Michéa (©Hannah Assouline/Opale/Leemage)

Dans une tribune publiée par Le Point, 80 intellectuels, parmi lesquels Alain Finkielkraut ou Elisabeth Badinter, dénoncent le « décolonialisme », pratiqué notamment par les Indigènes de la République, qui « sous couvert de lutte pour l’émancipation, réactive l’idée de ‘race’ ».


Quatre-vingts intellectuels viennent de co-signer dans Le Point une tribune intitulée « Le ‘décolonialisme’, une stratégie hégémonique » dont le but est de dénoncer l’activisme de « mouvances » qui « sous couvert de lutte pour l’émancipation, réactivent l’idée de ‘race’ ».

Sur le plan véritablement intellectuel, il n’y aurait pas lieu de considérer les délires et dérives de gens comme Rokhaya Diallo ou Lilian Thuram. Toutefois la « communicosphère » moderne donne à leurs aigreurs et rancœurs un effet d’écho dangereux en ce qu’ils offrent, en kit, des justifications low-cost possibles à un travail de sape de la civilisation.

Un discours faible mais dangereux

Il est donc très sain que des penseurs réputés d’horizons divers, voire à l’écart de l’agitation médiatique, aient affiché leur résolution et se soient prononcés frontalement contre un discours certes très faible mais potentiellement dangereux en ce qu’il peut être utilisé pour légitimer la haine sociale et raciale. C’est qu’on n’a, en effet, sans doute pas suffisamment pris garde à la parole d’organisations visées expressément dans cette tribune, comme les : « Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race. »

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Sous des intentions affichées de défense des opprimés, ces groupes légitiment ou excitent la haine raciale anti-blancs, anti-juifs, anti-République, anti-France qui s’exprime de plus en plus ouvertement auprès de publics peu éduqués, mal intégrés et frustrés, par le canal de médias peu vigilants, de réseaux sociaux et de musiques de rap. C’est ainsi que sont apparus aux Etats-Unis, Nation of islam, et en France, les suprémacistes noirs de Tribu Ka. En septembre 2018, le rappeur Nick Conrad met en ligne le clip d’une chanson intitulée « Pendez les Blancs ». SOS racisme a expliqué ne pas vouloir porter plainte pour ne pas faire de la publicité à des inconnus. En 2005, Libération avait réagi à l’appel de Marianne contre les « violences anti-blanches » (après des violences raciales durant des manifs et en banlieue) en publiant le texte du collectif CLARIS : pour ce dernier, « la notion de racisme antiblanc [est alors] symptomatique d’une lepénisation des esprits ». Difficile de faire plus indigent dans la réflexion sur ces problèmes sociaux traités par le déni.

« En se présentant comme progressistes, ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté »

Depuis, les prétendus sociologues se sont tus, tels ceux qui avaient attaqué le rapport du chercheur Tarik Yildiz qui avait publié : Le racisme anti-blanc : ne pas en parler : un déni de réalité. La mode à l’époque était à la « contextualisation », c’est à dire la justification, sous un mot ronflant, pseudo-scientifique, de l’abolition de toute rationalité et objectivité gênantes.

Parmi les signataires de l’appel du Point, il y a beaucoup de penseurs, écrivains et journalistes habituellement catalogués comme progressistes ou issus de la gauche, comme Waleed Al-Husseini,  Elisabeth Badinter, Zineb El Rhazaoui, Alain Finkielkraut, Jean-Pierre Le Goff, Laurence Marchand-Taillade ou Jean-Claude Michéa. Mais aussi de Boualem Sansal, Robert Redeker ou Michèle Tribalat.

Le texte dénonce une tentative d’intrusion militante au sein des institutions de recherche via des séminaires comme : « Genre, nation t laïcité » accueilli « par la Maison des sciences de l’homme début octobre » et « dont la présentation regorge de références racialistes : ‘colonialité du genre’, ‘féminisme blanc’, ‘racisation’, ‘ pouvoir racial genré’ (comprendre : le pouvoir exercé par les ‘Blancs’, de manière systématiquement et volontairement préjudiciable aux individus qu’ils appellent ‘racisés’ ».

Les signataires dénoncent le fait que « tout en se présentant comme progressistes (antiracistes, décolonisateurs, féministes…), ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté, au profit d’objectifs qui leur sont opposés et qui attaquent frontalement l’universalisme républicain : racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse). Ils vont ainsi jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses et l’universalisme pour légitimer le communautarisme. Enfin, ils dénoncent, contre toute évidence, le ‘racisme d’Etat’ qui sévirait en France : un Etat auquel ils demandent en même temps – et dont d’ailleurs ils obtiennent – bienveillance et soutien financier par le biais de subventions publiques ».

Un appel en faveur du « pluralisme intellectuel que les chantres du ‘décolonialisme’ cherchent à neutraliser »

Sont également dénoncées les « tentatives d’ostracisation d’historiens (Olivier Pétré-Grenouilleau, Virginie Chaillou-Atrous, Sylvain Gouguenheim, Georges Bensoussan), de philosophes (Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff), de politistes (Laurent Bouvet, Josepha Laroche), de sociologues (Nathalie Heinich, Stéphane Dorin), d’économistes (Jérôme Maucourant), de géographes et démographes (Michèle Tribalat, Christophe Guilluy), d’écrivains et essayistes (Kamel Daoud, Pascal Bruckner, Mohamed Louizi) ».

Et les signataires de lancer un appel en faveur du « pluralisme intellectuel que les chantres du ‘décolonialisme’ cherchent à neutraliser » alors qu’il est une « condition essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie ».

Ils invitent avec gravité « les autorités publiques, les responsables d’institutions culturelles, universitaires, scientifiques et de recherche, mais aussi la magistrature, au ressaisissement ». Les critères élémentaires de scientificité « doivent être respectés », les débats « doivent être contradictoires », les institutions « ne doivent plus être utilisées contre la République ». Enfin, « il appartient, à tous et à chacun, de faire en sorte que cesse définitivement le détournement indigne des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre démocratie ».

La question du lynchage intellectuel au nom d’un antiracisme inverti et d’un islamisme rampant est si grave qu’il fallait relayer cet appel.

L’homme Freud et la religion de la psychanalyse

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sigmund freud musee judaisme
Sigmund Freud pose devant le sculpteur Oscar Nemon;, Vienne, 1931.

Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme propose une exposition entière autour de Sigmund Freud. Si cet illustre athée viennois rejetait rites et croyances religieuses, la pensée et la culture juive ont profondément irrigué la psychanalyse dont il est le père. De Courbet à Kokoschka, le commissaire de l’exposition Jean Clair a habilement regroupé des centaines d’œuvres ayant inspiré la libido sciendi freudienne.


Alors que deux hommes aux mains gantées s’affairent avec mille précautions autour d’une grande caisse en bois, le silence se fait spontanément. Une dizaine de personnes, qui travaillent ce matin-là à l’accrochage de l’exposition « Freud : du regard à l’écoute », qui doit s’ouvrir quelques jours plus tard au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), à Paris, semblent retenir leur souffle, saisies par la même émotion. Tout juste arrivé du musée d’Orsay, L’Origine du monde apparaît, splendide et scandaleuse. Le tableau peint par Gustave Courbet en 1866, que les agents manipulent avec une précision maniaque, pour le présenter à la petite assistance avant de la poser sur les tréteaux prévus à cet effet, fait l’effet d’un coup de poing dans le cœur. L’espace d’un instant, Jean Clair, commissaire de l’exposition, qui a vu et montré les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture mondiale, semble comme retiré en lui-même. « Pour Freud, la vue des organes génitaux n’éveille pas d’émotion esthétique, car cette dernière naît précisément d’un détournement de la pulsion sexuelle vers d’autres buts », écrit Philippe Comar, le directeur des Beaux-Arts, qui est, avec la neurobiologiste Laura Bossi, l’un des deux conseillers scientifiques de Jean Clair dans le riche catalogue. « En somme, représentation des organes génitaux et œuvre d’art sont incompatibles », avance encore Comar, tout en concédant que le tableau de Courbet est un cas limite. On est enclin à penser que, sur ce point, lui et Freud se trompent. Car à regarder ce sexe sans visage, qui parle sans mots de vie et de mort, on ressent un plaisir singulier, peut-être parce qu’il est teinté d’effroi. Et, alors qu’on n’arrive pas à lâcher le tableau du regard, on comprend pourquoi il devait être caché. Jean Clair a d’ailleurs voulu qu’il soit exposé, non pas en majesté dans la plus grande salle, mais dans un recoin presque obscur qui lui sied peut-être mieux que les fastes d’Orsay. Il a aussi tenu à ce qu’il soit accompagné du panneau que Lacan, l’un de ses propriétaires, avait fait réaliser par André Masson pour le protéger des regards ou peut-être pour protéger les regards de lui, ainsi qu’une photo de l’ensemble. C’est donc une occasion unique de découvrir le dispositif de camouflage imaginé par le psychanalyste.

L’origine d’un monde

Il est sans doute inutile d’expliquer pourquoi L’Origine du monde figure dans une exposition consacrée au père de la psychanalyse, nul n’ignorant la centralité de la sexualité dans cette « maladie à vocation universelle dont elle se prétend le remède », selon un mot de Karl Kraus cité par Jean Clair dans le superbe catalogue. Un demi-siècle après Courbet, Egon Schiele ou Oskar Kokoschka (dont plusieurs œuvres sont exposées) rendront un visage à la sexualité féminine, mais un visage tourmenté, voire morbide, traversé par la folie.

On ne s’étonne pas non plus de trouver Jean Clair aux commandes de cet ambitieux projet quand on se rappelle sa géniale exposition « Vienne1880-1938 : l’apocalypse joyeuse » et qu’on connaît son intérêt pour le monde qui a engendré les pires tragédies et d’immenses génies. La ville natale d’Hitler n’était-elle pas alors, toujours selon Karl Kraus, « un laboratoire de la fin du monde » ? On n’a pas non plus oublié la merveilleuse « Mélancolie » et sa foisonnante exploration de l’iconographie de la folie et de son traitement, présentée au Grand Palais en 1986. Si on ajoute que l’historien d’art a noué avec la psychanalyse un long compagnonnage (qu’il a déjà évoqué dans ses écrits), on comprend qu’il était évidemment le meilleur pour imaginer une exposition sur le savant qui a fondé une « médecine de l’âme ».

Il faut en revanche répondre à la question qui vient automatiquement à l’esprit au sujet du projet lui-même. Pourquoi le Musée d’art et d’histoire du judaïsme a-t-il choisi de célébrer son vingtième anniversaire en honorant Freud et son œuvre ? N’était-ce pas une façon d’annexer cet incroyant, qui s’employait à démentir que la psychanalyse fût une « science juive », à une religion qui l’indifférait ? L’exposition rappelle cette déclaration du Viennois : « Je suis un juif athée. » « Mais dans “je suis un juif athée”, il y a “je suis un juif” », souligne Paul Salmona, le disert et affable directeur du MAHJ. « La mission du musée, poursuit-il, est de montrer comment les pensées et les cultures juives irriguent depuis des siècles la vie de la cité. La psychanalyse émerge dans un monde où les juifs jouent un grand rôle tout en restant attachés à leur culture. Freud lui-même, s’il rejetait les rites et les croyances, se disait très attaché à son identité juive. » Comme il le dira dans la préface de Totem et Tabou, quand on a renoncé à la tradition, il reste l’essentiel.

De l’image au verbe

L’exposition retrace donc l’itinéraire intellectuel de Sigmund Freud, ce chemin qui le mènera, comme le rappelle le titre choisi par Jean Clair et Paul Salmona, de l’image au verbe, du regard à l’écoute. Beaucoup de pièces appartenant à sa collection d’antiques (il en possédait plus de 3 000) témoignent en effet de sa fascination pour les images et les objets porteurs des mythes ancestraux de l’humanité, dont la psychanalyse s’emploiera à repérer l’affolante permanence à travers les âges. Freud affectionne particulièrement les statuettes égyptiennes qui, selon Philippe Comar sont « une métaphore de la névrose dont il faut se libérer ».

Le visiteur sera plongé dans l’effervescence scientifique et médicale d’une époque qui se passionne pour la folie, surtout féminine. En 1886, Freud est à Paris, pour étudier les méthodes de Charcot, alors une célébrité, dans le traitement de l’hystérie. On verra au MAHJ Une leçon clinique à la Salpêtrière, tableau d’André Brouillet de 1887 qui représente Charcot en train de se livrer à une expérience sur sa patiente vedette placée sous hypnose. L’hystérie est à la mode et elle est très théâtralisée, explique Philippe Comar : « Pendant toute la deuxième moitié du xixe siècle, l’hystérie devient un topos que l’on retrouve dans toute l’iconographie. » Les corps en transe des Fascinées de la charité, de Georges Moreau de Tours, semblent avoir leur vie et leur langage propres, échappant à toute volonté humaine.  Freud, qui a été très impressionné par Charcot, accrochera une reproduction du tableau de Brouillet dans son cabinet. Cependant, il subodore que Charcot se trompe en croyant trouver des réponses dans le comportement des patientes, parce que l’expérience elle-même affecte ces comportements. « Il comprend que, plus on les regarde, plus on affecte la maladie, explique Philippe Comar. Il décide de leur tourner le dos et de les écouter. » C’est donc sans doute à Paris, quelque part entre la Salpêtrière et le Louvre, où le Viennois se rendait assidûment, qu’est née l’idée de libérer la parole par l’écoute psychanalytique.

Copernic, Darwin, Freud

Mais Freud savait qu’il accomplissait plus que cela, qu’il était celui qui, après Copernic et Darwin, dont on peut admirer les portraits au MAHJ, devait infliger à l’humanité une troisième humiliation. Après avoir appris qu’il n’était pas le centre du monde et qu’il n’était pas un enfant des dieux, l’homme devait se résoudre à n’être même pas le maître de lui-même, jouet de forces obscures échappant à sa conscience. À moins de se soigner par la parole. « Freud avance une idée qui fera son chemin, observe Jean Clair : la déraison parle, elle aussi. […] Si l’homme n’est pas maître dans sa propre maison […], une même énergie l’anime, un Éros que Freud appelle la libido, capable de réparer son narcissisme humilié, et de donner sens à ce qui ne semble pas en avoir. » C’est assurément une telle libido de savoir et de transmettre, qui a permis à l’équipe réunie par Jean Clair et Paul Salmona de réaliser ce tour de force : montrer par l’image la puissance du verbe.

« Sigmund Freud : du regard à l’écoute », Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris 3e. Tél. : 01 53 01 86 53. Horaires : du mar. au ven. de 11 h à 18 h, sam. et dim. de 10 h à 18 h. Jusqu’au 10 fév.

Freud: Du regard à l'écoute

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Fabrice Chillet, retour à Rouen

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Fabrice Chillet. © Jean-Pierre Sageot

Il arrive parfois qu’une curieuse mélancolie nous pousse à revenir dans la ville de notre jeunesse. C’est ce que décide de faire Philippe, le héros du premier roman de Fabrice Chillet, Un feu éteint.


Philippe a quitté Rouen, il y a seize ans. Il a laissé derrière lui une famille et des amis comme tout le monde. Comme tout le monde, la quarantaine venue, il éprouve le besoin de faire le point. Ce n’est pas forcément une bonne idée. On mesure assez cruellement le décalage entre les espérances d’hier et les illusions perdues d’aujourd’hui. On a tout à coup sur la langue cette saveur douce-amère qui est le vrai goût du temps.

Clandestin dans sa ville natale

Philippe est devenu journaliste pigiste à Paris. S’il revient à Rouen, de manière presque impromptue, c’est en clandestin. Il loue un studio meublé, comme un personnage de Simenon. Il se donne une semaine et chaque jour de cette semaine formera un chapitre d’Un feu éteint. Goûter la solitude dans une ville qui fut autrefois la sienne lui donne l’impression de se retrouver dans un cercueil de verre. Il voit tout, avec une minutie de peintre hyperréaliste, mais il ne peut agir sur rien. D’une certaine manière, tout a déjà eu lieu. La gare Saint-Lazare n’est qu’à un peu plus d’une heure de Rouen mais la distance géographique est une illusion d’optique. La seule distance qui compte, c’est celle de la mémoire. Et dans cette ville gothique et pluvieuse, où noircissent les colombages, resserrée dans sa vallée, son errance tournera vite en rond. « Les trajets sont rarement très longs à Rouen. » Cela n’empêche pas de se perdre. L’architecture a des tours et des détours qui égarent : « Derrière les portes cochères, de piètre apparence, il y a des cours ouvertes sur le ciel, des escaliers de bois qui permettent de gravir des étages compliqués, des portes lourdes et grinçantes, de grands appartements secrets et dans les coins, des chambres ramassés, tassées sous les combles. Tout le monde se frotte et tout le monde s’ignore. »

Philippe sait-il pourquoi il est revenu ? C’est tout l’enjeu d’Un feu éteint. Au départ, il s’agit de revoir des amis qu’il a quittés sans préavis. Ils étaient pourtant inséparables, mousquetaires sensibles et arrogants, rêvant de gloire, comme tous les jeunes hommes qui ont beaucoup lu : « Il faut se souvenir de la faculté de Lettres et de Sciences Humaines au début des années 90. Comment Louis, Clément, David et moi, nous passions pour une bande d’étudiants oisifs et désobéissants, les coqs parmi une foule de jeunes filles. Près de deux cents demoiselles pour une trentaine de mâles. Nos certitudes sur la vie, l’amour et les arts nous tenaient lieu de projets. »

Mourir à vingt-deux ans

Que sont-ils devenus ? Pour David, c’est simple, il est mort à 22 ans, à Dieppe, en se noyant. Quelque chose s’est brisé dans la bande, évidemment. Chacun avait son rôle dans cette pièce de théâtre spontanée : « le dandy, le rêveur ou le misanthrope », mais la mort de David fera tomber le rideau sur une comédie où les désordres du cœur et des corps vont soudain paraître vains.

Philippe veut se persuader qu’il a bien fait de partir. Il va les rencontrer les uns après les autres. Et surtout celui qui est devenu universitaire et écrit pour un public rare et choisi. C’est Louis. C’était le plus beau, le plus froid, le plus cynique. C’est pourtant lui qui a gardé sa chambre d’étudiant en l’état au point d’acheter l’appartement au-dessus avec sa femme Cécile.

Philippe ira à la plage avec Cécile, il y aura des promenades à la campagne, il y aura des passages chez les bouquinistes et à la bibliothèque municipale. Philippe, le soir, dans son studio, finira par ne plus consulter les mails comminatoires de sa rédactrice en chef. Il sera ailleurs, très loin, à moins qu’il ne soit chez lui, enfin.

Perec et Modiano

A la fin de la semaine, il aura compris ce qu’il était venu chercher. La force de renouer avec le seul désir enfoui qui l’a pourtant toujours fait venir debout : écrire. Cela tombe bien, Louis, qu’il pensait être le plus indifférent, le plus cruel, a gardé les carnets que Philippe avait abandonnés en quittant Rouen. Alors, autant  louer une semaine de plus dans le studio, regarder la pluie tomber sur les vitres du bow-window et reprendre un texte interrompu il y a seize ans pour, enfin, être heureux.

Un feu éteint de Fabrice Chillet, sous nos yeux, a ainsi transformé une errance dolente, qui hésitait entre le Perec d’Un homme qui dort et la mélancolie d’un Modiano, en une résurrection aussi inattendue que sereine. Oui, finalement, il fallait retourner à Rouen.

Un feu éteint, Fabrice Chillet (Finitude, 2018)

Un feu éteint

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Brigitte Bardot, portrait de la liberté

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brigitte bardot animaux ricard
Brigitte Bardot dans le film "Les Femmes", 1969. Sipa. Numéro de reportage : 00577424_000111

Un Ricard pour Bardot ! Mais un beau. Bruno Ricard livre une émouvante et virevoltante BBiographie de l’ancienne actrice et éternelle protectrice des animaux, au corps aussi libre que l’esprit.


Bruno Ricard publie une bio de Brigitte Bardot. C’est un ouvrage écrit avec le cœur. L’homme est sympathique, il ne se prend pas la tête. Il aime Bardot depuis toujours et collectionne tous les objets de son idole. On lui doit, entre autres, la magistrale exposition « Les années insouciantes de BB au cinéma», à Boulogne-Billancourt, en 2009, ainsi que celle, émouvante, du Château de la Buzine, à Marseille, « Et Bardot créa le mythe », jusqu’au printemps 2019. Et comme il aime également les animaux, les défend avec conviction dans le cadre de la Fondation Bardot, Brigitte ne pouvait qu’être émue par lui.

« On ne me raccroche pas au nez. »

L’affaire avait pourtant mal commencé. Lorsque BB téléphone au domicile de Bruno Ricard pour lui demander d’aller à Deauville avec la Fondation, il lui raccroche au nez en pensant à un canular. Bardot, furieuse, rappelle et lance : « On ne me raccroche pas au nez. » Sacré tempérament que Brigitte qui interpelle régulièrement le gouvernement sur Twitter. La cause animale lui doit beaucoup. Elle ne lâche rien, malgré les palinodies voire les trahisons des dirigeants politiques. Macron est devenue sa bête noire depuis qu’il s’est « couché » devant les chasseurs, en réduisant de 50% le prix du permis de chasse. Bardot, en direct de la Madrague, fait entendre une voix discordante dans un pays contrôlé par la pensée unique et les gens incultes.

A lire aussi: Le testament sans concession de Bardot

Bruno Ricard a interviewé de nombreux artistes comme Alain Delon, Gérard Depardieu ou encore Philippe Bouvard, lequel n’avait cessé de brocarder l’actrice quand il était journaliste. Il avait fini par l’inviter dans son émission « Les grosses têtes », sur RTL. Pas rancunière, BB avait accepté et était tombée dans les bras de l’animateur radio.

Un bébé phoque dans les bras

La princesse Catherine Aga Khan témoignage également : « Je suis une de ces personnes qui l’ont vue sur la banquise, pleurant avec un bébé phoque dans ses bras. J’ai pleuré avec elle. » Bardot sur la banquise, c’est un instant où l’on pense que l’homme est enfin libéré du mal. Un instant seulement. Le témoignage de Jean-Marie Périer est aussi intéressant pour comprendre la personnalité de l’ « icône absolue ». Il l’a traquée en tant que photographe, puis il s’est retrouvé avec elle et un autre pote dans une maison romaine, durant quelques jours de ce drôle de mois de mai 68. Bardot vient de se séparer du milliardaire Gunter Sachs, son mari qui ne parle que de bagnoles à longueur de dîner. La belle blonde fait la cuisine en marchant pieds nus sur le carrelage d’une terrasse éclairée à la bougie. Le trio écoute de la musique, se balade sur la Via Apia, regardant les cyprès majestueux, parle de tout et de rien. La révolution ? « Je n’en avais cure, répond Périer. J’avais mieux à faire en la regardant, car elle était si belle, c’était vraiment un enchantement. » C’est ça, elle a enchanté la vie, BB. Mieux même, elle l’a électrisée. Il suffit de la revoir danser le mambo dans Et Dieu créa la femme. Divinement sensuelle. La révolution, BB, elle l’a faite en 56, avec le personnage de Juliette, son double créé par le diable, Vadim.

Arletty a bien résumé le phénomène Bardot. « Elle a changé les canons de la beauté : avant elle, les stars descendaient les escaliers, empanachées ; elle, les monte, nue ; le public y gagne. »

Les filles aux cheveux dans le vent 

Le livre de Bruno Ricard retrace sa carrière, ses combats pour la défense des animaux, ses coups de gueule, ses maladresses, les polémiques qui en découlèrent. Bardot assume. Elle ne souhaite que la protection des bêtes, qu’on ne les fasse plus souffrir, qu’on cesse de briser les jambes des chevaux encore vivants pour qu’ils tiennent moins de place dans les camions les menant à l’abattoir, etc. Elle a tant fait, il reste tant à faire. De belles photos de Brigitte accompagnent cette BBiographie (c’est elle qui a trouvé le titre). On la voit avec ses animaux, elle est heureuse, sourit comme une enfant. Elle irradie un bonheur qu’on sait fragile. Elle tente de retarder la sortie du paradis. Inévitablement, le soleil brille. Elle regarde ses chiens sur le ponton de la Madrague, adossée à un pilier blanc. Elle les regarde, c’est tout, ça lui suffit. Les filles qui ont les cheveux dans le vent sont les plus difficiles à conquérir. Elles sont trop libres. Mais elles fascinent.

1973. BB décide de quitter le monde du cinéma. Sa notoriété l’étouffe. Elle n’a plus rien à prouver. Elle a tourné avec les plus grands réalisateurs. Alors que faire ? Partir. Elle ne reviendra jamais. Bruno Ricard nous apprend qu’elle aurait pu tourner avec Steve McQueen, Clint Eastwood ou encore Kirk Douglas. Elle balaya ces propositions d’un revers de main. Elle ne voulait plus entendre le mot « moteur ! ». Les animaux, ses amis, l’attendaient. Elle voulait se rendre utile, pour reprendre son expression. C’est ce qu’elle fait depuis 45 ans, avec une énergie incroyable, surmontant l’accablement et la souffrance physique. « Je suis l’homme de ma vie », elle a dit un jour. Ça pourrait être sa devise.

Bruno Ricard, BBiographie, avec Jean-Jacques Jelot Blanc, Éditions AKFG. 2018.

BBiographie: Brigitte Bardot

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Père divorcé, blanc, raciste et misogyne, levez-vous !

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weinstein simone spence peres
Harvey Weinstein arrive à la Cour de New York, octobre 2018. Sipa ; Numéro de reportage : AP22258053_000001

Sur LinkedIn, l’entrepreneuse américaine Simone Spence s’attaque aux pères divorcés qui voudraient voir leur marmaille. Salauds de blancs hétérosexuels racistes !


Aux Etats-Unis, les droits des pères célibataires sont devenus une cible à abattre. Le pater familias déchu subit l’assaut conjugué des néoféministes et des multiculturalistes pressés d’achever l’homme hétérosexuel blanc. Sur le réseau social professionnel LinkedIn, l’entrepreneuse féministe Simone Spence a ainsi publié une tribune dénonçant la « montée terrifiante des mouvements favorables aux droits des pères ». Horreur, des hommes divorcés ou séparés réclament le droit de voir régulièrement leurs enfants. Et comme par hasard,  l’« ultra majorité » des membres de ces groupes se trouve chez les blancs conservateurs hétérosexuels des classes populaires et moyennes. Au fait, tant que la GPA n’est pas généralisée, n’est-il pas normal que des mouvements de pères recrutent principalement des hétérosexuels ?

Convaincue d’œuvrer pour le Bien, Simone Spence minore le rôle et les droits des pères par tous les moyens, même légaux. Les géniteurs seraient violents, égoïstes, phallocrates, vecteurs de valeurs archaïques… Salauds de papas ! Que miss Spence se rassure : les femmes n’auront bientôt plus besoin des hommes pour enfanter.  Avec la procréation médicalement assistée, le sexe faible pourra se faire engrosser directement par un médecin spécialiste, sans passer par la case du couple. Ne restera que la sensation fugace d’un membre fantôme.

Le porc émissaire

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Ces auteurs morts qu’on assassine!

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peyre bearn joseph stendhal
Tombe de Nabokov. Wikipedia. Julienmorvan

En matière artistique, toute tentative de hiérarchiser la production serait aujourd’hui perçue comme discriminante. 


C’est quoi un homme de lettres ? Un vieux monsieur qui porte le bicorne pour amuser ses petits camarades à la récré, un gros vendeur à six chiffres, un primé à répétition par des jurys gagas, un martyre des bibliothèques pour normalien dépressif, une starlette des librairies aux jambes aussi fines que ses romans ou une madone des médias qui pleure sur commande en prime time, la faune des écrivains est plus riche que la jungle amazonienne, plus dangereuse aussi. L’Histoire, cruelle et taquine, ne retiendra pourtant qu’un nom ou deux. Au jeu de bonneteau de la célébrité, il y a assurément plus de perdants que de gagnants. Comment trier tous ces plumitifs sans alerter l’association L214 ?

En matière artistique, toute tentative de hiérarchiser la production serait aujourd’hui perçue comme discriminante. La justice s’y engouffrerait avec délectation. Avec les écrivains morts, les risques sont moins grands quoique certains fans peuvent se révéler tatillons avec le devoir de mémoire. L’intouchable Hugo continue de rafler la mise avec deux soirées télévisées diffusées début novembre sur le service public. Ceux de 14 seront bientôt panthéonisés. Céline est toujours aussi infréquentable, quant à Jean d’O, sa postérité se joue en ce moment. Sur un fil. Le lira-t-on ou pas ? Telle est la question. Cet automne, plusieurs auteurs refont surface des nimbes du passé. Oubliés des commémorations, engloutis sous l’édredon de la modernité, inconnus des bataillons de lecteurs à part de quelques bibliophiles shootés au papier vélin, ces spectres ont droit à leur quart d’heure de notoriété. Qui se souvient, par exemple, de Joseph Peyré ? Le béarnais, Goncourt 1935 pour Sang et Lumières, candidat malheureux à l’Académie, une œuvre baignée par les monts enneigés et drapée dans un costume de lumière à l’espagnole.

Sang et Lumières

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Des écrits balayés par le sable des arènes et l’oxygène rare des ciels alpestres. Il fallait toute l’intelligence d’un universitaire, une piété familiale et un grand sens de l’histoire pour réussir à raviver la flamme de cet écrivain disparu. Pierre Peyré, son neveu, nous propose une biographie illustrée, indiscutable et fascinante, aux éditions Atlantica sous-titrée Le Béarn pour racines, l’horizon pour destin. Une bouffée d’air pur venue de très loin qui nous immunise contre la hausse des carburants et la valse des taxes. Pour les spéléologues de l’histoire littéraire, les amateurs d’enquêtes irrésolues, procurez-vous le récit très documenté de Roy W. Brown publié par l’Association d’Arts et d’Etudes du Lot, sur Jeanne Loviton alias Jean Voilier et replongez dans un monde gris souris. Souvenez-vous l’assassinat de Robert Denoël à la Libération, les fantômes de Paul Valery, Jean Giraudoux, Saint-John Perse, Pierre Frondaie ou Curzio Malaparte et cette atmosphère nébuleuse d’après-guerre où les dés sont pipés et les existences sous influence.

Ce dossier s’appelle Femme fatale, une histoire d’amour, de duplicité et de meurtre. Enfin, dans la galerie des auteurs qui n’ont jamais été abandonnés sur le bas-côté, quel plaisir presque physique d’avoir en main Le miroir des vanités de Stendhal dans une édition numérotée à 300 exemplaires, accompagnée d’illustrations originales de Joseph-Antoine d’Ornano. On doit ce coup de folie, érudition extrême, qualité cristalline du texte et objet rare aux éditions La Thébaïde, tête chercheuse de l’excellence à la française. Bien malin celui qui peut ouvrir les portes du paradis littéraire, ces trois livres donnent cependant un bien agréable chemin de vie.

Joseph Peyré. Le Béarn pour racines, l’horizon pour destin, Pierre Peyré – Atlantica.

Joseph Peyré, le Béarn pour racines, l'horizon pour destin

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Femme fatale. Une histoire d’amour, de duplicité et de meurtre, Roy W. Brown. Association d’Arts et d’Etudes du Lot.

Le miroir des vanités, Stendhal, La Thébaïde.

Le miroir des vanites

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