La récente polémique autour du rappeur « anti-blancs » Nick Conrad n’est que la dernière d’une longue liste. Le rap a souvent véhiculé un discours de haine, contrairement au jazz et à son discours universel.


Dans le champ social où le moindre « dérapage » est l’objet d’une couverture médiatique dépendant largement du positionnement idéologique des « coupables », la liberté d’expression est devenue un enjeu remarquable, chacun considérant volontiers qu’il faudrait interdire à ses adversaires la parole publique. Si l’art est fréquemment considéré comme exempté des mêmes devoirs que la parole ordinaire, l’effet de scandale resurgit cependant à intervalles réguliers.

« La France est une garce, n’oublie pas de la baiser »

Récemment, le clip « Pendez un blanc » du rappeur Nick Conrad a fait un peu parler des excès verbaux du rap. Il ne s’agit pas d’un épiphénomène mais d’une véritable formation discursive dont l’agressivité envers la France et « les blancs » est un topos récurrent. Quand un certain Monsieur R affirme : « La France est une garce, n’oublie pas de la baiser jusqu’à l’épuiser, comme une salope il faut la traiter, mec! » — prolongé avec esprit par le Ministère A.M.E.R. : « J’aimerais voir brûler Panam au napalm comme au Vietnam […] j’ai envie de dégainer sur des faces de craie » — il s’agit de thèmes constituant l’épine dorsale du discours politique du rap.

De fait, ce discours prônant rébellion contre l’autorité, guerre civile et guerre raciale, est d’une violence permanente illustrée par de nombreux cas de poursuites pénales. On remarque que le discours ainsi véhiculé par le rap, fondé sur des préjugés haineux — volontiers anti-français, racistes, sexistes, homophobes, violents — semble validé idéologiquement par les médias et même la justice. C’est ainsi que Gilles-William Goldnadel, dans un récent article, parlait avec clairvoyance d’une « indulgence judiciaire idéologisée ». En témoigne un édifiant article d’un avocat, rappelant les limites et les usages juridiques de la liberté d’expression en matière de rap, qui constate que la liberté d’expression y connaît « une tolérance élargie ». On y apprend entre autres que la cour d’appel de Rouen considère que le rap est « un genre musical enraciné dans la culture populaire trouvant ses origines dans la misère et la souffrance, le rejet et le ressentiment (…) qui exprime la désolation et le mal de vivre des jeunes en banlieue, leur refus de se résigner face à des situations vécues comme injustes et perçues comme un rejet et de formuler leur aspiration à un mode de vie autre que celui qui les exclut et les marginalise».

Pardonnez-leur, ils savent ce qu’ils font

On découvre ainsi qu’une cour d’appel, avec une morgue et une hauteur d’une condescendance extrême, s’autorise à des jugements esthétiques, historiques, sociologiques et culturels sur lesquels elle se fonde pour dire le droit. Il en ressort une essentialisation radicale de la banlieue qui semble indiquer qu’une origine et un mode d’expression ouvrent des droits à l’appel à la haine et au meurtre. En effet, ce même jugement conclut, fort hypocritement, que les seules paroles ne suffisent pas à faire « présumer chez l’auteur de la chanson et ses interprètes une volonté de créer dans le public un état d’esprit favorable à la réalisation d’une atteinte volontaire à la vie ou à l’intégrité physique d’autrui ». En français non jargonnant, cela signifie qu’on décide de faire semblant de ne pas entendre la réalité des intentions qui s’expriment dans le rap. Comme s’il ne s’agissait que d’un jeu esthétique sans effet social — ce qui est pourtant contradictoire avec le constat d’une origine sociale vivant dans « le ressentiment ». Sans parler de la réalité émeutière des banlieues, qui semble montrer de manière relativement évidente un état d’esprit favorable à la réalisation de cette fameuse atteinte volontaire à tout ce qui passe à portée de cocktail Molotov.

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Le pouvoir de promulgation, de définition et de dénomination de la justice s’accompagne d’une valeur jurisprudentielle dont les effets sont durables. Ils incarnent en effet ce qui devient une norme juridique et, partant, culturelle. À partir du moment où on sait qu’on ne sera pas condamné pour certains faits, on peut les reproduire en se fondant sur cette jurisprudence.

Dans ce genre de jugement, il est donc considéré comme définitoire que le rap exprime une forme de haine et, par conséquent — et c’est ce lien logique qui relève du parti pris — qu’il doit être exempté de sanctions pour ses propos, y compris quand ils relèvent de l’incitation à la haine, au désordre public, à la violence, au meurtre, etc.

Le mot « poésie » excuse tout

C’est une position qui peut se défendre dans la perspective d’une liberté d’expression conçue avec une latitude extensive. Le problème est dans le deux-poids, deux mesures. Un non rappeur se verra harcelé pour des propos beaucoup moins virulents. L’exemple type étant celui de Georges Bensoussan, accusé d’incitation à la haine pour avoir dénoncé l’antisémitisme musulman. Ne comptons plus les procès similaires qui pleuvent sur Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, etc. qui tendent à criminaliser des opinions.

Selon son origine, selon son type de discours, on sera ou non poursuivi et, éventuellement, condamné. Ce contraste entre ce que l’on tolère chez l’un et pas chez l’autre est constitutif d’un arbitraire de la loi. Cela signifie que la justice exprime des préférences idéologiques et politiques : le citoyen constate, de manière aveuglante, une injustice concernant l’exercice de la liberté d’expression.

On a dès lors l’impression que le mot « poésie » excuse tout : si c’est de l’art, c’est permis. Cette exception est étrange : on peut donc exprimer ce que l’on veut si c’est sur une trame rythmique, si l’on met quelques rimes, ou que l’on se déhanche avec une casquette à l’envers. Le contenu discursif devient acceptable socialement, même s’il s’agit d’appel au meurtre. Pour des propos nettement moins incendiaires, le citoyen qui ne slamme pas risque la poursuite. Il suffirait donc de chantonner ou d’habiter Saint-Denis pour que la loi s’applique différemment.

Le jazz, l’anti-rap

Contrairement aux apparences, ce raisonnement qui se veut rempli de bienveillance ne repose pas sur les spécificités de la musique du rap. Il se fonde en effet uniquement sur une origine sociale présumée, c’est-à-dire essentialisée, caricaturée (l’auteur de ces lignes n’est pas moins originaire de banlieue que les rappeurs, mais étant universitaire, je doute que la mansuétude juridique s’applique à mon cas si je venais à slammer des insanités…). L’arrêt que nous avons cité considère qu’une origine sociale peut impliquer une application de la loi différenciée : c’est une indulgence qui confine à la ségrégation car cette pratique fonde une inégalité de traitement. Le raisonnement de la cour d’appel de Rouen est de nature socio-esthétique et non juridique. Il consiste en une interprétation tendancieuse des faits sociaux qui ressemble à une excuse et non à une appréciation objective.

À titre de comparaison historique, le jazz nous fournit un exemple de discours radicalement différent. La ségrégation raciale affectant la communauté afro-américaine (principale mais non seule actrice du développement du jazz) fut d’une dureté sans commune mesure avec les simples inégalités sociales. Pourtant, le jazz n’a jamais cédé à un discours de violence ou de haine. L’élévation artistique, politique et spirituelle, l’humour et la créativité ont été les armes d’une communauté éprouvée par sa situation sociale pour la transformer. Comme l’a rappelé le saxophoniste Johnny Griffin, « Jazz is the music of people who have chosen to feel good inspite of the conditions » (« Le jazz, c’est la musique de ceux qui ont décidé de ne pas se laisser abattre par leur situation »).

Le jazz, critique et revendique sans jamais pleurnicher

Critiquant la célébration de la violence, de la misogynie et de la falsification historique, le trompettiste Wynton Marsalis (qui s’est beaucoup exprimé sur la nocivité du rap) écrit ainsi un superbe « Love and Broken Hearts » (2007, From the Plantation to the Penitentiary) qui assimile la rhétorique du rap à une parodie de négritude :

“All you con men can hang up your scheme

Pimps and hustlers put up the Vaseline.

I ain’t your bitch I ain’t your ho.

And public niggerin’ has got to go.

Oh safari seekers and thug life coons.

You modern day minstrels and your Songless tunes.

Don’t take me down your memory lane

I got my own memories just the same…”

Le discours du jazz, critique et revendicateur mais créatif et jamais pleurnichard, provient d’une « culture populaire » qui n’a jamais causé de ressentiment agressif. S’il fallait comparer avec les créateurs du jazz, la situation sociale des rappeurs en France est assez éloignée. Ces derniers profitent, au même titre que n’importe quel citoyen, d’un système de protection, d’aide sociale et de scolarisation gratuite dont la communauté afro-américaine n’a jamais bénéficié avant les années 1960.

L’exception bienveillante

Pourtant, cette communauté en a tiré la force de créer le jazz, forme artistique d’une ampleur formidable. Le rap en est le descendant abâtardi, idéologisé, appauvri. Aux Etats-Unis, le jazz a été le moteur du changement social en procurant une parole publique, une dignité artistique et une visibilité sociale qui ont permis aux Afro-Américains de prendre une place qui n’avait rien d’acquis. Si le jazz s’est universalisé et n’est pas resté un folklore fermé à ceux qui n’appartenaient pas à sa communauté d’origine, c’est précisément parce que le jazz (dont les racines sont multiples) n’a jamais montré de haine ou revendiqué d’identité close. Il est vrai que la communauté afro-américaine, jusqu’à récemment, s’est massivement assise sur des références bibliques et toraïques.

Le rap, à cet égard, est d’une pauvreté de discours qui s’auto-caricature dans une posture qui est celle de la minstrelsy (les minstrel shows sont les spectacles du XIXe siècle où les noirs « jouaient aux noirs » avec grosses lèvres rouges et queue de pie). C’est ce que Wynton Marsalis appelle « the ever fonky low down », c’est-à-dire la revendication d’un abaissement auto-parodique. C’est d’autant plus ridicule quand on vit en France dans une société qui n’a pas la même histoire que celle où est né le rap.

L’idéologie victimaire des intellectuels et magistrats qui s’exprime avec un dédain paternaliste en commentant le rap oublie au passage que tous les soi-disant opprimés ne sont pas nécessairement des violents en puissance qu’il faudrait excuser par une auto-flagellation complaisante. Le jazz, en tant qu’expression collective, n’a jamais tenu de discours destructeur ou meurtrier. Le rap, visiblement, relève d’une autre logique, celle du confort victimaire comme fondement du succès commercial, de la célébration médiatique, de l’immunité légale et de la sanctuarisation idéologique. Traitement de faveur qui n’est pas sans une certaine condescendance néo-coloniale, comme si une exception bienveillante devait s’exercer sur une population d’avance considérée comme irresponsable. A moins qu’il ne s’agisse que d’une fascination exotique des juges pour l’encanaillement socio-musical…

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