Détail de L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.

« Une et indivisible. » Comme les maillons d’une chaîne. Comme la promesse d’un roc qu’une femme avait choisi d’étudier. C’est au moins ce qu’espérait Virginie Chaillou-Atrous ; écrire l’histoire d’une France détachée du continent. Spécialiste de l’engagisme, forme de salariat contraint imposé à des travailleurs immigrés, qui s’est substitué à l’esclavage à la Réunion à partir de 1848, l’enseignante française est en passe d’être nommée, en 2015, maître de conférence à l’université de l’île. Très loin de se douter qu’un an et demi plus tard… elle n’y aura toujours pas mis les pieds. La jeune femme y est persona non grata. Son premier crime : venir de Nantes, champion français des ports négriers.

Tout commence en juillet 2014 : Sudel Fuma, la figure locale ès histoire de l’esclavage, décède en mer dans des conditions fumeuses. Son poste est libre, il faut un remplaçant. Comme il se doit, le processus de recrutement est lancé. Et la fiche de poste publiée : « Histoire de l’esclavage et de l’engagisme dans les colonies du sud-ouest de l’océan Indien au xixe siècle. » « Le sujet de ma thèse ! » s’emballe la grande brune de 37 ans qui, bien sûr, s’empresse de postuler. À raison : après entretiens et concours, son nom pointe en haut du classement. Mais patatras : Prosper Eve, le président du comité de recrutement, refuse ce choix. « Avec la mort de son ami, il devient le seul spécialiste créole sur place, nous fait remarquer Virginie. Lui ne veut personne à ce poste et n’a pas réussi à placer son candidat. » Insatisfait, Prosper Eve fait donc capoter le concours…

Une opposition très républicaine…

Et le temps passe : un mois… six mois… un an ! Début 2016, le poste est finalement re-proposé. Mais là, bis repetita : Virginie re-postule ; Prosper Eve sonne son glas. Entouré de trois de ses collègues, l’influent professeur, qui n’est plus responsable du recrutement, décide de snober le comité. Au motif que des candidats réunionnais auraient été écartés de la liste des postulants. Un candidat réunionnais, il y en a pourtant bien un : Albert Jauze, 59 ans, agrégé à l’ancienneté. Le vote finit par avoir lieu, Virginie l’emporte encore. Mais Albert Jauze finit second. Et ça, le Crefom ne l’accepte pas.

Le Crefom, créé en 2014, c’est le Conseil représentatif des Français de l’Outre-mer. Une asso’ régionaliste qui ne s’assume pas, qui parle « valeurs du vivre-ensemble » quand elle pense « d’abord les nôtres ». Son « bureau » regroupe deux sénateurs, une députée, plusieurs acteurs et… une ministre : son ancienne vice-présidente, Ericka Bareigts, est chargée des Outre-mer depuis qu’elle a coulé, en moins de six mois, son secrétariat d’État – REP « l’Égalité réelle ». Un parterre très républicain convoqué par Prosper Eve pour dénoncer… « le recrutement d’une candidate originaire de Nantes ». La décision n’est pas encore officialisée que le mot d’ordre est passé : il faut chasser « la Nantaise ».

En bon mouvement politique, le Crefom, d’abord, n’attaque pas frontalement : il se défend de tout « localisme », dénonce un simple vice de procédure. Mais, le lendemain de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il fustige, dans une lettre, « cette nomination » qui serait « perçue comme une véritable insulte à la mémoire de l’historien disparu ». Voire pire pour son délégué régional : comme « une provocation à l’adresse de la population locale ».

Une responsable associative: « Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner »

La population locale ? Au moins sa fraction identitaire. Grâce à elle, les choses deviennent plus claires : « nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que ce soit un autre candidat qu’un Réunionnais qui ait ce poste. Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner. » C’est Ghislaine Bessière – de l’association Rasine Kaf dont le but assumé est de « revaloriser la place des Kaf dans la société réunionnaise » – qui s’étouffe de la sorte. Les « Kaf » ? En gros les Noirs, les descendants d’Africains. « Comment des intellectuels n’ont-ils pas vu l’outrage, le crachat à la figure [qu’est la nomination d’une métropolitaine] ? » embraye un autre militant, le journaliste Vincent Fontano. « Et ce n’est pas de n’importe quelle ville, mais de Nantes, port négrier, que l’on veut écrire l’histoire de l’esclavage à