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Panthéon: Maurice Genevoix occulte tous ceux de 14

Sa panthéonisation ne doit pas faire oublier les autres grands écrivains de la Grande guerre

Panthéon: Maurice Genevoix occulte tous ceux de 14
Maurice Genevoix, 1979. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30061904_000002.

Sa panthéonisation méritée ne doit pas faire oublier les autres grands écrivains de la Grande guerre : Barbusse, Cendrars, Montherlant …et Céline.


Alors comme ça, le nouveau monde et son chef de file, un comptable, comme eût dit François Mitterrand, va faire entrer au Panthéon, pour célébrer la boucherie monstrueuse de 14-18, un certain Maurice Genevoix, écrivain régionaliste, complètement oublié aujourd’hui. Enfin sauf des profs de collège qui doivent se farcir une dictée de brevet de temps à autre, extraite de Raboliot ou, pire, La boîte à pêche. On fait connaissance avec la nature, le garde champêtre, le braconnier, le gendarme Bourrel, etc. N’en jetez plus, la mâchoire se décroche déjà. Bien sûr, il y a Ceux de 14, récit de guerre. Et là, hop, direct, c’est le Panthéon austère. Lire à haute voix ce texte est édifiant. Ou les autres, tous les autres. Très XIXe siècle dans le vocabulaire et la lenteur.  Voici, au hasard : « Lire sur la feuille morte, dans la coulée de la glaise, sur la grève du ru forestier. » Les deux pieds dans l’ancien monde, immédiatement. Décidément, on n’en sort pas. La France regarde derrière. Jamais en avant. Comme l’a écrit Philippe Sollers : « Genevoix, non, ça ne mérite pas une balle dans la tête. »

Décrire le monde dantesque des tranchées

Ils sont nombreux les écrivains de la Grande Guerre, revenus blessés, défigurés, handicapés, meurtris à tout jamais, mais le style fortifié par la poudre, l’acier des obus, le sang des camarades, les saloperies des gradés, de l’état-major surtout. Un style qui sent la tripe et la peur, la sale peur qui fait hurler comme un damné. Inutile de les citer tous. Ça serait fastidieux, longuet, l’époque est à l’excitation généralisée, au plus-que-présent, il convient d’être concis, alors j’annonce : Henri Barbusse pour Le Feu ; Henry de Montherlant pour Le Songe ; Blaise Cendrars pour La main coupée. Tout y est pour décrire ce monde danstesque. Survie qui tient à une seconde ou quelques centimètres,  corps en souffrance, bientôt démembrés, fosse commune grouillante, cris de moribonds sous les cadavres tièdes, visages maculés de boue et d’excréments, descriptions comme une caméra qui filme sans relâche.

Puissance métaphorique de Cendrars, le manchot des lettres françaises, pour évoquer la perte de son bras droit, « planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine et dont la tige sanglante se balançait doucement avant de tenir son équilibre. » Et un peu plus loin : « Des mouches bleues vinrent se poser sur cette main. » Cendrars qui dénonce également, et c’est une nouveauté, le cruauté des chirurgiens opérant les blessés, les déjà gueules cassées, les agonisants.

Bardamu, mutilé définitif

Et puis, bien sûr, pas question de passer sous silence Louis-Ferdinand Céline, avec Voyage au bout de la nuit. Descriptions sans appel de l’homme dans la bataille, face à la connerie humaine, sa méchanceté génétique. Il faut le lire, à haute voix. Ou alors écouter celle de Michel Simon, cette voix du peuple, un peu gouailleuse qui sert la langue de l’écrivain, sans jamais se servir, pas dans l’excès, l’emphase, jamais, celle du géant Simon, formée à l’école de Jean Renoir, qui souligne au contraire la dislocation, l’errance, la douleur lancinante au fond des tympans du personnage Bardamu, double de Céline, mutilé définitif.

C’est donc ces auteurs qu’il fallait mettre en avant pour clore cette longue marche mémo machin du Président aux selfies dévastateurs, cette commémoration interminable du centenaire de celle qui aurait dû être « la der des der ». Pourquoi ? Parce que leur style résume toutes les guerres. Céline : « un abattoir international en folie », une « imbécillité infernale », « la fuite en masse, vers le meurtre en commun. » La guerre révèle la nature de l’homme, à quel point il est vachard et vicieux surtout, et pire encore avec « une sale âme héroïque et fainéante ».

Céline, encore : « C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours. » Pas bon quand on cherche des électrices et électeurs en fuite, quand on se prépare à la défaite, au tsunami historique. Bardamu, Blaise, Henri avec un « i » ou un « y », cent fois, mille fois, mais pas le brave Raboliot qui obtint son petit Goncourt, passa par la case Académie française et finit au cimetière chic de Passy.


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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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