La mémoire n’obéit pas aux lois de l’histoire. En trouvant « légitime » d’honorer le Pétain de la Grande guerre, Emmanuel Macron a fauté. 


D’un pacifisme à l’autre. En quelques jours, Emmanuel Macron est passé d’Angela Merkel à Philippe Pétain. Il y a une semaine, il voulait un 11 novembre civil, voué à célébrer l’amitié-franco-allemande et voilà qu’il nous ressort le père de la Collaboration. Lui qui, il y a quelques jours encore, prétendait escamoter le souvenir de l’affrontement militaire, pour ne pas fâcher nos amis allemands avec ces sombres rappels, craint aujourd’hui qu’on efface les faits d’armes du vainqueur de Verdun. Entretemps, le président a sans doute remarqué que, dans les rangs de l’armée, l’idée de démilitariser la mémoire de la guerre n’avait pas le succès escompté. Sans doute a-t-il cru se rattraper avec cet hommage aux maréchaux, y compris au moins sortable d’entre eux. Croire que l’on peut câliner les militaires en honorant (même entre autres) celui qui a trahi la patrie qu’ils servent, c’est au minimum désinvolte et au pire insultant.

Les choix de bois

Ce grand écart prouve bien, si besoin était, que la mémoire n’obéit pas aux lois de l’histoire. L’histoire recherche (avec plus ou moins de bonheur) la vérité. La mémoire choisit, hiérarchise, promeut, sacralise ou oublie. En l’occurrence, elle n’a pas très bien choisi. Depuis qu’a éclaté cette nouvelle affaire Pétain, les défenseurs du président se drapent dans la vérité historique et accusent leurs contradicteurs de céder à l’injonction du politiquement correct. Une belle entourloupe. Nul ne conteste que Pétain fut un des artisans de la drôle de victoire de 1918, ni que c’est ce passé qui lui a permis, en 1940, d’accéder à la direction du pays. S’il y a discussion, c’est en réalité, sur le Pétain de 1940, en particulier depuis qu’Eric Zemmour a remis au goût du jour la thèse du glaive et du bouclier. Du reste, aucune discussion ne devrait être interdite quant à l’histoire et son interprétation. Il n’y a pas d’histoire officielle – fût-elle écrite par Paxton.

Pétain appartient à l’histoire, pas à la mémoire

En revanche, il y a bel et bien une mémoire officielle. Et Emmanuel Macron n’est pas prof d’histoire, il est le médiateur privilégié de cette mémoire. « Le futur n’efface pas le passé », affirme l’historien Michel Goya dans Le Figaro. Personne ne veut effacer le passé. Mais le président ne s’est pas contenté de rappeler factuellement la contribution de Pétain à la Grande guerre, ce qui aurait été parfaitement acceptable, il a déclaré qu’il était légitime de l’honorer. Même si on sait qu’il n’a voulu honorer que le vainqueur de Verdun, cette position est difficilement tenable. Simone Veil serait-elle au Panthéon si elle avait tué ou volé ? Sans doute que non. Une vie humaine ne se découpe pas en tranches aussi aisément. Ajoutons qu’aujourd’hui, n’importe quel grand homme suspecté d’avoir troussé trop de jupons serait décrété inéligible à l’hommage de la nation – à l’exception de Johnny Hallyday, mais lui, c’était un artiste… Philippe Pétain a été condamné à l’indignité nationale et, comme me l’apprend l’excellent Jean-Baptiste Roques, de la web-télé La France libre, la première mesure de ses geôliers, après sa condamnation, a été de le priver de son uniforme. Le 15 août 1945, Philippe Pétain a cessé d’être un soldat. Il appartient à l’histoire de l’armée française – car on ne peut pas réécrire l’histoire – pas à sa mémoire. Il en a été effacé au nom du peuple français. Emmanuel Macron n’a pas le pouvoir de l’y réintégrer.

Les limites de la com’

Macron savait-il que ses propos ne seraient pas disséqués avec minutie mais résumés, rapportés et évidemment déformés pour devenir une sorte de réhabilitation générale ? Autrement dit, voulait-il adresser un clin d’œil au parti zemmourien – non pas que celui-ci soit pétainiste dans l’âme mais parce que beaucoup, en son sein, considèrent que le fait de ne pas partager l’opinion générale au sujet du maréchal (ça il paraît qu’il l’est toujours car maréchal n’est pas un titre militaire) est le comble de l’insolence ? Peut-être a-t-il simplement fait une gaffe. On nous bassine depuis des jours avec son « itinérance mémorielle » – qui a donc inventé un truc aussi ridicule ? On imaginait que des tas de conseillers avaient planché sur le contenu, voire qu’ils s’étaient interrogés sur le traitement à réserver au cas Pétain. Que le président, sur un sujet aussi épineux, se contente d’improviser, c’est un peu fâcheux.

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On l’a abondamment rappelé, Macron n’est pas le premier à vouloir honorer le héros de Verdun – ni à susciter la polémique en le faisant. Rappelons cependant que De Gaulle devait bien faire avec les Français tels qu’ils étaient – vichysso-résistants comme l’a dit un historien. Ceux d’aujourd’hui ont été déniaisés. Il doit bien rester quelques vrais maréchalistes parmi les ex-partisans de l’Algérie française – et c’est peut-être la raison pour laquelle on attend toujours une réaction de Marine Le Pen. Mais pour nombre de lecteurs de Zemmour, comme chez beaucoup de dieudonnistes, agiter le nom de Pétain est d’abord l’une des mille façons d’épater le bourgeois.

« Une cuillère pour Zemmour, une cuillère pour Plenel »

Ce qui rend la bourde d’Emmanuel Macron passablement agaçante, c’est que, jusque-là, il était un anti-pétainiste de choc, qui multipliait les allusions lourdingues sur le retour des années 30, suivez mon regard. Traquant les miasmes des heures les plus sombres chez ses adversaires populistes, il se campait volontiers en Saint Georges terrassant la nouvelle bête immonde. Et il est vraisemblable qu’il recommencera dès que le 11 novembre sera derrière lui et qu’il entrera en campagne pour les européennes. En somme, Macron voit du pétainisme partout, sauf sur la tombe de Pétain. Reste que la magie qui lui a permis de faire passer son incohérence idéologique pour la pratique du consensuel « en même temps » a cessé d’opérer. « Une cuillère pour Zemmour, une cuillère pour Plenel » (ou en l’occurrence pour Raphaël Glucksmann, nouvel espoir de la gauche), ça ne marche pas. Ça veut juste dire que le président nous prend pour des billes.

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