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L’homme Freud et la religion de la psychanalyse

Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme lui consacre une exposition

L’homme Freud et la religion de la psychanalyse
Sigmund Freud pose devant le sculpteur Oscar Nemon;, Vienne, 1931.

Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme propose une exposition entière autour de Sigmund Freud. Si cet illustre athée viennois rejetait rites et croyances religieuses, la pensée et la culture juive ont profondément irrigué la psychanalyse dont il est le père. De Courbet à Kokoschka, le commissaire de l’exposition Jean Clair a habilement regroupé des centaines d’œuvres ayant inspiré la libido sciendi freudienne.


Alors que deux hommes aux mains gantées s’affairent avec mille précautions autour d’une grande caisse en bois, le silence se fait spontanément. Une dizaine de personnes, qui travaillent ce matin-là à l’accrochage de l’exposition « Freud : du regard à l’écoute », qui doit s’ouvrir quelques jours plus tard au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), à Paris, semblent retenir leur souffle, saisies par la même émotion. Tout juste arrivé du musée d’Orsay, L’Origine du monde apparaît, splendide et scandaleuse. Le tableau peint par Gustave Courbet en 1866, que les agents manipulent avec une précision maniaque, pour le présenter à la petite assistance avant de la poser sur les tréteaux prévus à cet effet, fait l’effet d’un coup de poing dans le cœur. L’espace d’un instant, Jean Clair, commissaire de l’exposition, qui a vu et montré les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture mondiale, semble comme retiré en lui-même. « Pour Freud, la vue des organes génitaux n’éveille pas d’émotion esthétique, car cette dernière naît précisément d’un détournement de la pulsion sexuelle vers d’autres buts », écrit Philippe Comar, le directeur des Beaux-Arts, qui est, avec la neurobiologiste Laura Bossi, l’un des deux conseillers scientifiques de Jean Clair dans le riche catalogue. « En somme, représentation des organes génitaux et œuvre d’art sont incompatibles », avance encore Comar, tout en concédant que le tableau de Courbet est un cas limite. On est enclin à penser que, sur ce point, lui et Freud se trompent. Car à regarder ce sexe sans visage, qui parle sans mots de vie et de mort, on ressent un plaisir singulier, peut-être parce qu’il est teinté d’effroi. Et, alors qu’on n’arrive pas à lâcher le tableau du regard, on comprend pourquoi il devait être caché. Jean Clair a d’ailleurs voulu qu’il soit exposé, non pas en majesté dans la plus grande salle, mais dans un recoin presque obscur qui lui sied peut-être mieux que les fastes d’Orsay. Il a aussi tenu à ce qu’il soit accompagné du panneau que Lacan, l’un de ses propriétaires, avait fait réaliser par André Masson pour le protéger des regards ou peut-être pour protéger les regards de lui, ainsi qu’une photo de l’ensemble. C’est donc une occasion unique de découvrir le dispositif de camouflage imaginé par le psychanalyste.

L’origine d’un monde

Il est sans doute inutile d’expliquer pourquoi L’Origine du monde figure dans une exposition consacrée au père de la psychanalyse, nul n’ignorant la centralité de la sexualité dans cette « maladie à vocation universelle dont elle se prétend le remède », selon un mot de Karl Kraus cité par Jean Clair dans le superbe catalogue. Un demi-siècle après Courbet, Egon Schiele ou Oskar Kokoschka (dont plusieurs œuvres sont exposées) rendront un visage à la sexualité féminine, mais un visage tourmenté, voire morbide, traversé par la folie.

On ne s’étonne pas non plus de trouver Jean Clair aux commandes de cet ambitieux projet quand on se rappelle sa géniale exposition « Vienne1880-1938 : l’apocalypse joyeuse » et qu’on connaît son intérêt pour le monde qui a engendré les pires tragédies et d’immenses génies. La ville natale d’Hitler n’était-elle pas alors, toujours selon Karl Kraus, « un laboratoire de la fin du monde » ? On n’a pas non plus oublié la merveilleuse « Mélancolie » et sa foisonnante exploration de l’iconographie de la folie et de son traitement, présentée au Grand Palais en 1986. Si on ajoute que l’historien d’art a noué avec la psychanalyse un long compagnonnage (qu’il a déjà évoqué dans ses écrits), on comprend qu’il était évidemment le meilleur pour imaginer une exposition sur le savant qui a fondé une « médecine de l’âme ».

Il faut en revanche répondre à la question qui vient automatiquement à l’esprit au sujet du projet lui-même. Pourquoi le Musée d’art et d’histoire du judaïsme a-t-il choisi de célébrer son vingtième anniversaire en honorant Freud et son œuvre ? N’était-ce pas une façon d’annexer cet incroyant, qui s’employait à démentir que la psychanalyse fût une « science juive », à une religion qui l’indifférait ? L’exposition rappelle cette déclaration du Viennois : « Je suis un juif athée. » « Mais dans “je suis un juif athée”, il y a “je suis un juif” », souligne Paul Salmona, le disert et affable directeur du MAHJ. « La mission du musée, poursuit-il, est de montrer comment les pensées et les cultures juives irriguent depuis des siècles la vie de la cité. La psychanalyse émerge dans un monde où les juifs jouent un grand rôle tout en restant attachés à leur culture. Freud lui-même, s’il rejetait les rites et les croyances, se disait très attaché à son identité juive. » Comme il le dira dans la préface de Totem et Tabou, quand on a renoncé à la tradition, il reste l’essentiel.

De l’image au verbe

L’exposition retrace donc l’itinéraire intellectuel de Sigmund Freud, ce chemin qui le mènera, comme le rappelle le titre choisi par Jean Clair et Paul Salmona, de l’image au verbe, du regard à l’écoute. Beaucoup de pièces appartenant à sa collection d’antiques (il en possédait plus de 3 000) témoignent en effet de sa fascination pour les images et les objets porteurs des mythes ancestraux de l’humanité, dont la psychanalyse s’emploiera à repérer l’affolante permanence à travers les âges. Freud affectionne particulièrement les statuettes égyptiennes qui, selon Philippe Comar sont « une métaphore de la névrose dont il faut se libérer ».

Le visiteur sera plongé dans l’effervescence scientifique et médicale d’une époque qui se passionne pour la folie, surtout féminine. En 1886, Freud est à Paris, pour étudier les méthodes de Charcot, alors une célébrité, dans le traitement de l’hystérie. On verra au MAHJ Une leçon clinique à la Salpêtrière, tableau d’André Brouillet de 1887 qui représente Charcot en train de se livrer à une expérience sur sa patiente vedette placée sous hypnose. L’hystérie est à la mode et elle est très théâtralisée, explique Philippe Comar : « Pendant toute la deuxième moitié du xixe siècle, l’hystérie devient un topos que l’on retrouve dans toute l’iconographie. » Les corps en transe des Fascinées de la charité, de Georges Moreau de Tours, semblent avoir leur vie et leur langage propres, échappant à toute volonté humaine.  Freud, qui a été très impressionné par Charcot, accrochera une reproduction du tableau de Brouillet dans son cabinet. Cependant, il subodore que Charcot se trompe en croyant trouver des réponses dans le comportement des patientes, parce que l’expérience elle-même affecte ces comportements. « Il comprend que, plus on les regarde, plus on affecte la maladie, explique Philippe Comar. Il décide de leur tourner le dos et de les écouter. » C’est donc sans doute à Paris, quelque part entre la Salpêtrière et le Louvre, où le Viennois se rendait assidûment, qu’est née l’idée de libérer la parole par l’écoute psychanalytique.

Copernic, Darwin, Freud

Mais Freud savait qu’il accomplissait plus que cela, qu’il était celui qui, après Copernic et Darwin, dont on peut admirer les portraits au MAHJ, devait infliger à l’humanité une troisième humiliation. Après avoir appris qu’il n’était pas le centre du monde et qu’il n’était pas un enfant des dieux, l’homme devait se résoudre à n’être même pas le maître de lui-même, jouet de forces obscures échappant à sa conscience. À moins de se soigner par la parole. « Freud avance une idée qui fera son chemin, observe Jean Clair : la déraison parle, elle aussi. […] Si l’homme n’est pas maître dans sa propre maison […], une même énergie l’anime, un Éros que Freud appelle la libido, capable de réparer son narcissisme humilié, et de donner sens à ce qui ne semble pas en avoir. » C’est assurément une telle libido de savoir et de transmettre, qui a permis à l’équipe réunie par Jean Clair et Paul Salmona de réaliser ce tour de force : montrer par l’image la puissance du verbe.

« Sigmund Freud : du regard à l’écoute », Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris 3e. Tél. : 01 53 01 86 53. Horaires : du mar. au ven. de 11 h à 18 h, sam. et dim. de 10 h à 18 h. Jusqu’au 10 fév.

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Novembre 2018 - Causeur #62

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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