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A Sarcelles, les séfarades parlent fort, mangent bien et aiment leur maman

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Dans un épisode fort sympathique de la série documentaire « Les Paris du globe-cooker », nous découvrons la communauté juive séfarade de Sarcelles. Entre deux spécialités culinaires, les gros poncifs sont au menu. Les mères juives? Des mamans “à part”. Les séfarades? Ils font un peu trop de bruit! Les ashkénazes? Une cuisine bien fade… Après avoir regardé ce joli tableau, j’ai quand même voulu en savoir un peu plus sur le sort réel de cette ville qui a connu en 2014 un véritable point de rupture avec des violences alarmantes, loin du « vivre-ensemble » présenté.


A la faveur de la trêve estivale, Canal+ a rediffusé le 25 juillet un épisode de la série culinaire « Les Paris du globe-cooker ».  Il s’agit d’aller à la rencontre des saveurs du monde dans la capitale. Dans cet épisode, le cuistot Fred Chesneau nous emmène donc à Sarcelles, à la découverte de la cuisine séfarade. 

Sarcelles, la « petite Jérusalem » comme l’appellent les médias, est une ville cosmopolite du Val d’Oise qui compte entre 12000 et 15000 juifs, lesquels célèbrent Pourim en ce jour de février 2018. Le « carnaval juif » commémore la délivrance miraculeuse du peuple hébreu qui échappa au massacre planifié par le sultan perse Haman.

A lire: Juifs de banlieue: la fuite vers l’ouest

Nous commençons le périple dans le RER où Fred Chesneau donne le ton en expliquant la différence entre séfarades et ashkénazes. Le judaïsme pour les nuls! Il déambule dans la ville, s’arrête dans un supermarché casher. Il précise durant cette visite que vraiment, tous les produits y sont effectivement casher! Ensuite, il s’arrête à la synagogue en précisant bien qu’il ne faut pas parler pendant la cérémonie. Fred Chesneau nous prend-il pour des imbéciles? Pendant tout le reportage, il va dérouler les clichés : les séfarades parlent fort,  mangent bien et aiment leur maman. 

J’irai manger chez vous

Il va surtout nous décrire Sarcelles – cette ville qui a connu des évènements traumatisants pour la communauté juive –  comme un eldorado du vivre ensemble. Les personnes interviewées vont d’ailleurs abonder dans son sens, en dégustant des grillades pantagruéliques chez Inoun le « roi de la grillade. » Il fait dire à ses convives : « On vit tous bien ensemble, chrétiens, juifs, musulmans. » Il va même jusqu’à se tromper de prénom et appeler Mohamed un des cuisiniers… Lapsus ? Faut quand même pas pousser: le cuisto précise rapidement qu’il répond en fait au très hébraïque prénom de Menahem. 

A lire aussi: Le jour où on m’a demandé d’épeler « Robert »

Nous finissons la soirée chez Anouchka, mama juive moderne et un peu forte en gueule. Elle trouve que la femme n’a pas assez de place dans le judaïsme. Anouchka a grandi en Afrique et estime que les communautés sarcelloises ne se mélangent pas assez. Anouchka a, je vous le donne en mille, une amie musulmane qui est conviée au festin. 

Et la soirée se déroule entre « lehaïm » (santé !) tonitruants et conviviaux et petites blagues sur la cuisine ashkénaze qui, comme chacun sait, est terriblement fade. Très bien, j’ai eu envie de sortir de table et d’écouter un autre son de cloche.

La vie rêvée des juifs à Sarcelles. Mais qu’en est-il de la réalité ? 

Jonathan, 37 ans est né et vit toujours à Sarcelles. Il n’a qu’une idée: en partir. Je lui ai demandé pourquoi. « Maintenant quand tu es juif à Sarcelles, tu te sens visé, pas tranquille… Pourtant je ne porte pas la kippa ». La majorité de ses amis d’enfance ont quitté Sarcelles. Pas seulement à cause de l’antisémitisme, mais aussi parce que Sarcelles c’est un peu « le 93 des feujs » : un juif de Sarcelles est ostracisé même au sein de la communauté. L’ambiance s’est également détériorée: des quartiers autrefois tranquilles connaissent désormais des descentes de police régulières. « Bien sûr Sarcelles ça reste la banlieue, il y a toujours des bandes et du deal, mais là… enfin il y a plus en plus de populations noires et maghrébines » affirme-t-il un peu gêné. Les lieux de cultes et les écoles communautaires sont également étroitement surveillés. Comme un air de Liban.

A lire sur le Figaro: Elisabeth Lévy : «La lutte contre l’antisémitisme n’est pas un combat pour les juifs mais pour la France»

Juillet 2014 reste une date de sinistre mémoire, un point de rupture. Des manifestations pro-palestiennes avaient donné lieu à un mini pogrom, avec scènes de violence et commerces juifs attaqués. Jonathan, qui n’a jamais songé à faire son alya[tooltips content= »Acte d’immigration en Terre d’Israël pour un Juif ndlr »]1[/tooltips], y a alors songé. De nombreuses familles ont sauté le pas. Dans cette atmosphère tendue, qu’en est-il de la municipalité ? 

Une mairie regardée de près

Sarcelles est traditionnellement une ville PS, Strauss Kahn y régna longtemps, d’abord adjoint puis maire, lui succéda François Pupponi, très apprécié de la communauté juive, beaucoup moins de la communauté musulmane où il se murmure qu’il serait « vendu aux juifs ». Après le départ de ce dernier en août 2017 pour cause de non cumul des mandats, trois maires se sont succédés en 18 mois: Nicolas Maccioni (PS), Annie Péronnet (PC), et enfin Patrick Haddad (PS), en poste depuis décembre 2018.  La situation est donc instable et Haddad est critiqué au sein des socialistes, même s’il a annoncé sa candidature pour 2020.

Relire: Causeur #62, Islamisation: Le Monde découvre la lune!

Plus inquiétant, l’ombre de l’islam politique plane sur la mairie de Sarcelles en 2020. Samy Debah, fondateur du CCIF ne s’est-il pas retrouvé au 2ème tour des dernières législatives dans la 8ème circonscription du Val d’Oise face à Pupponi? J’ai demandé à Jonathan si un maire musulman à Sarcelles serait envisageable : « Je ne sais pas. En tout cas ce serait compliqué pour la communauté juive, nous serions dans l’oeil du cyclone. »

On peut éviter le duo Depardieu-Houellebecq au cinéma


Thalasso, de Guillaume Nicloux. Sortie le 21 août. Notre critique.


 

 

Forfait en récidive : le duo Nicloux-Houellebecq se reforme au cinéma après un premier essai télévisuel en 2014, L’Enlèvement de Michel Houellebecq. Adepte de la surenchère, le cinéaste adjoint cette fois au romancier la présence de Depardieu. De quoi affoler un peu plus le bruit médiatique. Surtout quand on sait que l’improbable rencontre se fait dans un centre de thalasso. Visuellement, cela donne un écrivain-crevette face à un acteur-mastodonte. Et après ? Rien ou si peu. Une pauvre réflexion sur la religion ou la mort par-ci, une dénonciation vertueuse mais convenue de la société du tout bien-être insidieusement carcéral par-là, quelques noms lâchés comme celui de Finkielkraut. Et beaucoup, beaucoup trop de complaisance pour cette affiche pour laquelle un court métrage décalé aurait amplement suffi. On se désole un peu de ce cinéma à la va-commeje-te-pousse qui ne repose que sur un petit coup médiatique sans lendemain ni signification réelle. Au fond, et comme pour le premier volet, la télé aurait été un canal de diffusion bien suffisant.

L’après El Chapo n’est pas rose

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Le Mexique ne s’en sort plus avec la corruption et le trafic de drogue. L’arrestation du redoutable Joaquin Guzman est même regrettée par toute une population partisane du richissime narcotrafiquant écroué.


Généralement connu sous le surnom de Chapo, Joaquin Guzman fut l’un des plus importants barons de la drogue de ces dernières années, véritable Pablo Escobar mexicain dont la quête de reconnaissance aura causé la chute. Toutefois, s’il est légitime que les autorités nord-américaines et mexicaines se soient respectivement félicitées de son arrestation en 2016 ainsi que de sa condamnation à perpétuité mercredi 17 juillet 2019, ces évènements ont provoqué des conséquences aussi méconnues que surprenantes.

Un soulagement pour certains…

Trafiquant de drogue disposant d’une fortune estimée à douze milliards de dollars, responsable de l’homicide de près de 3000 personnes selon ses dires ou encore, soupçonné de corruption envers l’ex-président du Mexique Enrique Peña Nieto, les motifs ne manquaient pas pour souhaiter l’arrestation du Chapo, d’autant plus que la discipline était en passe de devenir le sport national, il aura fallu réitérer l’opération trois fois pour parvenir à le faire enfermer dans la prison de haute sécurité ADX à Florence (USA) étant donné que celui-ci a toujours trouvé le moyen de s’évader.

Toutefois, si sa peine de prison à perpétuité est légitime au vu de l’ensemble de son œuvre, celle-ci est loin d’avoir réjoui tout le monde, car Joaquin Guzman dispose de partisans toujours disposés à louer ses bonnes actions.


… un vide dans le cœur des autres


Pour comprendre l’image du trafiquant au sein d’une partie de la population mexicaine, il suffit d’observer le témoignage des habitants de sa région d’origine, qui ne tarissent pas d’éloges le concernant. Bienfaiteur local, il est décrit par ceux l’ayant rencontré comme quelqu’un d’humble, de sympathique, voire de généreux, quiconque ne le connaissant pas pourrait croire qu’il s’agit d’un simple homme d’affaire, mécène à ses heures perdues, car celui-ci aurait fait construire des églises, des écoles, des routes, payés des opérations chirurgicales à ceux n’en ayant pas les moyens…

D’autres le voient plutôt comme un entrepreneur local, qui a le mérite de créer des emplois, en particulier dans le secteur du bâtiment, car il faut bien construire des tombes dignes des narcotrafiquants de Sinaloa, qui ont généralement l’apparence de pavillons, avec climatisation et alarme.

Bien entendu, une part importante des habitants de l’État de Sinaloa garde le silence par peur de représailles, mais qu’importe, quitte à ce qu’il y ait un cartel, autant qu’il s’agisse de celui de Joaquin Guzman, les autres étant « nettement plus violents ».

Enfin, tous ceux ayant été convaincus par la bonté du Robin des Bois local sont libres d’acquérir un souvenir à son effigie: T-shirt arborant le visage du trafiquant, figurines, ou encore, casquettes « El Chapo » avec son numéro d’écrou. Toutefois, ne jugeons pas les commerçants locaux, ceux-ci s’inspirent uniquement de ce qui se fait à plus grande échelle : le baron de la drogue dispose de sa propre marque de luxe, gérée par sa fille, intitulée « Chapo 701 ».

Pas d’inquiétudes, les affaires vont bien

Bon nombre d’observateurs commettent l’erreur de considérer l’arrestation du Chapo comme un coup dur dont les narcotrafiquants ne parviendront pas à se relever, imaginant les cartels comme des multinationales nécessairement désorganisées et au bord de la faillite en l’absence d’un PDG en mesure de les diriger. La première idée est relativement vraie et contrairement aux apparences, ne représente pas une bonne nouvelle, quant à la seconde, elle est totalement fausse.

L’arrestation de Joaquin Guzman a eu pour effets de provoquer une guerre de succession au sein du cartel dont les civils furent régulièrement les victimes collatérales, comme en témoigne le nombre d’homicides en constante hausse au Mexique durant ces dernières années.

D’autre part, si les problèmes internes semblent avoir reculé au cours de ces derniers mois, l’explication est simple, le cartel s’est trouvé un nouveau leader en la personne d’Ismael Zambada, dit « El Mayo », lequel serait soutenu par Ivan et Alfredo Guzman, fils du Chapo, en d’autres termes, il semblerait que les solutions n’aient pas manqué pour maintenir à flot un cartel dont les revenus annuels sont estimés à 3 milliards de dollars.

La seule question reste de savoir si le nouveau président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, sera plus efficace que ses prédécesseurs quant à la lutte contre le narcotrafic.

Jean-Pierre Marielle, héros des Trente glorieuses

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Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle, récemment disparu (6/8).


La France de ces années-là engrangeait les bénéfices des restructurations d’après-guerre. Nous lancions des travaux, nous fabriquions même des automobiles de luxe motorisées par des V6 gloutons, nous rêvions à la machine à laver pour tous et au dancing du vendredi soir, à la maison individuelle et aux vacances au Crotoy, les blouses vichy et les déshabillés en organdi, le fromage de tête et la gymnastique chinoise, la frivolité dans la sécurité en somme, les classes moyennes supérieures s’engraissaient sans penser à mal, sans craindre les revirements économiques. La petite bourgeoisie se pâmait.

Il nous indiquait le sens de l’Histoire

Les personnages de Marielle croyaient en cet avenir radieux, ils étaient des consommateurs zélés, des artisans sur le chemin de la réussite, des dentistes promoteurs immobiliers, des cadres dynamiques qui adhèrent sincèrement aux vertus du marché faute de mieux, faute d’alternative crédible. Cette France sur le point de verser dans une face plus sombre, Marielle lui faisait lustrer l’hexagone, lui polir le minou, il en extrayait des perles d’innocence. Là où d’autres acteurs cabotinaient à tout-va, surjouant les possédés et les illuminés, l’acteur apportait sa touche dramatique essentielle. Nous souffrions avec ces héros de pellicule malgré les fanfaronnades et les déconnades. Dans cette dimension exagérément foutraque de la vie quotidienne, la copulation et le désarroi se livraient une bataille des nerfs. Marielle se posait en vigie des catastrophes à venir.

Par son audace, son style abusif et cataclysmique, il nous indiquait le sens de l’Histoire. Nous nous marrions abondamment et cependant, nous ne pouvions ôter cette amertume de notre tête, après l’avoir vu si brillant à l’écran, nous étions des enfants encore plus tristes. Nous étions souvent désabusés quelques minutes plus tard, le contre-coup de l’outrecuidance, le « Bad trip » nous guettait. Marielle croquait une pomme déjà pourrie. Il dénonçait, à sa façon rigolarde et impertinente, les méthodes managériales qui dicteraient bientôt leurs règles dans les entreprises et les gouvernements. Il fut le premier à nous alerter sur la sauvagerie ambiante des organigrammes, sur la veulerie des collaborateurs, l’âpreté au gain qui pousse à la folie des bureaux, Marielle fut plus efficace que toutes les sociologies réparatives et les syndicalismes victimaires sur cette société à plusieurs vitesses, à l’injustice tellement intrusive.

La France ruisselait sur son crâne chauve

Au contraire de tous ces alarmistes patentés, il nous prédisait les défigurations du monde occidental sur le ton du délirium tremens et de la levrette acrobatique. Il était indissociable de notre patrimoine vivant, la France ruisselait sur son crâne chauve. Chez lui, des mouvements contradictoires s’actionnaient pour aboutir à cette personnalité sensible et rococo. Il était de ces acteurs qui mettent la langue dans la bouche pour fermenter la vie, il ne restait jamais à quai, même dans l’échec, il exultait de témérité et d’insolence. On ne dira jamais assez combien cette attitude bravache, ridicule et puissamment comique, diffusait sur nous, spectateurs hagards, des bourrasques de poésie, des secousses frénétiques. Il secouait notre mythomanie par des sorties mémorables. « Dans les affaires, l’important c’est non seulement de connaître la limite de la légalité mais le coefficient d’élasticité de cette limite » ; « Une nympho dans un commando ? …C’est génial ! » ou l’inusable « Dans la dernière production américaine, il y a une heure vingt-huit de sexe dans un film d’une heure et demie. – Et les deux minutes qui restent, c’est quoi ? – Psychologique ! ». Tout était dans le psychologique balancé avec une assurance débonnaire, cet art de la provocation ahurissante d’ironie tordante.

Nous aurions souhaité lui ressembler dans l’enfumage délirant et épidermique. Il nous ouvrait des champs d’indécence qui s’étalaient à perte de vue. Il apparaissait et nous étions saisis par des parfums de sous-bois, des appels du grand large, embruns ou bruyères, coquelicots ou lavande, il labourait par son jeu de camelot, toutes les zones naturelles du pays, encore intactes et insoumises. C’était un acteur bucolique dans le sens où son verbe nous fouettait le visage, comme lorsqu’on avance dans les hautes fougères, qu’on tente de se frayer un chemin dans l’inconnu. Il instillait un bien-être souverain. Il était aussi à l’aise dans les campagnes abandonnées que dans les cités achélèmes.

A suivre…

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Michel Ragon, le vendéen libertaire

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Pour le deuxième volet de cette série d’été, Jérôme Leroy nous parle du roman Le Cocher de Boiroux de Michel Ragon, déniché en poche sur un marché.


On a une grande tendresse pour Michel Ragon qui doit bien aller sur ses 95 ans et dont l’œuvre abondante de romancier, de critique d’art et de spécialiste de la littérature anarchiste et prolétarienne, née avec Henry Poulaille, a rencontré un vrai succès public. Cela a sans doute aussi été le cas pour ce Cocher du Boiroux que l’on a trouvé en livre de poche dans une édition de 1994. Le Boiroux, c’est un château vendéen, à proximité des marais. Nous sommes au début du vingtième siècle. 

La Vendée entre passé historique et premières luttes sociales

Quand monsieur Henri y revient, après des années d’absence, c’est pour assister à l’agonie de son père, le baron Octave. Personnage que l’on croirait sorti d’un roman de Barbey d’Aurevilly, le baron déteste le progrès et vit comme un vieux féodal entouré d’une nombreuse domesticité. Henri, lui, redécouvre les lieux de son enfance et mesure l’ampleur du désastre. Son père meurt d’alcoolisme aigu, il laisse sombrer le domaine en poursuivant d’obscures querelles. Même Clovis, le cocher, l’ami d’enfance, semble être devenu un autre, plus distant, plus lointain.

A lire aussi: Yves Amiot ou le recours aux forêts

Il faut dire que la Vendée de ces années-là est un pays bien étrange, coincé entre un passé de légende et les premières luttes sociales. Au détour d’un marais, on découvre des cimetières de chevaux trop vieux qui viennent mourir là, dévoré par les sangsues. On déterre les nouveaux nés, tués par des parents trop pauvres et on laisse agoniser des nourrices sèches sous les combles. 

Morts violentes et disparition de l’Ancien régime

Mais c’est aussi l’époque des bouleversements sociaux pour cette contrée qui croyait pouvoir vivre sur un ordre immuable. Les métayers ne veulent plus payer les baux, les mineurs de Faymoreau refusent de descendre dans les puits, et les fantassins en pantalon rouge traquent les syndicalistes tandis que les meetings de l’anarchiste Séraphine Pajaud enflamment les consciences. Le château du Boiroux, comme un sismographe, enregistre toutes les secousses des événements. Le maître des lieux ne sait plus s’il doit avoir peur des loups et des sorciers ou des soubresauts d’une lutte des classes naissantes. 

Et c’est tout un monde qui implose en multipliant les morts violentes. 

Avec ce Cocher du Boiroux, Michel Ragon signait le quatrième volume de son « cycle vendéen ». Plus que jamais, il donnait dans ce livre l’impression très agréable d’être une manière de La Varende qui aurait lu Bakounine et Jaurès. Sa peinture des sortilèges du grand Ouest et d’une aristocratie qui s’est arrêtée de vivre le 13 juillet 1789 se mêle parfaitement à celle de la vie quotidienne des paysans et des serviteurs qui s’aperçoivent lentement mais surement que le roi est nu. 

Le cocher du Boiroux est l’autopsie d’une décadence et d’une chute ambiguë. En effet Ragon dont on sait la fibre libertaire n’est pas dupe: ceux qui souhaitent la mort d’un monde ancien et l’avènement du progrès (suivez mon regard vers Macron) le font en général au nom de la rentabilité, cette ennemie mortelle de la poésie et des pauvres.

Le cocher de Boiroux de Michel Ragon ( Livre de poche, 1994, 1 euro, marché d’Eymoutiers)

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>>> Découvrez les autres épisodes de la série de l’été de Jérôme Leroy: Mon été chez les bouquinistes <<<

Voyage autour de ma bibliothèque (6/10)

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Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (6/10).


Chiyo Uno : Une confession amoureuse

On se prend pour un Don Juan. On se réjouit des lettres exaltées que des inconnues vous envoient. Parfois, on leur répond. Alors se met en place un scénario qu’on croit connaître mais dont finalement on s’aperçoit qu’il n’a pas été écrit pour nous. On aimerait néanmoins être à la hauteur du rôle qui nous a été confié. On aimerait plus encore connaître le scénariste qui a inventé la machiavélique histoire dans laquelle nous avons eu la faiblesse de nous glisser.

Le Don Juan qui va nous égrener sa « confession amoureuse » est un peintre japonais. Après dix années passées en Europe, le voici de retour à Tokyo, auréolé de la gloire que lui ont value ses expositions à l’étranger. Il vit dans une fièvre érotique constante, se promenant pendant des heures dans les rues de Shibuya, traînant dans les boites et les cafés en quête d’aventures. Il lui arrive de ne pas voir sa femme pendant plusieurs jours, nous confie-t-il. Jusque-là, rien que de très banal.

Ce qui va suivre l’est beaucoup moins. Il répondra à la lettre d’une certaine Takao qui s’est entichée de lui. Non sans hésitation, il se rend au rendez-vous qu’elle lui a fixé. Takao est encore une gamine impétueuse et arrogante, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Elle l’entraînera dans un « love hotel ». Ce qu’elle veut, c’est faire à un homme ce que les hommes lui ont fait jusqu’alors. Notre peintre est désemparé. Il joue le jeu avant de prendre la fuite. Mais personne ne peut échapper au scénario de la séduction et de la mise à mort – et Don Juan moins que quiconque. Il croyait jouer avec les femmes et ce sont elles qui vont se jouer de lui. Nous avons beau être dans le Tokyo des années trente, même les jeunes filles en kimono à la politesse exquise et à la soumission affichée connaissent les règles du jeu : prendre l’homme au piège de ses désirs et s’amuser ou s’émouvoir du pantin qu’elles ont dorénavant sous les yeux. Les moins cyniques proposeront alors à notre Don Juan, dans la plus pure tradition japonaise, un suicide à deux, suicide qui ne sera qu’une mascarade de plus. L’avouerai-je ? Je me serais volontiers laissé tenter par une telle proposition, mais sans doute n’étais-je pas une proie digne d’un tel privilège. Et chaque fois que je l’ai suggéré à une amante dont j’avais la présomption de croire qu’elle était passionnée, je me suis heurté à un refus glacial. La dernière en date était Marie. Il n’y en aura plus d’autres.

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Animalisme: ils veulent interdire la viande et le cirque


Les militants animalistes rêvent d’éradiquer l’élevage des animaux. Cette grave erreur nous ferait tourner le dos à dix mille ans d’Histoire au profit de la viande in vitro et du lait issu de levures OGM.


 

La mise en place d’une agriculture sans élevage, bien davantage adossée au développement de l’agriculture cellulaire dont rêvent les milliardaires et les fonds d’investissement qu’à l’adoption par nos concitoyens d’une alimentation vegan, est soutenue par des écologistes et par des « amis » des animaux. Cela au nom de la défense de la planète face à l’urgence climatique pour les uns et de la défense des animaux pour les autres. Défendre la planète et défendre les animaux, la revendication est simple et ne nécessite pas un argumentaire complexe. Ce qui pourrait expliquer, si l’on doutait de la force de l’esprit critique chez nos concitoyens, qu’en France les Verts aient obtenu un si bon score aux élections européennes, tout comme dans une beaucoup moindre mesure, le Parti animaliste.

A lire : Les végans, ces pénibles puritains des fourneaux

Pourtant, mettre en place une agriculture sans élevage, c’est en tout premier lieu exclure les animaux de ferme du travail. Donc contribuer à les faire disparaître. Car nos relations avec les animaux domestiques sont fondamentalement construites par le travail – tout comme les rapports sociaux entre êtres humains – et les sortir du travail, c’est inévitablement les sortir de nos vies.

Quel cirque!

La commission «  Condition animale  » des Verts [tooltips content= »animal.eelv.fr »](1)[/tooltips]demande aux élus d’EELV : de soutenir prioritairement les agriculteurs non éleveurs ; de mettre en place une alternative végétarienne dans les cantines ; d’interdire les cirques avec animaux ; d’encourager les interventions des associations de défense des animaux dans les lycées. Cette commission affiche ainsi clairement sa volonté d’en finir avec l’élevage et les animaux de ferme, et plus largement avec tout rapport de travail entre l’homme et l’animal qui, selon une idée biaisée, renverrait nécessairement à des rapports de domination et d’exploitation. L’idéologie abolitionniste se construit en effet à partir des théories des droits des animaux et de l’antispécisme de façon parfaitement hors-sol. La majorité des théoriciens et des militants de cette mouvance n’ont qu’une connaissance partielle de l’élevage, voire pas de connaissance du tout. Pour eux, l’élevage, c’est l’industrie des productions animales et le cirque, c’est ce qu’en disent ses détracteurs. De leur point de vue, en fait, l’élevage n’existe pas. Le travail avec les animaux dans le spectacle n’est supposé reposer que sur la contrainte. Ces opinions sont bâties et sans cesse renforcées par la propagande des associations de « défense » des animaux, dont l’objectif premier, détruire l’élevage, est servi par des moyens financiers et médiatiques puissants. Détruire l’élevage, détruire nos liens aux animaux de ferme, en attendant de détruire tous nos liens de domestication avec les animaux. Pour le bénéfice de qui ?

A lire : EELV à 13.5%: le succès d’un vote « gentil »

Si l’objectif de ce grand massacre de nos relations aux animaux domestiques, après le grand massacre industriel, est réellement la protection de l’environnement ou celle des animaux, il y a une erreur de cible manifeste. La dégradation du climat et la destruction de notre biotope ne sont pas le fait des vaches ou des cochons. Ce n’est pas leur existence même avec nous, reconduite depuis dix mille ans, qui pose un problème, c’est la façon dont nous produisons et dont nous travaillons ensemble dans ce monde industriel et capitaliste. Dans ce monde-là, les animaux sont des choses et les humains qui travaillent avec eux également. Dans ce monde-là, les animaux sont maltraités et les humains tout pareillement. L’exploitation industrielle des animaux est une immense violence contre les animaux, mais aussi plus largement contre la vie. Elle va de pair avec la destruction de notre milieu, des sols, des forêts, de l’air que nous respirons, cela du fait, partout dans le monde, de la primauté de l’argent sur toute autre considération. Ce ne sont pas les vaches qui sont responsables de l’effet de serre, c’est nous et nous seuls.

En finir avec la brutalité

En réalité, et c’est ce qu’ignorent un grand nombre de théoriciens et de militants, travailler avec les animaux renvoie sur le fond à tout autre chose qu’à l’exploitation des animaux. La violence contre les animaux est certes majoritaire dans l’organisation du travail. Elle est majoritaire, parce que les rapports de force sont en sa faveur, mais elle n’est pas le fondement de nos liens. Des milliers d’éleveurs de par le monde travaillent dignement avec leurs animaux et là où les humains sont respectés, il y a de fortes chances que les animaux le soient aussi. Ce qui est un enjeu aujourd’hui n’est pas de sortir les animaux du travail et de rompre avec dix mille ans de domestication qui ont façonné nos esprits, nos territoires et notre alimentation, mais de changer le travail. Travailler avec les animaux est un art de la relation. Qu’il s’agisse de travailler avec des vaches ou avec des animaux dans un cirque. Travailler, c’est ce que les animaux domestiques font avec nous. Et ce qu’ils veulent, c’est travailler dans un monde de sens. Lorsque le Parti animaliste présente un chien sur son affiche électorale, ou lorsque les Verts réclament la fin de l’élevage, ils se trompent lourdement de combat. Car les chiens tout comme les vaches sont des animaux domestiques. Et la critique abolitionniste vise l’abolition non pas seulement de l’élevage, mais de la domestication elle-même, au motif que la domestication serait une manœuvre d’appropriation des animaux, le crime originel de l’humanité. Il n’y a donc aucune raison logique de maintenir nos liens domestiques avec les chiens et de les rompre avec les vaches.

A lire : Derrière la défense des animaux, le marché de la viande artificielle

Avec qui vivrons-nous lorsque les Gafam porteurs du projet d’agriculture cellulaire et les « défenseurs » des animaux auront gagné, que l’élevage sera réduit à la portion congrue, qu’il sera illégal de vivre avec un chien, un chat ou un cheval ? Que mangerons-nous ? Quel milieu habiterons-nous ? Les réponses sont déjà données par les concepteurs du « monde meilleur » qui nous advient. Nous mangerons de la viande in vitro et du lait issu de levures OGM, nous vivrons avec des robots et nous habiterons un monde de mégapoles dispersées dans un milieu ensauvagé. La domestication est l’inverse de la prédation, c’est l’inverse de la sauvagerie, c’est une entreprise de pacification. Le capitalisme a réduit nos relations aux animaux et à la nature à une activité d’extraction brutale. C’est ce avec quoi il faut rompre. Non pas quitter les animaux, mais au contraire les retenir et changer le travail avec eux, changer nos façons de produire. C’est pourquoi, soutenir l’élevage paysan, à la maison comme à la cantine, est un choix politique puissant pour changer la vie des animaux, construire un environnement soutenable et contribuer à sortir de la violence sociale.

Des animaux et des hommes

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Peter Heller, romancier d’amour et de mort

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En quelques romans, Peter Heller s’est imposé comme un des grands noms de la littérature américaine.  Ce sont les vacances : laissez-vous tenter par son deuxième roman Peindre, pêcher et laisser mourir


J’avais lu, il y a deux ans, La constellation du chien de Peter Heller, pour de mauvaises raisons. Je l’avais lu parce qu’il s’agissait d’un roman postapocalyptique et, à la limite, il m’était indifférent de rencontrer un écrivain, chose qui n’arrive de toute manière que tous les trente ou cinquante livres quand je lis un auteur que je ne connais pas. Le ravissement, le mot est ici à prendre au sens fort, celui d’un enlèvement, avait pourtant été total.

J’ai tendance à mesurer un grand livre à la gamme de plaisirs, de bonheurs même, qu’il me donne, y compris et surtout des plaisirs et des bonheurs que je n’avais jamais éprouvés jusque-là. Plus cette gamme est étendue, plus je suis ravi. L’histoire de ce survivant à une épidémie, installé sur un petit aérodrome dans le désert, pilote et poète, était bouleversante et répondait accessoirement à cette question qui devrait hanter tous les écrivains: « Pour qui écrit-on quand le monde se termine? »

Un roman total

Je viens de lire Peindre, pêcher et laisser mourir, son deuxième roman. Tout d’abord, précisons que le titre français est bien meilleur, pour une fois, que le titre américain, The painter, ce qui est dû sans doute à l’éblouissante traduction de Céline Leroy qui était déjà à la manoeuvre dans La Constellation du Chien.
Dans Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller me semble être le seul écrivain aujourd’hui capable de transformer le Künstlerroman (le roman de l’apprentissage de l’artiste comme disent les Allemands),  en roman noir, le roman noir en roman d’amour, le roman d’amour en roman sur la paternité, le roman sur la paternité en roman sur le deuil, le roman sur le deuil en roman sur le pardon, y compris celui qu’il faut apprendre à se donner car il y a une forme de complaisance arrogante dans la culpabilité, et le roman sur le pardon en Künstlerroman.

La boucle est bouclée: c’est donc un roman total. Il se passe dans le Sud-Ouest américain, là où l’air est clair et sec. Le narrateur est un peintre plein de génie et un homme plein de colère. Il pêche, il lit de la poésie, il peint. Accessoirement, il peut tirer sur des gens qui ne lui plaisent pas, pour de bonnes raisons sans doute, mais il est assez intelligent pour savoir que ça ne règle rien. Ce roman violent, c’est assez rare dans le roman américain pour le signaler, est un roman violent qui montre l’impasse de toute violence et surtout son côté minable, sordide, écoeurant encore renforcé par le contraste avec le cadre d’une nature somptueuse qui célèbre à chaque instant la magnifique unité du vivant (moi j’appelle ça Dieu, mais je n’oblige personne).

Le charme discret de la pêche

Ce qui fait aussi un grand écrivain, et un grand livre, c’est sa capacité à rendre passionnant ce qui vous est totalement étranger. Un type qui fait de la peinture et qui raconte des tableaux, les siens et ceux des autres (très belle page sur Delvaux), je vois à peu près de quoi il parle, même il y a un véritable exploit à décrire des tableaux en train de se faire et, qui plus est, des tableaux qui n’existent pas, comme celui des deux petites filles avec des nids sur la tête qu’on visualise pourtant parfaitement.
Mais un type qui passe sa vie à pêcher parce qu’il en a un besoin vital, métaphysique, alors que j’ai dû attraper trois gardons dans la Loire à 13 ans, un type qui me rend cette activité aussi précise et belle que passionnante et émouvante, ça, c’est quelqu’un qui connaît son métier…

Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller (Actes Sud/Babel, traduction de Céline Leroy).

Peindre, pêcher et laisser mourir

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La Constellation du Chien

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Affaire Epstein: réparer les victimes?

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Après DSK, Weinstein ou « Balance ton porc », l’affaire Epstein est révélatrice: l’émotion gagne le droit. Si sa réalité est mise en cause par les thèses complotistes, le suicide de Jeffrey Epstein est considéré par les milieux associatifs comme une ultime « provocation » vis-à-vis des victimes. Quand ces derniers ou des Secrétaires d’Etat prétendent que la justice doit reconstruire les victimes, le discours devient problématique.


Par voie de communiqué de presse du 12 août, Marlène Schiappa réclame avec Adrien Taquet, secrétaire d’État à la Protection de l’enfance, l’ouverture d’une enquête en France, afin que « toute la lumière soit faite » sur d’éventuels liens avec la France, mais aussi et surtout, que la mort de Monsieur Epstein « ne prive pas les victimes de la justice à laquelle elles ont droit : condition essentielle à leur reconstruction ». Ce qui ne manqua pas de provoquer la réaction immédiate du Garde des Sceaux, rappelant l’indépendance de l’autorité judiciaire et la proscription des instructions individuelles au Parquet depuis 2013.

A lire, R. de Castelnau: Affaire Epstein: tension gouvernementale grotesque entre Schiappa et Belloubet

S’ensuivit alors une querelle sémantico-juridique. Les défenseurs de Marlène Schiappa, estimant qu’elle n’a fait « que son job », volèrent à son secours en distinguant les instructions de poursuite, naturellement prohibées, de la demande d’ouverture d’une enquête, possible même après la mort du principal auteur. D’une part, il est difficile d’exclure à ce stade l’existence de co-auteurs ou de complices. D’autre part et surtout, parce que certaines victimes du réseau prostitutionnel pourraient, selon l’association « Innocence en danger », être de nationalité française et avoir droit, à ce titre, à une réparation judiciaire. À cela près que, s’il y a peut-être des victimes, force est de constater qu’il n’y a pas (encore) de plaignante: de sorte que le zèle dont font preuve les associations de protection de l’enfance se trouve ici en décalage criant avec la réalité du dossier, encore inexistant en France.

Faites entrer l’expert psychiatre

Dans ce débat juridique, l’expert psychiatre n’a pas vocation à se positionner. Il en va différemment de la dimension psycho-criminologique de ce type de dossier : l’avocat Régis de Castelnau rappelait à juste titre la définition de l’Académie de médecine de la pédophilie, déviation du choix de l’objet sexuel impliquant la « préférence pour des enfants pré-pubères ou en début de puberté ». De sorte que les agissements d’Epstein, aussi infâmes et condamnables soient-ils dans l’hypothèse de faits avérés, ne relèvent évidemment pas de la pédophilie, en dépit de la présence de jeunes filles de 17 ans dans le réseau prostitutionnel. Dans ce sens, ceux qui s’improvisent juges et thérapeutes et s’égosillent, sur Twitter et autres réseaux sociaux, à condamner Nicole Belloubet, qui « préfère s’attaquer aux opposants de Macron qu’aux violeurs de fillettes » sont, pour le dire poliment, à côté de la plaque.

L’expert psychiatre peut aussi s’exprimer au sujet des enjeux psychologiques du procès, la thérapie de la victime devenant, avec cette prise de position, le principal, sinon le seul, des enjeux judiciaires. Ce qui suppose naturellement une condamnation: car sans elle, comment octroyer le statut de victime ? Et sans cette reconnaissance, c’est aux flammes de l’enfer que sont promises les victimes, incapables de se « reconstruire » et donc vouées à une souffrance éternelle.

La psychologie omniprésente dans les tribunaux: une dérive

C’est avec de tels arguments, psychologiquement réducteurs pour ne pas dire ineptes, que se battent les associations, jamais satisfaites par l’allongement sans fin des délais de prescription (pourtant repoussé à 30 ans après la majorité par la loi du 03 août 2018), et demandeuses d’une imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs. L’argument est simple, pour ne pas dire simpliste: il faut parfois toute une vie pour trouver le courage de dévoiler. Si les faits sont prescrits au moment du dévoilement, la victime (qui, juridiquement, ne le sera donc jamais), perd toute chance de réparation : juridique et psychologique. Peu importe, au fond l’administration de la preuve, dont le juge ne peut en théorie pas faire l’économie : quarante ans après les faits, l’auteur présumé est peut-être mort, ou attend la mort dans une maison de retraite. Le Child’s Victim Act, entré en vigueur mercredi 14 août aux États-Unis, illustre cette inquiétante dérive : pendant une année, aucun délai de prescription ne pourra être opposé à un(e) plaignant(e). La formule a du succès : un avocat spécialisé annonce le dépôt de plus de 200 plaintes de victimes du clergé, et le nombre de dossiers attendu est tel que 45 juges – dont 12 pour la seule ville de New York – ont été spécialement désignés pour les traiter, a indiqué le chef des tribunaux new-yorkais, dans un communiqué. 

A lire aussi: Quand la pédophilie était un jeu d’enfants

Ce n’est pas, ici, la recherche d’une vérité historique qui importe. Pas davantage celle d’une vérité judiciaire, par définition impossible, si longtemps après les faits, dans ces affaires « parole contre parole ». Seule compte la vérité psychologique, autrement dit le ressenti de la victime, que le juge pénal aura pour mission de valider, s’il ne veut pas avoir sur la conscience une souffrance sans fin.

La fameuse “reconstruction” des victimes

Ce fut d’ailleurs l’argument d’un psychologue expert judiciaire, lors du procès en appel en février 2011 de Christian Iacono, alors Maire de Vence, accusé de viols incestueux par son petit-fils depuis l’âge de 9 ans: si Gabriel n’est pas reconnu comme victime, disait cet éminent collègue à la Cour d’assises, il n’aura aucune chance de se « reconstruire ». On connaît la suite : quelques mois après la condamnation en appel de son grand-père, Gabriel Iacono, alors âgé de 20 ans, se rétractait, reconnaissant avoir menti et se battant sans relâche jusqu’à la révision du procès de son grand-père et l’annulation de sa condamnation, le 18 février 2014, par la Cour d’assises du Rhône.

Le procès pénal peut à l’évidence avoir des vertus thérapeutiques. La victime en attend non seulement la reconnaissance de sa souffrance, mais encore la sanction de celui qu’elle accuse. Les familles de victimes expriment volontiers, au cours d’un procès, ce vœu d’utilité sociale: « nous voulons que cela n’arrive plus. » Cela doit-il pour autant transformer l’action pénale en une sorte de thérapie, liant indissolublement son issue à la possibilité de guérison ? Une telle position est parfois exploitée avec une hypocrite démagogie par les politiques. Cette omniprésence du psy ou plutôt de sa caricature pourrait augurer de l’humanisme croissant d’une justice désormais apte à entendre, à réparer –dans tous les sens de ce terme- la souffrance psychologique, les séquelles indicibles ou indécelables de certaines infractions. 

Le danger est pourtant bien réel de la surpromesse : que dire à une victime indignée par une relaxe ou un acquittement, à qui l’on a affirmé, tout au long d’une instruction éprouvante, qu’elle ne pourrait surmonter cette épreuve sans la condamnation de celui qu’elle dénonce ? Le parcours juridique peut s’avérer aussi décevant qu’éprouvant pour la victime : on ne maîtrise pas si facilement la justice et elle n’est pas toute puissante. Là commence la difficulté : en se fixant un double objectif, réparer et punir (pour paraphraser le célèbre titre de Michel Foucault), le droit adopte une ambition contestable et, à la justice, risque de se substituer bientôt le « sentiment de justice », prompt à se muer en indignation et en sentiment d’injustice lorsque le verdict déçoit ou ne satisfait pas…

La dictature de l’émotion

Peu importe, nous dit-on, que Epstein soit aujourd’hui décédé, peu importe le principe cardinal de l’extinction de l’action publique du fait même du décès, peu importe enfin l’absence de plaignantes en France (en l’état actuel du dossier) : il faut investiguer, prospecter, rechercher d’éventuelles victimes (qui ne le sauraient pas encore) afin de leur permettre une « reconstruction ». 

Bien à l’abri sous le bouclier haut levé de la protection de l’enfance, il est difficile de repousser, et même de critiquer, les tenants d’un aussi noble combat, qui peut par certains aspects évoquer les dévots d’un autre temps. Avec l’avocat Florence Rault, nous citions ainsi, dans la Dictature de l’émotion, ces quelques vers de Tartuffe, visant les faux-dévôts : 

« … D’autant plus dangereux en leur âpre colère,
Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré ».

Nous pensons pourtant que même dans des domaines aussi sensibles que la délinquance sexuelle sur mineurs, rappeler les principes juridiques élémentaires ne revient pas à infliger aux victimes une souffrance ou une offense supplémentaire, mais au contraire à garantir à tous le bon fonctionnement d’un État de droit. 

Les classes prépa: l’ascenseur social qui n’est pas en panne

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Aymeric Patricot, écrivain et professeur de lettres en classes préparatoires, explique à Marin de Viry comment transmettre le savoir aux élèves, à l’heure de la massification scolaire et des « nouvelles pédagogies »


Il est réjouissant d’écouter l’enseignant Aymeric Patricot sur la webtélé REACnROLL!

Selon lui, la prépa continue de « jouer le rôle de l’ascenseur social », alors que la massification scolaire a partout ailleurs affaibli le niveau de notre enseignement. Causeur vous propose de lire un extrait de cet échange diffusé par la webtélé des mécontemporains. Monsieur Patricot y est interrogé par Marin de Viry.

Verbatim

Marin de Viry. Vous enseignez en classe préparatoire, formation élitiste. Vos élèves, sélectionnés, arrivent porteurs des « espérances dynastiques » de leurs familles… Pouvez-vous brosser le contexte social de vos élèves? Et que leur enseigne-t-on? A quoi sert ce qu’on leur enseigne et quel est l’effet de transformation qu’on peut avoir sur eux ?

A lire ensuite : Qui es-tu pour avoir un avis, crapule?

Aymeric Patricot. La prépa a souvent mauvaise presse. Dans la presse (justement!), on entend régulièrement que la prépa est très élitiste et ne fait que reproduire les élites bourgeoises. Je pense que la prépa est un système à deux vitesses. A Paris, effectivement, les prépas et les grandes écoles sélectionnent beaucoup les élèves sur des critères sociaux, parfois malgré elles. Mais en province, c’est un recrutement social, notamment pour notre prépa dite de « milieu de tableau », c’est-à-dire qui n’est ni la meilleure, ni la moins bonne. En effet, on a une proportion très importante de boursiers, donc même si c’est une formation élitiste, j’estime que, dans mon travail, je fais fonctionner l’ascenseur social. Je vois vraiment des élèves qui sont là car les professeurs les ont orientés vers cette filière en leur disant qu’ils peuvent bien travailler et que, même si leurs parents sont ouvriers, ils peuvent y arriver. Je pense qu’il y a entre 20 et 40% d’élèves – cela dépend des années – dont les parents sont ouvriers ou au chômage. Ils sont tout autant capables de travailler. Par conséquent, la prépa, contrairement à ce qu’on dit, joue en partie le rôle de l’ascenseur social.

Retrouvez Marin de Viry et Aymeric Patricot sur REACnROLL !

Marin de Viry. Il y a donc des boursiers qui viennent des milieux populaires: accèdent-ils pour autant à de grandes écoles qui leur permettent de s’élever socialement?

Aymeric Patricot. Alors, c’est vrai que nos prépas moyennes placent assez peu d’élèves dans le top 3… Mais, malgré tout, tous les élèves trouvent une école. Même si on ne sort pas du top 3 ou du top 5, la plupart des écoles offrent le même enseignement de qualité. Les élèves trouvent tous du travail à un bon niveau. Ils deviennent tous cadres. Je suis peut-être le seul à penser ça, mais j’estime que oui, ces enfants d’ouvriers grimpent socialement. Beaucoup m’ont dit : « mon père travaille à la chaîne, et si je suis aujourd’hui avec vous en prépa, c’est justement pour ne pas y travailler ». C’est aussi clair que ça.

C’est un système élitiste dans le sens où on fait travailler les élèves.

Marin de Viry. Y aurait-il un échec de l’ascenseur social des prépas les moins bonnes ?

Aymeric Patricot. Je pense que toutes les prépas sont bonnes… S’il y a un échec, c’est sans doute dans certains collèges où les conditions de l’enseignement ne sont plus du tout possibles, ou dans certains lycées. Mais la prépa, c’est globalement un système qui marche. Peillon s’est assez brutalement opposé aux prépas, mais il n’a pas réussi à changer le système. Système qui, d’ailleurs, est admiré par la Chine. De nombreux pays nous envient. Mais c’est vrai que c’est un peu un système « à l’ancienne », élitiste dans le sens où on fait travailler les élèves. Ils bossent.

(…)

Marin de Viry. Pour transmettre la flamme, faut-il être regardé par son auditoire, ou alors faut-il interagir avec ? (…) Faut-il une mise en scène du professeur magistral ou, au contraire, un professeur qui descend de sa chaire et tourne autour de ses élèves pour leur poser des questions? Cette ligne de partage a-t-elle un sens? Dans quelles proportions cette problématique se pose-t-elle et comment?

Aymeric Patricot
Aymeric Patricot interrogé sur REACnROLL

Aymeric Patricot. Un des paradoxes de notre époque, c’est que quand on lit les ouvrages des nouvelles pédagogies, on retrouve l’idée que le cours magistral est mauvais en soi, car il faut apprendre à l’élève à apprendre et ne pas lui imposer quelque chose de trop vertical. Seulement, les fois où je me suis moi-même débarrassé du cours magistral, ça n’a pas fonctionné. (…) Les élèves attendaient qu’à un moment ou un autre le professeur prenne la parole en tant que professeur et apporte une dose de contenu « pur ».

Marin de Viry. Pourquoi alors y aurait-il une critique du professeur « magistral », et quelle est cette critique ?

Aymeric Patricot. Cette critique a été très vive dans les années 80 et 90, et même en 2000, où il y avait un vrai conflit entre « les nouveaux pédagogues » dont Philippe Meirieu est le pape, et un nouveau camp qui s’est dessiné: « les républicains ». Pour les nouveaux pédagogues, le cours magistral était « mal », alors les républicains pensaient qu’il y avait du bon.

Retrouvez l’intégralité de l’échange sur REACnROLL en vous abonnant sur leur site

Marin de Viry. Mais pourquoi, justement ?

Aymeric Patricot. Et bien, les nouveaux pédagogues s’inspirent de choses qui datent depuis deux siècles ou plus, comme avec Rousseau ou Montaigne. Il y a une sorte d’idée comme quoi il existe un âge de l’enfance; il ne faut absolument pas que l’adulte lui impose un savoir un peu rigide, un peu « facho » comme dirait Barthes. Il faut prendre en compte la différence de l’enfance, la connaissance vient avec le plaisir. Les nouveaux pédagogues des années 80/90 ont récupéré toutes ces pédagogies pour les réactualiser, et cette problématique s’est articulée avec la massification scolaire. En fait, on est arrivé au bout d’un processus où 80% des élèves doivent parvenir au bac.


Autoportrait du professeur en territoire difficile

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A Sarcelles, les séfarades parlent fort, mangent bien et aiment leur maman

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Image: capture d'écran YouTube

Dans un épisode fort sympathique de la série documentaire « Les Paris du globe-cooker », nous découvrons la communauté juive séfarade de Sarcelles. Entre deux spécialités culinaires, les gros poncifs sont au menu. Les mères juives? Des mamans “à part”. Les séfarades? Ils font un peu trop de bruit! Les ashkénazes? Une cuisine bien fade… Après avoir regardé ce joli tableau, j’ai quand même voulu en savoir un peu plus sur le sort réel de cette ville qui a connu en 2014 un véritable point de rupture avec des violences alarmantes, loin du « vivre-ensemble » présenté.


A la faveur de la trêve estivale, Canal+ a rediffusé le 25 juillet un épisode de la série culinaire « Les Paris du globe-cooker ».  Il s’agit d’aller à la rencontre des saveurs du monde dans la capitale. Dans cet épisode, le cuistot Fred Chesneau nous emmène donc à Sarcelles, à la découverte de la cuisine séfarade. 

Sarcelles, la « petite Jérusalem » comme l’appellent les médias, est une ville cosmopolite du Val d’Oise qui compte entre 12000 et 15000 juifs, lesquels célèbrent Pourim en ce jour de février 2018. Le « carnaval juif » commémore la délivrance miraculeuse du peuple hébreu qui échappa au massacre planifié par le sultan perse Haman.

A lire: Juifs de banlieue: la fuite vers l’ouest

Nous commençons le périple dans le RER où Fred Chesneau donne le ton en expliquant la différence entre séfarades et ashkénazes. Le judaïsme pour les nuls! Il déambule dans la ville, s’arrête dans un supermarché casher. Il précise durant cette visite que vraiment, tous les produits y sont effectivement casher! Ensuite, il s’arrête à la synagogue en précisant bien qu’il ne faut pas parler pendant la cérémonie. Fred Chesneau nous prend-il pour des imbéciles? Pendant tout le reportage, il va dérouler les clichés : les séfarades parlent fort,  mangent bien et aiment leur maman. 

J’irai manger chez vous

Il va surtout nous décrire Sarcelles – cette ville qui a connu des évènements traumatisants pour la communauté juive –  comme un eldorado du vivre ensemble. Les personnes interviewées vont d’ailleurs abonder dans son sens, en dégustant des grillades pantagruéliques chez Inoun le « roi de la grillade. » Il fait dire à ses convives : « On vit tous bien ensemble, chrétiens, juifs, musulmans. » Il va même jusqu’à se tromper de prénom et appeler Mohamed un des cuisiniers… Lapsus ? Faut quand même pas pousser: le cuisto précise rapidement qu’il répond en fait au très hébraïque prénom de Menahem. 

A lire aussi: Le jour où on m’a demandé d’épeler « Robert »

Nous finissons la soirée chez Anouchka, mama juive moderne et un peu forte en gueule. Elle trouve que la femme n’a pas assez de place dans le judaïsme. Anouchka a grandi en Afrique et estime que les communautés sarcelloises ne se mélangent pas assez. Anouchka a, je vous le donne en mille, une amie musulmane qui est conviée au festin. 

Et la soirée se déroule entre « lehaïm » (santé !) tonitruants et conviviaux et petites blagues sur la cuisine ashkénaze qui, comme chacun sait, est terriblement fade. Très bien, j’ai eu envie de sortir de table et d’écouter un autre son de cloche.

La vie rêvée des juifs à Sarcelles. Mais qu’en est-il de la réalité ? 

Jonathan, 37 ans est né et vit toujours à Sarcelles. Il n’a qu’une idée: en partir. Je lui ai demandé pourquoi. « Maintenant quand tu es juif à Sarcelles, tu te sens visé, pas tranquille… Pourtant je ne porte pas la kippa ». La majorité de ses amis d’enfance ont quitté Sarcelles. Pas seulement à cause de l’antisémitisme, mais aussi parce que Sarcelles c’est un peu « le 93 des feujs » : un juif de Sarcelles est ostracisé même au sein de la communauté. L’ambiance s’est également détériorée: des quartiers autrefois tranquilles connaissent désormais des descentes de police régulières. « Bien sûr Sarcelles ça reste la banlieue, il y a toujours des bandes et du deal, mais là… enfin il y a plus en plus de populations noires et maghrébines » affirme-t-il un peu gêné. Les lieux de cultes et les écoles communautaires sont également étroitement surveillés. Comme un air de Liban.

A lire sur le Figaro: Elisabeth Lévy : «La lutte contre l’antisémitisme n’est pas un combat pour les juifs mais pour la France»

Juillet 2014 reste une date de sinistre mémoire, un point de rupture. Des manifestations pro-palestiennes avaient donné lieu à un mini pogrom, avec scènes de violence et commerces juifs attaqués. Jonathan, qui n’a jamais songé à faire son alya[tooltips content= »Acte d’immigration en Terre d’Israël pour un Juif ndlr »]1[/tooltips], y a alors songé. De nombreuses familles ont sauté le pas. Dans cette atmosphère tendue, qu’en est-il de la municipalité ? 

Une mairie regardée de près

Sarcelles est traditionnellement une ville PS, Strauss Kahn y régna longtemps, d’abord adjoint puis maire, lui succéda François Pupponi, très apprécié de la communauté juive, beaucoup moins de la communauté musulmane où il se murmure qu’il serait « vendu aux juifs ». Après le départ de ce dernier en août 2017 pour cause de non cumul des mandats, trois maires se sont succédés en 18 mois: Nicolas Maccioni (PS), Annie Péronnet (PC), et enfin Patrick Haddad (PS), en poste depuis décembre 2018.  La situation est donc instable et Haddad est critiqué au sein des socialistes, même s’il a annoncé sa candidature pour 2020.

Relire: Causeur #62, Islamisation: Le Monde découvre la lune!

Plus inquiétant, l’ombre de l’islam politique plane sur la mairie de Sarcelles en 2020. Samy Debah, fondateur du CCIF ne s’est-il pas retrouvé au 2ème tour des dernières législatives dans la 8ème circonscription du Val d’Oise face à Pupponi? J’ai demandé à Jonathan si un maire musulman à Sarcelles serait envisageable : « Je ne sais pas. En tout cas ce serait compliqué pour la communauté juive, nous serions dans l’oeil du cyclone. »

On peut éviter le duo Depardieu-Houellebecq au cinéma

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Michel Houellebecq et Gérard Depardieu dans Thalasso. D.R.

Thalasso, de Guillaume Nicloux. Sortie le 21 août. Notre critique.


 

 

Forfait en récidive : le duo Nicloux-Houellebecq se reforme au cinéma après un premier essai télévisuel en 2014, L’Enlèvement de Michel Houellebecq. Adepte de la surenchère, le cinéaste adjoint cette fois au romancier la présence de Depardieu. De quoi affoler un peu plus le bruit médiatique. Surtout quand on sait que l’improbable rencontre se fait dans un centre de thalasso. Visuellement, cela donne un écrivain-crevette face à un acteur-mastodonte. Et après ? Rien ou si peu. Une pauvre réflexion sur la religion ou la mort par-ci, une dénonciation vertueuse mais convenue de la société du tout bien-être insidieusement carcéral par-là, quelques noms lâchés comme celui de Finkielkraut. Et beaucoup, beaucoup trop de complaisance pour cette affiche pour laquelle un court métrage décalé aurait amplement suffi. On se désole un peu de ce cinéma à la va-commeje-te-pousse qui ne repose que sur un petit coup médiatique sans lendemain ni signification réelle. Au fond, et comme pour le premier volet, la télé aurait été un canal de diffusion bien suffisant.

L’après El Chapo n’est pas rose

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© Auteurs: Eduardo Verdugo/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22298040_000001

Le Mexique ne s’en sort plus avec la corruption et le trafic de drogue. L’arrestation du redoutable Joaquin Guzman est même regrettée par toute une population partisane du richissime narcotrafiquant écroué.


Généralement connu sous le surnom de Chapo, Joaquin Guzman fut l’un des plus importants barons de la drogue de ces dernières années, véritable Pablo Escobar mexicain dont la quête de reconnaissance aura causé la chute. Toutefois, s’il est légitime que les autorités nord-américaines et mexicaines se soient respectivement félicitées de son arrestation en 2016 ainsi que de sa condamnation à perpétuité mercredi 17 juillet 2019, ces évènements ont provoqué des conséquences aussi méconnues que surprenantes.

Un soulagement pour certains…

Trafiquant de drogue disposant d’une fortune estimée à douze milliards de dollars, responsable de l’homicide de près de 3000 personnes selon ses dires ou encore, soupçonné de corruption envers l’ex-président du Mexique Enrique Peña Nieto, les motifs ne manquaient pas pour souhaiter l’arrestation du Chapo, d’autant plus que la discipline était en passe de devenir le sport national, il aura fallu réitérer l’opération trois fois pour parvenir à le faire enfermer dans la prison de haute sécurité ADX à Florence (USA) étant donné que celui-ci a toujours trouvé le moyen de s’évader.

Toutefois, si sa peine de prison à perpétuité est légitime au vu de l’ensemble de son œuvre, celle-ci est loin d’avoir réjoui tout le monde, car Joaquin Guzman dispose de partisans toujours disposés à louer ses bonnes actions.


… un vide dans le cœur des autres


Pour comprendre l’image du trafiquant au sein d’une partie de la population mexicaine, il suffit d’observer le témoignage des habitants de sa région d’origine, qui ne tarissent pas d’éloges le concernant. Bienfaiteur local, il est décrit par ceux l’ayant rencontré comme quelqu’un d’humble, de sympathique, voire de généreux, quiconque ne le connaissant pas pourrait croire qu’il s’agit d’un simple homme d’affaire, mécène à ses heures perdues, car celui-ci aurait fait construire des églises, des écoles, des routes, payés des opérations chirurgicales à ceux n’en ayant pas les moyens…

D’autres le voient plutôt comme un entrepreneur local, qui a le mérite de créer des emplois, en particulier dans le secteur du bâtiment, car il faut bien construire des tombes dignes des narcotrafiquants de Sinaloa, qui ont généralement l’apparence de pavillons, avec climatisation et alarme.

Bien entendu, une part importante des habitants de l’État de Sinaloa garde le silence par peur de représailles, mais qu’importe, quitte à ce qu’il y ait un cartel, autant qu’il s’agisse de celui de Joaquin Guzman, les autres étant « nettement plus violents ».

Enfin, tous ceux ayant été convaincus par la bonté du Robin des Bois local sont libres d’acquérir un souvenir à son effigie: T-shirt arborant le visage du trafiquant, figurines, ou encore, casquettes « El Chapo » avec son numéro d’écrou. Toutefois, ne jugeons pas les commerçants locaux, ceux-ci s’inspirent uniquement de ce qui se fait à plus grande échelle : le baron de la drogue dispose de sa propre marque de luxe, gérée par sa fille, intitulée « Chapo 701 ».

Pas d’inquiétudes, les affaires vont bien

Bon nombre d’observateurs commettent l’erreur de considérer l’arrestation du Chapo comme un coup dur dont les narcotrafiquants ne parviendront pas à se relever, imaginant les cartels comme des multinationales nécessairement désorganisées et au bord de la faillite en l’absence d’un PDG en mesure de les diriger. La première idée est relativement vraie et contrairement aux apparences, ne représente pas une bonne nouvelle, quant à la seconde, elle est totalement fausse.

L’arrestation de Joaquin Guzman a eu pour effets de provoquer une guerre de succession au sein du cartel dont les civils furent régulièrement les victimes collatérales, comme en témoigne le nombre d’homicides en constante hausse au Mexique durant ces dernières années.

D’autre part, si les problèmes internes semblent avoir reculé au cours de ces derniers mois, l’explication est simple, le cartel s’est trouvé un nouveau leader en la personne d’Ismael Zambada, dit « El Mayo », lequel serait soutenu par Ivan et Alfredo Guzman, fils du Chapo, en d’autres termes, il semblerait que les solutions n’aient pas manqué pour maintenir à flot un cartel dont les revenus annuels sont estimés à 3 milliards de dollars.

La seule question reste de savoir si le nouveau président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, sera plus efficace que ses prédécesseurs quant à la lutte contre le narcotrafic.

Jean-Pierre Marielle, héros des Trente glorieuses

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jean pierre marielle trente glorieuses
Jean-Pierre Marielle et Annie Girardot dans "Cause toujours... tu m'interesses ! ". Auteurs : MPP/SIPA. Numéro de reportage : 00905031_000007

Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle, récemment disparu (6/8).


La France de ces années-là engrangeait les bénéfices des restructurations d’après-guerre. Nous lancions des travaux, nous fabriquions même des automobiles de luxe motorisées par des V6 gloutons, nous rêvions à la machine à laver pour tous et au dancing du vendredi soir, à la maison individuelle et aux vacances au Crotoy, les blouses vichy et les déshabillés en organdi, le fromage de tête et la gymnastique chinoise, la frivolité dans la sécurité en somme, les classes moyennes supérieures s’engraissaient sans penser à mal, sans craindre les revirements économiques. La petite bourgeoisie se pâmait.

Il nous indiquait le sens de l’Histoire

Les personnages de Marielle croyaient en cet avenir radieux, ils étaient des consommateurs zélés, des artisans sur le chemin de la réussite, des dentistes promoteurs immobiliers, des cadres dynamiques qui adhèrent sincèrement aux vertus du marché faute de mieux, faute d’alternative crédible. Cette France sur le point de verser dans une face plus sombre, Marielle lui faisait lustrer l’hexagone, lui polir le minou, il en extrayait des perles d’innocence. Là où d’autres acteurs cabotinaient à tout-va, surjouant les possédés et les illuminés, l’acteur apportait sa touche dramatique essentielle. Nous souffrions avec ces héros de pellicule malgré les fanfaronnades et les déconnades. Dans cette dimension exagérément foutraque de la vie quotidienne, la copulation et le désarroi se livraient une bataille des nerfs. Marielle se posait en vigie des catastrophes à venir.

Par son audace, son style abusif et cataclysmique, il nous indiquait le sens de l’Histoire. Nous nous marrions abondamment et cependant, nous ne pouvions ôter cette amertume de notre tête, après l’avoir vu si brillant à l’écran, nous étions des enfants encore plus tristes. Nous étions souvent désabusés quelques minutes plus tard, le contre-coup de l’outrecuidance, le « Bad trip » nous guettait. Marielle croquait une pomme déjà pourrie. Il dénonçait, à sa façon rigolarde et impertinente, les méthodes managériales qui dicteraient bientôt leurs règles dans les entreprises et les gouvernements. Il fut le premier à nous alerter sur la sauvagerie ambiante des organigrammes, sur la veulerie des collaborateurs, l’âpreté au gain qui pousse à la folie des bureaux, Marielle fut plus efficace que toutes les sociologies réparatives et les syndicalismes victimaires sur cette société à plusieurs vitesses, à l’injustice tellement intrusive.

La France ruisselait sur son crâne chauve

Au contraire de tous ces alarmistes patentés, il nous prédisait les défigurations du monde occidental sur le ton du délirium tremens et de la levrette acrobatique. Il était indissociable de notre patrimoine vivant, la France ruisselait sur son crâne chauve. Chez lui, des mouvements contradictoires s’actionnaient pour aboutir à cette personnalité sensible et rococo. Il était de ces acteurs qui mettent la langue dans la bouche pour fermenter la vie, il ne restait jamais à quai, même dans l’échec, il exultait de témérité et d’insolence. On ne dira jamais assez combien cette attitude bravache, ridicule et puissamment comique, diffusait sur nous, spectateurs hagards, des bourrasques de poésie, des secousses frénétiques. Il secouait notre mythomanie par des sorties mémorables. « Dans les affaires, l’important c’est non seulement de connaître la limite de la légalité mais le coefficient d’élasticité de cette limite » ; « Une nympho dans un commando ? …C’est génial ! » ou l’inusable « Dans la dernière production américaine, il y a une heure vingt-huit de sexe dans un film d’une heure et demie. – Et les deux minutes qui restent, c’est quoi ? – Psychologique ! ». Tout était dans le psychologique balancé avec une assurance débonnaire, cet art de la provocation ahurissante d’ironie tordante.

Nous aurions souhaité lui ressembler dans l’enfumage délirant et épidermique. Il nous ouvrait des champs d’indécence qui s’étalaient à perte de vue. Il apparaissait et nous étions saisis par des parfums de sous-bois, des appels du grand large, embruns ou bruyères, coquelicots ou lavande, il labourait par son jeu de camelot, toutes les zones naturelles du pays, encore intactes et insoumises. C’était un acteur bucolique dans le sens où son verbe nous fouettait le visage, comme lorsqu’on avance dans les hautes fougères, qu’on tente de se frayer un chemin dans l’inconnu. Il instillait un bien-être souverain. Il était aussi à l’aise dans les campagnes abandonnées que dans les cités achélèmes.

A suivre…

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Michel Ragon, le vendéen libertaire

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Michel Ragon (ne en 1924), romancier et essayiste francais. Date inconnue. © OZKOK/SIPA Numéro de reportage: 00359533_000006

Pour le deuxième volet de cette série d’été, Jérôme Leroy nous parle du roman Le Cocher de Boiroux de Michel Ragon, déniché en poche sur un marché.


On a une grande tendresse pour Michel Ragon qui doit bien aller sur ses 95 ans et dont l’œuvre abondante de romancier, de critique d’art et de spécialiste de la littérature anarchiste et prolétarienne, née avec Henry Poulaille, a rencontré un vrai succès public. Cela a sans doute aussi été le cas pour ce Cocher du Boiroux que l’on a trouvé en livre de poche dans une édition de 1994. Le Boiroux, c’est un château vendéen, à proximité des marais. Nous sommes au début du vingtième siècle. 

La Vendée entre passé historique et premières luttes sociales

Quand monsieur Henri y revient, après des années d’absence, c’est pour assister à l’agonie de son père, le baron Octave. Personnage que l’on croirait sorti d’un roman de Barbey d’Aurevilly, le baron déteste le progrès et vit comme un vieux féodal entouré d’une nombreuse domesticité. Henri, lui, redécouvre les lieux de son enfance et mesure l’ampleur du désastre. Son père meurt d’alcoolisme aigu, il laisse sombrer le domaine en poursuivant d’obscures querelles. Même Clovis, le cocher, l’ami d’enfance, semble être devenu un autre, plus distant, plus lointain.

A lire aussi: Yves Amiot ou le recours aux forêts

Il faut dire que la Vendée de ces années-là est un pays bien étrange, coincé entre un passé de légende et les premières luttes sociales. Au détour d’un marais, on découvre des cimetières de chevaux trop vieux qui viennent mourir là, dévoré par les sangsues. On déterre les nouveaux nés, tués par des parents trop pauvres et on laisse agoniser des nourrices sèches sous les combles. 

Morts violentes et disparition de l’Ancien régime

Mais c’est aussi l’époque des bouleversements sociaux pour cette contrée qui croyait pouvoir vivre sur un ordre immuable. Les métayers ne veulent plus payer les baux, les mineurs de Faymoreau refusent de descendre dans les puits, et les fantassins en pantalon rouge traquent les syndicalistes tandis que les meetings de l’anarchiste Séraphine Pajaud enflamment les consciences. Le château du Boiroux, comme un sismographe, enregistre toutes les secousses des événements. Le maître des lieux ne sait plus s’il doit avoir peur des loups et des sorciers ou des soubresauts d’une lutte des classes naissantes. 

Et c’est tout un monde qui implose en multipliant les morts violentes. 

Avec ce Cocher du Boiroux, Michel Ragon signait le quatrième volume de son « cycle vendéen ». Plus que jamais, il donnait dans ce livre l’impression très agréable d’être une manière de La Varende qui aurait lu Bakounine et Jaurès. Sa peinture des sortilèges du grand Ouest et d’une aristocratie qui s’est arrêtée de vivre le 13 juillet 1789 se mêle parfaitement à celle de la vie quotidienne des paysans et des serviteurs qui s’aperçoivent lentement mais surement que le roi est nu. 

Le cocher du Boiroux est l’autopsie d’une décadence et d’une chute ambiguë. En effet Ragon dont on sait la fibre libertaire n’est pas dupe: ceux qui souhaitent la mort d’un monde ancien et l’avènement du progrès (suivez mon regard vers Macron) le font en général au nom de la rentabilité, cette ennemie mortelle de la poésie et des pauvres.

Le cocher de Boiroux de Michel Ragon ( Livre de poche, 1994, 1 euro, marché d’Eymoutiers)

Le Cocher du Boiroux

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>>> Découvrez les autres épisodes de la série de l’été de Jérôme Leroy: Mon été chez les bouquinistes <<<

Voyage autour de ma bibliothèque (6/10)

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Chiyo Uno, tout à gauche, en compagnie d'autres écrivains. Source : Wikipedia.

Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (6/10).


Chiyo Uno : Une confession amoureuse

On se prend pour un Don Juan. On se réjouit des lettres exaltées que des inconnues vous envoient. Parfois, on leur répond. Alors se met en place un scénario qu’on croit connaître mais dont finalement on s’aperçoit qu’il n’a pas été écrit pour nous. On aimerait néanmoins être à la hauteur du rôle qui nous a été confié. On aimerait plus encore connaître le scénariste qui a inventé la machiavélique histoire dans laquelle nous avons eu la faiblesse de nous glisser.

Le Don Juan qui va nous égrener sa « confession amoureuse » est un peintre japonais. Après dix années passées en Europe, le voici de retour à Tokyo, auréolé de la gloire que lui ont value ses expositions à l’étranger. Il vit dans une fièvre érotique constante, se promenant pendant des heures dans les rues de Shibuya, traînant dans les boites et les cafés en quête d’aventures. Il lui arrive de ne pas voir sa femme pendant plusieurs jours, nous confie-t-il. Jusque-là, rien que de très banal.

Ce qui va suivre l’est beaucoup moins. Il répondra à la lettre d’une certaine Takao qui s’est entichée de lui. Non sans hésitation, il se rend au rendez-vous qu’elle lui a fixé. Takao est encore une gamine impétueuse et arrogante, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Elle l’entraînera dans un « love hotel ». Ce qu’elle veut, c’est faire à un homme ce que les hommes lui ont fait jusqu’alors. Notre peintre est désemparé. Il joue le jeu avant de prendre la fuite. Mais personne ne peut échapper au scénario de la séduction et de la mise à mort – et Don Juan moins que quiconque. Il croyait jouer avec les femmes et ce sont elles qui vont se jouer de lui. Nous avons beau être dans le Tokyo des années trente, même les jeunes filles en kimono à la politesse exquise et à la soumission affichée connaissent les règles du jeu : prendre l’homme au piège de ses désirs et s’amuser ou s’émouvoir du pantin qu’elles ont dorénavant sous les yeux. Les moins cyniques proposeront alors à notre Don Juan, dans la plus pure tradition japonaise, un suicide à deux, suicide qui ne sera qu’une mascarade de plus. L’avouerai-je ? Je me serais volontiers laissé tenter par une telle proposition, mais sans doute n’étais-je pas une proie digne d’un tel privilège. Et chaque fois que je l’ai suggéré à une amante dont j’avais la présomption de croire qu’elle était passionnée, je me suis heurté à un refus glacial. La dernière en date était Marie. Il n’y en aura plus d’autres.

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Animalisme: ils veulent interdire la viande et le cirque

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Salon de l'agriculture, Paris, 24 février 2018. Photo : Gerard Julien / AFP

Les militants animalistes rêvent d’éradiquer l’élevage des animaux. Cette grave erreur nous ferait tourner le dos à dix mille ans d’Histoire au profit de la viande in vitro et du lait issu de levures OGM.


 

La mise en place d’une agriculture sans élevage, bien davantage adossée au développement de l’agriculture cellulaire dont rêvent les milliardaires et les fonds d’investissement qu’à l’adoption par nos concitoyens d’une alimentation vegan, est soutenue par des écologistes et par des « amis » des animaux. Cela au nom de la défense de la planète face à l’urgence climatique pour les uns et de la défense des animaux pour les autres. Défendre la planète et défendre les animaux, la revendication est simple et ne nécessite pas un argumentaire complexe. Ce qui pourrait expliquer, si l’on doutait de la force de l’esprit critique chez nos concitoyens, qu’en France les Verts aient obtenu un si bon score aux élections européennes, tout comme dans une beaucoup moindre mesure, le Parti animaliste.

A lire : Les végans, ces pénibles puritains des fourneaux

Pourtant, mettre en place une agriculture sans élevage, c’est en tout premier lieu exclure les animaux de ferme du travail. Donc contribuer à les faire disparaître. Car nos relations avec les animaux domestiques sont fondamentalement construites par le travail – tout comme les rapports sociaux entre êtres humains – et les sortir du travail, c’est inévitablement les sortir de nos vies.

Quel cirque!

La commission «  Condition animale  » des Verts [tooltips content= »animal.eelv.fr »](1)[/tooltips]demande aux élus d’EELV : de soutenir prioritairement les agriculteurs non éleveurs ; de mettre en place une alternative végétarienne dans les cantines ; d’interdire les cirques avec animaux ; d’encourager les interventions des associations de défense des animaux dans les lycées. Cette commission affiche ainsi clairement sa volonté d’en finir avec l’élevage et les animaux de ferme, et plus largement avec tout rapport de travail entre l’homme et l’animal qui, selon une idée biaisée, renverrait nécessairement à des rapports de domination et d’exploitation. L’idéologie abolitionniste se construit en effet à partir des théories des droits des animaux et de l’antispécisme de façon parfaitement hors-sol. La majorité des théoriciens et des militants de cette mouvance n’ont qu’une connaissance partielle de l’élevage, voire pas de connaissance du tout. Pour eux, l’élevage, c’est l’industrie des productions animales et le cirque, c’est ce qu’en disent ses détracteurs. De leur point de vue, en fait, l’élevage n’existe pas. Le travail avec les animaux dans le spectacle n’est supposé reposer que sur la contrainte. Ces opinions sont bâties et sans cesse renforcées par la propagande des associations de « défense » des animaux, dont l’objectif premier, détruire l’élevage, est servi par des moyens financiers et médiatiques puissants. Détruire l’élevage, détruire nos liens aux animaux de ferme, en attendant de détruire tous nos liens de domestication avec les animaux. Pour le bénéfice de qui ?

A lire : EELV à 13.5%: le succès d’un vote « gentil »

Si l’objectif de ce grand massacre de nos relations aux animaux domestiques, après le grand massacre industriel, est réellement la protection de l’environnement ou celle des animaux, il y a une erreur de cible manifeste. La dégradation du climat et la destruction de notre biotope ne sont pas le fait des vaches ou des cochons. Ce n’est pas leur existence même avec nous, reconduite depuis dix mille ans, qui pose un problème, c’est la façon dont nous produisons et dont nous travaillons ensemble dans ce monde industriel et capitaliste. Dans ce monde-là, les animaux sont des choses et les humains qui travaillent avec eux également. Dans ce monde-là, les animaux sont maltraités et les humains tout pareillement. L’exploitation industrielle des animaux est une immense violence contre les animaux, mais aussi plus largement contre la vie. Elle va de pair avec la destruction de notre milieu, des sols, des forêts, de l’air que nous respirons, cela du fait, partout dans le monde, de la primauté de l’argent sur toute autre considération. Ce ne sont pas les vaches qui sont responsables de l’effet de serre, c’est nous et nous seuls.

En finir avec la brutalité

En réalité, et c’est ce qu’ignorent un grand nombre de théoriciens et de militants, travailler avec les animaux renvoie sur le fond à tout autre chose qu’à l’exploitation des animaux. La violence contre les animaux est certes majoritaire dans l’organisation du travail. Elle est majoritaire, parce que les rapports de force sont en sa faveur, mais elle n’est pas le fondement de nos liens. Des milliers d’éleveurs de par le monde travaillent dignement avec leurs animaux et là où les humains sont respectés, il y a de fortes chances que les animaux le soient aussi. Ce qui est un enjeu aujourd’hui n’est pas de sortir les animaux du travail et de rompre avec dix mille ans de domestication qui ont façonné nos esprits, nos territoires et notre alimentation, mais de changer le travail. Travailler avec les animaux est un art de la relation. Qu’il s’agisse de travailler avec des vaches ou avec des animaux dans un cirque. Travailler, c’est ce que les animaux domestiques font avec nous. Et ce qu’ils veulent, c’est travailler dans un monde de sens. Lorsque le Parti animaliste présente un chien sur son affiche électorale, ou lorsque les Verts réclament la fin de l’élevage, ils se trompent lourdement de combat. Car les chiens tout comme les vaches sont des animaux domestiques. Et la critique abolitionniste vise l’abolition non pas seulement de l’élevage, mais de la domestication elle-même, au motif que la domestication serait une manœuvre d’appropriation des animaux, le crime originel de l’humanité. Il n’y a donc aucune raison logique de maintenir nos liens domestiques avec les chiens et de les rompre avec les vaches.

A lire : Derrière la défense des animaux, le marché de la viande artificielle

Avec qui vivrons-nous lorsque les Gafam porteurs du projet d’agriculture cellulaire et les « défenseurs » des animaux auront gagné, que l’élevage sera réduit à la portion congrue, qu’il sera illégal de vivre avec un chien, un chat ou un cheval ? Que mangerons-nous ? Quel milieu habiterons-nous ? Les réponses sont déjà données par les concepteurs du « monde meilleur » qui nous advient. Nous mangerons de la viande in vitro et du lait issu de levures OGM, nous vivrons avec des robots et nous habiterons un monde de mégapoles dispersées dans un milieu ensauvagé. La domestication est l’inverse de la prédation, c’est l’inverse de la sauvagerie, c’est une entreprise de pacification. Le capitalisme a réduit nos relations aux animaux et à la nature à une activité d’extraction brutale. C’est ce avec quoi il faut rompre. Non pas quitter les animaux, mais au contraire les retenir et changer le travail avec eux, changer nos façons de produire. C’est pourquoi, soutenir l’élevage paysan, à la maison comme à la cantine, est un choix politique puissant pour changer la vie des animaux, construire un environnement soutenable et contribuer à sortir de la violence sociale.

Des animaux et des hommes

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Le véganisme

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Manifeste animaliste

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Peter Heller, romancier d’amour et de mort

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peter heller peindre pecher
Peter Heller., 2018. ULF ANDERSEN / AURIMAGES / ULF ANDERSEN / AURIMAGES

En quelques romans, Peter Heller s’est imposé comme un des grands noms de la littérature américaine.  Ce sont les vacances : laissez-vous tenter par son deuxième roman Peindre, pêcher et laisser mourir


J’avais lu, il y a deux ans, La constellation du chien de Peter Heller, pour de mauvaises raisons. Je l’avais lu parce qu’il s’agissait d’un roman postapocalyptique et, à la limite, il m’était indifférent de rencontrer un écrivain, chose qui n’arrive de toute manière que tous les trente ou cinquante livres quand je lis un auteur que je ne connais pas. Le ravissement, le mot est ici à prendre au sens fort, celui d’un enlèvement, avait pourtant été total.

J’ai tendance à mesurer un grand livre à la gamme de plaisirs, de bonheurs même, qu’il me donne, y compris et surtout des plaisirs et des bonheurs que je n’avais jamais éprouvés jusque-là. Plus cette gamme est étendue, plus je suis ravi. L’histoire de ce survivant à une épidémie, installé sur un petit aérodrome dans le désert, pilote et poète, était bouleversante et répondait accessoirement à cette question qui devrait hanter tous les écrivains: « Pour qui écrit-on quand le monde se termine? »

Un roman total

Je viens de lire Peindre, pêcher et laisser mourir, son deuxième roman. Tout d’abord, précisons que le titre français est bien meilleur, pour une fois, que le titre américain, The painter, ce qui est dû sans doute à l’éblouissante traduction de Céline Leroy qui était déjà à la manoeuvre dans La Constellation du Chien.
Dans Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller me semble être le seul écrivain aujourd’hui capable de transformer le Künstlerroman (le roman de l’apprentissage de l’artiste comme disent les Allemands),  en roman noir, le roman noir en roman d’amour, le roman d’amour en roman sur la paternité, le roman sur la paternité en roman sur le deuil, le roman sur le deuil en roman sur le pardon, y compris celui qu’il faut apprendre à se donner car il y a une forme de complaisance arrogante dans la culpabilité, et le roman sur le pardon en Künstlerroman.

La boucle est bouclée: c’est donc un roman total. Il se passe dans le Sud-Ouest américain, là où l’air est clair et sec. Le narrateur est un peintre plein de génie et un homme plein de colère. Il pêche, il lit de la poésie, il peint. Accessoirement, il peut tirer sur des gens qui ne lui plaisent pas, pour de bonnes raisons sans doute, mais il est assez intelligent pour savoir que ça ne règle rien. Ce roman violent, c’est assez rare dans le roman américain pour le signaler, est un roman violent qui montre l’impasse de toute violence et surtout son côté minable, sordide, écoeurant encore renforcé par le contraste avec le cadre d’une nature somptueuse qui célèbre à chaque instant la magnifique unité du vivant (moi j’appelle ça Dieu, mais je n’oblige personne).

Le charme discret de la pêche

Ce qui fait aussi un grand écrivain, et un grand livre, c’est sa capacité à rendre passionnant ce qui vous est totalement étranger. Un type qui fait de la peinture et qui raconte des tableaux, les siens et ceux des autres (très belle page sur Delvaux), je vois à peu près de quoi il parle, même il y a un véritable exploit à décrire des tableaux en train de se faire et, qui plus est, des tableaux qui n’existent pas, comme celui des deux petites filles avec des nids sur la tête qu’on visualise pourtant parfaitement.
Mais un type qui passe sa vie à pêcher parce qu’il en a un besoin vital, métaphysique, alors que j’ai dû attraper trois gardons dans la Loire à 13 ans, un type qui me rend cette activité aussi précise et belle que passionnante et émouvante, ça, c’est quelqu’un qui connaît son métier…

Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller (Actes Sud/Babel, traduction de Céline Leroy).

Peindre, pêcher et laisser mourir

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La Constellation du Chien

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Affaire Epstein: réparer les victimes?

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Jeffrey Epstein Photo: AP/SIPA Numéro de reportage : AP22365951_000001

Après DSK, Weinstein ou « Balance ton porc », l’affaire Epstein est révélatrice: l’émotion gagne le droit. Si sa réalité est mise en cause par les thèses complotistes, le suicide de Jeffrey Epstein est considéré par les milieux associatifs comme une ultime « provocation » vis-à-vis des victimes. Quand ces derniers ou des Secrétaires d’Etat prétendent que la justice doit reconstruire les victimes, le discours devient problématique.


Par voie de communiqué de presse du 12 août, Marlène Schiappa réclame avec Adrien Taquet, secrétaire d’État à la Protection de l’enfance, l’ouverture d’une enquête en France, afin que « toute la lumière soit faite » sur d’éventuels liens avec la France, mais aussi et surtout, que la mort de Monsieur Epstein « ne prive pas les victimes de la justice à laquelle elles ont droit : condition essentielle à leur reconstruction ». Ce qui ne manqua pas de provoquer la réaction immédiate du Garde des Sceaux, rappelant l’indépendance de l’autorité judiciaire et la proscription des instructions individuelles au Parquet depuis 2013.

A lire, R. de Castelnau: Affaire Epstein: tension gouvernementale grotesque entre Schiappa et Belloubet

S’ensuivit alors une querelle sémantico-juridique. Les défenseurs de Marlène Schiappa, estimant qu’elle n’a fait « que son job », volèrent à son secours en distinguant les instructions de poursuite, naturellement prohibées, de la demande d’ouverture d’une enquête, possible même après la mort du principal auteur. D’une part, il est difficile d’exclure à ce stade l’existence de co-auteurs ou de complices. D’autre part et surtout, parce que certaines victimes du réseau prostitutionnel pourraient, selon l’association « Innocence en danger », être de nationalité française et avoir droit, à ce titre, à une réparation judiciaire. À cela près que, s’il y a peut-être des victimes, force est de constater qu’il n’y a pas (encore) de plaignante: de sorte que le zèle dont font preuve les associations de protection de l’enfance se trouve ici en décalage criant avec la réalité du dossier, encore inexistant en France.

Faites entrer l’expert psychiatre

Dans ce débat juridique, l’expert psychiatre n’a pas vocation à se positionner. Il en va différemment de la dimension psycho-criminologique de ce type de dossier : l’avocat Régis de Castelnau rappelait à juste titre la définition de l’Académie de médecine de la pédophilie, déviation du choix de l’objet sexuel impliquant la « préférence pour des enfants pré-pubères ou en début de puberté ». De sorte que les agissements d’Epstein, aussi infâmes et condamnables soient-ils dans l’hypothèse de faits avérés, ne relèvent évidemment pas de la pédophilie, en dépit de la présence de jeunes filles de 17 ans dans le réseau prostitutionnel. Dans ce sens, ceux qui s’improvisent juges et thérapeutes et s’égosillent, sur Twitter et autres réseaux sociaux, à condamner Nicole Belloubet, qui « préfère s’attaquer aux opposants de Macron qu’aux violeurs de fillettes » sont, pour le dire poliment, à côté de la plaque.

L’expert psychiatre peut aussi s’exprimer au sujet des enjeux psychologiques du procès, la thérapie de la victime devenant, avec cette prise de position, le principal, sinon le seul, des enjeux judiciaires. Ce qui suppose naturellement une condamnation: car sans elle, comment octroyer le statut de victime ? Et sans cette reconnaissance, c’est aux flammes de l’enfer que sont promises les victimes, incapables de se « reconstruire » et donc vouées à une souffrance éternelle.

La psychologie omniprésente dans les tribunaux: une dérive

C’est avec de tels arguments, psychologiquement réducteurs pour ne pas dire ineptes, que se battent les associations, jamais satisfaites par l’allongement sans fin des délais de prescription (pourtant repoussé à 30 ans après la majorité par la loi du 03 août 2018), et demandeuses d’une imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs. L’argument est simple, pour ne pas dire simpliste: il faut parfois toute une vie pour trouver le courage de dévoiler. Si les faits sont prescrits au moment du dévoilement, la victime (qui, juridiquement, ne le sera donc jamais), perd toute chance de réparation : juridique et psychologique. Peu importe, au fond l’administration de la preuve, dont le juge ne peut en théorie pas faire l’économie : quarante ans après les faits, l’auteur présumé est peut-être mort, ou attend la mort dans une maison de retraite. Le Child’s Victim Act, entré en vigueur mercredi 14 août aux États-Unis, illustre cette inquiétante dérive : pendant une année, aucun délai de prescription ne pourra être opposé à un(e) plaignant(e). La formule a du succès : un avocat spécialisé annonce le dépôt de plus de 200 plaintes de victimes du clergé, et le nombre de dossiers attendu est tel que 45 juges – dont 12 pour la seule ville de New York – ont été spécialement désignés pour les traiter, a indiqué le chef des tribunaux new-yorkais, dans un communiqué. 

A lire aussi: Quand la pédophilie était un jeu d’enfants

Ce n’est pas, ici, la recherche d’une vérité historique qui importe. Pas davantage celle d’une vérité judiciaire, par définition impossible, si longtemps après les faits, dans ces affaires « parole contre parole ». Seule compte la vérité psychologique, autrement dit le ressenti de la victime, que le juge pénal aura pour mission de valider, s’il ne veut pas avoir sur la conscience une souffrance sans fin.

La fameuse “reconstruction” des victimes

Ce fut d’ailleurs l’argument d’un psychologue expert judiciaire, lors du procès en appel en février 2011 de Christian Iacono, alors Maire de Vence, accusé de viols incestueux par son petit-fils depuis l’âge de 9 ans: si Gabriel n’est pas reconnu comme victime, disait cet éminent collègue à la Cour d’assises, il n’aura aucune chance de se « reconstruire ». On connaît la suite : quelques mois après la condamnation en appel de son grand-père, Gabriel Iacono, alors âgé de 20 ans, se rétractait, reconnaissant avoir menti et se battant sans relâche jusqu’à la révision du procès de son grand-père et l’annulation de sa condamnation, le 18 février 2014, par la Cour d’assises du Rhône.

Le procès pénal peut à l’évidence avoir des vertus thérapeutiques. La victime en attend non seulement la reconnaissance de sa souffrance, mais encore la sanction de celui qu’elle accuse. Les familles de victimes expriment volontiers, au cours d’un procès, ce vœu d’utilité sociale: « nous voulons que cela n’arrive plus. » Cela doit-il pour autant transformer l’action pénale en une sorte de thérapie, liant indissolublement son issue à la possibilité de guérison ? Une telle position est parfois exploitée avec une hypocrite démagogie par les politiques. Cette omniprésence du psy ou plutôt de sa caricature pourrait augurer de l’humanisme croissant d’une justice désormais apte à entendre, à réparer –dans tous les sens de ce terme- la souffrance psychologique, les séquelles indicibles ou indécelables de certaines infractions. 

Le danger est pourtant bien réel de la surpromesse : que dire à une victime indignée par une relaxe ou un acquittement, à qui l’on a affirmé, tout au long d’une instruction éprouvante, qu’elle ne pourrait surmonter cette épreuve sans la condamnation de celui qu’elle dénonce ? Le parcours juridique peut s’avérer aussi décevant qu’éprouvant pour la victime : on ne maîtrise pas si facilement la justice et elle n’est pas toute puissante. Là commence la difficulté : en se fixant un double objectif, réparer et punir (pour paraphraser le célèbre titre de Michel Foucault), le droit adopte une ambition contestable et, à la justice, risque de se substituer bientôt le « sentiment de justice », prompt à se muer en indignation et en sentiment d’injustice lorsque le verdict déçoit ou ne satisfait pas…

La dictature de l’émotion

Peu importe, nous dit-on, que Epstein soit aujourd’hui décédé, peu importe le principe cardinal de l’extinction de l’action publique du fait même du décès, peu importe enfin l’absence de plaignantes en France (en l’état actuel du dossier) : il faut investiguer, prospecter, rechercher d’éventuelles victimes (qui ne le sauraient pas encore) afin de leur permettre une « reconstruction ». 

Bien à l’abri sous le bouclier haut levé de la protection de l’enfance, il est difficile de repousser, et même de critiquer, les tenants d’un aussi noble combat, qui peut par certains aspects évoquer les dévots d’un autre temps. Avec l’avocat Florence Rault, nous citions ainsi, dans la Dictature de l’émotion, ces quelques vers de Tartuffe, visant les faux-dévôts : 

« … D’autant plus dangereux en leur âpre colère,
Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré ».

Nous pensons pourtant que même dans des domaines aussi sensibles que la délinquance sexuelle sur mineurs, rappeler les principes juridiques élémentaires ne revient pas à infliger aux victimes une souffrance ou une offense supplémentaire, mais au contraire à garantir à tous le bon fonctionnement d’un État de droit. 

Les classes prépa: l’ascenseur social qui n’est pas en panne

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Capture d'écran du dialogue entre Marin de Viry et Aymeric Patricot

Aymeric Patricot, écrivain et professeur de lettres en classes préparatoires, explique à Marin de Viry comment transmettre le savoir aux élèves, à l’heure de la massification scolaire et des « nouvelles pédagogies »


Il est réjouissant d’écouter l’enseignant Aymeric Patricot sur la webtélé REACnROLL!

Selon lui, la prépa continue de « jouer le rôle de l’ascenseur social », alors que la massification scolaire a partout ailleurs affaibli le niveau de notre enseignement. Causeur vous propose de lire un extrait de cet échange diffusé par la webtélé des mécontemporains. Monsieur Patricot y est interrogé par Marin de Viry.

Verbatim

Marin de Viry. Vous enseignez en classe préparatoire, formation élitiste. Vos élèves, sélectionnés, arrivent porteurs des « espérances dynastiques » de leurs familles… Pouvez-vous brosser le contexte social de vos élèves? Et que leur enseigne-t-on? A quoi sert ce qu’on leur enseigne et quel est l’effet de transformation qu’on peut avoir sur eux ?

A lire ensuite : Qui es-tu pour avoir un avis, crapule?

Aymeric Patricot. La prépa a souvent mauvaise presse. Dans la presse (justement!), on entend régulièrement que la prépa est très élitiste et ne fait que reproduire les élites bourgeoises. Je pense que la prépa est un système à deux vitesses. A Paris, effectivement, les prépas et les grandes écoles sélectionnent beaucoup les élèves sur des critères sociaux, parfois malgré elles. Mais en province, c’est un recrutement social, notamment pour notre prépa dite de « milieu de tableau », c’est-à-dire qui n’est ni la meilleure, ni la moins bonne. En effet, on a une proportion très importante de boursiers, donc même si c’est une formation élitiste, j’estime que, dans mon travail, je fais fonctionner l’ascenseur social. Je vois vraiment des élèves qui sont là car les professeurs les ont orientés vers cette filière en leur disant qu’ils peuvent bien travailler et que, même si leurs parents sont ouvriers, ils peuvent y arriver. Je pense qu’il y a entre 20 et 40% d’élèves – cela dépend des années – dont les parents sont ouvriers ou au chômage. Ils sont tout autant capables de travailler. Par conséquent, la prépa, contrairement à ce qu’on dit, joue en partie le rôle de l’ascenseur social.

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Marin de Viry. Il y a donc des boursiers qui viennent des milieux populaires: accèdent-ils pour autant à de grandes écoles qui leur permettent de s’élever socialement?

Aymeric Patricot. Alors, c’est vrai que nos prépas moyennes placent assez peu d’élèves dans le top 3… Mais, malgré tout, tous les élèves trouvent une école. Même si on ne sort pas du top 3 ou du top 5, la plupart des écoles offrent le même enseignement de qualité. Les élèves trouvent tous du travail à un bon niveau. Ils deviennent tous cadres. Je suis peut-être le seul à penser ça, mais j’estime que oui, ces enfants d’ouvriers grimpent socialement. Beaucoup m’ont dit : « mon père travaille à la chaîne, et si je suis aujourd’hui avec vous en prépa, c’est justement pour ne pas y travailler ». C’est aussi clair que ça.

C’est un système élitiste dans le sens où on fait travailler les élèves.

Marin de Viry. Y aurait-il un échec de l’ascenseur social des prépas les moins bonnes ?

Aymeric Patricot. Je pense que toutes les prépas sont bonnes… S’il y a un échec, c’est sans doute dans certains collèges où les conditions de l’enseignement ne sont plus du tout possibles, ou dans certains lycées. Mais la prépa, c’est globalement un système qui marche. Peillon s’est assez brutalement opposé aux prépas, mais il n’a pas réussi à changer le système. Système qui, d’ailleurs, est admiré par la Chine. De nombreux pays nous envient. Mais c’est vrai que c’est un peu un système « à l’ancienne », élitiste dans le sens où on fait travailler les élèves. Ils bossent.

(…)

Marin de Viry. Pour transmettre la flamme, faut-il être regardé par son auditoire, ou alors faut-il interagir avec ? (…) Faut-il une mise en scène du professeur magistral ou, au contraire, un professeur qui descend de sa chaire et tourne autour de ses élèves pour leur poser des questions? Cette ligne de partage a-t-elle un sens? Dans quelles proportions cette problématique se pose-t-elle et comment?

Aymeric Patricot
Aymeric Patricot interrogé sur REACnROLL

Aymeric Patricot. Un des paradoxes de notre époque, c’est que quand on lit les ouvrages des nouvelles pédagogies, on retrouve l’idée que le cours magistral est mauvais en soi, car il faut apprendre à l’élève à apprendre et ne pas lui imposer quelque chose de trop vertical. Seulement, les fois où je me suis moi-même débarrassé du cours magistral, ça n’a pas fonctionné. (…) Les élèves attendaient qu’à un moment ou un autre le professeur prenne la parole en tant que professeur et apporte une dose de contenu « pur ».

Marin de Viry. Pourquoi alors y aurait-il une critique du professeur « magistral », et quelle est cette critique ?

Aymeric Patricot. Cette critique a été très vive dans les années 80 et 90, et même en 2000, où il y avait un vrai conflit entre « les nouveaux pédagogues » dont Philippe Meirieu est le pape, et un nouveau camp qui s’est dessiné: « les républicains ». Pour les nouveaux pédagogues, le cours magistral était « mal », alors les républicains pensaient qu’il y avait du bon.

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Marin de Viry. Mais pourquoi, justement ?

Aymeric Patricot. Et bien, les nouveaux pédagogues s’inspirent de choses qui datent depuis deux siècles ou plus, comme avec Rousseau ou Montaigne. Il y a une sorte d’idée comme quoi il existe un âge de l’enfance; il ne faut absolument pas que l’adulte lui impose un savoir un peu rigide, un peu « facho » comme dirait Barthes. Il faut prendre en compte la différence de l’enfance, la connaissance vient avec le plaisir. Les nouveaux pédagogues des années 80/90 ont récupéré toutes ces pédagogies pour les réactualiser, et cette problématique s’est articulée avec la massification scolaire. En fait, on est arrivé au bout d’un processus où 80% des élèves doivent parvenir au bac.


Autoportrait du professeur en territoire difficile

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