Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (6/10).


Chiyo Uno : Une confession amoureuse

On se prend pour un Don Juan. On se réjouit des lettres exaltées que des inconnues vous envoient. Parfois, on leur répond. Alors se met en place un scénario qu’on croit connaître mais dont finalement on s’aperçoit qu’il n’a pas été écrit pour nous. On aimerait néanmoins être à la hauteur du rôle qui nous a été confié. On aimerait plus encore connaître le scénariste qui a inventé la machiavélique histoire dans laquelle nous avons eu la faiblesse de nous glisser.

Le Don Juan qui va nous égrener sa « confession amoureuse » est un peintre japonais. Après dix années passées en Europe, le voici de retour à Tokyo, auréolé de la gloire que lui ont value ses expositions à l’étranger. Il vit dans une fièvre érotique constante, se promenant pendant des heures dans les rues de Shibuya, traînant dans les boites et les cafés en quête d’aventures. Il lui arrive de ne pas voir sa femme pendant plusieurs jours, nous confie-t-il. Jusque-là, rien que de très banal.

Ce qui va suivre l’est beaucoup moins. Il répondra à la lettre d’une certaine Takao qui s’est entichée de lui. Non sans hésitation, il se rend au rendez-vous qu’elle lui a fixé. Takao est encore une gamine impétueuse et arrogante, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Elle l’entraînera dans un « love hotel ». Ce qu’elle veut, c’est faire à un homme ce que les hommes lui ont fait jusqu’alors. Notre peintre est désemparé. Il joue le jeu avant de prendre la fuite. Mais personne ne peut échapper au scénario de la séduction et de la mise à mort – et Don Juan moins que quiconque. Il croyait jouer avec les femmes et ce sont elles qui vont se jouer de lui. Nous avons beau être dans le Tokyo des années trente, même les jeunes filles en kimono à la politesse exquise et à la soumission affichée connaissent les règles du jeu : prendre l’homme au piège de ses désirs et s’amuser ou s’émouvoir du pantin qu’elles ont dorénavant sous les yeux. Les moins cyniques proposeront alors à notre Don Juan, dans la plus pure tradition japonaise, un suicide à deux, suicide qui ne sera qu’une mascarade de plus. L’avouerai-je ? Je me serais volontiers laissé tenter par une telle proposition, mais sans doute n’étais-je pas une proie digne d’un tel privilège. Et chaque fois que je l’ai suggéré à une amante dont j’avais la présomption de croire qu’elle était passionnée, je me suis heurté à un refus glacial. La dernière en date était Marie. Il n’y en aura plus d’autres.

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