Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle, récemment disparu (6/8).


La France de ces années-là engrangeait les bénéfices des restructurations d’après-guerre. Nous lancions des travaux, nous fabriquions même des automobiles de luxe motorisées par des V6 gloutons, nous rêvions à la machine à laver pour tous et au dancing du vendredi soir, à la maison individuelle et aux vacances au Crotoy, les blouses vichy et les déshabillés en organdi, le fromage de tête et la gymnastique chinoise, la frivolité dans la sécurité en somme, les classes moyennes supérieures s’engraissaient sans penser à mal, sans craindre les revirements économiques. La petite bourgeoisie se pâmait.

Il nous indiquait le sens de l’Histoire

Les personnages de Marielle croyaient en cet avenir radieux, ils étaient des consommateurs zélés, des artisans sur le chemin de la réussite, des dentistes promoteurs immobiliers, des cadres dynamiques qui adhèrent sincèrement aux vertus du marché faute de mieux, faute d’alternative crédible. Cette France sur le point de verser dans une face plus sombre, Marielle lui faisait lustrer l’hexagone, lui polir le minou, il en extrayait des perles d’innocence. Là où d’autres acteurs cabotinaient à tout-va, surjouant les possédés et les illuminés, l’acteur apportait sa touche dramatique essentielle. Nous souffrions avec ces héros de pellicule malgré les fanfaronnades et les déconnades. Dans cette dimension exagérément foutraque de la vie quotidienne, la copulation et le désarroi se livraient une bataille des nerfs. Marielle se posait en vigie des catastrophes à venir.

Par son audace, son style abusif et cataclysmique, il nous indiquait le sens de l’Histoire. Nous nous marrions abondamment et cependant, nous ne pouvions ôter cette amertume de notre tête, après l’avoir vu si brillant à l’écran, nous étions des enfants encore plus tristes. Nous étions souvent désabusés quelques minutes plus tard, le contre-coup de l’outrecuidance, le « Bad trip » nous guettait. Marielle croquait une pomme déjà pourrie. Il dénonçait, à sa façon rigolarde et impertinente, les méthodes managériales qui dicteraient bientôt leurs règles dans les entreprises et les gouvernements. Il fut le premier à nous alerter sur la sauvagerie ambiante des organigrammes, sur la veulerie des collaborateurs, l’âpreté au gain qui pousse à la folie des bureaux, Marielle fut plus efficace que toutes les sociologies réparatives et les syndicalismes victimaires sur cette société à plusieurs vitesses, à l’injustice tellement intrusive.

La France ruisselait sur son crâne chauve

Au contraire de tous ces alarmistes patentés, il nous prédisait les défigurations du monde occidental sur le ton du délirium tremens et de la levrette acrobatique. Il était indissociable de notre patrimoine vivant, la France ruisselait sur son crâne chauve. Chez lui, des mouvements contradictoires s’actionnaient pour aboutir à cette personnalité sensible et rococo. Il était de ces acteurs qui mettent la langue dans la bouche pour fermenter la vie, il ne restait jamais à quai, même dans l’échec, il exultait de témérité et d’insolence. On ne dira jamais assez combien cette attitude bravache, ridicule et puissamment comique, diffusait sur nous, spectateurs hagards, des bourrasques de poésie, des secousses frénétiques. Il secouait notre mythomanie par des sorties mémorables. « Dans les affaires, l’important c’est non seulement de connaître la limite de la légalité mais le coefficient d’élasticité de cette limite » ; « Une nympho dans un commando ? …C’est génial ! » ou l’inusable « Dans la dernière production américaine, il y a une heure vingt-huit de sexe dans un film d’une heure et demie. – Et les deux minutes qui restent, c’est quoi ? – Psychologique ! ». Tout était dans le psychologique balancé avec une assurance débonnaire, cet art de la provocation ahurissante d’ironie tordante.

Nous aurions souhaité lui ressembler dans l’enfumage délirant et épidermique. Il nous ouvrait des champs d’indécence qui s’étalaient à perte de vue. Il apparaissait et nous étions saisis par des parfums de sous-bois, des appels du grand large, embruns ou bruyères, coquelicots ou lavande, il labourait par son jeu de camelot, toutes les zones naturelles du pays, encore intactes et insoumises. C’était un acteur bucolique dans le sens où son verbe nous fouettait le visage, comme lorsqu’on avance dans les hautes fougères, qu’on tente de se frayer un chemin dans l’inconnu. Il instillait un bien-être souverain. Il était aussi à l’aise dans les campagnes abandonnées que dans les cités achélèmes.

A suivre…

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