En quelques romans, Peter Heller s’est imposé comme un des grands noms de la littérature américaine.  Ce sont les vacances : laissez-vous tenter par son deuxième roman Peindre, pêcher et laisser mourir


J’avais lu, il y a deux ans, La constellation du chien de Peter Heller, pour de mauvaises raisons. Je l’avais lu parce qu’il s’agissait d’un roman postapocalyptique et, à la limite, il m’était indifférent de rencontrer un écrivain, chose qui n’arrive de toute manière que tous les trente ou cinquante livres quand je lis un auteur que je ne connais pas. Le ravissement, le mot est ici à prendre au sens fort, celui d’un enlèvement, avait pourtant été total.

J’ai tendance à mesurer un grand livre à la gamme de plaisirs, de bonheurs même, qu’il me donne, y compris et surtout des plaisirs et des bonheurs que je n’avais jamais éprouvés jusque-là. Plus cette gamme est étendue, plus je suis ravi. L’histoire de ce survivant à une épidémie, installé sur un petit aérodrome dans le désert, pilote et poète, était bouleversante et répondait accessoirement à cette question qui devrait hanter tous les écrivains: « Pour qui écrit-on quand le monde se termine? »

Un roman total

Je viens de lire Peindre, pêcher et laisser mourir, son deuxième roman. Tout d’abord, précisons que le titre français est bien meilleur, pour une fois, que le titre américain, The painter, ce qui est dû sans doute à l’éblouissante traduction de Céline Leroy qui était déjà à la manoeuvre dans La Constellation du Chien.
Dans Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller me semble être le seul écrivain aujourd’hui capable de transformer le Künstlerroman (le roman de l’apprentissage de l’artiste comme disent les Allemands),  en roman noir, le roman noir en roman d’amour, le roman d’amour en roman sur la paternité, le roman sur la paternité en roman sur le deuil, le roman sur le deuil en roman sur le pardon, y compris celui qu’il faut apprendre à se donner car il y a une forme de complaisance arrogante dans la culpabilité, et le roman sur le pardon en Künstlerroman.

La boucle est bouclée: c’est donc un roman total. Il se passe dans le Sud-Ouest américain, là où l’air est clair et sec. Le narrateur est un peintre plein de génie et un homme plein de colère. Il pêche, il lit de la poésie, il peint. Accessoirement, il peut tirer sur des gens qui ne lui plaisent pas, pour de bonnes raisons sans doute, mais il est assez intelligent pour savoir que ça ne règle rien. Ce roman violent, c’est assez rare dans le roman américain pour le signaler, est un roman violent qui montre l’impasse de toute violence et surtout son côté minable, sordide, écoeurant encore renforcé par le contraste avec le cadre d’une nature somptueuse qui célèbre à chaque instant la magnifique unité du vivant (moi j’appelle ça Dieu, mais je n’oblige personne).

Le charme discret de la pêche

Ce qui fait aussi un grand écrivain, et un grand livre, c’est sa capacité à rendre passionnant ce qui vous est totalement étranger. Un type qui fait de la peinture et qui raconte des tableaux, les siens et ceux des autres (très belle page sur Delvaux), je vois à peu près de quoi il parle, même il y a un véritable exploit à décrire des tableaux en train de se faire et, qui plus est, des tableaux qui n’existent pas, comme celui des deux petites filles avec des nids sur la tête qu’on visualise pourtant parfaitement.
Mais un type qui passe sa vie à pêcher parce qu’il en a un besoin vital, métaphysique, alors que j’ai dû attraper trois gardons dans la Loire à 13 ans, un type qui me rend cette activité aussi précise et belle que passionnante et émouvante, ça, c’est quelqu’un qui connaît son métier…

Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller (Actes Sud/Babel, traduction de Céline Leroy).

Lire la suite