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Peut-être que j’étais une fille bête

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Le billet du vaurien


Rassurons Mariya Rybalchenko : elle est tout sauf une fille bête. Et elle nous offre avec son Éloge érotique de Richard M.  une des plus belles histoires d’amour qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps. La formule, je le conçois, peut sembler convenue : elle vient pourtant du fond du cœur.

Mais vous souhaiteriez peut-être savoir qui est Mariya Rybalchenko : une jeune étudiante ukrainienne, fille de militaire, étudiante en français à Kiev. Elle obtient une bourse pour achever sa thèse à Paris sur Les écrits latins dans la pensée juive de Levinas. C’est d’ailleurs chez Claude Tresmontant, son directeur de thèse, qu’elle rencontrera Richard Millet. Elle avait 22 ans et lui 66. Elle le précise : « Tout aurait été simple, idéal même, si je n’avais pas rencontré R. » Elle ne connaissait pas ses livres, n’avait rien lu de lui. Une amie l’avait prévenue qu’il avait une très mauvaise réputation dans le milieu intellectuel français. Il passait pour réactionnaire et n’avait plus d’éditeur, ce qui faisait de lui un homme seul. La solitude de Mariya à Paris était son seul refuge. On imagine facilement la suite.

Et pourtant, elle le confie, il y avait sans doute très peu d’amour entre R. et elle quand ils devinrent amants. « La première fois, il pénétra mon ventre lentement avec la douceur d’un médecin examinant un blessé ». Elle pleurait en murmurant un impuissant « J’ai besoin d’amour ». Richard sait parler aux femmes : « Tu as le visage d’un ange, quand tu jouis », lui disait-il.

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Richard, lui, a honte de son corps abîmé. Il cache son ventre derrière ses mains. « J’étais plus musclé, il y a une dizaine d’années. Regardez comme je suis vieux maintenant ! » Parfois, il ne parvenait pas à faire l’amour. Il disait à Mariya que son corps semblait celui d’une fille de quinze ans et qu’il était trop beau pour lui. Quand tous les deux, ils se promenaient dans Paris, il aimait s’exclamer : « Extermination ! », imitant Cioran qui disait : « Dès qu’on sort dans la rue, le premier mot qui vient à l’esprit est extermination ». D’ailleurs, il comparaît souvent Mariya à Cioran qui ne s’était inscrit à l’université que pour obtenir une bourse et vivre à Paris. Il avait aussi une arme, un Mauser, caché sous son lit. Il buvait du whisky japonais et avait une passion pour le cinéma.

À Kiev, en se préparant pour l’exil en France, Mariya espérait trouver le pays où Jean Seberg vendait le New York Herald Tribune sur les Champs-Élysées. Mais non, cette période glorieuse était passée depuis longtemps : tout ce qu’elle découvrait de Paris, était une peau morte, des visages illusoires. Richard, lui aussi, était dégoûté par l’Occident. Leur relation devint passionnelle. « Si quelqu’un te touche, je le tuerai ! », criait-il. Mariya aimait cette forme de jalousie, preuve de son désir, si précieux pour elle. La plus belle scène du livre est celle où Richard Millet connaissant les problèmes de digestion de Mariya, lui prépare du poisson grillé et de la purée de carottes. Puis, blottis l’un contre l’autre, ils regardent Ordet  de Dreyer et pleurent ensemble, à la fin du film, lorsque Johannes, l’idiot, ressuscite sa belle-sœur morte. «  La même nuit, R. s’endormit contre la chaleur de mes fesses » écrit-elle.

Elle sait aussi que R. est un homme dangereux pour une Slave aussi désespérée et exaltée qu’elle. Elle perdra son amour, elle se jettera sous un train ou finira dans une profonde mélancolie, songe-t-elle. Elle se montre alors hystérique, ne voulant rien connaître de son passé. Et c’est ainsi qu’elle le perdra. Il s’énerve de plus en plus vite, il drague des femmes plus âgées. Elle remarque ses poils dans ses oreilles. La magie se dissipe.

Passant devant une librairie du quartier latin où figure une grande photo de Le Clézio, il lui fait remarquer qu’il a l’air aussi bête que son style. Elle le taquine. Elle lui dit qu’il est le Clint Eastwood de la littérature française. Est-ce un compliment suffisant pour retenir un homme ? Sans doute non. Mais certainement pour lui permettre de ramasser ses souvenirs – et je passe sur les scènes érotiques – en une lettre d’amour que chaque écrivain souhaiterait recevoir.

Mariya Rybalchenko : Éloge érotique de Richard M.  éd. Pierre-Guillaume de Roux. 94 pages. 14 Euros.

Eloge érotique de Richard M.

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Le Grand Chemin de la copie

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Réédition du Carnet d’un secrétaire de rédaction (1924) d’André Baillon


Bientôt, plus personne ne se souviendra de la fabrication d’un journal papier. Jadis, les informations étaient le quotidien d’une poignée de forçats, le plomb et la plume remettaient, chaque nuit, leur titre en jeu. Quand on avait goûté à ce métier ingrat, ses odeurs, ses rancœurs mais aussi ses minuscules bonheurs comme d’avoir réussi à caler une dernière brève en der, toutes les autres professions nous paraissaient tellement fades. Les articles, la titraille, le ballet des colonnes et le charme des entrefilets nous empêchaient de dormir, seule la sortie du canard comptait. Nous vivions dans un casernement volontaire et peinions à nous séparer au petit matin. Cette compagnie-là, de mots et d’encre, tend à disparaître. Déjà, notre vocabulaire a des accents de langue morte. J’ai des frissons quand j’entends les mots « morasse » ou « marbre » prononcés au zinc d’un bistrot. Je salue le bonhomme d’un discret hochement de la tête car lui et moi savons. Cette intimité-là ne s’oublie pas. J’avais une vingtaine d’années la première fois où j’ai posé les pieds dans une rédaction. Ce monde-là avait ses us et coutumes. 

Le journalisme ne s’apprend pas, il se pratique

Pour vous faire adouber par les anciens, il fallait se plier aux règles presque militaires, aux hiérarchies souterraines et surtout rendre une copie propre. J’y ai appris une certaine rigueur et des réflexes professionnels. Le journalisme ne s’apprend pas en réalité, il se pratique dans la confusion et l’excitation. Comme un ex-drogué, l’urgence du quotidien me manque, cette électricité au moment du bouclage aura été autant pour moi une source de béatitude que de désillusions. La presse écrite nous procurait à tous, chaque jour, notre dose d’inconnu. Nous étions réunis telle une confrérie jalouse de ses prérogatives, chacun essayant de voler la vedette à l’autre, mais animée par un même but. L’édition du jour devait tomber à un moment précis et rencontrer inexorablement ses lecteurs. L’horloge était notre ennemi personnel, la panne mécanique d’une rotative, notre hantise. Nous évoluions alors sur un fil. Toute cette aventure qui semble aujourd’hui aussi ancienne et périmée que la Conquête de l’Ouest est admirablement racontée par André Baillon (1875-1932). Cet écrivain flamand de langue française a laissé à la postérité quelques romans follement désespérés et des chroniques sur le vif. Durant, une douzaine d’années, il fut employé au poste délicat de secrétaire de rédaction, notamment à La Dernière Heure. Par fil spécial paru en 1924 aux Éditions Rieder à Paris ressort chez les Suisses de Héros-Limite dans la collection « Tuta Blu ». 

Secrétaire de rédaction, un métier d’avenir

Ce texte au tempo saccadé et aux riffs pénétrants est un témoignage essentiel sur une époque révolue. Il donne à voir et à entendre dans la fraîcheur des dialogues, toute une galerie de personnages, du patron de presse à la dactylo. Il y a du jazz dans ses lignes, avec en arrière-plan, la mélancolie clairvoyante des champs qui seront bientôt dévastés. Le numérique n’était pas né, d’autres menaces pesaient, le poids de la photo et de la publicité grignotait ce qu’on appelait « le gris ». Le texte luttait pour sa survie. La presse semble toujours avoir vécu sous l’effet de la crise et de la valse des actionnaires. Par fil spécial est précédé d’une très belle introduction signée Éric Dussert qui recontextualise sans pontifier. « Dans Par fil spécial, un homme sensible et un observateur doux – un écrivain de race-, André Baillon, trouve à décrire dans l’ironie, le hoquet des rotatives et le heurté de situations bigarrées un métier en pleines mutations technologiques, sociologiques et déontologiques », écrit-il, pour nous mettre en appétit. 

A lire, du même auteur: Les vieux journaux ne mentent pas!

Avec sa paire de ciseaux et sa colle, le secrétaire de rédaction tentait d’organiser le chaos qu’est un journal. « Informations, articles, écho, prix du beurre, critiques de théâtre, ce qui entre dans notre journal devient de la copie, en passant d’abord sous le crayon du secrétaire. Modeste crayon ! Il met les titres. Il arrange, triture, corrige », voilà comment Baillon résume son sacerdoce et s’imagine en grand ordonnateur de la copie. 

Par touches pointillistes, l’écrivain multiplie les angles et transforme le papier en un organisme vivant et éphémère. Car demain, il faudra tout recommencer. Il se fait parfois grinçant ou tendre lorsqu’il évoque les hommes. Dans une entreprise de presse, il n’y a pas d’ouvriers. « Il y a les hommes des linotypes, les hommes des machines, les hommes de la clicherie. Entre eux, ils sont Camarades ou Compagnons. Ce mot sonne plus vrai qu’entre les journalistes qui s’appellent Confrères, ce qu’ils sont si peu ». On était fier d’appartenir à cette communauté-là.

Par fil spécialCarnet d’un secrétaire de rédaction d’André Baillon – Héros-Limite

Par fil spécial: Carnet d'un secrétaire de rédaction

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En Crimée, les trublions aussi aiment la poésie


Les aventures d’un écrivain-traducteur dans l’ex-URSS (Deuxième épisode)


Combien de fois me suis-je enflammé,
Résultat, gueule de bois pour l’éternité !
À présent, pour la bouteille adorée,
Je rassemble mes roubles déchirés.
La dame de cœur sera à nouveau abattue,
Et le valet en roi jamais ne se mue…

P.S. Citoyens, donnez aux invalides,
De l’armée de l’amour, les invalides.

Souleyman Krymov, 1994, Kamtchatka, Elizobo.

Contrairement à ce qu’avancent tant d’antiennes anarcho-spontanéistes, il vaut mieux ne rien attendre de la créativité des masses, invariablement décevante. Mais il est en revanche toujours intéressant d’y jeter un œil. Juré d’un concours de nouvelles polar dans l’ouest de la France il y a quelques années, je constatai que sur les 25 récits sélectionnés en fin de parcours, 19 racontait la liquidation du conjoint du narrateur. Au risque de décevoir les féministes, ces fantasmes étaient partagés par les deux sexes dans des proportions équivalentes. Une vérité sociologique, bien qu’il soit quelque peu effrayant d’imaginer tous ces époux rêvant, couché auprès de leurs compagnes et compagnons, de leur coller l’oreiller sur le nez…

Si l’on imagine en fin de soirée une petite modification subliminale de l’ambiance libidinale de la nation, œuvre d’un génie du mal ou d’un esthète fou sur les réseaux sociaux, on voit d’ici se profiler l’hécatombe, la St-Barthélémy du mariage…

Revenons aux masses créatives. Bon, elles font des efforts plus ou moins couronnés de succès artistique. Celui-ci, comme nous l’apprennent épaves et minets grand-bourgeois, viragos aigres dans l’édition française — soudés en seul un bloc par exhibitionnisme et névrose — n’a rien à voir avec le succès commercial, mélange de réseau familialo-médiatique et d’obscénité voyeuriste, transformant la « littérature contemporaine » en torchon à scandales, voire en antichambre de psychiatre. Et toute la déchéance de ce temps éclate un peu plus loin,  remarquait Drieu, il y a bientôt un siècle.

En Crimée, il convenait de noter, jusque dans les plus plates productions de braves dames éperdues d’amour pour leurs petits-enfants, une connaissance approfondie du langage poétique, en vérité tout à fait frappante, un classicisme qu’on chercherait en vain chez les décervelés d’Occident s’escrimant à slammer leur « misérable petit tas de secrets ». Le classicisme véritable n’est pas une perfection exténuée, signalait Pol Vandromme dans son pamphlet contre Malraux, c’est une création effervescente qui se donne un air flegmatique. Et si fatigué que je sois d’écouter ces rengaines sentimentales, elles avaient invariablement un sens du rythme, une tenue rafraîchissante.

S’il s’agit évidemment d’un modèle économique, avec droit d’inscription et séjours dans l’enclave, souvent au Lady, il est très apprécié des candidats, qui y voient une forme supérieure de loisirs — des vacances intelligentes. On peut évidemment en rire, mais il est singulièrement touchant d’entendre une centaine de participants de tous les âges lire leurs œuvres avec flamme, effroi, timidité, orgueil, dans un temps minuté à six minutes, et dans trois langues, russe, ukrainien et tatare. Rimes et rythmiques sont au rendez-vous dans les poèmes, et le sens de la narration qu’on découvre dans les proses en étonnerait plus d’un dans nos contrées où l’on a perdu le savoir-faire du conteur, sa modestie. Le tableau posé — passons aux ruptures !…

Les trublions hypnotiques

Des voix jeunes, dont la force d’affirmation tranchaient avec le ton généralement amène des arrivées sur scène pour les fatidiques six minutes, cherchant à séduire plutôt qu’à s’imposer. Mais ces deux gamins tremblaient devant nos âges canoniques, ce qui donnait à leur débit une scansion forcenée. Egor, le premier, vêtu de noir en plein été, resta en fond de salle sans s’approcher du micro, criant presque son texte, maigre et élégant comme lui, il me faisait penser à un Alan Vega sans guitares ni synthétiseur. Son texte portait sur le territoire mais n’était nullement inspiré de notre vedette mondiale de la littérature rêvant paraît-il aujourd’hui du prix Nobel, ce qui en dit long. Egor s’appuyait sur une phrase de Baudrillard et abordait la récente entrée controversée en Fédération Russe de la presqu’île de Crimée, non sous un angle politique n’étant d’aucun bord, mais sous l’angle structuraliste de la métamorphose, de l’abstraction, des noms du père. Drôle, mordant.

Relire l’épisode de la semaine dernière: La Crimée et ses poétesses

Puis Rina, sa compagne, tout aussi mal à l’aise certainement comme le démontrait une voix aux limites de la hargne nous entreprit sur un thème impopulaire : pourquoi je n’aime personne et suis tout le temps en rogne. Elle avait l’habileté de le faire avec des histoires démontrant l’incompatibilité d’humeur native. Elle avait une force d’expression hypnotique.

Je fis leur connaissance un peu plus tard, cherchant à desceller mon piédestal d’auteur français pour parler d’égal à égal. J’appris avec stupeur qu’ils n’avaient pas 25 ans. Nom d’un chien. C’était encore un signe de la vigueur de la culture poético-littéraire que je constatais partout à Saki, jusque dans les œuvres de moindre intérêt.

Le trublion pervers

Puis, Sergueï apparut. Il concourait dans la catégorie « humour » et avait, selon moi déniché une histoire inénarrable. À la fin des années 80, le puritanisme soviet en avait pris un coup dans l’aile, et le système cherchait à survivre coûte que coûte en se déclarant aussi affranchi que l’Occident, les sexologues et scientifiques de feu l’URSS avaient déclaré, statistiques à l’appui, que l’économie libidinale était aussi florissante en régime socialiste que sous le capitalisme décadent. Ils répondaient à des affirmations diffusées sur une chaîne de télévision américaine selon lesquelles en URSS « le sexe n’existait pas » :

Voilà d’où venait ce sentiment de honte lié au sexe, cette sensation de salissure et cet effort pour limiter l’accès des masses au savoir dans le domaine des relations sensuelles.

Dans le but de la transformation des relations négatives de la société avec le sexe à la télévision pour quelque chose de plus libre du conservatisme et de la répugnance, un groupe d’initiative de candidats au doctorat lança un appel à l’édition d’un recueil de travaux scientifiques, affirmant que le sexe existait chez nous, avait existé, et existerai.

Et encore :

Mais on souhaiterait s’arrêter sur un des articles du recueil — « Technique et moyens d’atteindre la résonance orgasmique ». Il était proposé par un candidat au doctorat, enquêtant sur l’apparition de résonances néfastes dans les systèmes complexes. Il est possible que vous ayez déjà connaissance de cette histoire : une compagnie de grenadiers marchant au pas cadencé sur le Pont Égyptien de Pétersbourg, provoqua son effondrement à un instant précis. Cela se produisit en raison de la coïncidence de l’onde vibratoire du pont et celle des pieds du détachement en marche.

Sergueï suscitait la désapprobation violente du public composé de femmes et même du sympathique président, Valéri Bassyrov. Il ne faisait rire  — aux éclats — que moi… Il finit par obtenir le « prix de l’originalité »…

Le trublion déjanté

Ce type avait une tête découpée à la serpe me rappelant certains vampires croisés à Kiev lors de mon enquête de 2004-2005 sur la toxicomanie en Ukraine. Il s’en prit assez violemment à moi lorsque je sortis de la réunion finale du jury, mécontent du verdict. Je répondis que la déontologie m’interdisait de lui donner le détail des délibérations. Ce qui n’était pas une réponse susceptible d’interrompre ses imprécations. Il s’obstina. Je quittai les lieux. Bien que ses textes m’aient frappé, je n’étais pas en mesure de l’aider, il n’avait pas payé le droit d’inscription. Plus tard dans soirée, je m’éclipsai du banquet de clôture, un peu éméché, pour lui confier que s’il avait rempli les conditions, j’aurais voté pour lui. Il s’éclaira et promit de lire mon Morphine Monojet  paru en russe.

L’année suivante, ayant suivi le règlement, il s’imposa avec L’Armée des invalides de l’amour  — en exergue — de cet article et obtint le prix. Nous partageâmes une fraternelle accolade.

Morphine Monojet: ou Les fils perdus

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L'Icône

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Deux âmes à l’épreuve

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Léon Morin, prêtre, un film de Jean-Pierre Melville à revoir, avec un Jean-Paul Belmondo très séduisant et très juste


Confiné dans ma maison dans le Pays pagan, je passe mon temps entre prière, travail dans le jardin, lecture et le visionnement de films. J’ai revu hier soir le magnifique Léon Morin, prêtre de Jean-Pierre Melville adaptée d’un roman de Béatrix Beck. Une œuvre qui vous remet les idées en place sur les choses essentielles de la vie.

Un prêtre et une communiste confrontés à l’Occupation

Une petite ville de province occupée par l’armée italienne, puis allemande. La vie se déroule, avec ses difficultés et ses angoisses. Une jeune femme, Barny (l’inoubliable Emmanuelle Riva), travaille dans un service d’enseignement par correspondance.  Sympathisante communiste et athée, elle décide de provoquer un prêtre par son rejet de la religion. Elle entre dans le confessionnal, mais décontenancée par l’attitude calme et très ouverte du prêtre (Jean-Paul Belmondo excellent et très séduisant), elle consent à se rendre chez lui pour parler de la foi.

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La guerre est présente surtout par les sons et les paysages qui en définissent le fond temporel et le fond politique. Le silence des couvre-feux et le bruit des bottes de l’occupant sont les signifiants sonores du conflit. Le choix de la campagne comme lieu prégnant des combats renforce ce parti pris. Dans Léon Morin, prêtre, si la guerre semble souvent réduite à une toile de fond peu visible, elle occupe néanmoins une place importante du point de vue philosophique et spirituel. La forte personnalité du prêtre, ferme dans ses positions face aux attaques incisives de Barny, nous fait penser à la fois aux codes moraux et de conduite des résistants de L’Armée des ombres, et aux codes d’honneur des truands des films noirs du cinéaste.

Un film philosophique?

Melville se montre sobre, voire ascétique dans sa mise en scène. Les scènes sont brèves, tranchées et d’une rigueur qui laisse place à toute la force spirituelle et politique des échanges philosophiques entre Barny et Léon Morin. Le cinéaste focalise son attention sur les échanges verbaux de ses deux personnages ; il se préoccupe de la fluctuation de leur conscience, de leurs pulsions internes. Léon Morin et Barny développent, au fil de leurs conversations, une haute idée de la foi et de l’être humain. Comment, dans une période de guerre monstrueuse, de collaboration patente ou larvée, un homme et une femme, par la force et la droiture de leur pensée et de leur comportement, résistent-ils à la déchéance du monde? Que perdraient-ils tous deux, si Léon Morin aimait (physiquement) Barny? Ils ne seraient plus que deux êtres qui s’aiment égoïstement, insensibles à la douleur du monde. Morin redeviendrait un homme ordinaire et Barny, une femme comme les autres. Leur amour perdrait de sa force spirituelle et ne s’afficherait plus comme l’insolente réponse catholique et humaniste face à la barbarie. Si la guerre permet la rencontre de cet homme et cette femme, elle leur donne surtout la possibilité de se définir comme résistants face à l’horreur et à la banalité triviale de la société française pendant la Seconde Guerre mondiale.

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La grande force de Léon Morin, prêtre est la rencontre absolue – sans la perte qu’entraînent nécessairement tout amour physique et les exacerbations du désir – entre deux êtres à la magnificence physique et spirituelle forte. C’est à la fois l’histoire d’un cheminement spirituel, la découverte progressive, par une âme simple, habitant le corps d’une jolie femme fière et insoumise, de l’un des sentiers qui conduisent vers la découverte du Dieu intérieur, et celle du maintien dans la certitude de sa foi d’un prêtre, porté par ses croyances et, paradoxalement, par ses doutes face à l’incarnation possible d’un amour humain fort et digne. Ce n’est pas entre sa foi et l’amour qu’il porte à Barny que le prêtre doit choisir, mais entre son vœu de chasteté et le désir qu’il ressent pour cette femme, entre un devoir et un appel.

Beauté de l’âme et des corps

La maîtrise du film réside dans la mise en scène implacable du cheminement de ces deux personnages. Une rigueur sobre, âpre, mêlée à une sensualité couvant sous la glace, mais brûlante, entoure les déplacements, les gestes et les dialogues.  Beauté de l’âme et des corps alliée à une mise en scène de l’épure sont les composants du cinéma de Jean-Pierre Melville qui livre une œuvre d’une grande portée philosophique et spirituelle. Résister, nous dit-il, c’est justement faire que nos actes soient en accord avec nos pensées et non dictés ou dominés par les circonstances. En somme, Léon Morin, prêtre est une ode austère et flamboyante à un humanisme religieux.

Léon Morin, prêtre un film de Jean-Pierre Melville
France – 1961 – noir et blanc – 2h10
Interprétation: Emmanuelle Riva, Jean-Paul Belmondo, Irène Tunc, Nicole Mirel, Gisèle Grimm

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Première sortie de crise


Ça y est, je suis sorti! Enfin, j’ai pris l’air. 


 

Fenêtre de tir idéale

Presque une semaine que je n’avais pas mis un pied dehors et surtout pas une main. Six jours que je n’avais pas touché la voiture. 144 longues heures que je partageais mon temps entre l’écriture et les lavages de mains. L’observation de la pousse des bourgeons et les prises de température. Et ce matin, j’ai osé. Il faut dire que pour un lancement, la fenêtre de tir était idéale. La météo était fraîche, mais radieuse. Et surtout, le réfrigérateur aussi clairsemé qu’un vieux hêtre décharné par les vents d’automne. Il fallait donc que je sorte. Alors, j’ai rempli une attestation dérogatoire V2, j’ai pris ma femme dans mes bras en la serrant fort et j’ai fait comme le général Lee quand il était encerclé par les troupes du général Grant à la bataille de Richmond, j’ai tenté une sortie. Sabre au clair. Enfin à mains nues. Euh… avec mes gants Mapa. Sauf que dehors il n’y avait point de soldats nordistes pour me tendre un piège. Pas plus d’Appomattox Court House village que de beurre en branche (de barate). De toute façon, en Normandie, tous les noms de villages commencent ou se terminent par ville. Ceci-ville, Machin-ville, Bénouville, Grandville. Quant aux avenues des bleds, elles ont toutes été baptisées du nom des héros de juin 44, de Gaulle, Leclerc, Montgomery. Sauf dans les lotissements modernes où les faits d’armes des libérateurs ont été remplacés par l’annuaire de l’Office National des Forêts. Rue des Pins, impasse des Tilleuls…

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Bref, on m’avait pourtant dit que l’ennemi était proche. Mais qu’il resterait totalement invisible. BFM et le ministère de la Santé n’avaient pas tort. En tout cas le belligérant n’était pas sur les routes ce matin, incroyablement désertes et ensoleillées… Pas plus que dans les airs mixés tranquillement par les éoliennes. Elles sont comme la porte-parole du gouvernement ces grandes hélices, elles brassent du vent. J’ai même pu faire trente kilomètres sans croiser âme qui vive. Pas un tracteur, même pas un gendarme. Pour une fois, les représentants de l’ordre avaient troqué leurs radars laser contre des gants en latex pour mieux vérifier les ausweis. Mort aux vaches? Il n’y avait pas non plus la moindre trace de bovins dans les champs. Aucun mouton, ni même de trotteurs au pré. Du jamais vu. C’était Tchernobyl le jour d’après «l’incident » du réacteur 4. Fukushima post-tsunami. Mais c’est en arrivant en ville que j’ai pris la mesure de la crise. L’étendue du confinement comme on dit dans les médias.

Regards inquiets à l’approche du Leclerc Drive

Pas un magasin d’ouvert. Pas un chat dans les rues. Les regards inquiets en chien de faïence des rares piétons. La marchande de tabac confinée derrière une vitre en plastique de fortune, comme un receveur de télégraphe de western. Mais sans grillage. Le patron de la station d’essence barricadé derrière des panneaux d’aggloméré avec meurtrière hygiaphone. Un officier de tir de Panzer avec sa MG 42. Je n’ai pas osé aller au supermarché. Il paraît qu’il y a sélection à l’entrée. Comme dans les boîtes de nuit quand j’étais petit. « Toi, tu ne rentres pas, t’as des baskets !» Maintenant c’est plutôt « dehors, ou reviens avec un masque ». No shoes, no shirt, no serve. Comme on dit en Californie. 

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Mais j’avais prévu le coup. J’avais fait ma commande sur internet. Alors je suis allé la récupérer au Leclerc drive. Le système le plus moderne que la Terre ait jamais porté pour faire ses courses. L’anti marché de campagne. Plus inhumain tu meurs. Aussi guilleret qu’une cabine de péage de banlieue un décembre de grésil. Corbeille-sud nous voilà. J’ai respecté les marquages au sol. Bien sagement. Comme le premier jour du service militaire à la caserne, quand on faisait la queue pour «percevoir » son paquetage. J’avais même pris une heure de rendez-vous précise pour la livraison. Fallait pas rater l’appel. Quand j’ai scanné ma carte de fidélité sur la borne en béton – carte d’alimentation – la machine a balancé mon blase et tout mon «track record ». Ma date de naissance, mon adresse. La totale. 

Puis, un employé du lieu s’est pointé vers moi, masqué, avec un caddy rempli ras-la-gueule. J’ai marché vers lui. Mais à cinq mètres, il a tourné soudainement autour de moi. Comme ces boxeurs, tout en jeux de jambes, qui cherchent une ouverture dans les poings de leur adversaire, au début des matches de championnat du monde. Il n’a jamais baissé sa garde. Il a même fini par faire rouler le chariot vers moi. Le contraire d’un kidnapping. J’avais payé ma rançon et j’étais prêt pour l’enlèvement. 

La vie. La vraie.

Ensuite le type a marmonné un truc que je n’ai pas compris tout de suite. J’aurais dû prendre Fantômas en deuxième langue. Ou faire soigner mes acouphènes. Pas facile non plus d’articuler avec un masque. J’ai quand même fini par comprendre qu’il manquait des produits à ma commande. Et qu’ils seraient reportés sur ma carte de fidélité. Ça peut pas faire de mal d’avoir du crédit de nos jours. Pas grave. J’ai mis les sacs dans mon coffre fissa et j’ai démarré sans demander mon reste. 

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Pas pratique de passer les vitesses avec des gants de cuisine. En rentrant, il n’y avait pas plus de monde qu’à l’aller. La campagne était encore plus riante. Déserte et magnifique. J’aurais même pu m’y promener. Mais pas question de lézarder en mission ravitaillement. En arrivant à la maison, ma femme était pour le moins méfiante. Il faut aussi la comprendre, je revenais de zone contaminée. J’ai sorti les courses de la voiture et j’ai nettoyé les emballages soigneusement un par un à l’eau savonneuse. Il n’est donc pas exclu que la prochaine salade de riz ait un léger goût de Petit Marseillais. 20 minutes de boulot au bas-mot. Me suis lavé les mains et le visage ensuite. Et puis, je suis retourné travailler à mon ouvrage. Fin de l’alerte.

Cauchemars

Cette nuit j’ai rêvé que je mangeais de l’araignée de bœuf. Cette viande délicieuse qui nécessite une préparation de dix minutes des mains expertes de mon ami boucher, Meilleur Ouvrier de France. J’avais fait aussi un mixed grill avec de la hampe maturée, de l’onglet et du paleron dénervé. Miam. Il faisait beau. J’avais même organisé un barbecue avec mes voisins. Les sympas, pas les autres. François l’agriculteur et Alain, un ancien de la PHP à la retraite. Ça s’est vite transformé en cauchemar, parce que dans mon rêve, on allumait le barbec avec du PQ. 

Je pense que le confinement commence à m’atteindre. 

Je ne sais pas si je vais supporter bien longtemps de manger des pizzas et des linguines Di Cecco sans aide psychologique. Il n’y a plus que des pâtes de luxe dans les magasins. Maintenant que le tout-venant a été piraté par les effondristes. Stocké par les collaspsologues. Oh je suis bien conscient qu’il y a des situations bien pires que la mienne. Il m’a fallu du temps, mais je crois que j’ai enfin compris que le monde ne serait plus jamais comme avant. Ce que j’ai vu hier dans une bourgade de sous-préfecture ne prédit rien de bon pour l’avenir des rapports humains. Même après la fin de cette crise. Chaque minute qui passe, je réalise désormais petit à petit l’étendue du désastre. Et je ressemble de plus en plus à la barbe d’Édouard Philippe, je blanchis jour après jour.

Boris Pahor: je me souviens de la grippe espagnole

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Confiné à Trieste pour cause de coronavirus, l’écrivain slovène Boris Pahor sera bientôt âgé de 107 ans. Il est peut-être également l’un des derniers survivants de l’épidémie de grippe espagnole.


Aujourd’hui aveugle, il ne peut plus « s’incliner chaque matin devant la beauté du monde » depuis sa maison qui surplombe la mer Adriatique. Rescapé des camps de la mort dont le Struthof, il est également celui qui a survécu et dit « trois fois non » aux totalitarismes du vingtième siècle que toute sa vie et son œuvre ne cesseront de questionner. Il se remémore la pandémie de la grippe espagnole qui causa 3 à 4 millions de morts dans les années 1917, 1918 et 1919 dans une Europe exténuée par quatre années de guerre et de privations (ainsi que 50 à 100 millions dans le reste du monde). Il raconte:

« Trieste faisait alors partie de l’empire austro-hongrois. Avant la guerre, mon père vendait du beurre, du miel et du fromage blanc sur le marché de Ponterosso, avec son étal roulant exposé à tous les vents. Les jours de bora, il se protégeait avec un journal qu’il glissait sous sa veste. Mais au moment de l’épidémie, il n’était pas à la maison, mobilisé dans l’armée autrichienne, comme photographe de guerre.

Je n’étais alors âgé que de cinq ans et cette épidémie fut un désastre car nous étions seuls, ma mère, mes deux jeunes sœurs et moi. Mimitza avait trois ans, Evelyna deux ans. Tous atteints, avec quarante de fièvre, transpirant de sueur. Impossible de quitter le lit, d’être secourus. Nous vivions alors 28, via Commerciale dans une sorte de cave. Une pièce unique en sous-sol où mon père avait tendu un fil de fer. Maman y avait accroché une toile en guise de séparation, d’un côté la chambre, de l’autre la cuisine. Je me rappelle qu’il y avait dehors un peu d’herbe, quelques arbres, et je jouais là avec ma jeune sœur Mimitza. Elle était toute petite Mimitza. Mimitza est un dimunitif qui veut dire Marie.

Mon grand-père, le père de mon père, ne pouvait nous venir en aide, retenu aux côtés de ma grand-mère et de mon cousin Cyril – qui devait se suicider quelques années plus tard. Ils habitaient dans une mansarde sous les toits, près du canal Grande, cette langue de mer qui pénètre au cœur de la ville thérésienne, là où mouillent les vieux bateaux à fond plat. Ils attendent le printemps pour sortir, quand la marée basse laisse un passage assez large sous le Ponterosso. Tout près, sur ce marché du Ponterosso, les Slovènes descendaient du plateau karstique pour vendre les produits de leur ferme. C’est l’une d’elles qui est venue nous porter secours. Qui l’a alertée ? je ne sais pas, mon grand-père sans doute car il ne pouvait se déplacer. Je me souviens qu’elle nous a préparé du thé. De cela je m’en rappelle bien car nous mourrions tous de soif à cause de la fièvre. Finalement nous avons guéri. Sauf ma petite sœur Mimitza. Elle était délicate, comme le sont aujourd’hui ceux qui décèdent du Covid-19, les personnes âgées, les malades. Elle n’a pas survécu mais aujourd’hui je pense qu’on l’aurait sauvée. Je me rappelle de la douleur de mon père, je me rappelle que tous les jours il fleurissait sa tombe.

Et pour nous pas de répit. Peu de temps après, ce fut une autre catastrophe : l’incendie de la maison de culture slovène par les chemises noires et le début du fascisme avec l’interdiction de parler notre langue, l’obligation d’italianiser nos patronymes. « Les Slovènes, des poux à écraser ! » écrira le frère de Mussolini dans le journal Populi Roma

C’était en 1920, il y a cent ans de cela. Une autre contamination, une peste brune commençait à envahir l’Europe. Et combien y en eut-il ensuite, des milliers et des milliers de poux que l’on s’est acharné à écraser ?

Je veux espérer que le mal d’aujourd’hui sera différent d’alors, que l’épidémie se trouvera rapidement enrayée. Les peuples n’ont-ils pas assez souffert ? Je souhaite de tout cœur que toutes ces souffrances viennent un jour à nous enseigner la sagesse…»

Propos recueillis par Anne-Marie Mansuy, née non loin du camp du Struthof dans les Hautes Vosges, dans un village qui connut un destin tragique en novembre 44. Psychologue clinicienne et auteure de trois romans, Anne-Marie Mansuy demeure une amie indéfectible de Boris Pahor depuis leur première rencontre à Paris en 1995 à l’occasion de la parution française de Printemps difficile.

La société française n’a pas attendu le coronavirus pour être en crise

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L’éditeur et théologien Jean-François Colosimo et la journaliste Elisabeth Lévy s’accordent sur un point : il est vain de croire que la crise sanitaire changera grand chose à notre marasme politique, identitaire ou économique. Verbatim.


Magie de la technologie et des caméras, de confiné à confiné, Elisabeth Lévy et Jean-François Colosimo débattent à distance sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Causeur vous propose de lire un extrait de leur échanges.

Elisabeth Lévy. Faites-vous partie de tous ceux qui pensent qu’un nouveau monde va naître à l’issue de cette période de confinement et de crise sanitaire ? Selon vous, y aura-t-il un avant et un après ? La chose nous a été promise par le président de la République lui-même.

Jean-François Colosimo. Je pense qu’il y a fort à douter que cette crise provoque véritablement en nous une réforme profonde des mœurs qui irait vers la compréhension de la limite, de la finitude, de la compréhension de la décroissance ou de l’humilité…

Emmanuel Macron poursuit son dessein politique d’inspiration libérale et communautariste. Tout cela repose sur une vaste illusion, celle de créer un front sociologique des bonnes volontés…

Après les catastrophes, les économistes constatent au contraire qu’il y a une consommation de la revanche ! Afin de compenser la peur de la mort et les restrictions imposées jusque-là, on observe une forme de prédation un peu folle qui s’exerce sur à peu près tous les biens de consommation (…) Je crains donc que les économies mondiales ne cherchent à rattraper le « gap » et que l’on se trouve en fait face à un redoublement de la consommation, et que la saturation du marché et des flux financiers ne reparte de plus belle.

[…]

Elisabeth Lévy. Est-ce qu’on est encore capable de faire un peuple ? Est-ce que seule la peur fait de nous aujourd’hui une communauté politique ? D’ailleurs, ce “tous ensemble“ n’est-il pas déjà en train de craqueler, lorsque les voisins s’accusent les uns les autres de ne pas respecter les consignes ou qu’un flot de haine se déverse sur les Parisiens qui s’en sont allés retrouver leur maison de campagne ? Pour tout vous dire, j’ai l’impression que cette unité est un peu factice. Mais peut-être que je me trompe.

Jean-François Colosimo. Cette unité est en effet factice pour deux raisons, parce que la peur ne ressoude pas l’archipel comme dirait Jérôme Fourquet et parce que la peur ne suffit pas à éteindre la polarisation entre un bloc élitiste et un bloc populaire comme a pu le décrire Jérôme Sainte-Marie. La vérité c’est que pour l’instant les choses sont suspendues. Dans cette suspension, le président de la République va – un peu comme nous! – faire une visioconférence avec les autorités morales et religieuses du pays. Pourquoi pas ? Emmanuel Macron poursuit son dessein politique d’inspiration libérale et communautariste. Tout cela repose sur une vaste illusion, celle de créer un front sociologique des bonnes volontés qui n’existe pas, dès lors qu’il est question de croyance et d’incroyance. On est dans la gadgétisation de la communion retrouvée.

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Elisabeth Lévy. Pensez-vous que tous ces sondages qui nous affirment que les Français sont 80% à approuver l’action de l’exécutif sont de la poudre de perlimpinpin, qui va s’évaporer dès la fin de la crise sanitaire, dès qu’on n’aura plus peur ?

Jean-François Colosimo. Vous savez très bien que les Français adhèrent à une chose et à son contraire du soir au matin ! L’heure n’est pas à dresser les comptes et à les régler. Cette manifestation d’approbation, c’est peut-être aussi une manifestation d’attente et de demande de réassurance. Cela ne veut pas dire qu’après coup, la crise actuelle ne finira pas par desservir le gouvernement actuel.

Elisabeth Lévy. S’il s’avérait que cette fameuse chloroquine permet d’obtenir de bons résultats, sans passer par des mesures terribles telles que le confinement, il faudra bien discuter des différentes stratégies mises en œuvre… Mais dans le fond, ce que je sens dans une partie de la société, c’est que l’on conservera des réflexes nés du coronavirus et de l’épidémie. Travailler à distance est merveilleux. Rester chez soi, c’est pas si mal finalement. Ne pas se serrer la main, c’est toujours mieux. Je crains que tout cela ne reste un peu.

Jean-François Colosimo. Oui, je peux le dire avec vous. L’individualisme et le puritanisme ambiant gagnent des points dans ce match, c’est évident. Certainement que beaucoup de gens vont finir par penser qu’être délié de l’entreprise ou tenir la distance avec son voisin, ce n’est pas plus mal. (…) Dans le cadre des clans et des tribus [en revanche] il y aura un petit regain d’hubris. Le puritanisme ambiant désagrège le lien collectif politique mais provoque des agrégations sur des notions d’idéologie, de plaisir, d’identité ou d’identitarisme. On aura perdu entre temps l’idée que la République existe pour être protectrice. C’est là probablement le principal échec du gouvernement, pour lequel la République n’est pas véritablement une référence, comme on le sait. 

Elisabeth Lévy. Je ne vous suis plus. En quoi la République n’est pas la référence du gouvernement ?

Jean-François Colosimo. Vous voyez que le mot République est très absent du vocabulaire du président actuel, c’est un mot qui n’a quasiment jamais existé dans sa campagne, dans ses discours. (…) On assiste au malheureux triomphe de l’incivilité qu’on a laissé croitre dans les banlieues. Même s’il n’y a pas que ça, même si l’on trouve aussi de nouvelles solidarités, on voit de nombreuses illustrations [de l’incivilité grandissante] ces derniers jours dans les “quartiers”. Tout ce qu’on avait avant, je crains qu’on ne le retrouve amplifié, consacré, scellé. Les rescapés de l’épreuve auront pour eux l’excuse d’avoir traversé le feu et d’avoir jeté par derrière les usages d’autrefois dans ce feu.

Elisabeth Lévy. Ce que vous dites c’est que cette épreuve ne va pas nous rendre meilleur. (Railleuse) D’ailleurs je crains qu’un certain nombre de nos concitoyens n’aient pas suivi les conseils de notre président concernant la lecture, lui préférant Netflix ! (…) Un mot maintenant sur la doctrine économique. L’orthodoxie budgétaire a totalement disparu, on se retrouve sans limites, que se passe-t-il ?

Jean-François Colosimo. L’orthodoxie budgétaire d’Emmanuel Macron a d’autant plus disparu que de toute façon on vivait dans l’illusion économique, oppressive certes, mais on vivait dans l’illusion économique tout de même puisque c’est [en réalité] la Banque centrale européenne qui fixe le cours de l’euro. Pire: on découvre aujourd’hui que nous ne sommes pas les meilleurs du monde en termes de santé non plus, même si elle nous coûte énormément. Nous découvrons aussi le désastre dont souffre tout le personnel hospitalier et médical en France. Plus simplement, on découvre que la Banque européenne fait en réalité ce qu’elle veut contrairement à ce qu’on nous expliquait ces deux dernières décennies. C’est elle qui va déterminer la sortie de crise de l’économie en modifiant simplement des paramètres qu’on nous avait décrit comme intangibles… Là encore, un mensonge de plus qui saute !

Elisabeth Lévy. Vous êtes un peu optimiste ! Mais vous oubliez la dimension d’…

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La religion française

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Le jour d’après


Les préconisations de l’économiste Philippe Murer


Bien que la politique sanitaire contre le coronavirus soit mal conçue et mal dirigée par l’équipe Macron, le confinement, s’il est correctement respecté mettra fin à la flambée épidémique en France d’ici quelques semaines. 

Les USA désormais davantage débordés que les Chinois

En Chine, selon le gouvernement, le pays ne connaitrait plus de contaminations. Les retours de Chinois en provenance de l’étranger et de voyageurs sont le plus grand risque de reprise de l’épidémie (Jeudi 26, 54 personnes venant de l’étranger atterrissaient en Chine en étant contaminées). Le gouvernement chinois devrait être capable d’y faire face avec la politique de contrôle drastique des frontières qu’il a mis en place : limitation drastique des vols internationaux, interdiction à la plupart des étrangers de venir etc. L’économie chinoise se remet aujourd’hui en ordre de marche.

La banque Goldman Sachs prévoit un taux de chômage massif et une récession violente avec une baisse du PIB américain de 24% au deuxième trimestre !

L’autre pilier de l’économie mondiale, les États-Unis font face à une flambée des cas de coronavirus. Le pays est devenu le plus grand foyer mondial avec 83 000 cas confirmés le 26 mars. Le nombre de contaminés double tous les trois jours. Le président Trump n’aura pas d’autres choix que de confiner le pays, l’autre solution, accepter des dizaines de milliers morts étant inacceptable. Deux millions et demi d’Américains ont été brusquement mis au chômage cette semaine et ce n’est malheureusement que le début. La banque Goldman Sachs prévoit un taux de chômage massif et une récession violente avec une baisse du PIB de 24% au deuxième trimestre ! L’économie américaine est fragilisée par ce qui est habituellement une de ses forces : la fluidité des transactions et des contrats, ici la facilité à licencier, devient un boulet dans cette crise. Si le taux de chômage monte à 30%, quels sera l’ampleur des dégâts économiques aux États-Unis ? Comment redémarrer l’économie après un tel choc ? 

Qu’adviendra-t-il de l’économie française le jour d’après, le lendemain du confinement ?

Cela dépendra de l’ampleur des mesures prises pour sauver les salariés et les entreprises, ces organisations humaines qui assurent la production de biens et de services. Le gouvernement Macron doit tout faire pour qu’elles soient en vie après le confinement. Cela passe par la suspension voire l’annulation des impôts, charges et échéances bancaires pour les entreprises pendant la période d’arrêt due au confinement. L’État est le seul à avoir les épaules assez larges pour surmonter cette crise.

Pour organiser ce redéploiement, la planification gaulliste doit être de retour!

Le jour d’après, Macron devra faire face à une obligation qui lui causera un immense déplaisir : contrôler drastiquement les frontières pour les personnes, comme le fait aujourd’hui la Chine, afin d’éviter un retour dévastateur de l’épidémie. Cette « fermeture » des frontières concernera aussi nos frontières avec les autres pays de l’Union Européenne, dont la date de guérison ne sera pas la même que pour la France. Même en cas de guérison simultanée de tous les pays d’Europe, hypothèse improbable, maintenir les frontières intra européennes ouvertes implique que nous resterons tous à la merci du maillon le plus faible des pays de l’Union Européenne : un pays contaminé finira inévitablement par contaminer toute l’Europe. On voit le mal de tête qui va bientôt saisir tous les partisans du marché unique, de la libre circulation et du monde sans frontières, principes fondamentaux de l’Union Européenne.

A lire aussi, Jean-Luc Gréau: Et si on fermait les bourses?

Cette obligation de contrôle des frontières durera peut être le temps que l’on découvre un vaccin soit un an au minimum, parfois plus, selon les virologues. Si Macron ne met pas en place cette mesure, ce sera, il faut le dire, une décision terrible envers le peuple français qu’il est chargé de protéger. Ce sera aussi un acte malveillant envers les autres pays du monde : chaque pays a intérêt que les autres pays soient et restent guéris pour éviter toute contamination ultérieure.

Éloge du localisme et de la planication gaulliste

L’économie française et mondiale sortiront radicalement transformées de cette crise sanitaire 

Le moteur de l’économie française devra être interne, poussée par la production et la consommation intérieure, et non externe, poussé par les exportations et importations et donc soumis à la situation sanitaire et aux crises économiques du reste du monde. 

Éviter la catastrophe économique et la destruction de notre économie passera donc par un vaste plan de redéploiement de l’économie française. Ce plan doit nous permettre de reconstruire nos unités de production industrielle, largement délocalisées. La relocalisation de la production de médicaments est aujourd’hui une évidence. La reconstruction de tous les pans de l’industrie française est aussi une nécessité dans un monde chamboulé. Les lacunes de notre industrie de défense (fusils, munitions, drones…) doivent être comblées à cette occasion. Un plan de relance pour construire notre transition énergétique et plus largement écologique est aussi une nécessité. 

Pour organiser ce redéploiement, la planification gaulliste doit être de retour. Pour donner de la force et des finances à ce plan, la banque centrale devra soutenir l’économie réelle française (et non la finance) ce qui signifie que nous devons en finir avec l’euro.

Les marchés publics doivent être réservés aux industriels produisant sur notre sol. Pour favoriser la relocalisation, des droits de douane seront aussi nécessaires aux frontières de la France.

Certains pourraient rêver d’un tel plan de relance économique à l’échelle de l’Union Européenne. Étant contraire à tous les principes fondamentaux de cette organisation supranationale, cette idée est évidemment une chimère. 

Si les Français veulent que l’avenir de leur pays soit toujours dans l’Union Européenne, ils le peuvent mais ils prendront le risque d’une catastrophe sanitaire et économique sans précédent. Dans le cas contraire, tout est possible.

Rien ne sera plus comme avant?


Quelle suite pour notre monde après le confinement, les rues vides, la queue devant le supermarché et les applaudissements à 20h? Une chose est sûre selon Charles Rojzman, un certain équilibre risque de se briser.


Certains n’ont aucun doute que l’épidémie va apporter de grands changements à notre vie individuelle et collective. D’autres restent sceptiques et pensent qu’une fois de plus, les peurs disparues, après les enterrements et les guérisons, tout va reprendre son cours habituel dans une débauche de consommation et un rebond de l’économie mondialisée.

L’Union européenne sortira-t-elle renforcée de cette épreuve et rendue d’autant plus indispensable ou au contraire détruite irrémédiablement, condamnée par son impuissance ?

Les rapports de force entre états deviendront-ils plus dévastateurs ou au contraire s’apaiseront ils pour aller vers plus de solidarité et de prise de conscience des dangers communs ?

Une chose est sûre

Nul ne le sait. Nul ne peut le prédire. Pourtant, quelque chose ne sera plus comme avant. Dans de nombreuses familles, déjà en difficultés relationnelles, obligées à vivre ensemble dans un confinement parfois impossible, la violence des relations entre parents et enfants et également dans les couples aura explosé, avec toutes les conséquences traumatisantes qu’on peut imaginer. Les psychothérapies réservées à la classe moyenne éduquée ne suffiront pas à apaiser les ressentiments et à empêcher les ruptures qui de toutes façons menaçaient l’équilibre relationnel des familles et des organisations, déjà bien avant cette épidémie. Je le sais pour avoir été avec mon équipe appelé très souvent au chevet d’institutions ou d’entreprises malades de violence et de conflits non résolus.

À lire aussi: Julien Aubert: « Après le coronavirus, il faudra repenser la France »

Dans les milieux populaires, de la France périphérique et des banlieues, rien non plus ne sera plus comme avant. L’état technocratique a montré ses faiblesses et ses difficultés à protéger réellement la population. Les gilets jaunes reviendront sous d’autres formes probablement. Dans les quartiers qu’on appelle en fonction des sensibilités politiques des « quartiers populaires », des « zones de non-droit » ou des «banlieues islamisées », l’état a renoncé à faire appliquer les consignes de confinement pourtant valables pour tous. «Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements», a déclaré le Secrétaire d’État Laurent Nuñez lors d’une visioconférence avec les préfets le 18 mars. Et le préfet Michel Aubouin, d’ajouter : «On continue de penser que les problèmes sont loin, qu’il suffit de cantonner ces gens dans leurs quartiers, et de penser les quartiers comme des espaces extérieurs à la nation ».

Toujours plus loin de la République

On aimerait croire que l’individualisme et son pendant communautariste auront laissé la place après cette période d’épidémie, à un désir de faire société. Pourtant, dans beaucoup de quartiers, jeunes et adultes retenus jusqu’à présent de gré ou de force dans la vie de la nation par l’école et les institutions de la république, risquent de se détacher encore plus dans un repli communautaire et un fonctionnement quasi tribal. Ce qu’on constate dans les quartiers d’habitat social au retour de quelques semaines de vacances « au bled » risque de se généraliser : un éloignement du commun national et un retour à des archaïsmes religieux, à des pratiques sociales réfractaires au projet républicain et au roman national, à une poursuite des confrontations avec les institutions républicaines.

En conséquence, comment allons-nous éviter cette multitude de conflits violents qui risquent d’émerger, un peu partout, dans les familles, dans les quartiers?  Entre les parties d’un territoire national déchiré et divisé. Comment rétablir une communication dans l’ensemble de la société ?

« La culture du conflit »

Certains doutent déjà que cela soit possible et se préparent en réalité à une forme ou l’autre de guerre civile, impossible pourtant à imaginer tant elle serait cruelle et dévastatrice, peut-être davantage que l’épidémie actuelle.

Il faudra donc mettre en place ce que je préconise depuis longtemps : ces rencontres « conflictuelles » qui vont devenir indispensables, encore plus au lendemain de l’épidémie. J’en ai fait l’expérience au Rwanda où j’ai réuni des prisonniers ayant participé au génocide et des survivants, des filles-mères rejetées par leurs familles et désirant retrouver un refuge auprès de leurs proches, indifférents ou hostiles. J’en ai fait l’expérience dans de nombreux pays confrontés aux traumatismes des violences et des guerres civiles.

Cela pourrait se faire dans des villes ou des territoires où l’on multiplierait ces rencontres afin de créer une culture du conflit pour ramener, autant que possible, au sein de la nation ses enfants égarés ou en colère, tous ces rescapés de la violence et de la haine, sans verser dans un « vivrensemblisme » factice qui ne ferait qu’aggraver les problèmes réels de la cohabitation et de l’intégration.

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Utopie ne manquera-t-on pas de dire, signant le désespoir, le sentiment d’impuissance ou le cynisme de l’époque ? Pourtant, elle sera devenue nécessaire cette réconciliation nationale, une réconciliation qui ne sera pas bienveillante mais, je le répète, conflictuelle puisqu’elle mettra en évidence toutes les responsabilités. Sans cette authenticité des informations, il n’y aura pas de transformation en profondeur de nos relations sociales.

Notre vie collective, notre survie en tant que nation, sont en jeu. Comme toujours, les violences individuelles risquent de se transformer en haines tribales. Il ne sert à rien d’imaginer un retour à une vie démocratique véritable si on n’entame pas, ce processus de guérison des cœurs, si on ne guérit pas la peur et la haine, comme je le disais déjà il y a trente ans dans mon premier livre, La peur, la haine et la démocratie paru en 1992, il y a presque trente ans, qui annonçait les replis identitaires et les possibilités de guerres civiles.

L’homme est un virus pour l’homme

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Épisode 3: Pompéi


26 mars

Rappel

Le confinement, en ce qui me concerne, avait démarré le 9 mars. En proie au Covid-19, j’ai raté la course aux provisions, les départs en villégiature, les derniers clients des restaurants et cafés, les stores baissés. Enfin, sortie gagnante de la lutte contre la bête primordiale, je laisse passer deux ou trois jours sans fièvre avant d’oser une brève promenade, munie de l’attestation en vigueur et en prenant toutes les précautions. Je ne toucherai à rien, rentrerai nulle part, ne risquerai pas de contaminer des innocents au cas où des miettes et des poussières resteraient accrochées à ma personne.

C’était le 20 mars, je crois. 

Je découvre mon quartier. Ce qui était autrefois mon quartier. 

Pompéi

C’est Pompéi. Une Pompéi froide. Tout y est figé, recouvert d’une fine couche de coronadanger. À travers les vitrines des boutiques d’antan, on aperçoit de tristes figures attifées de la nouvelle collection mort-née, sans printemps à l’horizon, démodée avant de se présenter. C’était quand, la fashion week ? Il y a quelques semaines ? Cafés et restaurants bondés de fashionistas chinois et italiens, galeries converties en showrooms, c’était déjà, avant, pendant l’éclosion du novel-virus ? S’ils sont vraiment venus, ils sont repartis, figurants dans la première scène d’un film apocalyptique.  

Aujourd’hui mon quartier est figé dans une éternité sans cœur, sans drame, sans poète pour chanter sa gloire ancienne. Les rares passants sont de trop. Je garde la distance, je baisse les yeux pour les faire disparaître. Même s’ils ont en poche la permission de sortie, je les soupçonne d’être en infraction. Surtout les joggeurs. C’est quoi cet excès d’énergie dans une ville inerte ? Un quartier animé, c’est l’orchestration d’innombrables projets, de désirs, de destinations. Ce n’est pas ces êtres qui tournent en rond dans un simulacre de vitalité.

Comment saisir la géographie, la dimension d’une catastrophe à nulle autre pareille ? Le temps de la promenade vite achevée – hurry up please it’s time – on rentre dans l’immeuble sans croiser âme qui vive, mais l’esprit de notre gardienne admirable brille sur les poignées de porte astiquées, la cabine d’ascenseur parfumée de désinfectant, la porte du réduit à poubelles ouverte, le couvercle de la poubelle soulevé, pour limiter au strict minimum le contact potentiellement virulent.

Un film fin-du-monde

Cette Pompéi froide, c’est comme un film fin-du-monde de facture inédite. Extérieur jour/ noir & blanc  / la ville en ruines, bizarrement intacte, les yeux vides des boutiques, l’arrogance minable des tags, l’impuissance des candidats aux municipales affichés sur les panneaux d’une époque révolue. Intérieur/ nuit, jour, jour après jour/ des demeures magnifiques en technicolor, étalage d’abondance royale au sein d’un royaume qu’on maîtrise, connecté par de petits écrans au monde entier, Net, Skype, télévision, télétravail, FaceTime, Facebook, Zoom, Instagram, Slack et tout le reste. Confort, nourriture terrestre, musique, livres, cinéma, gaz à tous les étages, chaleur, lumière. Le linge est propre, la tuyauterie et les sanitaires rutilants, on mange des repas succulents en baissant le volume de la télévision le temps d’oublier, presque, les chiffres qui montent. 

Coupés d’un monde coupé de lui-même, on vit, richement confinés, comme des pharaons préservés dans l’opulence. 

Amputé d’Italie, relié à l’Afrique

Moi qui habite à contrecœur dans ces latitudes où on tire le diable de l’hiver par la queue, en languissant d’un printemps qu’on ne peut même pas accoucher aux forceps, moi qui adore le soleil qui pique, je me console chaque année au mois de mars avec des promesses du sud. J’irai chercher ma part de bonheur en Italie, en Israël, dans le Midi. 

Rien de la sorte ! La route est bloquée, il n’y a que le coronavirus qui passe en zone libre. L’Italie, c’est les cercueils, la mort est à Venise, mon Veneto, la première région frappée, hors de portée de mon cœur. Le Midi, deuxième chez moi, barré du programme. Israël, porte fermée. Je suis accablée d’une nostalgie inconsolable car ce monde qui me quitte est le monde que je quitterai, inévitablement, un jour pas trop lointain.

L’autre jour, mardi je crois, on reçoit un coup de fil de Haile. Il a le cœur brisé… pour nous. Haile, toujours présent, attentionné, jamais trop occupé ou trop célèbre pour nous tendre la main. Un attentat antisémite, des émeutes en jaune et noir et maintenant le fléau qui nous touche de plein fouet et qui arrive chez lui. Ses hôtels se videront comme le café au coin de notre rue. Les derniers, en construction, seront figés et ce n’est rien par rapport à l’immense douleur qui frappera son pays, qu’il cherchera à soulager, comme toujours, car il n’a jamais oublié ses origines dans une pauvreté élémentaire. 

Manu Dibango est mort

Puis, un Skype d’Eldoret. C. est déjà en confinement, avec sa femme kenyane et leur précieux enfant afro-italien. Tout entrainement sportif est arrêté, la domestique est rentrée dans son village, le contact avec le monde extérieur est réduit au minimum. L’autre jour ils sont allés se promener. Un jeune a hurlé sur lui, toi, le blanc, tu nous as apporté le virus. Mzungu. Le mot swahili me revient. On connaît trop bien ce danger… qui guette toujours au Kenya. C. nous donne des nouvelles de son père, tout juste remis d’une grave maladie, qui n’a pas arrêté de conduire l’ambulance. Dans son pays meurtri.

Ce soir-là, i24 news donne des nouvelles du progrès du virus en Afrique. Il fallait que cela arrive, mais c’était probablement trop énorme pour entrer dans les calculs jusque-là. Les minimiseurs voulaient faire croire que le virus allait flétrir au premier coup de chaleur. Trois mois qu’on vit avec cette méchante couronne sur la tête et il y en a qui persistent à croire que deux cas par ci et sept par là pourraient faire le total dans une lointaine contrée. Alors non, c’est archi-non et il va falloir se rendre à l’évidence, si on veut commencer tout juste à saisir la dimension de ce qui nous arrive.

Ah ! Manu Dibango est mort. Notre so smooth saxophoniste chanteur abattu par le tueur des poumons. Je cours à notre stock de CDs. Quoi ? Rien de Manu. Pas possible. C’était dans ma collection de 78 tours ? We used to hang out with Manu. C’était où exactement, c’était quand et avec qui ? Un pan de ma vie colorée afro-jazz remonte à la surface et plonge. Death has undone so many. Already.  

En Afrique du Sud des bénévoles en t-shirt jaune frappé du logo COVID-19 Prevention, viennent en aide à la population. Plus loin on est témoin du désarroi des mommas-marché bloquées à la frontière entre l’RDC et le Rwanda. Avons-nous toujours le droit de râler dans un monde partagé avec les assoiffés en temps normal, soudain happés par ce corona dans le lait de ta mère ? 

La famille démembrée

Au moins, eux, nos Africains en confinement, sont en famille nombreuse. Nous, c’est en petites unités, génération par génération, couple par couple… 

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Peut-être que j’étais une fille bête

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L'écrivain Richard Millet. © Hannah Assouline

Le billet du vaurien


Rassurons Mariya Rybalchenko : elle est tout sauf une fille bête. Et elle nous offre avec son Éloge érotique de Richard M.  une des plus belles histoires d’amour qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps. La formule, je le conçois, peut sembler convenue : elle vient pourtant du fond du cœur.

Mais vous souhaiteriez peut-être savoir qui est Mariya Rybalchenko : une jeune étudiante ukrainienne, fille de militaire, étudiante en français à Kiev. Elle obtient une bourse pour achever sa thèse à Paris sur Les écrits latins dans la pensée juive de Levinas. C’est d’ailleurs chez Claude Tresmontant, son directeur de thèse, qu’elle rencontrera Richard Millet. Elle avait 22 ans et lui 66. Elle le précise : « Tout aurait été simple, idéal même, si je n’avais pas rencontré R. » Elle ne connaissait pas ses livres, n’avait rien lu de lui. Une amie l’avait prévenue qu’il avait une très mauvaise réputation dans le milieu intellectuel français. Il passait pour réactionnaire et n’avait plus d’éditeur, ce qui faisait de lui un homme seul. La solitude de Mariya à Paris était son seul refuge. On imagine facilement la suite.

Et pourtant, elle le confie, il y avait sans doute très peu d’amour entre R. et elle quand ils devinrent amants. « La première fois, il pénétra mon ventre lentement avec la douceur d’un médecin examinant un blessé ». Elle pleurait en murmurant un impuissant « J’ai besoin d’amour ». Richard sait parler aux femmes : « Tu as le visage d’un ange, quand tu jouis », lui disait-il.

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Richard, lui, a honte de son corps abîmé. Il cache son ventre derrière ses mains. « J’étais plus musclé, il y a une dizaine d’années. Regardez comme je suis vieux maintenant ! » Parfois, il ne parvenait pas à faire l’amour. Il disait à Mariya que son corps semblait celui d’une fille de quinze ans et qu’il était trop beau pour lui. Quand tous les deux, ils se promenaient dans Paris, il aimait s’exclamer : « Extermination ! », imitant Cioran qui disait : « Dès qu’on sort dans la rue, le premier mot qui vient à l’esprit est extermination ». D’ailleurs, il comparaît souvent Mariya à Cioran qui ne s’était inscrit à l’université que pour obtenir une bourse et vivre à Paris. Il avait aussi une arme, un Mauser, caché sous son lit. Il buvait du whisky japonais et avait une passion pour le cinéma.

À Kiev, en se préparant pour l’exil en France, Mariya espérait trouver le pays où Jean Seberg vendait le New York Herald Tribune sur les Champs-Élysées. Mais non, cette période glorieuse était passée depuis longtemps : tout ce qu’elle découvrait de Paris, était une peau morte, des visages illusoires. Richard, lui aussi, était dégoûté par l’Occident. Leur relation devint passionnelle. « Si quelqu’un te touche, je le tuerai ! », criait-il. Mariya aimait cette forme de jalousie, preuve de son désir, si précieux pour elle. La plus belle scène du livre est celle où Richard Millet connaissant les problèmes de digestion de Mariya, lui prépare du poisson grillé et de la purée de carottes. Puis, blottis l’un contre l’autre, ils regardent Ordet  de Dreyer et pleurent ensemble, à la fin du film, lorsque Johannes, l’idiot, ressuscite sa belle-sœur morte. «  La même nuit, R. s’endormit contre la chaleur de mes fesses » écrit-elle.

Elle sait aussi que R. est un homme dangereux pour une Slave aussi désespérée et exaltée qu’elle. Elle perdra son amour, elle se jettera sous un train ou finira dans une profonde mélancolie, songe-t-elle. Elle se montre alors hystérique, ne voulant rien connaître de son passé. Et c’est ainsi qu’elle le perdra. Il s’énerve de plus en plus vite, il drague des femmes plus âgées. Elle remarque ses poils dans ses oreilles. La magie se dissipe.

Passant devant une librairie du quartier latin où figure une grande photo de Le Clézio, il lui fait remarquer qu’il a l’air aussi bête que son style. Elle le taquine. Elle lui dit qu’il est le Clint Eastwood de la littérature française. Est-ce un compliment suffisant pour retenir un homme ? Sans doute non. Mais certainement pour lui permettre de ramasser ses souvenirs – et je passe sur les scènes érotiques – en une lettre d’amour que chaque écrivain souhaiterait recevoir.

Mariya Rybalchenko : Éloge érotique de Richard M.  éd. Pierre-Guillaume de Roux. 94 pages. 14 Euros.

Eloge érotique de Richard M.

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Le Grand Chemin de la copie

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Image d'illustration Laura Chouette / Unsplash

Réédition du Carnet d’un secrétaire de rédaction (1924) d’André Baillon


Bientôt, plus personne ne se souviendra de la fabrication d’un journal papier. Jadis, les informations étaient le quotidien d’une poignée de forçats, le plomb et la plume remettaient, chaque nuit, leur titre en jeu. Quand on avait goûté à ce métier ingrat, ses odeurs, ses rancœurs mais aussi ses minuscules bonheurs comme d’avoir réussi à caler une dernière brève en der, toutes les autres professions nous paraissaient tellement fades. Les articles, la titraille, le ballet des colonnes et le charme des entrefilets nous empêchaient de dormir, seule la sortie du canard comptait. Nous vivions dans un casernement volontaire et peinions à nous séparer au petit matin. Cette compagnie-là, de mots et d’encre, tend à disparaître. Déjà, notre vocabulaire a des accents de langue morte. J’ai des frissons quand j’entends les mots « morasse » ou « marbre » prononcés au zinc d’un bistrot. Je salue le bonhomme d’un discret hochement de la tête car lui et moi savons. Cette intimité-là ne s’oublie pas. J’avais une vingtaine d’années la première fois où j’ai posé les pieds dans une rédaction. Ce monde-là avait ses us et coutumes. 

Le journalisme ne s’apprend pas, il se pratique

Pour vous faire adouber par les anciens, il fallait se plier aux règles presque militaires, aux hiérarchies souterraines et surtout rendre une copie propre. J’y ai appris une certaine rigueur et des réflexes professionnels. Le journalisme ne s’apprend pas en réalité, il se pratique dans la confusion et l’excitation. Comme un ex-drogué, l’urgence du quotidien me manque, cette électricité au moment du bouclage aura été autant pour moi une source de béatitude que de désillusions. La presse écrite nous procurait à tous, chaque jour, notre dose d’inconnu. Nous étions réunis telle une confrérie jalouse de ses prérogatives, chacun essayant de voler la vedette à l’autre, mais animée par un même but. L’édition du jour devait tomber à un moment précis et rencontrer inexorablement ses lecteurs. L’horloge était notre ennemi personnel, la panne mécanique d’une rotative, notre hantise. Nous évoluions alors sur un fil. Toute cette aventure qui semble aujourd’hui aussi ancienne et périmée que la Conquête de l’Ouest est admirablement racontée par André Baillon (1875-1932). Cet écrivain flamand de langue française a laissé à la postérité quelques romans follement désespérés et des chroniques sur le vif. Durant, une douzaine d’années, il fut employé au poste délicat de secrétaire de rédaction, notamment à La Dernière Heure. Par fil spécial paru en 1924 aux Éditions Rieder à Paris ressort chez les Suisses de Héros-Limite dans la collection « Tuta Blu ». 

Secrétaire de rédaction, un métier d’avenir

Ce texte au tempo saccadé et aux riffs pénétrants est un témoignage essentiel sur une époque révolue. Il donne à voir et à entendre dans la fraîcheur des dialogues, toute une galerie de personnages, du patron de presse à la dactylo. Il y a du jazz dans ses lignes, avec en arrière-plan, la mélancolie clairvoyante des champs qui seront bientôt dévastés. Le numérique n’était pas né, d’autres menaces pesaient, le poids de la photo et de la publicité grignotait ce qu’on appelait « le gris ». Le texte luttait pour sa survie. La presse semble toujours avoir vécu sous l’effet de la crise et de la valse des actionnaires. Par fil spécial est précédé d’une très belle introduction signée Éric Dussert qui recontextualise sans pontifier. « Dans Par fil spécial, un homme sensible et un observateur doux – un écrivain de race-, André Baillon, trouve à décrire dans l’ironie, le hoquet des rotatives et le heurté de situations bigarrées un métier en pleines mutations technologiques, sociologiques et déontologiques », écrit-il, pour nous mettre en appétit. 

A lire, du même auteur: Les vieux journaux ne mentent pas!

Avec sa paire de ciseaux et sa colle, le secrétaire de rédaction tentait d’organiser le chaos qu’est un journal. « Informations, articles, écho, prix du beurre, critiques de théâtre, ce qui entre dans notre journal devient de la copie, en passant d’abord sous le crayon du secrétaire. Modeste crayon ! Il met les titres. Il arrange, triture, corrige », voilà comment Baillon résume son sacerdoce et s’imagine en grand ordonnateur de la copie. 

Par touches pointillistes, l’écrivain multiplie les angles et transforme le papier en un organisme vivant et éphémère. Car demain, il faudra tout recommencer. Il se fait parfois grinçant ou tendre lorsqu’il évoque les hommes. Dans une entreprise de presse, il n’y a pas d’ouvriers. « Il y a les hommes des linotypes, les hommes des machines, les hommes de la clicherie. Entre eux, ils sont Camarades ou Compagnons. Ce mot sonne plus vrai qu’entre les journalistes qui s’appellent Confrères, ce qu’ils sont si peu ». On était fier d’appartenir à cette communauté-là.

Par fil spécialCarnet d’un secrétaire de rédaction d’André Baillon – Héros-Limite

Par fil spécial: Carnet d'un secrétaire de rédaction

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En Crimée, les trublions aussi aiment la poésie

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Photo d'illustration. Boris Bobrov / Unsplash

Les aventures d’un écrivain-traducteur dans l’ex-URSS (Deuxième épisode)


Combien de fois me suis-je enflammé,
Résultat, gueule de bois pour l’éternité !
À présent, pour la bouteille adorée,
Je rassemble mes roubles déchirés.
La dame de cœur sera à nouveau abattue,
Et le valet en roi jamais ne se mue…

P.S. Citoyens, donnez aux invalides,
De l’armée de l’amour, les invalides.

Souleyman Krymov, 1994, Kamtchatka, Elizobo.

Contrairement à ce qu’avancent tant d’antiennes anarcho-spontanéistes, il vaut mieux ne rien attendre de la créativité des masses, invariablement décevante. Mais il est en revanche toujours intéressant d’y jeter un œil. Juré d’un concours de nouvelles polar dans l’ouest de la France il y a quelques années, je constatai que sur les 25 récits sélectionnés en fin de parcours, 19 racontait la liquidation du conjoint du narrateur. Au risque de décevoir les féministes, ces fantasmes étaient partagés par les deux sexes dans des proportions équivalentes. Une vérité sociologique, bien qu’il soit quelque peu effrayant d’imaginer tous ces époux rêvant, couché auprès de leurs compagnes et compagnons, de leur coller l’oreiller sur le nez…

Si l’on imagine en fin de soirée une petite modification subliminale de l’ambiance libidinale de la nation, œuvre d’un génie du mal ou d’un esthète fou sur les réseaux sociaux, on voit d’ici se profiler l’hécatombe, la St-Barthélémy du mariage…

Revenons aux masses créatives. Bon, elles font des efforts plus ou moins couronnés de succès artistique. Celui-ci, comme nous l’apprennent épaves et minets grand-bourgeois, viragos aigres dans l’édition française — soudés en seul un bloc par exhibitionnisme et névrose — n’a rien à voir avec le succès commercial, mélange de réseau familialo-médiatique et d’obscénité voyeuriste, transformant la « littérature contemporaine » en torchon à scandales, voire en antichambre de psychiatre. Et toute la déchéance de ce temps éclate un peu plus loin,  remarquait Drieu, il y a bientôt un siècle.

En Crimée, il convenait de noter, jusque dans les plus plates productions de braves dames éperdues d’amour pour leurs petits-enfants, une connaissance approfondie du langage poétique, en vérité tout à fait frappante, un classicisme qu’on chercherait en vain chez les décervelés d’Occident s’escrimant à slammer leur « misérable petit tas de secrets ». Le classicisme véritable n’est pas une perfection exténuée, signalait Pol Vandromme dans son pamphlet contre Malraux, c’est une création effervescente qui se donne un air flegmatique. Et si fatigué que je sois d’écouter ces rengaines sentimentales, elles avaient invariablement un sens du rythme, une tenue rafraîchissante.

S’il s’agit évidemment d’un modèle économique, avec droit d’inscription et séjours dans l’enclave, souvent au Lady, il est très apprécié des candidats, qui y voient une forme supérieure de loisirs — des vacances intelligentes. On peut évidemment en rire, mais il est singulièrement touchant d’entendre une centaine de participants de tous les âges lire leurs œuvres avec flamme, effroi, timidité, orgueil, dans un temps minuté à six minutes, et dans trois langues, russe, ukrainien et tatare. Rimes et rythmiques sont au rendez-vous dans les poèmes, et le sens de la narration qu’on découvre dans les proses en étonnerait plus d’un dans nos contrées où l’on a perdu le savoir-faire du conteur, sa modestie. Le tableau posé — passons aux ruptures !…

Les trublions hypnotiques

Des voix jeunes, dont la force d’affirmation tranchaient avec le ton généralement amène des arrivées sur scène pour les fatidiques six minutes, cherchant à séduire plutôt qu’à s’imposer. Mais ces deux gamins tremblaient devant nos âges canoniques, ce qui donnait à leur débit une scansion forcenée. Egor, le premier, vêtu de noir en plein été, resta en fond de salle sans s’approcher du micro, criant presque son texte, maigre et élégant comme lui, il me faisait penser à un Alan Vega sans guitares ni synthétiseur. Son texte portait sur le territoire mais n’était nullement inspiré de notre vedette mondiale de la littérature rêvant paraît-il aujourd’hui du prix Nobel, ce qui en dit long. Egor s’appuyait sur une phrase de Baudrillard et abordait la récente entrée controversée en Fédération Russe de la presqu’île de Crimée, non sous un angle politique n’étant d’aucun bord, mais sous l’angle structuraliste de la métamorphose, de l’abstraction, des noms du père. Drôle, mordant.

Relire l’épisode de la semaine dernière: La Crimée et ses poétesses

Puis Rina, sa compagne, tout aussi mal à l’aise certainement comme le démontrait une voix aux limites de la hargne nous entreprit sur un thème impopulaire : pourquoi je n’aime personne et suis tout le temps en rogne. Elle avait l’habileté de le faire avec des histoires démontrant l’incompatibilité d’humeur native. Elle avait une force d’expression hypnotique.

Je fis leur connaissance un peu plus tard, cherchant à desceller mon piédestal d’auteur français pour parler d’égal à égal. J’appris avec stupeur qu’ils n’avaient pas 25 ans. Nom d’un chien. C’était encore un signe de la vigueur de la culture poético-littéraire que je constatais partout à Saki, jusque dans les œuvres de moindre intérêt.

Le trublion pervers

Puis, Sergueï apparut. Il concourait dans la catégorie « humour » et avait, selon moi déniché une histoire inénarrable. À la fin des années 80, le puritanisme soviet en avait pris un coup dans l’aile, et le système cherchait à survivre coûte que coûte en se déclarant aussi affranchi que l’Occident, les sexologues et scientifiques de feu l’URSS avaient déclaré, statistiques à l’appui, que l’économie libidinale était aussi florissante en régime socialiste que sous le capitalisme décadent. Ils répondaient à des affirmations diffusées sur une chaîne de télévision américaine selon lesquelles en URSS « le sexe n’existait pas » :

Voilà d’où venait ce sentiment de honte lié au sexe, cette sensation de salissure et cet effort pour limiter l’accès des masses au savoir dans le domaine des relations sensuelles.

Dans le but de la transformation des relations négatives de la société avec le sexe à la télévision pour quelque chose de plus libre du conservatisme et de la répugnance, un groupe d’initiative de candidats au doctorat lança un appel à l’édition d’un recueil de travaux scientifiques, affirmant que le sexe existait chez nous, avait existé, et existerai.

Et encore :

Mais on souhaiterait s’arrêter sur un des articles du recueil — « Technique et moyens d’atteindre la résonance orgasmique ». Il était proposé par un candidat au doctorat, enquêtant sur l’apparition de résonances néfastes dans les systèmes complexes. Il est possible que vous ayez déjà connaissance de cette histoire : une compagnie de grenadiers marchant au pas cadencé sur le Pont Égyptien de Pétersbourg, provoqua son effondrement à un instant précis. Cela se produisit en raison de la coïncidence de l’onde vibratoire du pont et celle des pieds du détachement en marche.

Sergueï suscitait la désapprobation violente du public composé de femmes et même du sympathique président, Valéri Bassyrov. Il ne faisait rire  — aux éclats — que moi… Il finit par obtenir le « prix de l’originalité »…

Le trublion déjanté

Ce type avait une tête découpée à la serpe me rappelant certains vampires croisés à Kiev lors de mon enquête de 2004-2005 sur la toxicomanie en Ukraine. Il s’en prit assez violemment à moi lorsque je sortis de la réunion finale du jury, mécontent du verdict. Je répondis que la déontologie m’interdisait de lui donner le détail des délibérations. Ce qui n’était pas une réponse susceptible d’interrompre ses imprécations. Il s’obstina. Je quittai les lieux. Bien que ses textes m’aient frappé, je n’étais pas en mesure de l’aider, il n’avait pas payé le droit d’inscription. Plus tard dans soirée, je m’éclipsai du banquet de clôture, un peu éméché, pour lui confier que s’il avait rempli les conditions, j’aurais voté pour lui. Il s’éclaira et promit de lire mon Morphine Monojet  paru en russe.

L’année suivante, ayant suivi le règlement, il s’imposa avec L’Armée des invalides de l’amour  — en exergue — de cet article et obtint le prix. Nous partageâmes une fraternelle accolade.

Morphine Monojet: ou Les fils perdus

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L'Icône

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Deux âmes à l’épreuve

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Jean Paul Belmondo et Emmanuelle Riva © Rome Paris Films / Collection ChristopheL via AFP

Léon Morin, prêtre, un film de Jean-Pierre Melville à revoir, avec un Jean-Paul Belmondo très séduisant et très juste


Confiné dans ma maison dans le Pays pagan, je passe mon temps entre prière, travail dans le jardin, lecture et le visionnement de films. J’ai revu hier soir le magnifique Léon Morin, prêtre de Jean-Pierre Melville adaptée d’un roman de Béatrix Beck. Une œuvre qui vous remet les idées en place sur les choses essentielles de la vie.

Un prêtre et une communiste confrontés à l’Occupation

Une petite ville de province occupée par l’armée italienne, puis allemande. La vie se déroule, avec ses difficultés et ses angoisses. Une jeune femme, Barny (l’inoubliable Emmanuelle Riva), travaille dans un service d’enseignement par correspondance.  Sympathisante communiste et athée, elle décide de provoquer un prêtre par son rejet de la religion. Elle entre dans le confessionnal, mais décontenancée par l’attitude calme et très ouverte du prêtre (Jean-Paul Belmondo excellent et très séduisant), elle consent à se rendre chez lui pour parler de la foi.

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La guerre est présente surtout par les sons et les paysages qui en définissent le fond temporel et le fond politique. Le silence des couvre-feux et le bruit des bottes de l’occupant sont les signifiants sonores du conflit. Le choix de la campagne comme lieu prégnant des combats renforce ce parti pris. Dans Léon Morin, prêtre, si la guerre semble souvent réduite à une toile de fond peu visible, elle occupe néanmoins une place importante du point de vue philosophique et spirituel. La forte personnalité du prêtre, ferme dans ses positions face aux attaques incisives de Barny, nous fait penser à la fois aux codes moraux et de conduite des résistants de L’Armée des ombres, et aux codes d’honneur des truands des films noirs du cinéaste.

Un film philosophique?

Melville se montre sobre, voire ascétique dans sa mise en scène. Les scènes sont brèves, tranchées et d’une rigueur qui laisse place à toute la force spirituelle et politique des échanges philosophiques entre Barny et Léon Morin. Le cinéaste focalise son attention sur les échanges verbaux de ses deux personnages ; il se préoccupe de la fluctuation de leur conscience, de leurs pulsions internes. Léon Morin et Barny développent, au fil de leurs conversations, une haute idée de la foi et de l’être humain. Comment, dans une période de guerre monstrueuse, de collaboration patente ou larvée, un homme et une femme, par la force et la droiture de leur pensée et de leur comportement, résistent-ils à la déchéance du monde? Que perdraient-ils tous deux, si Léon Morin aimait (physiquement) Barny? Ils ne seraient plus que deux êtres qui s’aiment égoïstement, insensibles à la douleur du monde. Morin redeviendrait un homme ordinaire et Barny, une femme comme les autres. Leur amour perdrait de sa force spirituelle et ne s’afficherait plus comme l’insolente réponse catholique et humaniste face à la barbarie. Si la guerre permet la rencontre de cet homme et cette femme, elle leur donne surtout la possibilité de se définir comme résistants face à l’horreur et à la banalité triviale de la société française pendant la Seconde Guerre mondiale.

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La grande force de Léon Morin, prêtre est la rencontre absolue – sans la perte qu’entraînent nécessairement tout amour physique et les exacerbations du désir – entre deux êtres à la magnificence physique et spirituelle forte. C’est à la fois l’histoire d’un cheminement spirituel, la découverte progressive, par une âme simple, habitant le corps d’une jolie femme fière et insoumise, de l’un des sentiers qui conduisent vers la découverte du Dieu intérieur, et celle du maintien dans la certitude de sa foi d’un prêtre, porté par ses croyances et, paradoxalement, par ses doutes face à l’incarnation possible d’un amour humain fort et digne. Ce n’est pas entre sa foi et l’amour qu’il porte à Barny que le prêtre doit choisir, mais entre son vœu de chasteté et le désir qu’il ressent pour cette femme, entre un devoir et un appel.

Beauté de l’âme et des corps

La maîtrise du film réside dans la mise en scène implacable du cheminement de ces deux personnages. Une rigueur sobre, âpre, mêlée à une sensualité couvant sous la glace, mais brûlante, entoure les déplacements, les gestes et les dialogues.  Beauté de l’âme et des corps alliée à une mise en scène de l’épure sont les composants du cinéma de Jean-Pierre Melville qui livre une œuvre d’une grande portée philosophique et spirituelle. Résister, nous dit-il, c’est justement faire que nos actes soient en accord avec nos pensées et non dictés ou dominés par les circonstances. En somme, Léon Morin, prêtre est une ode austère et flamboyante à un humanisme religieux.

Léon Morin, prêtre un film de Jean-Pierre Melville
France – 1961 – noir et blanc – 2h10
Interprétation: Emmanuelle Riva, Jean-Paul Belmondo, Irène Tunc, Nicole Mirel, Gisèle Grimm

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Première sortie de crise

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Gilles Targat / Photo12 via AFP

Ça y est, je suis sorti! Enfin, j’ai pris l’air. 


 

Fenêtre de tir idéale

Presque une semaine que je n’avais pas mis un pied dehors et surtout pas une main. Six jours que je n’avais pas touché la voiture. 144 longues heures que je partageais mon temps entre l’écriture et les lavages de mains. L’observation de la pousse des bourgeons et les prises de température. Et ce matin, j’ai osé. Il faut dire que pour un lancement, la fenêtre de tir était idéale. La météo était fraîche, mais radieuse. Et surtout, le réfrigérateur aussi clairsemé qu’un vieux hêtre décharné par les vents d’automne. Il fallait donc que je sorte. Alors, j’ai rempli une attestation dérogatoire V2, j’ai pris ma femme dans mes bras en la serrant fort et j’ai fait comme le général Lee quand il était encerclé par les troupes du général Grant à la bataille de Richmond, j’ai tenté une sortie. Sabre au clair. Enfin à mains nues. Euh… avec mes gants Mapa. Sauf que dehors il n’y avait point de soldats nordistes pour me tendre un piège. Pas plus d’Appomattox Court House village que de beurre en branche (de barate). De toute façon, en Normandie, tous les noms de villages commencent ou se terminent par ville. Ceci-ville, Machin-ville, Bénouville, Grandville. Quant aux avenues des bleds, elles ont toutes été baptisées du nom des héros de juin 44, de Gaulle, Leclerc, Montgomery. Sauf dans les lotissements modernes où les faits d’armes des libérateurs ont été remplacés par l’annuaire de l’Office National des Forêts. Rue des Pins, impasse des Tilleuls…

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Bref, on m’avait pourtant dit que l’ennemi était proche. Mais qu’il resterait totalement invisible. BFM et le ministère de la Santé n’avaient pas tort. En tout cas le belligérant n’était pas sur les routes ce matin, incroyablement désertes et ensoleillées… Pas plus que dans les airs mixés tranquillement par les éoliennes. Elles sont comme la porte-parole du gouvernement ces grandes hélices, elles brassent du vent. J’ai même pu faire trente kilomètres sans croiser âme qui vive. Pas un tracteur, même pas un gendarme. Pour une fois, les représentants de l’ordre avaient troqué leurs radars laser contre des gants en latex pour mieux vérifier les ausweis. Mort aux vaches? Il n’y avait pas non plus la moindre trace de bovins dans les champs. Aucun mouton, ni même de trotteurs au pré. Du jamais vu. C’était Tchernobyl le jour d’après «l’incident » du réacteur 4. Fukushima post-tsunami. Mais c’est en arrivant en ville que j’ai pris la mesure de la crise. L’étendue du confinement comme on dit dans les médias.

Regards inquiets à l’approche du Leclerc Drive

Pas un magasin d’ouvert. Pas un chat dans les rues. Les regards inquiets en chien de faïence des rares piétons. La marchande de tabac confinée derrière une vitre en plastique de fortune, comme un receveur de télégraphe de western. Mais sans grillage. Le patron de la station d’essence barricadé derrière des panneaux d’aggloméré avec meurtrière hygiaphone. Un officier de tir de Panzer avec sa MG 42. Je n’ai pas osé aller au supermarché. Il paraît qu’il y a sélection à l’entrée. Comme dans les boîtes de nuit quand j’étais petit. « Toi, tu ne rentres pas, t’as des baskets !» Maintenant c’est plutôt « dehors, ou reviens avec un masque ». No shoes, no shirt, no serve. Comme on dit en Californie. 

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Mais j’avais prévu le coup. J’avais fait ma commande sur internet. Alors je suis allé la récupérer au Leclerc drive. Le système le plus moderne que la Terre ait jamais porté pour faire ses courses. L’anti marché de campagne. Plus inhumain tu meurs. Aussi guilleret qu’une cabine de péage de banlieue un décembre de grésil. Corbeille-sud nous voilà. J’ai respecté les marquages au sol. Bien sagement. Comme le premier jour du service militaire à la caserne, quand on faisait la queue pour «percevoir » son paquetage. J’avais même pris une heure de rendez-vous précise pour la livraison. Fallait pas rater l’appel. Quand j’ai scanné ma carte de fidélité sur la borne en béton – carte d’alimentation – la machine a balancé mon blase et tout mon «track record ». Ma date de naissance, mon adresse. La totale. 

Puis, un employé du lieu s’est pointé vers moi, masqué, avec un caddy rempli ras-la-gueule. J’ai marché vers lui. Mais à cinq mètres, il a tourné soudainement autour de moi. Comme ces boxeurs, tout en jeux de jambes, qui cherchent une ouverture dans les poings de leur adversaire, au début des matches de championnat du monde. Il n’a jamais baissé sa garde. Il a même fini par faire rouler le chariot vers moi. Le contraire d’un kidnapping. J’avais payé ma rançon et j’étais prêt pour l’enlèvement. 

La vie. La vraie.

Ensuite le type a marmonné un truc que je n’ai pas compris tout de suite. J’aurais dû prendre Fantômas en deuxième langue. Ou faire soigner mes acouphènes. Pas facile non plus d’articuler avec un masque. J’ai quand même fini par comprendre qu’il manquait des produits à ma commande. Et qu’ils seraient reportés sur ma carte de fidélité. Ça peut pas faire de mal d’avoir du crédit de nos jours. Pas grave. J’ai mis les sacs dans mon coffre fissa et j’ai démarré sans demander mon reste. 

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Pas pratique de passer les vitesses avec des gants de cuisine. En rentrant, il n’y avait pas plus de monde qu’à l’aller. La campagne était encore plus riante. Déserte et magnifique. J’aurais même pu m’y promener. Mais pas question de lézarder en mission ravitaillement. En arrivant à la maison, ma femme était pour le moins méfiante. Il faut aussi la comprendre, je revenais de zone contaminée. J’ai sorti les courses de la voiture et j’ai nettoyé les emballages soigneusement un par un à l’eau savonneuse. Il n’est donc pas exclu que la prochaine salade de riz ait un léger goût de Petit Marseillais. 20 minutes de boulot au bas-mot. Me suis lavé les mains et le visage ensuite. Et puis, je suis retourné travailler à mon ouvrage. Fin de l’alerte.

Cauchemars

Cette nuit j’ai rêvé que je mangeais de l’araignée de bœuf. Cette viande délicieuse qui nécessite une préparation de dix minutes des mains expertes de mon ami boucher, Meilleur Ouvrier de France. J’avais fait aussi un mixed grill avec de la hampe maturée, de l’onglet et du paleron dénervé. Miam. Il faisait beau. J’avais même organisé un barbecue avec mes voisins. Les sympas, pas les autres. François l’agriculteur et Alain, un ancien de la PHP à la retraite. Ça s’est vite transformé en cauchemar, parce que dans mon rêve, on allumait le barbec avec du PQ. 

Je pense que le confinement commence à m’atteindre. 

Je ne sais pas si je vais supporter bien longtemps de manger des pizzas et des linguines Di Cecco sans aide psychologique. Il n’y a plus que des pâtes de luxe dans les magasins. Maintenant que le tout-venant a été piraté par les effondristes. Stocké par les collaspsologues. Oh je suis bien conscient qu’il y a des situations bien pires que la mienne. Il m’a fallu du temps, mais je crois que j’ai enfin compris que le monde ne serait plus jamais comme avant. Ce que j’ai vu hier dans une bourgade de sous-préfecture ne prédit rien de bon pour l’avenir des rapports humains. Même après la fin de cette crise. Chaque minute qui passe, je réalise désormais petit à petit l’étendue du désastre. Et je ressemble de plus en plus à la barbe d’Édouard Philippe, je blanchis jour après jour.

Boris Pahor: je me souviens de la grippe espagnole

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Boris Pahor. Photo : Fabienne Issartel

Confiné à Trieste pour cause de coronavirus, l’écrivain slovène Boris Pahor sera bientôt âgé de 107 ans. Il est peut-être également l’un des derniers survivants de l’épidémie de grippe espagnole.


Aujourd’hui aveugle, il ne peut plus « s’incliner chaque matin devant la beauté du monde » depuis sa maison qui surplombe la mer Adriatique. Rescapé des camps de la mort dont le Struthof, il est également celui qui a survécu et dit « trois fois non » aux totalitarismes du vingtième siècle que toute sa vie et son œuvre ne cesseront de questionner. Il se remémore la pandémie de la grippe espagnole qui causa 3 à 4 millions de morts dans les années 1917, 1918 et 1919 dans une Europe exténuée par quatre années de guerre et de privations (ainsi que 50 à 100 millions dans le reste du monde). Il raconte:

« Trieste faisait alors partie de l’empire austro-hongrois. Avant la guerre, mon père vendait du beurre, du miel et du fromage blanc sur le marché de Ponterosso, avec son étal roulant exposé à tous les vents. Les jours de bora, il se protégeait avec un journal qu’il glissait sous sa veste. Mais au moment de l’épidémie, il n’était pas à la maison, mobilisé dans l’armée autrichienne, comme photographe de guerre.

Je n’étais alors âgé que de cinq ans et cette épidémie fut un désastre car nous étions seuls, ma mère, mes deux jeunes sœurs et moi. Mimitza avait trois ans, Evelyna deux ans. Tous atteints, avec quarante de fièvre, transpirant de sueur. Impossible de quitter le lit, d’être secourus. Nous vivions alors 28, via Commerciale dans une sorte de cave. Une pièce unique en sous-sol où mon père avait tendu un fil de fer. Maman y avait accroché une toile en guise de séparation, d’un côté la chambre, de l’autre la cuisine. Je me rappelle qu’il y avait dehors un peu d’herbe, quelques arbres, et je jouais là avec ma jeune sœur Mimitza. Elle était toute petite Mimitza. Mimitza est un dimunitif qui veut dire Marie.

Mon grand-père, le père de mon père, ne pouvait nous venir en aide, retenu aux côtés de ma grand-mère et de mon cousin Cyril – qui devait se suicider quelques années plus tard. Ils habitaient dans une mansarde sous les toits, près du canal Grande, cette langue de mer qui pénètre au cœur de la ville thérésienne, là où mouillent les vieux bateaux à fond plat. Ils attendent le printemps pour sortir, quand la marée basse laisse un passage assez large sous le Ponterosso. Tout près, sur ce marché du Ponterosso, les Slovènes descendaient du plateau karstique pour vendre les produits de leur ferme. C’est l’une d’elles qui est venue nous porter secours. Qui l’a alertée ? je ne sais pas, mon grand-père sans doute car il ne pouvait se déplacer. Je me souviens qu’elle nous a préparé du thé. De cela je m’en rappelle bien car nous mourrions tous de soif à cause de la fièvre. Finalement nous avons guéri. Sauf ma petite sœur Mimitza. Elle était délicate, comme le sont aujourd’hui ceux qui décèdent du Covid-19, les personnes âgées, les malades. Elle n’a pas survécu mais aujourd’hui je pense qu’on l’aurait sauvée. Je me rappelle de la douleur de mon père, je me rappelle que tous les jours il fleurissait sa tombe.

Et pour nous pas de répit. Peu de temps après, ce fut une autre catastrophe : l’incendie de la maison de culture slovène par les chemises noires et le début du fascisme avec l’interdiction de parler notre langue, l’obligation d’italianiser nos patronymes. « Les Slovènes, des poux à écraser ! » écrira le frère de Mussolini dans le journal Populi Roma

C’était en 1920, il y a cent ans de cela. Une autre contamination, une peste brune commençait à envahir l’Europe. Et combien y en eut-il ensuite, des milliers et des milliers de poux que l’on s’est acharné à écraser ?

Je veux espérer que le mal d’aujourd’hui sera différent d’alors, que l’épidémie se trouvera rapidement enrayée. Les peuples n’ont-ils pas assez souffert ? Je souhaite de tout cœur que toutes ces souffrances viennent un jour à nous enseigner la sagesse…»

Propos recueillis par Anne-Marie Mansuy, née non loin du camp du Struthof dans les Hautes Vosges, dans un village qui connut un destin tragique en novembre 44. Psychologue clinicienne et auteure de trois romans, Anne-Marie Mansuy demeure une amie indéfectible de Boris Pahor depuis leur première rencontre à Paris en 1995 à l’occasion de la parution française de Printemps difficile.

La société française n’a pas attendu le coronavirus pour être en crise

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C'est pas des vacances ! Même confinés, REACnROLL continue de proposer des débats strimulants. Image : capture d'écran RNR.TV

L’éditeur et théologien Jean-François Colosimo et la journaliste Elisabeth Lévy s’accordent sur un point : il est vain de croire que la crise sanitaire changera grand chose à notre marasme politique, identitaire ou économique. Verbatim.


Magie de la technologie et des caméras, de confiné à confiné, Elisabeth Lévy et Jean-François Colosimo débattent à distance sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Causeur vous propose de lire un extrait de leur échanges.

Elisabeth Lévy. Faites-vous partie de tous ceux qui pensent qu’un nouveau monde va naître à l’issue de cette période de confinement et de crise sanitaire ? Selon vous, y aura-t-il un avant et un après ? La chose nous a été promise par le président de la République lui-même.

Jean-François Colosimo. Je pense qu’il y a fort à douter que cette crise provoque véritablement en nous une réforme profonde des mœurs qui irait vers la compréhension de la limite, de la finitude, de la compréhension de la décroissance ou de l’humilité…

Emmanuel Macron poursuit son dessein politique d’inspiration libérale et communautariste. Tout cela repose sur une vaste illusion, celle de créer un front sociologique des bonnes volontés…

Après les catastrophes, les économistes constatent au contraire qu’il y a une consommation de la revanche ! Afin de compenser la peur de la mort et les restrictions imposées jusque-là, on observe une forme de prédation un peu folle qui s’exerce sur à peu près tous les biens de consommation (…) Je crains donc que les économies mondiales ne cherchent à rattraper le « gap » et que l’on se trouve en fait face à un redoublement de la consommation, et que la saturation du marché et des flux financiers ne reparte de plus belle.

[…]

Elisabeth Lévy. Est-ce qu’on est encore capable de faire un peuple ? Est-ce que seule la peur fait de nous aujourd’hui une communauté politique ? D’ailleurs, ce “tous ensemble“ n’est-il pas déjà en train de craqueler, lorsque les voisins s’accusent les uns les autres de ne pas respecter les consignes ou qu’un flot de haine se déverse sur les Parisiens qui s’en sont allés retrouver leur maison de campagne ? Pour tout vous dire, j’ai l’impression que cette unité est un peu factice. Mais peut-être que je me trompe.

Jean-François Colosimo. Cette unité est en effet factice pour deux raisons, parce que la peur ne ressoude pas l’archipel comme dirait Jérôme Fourquet et parce que la peur ne suffit pas à éteindre la polarisation entre un bloc élitiste et un bloc populaire comme a pu le décrire Jérôme Sainte-Marie. La vérité c’est que pour l’instant les choses sont suspendues. Dans cette suspension, le président de la République va – un peu comme nous! – faire une visioconférence avec les autorités morales et religieuses du pays. Pourquoi pas ? Emmanuel Macron poursuit son dessein politique d’inspiration libérale et communautariste. Tout cela repose sur une vaste illusion, celle de créer un front sociologique des bonnes volontés qui n’existe pas, dès lors qu’il est question de croyance et d’incroyance. On est dans la gadgétisation de la communion retrouvée.

>>> Près de 40 minutes d’émission à retrouver sur RNR.TV <<<

Elisabeth Lévy. Pensez-vous que tous ces sondages qui nous affirment que les Français sont 80% à approuver l’action de l’exécutif sont de la poudre de perlimpinpin, qui va s’évaporer dès la fin de la crise sanitaire, dès qu’on n’aura plus peur ?

Jean-François Colosimo. Vous savez très bien que les Français adhèrent à une chose et à son contraire du soir au matin ! L’heure n’est pas à dresser les comptes et à les régler. Cette manifestation d’approbation, c’est peut-être aussi une manifestation d’attente et de demande de réassurance. Cela ne veut pas dire qu’après coup, la crise actuelle ne finira pas par desservir le gouvernement actuel.

Elisabeth Lévy. S’il s’avérait que cette fameuse chloroquine permet d’obtenir de bons résultats, sans passer par des mesures terribles telles que le confinement, il faudra bien discuter des différentes stratégies mises en œuvre… Mais dans le fond, ce que je sens dans une partie de la société, c’est que l’on conservera des réflexes nés du coronavirus et de l’épidémie. Travailler à distance est merveilleux. Rester chez soi, c’est pas si mal finalement. Ne pas se serrer la main, c’est toujours mieux. Je crains que tout cela ne reste un peu.

Jean-François Colosimo. Oui, je peux le dire avec vous. L’individualisme et le puritanisme ambiant gagnent des points dans ce match, c’est évident. Certainement que beaucoup de gens vont finir par penser qu’être délié de l’entreprise ou tenir la distance avec son voisin, ce n’est pas plus mal. (…) Dans le cadre des clans et des tribus [en revanche] il y aura un petit regain d’hubris. Le puritanisme ambiant désagrège le lien collectif politique mais provoque des agrégations sur des notions d’idéologie, de plaisir, d’identité ou d’identitarisme. On aura perdu entre temps l’idée que la République existe pour être protectrice. C’est là probablement le principal échec du gouvernement, pour lequel la République n’est pas véritablement une référence, comme on le sait. 

Elisabeth Lévy. Je ne vous suis plus. En quoi la République n’est pas la référence du gouvernement ?

Jean-François Colosimo. Vous voyez que le mot République est très absent du vocabulaire du président actuel, c’est un mot qui n’a quasiment jamais existé dans sa campagne, dans ses discours. (…) On assiste au malheureux triomphe de l’incivilité qu’on a laissé croitre dans les banlieues. Même s’il n’y a pas que ça, même si l’on trouve aussi de nouvelles solidarités, on voit de nombreuses illustrations [de l’incivilité grandissante] ces derniers jours dans les “quartiers”. Tout ce qu’on avait avant, je crains qu’on ne le retrouve amplifié, consacré, scellé. Les rescapés de l’épreuve auront pour eux l’excuse d’avoir traversé le feu et d’avoir jeté par derrière les usages d’autrefois dans ce feu.

Elisabeth Lévy. Ce que vous dites c’est que cette épreuve ne va pas nous rendre meilleur. (Railleuse) D’ailleurs je crains qu’un certain nombre de nos concitoyens n’aient pas suivi les conseils de notre président concernant la lecture, lui préférant Netflix ! (…) Un mot maintenant sur la doctrine économique. L’orthodoxie budgétaire a totalement disparu, on se retrouve sans limites, que se passe-t-il ?

Jean-François Colosimo. L’orthodoxie budgétaire d’Emmanuel Macron a d’autant plus disparu que de toute façon on vivait dans l’illusion économique, oppressive certes, mais on vivait dans l’illusion économique tout de même puisque c’est [en réalité] la Banque centrale européenne qui fixe le cours de l’euro. Pire: on découvre aujourd’hui que nous ne sommes pas les meilleurs du monde en termes de santé non plus, même si elle nous coûte énormément. Nous découvrons aussi le désastre dont souffre tout le personnel hospitalier et médical en France. Plus simplement, on découvre que la Banque européenne fait en réalité ce qu’elle veut contrairement à ce qu’on nous expliquait ces deux dernières décennies. C’est elle qui va déterminer la sortie de crise de l’économie en modifiant simplement des paramètres qu’on nous avait décrit comme intangibles… Là encore, un mensonge de plus qui saute !

Elisabeth Lévy. Vous êtes un peu optimiste ! Mais vous oubliez la dimension d’…

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La religion française

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Le jour d’après

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L'économiste Philippe Murer, image d'archive © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Les préconisations de l’économiste Philippe Murer


Bien que la politique sanitaire contre le coronavirus soit mal conçue et mal dirigée par l’équipe Macron, le confinement, s’il est correctement respecté mettra fin à la flambée épidémique en France d’ici quelques semaines. 

Les USA désormais davantage débordés que les Chinois

En Chine, selon le gouvernement, le pays ne connaitrait plus de contaminations. Les retours de Chinois en provenance de l’étranger et de voyageurs sont le plus grand risque de reprise de l’épidémie (Jeudi 26, 54 personnes venant de l’étranger atterrissaient en Chine en étant contaminées). Le gouvernement chinois devrait être capable d’y faire face avec la politique de contrôle drastique des frontières qu’il a mis en place : limitation drastique des vols internationaux, interdiction à la plupart des étrangers de venir etc. L’économie chinoise se remet aujourd’hui en ordre de marche.

La banque Goldman Sachs prévoit un taux de chômage massif et une récession violente avec une baisse du PIB américain de 24% au deuxième trimestre !

L’autre pilier de l’économie mondiale, les États-Unis font face à une flambée des cas de coronavirus. Le pays est devenu le plus grand foyer mondial avec 83 000 cas confirmés le 26 mars. Le nombre de contaminés double tous les trois jours. Le président Trump n’aura pas d’autres choix que de confiner le pays, l’autre solution, accepter des dizaines de milliers morts étant inacceptable. Deux millions et demi d’Américains ont été brusquement mis au chômage cette semaine et ce n’est malheureusement que le début. La banque Goldman Sachs prévoit un taux de chômage massif et une récession violente avec une baisse du PIB de 24% au deuxième trimestre ! L’économie américaine est fragilisée par ce qui est habituellement une de ses forces : la fluidité des transactions et des contrats, ici la facilité à licencier, devient un boulet dans cette crise. Si le taux de chômage monte à 30%, quels sera l’ampleur des dégâts économiques aux États-Unis ? Comment redémarrer l’économie après un tel choc ? 

Qu’adviendra-t-il de l’économie française le jour d’après, le lendemain du confinement ?

Cela dépendra de l’ampleur des mesures prises pour sauver les salariés et les entreprises, ces organisations humaines qui assurent la production de biens et de services. Le gouvernement Macron doit tout faire pour qu’elles soient en vie après le confinement. Cela passe par la suspension voire l’annulation des impôts, charges et échéances bancaires pour les entreprises pendant la période d’arrêt due au confinement. L’État est le seul à avoir les épaules assez larges pour surmonter cette crise.

Pour organiser ce redéploiement, la planification gaulliste doit être de retour!

Le jour d’après, Macron devra faire face à une obligation qui lui causera un immense déplaisir : contrôler drastiquement les frontières pour les personnes, comme le fait aujourd’hui la Chine, afin d’éviter un retour dévastateur de l’épidémie. Cette « fermeture » des frontières concernera aussi nos frontières avec les autres pays de l’Union Européenne, dont la date de guérison ne sera pas la même que pour la France. Même en cas de guérison simultanée de tous les pays d’Europe, hypothèse improbable, maintenir les frontières intra européennes ouvertes implique que nous resterons tous à la merci du maillon le plus faible des pays de l’Union Européenne : un pays contaminé finira inévitablement par contaminer toute l’Europe. On voit le mal de tête qui va bientôt saisir tous les partisans du marché unique, de la libre circulation et du monde sans frontières, principes fondamentaux de l’Union Européenne.

A lire aussi, Jean-Luc Gréau: Et si on fermait les bourses?

Cette obligation de contrôle des frontières durera peut être le temps que l’on découvre un vaccin soit un an au minimum, parfois plus, selon les virologues. Si Macron ne met pas en place cette mesure, ce sera, il faut le dire, une décision terrible envers le peuple français qu’il est chargé de protéger. Ce sera aussi un acte malveillant envers les autres pays du monde : chaque pays a intérêt que les autres pays soient et restent guéris pour éviter toute contamination ultérieure.

Éloge du localisme et de la planication gaulliste

L’économie française et mondiale sortiront radicalement transformées de cette crise sanitaire 

Le moteur de l’économie française devra être interne, poussée par la production et la consommation intérieure, et non externe, poussé par les exportations et importations et donc soumis à la situation sanitaire et aux crises économiques du reste du monde. 

Éviter la catastrophe économique et la destruction de notre économie passera donc par un vaste plan de redéploiement de l’économie française. Ce plan doit nous permettre de reconstruire nos unités de production industrielle, largement délocalisées. La relocalisation de la production de médicaments est aujourd’hui une évidence. La reconstruction de tous les pans de l’industrie française est aussi une nécessité dans un monde chamboulé. Les lacunes de notre industrie de défense (fusils, munitions, drones…) doivent être comblées à cette occasion. Un plan de relance pour construire notre transition énergétique et plus largement écologique est aussi une nécessité. 

Pour organiser ce redéploiement, la planification gaulliste doit être de retour. Pour donner de la force et des finances à ce plan, la banque centrale devra soutenir l’économie réelle française (et non la finance) ce qui signifie que nous devons en finir avec l’euro.

Les marchés publics doivent être réservés aux industriels produisant sur notre sol. Pour favoriser la relocalisation, des droits de douane seront aussi nécessaires aux frontières de la France.

Certains pourraient rêver d’un tel plan de relance économique à l’échelle de l’Union Européenne. Étant contraire à tous les principes fondamentaux de cette organisation supranationale, cette idée est évidemment une chimère. 

Si les Français veulent que l’avenir de leur pays soit toujours dans l’Union Européenne, ils le peuvent mais ils prendront le risque d’une catastrophe sanitaire et économique sans précédent. Dans le cas contraire, tout est possible.

Rien ne sera plus comme avant?

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Opération de nettoyage dans les rues de Cannes, le 26 mars 2020 © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage : 00952159_000019

Quelle suite pour notre monde après le confinement, les rues vides, la queue devant le supermarché et les applaudissements à 20h? Une chose est sûre selon Charles Rojzman, un certain équilibre risque de se briser.


Certains n’ont aucun doute que l’épidémie va apporter de grands changements à notre vie individuelle et collective. D’autres restent sceptiques et pensent qu’une fois de plus, les peurs disparues, après les enterrements et les guérisons, tout va reprendre son cours habituel dans une débauche de consommation et un rebond de l’économie mondialisée.

L’Union européenne sortira-t-elle renforcée de cette épreuve et rendue d’autant plus indispensable ou au contraire détruite irrémédiablement, condamnée par son impuissance ?

Les rapports de force entre états deviendront-ils plus dévastateurs ou au contraire s’apaiseront ils pour aller vers plus de solidarité et de prise de conscience des dangers communs ?

Une chose est sûre

Nul ne le sait. Nul ne peut le prédire. Pourtant, quelque chose ne sera plus comme avant. Dans de nombreuses familles, déjà en difficultés relationnelles, obligées à vivre ensemble dans un confinement parfois impossible, la violence des relations entre parents et enfants et également dans les couples aura explosé, avec toutes les conséquences traumatisantes qu’on peut imaginer. Les psychothérapies réservées à la classe moyenne éduquée ne suffiront pas à apaiser les ressentiments et à empêcher les ruptures qui de toutes façons menaçaient l’équilibre relationnel des familles et des organisations, déjà bien avant cette épidémie. Je le sais pour avoir été avec mon équipe appelé très souvent au chevet d’institutions ou d’entreprises malades de violence et de conflits non résolus.

À lire aussi: Julien Aubert: « Après le coronavirus, il faudra repenser la France »

Dans les milieux populaires, de la France périphérique et des banlieues, rien non plus ne sera plus comme avant. L’état technocratique a montré ses faiblesses et ses difficultés à protéger réellement la population. Les gilets jaunes reviendront sous d’autres formes probablement. Dans les quartiers qu’on appelle en fonction des sensibilités politiques des « quartiers populaires », des « zones de non-droit » ou des «banlieues islamisées », l’état a renoncé à faire appliquer les consignes de confinement pourtant valables pour tous. «Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements», a déclaré le Secrétaire d’État Laurent Nuñez lors d’une visioconférence avec les préfets le 18 mars. Et le préfet Michel Aubouin, d’ajouter : «On continue de penser que les problèmes sont loin, qu’il suffit de cantonner ces gens dans leurs quartiers, et de penser les quartiers comme des espaces extérieurs à la nation ».

Toujours plus loin de la République

On aimerait croire que l’individualisme et son pendant communautariste auront laissé la place après cette période d’épidémie, à un désir de faire société. Pourtant, dans beaucoup de quartiers, jeunes et adultes retenus jusqu’à présent de gré ou de force dans la vie de la nation par l’école et les institutions de la république, risquent de se détacher encore plus dans un repli communautaire et un fonctionnement quasi tribal. Ce qu’on constate dans les quartiers d’habitat social au retour de quelques semaines de vacances « au bled » risque de se généraliser : un éloignement du commun national et un retour à des archaïsmes religieux, à des pratiques sociales réfractaires au projet républicain et au roman national, à une poursuite des confrontations avec les institutions républicaines.

En conséquence, comment allons-nous éviter cette multitude de conflits violents qui risquent d’émerger, un peu partout, dans les familles, dans les quartiers?  Entre les parties d’un territoire national déchiré et divisé. Comment rétablir une communication dans l’ensemble de la société ?

« La culture du conflit »

Certains doutent déjà que cela soit possible et se préparent en réalité à une forme ou l’autre de guerre civile, impossible pourtant à imaginer tant elle serait cruelle et dévastatrice, peut-être davantage que l’épidémie actuelle.

Il faudra donc mettre en place ce que je préconise depuis longtemps : ces rencontres « conflictuelles » qui vont devenir indispensables, encore plus au lendemain de l’épidémie. J’en ai fait l’expérience au Rwanda où j’ai réuni des prisonniers ayant participé au génocide et des survivants, des filles-mères rejetées par leurs familles et désirant retrouver un refuge auprès de leurs proches, indifférents ou hostiles. J’en ai fait l’expérience dans de nombreux pays confrontés aux traumatismes des violences et des guerres civiles.

Cela pourrait se faire dans des villes ou des territoires où l’on multiplierait ces rencontres afin de créer une culture du conflit pour ramener, autant que possible, au sein de la nation ses enfants égarés ou en colère, tous ces rescapés de la violence et de la haine, sans verser dans un « vivrensemblisme » factice qui ne ferait qu’aggraver les problèmes réels de la cohabitation et de l’intégration.

À lire aussi: Panique en Helvétie

Utopie ne manquera-t-on pas de dire, signant le désespoir, le sentiment d’impuissance ou le cynisme de l’époque ? Pourtant, elle sera devenue nécessaire cette réconciliation nationale, une réconciliation qui ne sera pas bienveillante mais, je le répète, conflictuelle puisqu’elle mettra en évidence toutes les responsabilités. Sans cette authenticité des informations, il n’y aura pas de transformation en profondeur de nos relations sociales.

Notre vie collective, notre survie en tant que nation, sont en jeu. Comme toujours, les violences individuelles risquent de se transformer en haines tribales. Il ne sert à rien d’imaginer un retour à une vie démocratique véritable si on n’entame pas, ce processus de guérison des cœurs, si on ne guérit pas la peur et la haine, comme je le disais déjà il y a trente ans dans mon premier livre, La peur, la haine et la démocratie paru en 1992, il y a presque trente ans, qui annonçait les replis identitaires et les possibilités de guerres civiles.

L’homme est un virus pour l’homme

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© ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00951014_000005

Épisode 3: Pompéi


26 mars

Rappel

Le confinement, en ce qui me concerne, avait démarré le 9 mars. En proie au Covid-19, j’ai raté la course aux provisions, les départs en villégiature, les derniers clients des restaurants et cafés, les stores baissés. Enfin, sortie gagnante de la lutte contre la bête primordiale, je laisse passer deux ou trois jours sans fièvre avant d’oser une brève promenade, munie de l’attestation en vigueur et en prenant toutes les précautions. Je ne toucherai à rien, rentrerai nulle part, ne risquerai pas de contaminer des innocents au cas où des miettes et des poussières resteraient accrochées à ma personne.

C’était le 20 mars, je crois. 

Je découvre mon quartier. Ce qui était autrefois mon quartier. 

Pompéi

C’est Pompéi. Une Pompéi froide. Tout y est figé, recouvert d’une fine couche de coronadanger. À travers les vitrines des boutiques d’antan, on aperçoit de tristes figures attifées de la nouvelle collection mort-née, sans printemps à l’horizon, démodée avant de se présenter. C’était quand, la fashion week ? Il y a quelques semaines ? Cafés et restaurants bondés de fashionistas chinois et italiens, galeries converties en showrooms, c’était déjà, avant, pendant l’éclosion du novel-virus ? S’ils sont vraiment venus, ils sont repartis, figurants dans la première scène d’un film apocalyptique.  

Aujourd’hui mon quartier est figé dans une éternité sans cœur, sans drame, sans poète pour chanter sa gloire ancienne. Les rares passants sont de trop. Je garde la distance, je baisse les yeux pour les faire disparaître. Même s’ils ont en poche la permission de sortie, je les soupçonne d’être en infraction. Surtout les joggeurs. C’est quoi cet excès d’énergie dans une ville inerte ? Un quartier animé, c’est l’orchestration d’innombrables projets, de désirs, de destinations. Ce n’est pas ces êtres qui tournent en rond dans un simulacre de vitalité.

Comment saisir la géographie, la dimension d’une catastrophe à nulle autre pareille ? Le temps de la promenade vite achevée – hurry up please it’s time – on rentre dans l’immeuble sans croiser âme qui vive, mais l’esprit de notre gardienne admirable brille sur les poignées de porte astiquées, la cabine d’ascenseur parfumée de désinfectant, la porte du réduit à poubelles ouverte, le couvercle de la poubelle soulevé, pour limiter au strict minimum le contact potentiellement virulent.

Un film fin-du-monde

Cette Pompéi froide, c’est comme un film fin-du-monde de facture inédite. Extérieur jour/ noir & blanc  / la ville en ruines, bizarrement intacte, les yeux vides des boutiques, l’arrogance minable des tags, l’impuissance des candidats aux municipales affichés sur les panneaux d’une époque révolue. Intérieur/ nuit, jour, jour après jour/ des demeures magnifiques en technicolor, étalage d’abondance royale au sein d’un royaume qu’on maîtrise, connecté par de petits écrans au monde entier, Net, Skype, télévision, télétravail, FaceTime, Facebook, Zoom, Instagram, Slack et tout le reste. Confort, nourriture terrestre, musique, livres, cinéma, gaz à tous les étages, chaleur, lumière. Le linge est propre, la tuyauterie et les sanitaires rutilants, on mange des repas succulents en baissant le volume de la télévision le temps d’oublier, presque, les chiffres qui montent. 

Coupés d’un monde coupé de lui-même, on vit, richement confinés, comme des pharaons préservés dans l’opulence. 

Amputé d’Italie, relié à l’Afrique

Moi qui habite à contrecœur dans ces latitudes où on tire le diable de l’hiver par la queue, en languissant d’un printemps qu’on ne peut même pas accoucher aux forceps, moi qui adore le soleil qui pique, je me console chaque année au mois de mars avec des promesses du sud. J’irai chercher ma part de bonheur en Italie, en Israël, dans le Midi. 

Rien de la sorte ! La route est bloquée, il n’y a que le coronavirus qui passe en zone libre. L’Italie, c’est les cercueils, la mort est à Venise, mon Veneto, la première région frappée, hors de portée de mon cœur. Le Midi, deuxième chez moi, barré du programme. Israël, porte fermée. Je suis accablée d’une nostalgie inconsolable car ce monde qui me quitte est le monde que je quitterai, inévitablement, un jour pas trop lointain.

L’autre jour, mardi je crois, on reçoit un coup de fil de Haile. Il a le cœur brisé… pour nous. Haile, toujours présent, attentionné, jamais trop occupé ou trop célèbre pour nous tendre la main. Un attentat antisémite, des émeutes en jaune et noir et maintenant le fléau qui nous touche de plein fouet et qui arrive chez lui. Ses hôtels se videront comme le café au coin de notre rue. Les derniers, en construction, seront figés et ce n’est rien par rapport à l’immense douleur qui frappera son pays, qu’il cherchera à soulager, comme toujours, car il n’a jamais oublié ses origines dans une pauvreté élémentaire. 

Manu Dibango est mort

Puis, un Skype d’Eldoret. C. est déjà en confinement, avec sa femme kenyane et leur précieux enfant afro-italien. Tout entrainement sportif est arrêté, la domestique est rentrée dans son village, le contact avec le monde extérieur est réduit au minimum. L’autre jour ils sont allés se promener. Un jeune a hurlé sur lui, toi, le blanc, tu nous as apporté le virus. Mzungu. Le mot swahili me revient. On connaît trop bien ce danger… qui guette toujours au Kenya. C. nous donne des nouvelles de son père, tout juste remis d’une grave maladie, qui n’a pas arrêté de conduire l’ambulance. Dans son pays meurtri.

Ce soir-là, i24 news donne des nouvelles du progrès du virus en Afrique. Il fallait que cela arrive, mais c’était probablement trop énorme pour entrer dans les calculs jusque-là. Les minimiseurs voulaient faire croire que le virus allait flétrir au premier coup de chaleur. Trois mois qu’on vit avec cette méchante couronne sur la tête et il y en a qui persistent à croire que deux cas par ci et sept par là pourraient faire le total dans une lointaine contrée. Alors non, c’est archi-non et il va falloir se rendre à l’évidence, si on veut commencer tout juste à saisir la dimension de ce qui nous arrive.

Ah ! Manu Dibango est mort. Notre so smooth saxophoniste chanteur abattu par le tueur des poumons. Je cours à notre stock de CDs. Quoi ? Rien de Manu. Pas possible. C’était dans ma collection de 78 tours ? We used to hang out with Manu. C’était où exactement, c’était quand et avec qui ? Un pan de ma vie colorée afro-jazz remonte à la surface et plonge. Death has undone so many. Already.  

En Afrique du Sud des bénévoles en t-shirt jaune frappé du logo COVID-19 Prevention, viennent en aide à la population. Plus loin on est témoin du désarroi des mommas-marché bloquées à la frontière entre l’RDC et le Rwanda. Avons-nous toujours le droit de râler dans un monde partagé avec les assoiffés en temps normal, soudain happés par ce corona dans le lait de ta mère ? 

La famille démembrée

Au moins, eux, nos Africains en confinement, sont en famille nombreuse. Nous, c’est en petites unités, génération par génération, couple par couple… 

madonna madonna

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