Quelle suite pour notre monde après le confinement, les rues vides, la queue devant le supermarché et les applaudissements à 20h? Une chose est sûre selon Charles Rojzman, un certain équilibre risque de se briser.


Certains n’ont aucun doute que l’épidémie va apporter de grands changements à notre vie individuelle et collective. D’autres restent sceptiques et pensent qu’une fois de plus, les peurs disparues, après les enterrements et les guérisons, tout va reprendre son cours habituel dans une débauche de consommation et un rebond de l’économie mondialisée.

L’Union européenne sortira-t-elle renforcée de cette épreuve et rendue d’autant plus indispensable ou au contraire détruite irrémédiablement, condamnée par son impuissance ?

Les rapports de force entre états deviendront-ils plus dévastateurs ou au contraire s’apaiseront ils pour aller vers plus de solidarité et de prise de conscience des dangers communs ?

Une chose est sûre

Nul ne le sait. Nul ne peut le prédire. Pourtant, quelque chose ne sera plus comme avant. Dans de nombreuses familles, déjà en difficultés relationnelles, obligées à vivre ensemble dans un confinement parfois impossible, la violence des relations entre parents et enfants et également dans les couples aura explosé, avec toutes les conséquences traumatisantes qu’on peut imaginer. Les psychothérapies réservées à la classe moyenne éduquée ne suffiront pas à apaiser les ressentiments et à empêcher les ruptures qui de toutes façons menaçaient l’équilibre relationnel des familles et des organisations, déjà bien avant cette épidémie. Je le sais pour avoir été avec mon équipe appelé très souvent au chevet d’institutions ou d’entreprises malades de violence et de conflits non résolus.

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Dans les milieux populaires, de la France périphérique et des banlieues, rien non plus ne sera plus comme avant. L’état technocratique a montré ses faiblesses et ses difficultés à protéger réellement la population. Les gilets jaunes reviendront sous d’autres formes probablement. Dans les quartiers qu’on appelle en fonction des sensibilités politiques des « quartiers populaires », des « zones de non-droit » ou des «banlieues islamisées », l’état a renoncé à faire appliquer les consignes de confinement pourtant valables pour tous. «Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements», a déclaré le Secrétaire d’État Laurent Nuñez lors d’une visioconférence avec les préfets le 18 mars. Et le préfet Michel Aubouin, d’ajouter : «On continue de penser que les problèmes sont loin, qu’il suffit de cantonner ces gens dans leurs quartiers, et de penser les quartiers comme des espaces extérieurs à la nation ».

Toujours plus loin de la République

On aimerait croire que l’individualisme et son pendant communautariste auront laissé la place après cette période d’épidémie, à un désir de faire société. Pourtant, dans beaucoup de quartiers, jeunes et adultes retenus jusqu’à présent de gré ou de force dans la vie de la nation par l’école et les institutions de la république, risquent de se détacher encore plus dans un repli communautaire et un fonctionnement quasi tribal. Ce qu’on constate dans les quartiers d’habitat social au retour de quelques semaines de vacances « au bled » risque de se généraliser : un éloignement du commun national et un retour à des archaïsmes religieux, à des pratiques sociales réfractaires au projet républicain et au roman national, à une poursuite des confrontations avec les institutions républicaines.

En conséquence, comment allons-nous éviter cette multitude de conflits violents qui risquent d’émerger, un peu partout, dans les familles, dans les quartiers?  Entre les parties d’un territoire national déchiré et divisé. Comment rétablir une communication dans l’ensemble de la société ?

« La culture du conflit »

Certains doutent déjà que cela soit possible et se préparent en réalité à une forme ou l’autre de guerre civile, impossible pourtant à imaginer tant elle serait cruelle et dévastatrice, peut-être davantage que l’épidémie actuelle.

Il faudra donc mettre en place ce que je préconise depuis longtemps : ces rencontres « conflictuelles » qui vont devenir indispensables, encore plus au lendemain de l’épidémie. J’en ai fait l’expérience au Rwanda où j’ai réuni des prisonniers ayant participé au génocide et des survivants, des filles-mères rejetées par leurs familles et désirant retrouver un refuge auprès de leurs proches, indifférents ou hostiles. J’en ai fait l’expérience dans de nombreux pays confrontés aux traumatismes des violences et des guerres civiles.

Cela pourrait se faire dans des villes ou des territoires où l’on multiplierait ces rencontres afin de créer une culture du conflit pour ramener, autant que possible, au sein de la nation ses enfants égarés ou en colère, tous ces rescapés de la violence et de la haine, sans verser dans un « vivrensemblisme » factice qui ne ferait qu’aggraver les problèmes réels de la cohabitation et de l’intégration.

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Utopie ne manquera-t-on pas de dire, signant le désespoir, le sentiment d’impuissance ou le cynisme de l’époque ? Pourtant, elle sera devenue nécessaire cette réconciliation nationale, une réconciliation qui ne sera pas bienveillante mais, je le répète, conflictuelle puisqu’elle mettra en évidence toutes les responsabilités. Sans cette authenticité des informations, il n’y aura pas de transformation en profondeur de nos relations sociales.

Notre vie collective, notre survie en tant que nation, sont en jeu. Comme toujours, les violences individuelles risquent de se transformer en haines tribales. Il ne sert à rien d’imaginer un retour à une vie démocratique véritable si on n’entame pas, ce processus de guérison des cœurs, si on ne guérit pas la peur et la haine, comme je le disais déjà il y a trente ans dans mon premier livre, La peur, la haine et la démocratie paru en 1992, il y a presque trente ans, qui annonçait les replis identitaires et les possibilités de guerres civiles.

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