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L’homme est un virus pour l’homme

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Épisode 3: Pompéi


26 mars

Rappel

Le confinement, en ce qui me concerne, avait démarré le 9 mars. En proie au Covid-19, j’ai raté la course aux provisions, les départs en villégiature, les derniers clients des restaurants et cafés, les stores baissés. Enfin, sortie gagnante de la lutte contre la bête primordiale, je laisse passer deux ou trois jours sans fièvre avant d’oser une brève promenade, munie de l’attestation en vigueur et en prenant toutes les précautions. Je ne toucherai à rien, rentrerai nulle part, ne risquerai pas de contaminer des innocents au cas où des miettes et des poussières resteraient accrochées à ma personne.

C’était le 20 mars, je crois. 

Je découvre mon quartier. Ce qui était autrefois mon quartier. 

Pompéi

C’est Pompéi. Une Pompéi froide. Tout y est figé, recouvert d’une fine couche de coronadanger. À travers les vitrines des boutiques d’antan, on aperçoit de tristes figures attifées de la nouvelle collection mort-née, sans printemps à l’horizon, démodée avant de se présenter. C’était quand, la fashion week ? Il y a quelques semaines ? Cafés et restaurants bondés de fashionistas chinois et italiens, galeries converties en showrooms, c’était déjà, avant, pendant l’éclosion du novel-virus ? S’ils sont vraiment venus, ils sont repartis, figurants dans la première scène d’un film apocalyptique.  

Aujourd’hui mon quartier est figé dans une éternité sans cœur, sans drame, sans poète pour chanter sa gloire ancienne. Les rares passants sont de trop. Je garde la distance, je baisse les yeux pour les faire disparaître. Même s’ils ont en poche la permission de sortie, je les soupçonne d’être en infraction. Surtout les joggeurs. C’est quoi cet excès d’énergie dans une ville inerte ? Un quartier animé, c’est l’orchestration d’innombrables projets, de désirs, de destinations. Ce n’est pas ces êtres qui tournent en rond dans un simulacre de vitalité.

Comment saisir la géographie, la dimension d’une catastrophe à nulle autre pareille ? Le temps de la promenade vite achevée – hurry up please it’s time – on rentre dans l’immeuble sans croiser âme qui vive, mais l’esprit de notre gardienne admirable brille sur les poignées de porte astiquées, la cabine d’ascenseur parfumée de désinfectant, la porte du réduit à poubelles ouverte, le couvercle de la poubelle soulevé, pour limiter au strict minimum le contact potentiellement virulent.

Un film fin-du-monde

Cette Pompéi froide, c’est comme un film fin-du-monde de facture inédite. Extérieur jour/ noir & blanc  / la ville en ruines, bizarrement intacte, les yeux vides des boutiques, l’arrogance minable des tags, l’impuissance des candidats aux municipales affichés sur les panneaux d’une époque révolue. Intérieur/ nuit, jour, jour après jour/ des demeures magnifiques en technicolor, étalage d’abondance royale au sein d’un royaume qu’on maîtrise, connecté par de petits écrans au monde entier, Net, Skype, télévision, télétravail, FaceTime, Facebook, Zoom, Instagram, Slack et tout le reste. Confort, nourriture terrestre, musique, livres, cinéma, gaz à tous les étages, chaleur, lumière. Le linge est propre, la tuyauterie et les sanitaires rutilants, on mange des repas succulents en baissant le volume de la télévision le temps d’oublier, presque, les chiffres qui montent. 

Coupés d’un monde coupé de lui-même, on vit, richement confinés, comme des pharaons préservés dans l’opulence. 

Amputé d’Italie, relié à l’Afrique

Moi qui habite à contrecœur dans ces latitudes où on tire le diable de l’hiver par la queue, en languissant d’un printemps qu’on ne peut même pas accoucher aux forceps, moi qui adore le soleil qui pique, je me console chaque année au mois de mars avec des promesses du sud. J’irai chercher ma part de bonheur en Italie, en Israël, dans le Midi. 

Rien de la sorte ! La route est bloquée, il n’y a que le coronavirus qui passe en zone libre. L’Italie, c’est les cercueils, la mort est à Venise, mon Veneto, la première région frappée, hors de portée de mon cœur. Le Midi, deuxième chez moi, barré du programme. Israël, porte fermée. Je suis accablée d’une nostalgie inconsolable car ce monde qui me quitte est le monde que je quitterai, inévitablement, un jour pas trop lointain.

L’autre jour, mardi je crois, on reçoit un coup de fil de Haile. Il a le cœur brisé… pour nous. Haile, toujours présent, attentionné, jamais trop occupé ou trop célèbre pour nous tendre la main. Un attentat antisémite, des émeutes en jaune et noir et maintenant le fléau qui nous touche de plein fouet et qui arrive chez lui. Ses hôtels se videront comme le café au coin de notre rue. Les derniers, en construction, seront figés et ce n’est rien par rapport à l’immense douleur qui frappera son pays, qu’il cherchera à soulager, comme toujours, car il n’a jamais oublié ses origines dans une pauvreté élémentaire. 

Manu Dibango est mort

Puis, un Skype d’Eldoret. C. est déjà en confinement, avec sa femme kenyane et leur précieux enfant afro-italien. Tout entrainement sportif est arrêté, la domestique est rentrée dans son village, le contact avec le monde extérieur est réduit au minimum. L’autre jour ils sont allés se promener. Un jeune a hurlé sur lui, toi, le blanc, tu nous as apporté le virus. Mzungu. Le mot swahili me revient. On connaît trop bien ce danger… qui guette toujours au Kenya. C. nous donne des nouvelles de son père, tout juste remis d’une grave maladie, qui n’a pas arrêté de conduire l’ambulance. Dans son pays meurtri.

Ce soir-là, i24 news donne des nouvelles du progrès du virus en Afrique. Il fallait que cela arrive, mais c’était probablement trop énorme pour entrer dans les calculs jusque-là. Les minimiseurs voulaient faire croire que le virus allait flétrir au premier coup de chaleur. Trois mois qu’on vit avec cette méchante couronne sur la tête et il y en a qui persistent à croire que deux cas par ci et sept par là pourraient faire le total dans une lointaine contrée. Alors non, c’est archi-non et il va falloir se rendre à l’évidence, si on veut commencer tout juste à saisir la dimension de ce qui nous arrive.

Ah ! Manu Dibango est mort. Notre so smooth saxophoniste chanteur abattu par le tueur des poumons. Je cours à notre stock de CDs. Quoi ? Rien de Manu. Pas possible. C’était dans ma collection de 78 tours ? We used to hang out with Manu. C’était où exactement, c’était quand et avec qui ? Un pan de ma vie colorée afro-jazz remonte à la surface et plonge. Death has undone so many. Already.  

En Afrique du Sud des bénévoles en t-shirt jaune frappé du logo COVID-19 Prevention, viennent en aide à la population. Plus loin on est témoin du désarroi des mommas-marché bloquées à la frontière entre l’RDC et le Rwanda. Avons-nous toujours le droit de râler dans un monde partagé avec les assoiffés en temps normal, soudain happés par ce corona dans le lait de ta mère ? 

La famille démembrée

Au moins, eux, nos Africains en confinement, sont en famille nombreuse. Nous, c’est en petites unités, génération par génération, couple par couple… 

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CoVid-2019, ce que l’on sait de la maladie


Du virus SARS-CoV-2 à la maladie CoVid-2019. Le virus fait ses dégâts dans les poumons des plus fragiles…


Puisque nous connaissons maintenant le SARS-CoVid-2, voyons quels sont les traits principaux de la maladie dont il est responsable, le CoVid-2019 (pour Coronavirus Disease 2019).

Tropisme respiratoire

Le virus pénètre dans l’organisme essentiellement par voie muqueuse : muqueuses respiratoire, buccale, nasale, conjonctival (autour des yeux), tube digestif. En effet la peau, recouverte d’une épaisse couche de kératine, est une barrière assez étanche au virus. Notons cependant qu’on peut tout à fait se contaminer par les mains. Il suffit de les avoir posées sur une surface souillée, puis de les porter à la bouche (ce que l’on fait très souvent, même sans s’en rendre compte), et l’ennemi est dans la place ! En l’occurrence, ce sont les poumons qui vont abriter le gros du contingent viral. Le SARS-CoVid-2 est un virus à tropisme respiratoire prédominant. D’autres organes peuvent cependant être touchés (pancréas, tube digestif notamment). Puisque le virus va se nicher dans les poumons, c’est aussi par cette voie qu’il se propagera principalement : présent dans les sécrétions respiratoires et la salive, il est projeté largement à l’extérieur avec les minuscules gouttelettes que l’on expulse quand on tousse, éternue, ou même simplement quand on parle. Ces gouttelettes forment un « aérosol » qui voltige largement autour de nous. Au moins à 1 mètre… et sans doute même plus en milieu clos. La contagion par les matières fécales est aussi avérée. Notons que des virus contaminants sont présents dans les gouttelettes dès avant l’expression clinique de la maladie. Ainsi des personnes qui paraissent en bonne santé peuvent-elles déjà être contagieuses.

Chaque soir, la progression du nombre de morts nous effraie. Mais le taux de mortalité (nombre de morts / nombre de malades) est forcément surestimé, puisqu’on sous-estime les formes peu ou pas symptomatiques

Cette contagiosité des « porteurs asymptomatiques » (ou porteurs sains) explique une bonne partie de la transmission fulgurante de l’épidémie – il ne suffit pas de pratiquer l’éviction des malades avérés pour la stopper. En moyenne, on estime que chaque contaminé contamine à son tour entre 2 et 3 personnes (plus que la grippe : 1,2 personne en moyenne, mais moins que la rougeole : 8 personnes !).

A lire aussi, du même auteur: C’est quoi exactement ce virus qui fait peur à tout le monde?

Les premiers jours suivants la contamination, il n’y a rien de visible. Tout simplement parce que le virus ne s’est pas encore multiplié assez. C’est ce qu’on appelle la période d’incubation. Elle durerait environ 5 jours (3 à 7 jours). Mais des durées beaucoup plus longues ont été décrites : 14 jours dans 1% des cas, et très exceptionnellement jusqu’à 24 jours. Cela veut dire qu’après un contact contaminant, si on n’a pas développé la maladie après 2 semaines, on peut être à peu près rassuré. Cela explique aussi les durées d’éviction qui ont été proposées après un contact.

Des signes cliniques très variés

Après la période d’incubation apparaissent les signes cliniques. Au début, ils sont peu spécifiques : fièvre plus ou moins élevée (87%), toux sèche (60%), fatigue (39%), rhinite ou angine (13%), courbatures (30%), céphalées (30%). Ces signes, qui évoquent une grippe, peuvent durer 7 à 10 jours sans s’aggraver, avec parfois un rebond à la fin de la première semaine. Si une radio des poumons ou un scanner thoracique sont pratiqués chez des patients ayant des signes pulmonaires, on retrouve des images très évocatrices : bilatérales, périphériques, elles sont dites « en verre dépoli ».

Un autre signe qui doit alerter est une perte de l’odorat et donc du goût (car le goût est en fait essentiellement lié à l’odorat !). Cette « anosmie » pourrait être liée à une toxicité directe du virus sur les filets du nerf olfactif à leur émergence nasale. Elle peut être le seul signe de la maladie.

Enfin, on relève non rarement une atteinte oculaire à type de conjonctivite, avec irritation et larmoiement.

Le redoutable Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu

Chez les personnes âgées, on observe de plus, et parfois comme seuls signes, des troubles digestifs (manque d’appétit, diarrhée et plus rarement vomissements ou douleurs abdominales) et des signes neurologiques (confusion, troubles de l’équilibre avec chutes).

Chez l’enfant, en revanche, il semble que 90 % des cas soient asymptomatiques ou avec des formes mineures. Dans une étude chez 2143 enfants en Chine, la fréquence des cas sévères (10%) était inversement proportionnelle à l’âge avec plus de cas chez les nourrissons que chez les adolescents.

La gravité de la maladie est liée au risque de défaillance respiratoire. Celle-ci peut s’installer entre le 4ème et le 10ème jour après les premiers symptômes. Elle se manifeste par une difficulté à respirer, une augmentation de la fréquence respiratoire, un essoufflement au moindre effort ; puis, dans les cas plus sévères, apparaît une coloration violette des lèvres ou des ongles, témoin d’un début d’asphyxie. Cette situation doit conduire à une hospitalisation en urgence et souvent à une prise en charge en soins intensifs, ce d’autant que le syndrome asphyxique peut s’accompagner d’une défaillance multiviscérale (insuffisance rénale aiguë, défaillance cardiaque, etc.). Ce Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA) et son traitement en réanimation feront l’objet d’un prochain article.

A lire aussi: Le savant et le politique

Disons très vite que le risque de développer une forme grave dépend beaucoup de l’âge. Les formes graves nécessitant la réanimation, sont exceptionnelles chez les enfants, un peu plus fréquentes chez les adultes jeunes, et le risque devient très préoccupant chez les personnes âgées. Des données françaises, déjà anciennes vue le rythme fulgurant auquel progresse l’épidémie, montrent le risque suivant de développer une forme grave chez les patients testés positifs au CoVid : 1% pour les moins de 45 ans, le risque passe à 3,8% pour les 45-64 ans et à 8,7% au-delà de 65 ans ! (Bulletin Epidémiologique de Santé Publique du 18 mars 2020, voir le tableau en fin d’article).

Intubation, ventilation

D’autre part, les comorbidités (pathologies associées) sont un facteur de risque de survenue d’une forme grave. Bien sûr les atteintes respiratoires préexistantes (notamment la bronchite chronique, si fréquentes chez les fumeurs, ou l’asthme) ; mais aussi les autres maladies générales : diabète, cancers, immunodépression, maladie cardiaque et même hypertension artérielle…

Le plus terrible avec ces formes graves chez des personnes fragiles, c’est qu’elles sont à la fois plus fréquentes, et aussi plus difficiles à soigner. En effet le traitement requiert des moyens de réanimation lourde, dont l’intubation et la ventilation mécanique. Quand on est déjà âgé et fragile, ce n’est pas facile de supporter de tels traitements, qui ont leur propre lot de complications.

SIPA Numéro de reportage: AP22429523_000001
SIPA Numéro de reportage: AP22429523_000001

Ce sont ces formes graves qui peuvent conduire au décès. Une étude italienne nous renseigne sur la répartition par sexe et par âge des 2003 premiers cas de patients décédés : l’âge médian était de 80,5 ans et 70 % étaient des hommes ; il n’y avait aucun décès chez les moins de 30 ans, 5 chez les 30-39 ans, tous atteints de maladies graves prééxistantes, 12 chez les 40-49 ans, 56 chez les 50-59 ans, 173 chez les 60-69 ans, 707 chez les 70-79 ans, 852 chez les 80-89 ans et 198 chez les plus de 90 ans ; seuls 3 patients sur 2003 n’avaient aucune pathologie préexistante (0.15%), la grande majorité avait au moins une comorbidité.

L’immunité de groupe augmente avec le nombre de porteurs “sains”

Ces chiffres peuvent paraître faibles, donc rassurants. Mais faisons un rapide calcul. Sachant que environ 15% de cas nécessitent une hospitalisation, et que le tiers, soit 5% du total, évolue vers une forme grave ; tablons sur une contamination de 100 000 personnes ; nous arrivons à 5000 hospitalisations en réanimation… Soit le nombre total des lits disponibles en France ! Et il ne faut pas perdre de vue que ces lits sont déjà bien remplis en temps ordinaire avec des patients atteints d’autres pathologies, patients qui n’ont aucune raison de guérir comme par miracle et de libérer « automatiquement » de la place pour les malades Covid+.

A lire aussi, la fantastique histoire de Raoul de Massalia, Jean-Paul Brighelli: Conte de Pâques

À l’autre extrémité du spectre, en symétrique des formes graves, il existe aussi un grand nombre d’infections peu symptomatiques. Leur proportion probable a été calculée à partir d’une modélisation mathématique : environ 86 % des infections en Chine avant le 23 janvier 2020. Et enfin, il y a des patients ayant une infection passée inaperçue (porteurs sains). Comme ils ne se sentent pas malades, ils continuent à vivre normalement et représentent un risque faible mais non nul de propager l’infection. D’un autre côté ils représentent aussi une chance d’enrayer le fléau : ayant rencontré le virus, ils sont immunisés contre lui et freinent donc sa propagation.

Dans l’incertitude où nous sommes du nombre de porteurs sains, par définition difficilement repérables en l’absence de test systématique à grande échelle, il n’est pas possible de chiffrer précisément le taux de mortalité : entre 1.5% et 4% de l’ensemble des cas de contamination avérée semble un chiffre raisonnable, chiffre qui cache, nous l’avons vu, une grande disparité de risque entre les personnes. Chaque soir, la progression du nombre de morts nous effraie. Mais le taux de mortalité (nombre de morts / nombre de malades) est forcément surestimé, puisqu’on sous-estime les formes peu ou pas symptomatiques. Cela relativise un peu la gravité de la maladie, sans bien sûr diminuer pour autant le nombre (absolu) de décès.

A suivre sur Causeur, les joies de la réanimation…

Au final, la grande majorité des patients atteints du CoVid-19 vont guérir en 10 à 14 jours En même temps, cesse l’excrétion du virus : le patient guéri n’est plus contagieux. Et il acquiert même une immunité, c’est-à-dire qu’il ne peut plus développer la maladie. À noter que cette immunité n’est peut-être pas complète mais protège au moins contre les formes graves.

Restent donc les formes graves : leur mortalité dépend en grande partie de la possibilité pour le patient de supporter la réanimation… et aussi de la possibilité pour la société de mettre en œuvre cette réanimation ! C’est à ce sujet effrayant que notre prochain billet sera consacré. Pour ce faire, je laisserai la parole au Dr Korinek, anesthésiste-réanimateur à la Pitié-Salpêtrière. Elle est très compétente sur ce sujet pointu. N’en doutons pas, elle nous tiendra en haleine avec ce qui fait le drame du CoVid : le SDRA.

Bulletin Epidémiologique de Santé Publique du 18 mars 2020
Bulletin Epidémiologique de Santé Publique du 18 mars 2020

Suivrais-je le traitement du Dr Raoult, si je tombais malade?


Messie, antéchrist de la médecine, le Dr Raoult n’a pas fini de faire parler de lui. Mais le temps presse, les morts s’entassent, Aurélien Marq fait le point sur ce personnage.


Il est dangereux, doublement dangereux, de confondre validation scientifique et prise de décision en situation de crise, et désolant de voir des personnes par ailleurs brillantes et rigoureuses peiner à faire cette différence. Les débats – ou plutôt le brouhaha généralisé – entourant les travaux et les propositions du professeur Didier Raoult sur le Covid19 l’illustrent à merveille.

Le Dr Raoult ceci, le Dr Raoult cela…

D’abord une vérité désagréable. L’« étude » du professeur Raoult sur 42 patients, en fait 26, ne mérite pas d’être qualifiée d’étude scientifique. Ses résultats sur le traitement par hydroxychloroquine d’une part, et la combinaison hydroxychloroquine et azythromycine d’autre part, ne sont absolument pas conclusifs. Ce sont des résultats cliniques partiels, certes intéressants et qui justifient des études plus poussées, mais qui ne se suffisent pas à eux-mêmes.

À lire aussi: Julien Aubert: « Après le coronavirus, il faudra repenser la France »

Une autre : les titres et travaux de Didier Raoult sont impressionnants, mais il est gênant d’entendre répéter partout comme si c’était une garantie absolue, qu’il a beaucoup publié et qu’il est beaucoup cité. La médecine a l’avantage d’être confrontée au réel et à des résultats tangibles, contrairement à d’autres disciplines qui se complaisent dans la théorisation invérifiable, mais enfin des affaires comme le fameux canular du « Sokal au carré » devraient inciter à un minimum de prudence envers l’argument d’autorité de la publication.

Une dernière : le professeur Raoult a manifestement sous-estimé pendant plusieurs semaines la pandémie qui nous frappe. Grave en elle-même, devenue gravissime à cause de notre calamiteuse impréparation (dont le gouvernement actuel n’est pas, et de loin, seul responsable). Et celle-ci prouve, ce dont il faudra se souvenir, que le contraire d’une erreur n’est pas forcément une vérité : plus que les turpides de tel ou tel ministre, nous payons aujourd’hui nos réactions caricaturales à ce qui fut perçu comme du gaspillage au moment du H1N1.

En période de crise, les cartes sont rebattues 

Pour autant. Ce n’est un secret pour personne, nous sommes en crise. Il s’agit par définition – κρίσις signifie séparation, décision – d’un moment où il est nécessaire de décider. Décider maintenant. Décider dans l’urgence et dans l’incertitude, en ne disposant que d’informations partielles, souvent insuffisamment vérifiées, sans visibilité satisfaisante sur les conséquences probables des décisions que l’on envisage. Et décider d’attendre d’en savoir plus avant de décider, c’est déjà décider. Bienvenue au PC de crise.

Dans une démarche scientifique, dans un laboratoire, l’intuition et l’instinct sont de formidables outils pour élaborer des hypothèses, pour tester, pour suggérer des pistes d’innovations, mais n’ont absolument pas valeur de preuve. Et c’est très bien comme ça ! « C’est vrai parce que je sens que c’est vrai » ne démontre rigoureusement rien, à part le manque de rigueur de quiconque voudrait en faire une démonstration.

Mais dans un PC de crise, l’intuition et l’instinct ne servent pas seulement à imaginer des solutions ou à anticiper des problèmes qui pourraient survenir, mais aussi à décider. Ce sont des outils d’aide à la décision, et même bien souvent des outils majeurs d’aide à la décision. Ils ne remplacent pas la réflexion ni l’analyse rationnelle – ce serait catastrophique – mais ils la complètent, et surtout : ils servent à s’orienter dans ce « brouillard de la guerre » où la réflexion et l’analyse rationnelle atteignent leurs limites, et ont le devoir de reconnaître qu’elles les atteignent.

A ce titre d’ailleurs, les scientifiques qui soulignent l’insuffisance des travaux actuels pour affirmer l’efficacité (ou l’inefficacité) des traitements proposés par le professeur Raoult ont parfaitement raison, et c’est leur devoir de dire « nous ne savons pas ». Dans un PC de crise, un expert incapable d’identifier les limites de son expertise, incapable de sentir le passage de son domaine de compétence au domaine de l’incertitude, un expert qui dirait « je vous garantis que tout va se passer comme ceci ou comme cela » alors qu’il n’en sait rien, est un danger.

Du danger de tous les côtés

Cependant, un expert qui tenterait de paralyser toute décision sous prétexte que « nous ne savons pas » serait tout aussi dangereux, si ce n’est encore plus. Il doit mettre en garde sur les risques, mais il doit accepter de passer le relais à l’intuition, à l’instinct, au flair, aux tripes. Accepter de passer le relais au décideur, que ce dernier soit chirurgien en pleine opération qui part en vrille, chef militaire au combat, diplomate au cœur d’une négociation qui ne tourne pas comme prévu, ou préfet, ministre ou président en salle de crise.

Il y a des risques ? Mais décider c’est justement prendre des risques ! Pour valider un processus éprouvé et certifié par le consensus des experts il n’y a pas besoin de décideurs, il n’y a pas besoin de chefs. Décider, c’est prendre le risque de se tromper. Tout le monde peut se tromper. Tous les chefs se trompent, à un moment ou à un autre. Illustration qui en vaut bien une autre, l’histoire ne connaît que trois chefs de guerre invaincus : Alexandre le Grand, Khalid ibn al-Walid, Gengis Khan. Nos chefs et notre gouvernement, vous et moi, nous ne sommes pas Alexandre. Tôt ou tard, nous prendrons une mauvaise décision. Mais ne pas décider serait encore pire !

Les experts, les « sachants » sont indispensables : ils donnent des bases solides à partir desquelles se lancer vers l’incertain. Mais ils ne sont pas l’alpha et l’omega de la prise de décision – et on note, au passage, l’absurdité intrinsèque de toute technocratie, de toute tentation d’un « gouvernement d’experts » qui ferait l’impasse sur l’exigence, la responsabilité et les risques de la politique au sens noble du terme.

Il y a une chose fondamentale qui ne relève d’aucune expertise savante, d’aucun protocole de validation, d’aucune reproductibilité scientifique, même si – ne l’oublions pas non plus – cela se travaille, et demande un intense travail de préparation : savoir accueillir la chance, savoir ressentir puis saisir le καιρός, le moment opportun. Alea jacta est, et Napoléon avant de les promouvoir demandait à ses généraux s’ils avaient de la chance.

Et parfois cela suppose aussi de savoir attendre, contre l’avis de tous : alors que ses généraux le pressaient d’attaquer immédiatement, pendant la nuit, Alexandre choisit d’attendre le lever du jour pour affronter l’armée de Darius – et ce fut la victoire de Gaugamèles, qui changea à jamais le cours de l’Histoire.

Qu’en est-il du professeur Raoult ?

Je n’ai pas l’expertise nécessaire pour juger de sa compétence, et les avis de personnes présentées comme des experts se contredisent (sans même parler du parti-pris manifeste et des conflits d’intérêts de certains). Je ne l’ai jamais rencontré, ce qui limite considérablement le recours à l’intuition : le pari de la confiance est une chose fort différente lorsqu’il s’agit de faire confiance à quelqu’un que l’on a près de soi, avec qui on peut discuter, que l’on a pu observer dans des situations de crise antérieures, et lorsqu’il s’agirait de faire confiance à quelqu’un dont on ne connaît qu’un personnage public et une soudaine aura. Pour un authentique génie iconoclaste, combien de médiocres bouffis d’arrogance prenant la posture du talent incompris alors qu’ils ne sont qu’incompétents ?

Je ne cache pas que j’ai envers Didier Raoult un a priori positif. Comme beaucoup, j’ai regardé ces derniers jours son interview par Patrick Cohen, et j’ai eu l’impression de revoir une fameuse scène avec Cohen dans le rôle du vicomte de Valvert et Raoult dans celui de Cyrano – et ce n’était pas qu’une question de barbe et de coiffure. D’ailleurs, si Patrick Cohen est Valvert, je laisse chacun se demander quel est le De Guiche qu’il courtise….

À lire aussi: CoVid-2019, ce que l’on sait de la maladie

Oui, la fameuse « étude » n’en est pas une, elle n’est qu’un compte-rende clinique encourageant : ce n’est pas rien, mais ce n’est pas la même chose. Et cependant. Admettons que Didier Raoult n’ait comme argument que son intuition, son instinct, cet ineffable sixième sens nourri par l’expérience, une incontestable dose de talent et une tout aussi incontestable dose d’orgueil. Car sans cette dose d’orgueil on ne franchit ni le Rubicon ni le pont d’Arcole – certes, on échappe alors aux ires de Mars et à Waterloo, mais on ne bâtit pas non plus d’empire. L’humilité d’accueillir l’intuition, l’orgueil de se sentir capable d’agir. Admettons, donc, que Didier Raoult n’ait que son intuition. Que vaut l’intuition d’un tel homme ?

Dans la déclaration qu’il a publiée avec d’autres membres de son équipe, ils évoquent le devoir que leur impose le serment d’Hippocrate. Le devoir d’agir. Force et faiblesse de cette position : à cet instant précis, ils ont cessé de se comporter en scientifiques pour agir en décideurs. Faut-il le leur reprocher ? Non ! Un médecin est toujours les deux à la fois, son expertise scientifique nourrit ses décisions, et son devoir de décider ancre son savoir dans le réel. « Primum non nocere » est un garde-fou contre l’excès d’orgueil, non une excuse pour la passivité complice. « Il faut agir en homme de pensée, et penser en homme d’action » disait Bergson.

Faut-il adopter collectivement le traitement que propose le professeur Raoult ? Je n’en sais rien, et j’ai bien l’impression qu’à l’instant où j’écris ces lignes personne n’en sait rien. Nous ne sommes plus dans le domaine du savoir scientifique testé et validé, mais du brouillard de la guerre, Emmanuel Macron a bien dit que nous sommes en guerre. Faut-il franchir le Rubicon ? Faut-il s’élancer sur le pont d’Arcole ? Ou faut-il attendre le matin à Gaugamèles ? Personne ne le sait, mais on peut peut-être le sentir – en sachant que l’on risque de se tromper.

Ce que je sais, néanmoins, c’est que les réanimations sont saturées, et qu’il va sans doute falloir choisir qui on intube et qui on n’intube pas, donc qui on laisse mourir. Ce que je sais, c’est que si un de mes proches contractait le Covid-19, je contacterais un ami médecin qui lutte depuis le début contre cette épidémie, avec qui j’ai déjà été en salle de crise, que j’ai déjà vu dans l’action, et je lui demanderais son avis. Et si je sentais cet ami pessimiste, ou même si je ne le sentais pas optimiste, alors sans hésiter je donnerais à un proche malade le traitement de Didier Raoult. En sachant que je me trompe peut-être.

Et si je suis en position de décider pour d’autres, s’il est de ma responsabilité de décider pour d’autres, je réagirai de la même façon. En sachant que je me trompe peut-être, et que je cours le risque de mettre des gens en danger sans autre raison profonde, si ça se trouve, que le biais cognitif plus ou moins conscient de mon admiration pour Cyrano. C’est absurde, mais il faut bien décider. Bienvenue au PC de crise.

Ce que je sais aussi, c’est que je ne reprocherais ni à Emmanuel Macron, ni à Olivier Véran de ne pas partager mon intuition. Je leur reproche et je continuerai à leur reprocher de nombreuses choses, l’impréparation manifeste, le déni de réalité, les mensonges, l’incohérence, mais je ne leur reprocherais pas celle-là. Une intuition n’est justement pas une expertise dont on peut se prévaloir, mais une chose intensément personnelle, et dans de telles circonstances peut-être aussi intense et aussi personnelle que de tomber amoureux « parce que c’est elle ».

Disons-le clairement : Emmanuel Macron et son équipe ne sont pas à la hauteur de la crise. Ils devront impérativement rendre des comptes, et le plus tôt sera le mieux. Mais nous ne sommes pas en droit d’exiger qu’ils soient infaillibles.

En revanche, ce que nous sommes en droit d’exiger, ce que nous avons le devoir d’exiger, c’est qu’ils assument enfin leurs responsabilités. Qu’ils cessent de se comporter en responsables marketing obsédés par leur image, et plus soucieux de se protéger des accusations futures que de protéger leur peuple de l’épidémie. Que le président arrête de parler de guerre pendant qu’il laisse démunis ceux qui montent au front. Alexandre, César et Napoléon avaient ceci en commun, qu’Emmanuel Macron n’a pas : ils étaient aux côtés de leurs troupes, et pas seulement le temps d’un coup de com’. Qu’il reconnaisse ses erreurs et celles de ses équipes, voire – sursaut de dignité – qu’il reconnaisse leurs fautes, comme d’avoir prétendu à des multiples reprises et contre toute évidence, contre la science aussi bien que contre l’intuition et le bon sens, que les masques de protection ne servaient à rien. L’union sacrée et la confiance ne se décrètent pas, elles se méritent. On en est loin.

Je ne sais pas si le professeur Raoult est un génie, je ne sais pas ce qu’il vaut vraiment comme scientifique, et je ne sais pas du tout ce que vaut son traitement du Covid-19 à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine. Je ne sais pas si sa décision du 22 mars de pratiquer massivement des tests et de proposer son traitement dès le dépistage est la bonne au plan médical. Mais je sais que c’est là une décision de chef, et je suis convaincu que c’est pour cela qu’il soulève un tel enthousiasme, au point de provoquer un emballement irrationnel : parce qu’il se comporte de la manière dont nous aimerions que le chef de l’État se comporte. Parce qu’il a réfléchi et qu’ensuite il décide, il agit et il assume.

Nous n’avons pas à exiger d’Emmanuel Macron qu’il tranche le débat scientifique entre Didier Raoult et ses contradicteurs, ce n’est pas son rôle. Mais nous avons le droit et le devoir d’exiger de lui qu’à défaut d’avoir ses compétences médicales, il s’inspire au moins de ses qualités de chef – y compris si c’est pour prendre, in fine, des décisions différentes.

Panique en Helvétie

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En Suisse aussi, masques de protection, thermomètres et gel désinfectant ont vite commencé à manquer. Sans parler des infrastructures des hôpitaux. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir vécu d’autres épidémies par le passé. Nos États européens ont-ils perdu toute capacité d’anticipation ? Prise de température.


La Suisse aussi est touchée par la pénurie de matériel sanitaire. Lors d’une conférence de presse de ce mercredi 25 mars, le vice-président de la Confédération Guy Parmelin a déclaré : « Nous faisons du mieux qu’on peut pour produire pour nous même ». Un peu tard… Le  matériel de protection a vite commencé à manquer dans le pays. « On va vite être en pénurie de masques », s’exprimait déjà le mercredi 18 mars un responsable de Genève Médecins – un service d’urgence qui dépêche des médecins à domicile – dans l’émission spéciale Coronavirus de RTS « Infrarouge ». Ceux que l’on trouve encore sont devenus très chers : 2,80.- CHF la pièce au lieu de quelques centimes. L’explication ? Les containers allemands remplis de masques n’arrivent plus en Suisse ; l’Allemagne les bloque à la frontière.

A lire ensuite: Masques: l’anticipation de la menace n’existe plus en France

Gel désinfectant et thermomètres font aussi défaut. « L’essentiel de la production a été délocalisé à l’étranger. C’est une question de climat politique général. Au sortir de la guerre froide, on a complètement changé de stratégie au niveau des réserves, car on s’imaginait vivre une paix éternelle…», commente André Duvillard, délégué au Réseau national de sécurité, dans les colonnes du quotidien 24 heures. Du côté des médecins de famille, la situation est encore plus sérieuse : dans l’émission d’ « Infrarouge », Sophie Guinand, médecin généraliste dans le canton de Neuchâtel, affirme que, dans sa branche, « on a manqué de matériel au départ pour prendre en charge des patients avec un état grippal: masques, blouses, lunettes. »

Tirons des leçons du passé et voir loin

Que faut-il en déduire ? Que le pays n’était pas préparé à faire face à une nouvelle épidémie, alors même qu’il en avait connu d’autres. « La Suisse n’a pas tiré les leçons de l’épidémie H1N1 de 2009 », résume André Duvillard, dans l’article du 24 heures. L’affaire est même plus grave que cela. En effet, un répertoire de masques en nombre suffisant existait depuis 2014, seulement cet inventaire était virtuel : « Les responsables sanitaires n’ont en réalité pas constitué les stocks recommandés », comme le rapporte Le Matin Dimanche sous la plume de son chef de la rubrique économie, Pierre Veya [tooltips content= »Pierre Veya, « Une erreur grave », Le Matin Dimanche, 22 mars 2020″][1][/tooltips]. A la dépendance à l’égard de la Chine, s’ajoute donc l’incompétence des services de la santé.

N’oublions pas non plus que si nous devons rester sous cloche à la maison, c’est parce qu’il n’y a pas assez de lits dans les hôpitaux. En Suisse, on estime à plus de la moitié de la population nationale le nombre de personnes qui seront touchées par l’épidémie. Simplement, les infrastructures hospitalières ne sont pas prêtes à accueillir beaucoup de patients en même temps. En date du 20 mars 2020, l’OFSP (Office fédéral de la santé publique) parlait de 160 lits encore disponibles sur 800 dans toute la Suisse. Et ne parlons même pas des respirateurs. La Suisse en a vendu à la Chine et, maintenant, ils manquent !

A lire aussi : Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

En Corée du Sud, les gens n’ont pas besoin de rester à la maison, alors même que le nombre de morts est important. La méthode des tests massifs et rapides utilisée là-bas a été beaucoup plus efficace que celle de nos pays court-termistes. « Le plus important, c’est la santé » : on l’entend à chaque réveillon du nouvel an ; mais qu’Emmanuel Macron ou Simonetta Sommaruga[tooltips content= »Présidente de la Confédération suisse NDLR »][2][/tooltips] se mettent à le dire ne nous fera pas oublier que la façon de faire la politique à laquelle ils participent comme tant d’autres en Europe depuis des dizaines années nous fait nous retrouver impuissants face à ce genre de situations.

Le constat peut être tiré plus largement. Espagne, Italie, Allemagne, France ou Suisse, les nations de notre Vieux Continent n’ont paradoxalement pas la vertu qui devrait aller de pair avec l’expérience : la vision à long terme. « L’état a perdu la capacité de voir loin » : Zemmour tape juste sur le plateau de « Face à l’info » du 16 mars 2020.

C’est en effet l’un des enseignements que nous devrons tirer du coronavirus. Il est plus que jamais temps de voir à grande échelle – non pas sur le plan spatial, mais sur le plan temporel. Et pas seulement pour les questions de climat !

Michel Hidalgo: une histoire de larmes…


Le footballeur Michel Hidalgo est décédé hier à 87 ans. Sélectionneur, il permet à l’Équipe de France de remporter son premier titre lors de l’Euro de 1984. Hommage.


Il a tiré sa révérence hier, à la veille du 44ème anniversaire de son premier match à la tête de l’équipe de France. 

C’était le 27 mars 1976, l’adjoint de Stefan Kovacs, Michel Hidalgo, prenait les rênes des Bleus. Une équipe de France inexistante qui ne s’était plus qualifiée pour une grande compétition depuis 10 ans et la coupe du monde en Angleterre. Ce soir-là, le Parc des Princes sonnait creux avec 9559 spectateurs payants et l’équipe de France affrontait ce qui était alors la Tchécoslovaquie, grande nation de football puisque finaliste de deux coupes du monde et qui allait remporter la Coupe d’Europe des nations trois mois plus tard en battant les Pays-Bas de Cruyff, vice-champions du monde, et la RFA de Beckenbauer, championne du monde et championne d’Europe. Sur le terrain cinq joueurs honoraient leur première cape, dont un certain Maxime Bossis et un certain Michel Platini qui ouvrit ce soir-là son compteur buts sur un coup franc indirect dans la surface. Le score final fût de 2-2 alors que les Bleus avaient mené 2-0.

Il hisse le beau jeu à la française au plus haut niveau

44 ans après, qu’il paraît loin ce temps où les Tricolores ne faisaient rêver personne et jouaient dans des stades vides. Entre temps, l’armoire aux trophées s’est copieusement garnie avec deux coupes du monde, deux championnats d’Europe, deux coupes des confédérations, une médaille d’or olympique et une coupe intercontinentale. On ne citera pas les finales et les demi-finales perdues puisque nous sommes suffisamment tristes en pensant à Michel Hidalgo dont l’histoire à la tête des Bleus est une histoire de larmes.

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16 novembre 1977, Parc des Princes. Michel Hidalgo est porté en triomphe par ses joueurs qui viennent de battre la Bulgarie 3-1 et se qualifier pour la coupe du monde en Argentine. Il porte un Kway et tient son visage rempli de larmes dans ses mains. Les Bleus tomberont au premier tour dans le groupe de la mort avec l’Argentine, l’Italie, qui finiront première et quatrième de la compétition, et la Hongrie. Pourtant l’équipe de France gagnera le respect, vingt ans après la bande à Kopa et Fontaine, les commentateurs du monde entier voyant une jeune équipe pointer son nez pour rejoindre le gotha du football mondial. Première histoire de larmes.

Après le drame de Séville en 82, le premier titre de L’Équipe de France en 84

8 juillet 1982, stade Sanchez Pizjuan de Séville. Ce soir-là Michel Hidalgo portait un polo rayé bleu et blanc similaire au maillot des rugbymen du Racing. On ne refera pas pour la 1000ème fois ce match rediffusé encore – ironie de l’histoire – mardi dernier mais, nonobstant Schumacher, l’arbitre Charles Corver ou la barre qui repoussa la frappe d’Amoros à la dernière minute, les Bleus ont gagné lors de ce match baptisé depuis « le drame de Séville » ou « la folle nuit sévillane » les cœurs du monde entier. Ils ont gagné les cœurs mais perdu aux tirs au but, et toute la France a pleuré à l’unisson avec ses joueurs et son sélectionneur. Seconde histoire de larmes.

27 juin 1984, Parc des Princes. La France vient de remporter le premier titre de son histoire en battant l’Espagne en finale grâce à un coup franc de Platini, qui verra naitre le terme « faire une Arconada », comme huit ans plus tôt face à la Tchécoslovaquie et un but en contre de Bellone à la dernière minute. Michel Hidalgo est porté par ses joueurs, la coupe Henri Delaunay dans les mains. Plus de Kway mais un blazer gris clair et une cravate bleue. Cette fois-ci la France pleure mais pleure de joie son premier titre pour ce qui restera la dernière apparition de Michel Hidalgo à la tête des Bleus puisqu’il sera remplacé après ce match par Henri Michel.

De Michel Hidalgo resteront des traits que la France du football n’oubliera jamais : son regard bleu, sa voix douce, sa grande humanité, son immense gentillesse. Resteront la tragédie de Séville et l’inoubliable France-Portugal de Marseille. Resteront aussi le « carré magique », le « football champagne », les « Brésiliens de l’Europe » bref le beau jeu « à la française ». 

Adieu Monsieur le Sélectionneur, on ne vous oubliera jamais…

Mes Mots du jour

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YouPorn saturé: les ministres de Macron inquiets


Le Canard Enchaîné rapporte ce mercredi les propos de ministres sur leur messagerie Télégram. Ils s’y inquiètent de devoir bientôt brider les sites porno préférés des Français. Alors que ces derniers sont confinés, un trafic trop important sur YouPorn ou PornHub pourrait en effet saturer Internet. Benoît Rayski s’en amuse.


En ces temps d’urgence sanitaire la chair est triste. Confinée et esseulée, elle dépérit lamentablement. Mais pour garder le moral on se parle beaucoup entre nous. Ainsi nous envisageons ici de créer un groupe hashtag #SOS Libido. Nous nous inquiétons là de la rupture de stock de sextoys chez Amazon. Et nous déplorons bien sûr le sort pathétique des prostituées du Bois de Boulogne et du Bois de Vincennes. Privées du grand air en raison du confinement, elles sont contraintes de s’offrir à leurs clients dans l’espace restreint des voitures.

Confessons-le : ça ne vole pas haut. Même que c’est quasiment en dessous de la ceinture. Mais nous sommes des êtres humains, avec nos inévitables faiblesses. Que celui qui n’a jamais péché nous jette la première pierre. 

Fort heureusement, nous avons trouvé du réconfort au sommet de l’État. Car ceux qui nous gouvernent sont aussi des êtres humains.

Une boucle Télégram LREM dévergondée

Nous devons cette historique découverte au Canard Enchaîné qui a trouvé sur l’application de messagerie Télégram des dialogues gouvernementaux gorgés d’humanité. On croyait les ministres éloignés de nos préoccupations. Nous étions dans l’erreur : ils sont proches de nous et comprennent la détresse de notre libido.

Agnès Pannier-Runacher (secrétaire d’État à l’Économie): 

« Je confirme qu’on limitera Netflix, Apple et Youtube car ils prennent 25% du réseau » 

A lire aussi: Agnès Pannier-Runacher, une secrétaire d’Etat qui a la cote

Marlène Schiappa (inutile de la présenter): 

« Là on va avoir des émeutes ».

Agnès Pannier-Runacher:
« Les gens doivent avoir des soupapes de décompression ».

Quelles soupapes? Agnès Pannier-Runacher a la réponse: « Si tu youpornes après 22h30, ça gène personne… Juste une question d’organisation »

Jean-Baptiste Djebbari (Secrétaire d’État aux Transports): « C’est noté Agnès, merci pour ce précieux conseil »

Cédric O (Secrétaire d’État au Numérique), déjà en discussion avec Netflix pour que le réseau ne soit pas saturé, confirme se préoccuper aussi des contenus porno : 

« J’ai prévu d’appeler Youporn et PornHub »

A lire aussi: Le procès d’Agnès Buzyn peut attendre

Marlène Schiappa en proie à un accès de pruderie: 

« Youporn? Tu peux toujours demander à des gens d’envoyer des contenus amateurs.” Priorité à Netflix et bridage des sites cochons, semble préconiser l’impayable Mancelle en charge des égalités de chacune-chacun. 

Sibeth met le holà, c’était un peu olé olé

Agnès Panier-Runacher, amusée:

« Je trouve que tu t’assagis beaucoup, Marlène ».   

Rappelons qu’effectivement, Marlène Schiappa a publié il y a quelques années un livre impérissable : Osez l’amour avec les rondes. On y apprend que les dames et les demoiselles en surpoids sucent mieux que les maigres…

Cedric O, ému par les échanges gouvernementaux sur Télégram: 

 » Cette crise donne quand même l’opportunité de vivre des moments inoubliables ». Pourquoi pas une partouze ministérielle, aussi ?

Nous laisserons le dernier mot à Sibeth Ndiaye:

« Et il y a aussi des dialogues entre ministres qui resteront dans l’histoire de France! » Cet article a pour seul but d’aider ces dialogues à passer à la postérité. Il ne manquerait qu’une contribution de Benjamin Griveaux.

La culture du viol

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Source: Le Canard Enchaîné 25 / 03 / 2020

Ma province résiste… dans les livres

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Pierrot des solitudes, de Pierre Kyria


Depuis que la ville moyenne française fait l’objet de statistiques, elle a perdu son aura romanesque. Elle n’intéresse plus que les universitaires, à la recherche d’un cas d’école et d’une publication scientifique. Chardonne et Mauriac ont été remplacés par Guilluy et Todd, en devanture des librairies. Aujourd’hui, on ausculte son malaise, on évalue son niveau de délinquance, on compare son dépérissement commercial à d’autres cités de même taille, on cartographie ses habitants, on la fait pénétrer dans une catégorie, au forceps si nécessaire. Mais saisit-on son effritement de l’intérieur ? La confiner dans une étude, c’est la seule manière qu’ont trouvé nos gouvernants actuels pour la déposséder, un peu plus, de son identité. L’oubli dans le tableur Excel d’un ministère, voilà le sort qui est réservé à nos chères provinces. Les chiffres viennent effacer les dernières traces d’humanité, en clair, le tempo de la vie quotidienne échappe aux modélisations. Tout ce qui rend une sociabilisation si amère, joyeuse, suicidaire ou soupçonneuse n’apparaît pas. Tout ce qui fait l’épaisseur d’une ville, sa typicité, ce millefeuille de sentiments confus et de rêves enfouis est d’une nature volatile. Il faut vivre pendant des décennies, faire corps avec ses murs, s’imprégner de son humeur pour sentir cette charge émotionnelle si particulière. Car, on respire différemment à Nevers, Bourges ou Châteauroux malgré cet enclavement en héritage. Leurs mécanismes de fonctionnement y sont tout aussi complexes et étranges que ceux régissant les liens d’une famille. 

Code d’accès

À la logique implacable des faits, le taux de chômage ou l’attractivité économique, se greffe une part d’inattendu. D’incohérence aussi. Le mystère se joue si souvent des Hommes. Parfois, il arrive qu’une ville ne nous donne jamais vraiment son code d’accès. Cet être clos ne s’apprivoisera pas à coups d’enquêtes et de sondages, ne se résumera pas à sa mairie, ses administrés ou son tissu économique. Ce serait trop simple, trop évident. Cette société hermétique a décidé de ne pas se dévoiler. Les meilleurs rapports de Police ne révèlent qu’une partie émergée d’une situation, ils sont sourds au pouls et au poids du passé. Il y a des battements qui sont pourtant des marqueurs de faible intensité. Et puis, que dire, de ces fantômes qui continuent à peupler certaines rues et à hanter notre présent. Une base aérienne démantelée depuis plus de soixante-dix ans, une figure locale disparue au Moyen-âge ou ce jardin public, fragile témoignage naturel, au pied d’une cathédrale, ce colosse de pierres, projettent sur notre imaginaire, des particules fines. Elles encapsulent notre air ambiant, sans que l’on s’en aperçoive. Notre « génome urbain » est profondément modifié. Pourquoi ce quartier épargné (jusqu’à quand ?) par la horde des promoteurs immobiliers nous compresse-t-il le cœur, à chaque fois que nous le traversons ? Au cinéma, Claude Chabrol et Pascal Thomas ont été d’excellents cardiologues de cette province, ils n’ont pas cherché à la caricaturer, ils ont seulement saisi à la fois, sa permanence et son rythme irrégulier. Chaque sous-préfecture ne se confond pas avec sa voisine du département d’à côté, même si l’on déplore un peu partout les ravages de la mondialisation et de l’État central déficient. Chacune porte en elle, sa propre mystique et dramaturgie. 

Longtemps, les romanciers en avaient fait leur terrain d’écriture. Ils venaient de là-bas, ils avaient été nourris à son sein et ils y revenaient un jour, avec l’idée d’y régler son compte, et finalement, ils se trouvaient dans l’incapacité physique de couper le cordon. Cette ville de province les dessinait en creux. J’ai vu Nevers dans les yeux d’Yves Charnet et Toulouse dans ceux du vieil étudiant Éric Neuhoff. Dans mon confinement berrichon, un livre n’en finit pas de me charmer par son onde nostalgique. Un auteur a ceinturé, en peu de mots, le caractère asphyxiant et pénétrant d’une ville de province. Il s’agit de Pierrot des solitudes de Pierre Kyria, sorti en 1979 aux éditions Balland dans la collection « L’Instant Romanesque » dirigée par Brigitte Massot. Sur l’élégante couverture à rabat, se nichait cette note : 

 Dans un monde pressé, le lecteur parfois avare de son temps apprécie les courtes histoires. Voici donc « L’Instant Romanesque », collection qui nous offre des textes inédits de nos plus grands écrivains contemporains. Ici, ils prennent un savoureux plaisir à s’exprimer sur un sujet n’exigeant pas un long discours, renouant ainsi avec une tradition typiquement française dans laquelle Flaubert, Maupassant et tant d’autres ont excellé . 

Pesanteur provinciale

De belles plumes (A.D.G, Jean Freustié, Emmanuel Roblès, Jean-Marc Roberts, Jacques Laurent, Jean-Edern Hallier, etc…) donnèrent un texte à cette collection. Pierre Kyria lâche son trio de personnages (un antiquaire en rupture d’affection, un intellectuel rat de bibliothèque et une fleur sauvage) dans les griffes d’une ville qu’il ne nomme pas. Jamais, on n’a aussi bien décrit cette pesanteur provinciale, avec ce qu’elle a d’inquiétante et de délectable. À chaque lecture, je suis jaloux de cet enchevêtrement de mots qui résume parfaitement ma pensée : « À quoi bon la nommer ? C’était une ville moyenne, l’air plutôt clame et réfléchi avec son serre-tête de vieilles pierres. De la route de Paris, on apercevait la flèche de l’église gothique, on tournait sur la droite pour traverser un bois, une banlieue de résidences secondaires et l’on y était. Une ville riche sans doute, baptisée chef-lieu d’arrondissement, mais qui n’allait pas faire de l’épate pour les visiteurs attirés par ses curiosités historiques ». Dans ces dix premières lignes, je retrouve toute mon enfance. Je me prélasse entre ces phrases avec le sentiment de me purifier l’esprit et j’oublie, un instant, le virus tueur qui rôde.

Pierrot des solitudes de Pierre Kyria – L’Instant Romanesque – Balland – 1979

Pierrot Des Solitudes

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Universités, la révolution culturelle


Acquises à l’idéologie féministe, décoloniale et intersectionnelle, certaines de nos universités deviennent des foyers d’endoctrinement. Au mépris de toute vocation scientifique, enseignants et responsables administratifs y encouragent les pulsions épuratrices de leurs étudiants.


« Race, Racismes, Racialisation » : c’est le titre d’un colloque qui se tiendra fin 2020 à l’université Côte-d’Azur dans le but de « repenser les questionnements empiriques, conceptuels et méthodologiques liés aux processus de construction des catégories ethnoraciales, de discrimination et de racialisation, au prisme des rapports d’inégalité et de pouvoir ». Des réunions du même tonneau sont organisées dans les universités partout en France. Des professeurs de Paul-Valéry (Montpellier) et Jean-Jaurès (Toulouse) ont lancé un appel à communications pour un colloque intitulé « Pour une histoire féministe et décoloniale de la philosophie », qui devrait se tenir en deux temps fin 2020. L’objectif affiché est la « (ré)interprétation des textes/concepts philosophiques à la lumière des questions de la race, du racisme, du colonialisme », grâce à la relecture des « textes canoniques de l’histoire de la philosophie sous le prisme des questions relatives à la domination masculine, à la différence sexuelle, au sexe et au genre, à la sexualité ».

Côté étudiants, une multitude de travaux universitaires explore les thèmes indigénistes, comme cette étude en science du langage intitulée « Whitiser, c’est parler comme un Blanc » ou la thèse « Langage, subjectivité et postcolonialité chez des militants afrodescendants d’origine camerounaise à Paris », soutenue à l’université Paris-Descartes en octobre 2019. La prestigieuse université Paris 1 Panthéon-Sorbonne n’est pas en reste, puisqu’une thèse de philosophie soutenue en ses murs interroge « La fabrique de l’étranger intérieur : généalogie d’une gouvernementalité coloniale ».

Dans des facultés françaises, des professeurs et étudiants s’emploient à démontrer que le vieux fond colonialiste de l’Occident, dont la France serait le parangon, reste immuable, des grandes découvertes modernes au « racisme institutionnel » contemporain. Les travaux cités plus haut aspirent à démasquer ces mécanismes de domination afin de faire enfin régner l’égalité, la paix et la fraternité. La rhétorique marxiste de la lutte des classes prend ainsi des oripeaux ethniques.

À lire aussi: Dossier, Cauchemar américain dans nos facs !

Le vocabulaire décolonialiste a de quoi surprendre les non-initiés. Importées des États-Unis, les postcolonial studies (« études postcoloniales ») se sont développées dans les années 1980 après la publication de l’essai fondateur d’Edward Saïd, L’Orientalisme. Ce mouvement est arrivé en France au milieu des années 2000. La maison d’édition Amsterdam, spécialisée dans les sciences sociales, commence alors à traduire massivement les principaux ouvrages d’études postcoloniales américains et publie un « Appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial », Nous sommes les indigènes de la République. Cet événement éditorial transforme une nébuleuse idéologique en un mouvement politique qui donnera naissance en 2008 au Parti des indigènes de la République.

L’intersectionnalité, un renouveau identitaire

En même temps que les études postcoloniales revisitent la notion d’identité, un nouveau courant émerge : l’intersectionnalité. Ce concept désigne la combinaison simultanée, chez une personne, de plusieurs facteurs, qui aggrave la domination ou la discrimination qu’elle va subir. Dans cette logique, une femme noire et homosexuelle sera davantage discriminée qu’une noire hétérosexuelle. Rapidement, le piège se renferme sur ce courant : en enfermant les individus dans une conception ethnoraciale impossible à définir (Un Noir peut-il avoir un aïeul blanc ? Comment prouver son appartenance raciale ?), il ouvre des revendications identitaires infinies.

Pour alimenter ces nouveaux besoins identitaires, des mots et des concepts se créent. Ainsi apparaît le terme « racisé » pour qualifier une « personne non blanche » (adieu l’éloge du métissage !) ou de « privilège blanc » pour dénoncer l’avantage inné et indu dont jouissent les Blancs.

Dans la même perspective, on a assisté ces dernières années au déploiement des identités sexuelles et, dans la foulée, à la création d’un champ de recherche pluridisciplinaire, où le genre et le sexe sont considérés comme des constructions sociales que l’individu peut contester à sa guise. Des hommes peuvent donc se revendiquer femmes et exiger le même traitement que les femmes, notamment pour l’accès aux vestiaires et aux toilettes. En Angleterre, un homme qui affirmait se sentir femme a par exemple été incarcéré dans une prison réservée au beau sexe et en a profité pour agresser sexuellement les autres prisonnières.

La montée en puissance du mouvement décolonial tend à effacer un peu plus la frontière entre militantisme et enseignement. Si l’université a toujours été politisée, certains établissements sont aujourd’hui des foyers d’endoctrinement au mépris de toute vocation scientifique. L’université Lumière Lyon 2 propose un cours de troisième année de science politique sur le « féminisme islamique » avec comme lecture obligatoire l’exégèse coranique « Femmes musulmanes et oppression : lire la libération à partir du Coran ». Une référence tirée du livre de Zahra Ali, Féminismes islamiques. La lettre et l’esprit du cours visent à démontrer la parfaite compatibilité entre islam et féminisme. Les étudiants sont appelés à défendre un point de vue particulier en utilisant le slogan « Mon voile, mon corps, mon choix, féministes et musulmanes », qui est celui de l’association Lallab, connue pour dénoncer et de combattre nos lois laïques jugées « islamophobes ». Du reste, si on a un doute quant à l’orientation du cours, on pourra se référer aux tribunes « proburkini » ou antilaïques de sa responsable dans les colonnes de Libération. En l’occurrence, son opinion politique – légitime par ailleurs – semble largement influencer son travail académique.

On retrouve le même mélange des genres dans un autre cours de Lyon-2, également dispensé aux étudiants de troisième année de science politique : sociologie des mobilisations collectives. Un enseignement au service d’une seule cause : l’intersectionnalité. Et ce phénomène essaime aux quatre coins de l’Hexagone. À Nanterre, en troisième année de science politique, le cours « étude du genre » fait plancher les étudiants sur des textes tels que « Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel », d’Isabelle Clair ou encore On ne naît pas soumise, on le devient, de Manon Garcia. Le tout entrecoupé de projection du film Tomboy, que sa réalisatrice définit comme une œuvre « féministe et politique ».

À Paris 8, des réunions en « non mixité » se tiennent même dans des amphithéâtres prêtés par l’université

Les professeurs sont d’autant plus portés à confondre enseignement et endoctrinement que leur militantisme est ouvertement encouragé. À Lyon II et notamment au sein de l’UFR d’anthropologie, de sociologie et de science politique, lors des mouvements sociaux, les cours sont banalisés pour encourager les étudiants à se mobiliser. Ces derniers reçoivent régulièrement des mails de leur « directrice » David Garibay (la fonction a été féminisée par antisexisme) les appelant à s’engager dans la lutte. Le 4 décembre 2017, Monsieur la directrice a écrit le message suivant : « Nous saluons l’engagement citoyen des étudiant.es mobilisé.es dans l’accompagnement des migrant.es. La direction de l’UFR appelle à participer à ce rassemblement » (en l’occurrence une manifestation devant la préfecture du Rhône).

À lire aussi: La note de bas de page qui « accuse » la philosophe Carole Talon-Hugon

Une humeur comparable règne à l’université de Rouen-Normandie. Le 3 février, la directrice du département de sociologie, Élise Palomar, a carrément invité « les collègues enseignant-es à ne pas faire cours les journées de mobilisation nationale interprofessionnelle (le 6 février 2020 et le 17 février 2020) » et encouragé « les étudiant-es à participer activement à la journée de mobilisation contre la précarité des étudiant-es et des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui aura lieu le 11 février 2020 », précisant que l’UFR suspendait « le contrôle de l’assiduité jusqu’à nouvel ordre ».

À Nanterre, l’université met un local à disposition de l’association « féministe et intersectionnelle » Cofin qui organise des réunions « en mixité choisie », c’est-à-dire sans hommes. À Paris 8, des réunions en « non-mixité » se tiennent même dans des amphithéâtres prêtés par l’université.

Les étudiants semblent peu armés pour répondre à cette politisation à outrance. Les assemblées générales sont fréquemment verrouillées et contrôlées par un petit groupe d’enseignants et d’étudiants extrémistes. À titre d’exemple, l’annulation des examens du premier semestre du département de sociologie à l’université de Rouen-Normandie a été votée par une trentaine d’étudiants et une dizaine de professeurs alors que plus de 200 étudiants étaient directement concernés. Les brebis galeuses qui osent contredire les minorités agissantes risquent de se faire prendre à partie par des professeurs ou même de subir des sanctions académiques. C’est ce qui m’est arrivé : un de mes devoirs a été mal noté à cause d’un supposé « prisme idéologique ». Bénéficiant de l’appui des professeurs idéologisées et de la complicité de l’administration, une minorité dicte sa loi. Parfois par la force. Ainsi s’arroge-t-elle le droit d’interdire les événements qui lui déplaisent.

Depuis quelques années, la violence a en effet repris ses droits au sein des universités. Pour certains étudiants, elle est un levier d’action légitime. Et efficace. La lecture du livre de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes à l’université de Lille 2, qui devait avoir lieu le 2 mai, a été annulée par le président par crainte de débordements. On se rappelle Les Suppliantes, pièce d’Eschyle interdite de représentation en mars 2019 sous prétexte de « black-face », la conférence que devait tenir Sylviane Agacinski à Bordeaux, ou encore le séminaire sur la déradicalisation qu’organisait Mohamed Sifaoui à la Sorbonne.

De la censure à l’épuration, le pas est allègrement franchi. En 2019, après avoir dénoncé les dérives idéologiques de l’université dans la presse quotidienne, j’ai été ciblé par un tag invitant à me « grand-remplacer » dans mon université à Lyon 2. En 2020, toujours à Lyon 2, des professeurs sont traités de « fachos » ou d’« islamophobes ». À Lille 2, les participants du colloque « Laïcité et féminisme » ont été accueillis ce 1er février par des tags « Mort aux FAF », « Fil.les de colons » ou encore « Blanches, bourgeoises et racistes ! La laïcité ne justifie pas le racisme ! ».

Alimentée par l’idéologie, la violence se banalise tandis que les dirigeants et les administrations des universités, quand elles ne la cautionnent pas, évitent soigneusement de prendre position. Les médias ont très récemment pris conscience de l’ampleur du problème, grâce à la mobilisation de certains universitaires, qui ne font hélas pas le poids face à cette vague d’intolérance. On peut craindre que les nouvelles générations de Français baignent dans ce séparatisme culturel inventé sur les campus américains. Enseignants et journalistes issus de ce maelstrom s’annoncent comme les dignes continuateurs du fanatisme idéologique marxiste des années 1970, la culture classique en moins.

C’est pas des vacances!

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Sibeth Ndiaye pensait que les profs se tournaient les pouces pendant le confinement. Une fière soldate de l’Education nationale s’en indigne.


J’étais en train de répondre aux nombreux mails que je reçois quotidiennement depuis la fermeture des écoles, écoutant d’une oreille distraite le pépiement des oiseaux, et de l’autre oreille, tout aussi distraite, le compte rendu du Conseil des ministres tenu ce mercredi 25 mars.

Les voix diffuses des ministres me parvenaient au loin. Je les entendais égrener les nouvelles mesures liées à la crise sanitaire du coronavirus.

Certes, j’ai la télévision en fond sonore…

Je confesse néanmoins que lorsque ce fut le tour de Madame Sibeth Ndiaye de répondre aux questions des journalistes, mes oreilles se firent moins distraites, j’avais fini de correspondre avec mes élèves et leurs parents. Certes, j’avais encore la préparation du prochain cours à faire ; je décidai cependant de m’accorder une pause café, cela faisait environ deux heures que j’étais vissée à mon ordinateur, puis nous étions mercredi après-midi, en temps normal, à cette heure-ci, je m’occupais habituellement de mes enfants.

Ainsi, j’avais accordé ma totale attention à la porte-parole du gouvernement en me demandant quelle allait-être sa prochaine sortie, et je ne fus pas déçue…

A lire aussi: Blanquer a trouvé sa place dans l’arrogante Macronie!

Les premières minutes, en sirotant mon café, je trouvais qu’elle s’en sortait plutôt bien, puis j’ai manqué de m’étrangler ; Sibeth Ndiaye venait d’affirmer :

 « Je ne vais pas demander à un enseignant qui ne travaille pas, compte tenu de la fermeture des écoles, d’aller cueillir des fraises gariguettes à l’autre bout de la France ».

… mais il y a bien continuité pédagogique!

Mon sang ne fit qu’un tour, ce n’était pas possible, la porte-parole du gouvernement n’avait pas pu dire devant des millions de personnes que les enseignants ne travaillaient pas !

Je n’en revenais pas, en sa qualité de ministre, elle ne pouvait pas ignorer le concept de « continuité pédagogique », elle devrait forcément savoir que les profs non seulement travaillent, mais qu’ils travaillent beaucoup plus que d’habitude, du moins en ce qui me concerne et les nombreux collègues avec qui je suis en contact.

Du jour au lendemain, nous apprenions la fermeture des écoles, mais on ne cessait de nous marteler partout que nous n’étions pas en vacances, que l’école se poursuivait, que nous devions absolument assurer nos cours à distance, et qu’il était crucial de maintenir le lien avec les élèves. Nous faisons tous de notre mieux pour exécuter ces consignes, et ce n’est pas chose aisée, surtout pour ceux qui sont le moins à l’aise avec les outils numériques.

Je travaille deux fois plus!

Pour ma part, face aux difficultés pour se connecter à la plate-forme de l’Éducation Nationale, j’ai créé en urgence une adresse Gmail dédiée aux cours et j’en ai informé les élèves. Certains ont compris la consigne, tandis que d’autres continuent de m’écrire sur l’ENT, qui fonctionne tant bien que mal, je me retrouve à jongler quotidiennement entre les deux interfaces, répondant aux nombreux mails, traitant les devoirs reçus, et par dessus-tout, j’ai dû revoir la programmation et les plans de cours initialement prévus, la situation nous impose une totale réorganisation, il s’agit de remettre en question notre manière de travailler. 

Ma charge de travail est multipliée par deux, voire plus, et la plupart de mes collègues sont logés à la même enseigne que moi, certains déploient des trésors d’ingéniosité pour intéresser leurs élèves, et ne comptent pas leurs heures, malgré tout, nous nous estimons chanceux d’être à l’abri chez nous, contrairement à d’autres professions.

Plus je pensais à ces déclarations plus je fulminais, je les trouvais injustes, offensantes, affligeantes,  irresponsables, voire « stigmatisantes », moi qui déteste ce mot, pour une fois, il me parait approprié, déjà que la moitié de la France est convaincue que les enseignants sont des branleurs, et voilà que le gouvernement venait d’en remettre une couche, c’était à peine croyable !

La drôle de guerre de Sibeth Ndiaye

Devant le tollé provoqué par ses déclarations, la porte-parole du gouvernement a finalement présenté publiquement ses excuses : «  Mon exemple n’était vraiment pas le bon. Je suis la première à mesurer combien l’engagement quotidien des professeurs est exceptionnel » a-t-elle écrit sur Twitter. 

À titre personnel j’accepte ses excuses, errare humanum est, et puis tout le monde est sous pression en ce moment.

En revanche, en réécoutant attentivement cette intervention, j’ai pu relever une autre aberration, un tantinet plus subtile. Les propos qui provoquèrent mon ire furent prononcées en réponse à une question posée par un journaliste qui soulignait les contradictions du gouvernement, notamment au sujet des récentes déclarations du ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, qui, en plein confinement sanitaire, a appelé les gens qui n’avaient plus d’activité à prêter main forte aux agriculteurs.

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La porte-parole du gouvernement annonce qu’elle va apporter une double réponse, puis commence à dérouler une série d’arguments, plus ou moins convaincants, allant même jusqu’à utiliser les termes « injonction paradoxale ». Elle a rappelé que nous « étions en guerre sanitaire », que plusieurs «  bataillons différents » étaient « au front », et que chacun jouait un rôle « important pour pouvoir gagner cette guerre ».

Elle a ensuite classé les « forces vives » de la nation en trois catégories : le personnel soignant en « ligne de front », au second plan, les professions nécessaires au bon fonctionnement du pays, qualifiés « d’autres bataillons » et en troisième lieu, la catégorie des citoyens contraints de garder leurs enfants ou de travailler chez eux, tout aussi importante dans la guerre sanitaire, puisqu’elle aide à « ralentir la chaine de propagation de l’épidémie ».

Madame Ndiaye ajoute que les propos du ministre de l’agriculture « s’illustrent parfaitement dans la bataille que nous menons avec ces différents bataillons ». Cependant, celle-ci se garde bien de donner la moindre indication sur la catégorie de la population concernée par l’appel de Monsieur Didier Guillaume, entretenant ainsi un flou plus opaque, et sous entendant au passage que les profs étaient tous des tires-au-flanc… En matière de messages contradictoires, en voilà une abyssale, vertigineuse et non moins triste mise en abyme. 

Mon cœur se pinça, la pensée obsédante selon laquelle ces nombreuses maladresses étaient inquiétantes ne me quitta plus.

Blanquer a trouvé sa place dans l’arrogante Macronie!


À l’occasion de la crise sanitaire du coronavirus, le « fin connaisseur » du système éducatif perd de sa superbe.


Vous vous souvenez, ils étaient jeunes, beaux, un peu arrogants: c’étaient les macronistes. Ils avaient été élus parce qu’ils étaient nouveaux. Ils avaient été élus parce qu’ils étaient compétents, on craignait juste que cette compétence les rende trop sûrs d’eux. Mais non, parce qu’en plus ils étaient lucides et formidables: ils savaient communiquer et surtout ils allaient faire preuve de pédagogie. Leur maître-mot.

Pédagogogie

La pédagogie, déjà, en politique, c’est assez discutable. Ce mot appartient au champ de l’école, pas de la vie de la Cité. Étymologiquement (l’étymologie, comme la terre, ne ment pas), elle renvoie à l’enfance. Faire de la pédagogie aux citoyens, c’est donc les considérer comme des enfants. Quand on considère des adultes comme des enfants, c’est en fait qu’on les prend pour des cons. Il a fallu, par exemple, avec pédagogie, expliquer que la retraite par points qui allait faire travailler dans des proportions variables tout le monde plus longtemps pour des revenus moindres était un grand progrès social. On a vu ce que ça a donné. Le macroniste n’est pas seulement un obsédé de la régression sociale pour tenter d’empêcher la baisse tendancielle du taux de profit de ses commanditaires patronaux, il est aussi une grosse nullité pédagogique. Parce que nous ne sommes pas des enfants mais aussi parce qu’il n’arrive pas à cacher, à chaque instant, son mépris de classe.

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À l’occasion de cette pandémie, ce recours à la communication et à la pédagogie pour masquer l’incompétence, l’impréparation et une certaine nullité intellectuelle, atteint des sommets. Ce n’est pas un hasard si cette nullité se voit comme le nez au milieu de la figure chez Blanquer, ministre de la Continuité Pédagogique qui a la fascinante particularité de détester ses fonctionnaires et de mépriser les élèves. Il a fallu qu’on lui indique vertement que les profs futurs retraités par points allaient crever la dalle pour qu’il parle d’une revalorisation mais cela le chagrinait tellement qu’il était fermement décidé à repenser le métier dans sa globalité, ce qui veut dire en gros : « Votre statut de feignasses, c’est terminé ». Il n’aime pas non plus les lycéens. Qu’est-ce qu’un lycéen à l’ère Blanquer? En décembre, il se fait matraquer pendant le mouvement social. En janvier-février, il a vécu dans le stress permanent de l’évaluation avec les E3C[tooltips content= »Epreuves communes de contrôle continue NDLR »](1)[/tooltips], cette usine à gaz typique du communicant qui prétend contre toute évidence qu’une chose est bonne alors qu’elle merdoie totalement. En mars, il est confiné, loin de sa petite copine et il doit se la mettre sous le bras alors que les beaux jours arrivent sans compter qu’il flippe pour le bac, en écoutant les déclarations hâtives, hasardeuses et contradictoires de Blanquer. Je ne laisserai jamais personne dire que 17 ans est le plus bel âge de la vie.

Blanquer a perdu la baraka

Mais nous n’avions rien vu. Blanquer, « fin connaisseur du système » comme disent les médiatiques complaisants résume l’incompétence potentiellement meurtrière de la Macronie face au Covid-19. C’est le roi de l’injonction contradictoire, c’est-à-dire ce qu’il faut surtout éviter en pédagogie. Le prof de ZEP que j’ai été dans une autre vie se serait comporté dans sa classe comme il s’est comporté avec les profs, il serait ressorti avec le slip sur tête et « bouffon » tatoué au marqueur sur le front. Et il l’aurait bien cherché.

Quand il dit le matin que les écoles ne fermeront jamais, elles ferment le soir même. Que les concours de recrutement auront lieu, ils sont repoussés. Les profs doivent rester à la maison et, comme les écoles sont fermées, s’ils pouvaient se déplacer jusqu’à un magasin pour échanger des cours et des documents avec les parents, ce serait bien.

Pour Blanquer, le virus est une offense personnelle qui sape son autorité et son génial projet de transformer l’éducation en préparation à l’économie de marché grâce aux neurosciences. Sauf que pour nous, le virus, ce n’est pas une offense, c’est une blessure dont il faudra se remettre. 

L’homme est un virus pour l’homme

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© ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00951014_000005

Épisode 3: Pompéi


26 mars

Rappel

Le confinement, en ce qui me concerne, avait démarré le 9 mars. En proie au Covid-19, j’ai raté la course aux provisions, les départs en villégiature, les derniers clients des restaurants et cafés, les stores baissés. Enfin, sortie gagnante de la lutte contre la bête primordiale, je laisse passer deux ou trois jours sans fièvre avant d’oser une brève promenade, munie de l’attestation en vigueur et en prenant toutes les précautions. Je ne toucherai à rien, rentrerai nulle part, ne risquerai pas de contaminer des innocents au cas où des miettes et des poussières resteraient accrochées à ma personne.

C’était le 20 mars, je crois. 

Je découvre mon quartier. Ce qui était autrefois mon quartier. 

Pompéi

C’est Pompéi. Une Pompéi froide. Tout y est figé, recouvert d’une fine couche de coronadanger. À travers les vitrines des boutiques d’antan, on aperçoit de tristes figures attifées de la nouvelle collection mort-née, sans printemps à l’horizon, démodée avant de se présenter. C’était quand, la fashion week ? Il y a quelques semaines ? Cafés et restaurants bondés de fashionistas chinois et italiens, galeries converties en showrooms, c’était déjà, avant, pendant l’éclosion du novel-virus ? S’ils sont vraiment venus, ils sont repartis, figurants dans la première scène d’un film apocalyptique.  

Aujourd’hui mon quartier est figé dans une éternité sans cœur, sans drame, sans poète pour chanter sa gloire ancienne. Les rares passants sont de trop. Je garde la distance, je baisse les yeux pour les faire disparaître. Même s’ils ont en poche la permission de sortie, je les soupçonne d’être en infraction. Surtout les joggeurs. C’est quoi cet excès d’énergie dans une ville inerte ? Un quartier animé, c’est l’orchestration d’innombrables projets, de désirs, de destinations. Ce n’est pas ces êtres qui tournent en rond dans un simulacre de vitalité.

Comment saisir la géographie, la dimension d’une catastrophe à nulle autre pareille ? Le temps de la promenade vite achevée – hurry up please it’s time – on rentre dans l’immeuble sans croiser âme qui vive, mais l’esprit de notre gardienne admirable brille sur les poignées de porte astiquées, la cabine d’ascenseur parfumée de désinfectant, la porte du réduit à poubelles ouverte, le couvercle de la poubelle soulevé, pour limiter au strict minimum le contact potentiellement virulent.

Un film fin-du-monde

Cette Pompéi froide, c’est comme un film fin-du-monde de facture inédite. Extérieur jour/ noir & blanc  / la ville en ruines, bizarrement intacte, les yeux vides des boutiques, l’arrogance minable des tags, l’impuissance des candidats aux municipales affichés sur les panneaux d’une époque révolue. Intérieur/ nuit, jour, jour après jour/ des demeures magnifiques en technicolor, étalage d’abondance royale au sein d’un royaume qu’on maîtrise, connecté par de petits écrans au monde entier, Net, Skype, télévision, télétravail, FaceTime, Facebook, Zoom, Instagram, Slack et tout le reste. Confort, nourriture terrestre, musique, livres, cinéma, gaz à tous les étages, chaleur, lumière. Le linge est propre, la tuyauterie et les sanitaires rutilants, on mange des repas succulents en baissant le volume de la télévision le temps d’oublier, presque, les chiffres qui montent. 

Coupés d’un monde coupé de lui-même, on vit, richement confinés, comme des pharaons préservés dans l’opulence. 

Amputé d’Italie, relié à l’Afrique

Moi qui habite à contrecœur dans ces latitudes où on tire le diable de l’hiver par la queue, en languissant d’un printemps qu’on ne peut même pas accoucher aux forceps, moi qui adore le soleil qui pique, je me console chaque année au mois de mars avec des promesses du sud. J’irai chercher ma part de bonheur en Italie, en Israël, dans le Midi. 

Rien de la sorte ! La route est bloquée, il n’y a que le coronavirus qui passe en zone libre. L’Italie, c’est les cercueils, la mort est à Venise, mon Veneto, la première région frappée, hors de portée de mon cœur. Le Midi, deuxième chez moi, barré du programme. Israël, porte fermée. Je suis accablée d’une nostalgie inconsolable car ce monde qui me quitte est le monde que je quitterai, inévitablement, un jour pas trop lointain.

L’autre jour, mardi je crois, on reçoit un coup de fil de Haile. Il a le cœur brisé… pour nous. Haile, toujours présent, attentionné, jamais trop occupé ou trop célèbre pour nous tendre la main. Un attentat antisémite, des émeutes en jaune et noir et maintenant le fléau qui nous touche de plein fouet et qui arrive chez lui. Ses hôtels se videront comme le café au coin de notre rue. Les derniers, en construction, seront figés et ce n’est rien par rapport à l’immense douleur qui frappera son pays, qu’il cherchera à soulager, comme toujours, car il n’a jamais oublié ses origines dans une pauvreté élémentaire. 

Manu Dibango est mort

Puis, un Skype d’Eldoret. C. est déjà en confinement, avec sa femme kenyane et leur précieux enfant afro-italien. Tout entrainement sportif est arrêté, la domestique est rentrée dans son village, le contact avec le monde extérieur est réduit au minimum. L’autre jour ils sont allés se promener. Un jeune a hurlé sur lui, toi, le blanc, tu nous as apporté le virus. Mzungu. Le mot swahili me revient. On connaît trop bien ce danger… qui guette toujours au Kenya. C. nous donne des nouvelles de son père, tout juste remis d’une grave maladie, qui n’a pas arrêté de conduire l’ambulance. Dans son pays meurtri.

Ce soir-là, i24 news donne des nouvelles du progrès du virus en Afrique. Il fallait que cela arrive, mais c’était probablement trop énorme pour entrer dans les calculs jusque-là. Les minimiseurs voulaient faire croire que le virus allait flétrir au premier coup de chaleur. Trois mois qu’on vit avec cette méchante couronne sur la tête et il y en a qui persistent à croire que deux cas par ci et sept par là pourraient faire le total dans une lointaine contrée. Alors non, c’est archi-non et il va falloir se rendre à l’évidence, si on veut commencer tout juste à saisir la dimension de ce qui nous arrive.

Ah ! Manu Dibango est mort. Notre so smooth saxophoniste chanteur abattu par le tueur des poumons. Je cours à notre stock de CDs. Quoi ? Rien de Manu. Pas possible. C’était dans ma collection de 78 tours ? We used to hang out with Manu. C’était où exactement, c’était quand et avec qui ? Un pan de ma vie colorée afro-jazz remonte à la surface et plonge. Death has undone so many. Already.  

En Afrique du Sud des bénévoles en t-shirt jaune frappé du logo COVID-19 Prevention, viennent en aide à la population. Plus loin on est témoin du désarroi des mommas-marché bloquées à la frontière entre l’RDC et le Rwanda. Avons-nous toujours le droit de râler dans un monde partagé avec les assoiffés en temps normal, soudain happés par ce corona dans le lait de ta mère ? 

La famille démembrée

Au moins, eux, nos Africains en confinement, sont en famille nombreuse. Nous, c’est en petites unités, génération par génération, couple par couple… 

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CoVid-2019, ce que l’on sait de la maladie

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Un malade soigné à l'hopital Louis Pasteur de Colmar, le 26 mars 2020 © SEBASTIEN BOZON / AFP

Du virus SARS-CoV-2 à la maladie CoVid-2019. Le virus fait ses dégâts dans les poumons des plus fragiles…


Puisque nous connaissons maintenant le SARS-CoVid-2, voyons quels sont les traits principaux de la maladie dont il est responsable, le CoVid-2019 (pour Coronavirus Disease 2019).

Tropisme respiratoire

Le virus pénètre dans l’organisme essentiellement par voie muqueuse : muqueuses respiratoire, buccale, nasale, conjonctival (autour des yeux), tube digestif. En effet la peau, recouverte d’une épaisse couche de kératine, est une barrière assez étanche au virus. Notons cependant qu’on peut tout à fait se contaminer par les mains. Il suffit de les avoir posées sur une surface souillée, puis de les porter à la bouche (ce que l’on fait très souvent, même sans s’en rendre compte), et l’ennemi est dans la place ! En l’occurrence, ce sont les poumons qui vont abriter le gros du contingent viral. Le SARS-CoVid-2 est un virus à tropisme respiratoire prédominant. D’autres organes peuvent cependant être touchés (pancréas, tube digestif notamment). Puisque le virus va se nicher dans les poumons, c’est aussi par cette voie qu’il se propagera principalement : présent dans les sécrétions respiratoires et la salive, il est projeté largement à l’extérieur avec les minuscules gouttelettes que l’on expulse quand on tousse, éternue, ou même simplement quand on parle. Ces gouttelettes forment un « aérosol » qui voltige largement autour de nous. Au moins à 1 mètre… et sans doute même plus en milieu clos. La contagion par les matières fécales est aussi avérée. Notons que des virus contaminants sont présents dans les gouttelettes dès avant l’expression clinique de la maladie. Ainsi des personnes qui paraissent en bonne santé peuvent-elles déjà être contagieuses.

Chaque soir, la progression du nombre de morts nous effraie. Mais le taux de mortalité (nombre de morts / nombre de malades) est forcément surestimé, puisqu’on sous-estime les formes peu ou pas symptomatiques

Cette contagiosité des « porteurs asymptomatiques » (ou porteurs sains) explique une bonne partie de la transmission fulgurante de l’épidémie – il ne suffit pas de pratiquer l’éviction des malades avérés pour la stopper. En moyenne, on estime que chaque contaminé contamine à son tour entre 2 et 3 personnes (plus que la grippe : 1,2 personne en moyenne, mais moins que la rougeole : 8 personnes !).

A lire aussi, du même auteur: C’est quoi exactement ce virus qui fait peur à tout le monde?

Les premiers jours suivants la contamination, il n’y a rien de visible. Tout simplement parce que le virus ne s’est pas encore multiplié assez. C’est ce qu’on appelle la période d’incubation. Elle durerait environ 5 jours (3 à 7 jours). Mais des durées beaucoup plus longues ont été décrites : 14 jours dans 1% des cas, et très exceptionnellement jusqu’à 24 jours. Cela veut dire qu’après un contact contaminant, si on n’a pas développé la maladie après 2 semaines, on peut être à peu près rassuré. Cela explique aussi les durées d’éviction qui ont été proposées après un contact.

Des signes cliniques très variés

Après la période d’incubation apparaissent les signes cliniques. Au début, ils sont peu spécifiques : fièvre plus ou moins élevée (87%), toux sèche (60%), fatigue (39%), rhinite ou angine (13%), courbatures (30%), céphalées (30%). Ces signes, qui évoquent une grippe, peuvent durer 7 à 10 jours sans s’aggraver, avec parfois un rebond à la fin de la première semaine. Si une radio des poumons ou un scanner thoracique sont pratiqués chez des patients ayant des signes pulmonaires, on retrouve des images très évocatrices : bilatérales, périphériques, elles sont dites « en verre dépoli ».

Un autre signe qui doit alerter est une perte de l’odorat et donc du goût (car le goût est en fait essentiellement lié à l’odorat !). Cette « anosmie » pourrait être liée à une toxicité directe du virus sur les filets du nerf olfactif à leur émergence nasale. Elle peut être le seul signe de la maladie.

Enfin, on relève non rarement une atteinte oculaire à type de conjonctivite, avec irritation et larmoiement.

Le redoutable Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu

Chez les personnes âgées, on observe de plus, et parfois comme seuls signes, des troubles digestifs (manque d’appétit, diarrhée et plus rarement vomissements ou douleurs abdominales) et des signes neurologiques (confusion, troubles de l’équilibre avec chutes).

Chez l’enfant, en revanche, il semble que 90 % des cas soient asymptomatiques ou avec des formes mineures. Dans une étude chez 2143 enfants en Chine, la fréquence des cas sévères (10%) était inversement proportionnelle à l’âge avec plus de cas chez les nourrissons que chez les adolescents.

La gravité de la maladie est liée au risque de défaillance respiratoire. Celle-ci peut s’installer entre le 4ème et le 10ème jour après les premiers symptômes. Elle se manifeste par une difficulté à respirer, une augmentation de la fréquence respiratoire, un essoufflement au moindre effort ; puis, dans les cas plus sévères, apparaît une coloration violette des lèvres ou des ongles, témoin d’un début d’asphyxie. Cette situation doit conduire à une hospitalisation en urgence et souvent à une prise en charge en soins intensifs, ce d’autant que le syndrome asphyxique peut s’accompagner d’une défaillance multiviscérale (insuffisance rénale aiguë, défaillance cardiaque, etc.). Ce Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA) et son traitement en réanimation feront l’objet d’un prochain article.

A lire aussi: Le savant et le politique

Disons très vite que le risque de développer une forme grave dépend beaucoup de l’âge. Les formes graves nécessitant la réanimation, sont exceptionnelles chez les enfants, un peu plus fréquentes chez les adultes jeunes, et le risque devient très préoccupant chez les personnes âgées. Des données françaises, déjà anciennes vue le rythme fulgurant auquel progresse l’épidémie, montrent le risque suivant de développer une forme grave chez les patients testés positifs au CoVid : 1% pour les moins de 45 ans, le risque passe à 3,8% pour les 45-64 ans et à 8,7% au-delà de 65 ans ! (Bulletin Epidémiologique de Santé Publique du 18 mars 2020, voir le tableau en fin d’article).

Intubation, ventilation

D’autre part, les comorbidités (pathologies associées) sont un facteur de risque de survenue d’une forme grave. Bien sûr les atteintes respiratoires préexistantes (notamment la bronchite chronique, si fréquentes chez les fumeurs, ou l’asthme) ; mais aussi les autres maladies générales : diabète, cancers, immunodépression, maladie cardiaque et même hypertension artérielle…

Le plus terrible avec ces formes graves chez des personnes fragiles, c’est qu’elles sont à la fois plus fréquentes, et aussi plus difficiles à soigner. En effet le traitement requiert des moyens de réanimation lourde, dont l’intubation et la ventilation mécanique. Quand on est déjà âgé et fragile, ce n’est pas facile de supporter de tels traitements, qui ont leur propre lot de complications.

SIPA Numéro de reportage: AP22429523_000001
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Ce sont ces formes graves qui peuvent conduire au décès. Une étude italienne nous renseigne sur la répartition par sexe et par âge des 2003 premiers cas de patients décédés : l’âge médian était de 80,5 ans et 70 % étaient des hommes ; il n’y avait aucun décès chez les moins de 30 ans, 5 chez les 30-39 ans, tous atteints de maladies graves prééxistantes, 12 chez les 40-49 ans, 56 chez les 50-59 ans, 173 chez les 60-69 ans, 707 chez les 70-79 ans, 852 chez les 80-89 ans et 198 chez les plus de 90 ans ; seuls 3 patients sur 2003 n’avaient aucune pathologie préexistante (0.15%), la grande majorité avait au moins une comorbidité.

L’immunité de groupe augmente avec le nombre de porteurs “sains”

Ces chiffres peuvent paraître faibles, donc rassurants. Mais faisons un rapide calcul. Sachant que environ 15% de cas nécessitent une hospitalisation, et que le tiers, soit 5% du total, évolue vers une forme grave ; tablons sur une contamination de 100 000 personnes ; nous arrivons à 5000 hospitalisations en réanimation… Soit le nombre total des lits disponibles en France ! Et il ne faut pas perdre de vue que ces lits sont déjà bien remplis en temps ordinaire avec des patients atteints d’autres pathologies, patients qui n’ont aucune raison de guérir comme par miracle et de libérer « automatiquement » de la place pour les malades Covid+.

A lire aussi, la fantastique histoire de Raoul de Massalia, Jean-Paul Brighelli: Conte de Pâques

À l’autre extrémité du spectre, en symétrique des formes graves, il existe aussi un grand nombre d’infections peu symptomatiques. Leur proportion probable a été calculée à partir d’une modélisation mathématique : environ 86 % des infections en Chine avant le 23 janvier 2020. Et enfin, il y a des patients ayant une infection passée inaperçue (porteurs sains). Comme ils ne se sentent pas malades, ils continuent à vivre normalement et représentent un risque faible mais non nul de propager l’infection. D’un autre côté ils représentent aussi une chance d’enrayer le fléau : ayant rencontré le virus, ils sont immunisés contre lui et freinent donc sa propagation.

Dans l’incertitude où nous sommes du nombre de porteurs sains, par définition difficilement repérables en l’absence de test systématique à grande échelle, il n’est pas possible de chiffrer précisément le taux de mortalité : entre 1.5% et 4% de l’ensemble des cas de contamination avérée semble un chiffre raisonnable, chiffre qui cache, nous l’avons vu, une grande disparité de risque entre les personnes. Chaque soir, la progression du nombre de morts nous effraie. Mais le taux de mortalité (nombre de morts / nombre de malades) est forcément surestimé, puisqu’on sous-estime les formes peu ou pas symptomatiques. Cela relativise un peu la gravité de la maladie, sans bien sûr diminuer pour autant le nombre (absolu) de décès.

A suivre sur Causeur, les joies de la réanimation…

Au final, la grande majorité des patients atteints du CoVid-19 vont guérir en 10 à 14 jours En même temps, cesse l’excrétion du virus : le patient guéri n’est plus contagieux. Et il acquiert même une immunité, c’est-à-dire qu’il ne peut plus développer la maladie. À noter que cette immunité n’est peut-être pas complète mais protège au moins contre les formes graves.

Restent donc les formes graves : leur mortalité dépend en grande partie de la possibilité pour le patient de supporter la réanimation… et aussi de la possibilité pour la société de mettre en œuvre cette réanimation ! C’est à ce sujet effrayant que notre prochain billet sera consacré. Pour ce faire, je laisserai la parole au Dr Korinek, anesthésiste-réanimateur à la Pitié-Salpêtrière. Elle est très compétente sur ce sujet pointu. N’en doutons pas, elle nous tiendra en haleine avec ce qui fait le drame du CoVid : le SDRA.

Bulletin Epidémiologique de Santé Publique du 18 mars 2020
Bulletin Epidémiologique de Santé Publique du 18 mars 2020

Suivrais-je le traitement du Dr Raoult, si je tombais malade?

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Le Docteur Raoult, abonné fidèle de la revue britannique "The Lancet" Image: Capture d'écran Youtube

Messie, antéchrist de la médecine, le Dr Raoult n’a pas fini de faire parler de lui. Mais le temps presse, les morts s’entassent, Aurélien Marq fait le point sur ce personnage.


Il est dangereux, doublement dangereux, de confondre validation scientifique et prise de décision en situation de crise, et désolant de voir des personnes par ailleurs brillantes et rigoureuses peiner à faire cette différence. Les débats – ou plutôt le brouhaha généralisé – entourant les travaux et les propositions du professeur Didier Raoult sur le Covid19 l’illustrent à merveille.

Le Dr Raoult ceci, le Dr Raoult cela…

D’abord une vérité désagréable. L’« étude » du professeur Raoult sur 42 patients, en fait 26, ne mérite pas d’être qualifiée d’étude scientifique. Ses résultats sur le traitement par hydroxychloroquine d’une part, et la combinaison hydroxychloroquine et azythromycine d’autre part, ne sont absolument pas conclusifs. Ce sont des résultats cliniques partiels, certes intéressants et qui justifient des études plus poussées, mais qui ne se suffisent pas à eux-mêmes.

À lire aussi: Julien Aubert: « Après le coronavirus, il faudra repenser la France »

Une autre : les titres et travaux de Didier Raoult sont impressionnants, mais il est gênant d’entendre répéter partout comme si c’était une garantie absolue, qu’il a beaucoup publié et qu’il est beaucoup cité. La médecine a l’avantage d’être confrontée au réel et à des résultats tangibles, contrairement à d’autres disciplines qui se complaisent dans la théorisation invérifiable, mais enfin des affaires comme le fameux canular du « Sokal au carré » devraient inciter à un minimum de prudence envers l’argument d’autorité de la publication.

Une dernière : le professeur Raoult a manifestement sous-estimé pendant plusieurs semaines la pandémie qui nous frappe. Grave en elle-même, devenue gravissime à cause de notre calamiteuse impréparation (dont le gouvernement actuel n’est pas, et de loin, seul responsable). Et celle-ci prouve, ce dont il faudra se souvenir, que le contraire d’une erreur n’est pas forcément une vérité : plus que les turpides de tel ou tel ministre, nous payons aujourd’hui nos réactions caricaturales à ce qui fut perçu comme du gaspillage au moment du H1N1.

En période de crise, les cartes sont rebattues 

Pour autant. Ce n’est un secret pour personne, nous sommes en crise. Il s’agit par définition – κρίσις signifie séparation, décision – d’un moment où il est nécessaire de décider. Décider maintenant. Décider dans l’urgence et dans l’incertitude, en ne disposant que d’informations partielles, souvent insuffisamment vérifiées, sans visibilité satisfaisante sur les conséquences probables des décisions que l’on envisage. Et décider d’attendre d’en savoir plus avant de décider, c’est déjà décider. Bienvenue au PC de crise.

Dans une démarche scientifique, dans un laboratoire, l’intuition et l’instinct sont de formidables outils pour élaborer des hypothèses, pour tester, pour suggérer des pistes d’innovations, mais n’ont absolument pas valeur de preuve. Et c’est très bien comme ça ! « C’est vrai parce que je sens que c’est vrai » ne démontre rigoureusement rien, à part le manque de rigueur de quiconque voudrait en faire une démonstration.

Mais dans un PC de crise, l’intuition et l’instinct ne servent pas seulement à imaginer des solutions ou à anticiper des problèmes qui pourraient survenir, mais aussi à décider. Ce sont des outils d’aide à la décision, et même bien souvent des outils majeurs d’aide à la décision. Ils ne remplacent pas la réflexion ni l’analyse rationnelle – ce serait catastrophique – mais ils la complètent, et surtout : ils servent à s’orienter dans ce « brouillard de la guerre » où la réflexion et l’analyse rationnelle atteignent leurs limites, et ont le devoir de reconnaître qu’elles les atteignent.

A ce titre d’ailleurs, les scientifiques qui soulignent l’insuffisance des travaux actuels pour affirmer l’efficacité (ou l’inefficacité) des traitements proposés par le professeur Raoult ont parfaitement raison, et c’est leur devoir de dire « nous ne savons pas ». Dans un PC de crise, un expert incapable d’identifier les limites de son expertise, incapable de sentir le passage de son domaine de compétence au domaine de l’incertitude, un expert qui dirait « je vous garantis que tout va se passer comme ceci ou comme cela » alors qu’il n’en sait rien, est un danger.

Du danger de tous les côtés

Cependant, un expert qui tenterait de paralyser toute décision sous prétexte que « nous ne savons pas » serait tout aussi dangereux, si ce n’est encore plus. Il doit mettre en garde sur les risques, mais il doit accepter de passer le relais à l’intuition, à l’instinct, au flair, aux tripes. Accepter de passer le relais au décideur, que ce dernier soit chirurgien en pleine opération qui part en vrille, chef militaire au combat, diplomate au cœur d’une négociation qui ne tourne pas comme prévu, ou préfet, ministre ou président en salle de crise.

Il y a des risques ? Mais décider c’est justement prendre des risques ! Pour valider un processus éprouvé et certifié par le consensus des experts il n’y a pas besoin de décideurs, il n’y a pas besoin de chefs. Décider, c’est prendre le risque de se tromper. Tout le monde peut se tromper. Tous les chefs se trompent, à un moment ou à un autre. Illustration qui en vaut bien une autre, l’histoire ne connaît que trois chefs de guerre invaincus : Alexandre le Grand, Khalid ibn al-Walid, Gengis Khan. Nos chefs et notre gouvernement, vous et moi, nous ne sommes pas Alexandre. Tôt ou tard, nous prendrons une mauvaise décision. Mais ne pas décider serait encore pire !

Les experts, les « sachants » sont indispensables : ils donnent des bases solides à partir desquelles se lancer vers l’incertain. Mais ils ne sont pas l’alpha et l’omega de la prise de décision – et on note, au passage, l’absurdité intrinsèque de toute technocratie, de toute tentation d’un « gouvernement d’experts » qui ferait l’impasse sur l’exigence, la responsabilité et les risques de la politique au sens noble du terme.

Il y a une chose fondamentale qui ne relève d’aucune expertise savante, d’aucun protocole de validation, d’aucune reproductibilité scientifique, même si – ne l’oublions pas non plus – cela se travaille, et demande un intense travail de préparation : savoir accueillir la chance, savoir ressentir puis saisir le καιρός, le moment opportun. Alea jacta est, et Napoléon avant de les promouvoir demandait à ses généraux s’ils avaient de la chance.

Et parfois cela suppose aussi de savoir attendre, contre l’avis de tous : alors que ses généraux le pressaient d’attaquer immédiatement, pendant la nuit, Alexandre choisit d’attendre le lever du jour pour affronter l’armée de Darius – et ce fut la victoire de Gaugamèles, qui changea à jamais le cours de l’Histoire.

Qu’en est-il du professeur Raoult ?

Je n’ai pas l’expertise nécessaire pour juger de sa compétence, et les avis de personnes présentées comme des experts se contredisent (sans même parler du parti-pris manifeste et des conflits d’intérêts de certains). Je ne l’ai jamais rencontré, ce qui limite considérablement le recours à l’intuition : le pari de la confiance est une chose fort différente lorsqu’il s’agit de faire confiance à quelqu’un que l’on a près de soi, avec qui on peut discuter, que l’on a pu observer dans des situations de crise antérieures, et lorsqu’il s’agirait de faire confiance à quelqu’un dont on ne connaît qu’un personnage public et une soudaine aura. Pour un authentique génie iconoclaste, combien de médiocres bouffis d’arrogance prenant la posture du talent incompris alors qu’ils ne sont qu’incompétents ?

Je ne cache pas que j’ai envers Didier Raoult un a priori positif. Comme beaucoup, j’ai regardé ces derniers jours son interview par Patrick Cohen, et j’ai eu l’impression de revoir une fameuse scène avec Cohen dans le rôle du vicomte de Valvert et Raoult dans celui de Cyrano – et ce n’était pas qu’une question de barbe et de coiffure. D’ailleurs, si Patrick Cohen est Valvert, je laisse chacun se demander quel est le De Guiche qu’il courtise….

À lire aussi: CoVid-2019, ce que l’on sait de la maladie

Oui, la fameuse « étude » n’en est pas une, elle n’est qu’un compte-rende clinique encourageant : ce n’est pas rien, mais ce n’est pas la même chose. Et cependant. Admettons que Didier Raoult n’ait comme argument que son intuition, son instinct, cet ineffable sixième sens nourri par l’expérience, une incontestable dose de talent et une tout aussi incontestable dose d’orgueil. Car sans cette dose d’orgueil on ne franchit ni le Rubicon ni le pont d’Arcole – certes, on échappe alors aux ires de Mars et à Waterloo, mais on ne bâtit pas non plus d’empire. L’humilité d’accueillir l’intuition, l’orgueil de se sentir capable d’agir. Admettons, donc, que Didier Raoult n’ait que son intuition. Que vaut l’intuition d’un tel homme ?

Dans la déclaration qu’il a publiée avec d’autres membres de son équipe, ils évoquent le devoir que leur impose le serment d’Hippocrate. Le devoir d’agir. Force et faiblesse de cette position : à cet instant précis, ils ont cessé de se comporter en scientifiques pour agir en décideurs. Faut-il le leur reprocher ? Non ! Un médecin est toujours les deux à la fois, son expertise scientifique nourrit ses décisions, et son devoir de décider ancre son savoir dans le réel. « Primum non nocere » est un garde-fou contre l’excès d’orgueil, non une excuse pour la passivité complice. « Il faut agir en homme de pensée, et penser en homme d’action » disait Bergson.

Faut-il adopter collectivement le traitement que propose le professeur Raoult ? Je n’en sais rien, et j’ai bien l’impression qu’à l’instant où j’écris ces lignes personne n’en sait rien. Nous ne sommes plus dans le domaine du savoir scientifique testé et validé, mais du brouillard de la guerre, Emmanuel Macron a bien dit que nous sommes en guerre. Faut-il franchir le Rubicon ? Faut-il s’élancer sur le pont d’Arcole ? Ou faut-il attendre le matin à Gaugamèles ? Personne ne le sait, mais on peut peut-être le sentir – en sachant que l’on risque de se tromper.

Ce que je sais, néanmoins, c’est que les réanimations sont saturées, et qu’il va sans doute falloir choisir qui on intube et qui on n’intube pas, donc qui on laisse mourir. Ce que je sais, c’est que si un de mes proches contractait le Covid-19, je contacterais un ami médecin qui lutte depuis le début contre cette épidémie, avec qui j’ai déjà été en salle de crise, que j’ai déjà vu dans l’action, et je lui demanderais son avis. Et si je sentais cet ami pessimiste, ou même si je ne le sentais pas optimiste, alors sans hésiter je donnerais à un proche malade le traitement de Didier Raoult. En sachant que je me trompe peut-être.

Et si je suis en position de décider pour d’autres, s’il est de ma responsabilité de décider pour d’autres, je réagirai de la même façon. En sachant que je me trompe peut-être, et que je cours le risque de mettre des gens en danger sans autre raison profonde, si ça se trouve, que le biais cognitif plus ou moins conscient de mon admiration pour Cyrano. C’est absurde, mais il faut bien décider. Bienvenue au PC de crise.

Ce que je sais aussi, c’est que je ne reprocherais ni à Emmanuel Macron, ni à Olivier Véran de ne pas partager mon intuition. Je leur reproche et je continuerai à leur reprocher de nombreuses choses, l’impréparation manifeste, le déni de réalité, les mensonges, l’incohérence, mais je ne leur reprocherais pas celle-là. Une intuition n’est justement pas une expertise dont on peut se prévaloir, mais une chose intensément personnelle, et dans de telles circonstances peut-être aussi intense et aussi personnelle que de tomber amoureux « parce que c’est elle ».

Disons-le clairement : Emmanuel Macron et son équipe ne sont pas à la hauteur de la crise. Ils devront impérativement rendre des comptes, et le plus tôt sera le mieux. Mais nous ne sommes pas en droit d’exiger qu’ils soient infaillibles.

En revanche, ce que nous sommes en droit d’exiger, ce que nous avons le devoir d’exiger, c’est qu’ils assument enfin leurs responsabilités. Qu’ils cessent de se comporter en responsables marketing obsédés par leur image, et plus soucieux de se protéger des accusations futures que de protéger leur peuple de l’épidémie. Que le président arrête de parler de guerre pendant qu’il laisse démunis ceux qui montent au front. Alexandre, César et Napoléon avaient ceci en commun, qu’Emmanuel Macron n’a pas : ils étaient aux côtés de leurs troupes, et pas seulement le temps d’un coup de com’. Qu’il reconnaisse ses erreurs et celles de ses équipes, voire – sursaut de dignité – qu’il reconnaisse leurs fautes, comme d’avoir prétendu à des multiples reprises et contre toute évidence, contre la science aussi bien que contre l’intuition et le bon sens, que les masques de protection ne servaient à rien. L’union sacrée et la confiance ne se décrètent pas, elles se méritent. On en est loin.

Je ne sais pas si le professeur Raoult est un génie, je ne sais pas ce qu’il vaut vraiment comme scientifique, et je ne sais pas du tout ce que vaut son traitement du Covid-19 à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine. Je ne sais pas si sa décision du 22 mars de pratiquer massivement des tests et de proposer son traitement dès le dépistage est la bonne au plan médical. Mais je sais que c’est là une décision de chef, et je suis convaincu que c’est pour cela qu’il soulève un tel enthousiasme, au point de provoquer un emballement irrationnel : parce qu’il se comporte de la manière dont nous aimerions que le chef de l’État se comporte. Parce qu’il a réfléchi et qu’ensuite il décide, il agit et il assume.

Nous n’avons pas à exiger d’Emmanuel Macron qu’il tranche le débat scientifique entre Didier Raoult et ses contradicteurs, ce n’est pas son rôle. Mais nous avons le droit et le devoir d’exiger de lui qu’à défaut d’avoir ses compétences médicales, il s’inspire au moins de ses qualités de chef – y compris si c’est pour prendre, in fine, des décisions différentes.

Panique en Helvétie

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Le Mont Cervin illuminé par l'artiste Gerry Hofstetter, le 26 mars 2020. © Valentin Flauraud/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22442396_000003

En Suisse aussi, masques de protection, thermomètres et gel désinfectant ont vite commencé à manquer. Sans parler des infrastructures des hôpitaux. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir vécu d’autres épidémies par le passé. Nos États européens ont-ils perdu toute capacité d’anticipation ? Prise de température.


La Suisse aussi est touchée par la pénurie de matériel sanitaire. Lors d’une conférence de presse de ce mercredi 25 mars, le vice-président de la Confédération Guy Parmelin a déclaré : « Nous faisons du mieux qu’on peut pour produire pour nous même ». Un peu tard… Le  matériel de protection a vite commencé à manquer dans le pays. « On va vite être en pénurie de masques », s’exprimait déjà le mercredi 18 mars un responsable de Genève Médecins – un service d’urgence qui dépêche des médecins à domicile – dans l’émission spéciale Coronavirus de RTS « Infrarouge ». Ceux que l’on trouve encore sont devenus très chers : 2,80.- CHF la pièce au lieu de quelques centimes. L’explication ? Les containers allemands remplis de masques n’arrivent plus en Suisse ; l’Allemagne les bloque à la frontière.

A lire ensuite: Masques: l’anticipation de la menace n’existe plus en France

Gel désinfectant et thermomètres font aussi défaut. « L’essentiel de la production a été délocalisé à l’étranger. C’est une question de climat politique général. Au sortir de la guerre froide, on a complètement changé de stratégie au niveau des réserves, car on s’imaginait vivre une paix éternelle…», commente André Duvillard, délégué au Réseau national de sécurité, dans les colonnes du quotidien 24 heures. Du côté des médecins de famille, la situation est encore plus sérieuse : dans l’émission d’ « Infrarouge », Sophie Guinand, médecin généraliste dans le canton de Neuchâtel, affirme que, dans sa branche, « on a manqué de matériel au départ pour prendre en charge des patients avec un état grippal: masques, blouses, lunettes. »

Tirons des leçons du passé et voir loin

Que faut-il en déduire ? Que le pays n’était pas préparé à faire face à une nouvelle épidémie, alors même qu’il en avait connu d’autres. « La Suisse n’a pas tiré les leçons de l’épidémie H1N1 de 2009 », résume André Duvillard, dans l’article du 24 heures. L’affaire est même plus grave que cela. En effet, un répertoire de masques en nombre suffisant existait depuis 2014, seulement cet inventaire était virtuel : « Les responsables sanitaires n’ont en réalité pas constitué les stocks recommandés », comme le rapporte Le Matin Dimanche sous la plume de son chef de la rubrique économie, Pierre Veya [tooltips content= »Pierre Veya, « Une erreur grave », Le Matin Dimanche, 22 mars 2020″][1][/tooltips]. A la dépendance à l’égard de la Chine, s’ajoute donc l’incompétence des services de la santé.

N’oublions pas non plus que si nous devons rester sous cloche à la maison, c’est parce qu’il n’y a pas assez de lits dans les hôpitaux. En Suisse, on estime à plus de la moitié de la population nationale le nombre de personnes qui seront touchées par l’épidémie. Simplement, les infrastructures hospitalières ne sont pas prêtes à accueillir beaucoup de patients en même temps. En date du 20 mars 2020, l’OFSP (Office fédéral de la santé publique) parlait de 160 lits encore disponibles sur 800 dans toute la Suisse. Et ne parlons même pas des respirateurs. La Suisse en a vendu à la Chine et, maintenant, ils manquent !

A lire aussi : Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

En Corée du Sud, les gens n’ont pas besoin de rester à la maison, alors même que le nombre de morts est important. La méthode des tests massifs et rapides utilisée là-bas a été beaucoup plus efficace que celle de nos pays court-termistes. « Le plus important, c’est la santé » : on l’entend à chaque réveillon du nouvel an ; mais qu’Emmanuel Macron ou Simonetta Sommaruga[tooltips content= »Présidente de la Confédération suisse NDLR »][2][/tooltips] se mettent à le dire ne nous fera pas oublier que la façon de faire la politique à laquelle ils participent comme tant d’autres en Europe depuis des dizaines années nous fait nous retrouver impuissants face à ce genre de situations.

Le constat peut être tiré plus largement. Espagne, Italie, Allemagne, France ou Suisse, les nations de notre Vieux Continent n’ont paradoxalement pas la vertu qui devrait aller de pair avec l’expérience : la vision à long terme. « L’état a perdu la capacité de voir loin » : Zemmour tape juste sur le plateau de « Face à l’info » du 16 mars 2020.

C’est en effet l’un des enseignements que nous devrons tirer du coronavirus. Il est plus que jamais temps de voir à grande échelle – non pas sur le plan spatial, mais sur le plan temporel. Et pas seulement pour les questions de climat !

Michel Hidalgo: une histoire de larmes…

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Michel Hidalgo, ancien selectionneur de l'equipe de France de Football, photographié en 1991 © LABAT/TF1/SIPA Numéro de reportage: TF135000825_000016

Le footballeur Michel Hidalgo est décédé hier à 87 ans. Sélectionneur, il permet à l’Équipe de France de remporter son premier titre lors de l’Euro de 1984. Hommage.


Il a tiré sa révérence hier, à la veille du 44ème anniversaire de son premier match à la tête de l’équipe de France. 

C’était le 27 mars 1976, l’adjoint de Stefan Kovacs, Michel Hidalgo, prenait les rênes des Bleus. Une équipe de France inexistante qui ne s’était plus qualifiée pour une grande compétition depuis 10 ans et la coupe du monde en Angleterre. Ce soir-là, le Parc des Princes sonnait creux avec 9559 spectateurs payants et l’équipe de France affrontait ce qui était alors la Tchécoslovaquie, grande nation de football puisque finaliste de deux coupes du monde et qui allait remporter la Coupe d’Europe des nations trois mois plus tard en battant les Pays-Bas de Cruyff, vice-champions du monde, et la RFA de Beckenbauer, championne du monde et championne d’Europe. Sur le terrain cinq joueurs honoraient leur première cape, dont un certain Maxime Bossis et un certain Michel Platini qui ouvrit ce soir-là son compteur buts sur un coup franc indirect dans la surface. Le score final fût de 2-2 alors que les Bleus avaient mené 2-0.

Il hisse le beau jeu à la française au plus haut niveau

44 ans après, qu’il paraît loin ce temps où les Tricolores ne faisaient rêver personne et jouaient dans des stades vides. Entre temps, l’armoire aux trophées s’est copieusement garnie avec deux coupes du monde, deux championnats d’Europe, deux coupes des confédérations, une médaille d’or olympique et une coupe intercontinentale. On ne citera pas les finales et les demi-finales perdues puisque nous sommes suffisamment tristes en pensant à Michel Hidalgo dont l’histoire à la tête des Bleus est une histoire de larmes.

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16 novembre 1977, Parc des Princes. Michel Hidalgo est porté en triomphe par ses joueurs qui viennent de battre la Bulgarie 3-1 et se qualifier pour la coupe du monde en Argentine. Il porte un Kway et tient son visage rempli de larmes dans ses mains. Les Bleus tomberont au premier tour dans le groupe de la mort avec l’Argentine, l’Italie, qui finiront première et quatrième de la compétition, et la Hongrie. Pourtant l’équipe de France gagnera le respect, vingt ans après la bande à Kopa et Fontaine, les commentateurs du monde entier voyant une jeune équipe pointer son nez pour rejoindre le gotha du football mondial. Première histoire de larmes.

Après le drame de Séville en 82, le premier titre de L’Équipe de France en 84

8 juillet 1982, stade Sanchez Pizjuan de Séville. Ce soir-là Michel Hidalgo portait un polo rayé bleu et blanc similaire au maillot des rugbymen du Racing. On ne refera pas pour la 1000ème fois ce match rediffusé encore – ironie de l’histoire – mardi dernier mais, nonobstant Schumacher, l’arbitre Charles Corver ou la barre qui repoussa la frappe d’Amoros à la dernière minute, les Bleus ont gagné lors de ce match baptisé depuis « le drame de Séville » ou « la folle nuit sévillane » les cœurs du monde entier. Ils ont gagné les cœurs mais perdu aux tirs au but, et toute la France a pleuré à l’unisson avec ses joueurs et son sélectionneur. Seconde histoire de larmes.

27 juin 1984, Parc des Princes. La France vient de remporter le premier titre de son histoire en battant l’Espagne en finale grâce à un coup franc de Platini, qui verra naitre le terme « faire une Arconada », comme huit ans plus tôt face à la Tchécoslovaquie et un but en contre de Bellone à la dernière minute. Michel Hidalgo est porté par ses joueurs, la coupe Henri Delaunay dans les mains. Plus de Kway mais un blazer gris clair et une cravate bleue. Cette fois-ci la France pleure mais pleure de joie son premier titre pour ce qui restera la dernière apparition de Michel Hidalgo à la tête des Bleus puisqu’il sera remplacé après ce match par Henri Michel.

De Michel Hidalgo resteront des traits que la France du football n’oubliera jamais : son regard bleu, sa voix douce, sa grande humanité, son immense gentillesse. Resteront la tragédie de Séville et l’inoubliable France-Portugal de Marseille. Resteront aussi le « carré magique », le « football champagne », les « Brésiliens de l’Europe » bref le beau jeu « à la française ». 

Adieu Monsieur le Sélectionneur, on ne vous oubliera jamais…

Mes Mots du jour

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YouPorn saturé: les ministres de Macron inquiets

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Image d'illustration Unsplash

Le Canard Enchaîné rapporte ce mercredi les propos de ministres sur leur messagerie Télégram. Ils s’y inquiètent de devoir bientôt brider les sites porno préférés des Français. Alors que ces derniers sont confinés, un trafic trop important sur YouPorn ou PornHub pourrait en effet saturer Internet. Benoît Rayski s’en amuse.


En ces temps d’urgence sanitaire la chair est triste. Confinée et esseulée, elle dépérit lamentablement. Mais pour garder le moral on se parle beaucoup entre nous. Ainsi nous envisageons ici de créer un groupe hashtag #SOS Libido. Nous nous inquiétons là de la rupture de stock de sextoys chez Amazon. Et nous déplorons bien sûr le sort pathétique des prostituées du Bois de Boulogne et du Bois de Vincennes. Privées du grand air en raison du confinement, elles sont contraintes de s’offrir à leurs clients dans l’espace restreint des voitures.

Confessons-le : ça ne vole pas haut. Même que c’est quasiment en dessous de la ceinture. Mais nous sommes des êtres humains, avec nos inévitables faiblesses. Que celui qui n’a jamais péché nous jette la première pierre. 

Fort heureusement, nous avons trouvé du réconfort au sommet de l’État. Car ceux qui nous gouvernent sont aussi des êtres humains.

Une boucle Télégram LREM dévergondée

Nous devons cette historique découverte au Canard Enchaîné qui a trouvé sur l’application de messagerie Télégram des dialogues gouvernementaux gorgés d’humanité. On croyait les ministres éloignés de nos préoccupations. Nous étions dans l’erreur : ils sont proches de nous et comprennent la détresse de notre libido.

Agnès Pannier-Runacher (secrétaire d’État à l’Économie): 

« Je confirme qu’on limitera Netflix, Apple et Youtube car ils prennent 25% du réseau » 

A lire aussi: Agnès Pannier-Runacher, une secrétaire d’Etat qui a la cote

Marlène Schiappa (inutile de la présenter): 

« Là on va avoir des émeutes ».

Agnès Pannier-Runacher:
« Les gens doivent avoir des soupapes de décompression ».

Quelles soupapes? Agnès Pannier-Runacher a la réponse: « Si tu youpornes après 22h30, ça gène personne… Juste une question d’organisation »

Jean-Baptiste Djebbari (Secrétaire d’État aux Transports): « C’est noté Agnès, merci pour ce précieux conseil »

Cédric O (Secrétaire d’État au Numérique), déjà en discussion avec Netflix pour que le réseau ne soit pas saturé, confirme se préoccuper aussi des contenus porno : 

« J’ai prévu d’appeler Youporn et PornHub »

A lire aussi: Le procès d’Agnès Buzyn peut attendre

Marlène Schiappa en proie à un accès de pruderie: 

« Youporn? Tu peux toujours demander à des gens d’envoyer des contenus amateurs.” Priorité à Netflix et bridage des sites cochons, semble préconiser l’impayable Mancelle en charge des égalités de chacune-chacun. 

Sibeth met le holà, c’était un peu olé olé

Agnès Panier-Runacher, amusée:

« Je trouve que tu t’assagis beaucoup, Marlène ».   

Rappelons qu’effectivement, Marlène Schiappa a publié il y a quelques années un livre impérissable : Osez l’amour avec les rondes. On y apprend que les dames et les demoiselles en surpoids sucent mieux que les maigres…

Cedric O, ému par les échanges gouvernementaux sur Télégram: 

 » Cette crise donne quand même l’opportunité de vivre des moments inoubliables ». Pourquoi pas une partouze ministérielle, aussi ?

Nous laisserons le dernier mot à Sibeth Ndiaye:

« Et il y a aussi des dialogues entre ministres qui resteront dans l’histoire de France! » Cet article a pour seul but d’aider ces dialogues à passer à la postérité. Il ne manquerait qu’une contribution de Benjamin Griveaux.

La culture du viol

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Source: Le Canard Enchaîné 25 / 03 / 2020

Ma province résiste… dans les livres

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La ville de Nevers, préfecture de la Nièvre. Image : Pixabay

Pierrot des solitudes, de Pierre Kyria


Depuis que la ville moyenne française fait l’objet de statistiques, elle a perdu son aura romanesque. Elle n’intéresse plus que les universitaires, à la recherche d’un cas d’école et d’une publication scientifique. Chardonne et Mauriac ont été remplacés par Guilluy et Todd, en devanture des librairies. Aujourd’hui, on ausculte son malaise, on évalue son niveau de délinquance, on compare son dépérissement commercial à d’autres cités de même taille, on cartographie ses habitants, on la fait pénétrer dans une catégorie, au forceps si nécessaire. Mais saisit-on son effritement de l’intérieur ? La confiner dans une étude, c’est la seule manière qu’ont trouvé nos gouvernants actuels pour la déposséder, un peu plus, de son identité. L’oubli dans le tableur Excel d’un ministère, voilà le sort qui est réservé à nos chères provinces. Les chiffres viennent effacer les dernières traces d’humanité, en clair, le tempo de la vie quotidienne échappe aux modélisations. Tout ce qui rend une sociabilisation si amère, joyeuse, suicidaire ou soupçonneuse n’apparaît pas. Tout ce qui fait l’épaisseur d’une ville, sa typicité, ce millefeuille de sentiments confus et de rêves enfouis est d’une nature volatile. Il faut vivre pendant des décennies, faire corps avec ses murs, s’imprégner de son humeur pour sentir cette charge émotionnelle si particulière. Car, on respire différemment à Nevers, Bourges ou Châteauroux malgré cet enclavement en héritage. Leurs mécanismes de fonctionnement y sont tout aussi complexes et étranges que ceux régissant les liens d’une famille. 

Code d’accès

À la logique implacable des faits, le taux de chômage ou l’attractivité économique, se greffe une part d’inattendu. D’incohérence aussi. Le mystère se joue si souvent des Hommes. Parfois, il arrive qu’une ville ne nous donne jamais vraiment son code d’accès. Cet être clos ne s’apprivoisera pas à coups d’enquêtes et de sondages, ne se résumera pas à sa mairie, ses administrés ou son tissu économique. Ce serait trop simple, trop évident. Cette société hermétique a décidé de ne pas se dévoiler. Les meilleurs rapports de Police ne révèlent qu’une partie émergée d’une situation, ils sont sourds au pouls et au poids du passé. Il y a des battements qui sont pourtant des marqueurs de faible intensité. Et puis, que dire, de ces fantômes qui continuent à peupler certaines rues et à hanter notre présent. Une base aérienne démantelée depuis plus de soixante-dix ans, une figure locale disparue au Moyen-âge ou ce jardin public, fragile témoignage naturel, au pied d’une cathédrale, ce colosse de pierres, projettent sur notre imaginaire, des particules fines. Elles encapsulent notre air ambiant, sans que l’on s’en aperçoive. Notre « génome urbain » est profondément modifié. Pourquoi ce quartier épargné (jusqu’à quand ?) par la horde des promoteurs immobiliers nous compresse-t-il le cœur, à chaque fois que nous le traversons ? Au cinéma, Claude Chabrol et Pascal Thomas ont été d’excellents cardiologues de cette province, ils n’ont pas cherché à la caricaturer, ils ont seulement saisi à la fois, sa permanence et son rythme irrégulier. Chaque sous-préfecture ne se confond pas avec sa voisine du département d’à côté, même si l’on déplore un peu partout les ravages de la mondialisation et de l’État central déficient. Chacune porte en elle, sa propre mystique et dramaturgie. 

Longtemps, les romanciers en avaient fait leur terrain d’écriture. Ils venaient de là-bas, ils avaient été nourris à son sein et ils y revenaient un jour, avec l’idée d’y régler son compte, et finalement, ils se trouvaient dans l’incapacité physique de couper le cordon. Cette ville de province les dessinait en creux. J’ai vu Nevers dans les yeux d’Yves Charnet et Toulouse dans ceux du vieil étudiant Éric Neuhoff. Dans mon confinement berrichon, un livre n’en finit pas de me charmer par son onde nostalgique. Un auteur a ceinturé, en peu de mots, le caractère asphyxiant et pénétrant d’une ville de province. Il s’agit de Pierrot des solitudes de Pierre Kyria, sorti en 1979 aux éditions Balland dans la collection « L’Instant Romanesque » dirigée par Brigitte Massot. Sur l’élégante couverture à rabat, se nichait cette note : 

 Dans un monde pressé, le lecteur parfois avare de son temps apprécie les courtes histoires. Voici donc « L’Instant Romanesque », collection qui nous offre des textes inédits de nos plus grands écrivains contemporains. Ici, ils prennent un savoureux plaisir à s’exprimer sur un sujet n’exigeant pas un long discours, renouant ainsi avec une tradition typiquement française dans laquelle Flaubert, Maupassant et tant d’autres ont excellé . 

Pesanteur provinciale

De belles plumes (A.D.G, Jean Freustié, Emmanuel Roblès, Jean-Marc Roberts, Jacques Laurent, Jean-Edern Hallier, etc…) donnèrent un texte à cette collection. Pierre Kyria lâche son trio de personnages (un antiquaire en rupture d’affection, un intellectuel rat de bibliothèque et une fleur sauvage) dans les griffes d’une ville qu’il ne nomme pas. Jamais, on n’a aussi bien décrit cette pesanteur provinciale, avec ce qu’elle a d’inquiétante et de délectable. À chaque lecture, je suis jaloux de cet enchevêtrement de mots qui résume parfaitement ma pensée : « À quoi bon la nommer ? C’était une ville moyenne, l’air plutôt clame et réfléchi avec son serre-tête de vieilles pierres. De la route de Paris, on apercevait la flèche de l’église gothique, on tournait sur la droite pour traverser un bois, une banlieue de résidences secondaires et l’on y était. Une ville riche sans doute, baptisée chef-lieu d’arrondissement, mais qui n’allait pas faire de l’épate pour les visiteurs attirés par ses curiosités historiques ». Dans ces dix premières lignes, je retrouve toute mon enfance. Je me prélasse entre ces phrases avec le sentiment de me purifier l’esprit et j’oublie, un instant, le virus tueur qui rôde.

Pierrot des solitudes de Pierre Kyria – L’Instant Romanesque – Balland – 1979

Pierrot Des Solitudes

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Universités, la révolution culturelle

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Conférence d'Houria Bouteldja, présidente du Parti des indigènes de la République (PIR), à l'occasion des dix ans du mouvement, 8 mai 2015. © Thomas SAMSON/ AFP

Acquises à l’idéologie féministe, décoloniale et intersectionnelle, certaines de nos universités deviennent des foyers d’endoctrinement. Au mépris de toute vocation scientifique, enseignants et responsables administratifs y encouragent les pulsions épuratrices de leurs étudiants.


« Race, Racismes, Racialisation » : c’est le titre d’un colloque qui se tiendra fin 2020 à l’université Côte-d’Azur dans le but de « repenser les questionnements empiriques, conceptuels et méthodologiques liés aux processus de construction des catégories ethnoraciales, de discrimination et de racialisation, au prisme des rapports d’inégalité et de pouvoir ». Des réunions du même tonneau sont organisées dans les universités partout en France. Des professeurs de Paul-Valéry (Montpellier) et Jean-Jaurès (Toulouse) ont lancé un appel à communications pour un colloque intitulé « Pour une histoire féministe et décoloniale de la philosophie », qui devrait se tenir en deux temps fin 2020. L’objectif affiché est la « (ré)interprétation des textes/concepts philosophiques à la lumière des questions de la race, du racisme, du colonialisme », grâce à la relecture des « textes canoniques de l’histoire de la philosophie sous le prisme des questions relatives à la domination masculine, à la différence sexuelle, au sexe et au genre, à la sexualité ».

Côté étudiants, une multitude de travaux universitaires explore les thèmes indigénistes, comme cette étude en science du langage intitulée « Whitiser, c’est parler comme un Blanc » ou la thèse « Langage, subjectivité et postcolonialité chez des militants afrodescendants d’origine camerounaise à Paris », soutenue à l’université Paris-Descartes en octobre 2019. La prestigieuse université Paris 1 Panthéon-Sorbonne n’est pas en reste, puisqu’une thèse de philosophie soutenue en ses murs interroge « La fabrique de l’étranger intérieur : généalogie d’une gouvernementalité coloniale ».

Dans des facultés françaises, des professeurs et étudiants s’emploient à démontrer que le vieux fond colonialiste de l’Occident, dont la France serait le parangon, reste immuable, des grandes découvertes modernes au « racisme institutionnel » contemporain. Les travaux cités plus haut aspirent à démasquer ces mécanismes de domination afin de faire enfin régner l’égalité, la paix et la fraternité. La rhétorique marxiste de la lutte des classes prend ainsi des oripeaux ethniques.

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Le vocabulaire décolonialiste a de quoi surprendre les non-initiés. Importées des États-Unis, les postcolonial studies (« études postcoloniales ») se sont développées dans les années 1980 après la publication de l’essai fondateur d’Edward Saïd, L’Orientalisme. Ce mouvement est arrivé en France au milieu des années 2000. La maison d’édition Amsterdam, spécialisée dans les sciences sociales, commence alors à traduire massivement les principaux ouvrages d’études postcoloniales américains et publie un « Appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial », Nous sommes les indigènes de la République. Cet événement éditorial transforme une nébuleuse idéologique en un mouvement politique qui donnera naissance en 2008 au Parti des indigènes de la République.

L’intersectionnalité, un renouveau identitaire

En même temps que les études postcoloniales revisitent la notion d’identité, un nouveau courant émerge : l’intersectionnalité. Ce concept désigne la combinaison simultanée, chez une personne, de plusieurs facteurs, qui aggrave la domination ou la discrimination qu’elle va subir. Dans cette logique, une femme noire et homosexuelle sera davantage discriminée qu’une noire hétérosexuelle. Rapidement, le piège se renferme sur ce courant : en enfermant les individus dans une conception ethnoraciale impossible à définir (Un Noir peut-il avoir un aïeul blanc ? Comment prouver son appartenance raciale ?), il ouvre des revendications identitaires infinies.

Pour alimenter ces nouveaux besoins identitaires, des mots et des concepts se créent. Ainsi apparaît le terme « racisé » pour qualifier une « personne non blanche » (adieu l’éloge du métissage !) ou de « privilège blanc » pour dénoncer l’avantage inné et indu dont jouissent les Blancs.

Dans la même perspective, on a assisté ces dernières années au déploiement des identités sexuelles et, dans la foulée, à la création d’un champ de recherche pluridisciplinaire, où le genre et le sexe sont considérés comme des constructions sociales que l’individu peut contester à sa guise. Des hommes peuvent donc se revendiquer femmes et exiger le même traitement que les femmes, notamment pour l’accès aux vestiaires et aux toilettes. En Angleterre, un homme qui affirmait se sentir femme a par exemple été incarcéré dans une prison réservée au beau sexe et en a profité pour agresser sexuellement les autres prisonnières.

La montée en puissance du mouvement décolonial tend à effacer un peu plus la frontière entre militantisme et enseignement. Si l’université a toujours été politisée, certains établissements sont aujourd’hui des foyers d’endoctrinement au mépris de toute vocation scientifique. L’université Lumière Lyon 2 propose un cours de troisième année de science politique sur le « féminisme islamique » avec comme lecture obligatoire l’exégèse coranique « Femmes musulmanes et oppression : lire la libération à partir du Coran ». Une référence tirée du livre de Zahra Ali, Féminismes islamiques. La lettre et l’esprit du cours visent à démontrer la parfaite compatibilité entre islam et féminisme. Les étudiants sont appelés à défendre un point de vue particulier en utilisant le slogan « Mon voile, mon corps, mon choix, féministes et musulmanes », qui est celui de l’association Lallab, connue pour dénoncer et de combattre nos lois laïques jugées « islamophobes ». Du reste, si on a un doute quant à l’orientation du cours, on pourra se référer aux tribunes « proburkini » ou antilaïques de sa responsable dans les colonnes de Libération. En l’occurrence, son opinion politique – légitime par ailleurs – semble largement influencer son travail académique.

On retrouve le même mélange des genres dans un autre cours de Lyon-2, également dispensé aux étudiants de troisième année de science politique : sociologie des mobilisations collectives. Un enseignement au service d’une seule cause : l’intersectionnalité. Et ce phénomène essaime aux quatre coins de l’Hexagone. À Nanterre, en troisième année de science politique, le cours « étude du genre » fait plancher les étudiants sur des textes tels que « Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel », d’Isabelle Clair ou encore On ne naît pas soumise, on le devient, de Manon Garcia. Le tout entrecoupé de projection du film Tomboy, que sa réalisatrice définit comme une œuvre « féministe et politique ».

À Paris 8, des réunions en « non mixité » se tiennent même dans des amphithéâtres prêtés par l’université

Les professeurs sont d’autant plus portés à confondre enseignement et endoctrinement que leur militantisme est ouvertement encouragé. À Lyon II et notamment au sein de l’UFR d’anthropologie, de sociologie et de science politique, lors des mouvements sociaux, les cours sont banalisés pour encourager les étudiants à se mobiliser. Ces derniers reçoivent régulièrement des mails de leur « directrice » David Garibay (la fonction a été féminisée par antisexisme) les appelant à s’engager dans la lutte. Le 4 décembre 2017, Monsieur la directrice a écrit le message suivant : « Nous saluons l’engagement citoyen des étudiant.es mobilisé.es dans l’accompagnement des migrant.es. La direction de l’UFR appelle à participer à ce rassemblement » (en l’occurrence une manifestation devant la préfecture du Rhône).

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Une humeur comparable règne à l’université de Rouen-Normandie. Le 3 février, la directrice du département de sociologie, Élise Palomar, a carrément invité « les collègues enseignant-es à ne pas faire cours les journées de mobilisation nationale interprofessionnelle (le 6 février 2020 et le 17 février 2020) » et encouragé « les étudiant-es à participer activement à la journée de mobilisation contre la précarité des étudiant-es et des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui aura lieu le 11 février 2020 », précisant que l’UFR suspendait « le contrôle de l’assiduité jusqu’à nouvel ordre ».

À Nanterre, l’université met un local à disposition de l’association « féministe et intersectionnelle » Cofin qui organise des réunions « en mixité choisie », c’est-à-dire sans hommes. À Paris 8, des réunions en « non-mixité » se tiennent même dans des amphithéâtres prêtés par l’université.

Les étudiants semblent peu armés pour répondre à cette politisation à outrance. Les assemblées générales sont fréquemment verrouillées et contrôlées par un petit groupe d’enseignants et d’étudiants extrémistes. À titre d’exemple, l’annulation des examens du premier semestre du département de sociologie à l’université de Rouen-Normandie a été votée par une trentaine d’étudiants et une dizaine de professeurs alors que plus de 200 étudiants étaient directement concernés. Les brebis galeuses qui osent contredire les minorités agissantes risquent de se faire prendre à partie par des professeurs ou même de subir des sanctions académiques. C’est ce qui m’est arrivé : un de mes devoirs a été mal noté à cause d’un supposé « prisme idéologique ». Bénéficiant de l’appui des professeurs idéologisées et de la complicité de l’administration, une minorité dicte sa loi. Parfois par la force. Ainsi s’arroge-t-elle le droit d’interdire les événements qui lui déplaisent.

Depuis quelques années, la violence a en effet repris ses droits au sein des universités. Pour certains étudiants, elle est un levier d’action légitime. Et efficace. La lecture du livre de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes à l’université de Lille 2, qui devait avoir lieu le 2 mai, a été annulée par le président par crainte de débordements. On se rappelle Les Suppliantes, pièce d’Eschyle interdite de représentation en mars 2019 sous prétexte de « black-face », la conférence que devait tenir Sylviane Agacinski à Bordeaux, ou encore le séminaire sur la déradicalisation qu’organisait Mohamed Sifaoui à la Sorbonne.

De la censure à l’épuration, le pas est allègrement franchi. En 2019, après avoir dénoncé les dérives idéologiques de l’université dans la presse quotidienne, j’ai été ciblé par un tag invitant à me « grand-remplacer » dans mon université à Lyon 2. En 2020, toujours à Lyon 2, des professeurs sont traités de « fachos » ou d’« islamophobes ». À Lille 2, les participants du colloque « Laïcité et féminisme » ont été accueillis ce 1er février par des tags « Mort aux FAF », « Fil.les de colons » ou encore « Blanches, bourgeoises et racistes ! La laïcité ne justifie pas le racisme ! ».

Alimentée par l’idéologie, la violence se banalise tandis que les dirigeants et les administrations des universités, quand elles ne la cautionnent pas, évitent soigneusement de prendre position. Les médias ont très récemment pris conscience de l’ampleur du problème, grâce à la mobilisation de certains universitaires, qui ne font hélas pas le poids face à cette vague d’intolérance. On peut craindre que les nouvelles générations de Français baignent dans ce séparatisme culturel inventé sur les campus américains. Enseignants et journalistes issus de ce maelstrom s’annoncent comme les dignes continuateurs du fanatisme idéologique marxiste des années 1970, la culture classique en moins.

C’est pas des vacances!

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Sibeth Ndiaye, le 25 mars 2020 © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22441598_000005

 


Sibeth Ndiaye pensait que les profs se tournaient les pouces pendant le confinement. Une fière soldate de l’Education nationale s’en indigne.


J’étais en train de répondre aux nombreux mails que je reçois quotidiennement depuis la fermeture des écoles, écoutant d’une oreille distraite le pépiement des oiseaux, et de l’autre oreille, tout aussi distraite, le compte rendu du Conseil des ministres tenu ce mercredi 25 mars.

Les voix diffuses des ministres me parvenaient au loin. Je les entendais égrener les nouvelles mesures liées à la crise sanitaire du coronavirus.

Certes, j’ai la télévision en fond sonore…

Je confesse néanmoins que lorsque ce fut le tour de Madame Sibeth Ndiaye de répondre aux questions des journalistes, mes oreilles se firent moins distraites, j’avais fini de correspondre avec mes élèves et leurs parents. Certes, j’avais encore la préparation du prochain cours à faire ; je décidai cependant de m’accorder une pause café, cela faisait environ deux heures que j’étais vissée à mon ordinateur, puis nous étions mercredi après-midi, en temps normal, à cette heure-ci, je m’occupais habituellement de mes enfants.

Ainsi, j’avais accordé ma totale attention à la porte-parole du gouvernement en me demandant quelle allait-être sa prochaine sortie, et je ne fus pas déçue…

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Les premières minutes, en sirotant mon café, je trouvais qu’elle s’en sortait plutôt bien, puis j’ai manqué de m’étrangler ; Sibeth Ndiaye venait d’affirmer :

 « Je ne vais pas demander à un enseignant qui ne travaille pas, compte tenu de la fermeture des écoles, d’aller cueillir des fraises gariguettes à l’autre bout de la France ».

… mais il y a bien continuité pédagogique!

Mon sang ne fit qu’un tour, ce n’était pas possible, la porte-parole du gouvernement n’avait pas pu dire devant des millions de personnes que les enseignants ne travaillaient pas !

Je n’en revenais pas, en sa qualité de ministre, elle ne pouvait pas ignorer le concept de « continuité pédagogique », elle devrait forcément savoir que les profs non seulement travaillent, mais qu’ils travaillent beaucoup plus que d’habitude, du moins en ce qui me concerne et les nombreux collègues avec qui je suis en contact.

Du jour au lendemain, nous apprenions la fermeture des écoles, mais on ne cessait de nous marteler partout que nous n’étions pas en vacances, que l’école se poursuivait, que nous devions absolument assurer nos cours à distance, et qu’il était crucial de maintenir le lien avec les élèves. Nous faisons tous de notre mieux pour exécuter ces consignes, et ce n’est pas chose aisée, surtout pour ceux qui sont le moins à l’aise avec les outils numériques.

Je travaille deux fois plus!

Pour ma part, face aux difficultés pour se connecter à la plate-forme de l’Éducation Nationale, j’ai créé en urgence une adresse Gmail dédiée aux cours et j’en ai informé les élèves. Certains ont compris la consigne, tandis que d’autres continuent de m’écrire sur l’ENT, qui fonctionne tant bien que mal, je me retrouve à jongler quotidiennement entre les deux interfaces, répondant aux nombreux mails, traitant les devoirs reçus, et par dessus-tout, j’ai dû revoir la programmation et les plans de cours initialement prévus, la situation nous impose une totale réorganisation, il s’agit de remettre en question notre manière de travailler. 

Ma charge de travail est multipliée par deux, voire plus, et la plupart de mes collègues sont logés à la même enseigne que moi, certains déploient des trésors d’ingéniosité pour intéresser leurs élèves, et ne comptent pas leurs heures, malgré tout, nous nous estimons chanceux d’être à l’abri chez nous, contrairement à d’autres professions.

Plus je pensais à ces déclarations plus je fulminais, je les trouvais injustes, offensantes, affligeantes,  irresponsables, voire « stigmatisantes », moi qui déteste ce mot, pour une fois, il me parait approprié, déjà que la moitié de la France est convaincue que les enseignants sont des branleurs, et voilà que le gouvernement venait d’en remettre une couche, c’était à peine croyable !

La drôle de guerre de Sibeth Ndiaye

Devant le tollé provoqué par ses déclarations, la porte-parole du gouvernement a finalement présenté publiquement ses excuses : «  Mon exemple n’était vraiment pas le bon. Je suis la première à mesurer combien l’engagement quotidien des professeurs est exceptionnel » a-t-elle écrit sur Twitter. 

À titre personnel j’accepte ses excuses, errare humanum est, et puis tout le monde est sous pression en ce moment.

En revanche, en réécoutant attentivement cette intervention, j’ai pu relever une autre aberration, un tantinet plus subtile. Les propos qui provoquèrent mon ire furent prononcées en réponse à une question posée par un journaliste qui soulignait les contradictions du gouvernement, notamment au sujet des récentes déclarations du ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, qui, en plein confinement sanitaire, a appelé les gens qui n’avaient plus d’activité à prêter main forte aux agriculteurs.

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La porte-parole du gouvernement annonce qu’elle va apporter une double réponse, puis commence à dérouler une série d’arguments, plus ou moins convaincants, allant même jusqu’à utiliser les termes « injonction paradoxale ». Elle a rappelé que nous « étions en guerre sanitaire », que plusieurs «  bataillons différents » étaient « au front », et que chacun jouait un rôle « important pour pouvoir gagner cette guerre ».

Elle a ensuite classé les « forces vives » de la nation en trois catégories : le personnel soignant en « ligne de front », au second plan, les professions nécessaires au bon fonctionnement du pays, qualifiés « d’autres bataillons » et en troisième lieu, la catégorie des citoyens contraints de garder leurs enfants ou de travailler chez eux, tout aussi importante dans la guerre sanitaire, puisqu’elle aide à « ralentir la chaine de propagation de l’épidémie ».

Madame Ndiaye ajoute que les propos du ministre de l’agriculture « s’illustrent parfaitement dans la bataille que nous menons avec ces différents bataillons ». Cependant, celle-ci se garde bien de donner la moindre indication sur la catégorie de la population concernée par l’appel de Monsieur Didier Guillaume, entretenant ainsi un flou plus opaque, et sous entendant au passage que les profs étaient tous des tires-au-flanc… En matière de messages contradictoires, en voilà une abyssale, vertigineuse et non moins triste mise en abyme. 

Mon cœur se pinça, la pensée obsédante selon laquelle ces nombreuses maladresses étaient inquiétantes ne me quitta plus.

Blanquer a trouvé sa place dans l’arrogante Macronie!

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Conférence de presse de Jean-Michel Blanquer et Gabriel Attal sur l'épidémie de Covid-19 le 14 mars dernier © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00949895_000023

À l’occasion de la crise sanitaire du coronavirus, le « fin connaisseur » du système éducatif perd de sa superbe.


Vous vous souvenez, ils étaient jeunes, beaux, un peu arrogants: c’étaient les macronistes. Ils avaient été élus parce qu’ils étaient nouveaux. Ils avaient été élus parce qu’ils étaient compétents, on craignait juste que cette compétence les rende trop sûrs d’eux. Mais non, parce qu’en plus ils étaient lucides et formidables: ils savaient communiquer et surtout ils allaient faire preuve de pédagogie. Leur maître-mot.

Pédagogogie

La pédagogie, déjà, en politique, c’est assez discutable. Ce mot appartient au champ de l’école, pas de la vie de la Cité. Étymologiquement (l’étymologie, comme la terre, ne ment pas), elle renvoie à l’enfance. Faire de la pédagogie aux citoyens, c’est donc les considérer comme des enfants. Quand on considère des adultes comme des enfants, c’est en fait qu’on les prend pour des cons. Il a fallu, par exemple, avec pédagogie, expliquer que la retraite par points qui allait faire travailler dans des proportions variables tout le monde plus longtemps pour des revenus moindres était un grand progrès social. On a vu ce que ça a donné. Le macroniste n’est pas seulement un obsédé de la régression sociale pour tenter d’empêcher la baisse tendancielle du taux de profit de ses commanditaires patronaux, il est aussi une grosse nullité pédagogique. Parce que nous ne sommes pas des enfants mais aussi parce qu’il n’arrive pas à cacher, à chaque instant, son mépris de classe.

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À l’occasion de cette pandémie, ce recours à la communication et à la pédagogie pour masquer l’incompétence, l’impréparation et une certaine nullité intellectuelle, atteint des sommets. Ce n’est pas un hasard si cette nullité se voit comme le nez au milieu de la figure chez Blanquer, ministre de la Continuité Pédagogique qui a la fascinante particularité de détester ses fonctionnaires et de mépriser les élèves. Il a fallu qu’on lui indique vertement que les profs futurs retraités par points allaient crever la dalle pour qu’il parle d’une revalorisation mais cela le chagrinait tellement qu’il était fermement décidé à repenser le métier dans sa globalité, ce qui veut dire en gros : « Votre statut de feignasses, c’est terminé ». Il n’aime pas non plus les lycéens. Qu’est-ce qu’un lycéen à l’ère Blanquer? En décembre, il se fait matraquer pendant le mouvement social. En janvier-février, il a vécu dans le stress permanent de l’évaluation avec les E3C[tooltips content= »Epreuves communes de contrôle continue NDLR »](1)[/tooltips], cette usine à gaz typique du communicant qui prétend contre toute évidence qu’une chose est bonne alors qu’elle merdoie totalement. En mars, il est confiné, loin de sa petite copine et il doit se la mettre sous le bras alors que les beaux jours arrivent sans compter qu’il flippe pour le bac, en écoutant les déclarations hâtives, hasardeuses et contradictoires de Blanquer. Je ne laisserai jamais personne dire que 17 ans est le plus bel âge de la vie.

Blanquer a perdu la baraka

Mais nous n’avions rien vu. Blanquer, « fin connaisseur du système » comme disent les médiatiques complaisants résume l’incompétence potentiellement meurtrière de la Macronie face au Covid-19. C’est le roi de l’injonction contradictoire, c’est-à-dire ce qu’il faut surtout éviter en pédagogie. Le prof de ZEP que j’ai été dans une autre vie se serait comporté dans sa classe comme il s’est comporté avec les profs, il serait ressorti avec le slip sur tête et « bouffon » tatoué au marqueur sur le front. Et il l’aurait bien cherché.

Quand il dit le matin que les écoles ne fermeront jamais, elles ferment le soir même. Que les concours de recrutement auront lieu, ils sont repoussés. Les profs doivent rester à la maison et, comme les écoles sont fermées, s’ils pouvaient se déplacer jusqu’à un magasin pour échanger des cours et des documents avec les parents, ce serait bien.

Pour Blanquer, le virus est une offense personnelle qui sape son autorité et son génial projet de transformer l’éducation en préparation à l’économie de marché grâce aux neurosciences. Sauf que pour nous, le virus, ce n’est pas une offense, c’est une blessure dont il faudra se remettre.