Le dessinateur Albert Uderzo est décédé


Nos disparus méritent mieux qu’une comptabilité obscène, à l’éclairage souffreteux d’un point presse. Chaque soir, la colère monte d’un cran. L’entendez-vous mugir, à la tombée du jour ? Elle vient du Grand Est, des côteaux d’Ottrott, de l’atelier d’Ettore Bugatti, des flacons de vin rouge aux bolides bleutés, de la table à l’asphalte, ces terres à l’ombre dorée tremblent. Nous pensons à eux. Ce vent d’angoisse souffle jusqu’à l’intérieur de nos foyers. Rien ne l’arrêtera désormais. Notre pays gronde. Quand le chagrin et le désespoir se font la courte-échelle, c’est tout un peuple qui s’interroge sur le sens de l’État. Même dans la mort, nos élites ne savent pas garder la bonne distance. Ces gens-là sont dépassés. Il leur reste la communication, cette vieille baderne, comme seule arme de défense. Les guerriers nus de l’hôpital se souviendront de leur incurie. La faillite managériale et la culture de l’économat, autrement dit la poursuite effrénée du petit sou se paye comptant… en nombre de vies. Nous passons à la caisse enregistreuse. À l’inconséquence budgétaire qui étrangle notre système depuis vingt ans, s’ajoutent les impardonnables leçons de morale. Après la crise, après le deuil, dans plusieurs semaines, peut-être, des résolutions de l’An 01, de l’ère post-Covid-19, devront être envisagées. En ce moment, nos combattants de l’impossible, premiers de cordée de la réanimation, encaissent les coups, parent au plus pressé, bricolent avec les moyens du bord, font preuve d’une conscience professionnelle qui redonne fierté à toute une Nation. Il existe encore des citoyens debout qui ne chouinent pas et qui agissent au péril de leur existence. Nous autres, gens de lettres et commentateurs assis, sommes démunis et admiratifs. Nous les remercions humblement. Car, nous l’avons bien compris, nous manquons de tout, de masques, de tests, de respirateurs et de sens des responsabilités. Face au chaos en marche, nos gouvernants ont enfilé l’uniforme du garde-champêtre. Ils ont la manie de la contravention, la tique des impuissants. 

Manu Dibango et Albert Uderzo sont tombés dans la marmite quand ils étaient petits

Dans cette actualité désolante, nous apprenons la disparition de deux figures populaires : un dessinateur et un musicien. Un fils d’immigrés italiens de 92 ans au nez gascon et un géant camerounais de 86 ans au crâne lustré, deux serviteurs de la francophonie. Au crayon ou au saxo, ils auront œuvré, sans relâche, au rayonnement de leur art respectif. Albert Uderzo et Manu Dibango, deux destins, deux talents hors du commun, par l’entremise des cases et des notes, avec cette même tendresse en héritage qui rassure petits et grands. « La mort, c’est trop bête » titrait Jean Cau dans sa nécrologie de Coco Chanel, en 1971. 

Par réflexe sanitaire et besoin de réconfort, je me suis plongé dans ma collection d’Astérix. Et j’ai relu ce midi Le bouclier Arverne. Mon album datant de 1968, ses pages s’effeuillent comme une marguerite. Malgré sa décomposition avancée due à de trop nombreuses manipulations, il garde toute sa fraîcheur juvénile. Le dessin d’Uderzo, d’une permanence exemplaire, d’une rondeur dynamique qui n’était pas sans relation avec sa passion exclusive pour les Ferrari, se moque des majorités soumises. Ces images-là, m’auront accompagné, tout au long de ma vie, d’une rougeole barbaresque au confinement actuel. Qui peut en dire autant ? Sur qui, pouvons-nous nous appuyer pendant près de quarante ans ? Sans une trahison, sans une défaillance, sans un coup fourré, avec toujours l’assurance de ce rire innocent qui apaise au creux de la nuit. Je ne me lasse pas de cette introduction mythologique : « Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains… Toute ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur ». Où êtes-vous, aujourd’hui, Astérix, Obélix et même toi, Idéfix ? Nous aurions tant besoin de votre potion magique. J’ai remis la main sur un numéro de Paris Match de l’année 1966 et cette photo montrant le couple « Goscinny et Uderzo » déguisé en Gaulois, avec casques, tresses et belles bacchantes, trinquant gaiement à la cervoise. Et cette légende : « René Goscinny, 39 ans et Albert Uderzo, 38 ans, tous deux passionnés d’histoire. Le premier écrit, l’autre dessine. Et un million d’Astérix a déjà été vendu en cinq ans ». Vous n’étiez qu’au début de votre conquête mondiale. 

Quant à toi, Manu, grâce à ton son mêlé, ton souffle salvateur et cette énergie qui fédère les peuples, tu auras traversé toutes les mers et bravé tant de tempêtes. Tu as ensorcelé la planète par ta soul unique, tu en avais le secret. On a bien essayé de piller tes harmonies, mais tu as résisté. Alors longtemps après vous, soyez-en convaincus, « Soul Makossa » et « Astérix » viendront calmer l’angoisse des Hommes. 

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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