Les aventures d’un écrivain-traducteur dans l’ex-URSS (Premier épisode)


En débarquant à Moscou, par cette soirée du mois d’août, l’avion avait pris un sérieux retard et la correspondance pour Simféropol, capitale de la Crimée, quoique dans le même terminal, décollait une dizaine de minutes plus tard. Le personnel de la compagnie nous accueillit avec des : courez, courez, et on nous ouvrit un couloir spécial pour contrôle des passeports accéléré. J’arrivai à la seconde fouille prévue pour les vols domestiques au trot, dégoulinant. À mi-chemin de la porte d’embarquement, je découvris que j’avais laissé mon ordinateur à la fouille. Demi-tour. Je récupérai mon instrument de travail et repartis cette fois au galop. Mais, à la porte d’embarquement, la queue n’avait pas bougé. À mesure que le retard prévu de notre vol s’allongeait, j’avais de plus en plus soif. Lorsqu’ils affichèrent deux solides heures de retard, je pris une bière. L’avion venu en sens inverse Simféropol-Moscou s’était posé en catastrophe à la suite d’une avarie et l’aéroport était en plein branle-bas de combat. 

Je décidai alors d’appeler la secrétaire du jury de poésie de la Saison Intellectuelle de la ville balnéaire de Saki qui m’invitait pour la seconde fois à juger poèmes, proses et chansons sous une chaleur de plomb au bord de la Mer Noire. L’ayant prévenue du contretemps, je me rassérénai. Ce ne fut qu’en cours de vol que je m’aperçus avoir oublié le téléphone au comptoir, sans doute un peu paf. À Simféropol, personne ne m’attendait. Et je n’avais plus de téléphone. Je pris la décision d’essayer mon charme décadent sur la demoiselle du bureau d’information. Il était deux heures du matin, elle n’était pas débordée. Elle acceptait d’appeler un numéro local. Heureusement, la secrétaire du jury avait eu le bon goût de s’en dégotter un. Sinon, il fallait dormir dans l’aéroport et envoyer un message le lendemain par pigeon voyageur à Saki distante d’environ 40 km. En l’attendant, je repris une bière. La température n’avait pas baissé et les émotions me dessèchent la gorge. Au moment de payer, je n’avais que des euros. Oui mais… En raison de l’embargo sur cette république autonome imposé par l’UE, il est impossible de payer en devises non échangeables. Heureusement, la secrétaire accepta de carmer sans objection, arrivant fort tard dans l’aéroport désert…

L’année précédente, la compagnie aérienne avait égaré ma valoche et, quittant une ville de nord de l’Europe où la température était de 19° au soleil, j’avais atterri à Saki où elle avoisinait les 35°, sans même une paire de chaussettes de rechange, en blazer et pantalon à pinces, aussitôt trempé de sueur. Mon grand uniforme de fleuron de la Culture Française — à tordre. La NSA me suivait donc pas à pas chaque année, multipliant les obstacles à un voyage serein vers la République hors-la-loi et l’azur poétique. L’année prochaine, ils descendent mon zinc par une erreur à l’iranienne…

Sur place, on dormait mal dans la nuit surchauffée.

Le lendemain matin, constat : j’avais oublié montre et réveil chez moi. Or, je vous prie de croire que dans ce genre de réjouissances, on ne vous invite pas pour coincer la bulle. Les deuxième et troisième jours sont à trente-cinq poèmes et nouvelles, chansons de bardes, on doit aussi juger dessins et œuvres graphiques. À peine le temps de déjeuner. En fin de journée conciliabules du jury à huis-clos pour le verdict. Horaire très serré. Si on veut avoir le temps d’une sieste ou de se baquer face à la Turquie, il faut avoir l’heure.

De toute urgence, je partis donc dans l’enclave balnéaire de la ville, localité à part que les taxis ne trouvent jamais, un village de vacances mais en plus pauvre, Russie oblige. Un petit dédale entre des piaules à louer où s’entassent les boutiques à bouées, crème solaire et maillots de bain. Même la grande roue est rouillée, sur la plage. Et toute la Russie du peuple s’y déverse en famille, avec ses transistors, ses costauds patibulaires, ses matrones criardes, sa marmaille agressive et ses canettes de bière. Un certain nombre de ces Russes sont d’ailleurs ukrainiens : les guerres fratricides c’est comme ça, on se déteste cordialement, mais on continue à se fréquenter. Une ambiance de Côte d’Azur 1962, à l’apogée des congés payés, des blousons noirs et du Touring Club. Des cliques de Caucasiens qui vendent des fruits, des souvenirs et protègent les bars-restaurants chachliks. Tous les soirs vers 23 heures, ça commence à hurler lorsque bière et vodka atteignent le seuil critique. Mais ça fait du bien. On sort de la ville connectée, et du confort abrutissant. Décrassage d’adrénaline.  

Bref, je cherchais un réveille-matin aux alentours d’un square pelé lorsqu’on m’appela par mon prénom. Aussitôt sur mes gardes, je révisai mentalement mes prises secrètes contre la NSA, parce que je ne connais vraiment personne à Saki en dehors du jury et des candidats poètes tous regroupés dans l’unique hôtel de standing abritant la Saison Intellectuelle le Lady. C’était une voix féminine. Je me tournai vers une inconnue d’un certain âge aux yeux océaniques, d’un bleu, mais d’un bleu… Je me radoucis. Elle m’avait vu à la tribune, disait-elle, à Nijni-Novgorod un an et demi auparavant, au festival Gorki. Elle allait se baigner, voulais-je me joindre à elle. Ça n’entrait absolument pas dans mon ordre du jour. D’ailleurs, j’avais aussi oublié mon maillot de bain.

Vers 18 h — la chaleur avait à peine diminué —  les choses sérieuses démarraient : l’ouverture de la Saison Intellectuelle en présence des autorités municipales dans la cour intérieure de l’hôtel où toute l’enclave se précipitait en soirée pour écouter chanteuses et DJ se succédant sur une scène dressée pour l’occasion. La cérémonie atteignit les sommets du kitsch : Des acteurs figuraient Jupiter sur l’Olympe, entourée des muses des arts, parmi lesquelles la chanteuse vedette des soirées animées, une blonde opulente dont la sculpturale poitrine gonflait une toge blanche à liséré d’or — grands renforts de déclarations lyriques au micro. J’assistais au spectacle avec une certaine perplexité, lorsque surgit un couple de très jeunes écrivains avec lesquels j’avais fraternisé l’année précédente, Rina et Egor, qui préféraient Burroughs, Desnos, Doronine, Limonov et moi, à Pouchkine, Gorki, Akounine et consorts. Ils m’entraînèrent au bar situé plus loin sur la plage pour parler de littérature avec l’enthousiasme de leur âge, tandis qu’un soleil rouge plongeait dans l’eau, ensanglantant nos pintes de bière. Je manquai donc l’appel sur scène du romancier français, ce qu’on me rappela le lendemain avec une pointe d’aigreur.

La poésie dadaïste du décor et l’humour objectif des circonstances me plaisaient et même le boulot. Un mi-temps, la première journée : quinze poétesses en matinée, l’après-midi consacré aux bardes ukrainiens. Je ne parle pas l’ukrainien…

Ce matin-là, ces dames récitaient des vers dans la catégorie « Nature ». Après une enfilade de platitudes printanières sur l’éclosion des roses dans les jardins de rombières, la belle Margarita, qui vivait entre l’Ukraine et Milan, portait des robes à froufrous et des voiles à ses chapeaux, fila une fort élégante métaphore entre rousseur des feuilles d’automne et flétrissure de la peau d’arrière-saison…

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