Home Édition Abonné Avril 2019 “Nous sommes pratiquement arrivés au stade terminal de la déchristianisation”

“Nous sommes pratiquement arrivés au stade terminal de la déchristianisation”

Entretien avec Jérôme Fourquet, l'auteur de "L'Archipel français"

“Nous sommes pratiquement arrivés au stade terminal de la déchristianisation”
Jérôme Fourquet est l'auteur de "L'Archipel français" et dirige le département "Opinions et stratégies d'entreprise" de l'IFOP. ©Hannah Assouline

Dans L’Archipel français, le directeur du département “opinions” de l’IFOP Jérôme Fourquet montre que nous sommes arrivés à un stade terminal de la déchristianisation. Désormais minoritaires, les catholiques souffrent d’une moindre protection par rapport aux juifs et aux musulmans. Et ne déterminent plus les structures de la société. 


Causeur. Beaucoup de catholiques reprochent aux médias leur silence face à l’explosion du nombre de saccages d’églises ou de cimetières. La place limitée qu’y consacrent la presse et l’audiovisuel reflète-t-elle l’indifférence d’une grande partie des Français, plus sensibles aux actes antijuifs ou antimusulmans ?

Jérôme Fourquet. L’écho à ces profanations étant effectivement assez limité dans la presse française, il peut y avoir le sentiment d’un deux poids, deux mesures par rapport aux autres confessions. Ce décalage n’est pas totalement nouveau et tient à notre culture laïque – aux deux sens du terme. Nous avons à la fois hérité d’une tradition laïque de combat, qui fait qu’on ne s’apitoie pas sur l’Église, et d’une forme de laïcité moins militante qui accorde une place subalterne à tout ce qui touche la religion catholique. On peut le dire autrement : l’Église a si longtemps occupé une place très importante dans la société française que certains n’ont pas envie de prêter attention aux attaques dont elle est victime.

Toute une partie de la population jugeait de bonne guerre de « bouffer du curé »

Croient-ils encore l’Église en position de force ?

En tout cas, les héritiers de cette tradition pensent l’Église assez grande pour se défendre toute seule. Notre plus grande sensibilité à l’antisémitisme renvoie à une vieille histoire au sein de la société française. Plus globalement, nous percevons les cultes juif et musulman comme minoritaires, ce qui explique la sollicitude particulière que nous leur accordons. À l’époque où l’Église catholique était la religion majoritaire et avait pignon sur rue, on considérait qu’elle ne devait pas bénéficier du même traitement de faveur. Dans notre tradition de confrontation entre le camp républicain laïque et le camp catholique, toute une partie de la population jugeait de bonne guerre de « bouffer du curé ».

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Liez-vous cette relative indifférence aux actes antichrétiens à la déchristianisation de la société ?

Oui, en partie. Les actes antichrétiens se multiplient et se banalisent, notamment car un certain nombre de tabous qui existaient dans le passé ont sauté. Il y a toujours eu des imbéciles ou des jeunes cons qui faisaient des bêtises dans les cimetières, mais des forces de rappel qui s’exerçaient pour les blâmer se sont étiolées. C’est pourquoi les catholiques ressentent une forme de double peine : ils sont devenus minoritaires, mais souffrent d’une moindre protection par rapport à d’autres cultes et toute une partie de la France laïque continue à leur opposer une certaine distance.

“Le soubassement anthropologique chrétien de la société a craqué”

Mais une grosse majorité de Français (60 %) reste baptisée. N’est-il pas exagéré de considérer les catholiques comme minoritaires ?

Non. Quand on y regarde de près, les proportions élevées de baptisés sont concentrées dans les classes d’âge les plus âgées. Nous sommes pratiquement arrivés au stade terminal de la déchristianisation. La pratique catholique ne concerne plus que 6 % des Français – contre 35 % il y a soixante ans. Mais une religion n’est pas qu’une pratique, elle renvoie aussi à une vision du monde. Or, là aussi, le décrochage est patent. Les mariages religieux sont devenus ultra minoritaires, la naissance des enfants hors mariage est désormais une norme majoritaire. Le droit à l’avortement et le mariage homosexuel sont très majoritairement acceptés par la société, alors même que l’Église les réprouve. Cela montre que le soubassement anthropologique chrétien de la société a craqué.

Certains accusent l’Église de s’être fait hara-kiri avec le concile Vatican II (1963) qui dissocie foi et pratique…

Vatican II a sans doute accéléré un processus qui était déjà amorcé. Comme l’a montré l’historien Guillaume Cuchet, ce concile a été la réponse de l’institution catholique aux débuts de sa perte d’influence sur le terrain. Croyant ainsi ralentir le mouvement, l’Église a un peu lâché la bride… ce qui n’a fait qu’amplifier son déclin. Ce que Cuchet appelle le « catholicisme populaire », ancré dans des pratiques quotidiennes et très ritualisées, jouait un rôle fondamental dans la société française. Quand l’Église a fait sauter cette armature, la tendance à la déchristianisation s’est complètement emballée.

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Sans enrayer ce déclin, chez les catholiques les plus engagés, deux manifestations ont marqué ces trente dernières années : l’école libre (1984) et la Manif pour tous (2013). Dans le premier cas, ils ont fait céder le gouvernement, dans le second, ils n’ont rien obtenu. Qu’est-ce qui a changé entre ces deux dates ?

En 1984, les catholiques étaient déjà minoritaires dans la société. Seulement, la société française et la République restaient adossées à un soubassement judéo-chrétien, notamment dans le cadre juridique. Après les tensions de 1905 (loi sur la séparation, inventaires), une espèce de pacte de non-agression avait été négocié dans la douleur entre la France catholique et la France républicaine. Des années 1950 jusqu’aux dernières années, ce parapluie a permis aux catholiques de gérer le déclin de leur influence et de leur foi de manière relativement confortable.

Les catholiques ont perdu leur droit d’aînesse culturelle.

1984 a été une première alerte, lorsqu’une partie de la gauche a voulu nationaliser le système de l’enseignement libre, menaçant la transmission de la culture et de la religion. Leur levée en masse ayant fait reculer le gouvernement, les catholiques se sont crus suffisamment puissants, quoique minoritaires, pour faire respecter le pacte scellé lorsqu’ils haussaient le ton. C’est pourquoi la loi Taubira (2013) a été un point d’inflexion majeur. Les catholiques comprennent alors que le pacte de non-agression n’est plus respecté, puisque le législateur peut décider de modifier le cadre juridique sur des aspects aussi sensibles que la définition de la famille. Ils prennent également conscience du fait qu’en dépit d’une large mobilisation, ils ne constituent plus une force sociale capable de faire reculer le gouvernement.

Ce basculement anthropologique s’observe dans d’autres pays. La déchristianisation est-elle cependant plus poussée en France que dans le reste de l’Occident ?

Des phénomènes très similaires existent dans le reste des pays occidentaux, peut-être dans une moindre mesure en Italie ou en Espagne. Ces tendances sont liées au processus de sortie de la religion, que Marcel Gauchet a étudié en profondeur dans Le Désenchantement du monde, dès 1985. Bien qu’il reste une empreinte catholique non négligeable dans notre société, elle s’est considérablement estompée et deviendra encore plus évanescente dans la France de demain. Les catholiques ont perdu leur droit d’aînesse culturelle.

Malgré tout, dans votre « archipel français », y a-t-il une place pour plusieurs îles catholiques selon leur niveau de pratique et d’observance ?

Bien sûr. Dans un livre récent, Une contre-révolution catholique : aux origines de la Manif pour tous (Seuil, 2019), Yann Raison du Cleuziou montre qu’au sein de ce qui reste de la France catholique, il y a des différences significatives en termes de rapport à l’institution, de degré de pratique, ou de fermeté de la transmission intergénérationnelle. L’archipellisation est également à l’œuvre dans les rangs catholiques…

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Avril 2019 – Causeur #67

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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