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La nuit où j’ai cru être fou

Le billet du vaurien

La nuit où j’ai cru être fou
Image d'illustration Unsplash

Le billet du vaurien


C’était par une nuit glaciale à la montagne, à Verbier précisément où mes parents possédaient un chalet qu’ils avaient baptisé « Peter Pan ». J’avais invité une quinzaine de copains et de copines de mon âge. Nous formions une joyeuse bande d’adolescents. Le jour, nous dévalions les pistes. Le soir, nous draguions au Bar des Alpes ou au Farinet. Et la nuit, nous tenions d’interminables conciliabules à propos de tout et de rien. L’idée me vint alors de leur poser une question, une question dont la réponse me semblait évidente. 

Mais j’étais curieux de connaître leur réaction. La question, la voici : «  Que feriez-vous si on vous demandait de ressortir dans le froid, de marcher pendant deux heures sous la neige jusqu’à une cabine où est installé un bouton en sachant que si vous pressez sur ce bouton, l’humanité sera sauvée ? Si vous vous abstenez et restez calfeutrés sous votre couette, ce sera la fin du monde. Rien ne subsistera ». Ils me regardèrent interloqués. Je ne le fus pas moins, lorsque tous se déclarèrent prêts à presser sur ce bouton, quoi qu’il leur en coûte. J’étais donc le seul à désirer l’extinction de l’humanité.

Du même auteur: Coronavirus, Mourir à Minsk

Je crus devenir fou. Seul contre tous. Seul à ne pas désirer patauger plus longtemps dans ce bourbier. Seul à penser, alors même que je comptais parmi les privilégiés, que nos vies n’avaient qu’une piètre valeur et que les inconvénients de toutes sortes l’emportaient largement sur les plaisirs que nous pouvions en tirer. Je précise que j’avais alors quinze ans, que je n’étais pas dépressif et que je n’avais pas encore lu Schopenhauer ou Cioran.

Ma question parut tellement incongrue à mes amis que nous passâmes rapidement à des sujets plus frivoles. Je jouai le jeu et ne laissai rien paraître du choc que j’avais éprouvé. Plus tard, avant de m’endormir, je me demandai si j’étais vraiment taré pour tenir en si piètre estime ce que chacun considérait comme le plus précieux des cadeaux : la vie. Plutôt que de pourrir dans une geôle, je préférais m’en évader. Quelque chose clochait en moi. Et d’ailleurs cloche encore. Freud disait qu’à New York, il avait été enchanté par cette publicité pour une entreprise de pompes funèbres : « À quoi bon vivre, quand on peut être enterré pour cinquante dollars ? » Ce qui m’a ravi chez lui, c’est son pessimisme radical, tout comme j’ai aimé le nihilisme joyeux de mon ami Cioran. Ils m’ont aidé à me considérer comme désespérément normal et à narguer ceux et celles qui s’obstinent à perpétuer l’espèce, sans avoir conscience que l’humanité n’est qu’une vaste usine assez délabrée, mais toujours en mesure de fonctionner pour produire le meilleur comme le pire. 

Viendra le jour où elle s’arrêtera d’elle-même… sans que nous ayons à presser sur ce bouton magique. Pour être franc, je ne regrette pas d’avoir participé à cette expérience digne d’un film de Frankenstein. Mais je m’en serais volontiers passé. Et je ne la renouvellerai en aucun cas. Une fois, ça suffit !

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