Les aventures d’un écrivain-traducteur dans l’ex-URSS (Dernier épisode)


« Moi aussi, j’étais Noir, autrefois — quand j’étais pauvre ».
Larry Holmes, champion du monde des poids lourds.

« Nous autres, fumeurs, nous sommes devenus la population la plus discriminée du monde » m’avait glissé Vladimir Chemtchetko, bon poète et barde — il jouait de la guitare — membre du jury de « La saison intellectuelle » de Saki, tandis que nous absorbions notre dose de nicotine dans un coin prévu pour le vice entre deux séances. Il ne croyait pas si bien dire. Dans l’attente d’un avion pas pressé pour Moscou, après moult incidents et un repas, j’allumais un cigarillo devant le bâtiment de l’aéroport de Simféropol et attirai l’attention de deux pandores en maraude, sous le panneau interdisant de fumer à moins de 15 m.

Pandores en maraude

Repérant ma gueule d’Européen, ils entamèrent tout de suite les pourparlers. Ils parlaient de me ramener au commissariat, d’établir un procès-verbal et des formalités traînant en longueur. Je les voyais venir, vétéran de Moscou 1999, je comprenais la direction prise par l’entretien. L’un d’entre eux me suggéra de traverser la voie taxi pour fumer à mon aise. Il précisa qu’il allait me rejoindre et qu’en guise d’amende, je n’avais qu’à glisser mille roubles dans le passeport que je lui tendrai.

Je marchandai : « Cinq cents ». À l’appui, je lui présentai l’invitation de l’Union des Écrivains de Crimée que je portais sur moi par miracle. L’argument porta et nous conclûmes l’affaire. Il me rejoignit en allumant une cigarette, prit le passeport, empocha le billet avant de me rendre la pièce d’identité et de s’éclipser. C’était le dernier incident avant mon envol.

Une république sous embargo

Dans la matinée, le taxi était arrivé bien tard aux portes de l’enclave balnéaire, le chauffeur cherchait à me distraire dans les embouteillages qui faisaient grimper ma nervosité, en me persuadant qu’un jour ou l’autre le monde devrait se rendre compte que la Crimée était russe. En débarquant à l’aéroport, à l’enregistrement, on me fit savoir que mon vol n’était plus accessible et que le billet n’était pas remboursable. Ni ma correspondance pour l’Oural.

Il régnait une pagaille indescriptible dans cet aéroport où toute la Russie allait et venait débarquant ou quittant la zone de vacances. Je parvins au guichet d’une ligne aérienne à prix modérés pour acheter un nouveau billet pour Moscou. La jeune employée d’un air pincé, où je reconnaissais un certain ressentiment à l’encontre des Européens, me fit savoir que ma carte de crédit ne me servait à rien dans une République sous embargo. Mon air consterné finit par l’attendrir, elle appela Moscou. 

Nous fîmes deux tentatives pour que le paiement soit enregistré là-bas que je puisse enfin me tirer de ce trou, pas mèche. Je tentai tout aussi infructueusement de tirer du pognon au distributeur. Il fallait prendre une décision rapide. Je me servis de mes derniers roubles pour retourner à l’enclave balnéaire de Saki, où j’expliquais ma situation aux organisateurs de La Saison Intellectuelle. Le bruit se répandit comme une traînée de poudre dans l’hôtel, les participants et jurés vinrent me rassurer avec chaleur. La belle Margarita m’embrassa sur la joue en disant : «  Thierry chéri on te sortira de là. » La présidente du jury me proposa de monter à Moscou en voiture avec son fils qui partait le lendemain. Une douzaine d’heures en véhicule par une chaleur de plomb pour me larguer en fin de course à l’aéroport où tout était à recommencer n’avait rien pour séduire. 

Une collecte pour un billet

Et on m’attendait, dans l’Oural ! Le président du festival et sa fidèle secrétaire organisèrent donc une collecte pour me payer le billet et chacun y alla de son écot. Sauvé. De combien de situations désespérées cette générosité spontanée des Russes ne m’avait-elle pas déjà tiré à diverses époques !… Même largué dans des trous de province, j’étais toujours arrivé à bon port. Toujours une bonne âme se penchait sur mon sort… 

En débarquant à Moscou, où l’on accepte les cartes européennes car il faut bien que l’industrie pétrochimique allemande puisse traiter avec le diabolique Gazprom au mépris des sanctions, je n’avais qu’une douzaine d’heures à attendre pour rejoindre l’Oural. Il fallait prévenir mes amis. Mais la Wi-Fi de l’aéroport ne passait pas. Je me dirigeai vers l’information l’ordinateur à la main pour expliquer mon cas à une jolie jeune femme. Je m’aperçus alors que j’avais récemment changé mon fond d’écran pour une pin-up fort peu vêtue. Elle resta flegmatique tandis que je piquai un fard… Je parvins à prévenir les gens qui m’attendaient dans l’Oural, changeant mon fond d’écran pour un tableau représentant la bataille de Poltava au XVIIIe siècle.

Une douzaine d’heures plus tard, après trois changements de porte d’embarquement, enfin l’heure de l’avion. Dans la foule des passagers, j’aperçus un homme, l’air plus paumé que les autres, hésitant, très soucieux. Il avait quelque chose de très inhabituel pour un passager vers la Russie profonde : il était Noir. Je m’approchais, entamant la conversation en anglais, mais il ne réagissait pas. Je passai au français et il s’éclaira. Il allait au même endroit que moi. Je le rassurai à mon tour, je le guiderai. Je remarquais alors une seconde caractéristique inhabituelle : sur l’épaule droite, il portait une ceinture incrustée de champion du monde de boxe poids lourd-léger. Il était vieux d’une quarantaine d’années, au-delà de la limite d’âge. De stature moyenne, il était poids welter à tout casser. Ne possédant ni l’anglais ni le russe, il était largué. Il n’y a pas d’annonces en français vers l’Oural.

— Je suis entraîneur. Je viens du Congo. Mon poulain combat samedi soir. C’est la première défense de son titre.

Puis il me montra la vidéo où le lourd-léger Makabu, bâti à la Tyson, 1,80 m pour 92 kgs sans graisse, pilonnait un géant russe quelques mois plus tôt pour conquérir le titre. Court, compact, rapide, puissant.

— C’est un gaucher, remarquai-je.

Nous échangeâmes des histoires de boxe.

Je commençai à comprendre. Son élève congolais s’était délocalisé à Johannesburg, Afrique du Sud, pour gagner du fric. Ses nouveaux managers, blancs et anglo-saxons, ne tenaient pas spécialement à ce que l’entraîneur de Kinshasa reste dans l’équipe. Alors mon nouvel ami voyageait tout seul en classe bétail et au dernier moment.

En arrivant dans l’Oural, je sortis avant lui, précisant à mes amis russes — on reste là, j’ai charge d’âme. Ils n’avaient aucune objection. Lorsque l’entraîneur sortit à son tour, il avait à nouveau l’air inquiet. Personne pour l’accueillir.

— Je ne te laisse pas tomber, lui dis-je. Au pire, tu ne dormiras pas dehors.

Ensuite, il n’avait qu’une maîtrise très approximative de son smartphone, et ignorait totalement les indicatifs internationaux. Mais il se sentait mieux, avec nous. Mes amis russes parvinrent à joindre son poulain. Au bout d’un long moment, une voiture vint le chercher. À l’africaine, ils étaient en retard. Mon ami le poète noir américain Darius James, m’avait dit un jour : Ils arriveraient en retard à leur propre enterrement. 

Et là, ma récompense : une accolade fraternelle.

Le samedi suivant, son poulain garda son titre en dominant largement un jeune géant russe encore inexpérimenté, avec un crochet droit de gaucher évoquant la détente d’un crotale. Mon ami l’entraîneur était en retrait, derrière les Sud-Africains.

Le lendemain, j’appris que la population noire de plusieurs villes d’Afrique du Sud s’était livrée à des pogroms contre Congolais et Ghanéens immigrés. La boxe me donnait une leçon de géopolitique en terre inconnue, l’Afrique australe…

Lorsque je voulus rembourser les gens de Saki, ils refusèrent.

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