Accueil Site Page 1361

Le tracking: protégés de tout, libres de rien


La tentation de l’espionnite vous inquiète-t-elle?


Tracking. C’est un curieux mot. Bien sûr, c’est au départ du français : traquer appartient au vocabulaire de la chasse (probablement emprunté à trac, la piste, la trace, en moyen français), et l’on sait que les aristocrates anglais ont transposé sans trop se soucier d’orthographe tout ce qui, dans le domaine de la vénerie ou de la table, venait de France.
Voici que le mot nous revient, pour désigner la traque informatique, qui permet de suivre à la trace chaque citoyen français, sous prétexte qu’il pourrait héberger le coronavirus, ou avoir croisé quelqu’un qui l’héberge.

A lire aussi, David Desgouilles: Échange « géo-tracking » contre autorisation de sortie

Le coronavirus ou autre chose. Une fois que la boîte de Pandore est ouverte, qui peut savoir où s’arrêtera la tentation de l’espionnite… Vous saurez ainsi si la personne que vous croisez a un casier judiciaire, paie régulièrement ses impôts, a dans sa parentèle des gens qui hébergent telle ou telle maladie génétique, ou a fait ses études à Notre-Dame-Des-Fleurs-Perpétuelles, et non dans un collège de banlieue tout pourri…

Les imbéciles (et leur nom est légion, comme disait l’Évangile de Marc, en cette semaine pascale, c’est une référence qui en vaut bien une autre) s’exclament déjà : « Qu’est-ce que cela peut vous faire ! Ça ne gêne que ceux qui n’ont pas les braies nettes… » On a déjà entendu ça il y a quelques années, quand un système équivalent suivait les terroristes. Désormais, tout citoyen est soupçonné d’en être un.

La prophylaxie est un merveilleux prétexte. Donnez à un ministre de l’Intérieur les moyens de pénétrer chacun de vos instants, et vous verrez ce qu’il en fait.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Conte de Pâques

Prenez Fabien G***. Il dirige, dans le midi de la France, un magasin de grande distribution alimentaire. Il a 41 ans, il est marié, il a 2,1 enfants, il est ordinaire à tous niveaux. Il a, comme tout le monde, une maîtresse — la Directrice des Ressources Humaines de son groupe —, il est raisonnablement trompé par sa femme (qui reste au foyer pour s’occuper des enfants, encore jeunes, et couche de temps en temps avec le voisin, un informaticien abonné au télé-travail bien avant le confinement, et dont l’épouse, institutrice, avait jusqu’à la mi-mars des horaires rigoureux qui permettaient des ébats de qualité). Il gère bien ses affaires, il aime prendre un pot, en happy hour, avec quelques amis sur le Quai de Rive-Neuve, à Marseille, avant de rentrer chez lui, et il paie ses impôts dans les temps. Le dimanche, il allait jouer au foot avec des copains. Parfois, sous prétexte d’aller passer la nuit au Frioul pour y taquiner la dorade, il découchait chez sa maîtresse, et achetait de jolis poissons issus des pêcheries locales, avant de rentrer chez lui, au petit matin. Rien de bien méchant, les vies droites sont faites de minuscules écarts.

Et il avait pris l’habitude de…

 >>> Lire la fin sur Bonnet d’âne, le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Gary, écrivain masqué

0

Une biographie de l’écrivain qui n’a jamais échappé à son enfance


Très jeune un titre de Romain Gary m’intrigue : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Le personnage principal, Jacques Rainier, proche de la soixantaine, tombe amoureux d’une jeune Brésilienne, Laura. Mais si le désir est là, le corps « automnal » s’engourdit. Avec un certain humour, Gary raconte ce que tous les hommes redoutent : l’impuissance. Le romancier diplomate a le même âge que Rainier. L’écrivain couvert de femmes est sans tabou. Son héros se trouve à Venise qui s’enfonce elle aussi vers un déclin annoncé. Sa virilité fléchit tandis que l’Occident entre en agonie. 

Plus tard, je découvre que Gary a épousé une blonde incendiaire, belle comme la promesse de l’aube, avec sa coupe à la garçonne, Jean Seberg. Jean-Luc Godard lui a offert le plus éclatant rôle de sa carrière de comédienne, avec pour partenaire le vibrillonnant Jean-Paul Belmondo, grâce au film À bout de souffle. C’était le début des années 60, un vent de liberté soufflait sur la France en uniforme. 

Jean Seberg, mère de leur fils Diego. Jean Seberg, plus qu’une actrice, une militante très active qui apporte son soutien au Black Panthers. Le FBI ne la lâche pas. Fragile psychologiquement, elle se sent persécutée. Gary la sauve plusieurs fois du suicide. Le couple se sépare en 1970. Jean accouche d’une petite Nina qui meurt deux jours plus tard. Elle devient alcoolique et accro aux médocs. L’écrivain veille toujours sur elle, de loin. Le 12 novembre 1970, Gary est à Colombey-les-deux-Églises pour les funérailles du général de Gaulle. Le résistant est dévasté. Il porte son blouson d’aviateur avec ses médailles. C’est un père qu’il enterre, celui qu’il aurait tant voulu avoir. En septembre 1979, Jean Seberg est retrouvée morte dans le coffre de sa Renault 5 blanche. Gary accuse le FBI d’avoir détruit le soleil de sa vie. L’écrivain désormais n’écrit plus rien. Il est sec. Dans son superbe roman, Clair de Femme, il écrit : « Est-ce que je suis envahissante ? – Terriblement, lorsque tu n’es pas là. » Le 2 décembre 1980, Gary déjeune en compagnie de son éditeur, Claude Gallimard. Puis il rentre chez lui, dans son vaste appartement de la rue du Bac. Avant, il a pris le temps d’acheter une robe de chambre rouge. Il s’allonge sur son lit, sort un révolver et se tire une balle dans le crâne. Mort dans l’après-midi, comme Hemingway. Il porte la robe de chambre rouge, destinée à masquer le sang qui l’éclabousserait. Une vie puissamment romanesque.

Valérie Mirarchi, auteure d’un essai remarqué sur Françoise Sagan, publie une biographie de Romain Gary, en revisitant son œuvre immense. Elle n’hésite pas à le qualifier de « génie à double face ». La tâche n’était pas facile, car Gary a toujours brouillé les pistes, s’est caché derrière de nombreux pseudonymes. Il a obtenu deux fois le prix Goncourt. Une première fois en 1956 avec Les Racines du ciel ; une seconde fois avec La Vie devant soi, signé Emile Ajar, en 1975. C’est l’une des plus belles mystifications littéraires de tous les temps. Mirarchi nous raconte son existence de caméléon dans les moindres détails pour notre plus grand plaisir.

Gary avait une mère castratrice. Elle lui a dit un jour : « Tu seras un héros, mon fils. » Il le fut. Mais à quel prix ! À propos de La Promesse de l’aube, Mirarchi cite Gary : « Au départ, je ne voulais pas le publier. J’espérais que ce roman jouerait le rôle d’une psychanalyse qui me permettrait de rompre avec mon passé, et au fond avec ma mère. Je n’y suis pas du tout arrivé. »

Valérie Mirarchi précise également que l’Histoire a pu être un élément déterminant dans cette volonté de vouloir multiplier les masques et les fausses informations. « En 1919, note-t-elle, Vilnius (ou Wilno) est reprise aux Soviétiques : sa ville natale n’a cessé de changer de pays et c’est peut-être de ce déracinement que provient son goût pour le changement d’identité. »

On n’échappe pas à son enfance.

Valérie Mirarchi, Gary-Ajar, un génie à double face, Éditions Universitaires de Dijon.

Gary-Ajar: Un génie à double face

Price: ---

0 used & new available from

« Guy », une perle rare dans le cinéma français d’aujourd’hui

0

L’heure du ciné chez soi est arrivée. Autant bien s’organiser et voir en replay ce qu’on a raté. Sophie Bachat est tombée en pamoison devant le chanteur fictif Guy Jamet. Critique.


A Causeur, en cette fin du monde nous sommes encore plus nostalgiques que d’habitude.

Daoud Boughezala nous a gratifié d’une superbe chronique de Beau Père de Bertrand Blier, « un film comme on n’en fait plus », et Thomas Morales, fidèle à lui-même, se réjouit de la programmation télévisuelle qui, en ce temps de confinement, propose les comédies cultes du cinéma français. 

Ma quête quotidienne de films en replay m’a emmenée à revoir Guy d’Alex Lutz sorti en 2018. 

De la nostalgie

Dans cet OVNI du cinéma français récent, loin des leçons de morale devenues dorénavant l’une des principales marques de fabrique, Alex Lutz revisite la nostalgie. Mais une nostalgie heureuse et sans pathos. Il obtint pour ce film le César du meilleur acteur.

Un jeune documentariste découvre à la mort de sa mère qu’il est le fils d’une idole de la chanson : Guy Jamet, sorte de chaînon manquant entre Cloclo, Sardou et Dutronc. Il part donc à la recherche de ce père à travers un documentaire. Cette mise en abyme du faux documentaire, fait de fausses images d’archives et d’interviews du chanteur qui s’exprime entre autres sur sa carrière et notre époque, permet au spectateur d’être à la fois distancié et de se laisser petit à petit submerger par une émotion réelle. 

A lire aussi: Dites 33 ! (la playlist du confinement de Causeur)

Saluons le travail titanesque accompli par le réalisateur et acteur principal Alex Lutz, qui met son talent de tranformiste (on se souvient de Catherine et Liliane sur Canal +), et, grâce à des heures de maquillage, se met au service de cet homme de 74 ans toujours alerte et à l’affût, qui continue à faire des galas et à passer chez Drucker. 

Culture populaire

Rien n’est laissé au hasard, la BO du film composée pour l’occasion, faite de « vraies fausses » chansons 70’s me met les larmes aux yeux. Véritable ravissement, la rengaine « Didouda« , carte postale légère et un brin désenchantée, comme beaucoup de chansons de cette époque, fait bien le travail. Cela donne un film d’un genre inédit entre la comédie musicale, le biopic et la quête de la filiation. 

Dans une interview donnée au moment de la sortie du film, Lutz affirme avoir voulu « revisiter cinquante ans d’histoire française à travers la culture populaire« . Et il tape dans le mille. Car qu’est-ce que la culture populaire, si maltraitée en France terre de marxisme culturel, sinon la quintessence de l’âme d’un peuple ? 

Toute la mythologie du show-biz à l’ancienne est représentée:

– l’attachée de presse fidèle et efficace ;
– le manager qui répond au surnom de Grand Duc, qui fait évidemment penser au Colonel Parker, impresario d’Elvis, modèle s’il en est de tous les chanteurs populaires ;
– le couple mythique que Guy formait avec Anne-Marie (interprétée par Dani), entre Stone et Charden et Gainsbourg / Birkin ;
– l’importance de la coupe de cheveux qui change au gré des modes avec l’aide précieuse de la laque Elnett, toujours inégalée, qui nous vaudra cet saillie délicieuse de la part du chanteur : « Même Mick Jagger l’utilise, il casse plus les chambres d’hôtel Mick Jagger, il s’asperge d’Elnett ! »

La personnalité de Guy Jamet se dessine, cet homme nonchalant à la Dutronc, doucement cynique et franc du collier à la Sardou avec cette profondeur propre aux artisans de la chanson : « Je crois pas que tu deviens artiste, je crois que c’est un état d’âme, je ne sais pas si j’ai du talent mais je suis un artiste, j’en ai l’état d’âme » ou encore « J’ai vieilli mais je n’ai pas changé, on ne change pas, on se prend des à-coups ». La justesse de ces propos transperce le cœur. Notre époque est gentiment égratignée mais pas trop, Lutz n’est pas tombé dans ce piège trop facile, même si Guy est invité dans des émissions de radio où sévissent des chroniqueuses à la Charline (je ne sais pas orthographier son patronyme)… Quant à la boîte de nuit qu’il avait ouvert avec sa femme (Dani, si vous m’avez bien suivi) – gros clin d’œil car celle-ci était patronne de l’Aventure dans la vraie vie – est devenue une usine à muscles ! Coup de gueule du chanteur: « époque de merde où tout est interdit ». Mais il n’est pas non plus totalement vieux con, avec aussi des prises de positions favorables au mariage pour tous. 

A lire aussi: #BlackCésar: le cinéma français est-il vraiment raciste?

Tout est en nuances dans ce film où le rire côtoie sans arrêt les larmes, le temps qui passe n’est pas si grave car l’espérance est toujours violente. Délicatesse encore lorsque Guy s’aperçoit que Thibault, le documentariste, est son fils. Comme pour rattraper les années perdues il l’entraîne dans un galop à cheval. La force vitale est plus forte que la mort. 

Et le public ne se trompe jamais, une femme rencontrée dans la rue s’exclame au sujet de Guy : « Vous êtes un des derniers piliers, un de ces chanteurs qui faisaient tenir la France debout ». A l’heure où la France est à terre, il est salvateur de voir ou revoir Guy en replay sur Ciné+ Club. Vous en sortirez consolés. 

A revoir: Elisabeth Lévy ne maîtrise pas l’imitation de Michel Sardou

Confiné confiant


Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Quand la société est menacée et que l’État prend des mesures d’urgence, l’immense majorité des Français comprend la nécessité de la chose, consent à des sacrifices, fait ce que dit le gouvernement et se soumet aux impératifs du bon sens et de la raison. Mais il y en a toujours à qui on ne la fait pas, qui veillent et qui ne l’entendent pas de cette oreille. 

« Qui a le droiiiiit? »

Immanquablement, des lanceurs d’alerte spécialisés dans la liberticidité s’évertuent à réveiller leurs concitoyens plutôt confiants pour les prévenir des vrais dangers qui les menacent, et qui ne sont pas ceux qu’ils croient. Quelle que soit la nature ou l’ampleur des risques qui pèsent sur la population, ils ne tremblent que pour les droits qu’on enfreint, les libertés qu’on réduit, les valeurs qu’on abîme. Quand la maison brûle, on les voit en travers du passage des pompiers qui courent pour sauver des gens et on les entend leur demander « Mais de quel droit ? »

Quand l’État trouve le courage de combattre le crime, ils viennent demander des comptes. Mais de quel droit l’état d’urgence se permet-il, avec nos compatriotes Daesh-friendly, des manières que jamais l’État de droit ordinaire n’aurait tolérées ? Mais de quel droit des policiers osent-ils lancer sur des bandes sauvages qui veulent leur faire la peau des projectiles qui pourraient faire des blessés ? Mais de quel droit pose-t-on des caméras, et de quel droit met-on au bloc pour quelques heures quelques Black blocs, et de quel droit arrête-t-on plus de jeunes noirs à Évry que de vieilles blanches à Neuilly ? 

Toujours quelque chose à dire

Souvent juristes ou journalistes, toujours casse bonbons, ils sont sur tous les fronts pour chercher des poux. Ils regardent les procédures, comptent les bavures, ils pinaillent, contestent et dénoncent ce que nous citoyens ordinaires ne remarquons pas : les atteintes à nos libertés. Enfin « nos », c’est vite dit. Qu’ils le veuillent ou non, mais on peut croire qu’ils s’en moquent, ces experts en droit de l’homme à désarmer l’État défendent surtout la liberté du djihadiste français de vivre en France, ou celle d’assassins psychopathes notoires d’aller et venir, ou encore celle des jeunes de brûler des voitures tous les ans à la sainte racaille, pas tellement la liberté de ma fille de prendre le RER la nuit en banlieue, ni par les temps qui courent, celle de ma mère de passer à travers les gouttelettes… 

A lire aussi, l’éditorial d’Elisabeth Lévy: Garde ta main, je reprends la mienne!

Aujourd’hui, même dans le difficile combat contre la pandémie, si l’action de l’État jette la moindre petite ombre sur le totem de la liberté de l’individu, ils n’ont aucun tabou et trouvent encore à redire. Ils nous préviennent que sous prétexte de nous maintenir en vie, nous sommes victimes d’abus de pouvoir, de violation de nos droits à submerger les hôpitaux, de privation illégale de nos libertés à répandre le virus. Le despote à venir n’est pas botté, il a des crocs aux pieds et une blouse blanche. Ils préviennent les Bisounours que nous sommes du risque totalitaire caché entre les lignes du décret d’état d’urgence sanitaire. Ils s’inquiètent que le confinement n’ait pas de date de fin, s’alarment sur les séquelles du traçage dans nos téléphones, s’insurgent contre le dictat des autorités médicales. À les entendre, pendant que nous autres, confinés et disciplinés, ne voyons que les morts à l’hôpital, c’est la liberté qu’on assassine. On aurait donné les pleins pouvoirs à Pétain en croyant les avoir donnés à Pasteur… 

Elisabeth Lévy et Edwy Plenel dans le même bateau ?

Je pense au médecin débordé qui entend Eric Naulleau dans la télé allumée d’un malade dont l’état s’aggrave et à qui on n’arrive pas à trouver une place en réanimation : « Ce confinement, on sait quand il a commencé et on ne sait pas quand il va finir, c’est embêtant. On a déjà vu des mesures provisoires qui duraient. Les régimes totalitaires ne s’installent pas autrement. »

Je pense au même qui soigne dans la hantise de voir venir le moment où il devra choisir qui sauver, et qui entend Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. L’intrusion de l’État dans l’intime ne peut être que provisoire et proportionnée. Où est le secret médical ? Sommes-nous prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? Et si pour rester en vie, on vous demandait de rester confiné dix ans, vous accepteriez ?» 

Mais qu’est-elle venue faire dans cette galère, notre chère Elisabeth, à ramer dans le même sens qu’Edwy Plenel ? Il y a sûrement des subtilités qui m’échappent mais je ne vois pas un gouvernement qui n’a même pas le courage de faire régner l’État, adopter des pratiques surveillantes, autoritaires, régulatrices, répressives. Et je le regrette. Pratiqué avec mesure et discernement, le confinement pourrait avoir des effets désirables. Pourquoi pas une journée sans Chinois, confinés dans leurs quartiers pour qu’on revoie Versailles ? Ou une semaine sans touristes, coincés à l’hôtel du lundi au samedi, pour qu’on retrouve Paris ? Ou un mois de confinement pour les ZAC, ZEP, ZUP de Seine-Saint-Denis, en été, pour ne pas se faire cambrioler ? On peut rêver… 

Relire la chronique d’hier: Du confinement pour qu’on nous foot la paix

Plutôt qu’un gouvernement avide de contrôle, plutôt qu’une dictature soft en marche, je vois un pouvoir qui brille par son impuissance, des dirigeants qui naviguent à vue, des portes-parole qui bredouillent, des préfets qui s’embrouillent, des maires qui se débrouillent. Je vois aussi pendant que des soignants sauvent des vies et parfois en meurent, des journalistes qui s’interrogent et des éditorialistes méfiants. J’ai choisi mon camp, celui des obéissants, des crédules, des confinés confiants. Je suivrai plutôt la parole des infirmières, les consignes des pouvoirs publics et l’avis des médecins à l’œuvre que les chroniques d’une dérive fascistoïde ou les envolées métapolitiques des intellectuels paranorwelliens.

Faites chauffer le lecteur DVD!


« Le critique de cinéma, c’est l’inspecteur des travaux finis », disait François Truffaut. À l’heure où les salles de cinéma sont fermées, Jean Chauvet a trouvé quelques pépites en DVD à regarder chez soi.


 

Lyon, terminus

Un revenant, de Christian-Jaque (1946)

Édité par René Château

On se prend à rêver d’une édition en DVD digne de ce nom pour ce véritable diamant noir du cinéma français des années 1940 : Un revenant de Christian-Jaque mériterait amplement d’être rénové et enrichi de bonus à la hauteur de ses qualités scénaristiques et cinématographiques. Il faut pourtant se contenter d’une édition a minima chez un éditeur, René Château, dont le catalogue recèle des merveilles dans un état… déplorable.

L’argument en est simplissime : un certain Jean-Jacques Sauvage revient à Lyon vingt ans après avoir quitté la ville en catimini, et grièvement blessé par balle au cours d’un accident selon la version officielle. Il entend bien se venger de ceux qui sont la cause de son départ : les très bourgeoises familles Nisard et Gonin qui s’opposaient à son mariage. Lui, c’est Jouvet, définitivement impérial. Eux, c’est une pléiade de seconds rôles absolument éblouissants : Louis Seigner, Jean Brochard, Gaby Morlay et Marguerite Moreno. Sans oublier un couple de tourtereaux prêts à tout pour roucouler librement, du moins en ce qui le concerne lui (François Périer), elle (la lumineuse ballerine Ludmila Tcherina) ayant perdu ses illusions depuis longtemps. Tout ce monde parle le Jeanson, langue inventée par Henri Jeanson (1900-1970), écrivain, journaliste, scénariste et dialoguiste du temps où ces deux dernières fonctions existaient vraiment au cinéma. Il est à lui tout seul l’auteur d’une centaine de scénarios dont ceux de Pépé le Moko, Un carnet de bal, Entrée des artistes, Hôtel du Nord, Boule de suif, Les amoureux sont seuls au monde, La Vache et le Prisonnier, entre bien d’autres tout aussi succulents.

Et pour des cinéastes qui s’appelaient Duvivier, Allégret, Carné, Dréville, Decoin, Autant-Lara ou Grangier, la fine fleur d’un cinéma français trop souvent vilipendé. Avec également Christian Jaque donc pour ce Revenant, mais aussi pour Fanfan la Tulipe, Nana et Madame Sans-Gêne, entre autres.

Dans Un revenant, Jeanson s’en donne à cœur joie pour dynamiter une bourgeoisie qu’il déteste. Ces soyeux Lyonnais installés « depuis la Restauration », confits dans leurs certitudes et leur hypocrisie le mettent en verve. Quand l’un d’entre eux veut marier son fils, il lui promet de financer son voyage de noces mais, précise-t-il immédiatement, « en Italie, car le change nous est favorable ». En une réplique, tout est dit de la bassesse et de l’ignominie de ce père de famille qui n’a qu’une idée en tête : se refaire une santé financière en mariant son rejeton à plus riche que lui. Et Jouvet dit le « Jeanson » mieux que personne, y compris dans une scène où face à une Marguerite Moreno impeccable de volubilité brillante, il ne prononce pas un mot : le dialogue à sens unique de Jeanson trouve avec Jouvet le plus beau des écrins-réceptacles. Christian-Jaque prouve ici ses indéniables qualités de metteur en scène et de directeur d’acteurs qui sont autant de poids lourds à surveiller comme le lait sur le feu : aucun ne cabotine, chacun joue sa partition avec un art consommé de la mimique et de l’intonation justes.

Pas un gramme de graisse inutile dans ce Monte-Cristo bis, pas une facilité, tout y est méchant et efficace à souhait : on jubile, on savoure, on se délecte, on en redemande à la fin et on se dit pour finir que ce cinéma-là n’existe plus. Il était pourtant populaire (plus de 3 millions de spectateurs à sa sortie) et exigeant, comme ses dialogues ciselés dans un venin social qui n’oublie jamais la dramaturgie. Alors, la recette en serait-elle perdue ? À moins que de nos jours, ce soit le travail en amont qui manque le plus : à force de se croire scénaristes, les cinéastes actuels bâclent cette étape qui nécessite pourtant et du temps et de la transpiration – laquelle on le sait bien est la meilleure alliée de l’inspiration… Jeanson, réveille-toi, ils sont devenus des pousse-mégots de l’écriture pour les images !

Affiche du film "Un Revenant", 1946.
Affiche du film « Un Revenant », 1946.

 

Direction, la Côte

Voyage à deux, de Stanley Donen (1967)

Édité par Wild Side

On sait gré à Wild Side de ne pas avoir lésiné pour éditer Voyage à deux, ce merveilleux chef-d’œuvre signé Stanley Donen : un vrai coffret qui contient outre le film en DVD et en Blue Ray aux très riches bonus, des cartes postales créées pour l’occasion et surtout un fabuleux album sur la genèse du film. Il faut bien tout cela pour rendre compte du charme incroyable de cette comédie où brillent Audrey Hepburn et Albert Finney.

"Voyage à deux", Stanley Donen (1967) © D.R.
« Voyage à deux », Stanley Donen (1967)
© D.R.

Donen dresse le constat d’échec du couple avec délicatesse, élégance et humour. Sans avoir l’air d’y toucher, il fait l’inventaire d’un amour qui se délite au fur et à mesure de la réussite sociale, comme en témoigne le malicieux inventaire des voitures successives du couple, depuis la vieille MG jusqu’à l’arrogante et opulente Mercedes. La photo très travaillée de Christopher Challis autant que la musique du génial Henry Mancini contribuent largement à faire de ce long-métrage bien autre chose qu’un simple film sur le désenchantement. Le brio de Donen éclate à chaque plan comme autant de bulles d’un champagne millésimé, brut et vineux à la fois.

 

Revoir Paris

Son dernier rôle, de Jean Gourguet (1946)

Édité par Doriane Films

Un film inconnu d’un réalisateur méconnu : l’ignorance est d’autant plus avouable qu’elle s’accompagne d’une bonne surprise. L’éditeur de DVD Doriane Films, habitué des pas de côté, a donc déniché Son dernier rôle, un film réalisé en 1946 par Jean Gourguet, auteur d’une vingtaine de longs-métrages, avec en tête de distribution Dalio, Gaby Morlay, Jean Tissier et Jean Debucourt, excusez du peu !

"Son dernier rôle", de Jean Gourguet (1946) Édité par Doriane Films © D.R.
« Son dernier rôle », de Jean Gourguet (1946)
Édité par Doriane Films
© D.R.

Mélo et mélancolie sont au programme d’un film qui sait pourtant s’évader des codes du genre, grâce à une réalisation toute en subtilités ainsi qu’au climat presque fantastique qui émerge de temps à autre. Morlay y incarne à la perfection une grande vedette qui décide de quitter la vie parisienne… On appréciera en outre les trois courts métrages qui accompagnent le DVD comme autant de témoignages de l’éclectisme de Gourguet dont on se demande en les découvrant pourquoi et comment il est tombé dans un tel anonymat.

Un revenant

Price: ---

0 used & new available from

Voyage à deux

Price: ---

0 used & new available from

Son dernier rôle

Price: ---

0 used & new available from

Le confinement, accélérateur de l’autoritarisme municipal?

0

Alors que notre État centralisé peine à faire respecter des règles censées être les mêmes partout sur le territoire national, certains maires en profitent pour renforcer leur autorité. Au risque, parfois, d’être plus royaliste que le roi…


Certes, les situations sociales, sanitaires et sécuritaires sont loin d’être harmonieuses dans notre pays. Dès le début du confinement il y a maintenant plus de trois semaines, on a pu constater que celui-ci ne se vivait pas de la même manière selon que l’on réside dans le centre de Paris, dans les quartiers Nord de Marseille, dans un bourg de Lozère ou une petite ville de la côte Atlantique. 

Très vite, les « particularismes » locaux ont montré des résistances, pas toujours réprimées de manière équitable selon les sociologies des territoires et les difficultés sécuritaires qui pré-existaient. 

Les villes aisées dégainent en premier

Pour y remédier, certaines communes ont décidé de sévir et d’aller plus loin que le gouvernement, en prenant des mesures permises par les pouvoirs de police dont jouissent les maires sur leurs territoires. Aussi, dès le 20 mars, le maire de Nice Christian Estrosi, tout juste remis du Covid-19, a ouvert la voie en annonçant un couvre-feu de 23h à 5h du matin (dans sa première version, il souhaitait même le faire démarrer à 20h) et a fait usage d’un drone, avec l’autorisation de la préfecture, afin de rappeler les consignes de confinement aux habitants. 

A lire aussi: Confiné confiant

Le lendemain, la Ville de Colombes dans les Hauts-de-Seine instaurait un couvre-feu, aussitôt suivie par les communes de Courbevoie, Asnières-sur-Seine, Puteaux et Suresnes. Des arrêtés qui auraient pu se multiplier dans le département, avant que la proclamation de l’état d’urgence sanitaire ne freine ces velléités et que l’exécutif ne reprenne la main sur les mesures restreignant la liberté d’aller et venir. Mais déjà, durant les quelques jours qui ont précédé ce changement, plusieurs communes, parmi lesquelles Montpellier, Perpignan, Mulhouse ou Béziers avaient pris ce type de mesures, sur le fondement de la lutte contre des regroupements nocturnes trop fréquents. 

Le délire du maire de Sanary-sur-Mer

Néanmoins, et malgré cette restriction de leurs capacités d’action en matière de couvre-feu, d’autres communes — pourtant moins exposées aux difficultés sanitaires et sécuritaires — ont fait des choix pour le moins surprenants. Le cas le plus édifiant est sans doute celui de Sanary-sur-Mer, dans le Var. Fin mars, le maire de cette commune avait pris plusieurs arrêtés controversés, pour interdire notamment l’achat d’une baguette de pain ou d’un journal à l’unité, allant même jusqu’à vouloir limiter les sorties des administrés à un rayon de dix mètres autour du domicile ! Mais face à cette décision ubuesque, la préfecture du Var avait introduit un référé-liberté devant le tribunal administratif de Toulon qui a poussé le maire, Ferdinand Bernhard, à faire marche arrière et à annuler ses arrêtés, à la veille de l’audition. 

Dans un autre registre, Bernard Gérard, le maire de Marcq-en-Baroeul, dans le Nord, a pris le 2 avril un arrêté interdisant aux habitants de « cracher sur la voie publique, y abandonner des masques ou des gants, ou d’éternuer sans se couvrir le visage », sous peine d’une amende de 68 euros. Une décision qui peut paraître assez surprenante, dans la mesure où la volonté de faire respecter un impératif de santé publique semble surtout sanctionner l’absence de bon sens et de civisme…

« Bases juridiques incertaines »

Lundi 6 avril, Philippe Laurent, le Maire de Sceaux dans les Hauts-de-Seine, a fait grand bruit en obligeant les habitants de plus de 10 ans à sortir le visage couvert, sous peine d’une amende de 38 euros. À Nice, Christian Estrosi prendra un arrêté similaire une fois que ses administrés auront reçu des masques réutilisables fournis par la Ville. Des mesures à portée prophylactique, qui semblent cette fois aller dans le sens d’une protection accrue des populations lors de leurs sorties, mais qui ne plaisent pas au gouvernement. Ce jeudi 9 avril, lors d’une audition par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur l’épidémie de coronavirus, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a indiqué que les préfets devaient demander aux maires de retirer ces arrêtés, évoquant des textes aux « bases juridiques incertaines ». Plus inquiétant, il soutient que l’efficacité du port du masque face à l’épidémie n’est pas « médicalement démontré », insistant sur un point qui est pourtant particulièrement reproché à l’exécutif depuis le début de la crise…

A lire aussi: Et mes libertés c’est du poulet?

Par contraste, d’autres décisions visent à restreindre les déplacements extérieurs. À Biarritz, le maire Michel Veunac avait décidé le 30 mars d’interdire de s’asseoir plus de deux minutes sur un banc public, avant de revenir sur ce choix le 6 avril, face à la menace que l’arrêté soit attaqué en justice. Pour éviter une telle situation, Robert Ménard s’est montré bien plus radical à Béziers, en décidant d’enlever purement et simplement les bancs publics de sa commune, interdisant ainsi le moindre instant de repos aux personnes âgées qui profiteraient d’un moment de sortie pourtant autorisé. 

Enfin, la maire de Morlaix, dans le Finistère, a pour sa part pris le mardi 7 avril un arrêté interdisant le bricolage entre 9h et 15h. Agnès Le Brun, par ailleurs vice-présidente de l’Association des Maires de France (AMF) justifie cette décision par la volonté de laisser le personnel soignant se reposer, l’hôpital étant le premier employeur de la ville. Même si la volonté de préserver le repos des personnels soignants, extrêmement sollicités en cette période, est louable, il n’est pas certain que les administrés apprécient cette restriction supplémentaire à leur liberté, qui les atteint, cette fois, jusqu’à leur propre domicile….

Depuis le début, on voit que la gestion de la crise par l’État pose de nombreuses questions auxquelles les maires, en première ligne, tentent de répondre. S’ils sont, le plus souvent, de bonne foi, il convient néanmoins d’être attentif à ce que certaines décisions restent dans le domaine de l’acceptable. Il faudra aussi s’interroger sur le principe  d’impératif sanitaire, et veiller à ce qu’il n’entraîne pas d’inégalités territoriales restreignant les libertés de certains administrés dans des proportions trop inquiétantes…

Premier Décembre

Price: ---

0 used & new available from

Cyril Bennasar n’y entend pas grand chose au foot!

Cher Cyril Bennasar, alors que nous arrivons au bout de notre premier mois de confinement, je tombais ce matin un peu par hasard sur votre chronique publiée sur Causeur.fr où vous exprimiez, d’humeur quelque peu provocatrice, votre satisfaction quant à la disparition temporaire des matchs de football.

Je dois dire que je suis tout de même ravi, pour ne pas dire admiratif, de vous voir trouver un brin de bonheur dans un contexte qui ne laisse que très peu de place à l’enthousiasme. Je loue votre optimiste, mais je vous propose de revenir sur le contenu du papier face auquel l’historien et amoureux de football que je suis (belle antinomie n’est-ce pas?) ne pouvait rester silencieux tant par l’absurdité du propos que par un tel déferlement de lieux communs.

Les préjugés ont la vie dure…

La forme de la chronique est saisissante. Elle laisse présager au lecteur un savoureux moment dès son entame. En effet, le football y est d’emblée assimilé à « un truc pour les blaireaux » dont les acteurs, composés de racailles écervelées sautillants à la vue d’une baballe, nécessairement les derniers de la classe, vous auraient volé la vedette, à vous l’intello, suite à la « tiers-mondialisation du pays »…

A lire aussi: « The English Game »: football et lutte des classes

Ce type de préjugé entend enfermer les gens dans des cases comme s’il leur était impossible d’aimer à la fois leur club local et l’œuvre de Spinoza. Michéa avait qualifié ce mépris pour le football le signe d’une véritable « infirmité intellectuelle ».

Vous poursuivez ensuite cette profonde analyse en vous attaquant au « chiqué des fiottes venues défendre des monarchies pétrolières », me faisant regretter au passage ces longues et belles soirées au bistrot qui animaient, jadis, mes jeudis soirs. Pourtant, cette phrase est symptomatique. Selon vous, le football et le sport dans son ensemble ne seraient que vecteurs d’immoralité où s’entremêleraient l’argent, la vulgarité, la tricherie et la prostitution comme si la passion, le partage, l’exaltation du sentiment d’appartenance et de son identité (voir les travaux d’Eric Hobsbawm), n’en étaient pas également les importantes composantes ! Alors que vous chérissez le confinement, je préfère me remémorer les accolades fraternelles de ce lointain été 2018 où nous célébrions, dans l’union sacrée et en vertu de toutes nos origines sociales, la victoire de notre pays à la Coupe du monde.

Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001
Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001

Camus n’a-t-il pas dit que tout ce qu’il savait à propos de la moralité et de l’obligation des hommes, c’est au football qu’il le devait ?

Bien entendu, libre à vous de ne pas vouer d’affection envers ce sport et de nous faire valoir votre soulagement quant à la mise sous silence de ce « vacarme de supporters », mais libre à vous également de nous dispenser de votre mépris, surtout envers un monde que, manifestement, vous ne connaissez pas.

Les plans de la société « postmortelle » retardés


La société « postmortelle » dans laquelle nous étions entrés est au moins aussi dérangeante que le décompte quotidien de Jérôme Salomon! Au temps du coronavirus, la mort ne recule plus. Nous l’avions reléguée dans un coin et reportée pour toujours plus tard. Elle fait son grand retour. Nous ne l’appréhendions plus, et cela explique pour partie notre impréparation face à l’épidémie.


Les décès causés par la pandémie actuelle se comptent par milliers. Chaque perte endeuille douloureusement une famille, une profession. La tragédie se répète chaque soir sur les coups de 19 heures lorsque les autorités présentent le bilan macabre des dernières vingt-quatre heures. Un peu comme l’horloge vient frapper tous les soirs, à la même heure, les douze coups de minuit, avec le même tintement sourd et angoissant.

La retour de la mort

Depuis un mois, un face-à-face s’est progressivement installé entre nous et la mort. Réduits à l’impuissance, nous ne pouvons que contempler à distance cette nouvelle société du spectacle, sauf que le spectacle s’est transformé en celui de la mort. Apparition fracassante que celle de la mort dans notre vie quotidienne ces derniers temps. Ce qu’il y a de stupéfiant avec cette crise sanitaire, c’est précisément le surgissement de la mort comme donnée possible, soudainement envisageable, en cas de contagion, puisqu’on ne sait précisément pas comment guérir ni prévenir le virus. Ainsi notre environnement est devenu hostile.

Ce phénomène que nous vivons, et donc expérimentons pour la première fois, interroge directement notre appréhension de la mort. Pour être exact, il faudrait préciser que notre société a plutôt tendance à gommer la mort de notre environnement naturel et social, au point même d’en faire un tabou, presqu’une anormalité. D’où la question formulée ici : est-ce que l’homme a plus peur de la mort aujourd’hui qu’hier car il la sent moins présente qu’auparavant ? Nous évoquerons seulement ici la représentation européenne, ou occidentale, de la mort, et donc celle française.

A lire aussi: Devenir centenaire n’est pas un droit de l’homme

En effet, la survenance de la mort, et donc sa connaissance, a massivement décliné dans nos sociétés modernes du fait de la fin des conflits armés dévastateurs, régionaux ou mondiaux, des progrès de la médecine, de la fin des disettes, de la disparition des terribles épidémies telles que la peste noire ou la grippe espagnole, et enfin de l’abolition de la peine de mort, il y a quarante années de cela. Nous sommes réduits à compter le nombre de décès sur les routes, pour cause de cancer, lors des traversées mortelles de la Méditerranée par la foule des réfugiés et clandestins qui ont sombré aux portes de notre continent.

Notre époque connaît de fait un vieillissement de la population ayant pour corolaire le recul de la mortalité, ce que la sociologue Céline Lafontaine a baptisé « la société postmortelle ». De ce point de vue, on pourrait nommer notre ère « la société post-peine de mort » tant celle-ci a sensiblement disparu de notre paysage politique et culturel, exceptés bien sûr les pics de décès exceptionnels (pensons à la canicule de 2003) ou encore les images de meurtres de masse ou d’attentats causés par le terrorisme islamiste.

Par conséquent nous ne sommes plus confrontés à l’omniprésence de la mort. Ceci est une donnée récente de notre histoire.

Notre rapport à la mort était presque devenu inexistant

Le grand historien américain Paul Murray Kendall introduisait déjà sa monumentale biographie consacrée à Louis XI (parue en France en 1974) en avertissant que nous n’avons plus le même rapport à la mort que celui qu’entretenaient les générations ayant connu les guerres de religions, ou encore les révolutions sanglantes, dont la nôtre. L’échafaud n’est plus dressé sur la place publique, le sang de nos braves guerriers n’abreuve plus les champs de bataille comme avant, et le discours religieux ne nous met plus, comme autrefois, en perpétuelle confrontation avec la mort, décernant les brevets pour le paradis ou l’enfer, répandant dans le quotidien de la vie, l’image du Jugement dernier. Il est heureusement aboli le temps où, comme l’écrit Kendall « lorsque la hache était tombée, l’exécuteur des hautes œuvres saisissait par les cheveux la tête sanglante de la victime et la plongeait dans un seau d’eau avant de la présenter aux regards de la foule. »

Loin de cacher la mort, celle-ci se montrait ostensiblement, nous était familière. Il suffit de penser aux sacrifices d’animaux qui ont presque disparus aujourd’hui.

Dans la même veine, pas plus tard qu’au XVIIIe siècle, chaque famille était nécessairement frappée par la perte d’un, et souvent de plusieurs enfants, tant la mortalité infantile était importante. La moitié des enfants mouraient avant l’âge de 10 ans, essentiellement à cause de la variole.

A lire aussi: Nous nous étions couchés démiurges…

La réalité est que les boucheries à la Waterloo ont disparu, quand bien même on peut déplorer, chaque année, la perte de soldats tombés au front. Le théâtre de la guerre s’est déplacé à l’étranger d’où l’on ramène en grande pompe nos héros auxquels on rend hommage dans la cour des Invalides. Les pertes militaires françaises en opérations extérieures depuis 1963 sont estimées, à la mi-mars 2020 aux alentours de 800, même si ce chiffre est toujours trop important.

Sans nier la réalité de ces disparitions, autres que naturelles, nous pouvons avancer l’idée que notre rapport à la mort a changé de nature.

La crise sanitaire actuelle nous rappelle cruellement que nous autres, humains, nous savons maintenant que nous sommes mortels. Et aussi combien nous sommes impréparés, psychologiquement et philosophiquement, à une vague de décès, qui peut, rappelons-le, frapper n’importe qui aujourd’hui. Nous sommes, en tant que nation, consternés par le comptage des disparitions, parce que nous avions oublié que l’histoire s’écrit souvent en lettres de sang. Il est donc temps qu’à notre effarement succède une prise de conscience de l’irrémédiable afin que, désormais, nous soyons davantage pénétrés de l’idée du caractère éphémère de l’existence humaine pour mieux en organiser le cours.

Être préparé aux cataclysmes

Dans son oraison Sur la brièveté de la vie, Bossuet se plaisait à rappeler aux souverains, qui comptaient parmi ses fidèles, que la mort frappe chacun comme une douloureuse évidence. À la même époque, le pinceau du peintre Poussin produisait la même réflexion dans son tableau Les bergers d’Arcadie où l’on peut voir deux hommes stupéfaits à la découverte d’un tombeau dans leur campagne leur signifiant l’existence de la mort. La tombe portait l’inscription Et in arcadio ego, voulant dire que, même en Arcadie, la mort existe, règne.

L’épidémie de coronavirus, avec son cortège de tombereaux et de peurs, n’est-elle pas dés-lors une apparition soudaine, exceptionnelle de la mort, révélant en fait la normalité de cette dernière ? Cette situation expliquerait notre admiration actuelle pour les soignants non seulement parce qu’ils subissent de plein fouet la crise sanitaire, mais aussi parce que nous prenons conscience que la mort appartient à leur quotidien normal, coronavirus ou pas, ce qui les rend d’autant plus héroïques.

Nos démocraties pacifiques qui se font gloire d’évincer la mort de la société des hommes n’ont pas seulement vocation à endiguer la vague de morts qui surviennent, mais surtout, et avant tout, à nous protéger, le moment venu, contre les crises (quelles que soient leur nature) afin d’en limiter la portée, la durée et l’ampleur.

A lire ensuite: Alain Finkielkraut: « Jamais tant de féroces inepties n’ont été proférées sous le drapeau de la liberté d’expression »

L’histoire est cruelle avec ceux qui n’ont pas envisagé le pire, car à s’aveugler perpétuellement sur les turpitudes de l’histoire, marcher avec des œillères, au nom de la croyance dans le progrès permanent des sociétés, nous prenons le risque non seulement de commettre l’erreur d’une mauvaise gestion de crise, mais, ce qui est pire, de commettre la faute de ne pas prévoir les cataclysmes, lesquels ne sauraient être évités parce qu’on ne les a pas voulus.

Cela se nomme le devoir de tirer les leçons de l’histoire. Et la France, une fois de plus, par angélisme, par impréparation, s’est crue, de bonne foi, préparée à la « guerre », alors que tout démontre le contraire. Habile à sermonner ses voisins dont elle sollicite aujourd’hui l’aide, en plaidant la solidarité entre les peuples, elle a oublié, une fois n’est pas coutume, que la seule manière de faire face à une crise c’est d’en prévoir l’arrivée, technologiquement, financièrement, socialement, et que pour cela il est préférable d’agir en pays laborieux et industrieux, se préparant pour passer l’hiver, plutôt que de chanter la joie de vivre, le bonheur des jours fériés, la hausse du pouvoir d’achat et l’harmonie universelle. Car, tôt ou tard, la bise viendra, et rien ne nous garantit que l’autre ne nous fasse pas la réponse de la fourmi à la cigale venue lui demander un prêt : « Que faisiez-vous au temps chaud ? »

La vérité de la fable est qu’à l’issue de celle-ci, la cigale est morte de faim.

Sur la brièveté de la vie et autres sermons

Price: ---

0 used & new available from

Eugénie Bastié: “Entre l’orgie et la pénitence, je ne sais pas ce qui triomphera après l’épidémie”

0

Pour les journalistes Eugénie Bastié du Figaro et Elisabeth Lévy de Causeur, l’histoire éclaire déjà notre destin post-épidémique.


De confinée à confinée, Elisabeth Lévy et Eugénie Bastié échangent pendant 45 minutes sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Causeur vous propose de lire un extrait de leur échange, à retrouver en intégralité ici.

Verbatim

Eugénie Bastié. Je suis frappée par une chose, c’est la lecture idéologique des événements. Et cette capacité à accepter le fatum [qui fait défaut NDLR]. Il y a toujours eu des épidémies et des virus. Et il y a là quelque chose qui relève de la nature et non pas de la dérive de l’Homme. Or, chacun voit alors midi à sa porte : les écologistes-effondristes voient l’occasion du grand effondrement, les souverainistes voient l’échec de l’Union Européenne, les européistes voient une bonne occasion de « relancer » cette même union, les capitalistes disent que seuls la technologie et le capitalisme nous sauveront, les technophobes disent que la Start-up nation ne peut rien faire pour nous aider… Chacun y va de sa grille de lecture idéologique ! 

Elisabeth Lévy. Cela dit, cette épidémie nous impose bien de revoir un certain nombre de choses. Même notre cher Alain Finkielkraut va devoir reconnaitre qu’il est un peu aidé dans son confinement par toutes sortes de technologies ! Ce qui me fait peur en revanche, c’est que les gens se sentent mieux à distance, se sentent finalement mieux chez eux qu’au bureau par exemple. Qu’ils se disent que cela correspond peut-être à l’évolution des sociétés. J’ai peur qu’on ne revienne jamais à la poignée de main, au contact, après la crise sanitaire… 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Garde ta main, je reprends la mienne!

Eugénie Bastié. C’est intéressant de se pencher sur la sortie de crise. À la sortie de la peste noire de 1348, il y a eu une double sortie de crise, d’un côté une explosion des ordres monastiques et des vocations pour faire pénitence et de l’autre, des orgies fantastiques, un laisser-aller complètement fou. Aujourd’hui, entre l’orgie et la pénitence, je ne sais pas ce qui triomphera après l’épidémie…

Elisabeth Lévy. Aujourd’hui, on nous dit qu’il y aura à la fois des enfants… et des divorces ! 

Eugénie Bastié : Soit il y aura une remise en question généralisée de nos modes de vie avec davantage de localisme, davantage de sobriété, soit il y aura un déchaînement consumériste à la sortie de crise.

Elisabeth Lévy (amusée). Moi qui meurs déjà d’envie de m’acheter des chaussures et de retourner chez le coiffeur… Je pense que très vite on va essayer d’oublier ce qui s’est passé, oublier les “rien ne sera plus comme avant” qu’on nous a lancés lors de la crise des gilets jaunes mais également pour Charlie ou encore pour la réforme des retraites. On nous dit ça tout le temps. Je pense que notre tendance naturelle sera de chercher à revenir à la normale.

>>> Retrouvez 45 minutes de causerie entre les deux journalistes sur RNR.TV maintenant <<<

Le porc émissaire

Price: ---

0 used & new available from

Crise sanitaire: Christophe Lannelongue, le fusible de Nancy a sauté


Le désormais ex-directeur de l’Agence régionale de Santé (ARS) du Grand Est Christophe Lannelongue n’a pas eu le droit au même traitement de faveur que le préfet de police de Paris Didier Lallement. Au cœur du problème, la logique comptable fort malvenue en pleine crise sanitaire.


Il ne manquerait plus qu’une mutinerie sur le front sanitaire ! Cette phrase a sûrement traversé les esprits inquiets de l’état major macroniste après les propos tenus par Christophe Lannelongue, le désormais ex-directeur de l’Agence régionale de Santé (ARS) du Grand Est.

Vendredi dernier, ce haut fonctionnaire a déclaré qu’« il n’y [avait] pas de raison de remettre en cause » le plan prévu par le comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers (Copermo) qui prévoyait la suppression de 598 postes d’ici cinq ans et la fermeture de 174 lits au CHRU de Nancy.

Deux poids, deux démesures

Aussitôt prononcée, sa déclaration a suscité un tollé. Dans une lettre adressée au Premier ministre et au ministre de la santé Olivier Véran, le maire de Nancy Laurent Hénart, dénonce les propos « complètement décalés » de Lannelongue et déconnectés de la réalité du terrain où « les équipes vont au bout du bout de leur investissement personnel » et « font honneur au service public de la santé ». La polémique bat son plein jusqu’au mercredi 8 avril où le limogeage de Christophe Lannelongue est entériné à l’issue du Conseil des ministres.

A lire aussi: Covid-19: les pesanteurs administratives sont immunisées

Pour calmer les esprits, faisons sauter le fusible. Vieille technique politicienne, mais pas si courante en macronie. Christophe Lannelongue n’a pas eu le droit au même traitement de faveur que le préfet de police de Paris Didier Lallement. Les deux hauts fonctionnaires ont pourtant dérapé le même jour. L’un faisant preuve d’un zèle budgétaire mal placé, l’autre témoignant d’un amalgame qu’on ne saurait accepter. Au cœur du problème, la logique comptable. L’un s’obstine à maintenir les directives d’assainissement des dépenses publiques de Bercy au plus fort de la crise sanitaire. Tandis que l’autre établit un lien de cause à effet entre le nombre croissant d’hospitalisations dans la capitale et le non-respect du confinement, occultant allégrement les soignants et tous les autres métiers qui continuent de travailler malgré le risque d’être contaminé. Bilan : le premier est limogé et ne regrette absolument pas ses propos alors que le second reste en place et s’excuse du bout des lèvres. Allez comprendre…

Le télégraphiste de Bercy

Mais revenons à l’affaire Lannelongue. La décision de maintenir ce plan est bien entendu indécente, révoltante mais surtout complètement aberrante au regard de l’urgence sanitaire qui dévoile l’asphyxie de notre système de soins.

Rappelons que faute de lits et de respirateurs artificiels à l’hôpital de Nancy, il a fallu organiser le transfert des patients lorrains vers des hôpitaux allemands et suisses, puis l’opération d’évacuation des malades du Grand Est à bord de TGV médicalisés vers les centres hospitaliers de Nouvelle-Aquitaine, moins touchée par la pandémie.

A lire aussi, Gil Mihaely: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

Une question se pose : comment Lannelongue a t-il pu vouloir maintenir un plan qui supprime ce qu’on n’a pas ? L’anémie du système hospitalier du Grand Est, symbole du déclin de notre système de santé national, n’a donc pas convaincu Christophe Lannelongue de suspendre le plan ministériel de  restructuration. Il a appliqué mécaniquement les instructions de Bercy en faisant comme si la situation n’avait pas changé.

Son suivisme bien discipliné révèle le dogmatisme de la technocratie médicale qui ronge notre système de santé.

D’un techno l’autre

Aveuglé par l’orthodoxie budgétaire, Christophe Lannelongue en a oublié la mission fondamentale de la médecine : sauver des vies humaines… on ajouterait bien  « quoi qu’il en coûte » pour reprendre l’anaphore qui a ponctuée le dernier discours télévisé d’Emmanuel Macron. Pour Lannelongue, ses propos lui ont coûté son poste. Mais il sert de victime expiatoire, sacrifié sur l’autel élyséen pour mieux se faire pardonner les choix politiques désastreux qui ont porté atteinte à notre souveraineté médicale.

« C’est dans le vide de la pensée, que s’inscrit le mal » écrivait Hannah Arendt. Oublier cette capacité de penser, de juger, de mettre à distance les choses, c’est faire l’impasse sur notre humanité… Au lieu de parachuter à la tête de notre système hospitalier des technocrates qui ont perdu le sens du bien commun, il faudrait peut-être privilégier philosophes et médecins, deux métiers qui guérissent le corps et l’esprit.

A lire aussi: Les plans de la société « postmortelle » retardés

Sibeth Ndiaye a annoncé que Christophe Lannelongue serait remplacé par un médecin issu de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), corps administratif au sein duquel retourne d’ailleurs le haut fonctionnaire limogé… Bref, on nomme un médecin venant de l’administration étatique. Encore une entourloupe du « en même temps » macronien. Rappelons qu’Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé, était aussi médecin, et ce n’est pas pour autant que la crise sanitaire a été anticipée.

Pour un grand ministère régalien

Dans son essai Nous nous sommes tant trompés, paru en novembre dernier, le député LR de la Sarthe Jean-Carles Grelier sonnait déjà le tocsin. Le parlementaire appelait le gouvernement à sortir la santé de la sphère technique pour créer un grand ministère régalien capable de lutter contre l’allégeance aux lois du marché. Cette crise sanitaire nous incite fortement à le faire. Encore faut-il avoir le courage de redonner à notre pays les moyens de sa souveraineté nationale.

Nous nous sommes tant trompés

Price: ---

0 used & new available from

Le tracking: protégés de tout, libres de rien

0
Application de tracking israelienne © DAINA LE LARDIC/ISOPIX/SIPA Numéro de reportage: 00954822_000058

La tentation de l’espionnite vous inquiète-t-elle?


Tracking. C’est un curieux mot. Bien sûr, c’est au départ du français : traquer appartient au vocabulaire de la chasse (probablement emprunté à trac, la piste, la trace, en moyen français), et l’on sait que les aristocrates anglais ont transposé sans trop se soucier d’orthographe tout ce qui, dans le domaine de la vénerie ou de la table, venait de France.
Voici que le mot nous revient, pour désigner la traque informatique, qui permet de suivre à la trace chaque citoyen français, sous prétexte qu’il pourrait héberger le coronavirus, ou avoir croisé quelqu’un qui l’héberge.

A lire aussi, David Desgouilles: Échange « géo-tracking » contre autorisation de sortie

Le coronavirus ou autre chose. Une fois que la boîte de Pandore est ouverte, qui peut savoir où s’arrêtera la tentation de l’espionnite… Vous saurez ainsi si la personne que vous croisez a un casier judiciaire, paie régulièrement ses impôts, a dans sa parentèle des gens qui hébergent telle ou telle maladie génétique, ou a fait ses études à Notre-Dame-Des-Fleurs-Perpétuelles, et non dans un collège de banlieue tout pourri…

Les imbéciles (et leur nom est légion, comme disait l’Évangile de Marc, en cette semaine pascale, c’est une référence qui en vaut bien une autre) s’exclament déjà : « Qu’est-ce que cela peut vous faire ! Ça ne gêne que ceux qui n’ont pas les braies nettes… » On a déjà entendu ça il y a quelques années, quand un système équivalent suivait les terroristes. Désormais, tout citoyen est soupçonné d’en être un.

La prophylaxie est un merveilleux prétexte. Donnez à un ministre de l’Intérieur les moyens de pénétrer chacun de vos instants, et vous verrez ce qu’il en fait.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Conte de Pâques

Prenez Fabien G***. Il dirige, dans le midi de la France, un magasin de grande distribution alimentaire. Il a 41 ans, il est marié, il a 2,1 enfants, il est ordinaire à tous niveaux. Il a, comme tout le monde, une maîtresse — la Directrice des Ressources Humaines de son groupe —, il est raisonnablement trompé par sa femme (qui reste au foyer pour s’occuper des enfants, encore jeunes, et couche de temps en temps avec le voisin, un informaticien abonné au télé-travail bien avant le confinement, et dont l’épouse, institutrice, avait jusqu’à la mi-mars des horaires rigoureux qui permettaient des ébats de qualité). Il gère bien ses affaires, il aime prendre un pot, en happy hour, avec quelques amis sur le Quai de Rive-Neuve, à Marseille, avant de rentrer chez lui, et il paie ses impôts dans les temps. Le dimanche, il allait jouer au foot avec des copains. Parfois, sous prétexte d’aller passer la nuit au Frioul pour y taquiner la dorade, il découchait chez sa maîtresse, et achetait de jolis poissons issus des pêcheries locales, avant de rentrer chez lui, au petit matin. Rien de bien méchant, les vies droites sont faites de minuscules écarts.

Et il avait pris l’habitude de…

 >>> Lire la fin sur Bonnet d’âne, le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Gary, écrivain masqué

0
Aux studios de Boulogne-Billancourt, le romancier et metteur en scene Romain Gary donne des indications a son epouse, l'actrice americaine Jean Seberg, sur le tournage d'un film. Boulogne-Billancourt, FRANCE - 1960 © Sipa 00543081_000001

Une biographie de l’écrivain qui n’a jamais échappé à son enfance


Très jeune un titre de Romain Gary m’intrigue : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Le personnage principal, Jacques Rainier, proche de la soixantaine, tombe amoureux d’une jeune Brésilienne, Laura. Mais si le désir est là, le corps « automnal » s’engourdit. Avec un certain humour, Gary raconte ce que tous les hommes redoutent : l’impuissance. Le romancier diplomate a le même âge que Rainier. L’écrivain couvert de femmes est sans tabou. Son héros se trouve à Venise qui s’enfonce elle aussi vers un déclin annoncé. Sa virilité fléchit tandis que l’Occident entre en agonie. 

Plus tard, je découvre que Gary a épousé une blonde incendiaire, belle comme la promesse de l’aube, avec sa coupe à la garçonne, Jean Seberg. Jean-Luc Godard lui a offert le plus éclatant rôle de sa carrière de comédienne, avec pour partenaire le vibrillonnant Jean-Paul Belmondo, grâce au film À bout de souffle. C’était le début des années 60, un vent de liberté soufflait sur la France en uniforme. 

Jean Seberg, mère de leur fils Diego. Jean Seberg, plus qu’une actrice, une militante très active qui apporte son soutien au Black Panthers. Le FBI ne la lâche pas. Fragile psychologiquement, elle se sent persécutée. Gary la sauve plusieurs fois du suicide. Le couple se sépare en 1970. Jean accouche d’une petite Nina qui meurt deux jours plus tard. Elle devient alcoolique et accro aux médocs. L’écrivain veille toujours sur elle, de loin. Le 12 novembre 1970, Gary est à Colombey-les-deux-Églises pour les funérailles du général de Gaulle. Le résistant est dévasté. Il porte son blouson d’aviateur avec ses médailles. C’est un père qu’il enterre, celui qu’il aurait tant voulu avoir. En septembre 1979, Jean Seberg est retrouvée morte dans le coffre de sa Renault 5 blanche. Gary accuse le FBI d’avoir détruit le soleil de sa vie. L’écrivain désormais n’écrit plus rien. Il est sec. Dans son superbe roman, Clair de Femme, il écrit : « Est-ce que je suis envahissante ? – Terriblement, lorsque tu n’es pas là. » Le 2 décembre 1980, Gary déjeune en compagnie de son éditeur, Claude Gallimard. Puis il rentre chez lui, dans son vaste appartement de la rue du Bac. Avant, il a pris le temps d’acheter une robe de chambre rouge. Il s’allonge sur son lit, sort un révolver et se tire une balle dans le crâne. Mort dans l’après-midi, comme Hemingway. Il porte la robe de chambre rouge, destinée à masquer le sang qui l’éclabousserait. Une vie puissamment romanesque.

Valérie Mirarchi, auteure d’un essai remarqué sur Françoise Sagan, publie une biographie de Romain Gary, en revisitant son œuvre immense. Elle n’hésite pas à le qualifier de « génie à double face ». La tâche n’était pas facile, car Gary a toujours brouillé les pistes, s’est caché derrière de nombreux pseudonymes. Il a obtenu deux fois le prix Goncourt. Une première fois en 1956 avec Les Racines du ciel ; une seconde fois avec La Vie devant soi, signé Emile Ajar, en 1975. C’est l’une des plus belles mystifications littéraires de tous les temps. Mirarchi nous raconte son existence de caméléon dans les moindres détails pour notre plus grand plaisir.

Gary avait une mère castratrice. Elle lui a dit un jour : « Tu seras un héros, mon fils. » Il le fut. Mais à quel prix ! À propos de La Promesse de l’aube, Mirarchi cite Gary : « Au départ, je ne voulais pas le publier. J’espérais que ce roman jouerait le rôle d’une psychanalyse qui me permettrait de rompre avec mon passé, et au fond avec ma mère. Je n’y suis pas du tout arrivé. »

Valérie Mirarchi précise également que l’Histoire a pu être un élément déterminant dans cette volonté de vouloir multiplier les masques et les fausses informations. « En 1919, note-t-elle, Vilnius (ou Wilno) est reprise aux Soviétiques : sa ville natale n’a cessé de changer de pays et c’est peut-être de ce déracinement que provient son goût pour le changement d’identité. »

On n’échappe pas à son enfance.

Valérie Mirarchi, Gary-Ajar, un génie à double face, Éditions Universitaires de Dijon.

Gary-Ajar: Un génie à double face

Price: ---

0 used & new available from

« Guy », une perle rare dans le cinéma français d’aujourd’hui

0
Alex Lutz, césar du meilleur acteur pour son film "Guy" le 22 février 2019 © Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22305712_000021

L’heure du ciné chez soi est arrivée. Autant bien s’organiser et voir en replay ce qu’on a raté. Sophie Bachat est tombée en pamoison devant le chanteur fictif Guy Jamet. Critique.


A Causeur, en cette fin du monde nous sommes encore plus nostalgiques que d’habitude.

Daoud Boughezala nous a gratifié d’une superbe chronique de Beau Père de Bertrand Blier, « un film comme on n’en fait plus », et Thomas Morales, fidèle à lui-même, se réjouit de la programmation télévisuelle qui, en ce temps de confinement, propose les comédies cultes du cinéma français. 

Ma quête quotidienne de films en replay m’a emmenée à revoir Guy d’Alex Lutz sorti en 2018. 

De la nostalgie

Dans cet OVNI du cinéma français récent, loin des leçons de morale devenues dorénavant l’une des principales marques de fabrique, Alex Lutz revisite la nostalgie. Mais une nostalgie heureuse et sans pathos. Il obtint pour ce film le César du meilleur acteur.

Un jeune documentariste découvre à la mort de sa mère qu’il est le fils d’une idole de la chanson : Guy Jamet, sorte de chaînon manquant entre Cloclo, Sardou et Dutronc. Il part donc à la recherche de ce père à travers un documentaire. Cette mise en abyme du faux documentaire, fait de fausses images d’archives et d’interviews du chanteur qui s’exprime entre autres sur sa carrière et notre époque, permet au spectateur d’être à la fois distancié et de se laisser petit à petit submerger par une émotion réelle. 

A lire aussi: Dites 33 ! (la playlist du confinement de Causeur)

Saluons le travail titanesque accompli par le réalisateur et acteur principal Alex Lutz, qui met son talent de tranformiste (on se souvient de Catherine et Liliane sur Canal +), et, grâce à des heures de maquillage, se met au service de cet homme de 74 ans toujours alerte et à l’affût, qui continue à faire des galas et à passer chez Drucker. 

Culture populaire

Rien n’est laissé au hasard, la BO du film composée pour l’occasion, faite de « vraies fausses » chansons 70’s me met les larmes aux yeux. Véritable ravissement, la rengaine « Didouda« , carte postale légère et un brin désenchantée, comme beaucoup de chansons de cette époque, fait bien le travail. Cela donne un film d’un genre inédit entre la comédie musicale, le biopic et la quête de la filiation. 

Dans une interview donnée au moment de la sortie du film, Lutz affirme avoir voulu « revisiter cinquante ans d’histoire française à travers la culture populaire« . Et il tape dans le mille. Car qu’est-ce que la culture populaire, si maltraitée en France terre de marxisme culturel, sinon la quintessence de l’âme d’un peuple ? 

Toute la mythologie du show-biz à l’ancienne est représentée:

– l’attachée de presse fidèle et efficace ;
– le manager qui répond au surnom de Grand Duc, qui fait évidemment penser au Colonel Parker, impresario d’Elvis, modèle s’il en est de tous les chanteurs populaires ;
– le couple mythique que Guy formait avec Anne-Marie (interprétée par Dani), entre Stone et Charden et Gainsbourg / Birkin ;
– l’importance de la coupe de cheveux qui change au gré des modes avec l’aide précieuse de la laque Elnett, toujours inégalée, qui nous vaudra cet saillie délicieuse de la part du chanteur : « Même Mick Jagger l’utilise, il casse plus les chambres d’hôtel Mick Jagger, il s’asperge d’Elnett ! »

La personnalité de Guy Jamet se dessine, cet homme nonchalant à la Dutronc, doucement cynique et franc du collier à la Sardou avec cette profondeur propre aux artisans de la chanson : « Je crois pas que tu deviens artiste, je crois que c’est un état d’âme, je ne sais pas si j’ai du talent mais je suis un artiste, j’en ai l’état d’âme » ou encore « J’ai vieilli mais je n’ai pas changé, on ne change pas, on se prend des à-coups ». La justesse de ces propos transperce le cœur. Notre époque est gentiment égratignée mais pas trop, Lutz n’est pas tombé dans ce piège trop facile, même si Guy est invité dans des émissions de radio où sévissent des chroniqueuses à la Charline (je ne sais pas orthographier son patronyme)… Quant à la boîte de nuit qu’il avait ouvert avec sa femme (Dani, si vous m’avez bien suivi) – gros clin d’œil car celle-ci était patronne de l’Aventure dans la vraie vie – est devenue une usine à muscles ! Coup de gueule du chanteur: « époque de merde où tout est interdit ». Mais il n’est pas non plus totalement vieux con, avec aussi des prises de positions favorables au mariage pour tous. 

A lire aussi: #BlackCésar: le cinéma français est-il vraiment raciste?

Tout est en nuances dans ce film où le rire côtoie sans arrêt les larmes, le temps qui passe n’est pas si grave car l’espérance est toujours violente. Délicatesse encore lorsque Guy s’aperçoit que Thibault, le documentariste, est son fils. Comme pour rattraper les années perdues il l’entraîne dans un galop à cheval. La force vitale est plus forte que la mort. 

Et le public ne se trompe jamais, une femme rencontrée dans la rue s’exclame au sujet de Guy : « Vous êtes un des derniers piliers, un de ces chanteurs qui faisaient tenir la France debout ». A l’heure où la France est à terre, il est salvateur de voir ou revoir Guy en replay sur Ciné+ Club. Vous en sortirez consolés. 

A revoir: Elisabeth Lévy ne maîtrise pas l’imitation de Michel Sardou

Confiné confiant

0
Le préfet de police Didier Lallement, 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Quand la société est menacée et que l’État prend des mesures d’urgence, l’immense majorité des Français comprend la nécessité de la chose, consent à des sacrifices, fait ce que dit le gouvernement et se soumet aux impératifs du bon sens et de la raison. Mais il y en a toujours à qui on ne la fait pas, qui veillent et qui ne l’entendent pas de cette oreille. 

« Qui a le droiiiiit? »

Immanquablement, des lanceurs d’alerte spécialisés dans la liberticidité s’évertuent à réveiller leurs concitoyens plutôt confiants pour les prévenir des vrais dangers qui les menacent, et qui ne sont pas ceux qu’ils croient. Quelle que soit la nature ou l’ampleur des risques qui pèsent sur la population, ils ne tremblent que pour les droits qu’on enfreint, les libertés qu’on réduit, les valeurs qu’on abîme. Quand la maison brûle, on les voit en travers du passage des pompiers qui courent pour sauver des gens et on les entend leur demander « Mais de quel droit ? »

Quand l’État trouve le courage de combattre le crime, ils viennent demander des comptes. Mais de quel droit l’état d’urgence se permet-il, avec nos compatriotes Daesh-friendly, des manières que jamais l’État de droit ordinaire n’aurait tolérées ? Mais de quel droit des policiers osent-ils lancer sur des bandes sauvages qui veulent leur faire la peau des projectiles qui pourraient faire des blessés ? Mais de quel droit pose-t-on des caméras, et de quel droit met-on au bloc pour quelques heures quelques Black blocs, et de quel droit arrête-t-on plus de jeunes noirs à Évry que de vieilles blanches à Neuilly ? 

Toujours quelque chose à dire

Souvent juristes ou journalistes, toujours casse bonbons, ils sont sur tous les fronts pour chercher des poux. Ils regardent les procédures, comptent les bavures, ils pinaillent, contestent et dénoncent ce que nous citoyens ordinaires ne remarquons pas : les atteintes à nos libertés. Enfin « nos », c’est vite dit. Qu’ils le veuillent ou non, mais on peut croire qu’ils s’en moquent, ces experts en droit de l’homme à désarmer l’État défendent surtout la liberté du djihadiste français de vivre en France, ou celle d’assassins psychopathes notoires d’aller et venir, ou encore celle des jeunes de brûler des voitures tous les ans à la sainte racaille, pas tellement la liberté de ma fille de prendre le RER la nuit en banlieue, ni par les temps qui courent, celle de ma mère de passer à travers les gouttelettes… 

A lire aussi, l’éditorial d’Elisabeth Lévy: Garde ta main, je reprends la mienne!

Aujourd’hui, même dans le difficile combat contre la pandémie, si l’action de l’État jette la moindre petite ombre sur le totem de la liberté de l’individu, ils n’ont aucun tabou et trouvent encore à redire. Ils nous préviennent que sous prétexte de nous maintenir en vie, nous sommes victimes d’abus de pouvoir, de violation de nos droits à submerger les hôpitaux, de privation illégale de nos libertés à répandre le virus. Le despote à venir n’est pas botté, il a des crocs aux pieds et une blouse blanche. Ils préviennent les Bisounours que nous sommes du risque totalitaire caché entre les lignes du décret d’état d’urgence sanitaire. Ils s’inquiètent que le confinement n’ait pas de date de fin, s’alarment sur les séquelles du traçage dans nos téléphones, s’insurgent contre le dictat des autorités médicales. À les entendre, pendant que nous autres, confinés et disciplinés, ne voyons que les morts à l’hôpital, c’est la liberté qu’on assassine. On aurait donné les pleins pouvoirs à Pétain en croyant les avoir donnés à Pasteur… 

Elisabeth Lévy et Edwy Plenel dans le même bateau ?

Je pense au médecin débordé qui entend Eric Naulleau dans la télé allumée d’un malade dont l’état s’aggrave et à qui on n’arrive pas à trouver une place en réanimation : « Ce confinement, on sait quand il a commencé et on ne sait pas quand il va finir, c’est embêtant. On a déjà vu des mesures provisoires qui duraient. Les régimes totalitaires ne s’installent pas autrement. »

Je pense au même qui soigne dans la hantise de voir venir le moment où il devra choisir qui sauver, et qui entend Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. L’intrusion de l’État dans l’intime ne peut être que provisoire et proportionnée. Où est le secret médical ? Sommes-nous prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? Et si pour rester en vie, on vous demandait de rester confiné dix ans, vous accepteriez ?» 

Mais qu’est-elle venue faire dans cette galère, notre chère Elisabeth, à ramer dans le même sens qu’Edwy Plenel ? Il y a sûrement des subtilités qui m’échappent mais je ne vois pas un gouvernement qui n’a même pas le courage de faire régner l’État, adopter des pratiques surveillantes, autoritaires, régulatrices, répressives. Et je le regrette. Pratiqué avec mesure et discernement, le confinement pourrait avoir des effets désirables. Pourquoi pas une journée sans Chinois, confinés dans leurs quartiers pour qu’on revoie Versailles ? Ou une semaine sans touristes, coincés à l’hôtel du lundi au samedi, pour qu’on retrouve Paris ? Ou un mois de confinement pour les ZAC, ZEP, ZUP de Seine-Saint-Denis, en été, pour ne pas se faire cambrioler ? On peut rêver… 

Relire la chronique d’hier: Du confinement pour qu’on nous foot la paix

Plutôt qu’un gouvernement avide de contrôle, plutôt qu’une dictature soft en marche, je vois un pouvoir qui brille par son impuissance, des dirigeants qui naviguent à vue, des portes-parole qui bredouillent, des préfets qui s’embrouillent, des maires qui se débrouillent. Je vois aussi pendant que des soignants sauvent des vies et parfois en meurent, des journalistes qui s’interrogent et des éditorialistes méfiants. J’ai choisi mon camp, celui des obéissants, des crédules, des confinés confiants. Je suivrai plutôt la parole des infirmières, les consignes des pouvoirs publics et l’avis des médecins à l’œuvre que les chroniques d’une dérive fascistoïde ou les envolées métapolitiques des intellectuels paranorwelliens.

Faites chauffer le lecteur DVD!

0
Louis Jouvet dans "Un Revenant" © Regina Productions / Collections R.C. et Raymond Boyer

« Le critique de cinéma, c’est l’inspecteur des travaux finis », disait François Truffaut. À l’heure où les salles de cinéma sont fermées, Jean Chauvet a trouvé quelques pépites en DVD à regarder chez soi.


 

Lyon, terminus

Un revenant, de Christian-Jaque (1946)

Édité par René Château

On se prend à rêver d’une édition en DVD digne de ce nom pour ce véritable diamant noir du cinéma français des années 1940 : Un revenant de Christian-Jaque mériterait amplement d’être rénové et enrichi de bonus à la hauteur de ses qualités scénaristiques et cinématographiques. Il faut pourtant se contenter d’une édition a minima chez un éditeur, René Château, dont le catalogue recèle des merveilles dans un état… déplorable.

L’argument en est simplissime : un certain Jean-Jacques Sauvage revient à Lyon vingt ans après avoir quitté la ville en catimini, et grièvement blessé par balle au cours d’un accident selon la version officielle. Il entend bien se venger de ceux qui sont la cause de son départ : les très bourgeoises familles Nisard et Gonin qui s’opposaient à son mariage. Lui, c’est Jouvet, définitivement impérial. Eux, c’est une pléiade de seconds rôles absolument éblouissants : Louis Seigner, Jean Brochard, Gaby Morlay et Marguerite Moreno. Sans oublier un couple de tourtereaux prêts à tout pour roucouler librement, du moins en ce qui le concerne lui (François Périer), elle (la lumineuse ballerine Ludmila Tcherina) ayant perdu ses illusions depuis longtemps. Tout ce monde parle le Jeanson, langue inventée par Henri Jeanson (1900-1970), écrivain, journaliste, scénariste et dialoguiste du temps où ces deux dernières fonctions existaient vraiment au cinéma. Il est à lui tout seul l’auteur d’une centaine de scénarios dont ceux de Pépé le Moko, Un carnet de bal, Entrée des artistes, Hôtel du Nord, Boule de suif, Les amoureux sont seuls au monde, La Vache et le Prisonnier, entre bien d’autres tout aussi succulents.

Et pour des cinéastes qui s’appelaient Duvivier, Allégret, Carné, Dréville, Decoin, Autant-Lara ou Grangier, la fine fleur d’un cinéma français trop souvent vilipendé. Avec également Christian Jaque donc pour ce Revenant, mais aussi pour Fanfan la Tulipe, Nana et Madame Sans-Gêne, entre autres.

Dans Un revenant, Jeanson s’en donne à cœur joie pour dynamiter une bourgeoisie qu’il déteste. Ces soyeux Lyonnais installés « depuis la Restauration », confits dans leurs certitudes et leur hypocrisie le mettent en verve. Quand l’un d’entre eux veut marier son fils, il lui promet de financer son voyage de noces mais, précise-t-il immédiatement, « en Italie, car le change nous est favorable ». En une réplique, tout est dit de la bassesse et de l’ignominie de ce père de famille qui n’a qu’une idée en tête : se refaire une santé financière en mariant son rejeton à plus riche que lui. Et Jouvet dit le « Jeanson » mieux que personne, y compris dans une scène où face à une Marguerite Moreno impeccable de volubilité brillante, il ne prononce pas un mot : le dialogue à sens unique de Jeanson trouve avec Jouvet le plus beau des écrins-réceptacles. Christian-Jaque prouve ici ses indéniables qualités de metteur en scène et de directeur d’acteurs qui sont autant de poids lourds à surveiller comme le lait sur le feu : aucun ne cabotine, chacun joue sa partition avec un art consommé de la mimique et de l’intonation justes.

Pas un gramme de graisse inutile dans ce Monte-Cristo bis, pas une facilité, tout y est méchant et efficace à souhait : on jubile, on savoure, on se délecte, on en redemande à la fin et on se dit pour finir que ce cinéma-là n’existe plus. Il était pourtant populaire (plus de 3 millions de spectateurs à sa sortie) et exigeant, comme ses dialogues ciselés dans un venin social qui n’oublie jamais la dramaturgie. Alors, la recette en serait-elle perdue ? À moins que de nos jours, ce soit le travail en amont qui manque le plus : à force de se croire scénaristes, les cinéastes actuels bâclent cette étape qui nécessite pourtant et du temps et de la transpiration – laquelle on le sait bien est la meilleure alliée de l’inspiration… Jeanson, réveille-toi, ils sont devenus des pousse-mégots de l’écriture pour les images !

Affiche du film "Un Revenant", 1946.
Affiche du film « Un Revenant », 1946.

 

Direction, la Côte

Voyage à deux, de Stanley Donen (1967)

Édité par Wild Side

On sait gré à Wild Side de ne pas avoir lésiné pour éditer Voyage à deux, ce merveilleux chef-d’œuvre signé Stanley Donen : un vrai coffret qui contient outre le film en DVD et en Blue Ray aux très riches bonus, des cartes postales créées pour l’occasion et surtout un fabuleux album sur la genèse du film. Il faut bien tout cela pour rendre compte du charme incroyable de cette comédie où brillent Audrey Hepburn et Albert Finney.

"Voyage à deux", Stanley Donen (1967) © D.R.
« Voyage à deux », Stanley Donen (1967)
© D.R.

Donen dresse le constat d’échec du couple avec délicatesse, élégance et humour. Sans avoir l’air d’y toucher, il fait l’inventaire d’un amour qui se délite au fur et à mesure de la réussite sociale, comme en témoigne le malicieux inventaire des voitures successives du couple, depuis la vieille MG jusqu’à l’arrogante et opulente Mercedes. La photo très travaillée de Christopher Challis autant que la musique du génial Henry Mancini contribuent largement à faire de ce long-métrage bien autre chose qu’un simple film sur le désenchantement. Le brio de Donen éclate à chaque plan comme autant de bulles d’un champagne millésimé, brut et vineux à la fois.

 

Revoir Paris

Son dernier rôle, de Jean Gourguet (1946)

Édité par Doriane Films

Un film inconnu d’un réalisateur méconnu : l’ignorance est d’autant plus avouable qu’elle s’accompagne d’une bonne surprise. L’éditeur de DVD Doriane Films, habitué des pas de côté, a donc déniché Son dernier rôle, un film réalisé en 1946 par Jean Gourguet, auteur d’une vingtaine de longs-métrages, avec en tête de distribution Dalio, Gaby Morlay, Jean Tissier et Jean Debucourt, excusez du peu !

"Son dernier rôle", de Jean Gourguet (1946) Édité par Doriane Films © D.R.
« Son dernier rôle », de Jean Gourguet (1946)
Édité par Doriane Films
© D.R.

Mélo et mélancolie sont au programme d’un film qui sait pourtant s’évader des codes du genre, grâce à une réalisation toute en subtilités ainsi qu’au climat presque fantastique qui émerge de temps à autre. Morlay y incarne à la perfection une grande vedette qui décide de quitter la vie parisienne… On appréciera en outre les trois courts métrages qui accompagnent le DVD comme autant de témoignages de l’éclectisme de Gourguet dont on se demande en les découvrant pourquoi et comment il est tombé dans un tel anonymat.

Un revenant

Price: ---

0 used & new available from

Voyage à deux

Price: ---

0 used & new available from

Son dernier rôle

Price: ---

0 used & new available from

Le confinement, accélérateur de l’autoritarisme municipal?

0
A Sanary-sur-Mer (photo), le maire Ferdinand Bernhard interdit à ses administrés de s'éloigner à plus de 10 mètres de leur domicile... © JACQUES BOUSSAROQUE / Only France via AFP

Alors que notre État centralisé peine à faire respecter des règles censées être les mêmes partout sur le territoire national, certains maires en profitent pour renforcer leur autorité. Au risque, parfois, d’être plus royaliste que le roi…


Certes, les situations sociales, sanitaires et sécuritaires sont loin d’être harmonieuses dans notre pays. Dès le début du confinement il y a maintenant plus de trois semaines, on a pu constater que celui-ci ne se vivait pas de la même manière selon que l’on réside dans le centre de Paris, dans les quartiers Nord de Marseille, dans un bourg de Lozère ou une petite ville de la côte Atlantique. 

Très vite, les « particularismes » locaux ont montré des résistances, pas toujours réprimées de manière équitable selon les sociologies des territoires et les difficultés sécuritaires qui pré-existaient. 

Les villes aisées dégainent en premier

Pour y remédier, certaines communes ont décidé de sévir et d’aller plus loin que le gouvernement, en prenant des mesures permises par les pouvoirs de police dont jouissent les maires sur leurs territoires. Aussi, dès le 20 mars, le maire de Nice Christian Estrosi, tout juste remis du Covid-19, a ouvert la voie en annonçant un couvre-feu de 23h à 5h du matin (dans sa première version, il souhaitait même le faire démarrer à 20h) et a fait usage d’un drone, avec l’autorisation de la préfecture, afin de rappeler les consignes de confinement aux habitants. 

A lire aussi: Confiné confiant

Le lendemain, la Ville de Colombes dans les Hauts-de-Seine instaurait un couvre-feu, aussitôt suivie par les communes de Courbevoie, Asnières-sur-Seine, Puteaux et Suresnes. Des arrêtés qui auraient pu se multiplier dans le département, avant que la proclamation de l’état d’urgence sanitaire ne freine ces velléités et que l’exécutif ne reprenne la main sur les mesures restreignant la liberté d’aller et venir. Mais déjà, durant les quelques jours qui ont précédé ce changement, plusieurs communes, parmi lesquelles Montpellier, Perpignan, Mulhouse ou Béziers avaient pris ce type de mesures, sur le fondement de la lutte contre des regroupements nocturnes trop fréquents. 

Le délire du maire de Sanary-sur-Mer

Néanmoins, et malgré cette restriction de leurs capacités d’action en matière de couvre-feu, d’autres communes — pourtant moins exposées aux difficultés sanitaires et sécuritaires — ont fait des choix pour le moins surprenants. Le cas le plus édifiant est sans doute celui de Sanary-sur-Mer, dans le Var. Fin mars, le maire de cette commune avait pris plusieurs arrêtés controversés, pour interdire notamment l’achat d’une baguette de pain ou d’un journal à l’unité, allant même jusqu’à vouloir limiter les sorties des administrés à un rayon de dix mètres autour du domicile ! Mais face à cette décision ubuesque, la préfecture du Var avait introduit un référé-liberté devant le tribunal administratif de Toulon qui a poussé le maire, Ferdinand Bernhard, à faire marche arrière et à annuler ses arrêtés, à la veille de l’audition. 

Dans un autre registre, Bernard Gérard, le maire de Marcq-en-Baroeul, dans le Nord, a pris le 2 avril un arrêté interdisant aux habitants de « cracher sur la voie publique, y abandonner des masques ou des gants, ou d’éternuer sans se couvrir le visage », sous peine d’une amende de 68 euros. Une décision qui peut paraître assez surprenante, dans la mesure où la volonté de faire respecter un impératif de santé publique semble surtout sanctionner l’absence de bon sens et de civisme…

« Bases juridiques incertaines »

Lundi 6 avril, Philippe Laurent, le Maire de Sceaux dans les Hauts-de-Seine, a fait grand bruit en obligeant les habitants de plus de 10 ans à sortir le visage couvert, sous peine d’une amende de 38 euros. À Nice, Christian Estrosi prendra un arrêté similaire une fois que ses administrés auront reçu des masques réutilisables fournis par la Ville. Des mesures à portée prophylactique, qui semblent cette fois aller dans le sens d’une protection accrue des populations lors de leurs sorties, mais qui ne plaisent pas au gouvernement. Ce jeudi 9 avril, lors d’une audition par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur l’épidémie de coronavirus, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a indiqué que les préfets devaient demander aux maires de retirer ces arrêtés, évoquant des textes aux « bases juridiques incertaines ». Plus inquiétant, il soutient que l’efficacité du port du masque face à l’épidémie n’est pas « médicalement démontré », insistant sur un point qui est pourtant particulièrement reproché à l’exécutif depuis le début de la crise…

A lire aussi: Et mes libertés c’est du poulet?

Par contraste, d’autres décisions visent à restreindre les déplacements extérieurs. À Biarritz, le maire Michel Veunac avait décidé le 30 mars d’interdire de s’asseoir plus de deux minutes sur un banc public, avant de revenir sur ce choix le 6 avril, face à la menace que l’arrêté soit attaqué en justice. Pour éviter une telle situation, Robert Ménard s’est montré bien plus radical à Béziers, en décidant d’enlever purement et simplement les bancs publics de sa commune, interdisant ainsi le moindre instant de repos aux personnes âgées qui profiteraient d’un moment de sortie pourtant autorisé. 

Enfin, la maire de Morlaix, dans le Finistère, a pour sa part pris le mardi 7 avril un arrêté interdisant le bricolage entre 9h et 15h. Agnès Le Brun, par ailleurs vice-présidente de l’Association des Maires de France (AMF) justifie cette décision par la volonté de laisser le personnel soignant se reposer, l’hôpital étant le premier employeur de la ville. Même si la volonté de préserver le repos des personnels soignants, extrêmement sollicités en cette période, est louable, il n’est pas certain que les administrés apprécient cette restriction supplémentaire à leur liberté, qui les atteint, cette fois, jusqu’à leur propre domicile….

Depuis le début, on voit que la gestion de la crise par l’État pose de nombreuses questions auxquelles les maires, en première ligne, tentent de répondre. S’ils sont, le plus souvent, de bonne foi, il convient néanmoins d’être attentif à ce que certaines décisions restent dans le domaine de l’acceptable. Il faudra aussi s’interroger sur le principe  d’impératif sanitaire, et veiller à ce qu’il n’entraîne pas d’inégalités territoriales restreignant les libertés de certains administrés dans des proportions trop inquiétantes…

Premier Décembre

Price: ---

0 used & new available from

Cyril Bennasar n’y entend pas grand chose au foot!

0
Antoine Griezmann et Kylian Mbappe, les deux stars de l'Equipe de France championne du monde © FRANCK FIFE-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00874709_000001

Cher Cyril Bennasar, alors que nous arrivons au bout de notre premier mois de confinement, je tombais ce matin un peu par hasard sur votre chronique publiée sur Causeur.fr où vous exprimiez, d’humeur quelque peu provocatrice, votre satisfaction quant à la disparition temporaire des matchs de football.

Je dois dire que je suis tout de même ravi, pour ne pas dire admiratif, de vous voir trouver un brin de bonheur dans un contexte qui ne laisse que très peu de place à l’enthousiasme. Je loue votre optimiste, mais je vous propose de revenir sur le contenu du papier face auquel l’historien et amoureux de football que je suis (belle antinomie n’est-ce pas?) ne pouvait rester silencieux tant par l’absurdité du propos que par un tel déferlement de lieux communs.

Les préjugés ont la vie dure…

La forme de la chronique est saisissante. Elle laisse présager au lecteur un savoureux moment dès son entame. En effet, le football y est d’emblée assimilé à « un truc pour les blaireaux » dont les acteurs, composés de racailles écervelées sautillants à la vue d’une baballe, nécessairement les derniers de la classe, vous auraient volé la vedette, à vous l’intello, suite à la « tiers-mondialisation du pays »…

A lire aussi: « The English Game »: football et lutte des classes

Ce type de préjugé entend enfermer les gens dans des cases comme s’il leur était impossible d’aimer à la fois leur club local et l’œuvre de Spinoza. Michéa avait qualifié ce mépris pour le football le signe d’une véritable « infirmité intellectuelle ».

Vous poursuivez ensuite cette profonde analyse en vous attaquant au « chiqué des fiottes venues défendre des monarchies pétrolières », me faisant regretter au passage ces longues et belles soirées au bistrot qui animaient, jadis, mes jeudis soirs. Pourtant, cette phrase est symptomatique. Selon vous, le football et le sport dans son ensemble ne seraient que vecteurs d’immoralité où s’entremêleraient l’argent, la vulgarité, la tricherie et la prostitution comme si la passion, le partage, l’exaltation du sentiment d’appartenance et de son identité (voir les travaux d’Eric Hobsbawm), n’en étaient pas également les importantes composantes ! Alors que vous chérissez le confinement, je préfère me remémorer les accolades fraternelles de ce lointain été 2018 où nous célébrions, dans l’union sacrée et en vertu de toutes nos origines sociales, la victoire de notre pays à la Coupe du monde.

Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001
Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001

Camus n’a-t-il pas dit que tout ce qu’il savait à propos de la moralité et de l’obligation des hommes, c’est au football qu’il le devait ?

Bien entendu, libre à vous de ne pas vouer d’affection envers ce sport et de nous faire valoir votre soulagement quant à la mise sous silence de ce « vacarme de supporters », mais libre à vous également de nous dispenser de votre mépris, surtout envers un monde que, manifestement, vous ne connaissez pas.

Les plans de la société « postmortelle » retardés

0
DR. "Et in Arcadia Ego" (1618). Huile sur toile de Guerchin (Guercino) ayant inspiré Nicolas Poussin.

La société « postmortelle » dans laquelle nous étions entrés est au moins aussi dérangeante que le décompte quotidien de Jérôme Salomon! Au temps du coronavirus, la mort ne recule plus. Nous l’avions reléguée dans un coin et reportée pour toujours plus tard. Elle fait son grand retour. Nous ne l’appréhendions plus, et cela explique pour partie notre impréparation face à l’épidémie.


Les décès causés par la pandémie actuelle se comptent par milliers. Chaque perte endeuille douloureusement une famille, une profession. La tragédie se répète chaque soir sur les coups de 19 heures lorsque les autorités présentent le bilan macabre des dernières vingt-quatre heures. Un peu comme l’horloge vient frapper tous les soirs, à la même heure, les douze coups de minuit, avec le même tintement sourd et angoissant.

La retour de la mort

Depuis un mois, un face-à-face s’est progressivement installé entre nous et la mort. Réduits à l’impuissance, nous ne pouvons que contempler à distance cette nouvelle société du spectacle, sauf que le spectacle s’est transformé en celui de la mort. Apparition fracassante que celle de la mort dans notre vie quotidienne ces derniers temps. Ce qu’il y a de stupéfiant avec cette crise sanitaire, c’est précisément le surgissement de la mort comme donnée possible, soudainement envisageable, en cas de contagion, puisqu’on ne sait précisément pas comment guérir ni prévenir le virus. Ainsi notre environnement est devenu hostile.

Ce phénomène que nous vivons, et donc expérimentons pour la première fois, interroge directement notre appréhension de la mort. Pour être exact, il faudrait préciser que notre société a plutôt tendance à gommer la mort de notre environnement naturel et social, au point même d’en faire un tabou, presqu’une anormalité. D’où la question formulée ici : est-ce que l’homme a plus peur de la mort aujourd’hui qu’hier car il la sent moins présente qu’auparavant ? Nous évoquerons seulement ici la représentation européenne, ou occidentale, de la mort, et donc celle française.

A lire aussi: Devenir centenaire n’est pas un droit de l’homme

En effet, la survenance de la mort, et donc sa connaissance, a massivement décliné dans nos sociétés modernes du fait de la fin des conflits armés dévastateurs, régionaux ou mondiaux, des progrès de la médecine, de la fin des disettes, de la disparition des terribles épidémies telles que la peste noire ou la grippe espagnole, et enfin de l’abolition de la peine de mort, il y a quarante années de cela. Nous sommes réduits à compter le nombre de décès sur les routes, pour cause de cancer, lors des traversées mortelles de la Méditerranée par la foule des réfugiés et clandestins qui ont sombré aux portes de notre continent.

Notre époque connaît de fait un vieillissement de la population ayant pour corolaire le recul de la mortalité, ce que la sociologue Céline Lafontaine a baptisé « la société postmortelle ». De ce point de vue, on pourrait nommer notre ère « la société post-peine de mort » tant celle-ci a sensiblement disparu de notre paysage politique et culturel, exceptés bien sûr les pics de décès exceptionnels (pensons à la canicule de 2003) ou encore les images de meurtres de masse ou d’attentats causés par le terrorisme islamiste.

Par conséquent nous ne sommes plus confrontés à l’omniprésence de la mort. Ceci est une donnée récente de notre histoire.

Notre rapport à la mort était presque devenu inexistant

Le grand historien américain Paul Murray Kendall introduisait déjà sa monumentale biographie consacrée à Louis XI (parue en France en 1974) en avertissant que nous n’avons plus le même rapport à la mort que celui qu’entretenaient les générations ayant connu les guerres de religions, ou encore les révolutions sanglantes, dont la nôtre. L’échafaud n’est plus dressé sur la place publique, le sang de nos braves guerriers n’abreuve plus les champs de bataille comme avant, et le discours religieux ne nous met plus, comme autrefois, en perpétuelle confrontation avec la mort, décernant les brevets pour le paradis ou l’enfer, répandant dans le quotidien de la vie, l’image du Jugement dernier. Il est heureusement aboli le temps où, comme l’écrit Kendall « lorsque la hache était tombée, l’exécuteur des hautes œuvres saisissait par les cheveux la tête sanglante de la victime et la plongeait dans un seau d’eau avant de la présenter aux regards de la foule. »

Loin de cacher la mort, celle-ci se montrait ostensiblement, nous était familière. Il suffit de penser aux sacrifices d’animaux qui ont presque disparus aujourd’hui.

Dans la même veine, pas plus tard qu’au XVIIIe siècle, chaque famille était nécessairement frappée par la perte d’un, et souvent de plusieurs enfants, tant la mortalité infantile était importante. La moitié des enfants mouraient avant l’âge de 10 ans, essentiellement à cause de la variole.

A lire aussi: Nous nous étions couchés démiurges…

La réalité est que les boucheries à la Waterloo ont disparu, quand bien même on peut déplorer, chaque année, la perte de soldats tombés au front. Le théâtre de la guerre s’est déplacé à l’étranger d’où l’on ramène en grande pompe nos héros auxquels on rend hommage dans la cour des Invalides. Les pertes militaires françaises en opérations extérieures depuis 1963 sont estimées, à la mi-mars 2020 aux alentours de 800, même si ce chiffre est toujours trop important.

Sans nier la réalité de ces disparitions, autres que naturelles, nous pouvons avancer l’idée que notre rapport à la mort a changé de nature.

La crise sanitaire actuelle nous rappelle cruellement que nous autres, humains, nous savons maintenant que nous sommes mortels. Et aussi combien nous sommes impréparés, psychologiquement et philosophiquement, à une vague de décès, qui peut, rappelons-le, frapper n’importe qui aujourd’hui. Nous sommes, en tant que nation, consternés par le comptage des disparitions, parce que nous avions oublié que l’histoire s’écrit souvent en lettres de sang. Il est donc temps qu’à notre effarement succède une prise de conscience de l’irrémédiable afin que, désormais, nous soyons davantage pénétrés de l’idée du caractère éphémère de l’existence humaine pour mieux en organiser le cours.

Être préparé aux cataclysmes

Dans son oraison Sur la brièveté de la vie, Bossuet se plaisait à rappeler aux souverains, qui comptaient parmi ses fidèles, que la mort frappe chacun comme une douloureuse évidence. À la même époque, le pinceau du peintre Poussin produisait la même réflexion dans son tableau Les bergers d’Arcadie où l’on peut voir deux hommes stupéfaits à la découverte d’un tombeau dans leur campagne leur signifiant l’existence de la mort. La tombe portait l’inscription Et in arcadio ego, voulant dire que, même en Arcadie, la mort existe, règne.

L’épidémie de coronavirus, avec son cortège de tombereaux et de peurs, n’est-elle pas dés-lors une apparition soudaine, exceptionnelle de la mort, révélant en fait la normalité de cette dernière ? Cette situation expliquerait notre admiration actuelle pour les soignants non seulement parce qu’ils subissent de plein fouet la crise sanitaire, mais aussi parce que nous prenons conscience que la mort appartient à leur quotidien normal, coronavirus ou pas, ce qui les rend d’autant plus héroïques.

Nos démocraties pacifiques qui se font gloire d’évincer la mort de la société des hommes n’ont pas seulement vocation à endiguer la vague de morts qui surviennent, mais surtout, et avant tout, à nous protéger, le moment venu, contre les crises (quelles que soient leur nature) afin d’en limiter la portée, la durée et l’ampleur.

A lire ensuite: Alain Finkielkraut: « Jamais tant de féroces inepties n’ont été proférées sous le drapeau de la liberté d’expression »

L’histoire est cruelle avec ceux qui n’ont pas envisagé le pire, car à s’aveugler perpétuellement sur les turpitudes de l’histoire, marcher avec des œillères, au nom de la croyance dans le progrès permanent des sociétés, nous prenons le risque non seulement de commettre l’erreur d’une mauvaise gestion de crise, mais, ce qui est pire, de commettre la faute de ne pas prévoir les cataclysmes, lesquels ne sauraient être évités parce qu’on ne les a pas voulus.

Cela se nomme le devoir de tirer les leçons de l’histoire. Et la France, une fois de plus, par angélisme, par impréparation, s’est crue, de bonne foi, préparée à la « guerre », alors que tout démontre le contraire. Habile à sermonner ses voisins dont elle sollicite aujourd’hui l’aide, en plaidant la solidarité entre les peuples, elle a oublié, une fois n’est pas coutume, que la seule manière de faire face à une crise c’est d’en prévoir l’arrivée, technologiquement, financièrement, socialement, et que pour cela il est préférable d’agir en pays laborieux et industrieux, se préparant pour passer l’hiver, plutôt que de chanter la joie de vivre, le bonheur des jours fériés, la hausse du pouvoir d’achat et l’harmonie universelle. Car, tôt ou tard, la bise viendra, et rien ne nous garantit que l’autre ne nous fasse pas la réponse de la fourmi à la cigale venue lui demander un prêt : « Que faisiez-vous au temps chaud ? »

La vérité de la fable est qu’à l’issue de celle-ci, la cigale est morte de faim.

Sur la brièveté de la vie et autres sermons

Price: ---

0 used & new available from

Eugénie Bastié: “Entre l’orgie et la pénitence, je ne sais pas ce qui triomphera après l’épidémie”

0
Eugénie Bastié et Elisabeth Lévy Capture d'écran ReacnRoll

Pour les journalistes Eugénie Bastié du Figaro et Elisabeth Lévy de Causeur, l’histoire éclaire déjà notre destin post-épidémique.


De confinée à confinée, Elisabeth Lévy et Eugénie Bastié échangent pendant 45 minutes sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Causeur vous propose de lire un extrait de leur échange, à retrouver en intégralité ici.

Verbatim

Eugénie Bastié. Je suis frappée par une chose, c’est la lecture idéologique des événements. Et cette capacité à accepter le fatum [qui fait défaut NDLR]. Il y a toujours eu des épidémies et des virus. Et il y a là quelque chose qui relève de la nature et non pas de la dérive de l’Homme. Or, chacun voit alors midi à sa porte : les écologistes-effondristes voient l’occasion du grand effondrement, les souverainistes voient l’échec de l’Union Européenne, les européistes voient une bonne occasion de « relancer » cette même union, les capitalistes disent que seuls la technologie et le capitalisme nous sauveront, les technophobes disent que la Start-up nation ne peut rien faire pour nous aider… Chacun y va de sa grille de lecture idéologique ! 

Elisabeth Lévy. Cela dit, cette épidémie nous impose bien de revoir un certain nombre de choses. Même notre cher Alain Finkielkraut va devoir reconnaitre qu’il est un peu aidé dans son confinement par toutes sortes de technologies ! Ce qui me fait peur en revanche, c’est que les gens se sentent mieux à distance, se sentent finalement mieux chez eux qu’au bureau par exemple. Qu’ils se disent que cela correspond peut-être à l’évolution des sociétés. J’ai peur qu’on ne revienne jamais à la poignée de main, au contact, après la crise sanitaire… 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Garde ta main, je reprends la mienne!

Eugénie Bastié. C’est intéressant de se pencher sur la sortie de crise. À la sortie de la peste noire de 1348, il y a eu une double sortie de crise, d’un côté une explosion des ordres monastiques et des vocations pour faire pénitence et de l’autre, des orgies fantastiques, un laisser-aller complètement fou. Aujourd’hui, entre l’orgie et la pénitence, je ne sais pas ce qui triomphera après l’épidémie…

Elisabeth Lévy. Aujourd’hui, on nous dit qu’il y aura à la fois des enfants… et des divorces ! 

Eugénie Bastié : Soit il y aura une remise en question généralisée de nos modes de vie avec davantage de localisme, davantage de sobriété, soit il y aura un déchaînement consumériste à la sortie de crise.

Elisabeth Lévy (amusée). Moi qui meurs déjà d’envie de m’acheter des chaussures et de retourner chez le coiffeur… Je pense que très vite on va essayer d’oublier ce qui s’est passé, oublier les “rien ne sera plus comme avant” qu’on nous a lancés lors de la crise des gilets jaunes mais également pour Charlie ou encore pour la réforme des retraites. On nous dit ça tout le temps. Je pense que notre tendance naturelle sera de chercher à revenir à la normale.

>>> Retrouvez 45 minutes de causerie entre les deux journalistes sur RNR.TV maintenant <<<

Le porc émissaire

Price: ---

0 used & new available from

Crise sanitaire: Christophe Lannelongue, le fusible de Nancy a sauté

0
nancy grand est covid lannelongue
Nancy, place Stanislas. Authors: POL EMILE/SIPA. Feature Reference: 00639168_000007

Le désormais ex-directeur de l’Agence régionale de Santé (ARS) du Grand Est Christophe Lannelongue n’a pas eu le droit au même traitement de faveur que le préfet de police de Paris Didier Lallement. Au cœur du problème, la logique comptable fort malvenue en pleine crise sanitaire.


Il ne manquerait plus qu’une mutinerie sur le front sanitaire ! Cette phrase a sûrement traversé les esprits inquiets de l’état major macroniste après les propos tenus par Christophe Lannelongue, le désormais ex-directeur de l’Agence régionale de Santé (ARS) du Grand Est.

Vendredi dernier, ce haut fonctionnaire a déclaré qu’« il n’y [avait] pas de raison de remettre en cause » le plan prévu par le comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers (Copermo) qui prévoyait la suppression de 598 postes d’ici cinq ans et la fermeture de 174 lits au CHRU de Nancy.

Deux poids, deux démesures

Aussitôt prononcée, sa déclaration a suscité un tollé. Dans une lettre adressée au Premier ministre et au ministre de la santé Olivier Véran, le maire de Nancy Laurent Hénart, dénonce les propos « complètement décalés » de Lannelongue et déconnectés de la réalité du terrain où « les équipes vont au bout du bout de leur investissement personnel » et « font honneur au service public de la santé ». La polémique bat son plein jusqu’au mercredi 8 avril où le limogeage de Christophe Lannelongue est entériné à l’issue du Conseil des ministres.

A lire aussi: Covid-19: les pesanteurs administratives sont immunisées

Pour calmer les esprits, faisons sauter le fusible. Vieille technique politicienne, mais pas si courante en macronie. Christophe Lannelongue n’a pas eu le droit au même traitement de faveur que le préfet de police de Paris Didier Lallement. Les deux hauts fonctionnaires ont pourtant dérapé le même jour. L’un faisant preuve d’un zèle budgétaire mal placé, l’autre témoignant d’un amalgame qu’on ne saurait accepter. Au cœur du problème, la logique comptable. L’un s’obstine à maintenir les directives d’assainissement des dépenses publiques de Bercy au plus fort de la crise sanitaire. Tandis que l’autre établit un lien de cause à effet entre le nombre croissant d’hospitalisations dans la capitale et le non-respect du confinement, occultant allégrement les soignants et tous les autres métiers qui continuent de travailler malgré le risque d’être contaminé. Bilan : le premier est limogé et ne regrette absolument pas ses propos alors que le second reste en place et s’excuse du bout des lèvres. Allez comprendre…

Le télégraphiste de Bercy

Mais revenons à l’affaire Lannelongue. La décision de maintenir ce plan est bien entendu indécente, révoltante mais surtout complètement aberrante au regard de l’urgence sanitaire qui dévoile l’asphyxie de notre système de soins.

Rappelons que faute de lits et de respirateurs artificiels à l’hôpital de Nancy, il a fallu organiser le transfert des patients lorrains vers des hôpitaux allemands et suisses, puis l’opération d’évacuation des malades du Grand Est à bord de TGV médicalisés vers les centres hospitaliers de Nouvelle-Aquitaine, moins touchée par la pandémie.

A lire aussi, Gil Mihaely: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

Une question se pose : comment Lannelongue a t-il pu vouloir maintenir un plan qui supprime ce qu’on n’a pas ? L’anémie du système hospitalier du Grand Est, symbole du déclin de notre système de santé national, n’a donc pas convaincu Christophe Lannelongue de suspendre le plan ministériel de  restructuration. Il a appliqué mécaniquement les instructions de Bercy en faisant comme si la situation n’avait pas changé.

Son suivisme bien discipliné révèle le dogmatisme de la technocratie médicale qui ronge notre système de santé.

D’un techno l’autre

Aveuglé par l’orthodoxie budgétaire, Christophe Lannelongue en a oublié la mission fondamentale de la médecine : sauver des vies humaines… on ajouterait bien  « quoi qu’il en coûte » pour reprendre l’anaphore qui a ponctuée le dernier discours télévisé d’Emmanuel Macron. Pour Lannelongue, ses propos lui ont coûté son poste. Mais il sert de victime expiatoire, sacrifié sur l’autel élyséen pour mieux se faire pardonner les choix politiques désastreux qui ont porté atteinte à notre souveraineté médicale.

« C’est dans le vide de la pensée, que s’inscrit le mal » écrivait Hannah Arendt. Oublier cette capacité de penser, de juger, de mettre à distance les choses, c’est faire l’impasse sur notre humanité… Au lieu de parachuter à la tête de notre système hospitalier des technocrates qui ont perdu le sens du bien commun, il faudrait peut-être privilégier philosophes et médecins, deux métiers qui guérissent le corps et l’esprit.

A lire aussi: Les plans de la société « postmortelle » retardés

Sibeth Ndiaye a annoncé que Christophe Lannelongue serait remplacé par un médecin issu de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), corps administratif au sein duquel retourne d’ailleurs le haut fonctionnaire limogé… Bref, on nomme un médecin venant de l’administration étatique. Encore une entourloupe du « en même temps » macronien. Rappelons qu’Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé, était aussi médecin, et ce n’est pas pour autant que la crise sanitaire a été anticipée.

Pour un grand ministère régalien

Dans son essai Nous nous sommes tant trompés, paru en novembre dernier, le député LR de la Sarthe Jean-Carles Grelier sonnait déjà le tocsin. Le parlementaire appelait le gouvernement à sortir la santé de la sphère technique pour créer un grand ministère régalien capable de lutter contre l’allégeance aux lois du marché. Cette crise sanitaire nous incite fortement à le faire. Encore faut-il avoir le courage de redonner à notre pays les moyens de sa souveraineté nationale.

Nous nous sommes tant trompés

Price: ---

0 used & new available from