Le désormais ex-directeur de l’Agence régionale de Santé (ARS) du Grand Est Christophe Lannelongue n’a pas eu le droit au même traitement de faveur que le préfet de police de Paris Didier Lallement. Au cœur du problème, la logique comptable fort malvenue en pleine crise sanitaire.


Il ne manquerait plus qu’une mutinerie sur le front sanitaire ! Cette phrase a sûrement traversé les esprits inquiets de l’état major macroniste après les propos tenus par Christophe Lannelongue, le désormais ex-directeur de l’Agence régionale de Santé (ARS) du Grand Est.

Vendredi dernier, ce haut fonctionnaire a déclaré qu’« il n’y [avait] pas de raison de remettre en cause » le plan prévu par le comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers (Copermo) qui prévoyait la suppression de 598 postes d’ici cinq ans et la fermeture de 174 lits au CHRU de Nancy.

Deux poids, deux démesures

Aussitôt prononcée, sa déclaration a suscité un tollé. Dans une lettre adressée au Premier ministre et au ministre de la santé Olivier Véran, le maire de Nancy Laurent Hénart, dénonce les propos « complètement décalés » de Lannelongue et déconnectés de la réalité du terrain où « les équipes vont au bout du bout de leur investissement personnel » et « font honneur au service public de la santé ». La polémique bat son plein jusqu’au mercredi 8 avril où le limogeage de Christophe Lannelongue est entériné à l’issue du Conseil des ministres.

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Pour calmer les esprits, faisons sauter le fusible. Vieille technique politicienne, mais pas si courante en macronie. Christophe Lannelongue n’a pas eu le droit au même traitement de faveur que le préfet de police de Paris Didier Lallement. Les deux hauts fonctionnaires ont pourtant dérapé le même jour. L’un faisant preuve d’un zèle budgétaire mal placé, l’autre témoignant d’un amalgame qu’on ne saurait accepter. Au cœur du problème, la logique comptable. L’un s’obstine à maintenir les directives d’assainissement des dépenses publiques de Bercy au plus fort de la crise sanitaire. Tandis que l’autre établit un lien de cause à effet entre le nombre croissant d’hospitalisations dans la capitale et le non-respect du confinement, occultant allégrement les soignants et tous les autres métiers qui continuent de travailler malgré le risque d’être contaminé. Bilan : le premier est limogé et ne regrette absolument pas ses propos alors que le second reste en place et s’excuse du bout des lèvres. Allez comprendre…

Le télégraphiste de Bercy

Mais revenons à l’affaire Lannelongue. La décision de maintenir ce plan est bien entendu indécente, révoltante mais surtout complètement aberrante au regard de l’urgence sanitaire qui dévoile l’asphyxie de notre système de soins.

Rappelons que faute de lits et de respirateurs artificiels à l’hôpital de Nancy, il a fallu organiser le transfert des patients lorrains vers des hôpitaux allemands et suisses, puis l’opération d’évacuation des malades du Grand Est à bord de TGV médicalisés vers les centres hospitaliers de Nouvelle-Aquitaine, moins touchée par la pandémie.

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Une question se pose : comment Lannelongue a t-il pu vouloir maintenir un plan qui supprime ce qu’on n’a pas ? L’anémie du système hospitalier du Grand Est, symbole du déclin de notre système de santé national, n’a donc pas convaincu Christophe Lannelongue de suspendre le plan ministériel de  restructuration. Il a appliqué mécaniquement les instructions de Bercy en faisant comme si la situation n’avait pas changé.

Son suivisme bien discipliné révèle le dogmatisme de la technocratie médicale qui ronge notre système de santé.

D’un techno l’autre

Aveuglé par l’orthodoxie budgétaire, Christophe Lannelongue en a oublié la mission fondamentale de la médecine : sauver des vies humaines… on ajouterait bien  « quoi qu’il en coûte » pour reprendre l’anaphore qui a ponctuée le dernier discours télévisé d’Emmanuel Macron. Pour Lannelongue, ses propos lui ont coûté son poste. Mais il sert de victime expiatoire, sacrifié sur l’autel élyséen pour mieux se faire pardonner les choix politiques désastreux qui ont porté atteinte à notre souveraineté médicale.

« C’est dans le vide de la pensée, que s’inscrit le mal » écrivait Hannah Arendt. Oublier cette capacité de penser, de juger, de mettre à distance les choses, c’est faire l’impasse sur notre humanité… Au lieu de parachuter à la tête de notre système hospitalier des technocrates qui ont perdu le sens du bien commun, il faudrait peut-être privilégier philosophes et médecins, deux métiers qui guérissent le corps et l’esprit.

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Sibeth Ndiaye a annoncé que Christophe Lannelongue serait remplacé par un médecin issu de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), corps administratif au sein duquel retourne d’ailleurs le haut fonctionnaire limogé… Bref, on nomme un médecin venant de l’administration étatique. Encore une entourloupe du « en même temps » macronien. Rappelons qu’Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé, était aussi médecin, et ce n’est pas pour autant que la crise sanitaire a été anticipée.

Pour un grand ministère régalien

Dans son essai Nous nous sommes tant trompés, paru en novembre dernier, le député LR de la Sarthe Jean-Carles Grelier sonnait déjà le tocsin. Le parlementaire appelait le gouvernement à sortir la santé de la sphère technique pour créer un grand ministère régalien capable de lutter contre l’allégeance aux lois du marché. Cette crise sanitaire nous incite fortement à le faire. Encore faut-il avoir le courage de redonner à notre pays les moyens de sa souveraineté nationale.

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