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La Révolution qui vient


Une tribune de Florian Philippot


L’épidémie de coronavirus agit comme un révélateur cruel du déclassement français. Déjà largement sur la voie du déclin, notre pays est aujourd’hui à terre. D’un point de vue sanitaire, nous dépassons la plupart des pays en nombre de morts par habitant. D’un point de vue moral, nous avons été obligés de trier les malades dans les hôpitaux, d’abandonner nos vieux dans les Ehpad, et de nier ainsi des valeurs centrales de notre civilisation. D’un point de vue économique et social enfin, nous entamons une crise d’une violence inouïe, qui décrochera encore davantage la France des pays riches. Tout cela est vertigineux.

Éberlués, les Français regardent nos gouvernants qui n’en sont pas. Ce sont plutôt des pantins irresponsables, incapables de tenir la barre pendant la tempête. Ils se dérobent, mentent pour cacher leur inconséquence, obsédés qu’ils sont par les comptes qu’ils devront rendre devant la Justice. Comme stratégie contre l’épidémie, ils n’ont qu’un confinement moyenâgeux à nous offrir, et choisissent pour le faire respecter leur méthode préférée, celle de l’infantilisation ; le Premier ministre nous a encore répété hier que nous avions intérêt à être sages si nous voulions pouvoir déconfiner le 11 mai. Tout repose sur nos pauvres épaules, la culpabilisation est immense.

L’ampleur de la crise que nous traversons est telle qu’elle peut être salutaire, comme tout accident qui met en jeu le pronostic vital

Ce moment peut faire peur : nous nous apercevons que le déclin de la France est bien plus grave qu’il n’y paraissait, et surtout qu’il va s’accélérer désormais très rapidement. Nous avions déjà le sentiment d’être tombés bien bas, nous nous rendons désormais compte que nous sommes sur le toboggan d’une déchéance infernale.

En réalité, l’ampleur de la crise que nous traversons est telle qu’elle peut être salutaire, comme tout accident qui met en jeu le pronostic vital. Elle peut nous faire comprendre que des mesures drastiques sont aujourd’hui indispensables. Nous aurions dû les prendre depuis longtemps, nous n’avons désormais plus le choix, il en va de notre survie. Nous sommes à un moment de vérité.

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Nous sommes allés si loin dans la destruction de notre pays qu’il va falloir de toute urgence adopter un véritable programme de salut public, sursaut vital d’un pays au bord de l’effondrement.

Nous devrons d’abord avoir les mains libres et suffisamment fortes pour ne pas nous écraser sur le mur de la dette. Soyons clairs, nous devrons sortir de l’Union européenne et de son rejeton le plus pervers, l’euro, pour pouvoir faire face. Il n’y aura pas d’autre solution que de suivre Keynes et son « euthanasie des rentiers » ; il nous faut accepter un peu d’inflation et un financement direct du Trésor par la banque centrale, pour échapper à l’appauvrissement inédit que produirait une politique intégralement tournée vers le remboursement d’une dette devenue gargantuesque après la crise. C’est seulement en dehors de l’UE et de l’euro que cet élan de vie sera possible. Nous devons nous mettre à l’abri d’une Allemagne qui, plus que jamais, va utiliser la monnaie unique et l’orthodoxie monétaire, pour finir de mettre au pas les nations affaiblies du continent.

Ce n’est d’ailleurs qu’en dehors de l’Union européenne et d’un euro qui n’a jamais été autre chose que le mark qu’on pourra enfin stopper net le mouvement mortel de désindustrialisation de la France, celui qui explique pourquoi tous les regards se sont tournés des semaines durant vers d’hypothétiques et miraculeuses importations chinoises de masques alors que notre appareil industriel national n’a jamais vraiment réussi à se mettre en route pour assembler quelques bouts de tissu à des élastiques…

Bâtir un État stratège, nationaliser des fleurons nationaux, avantager ses entreprises nationales dans les marchés publics, rompre avec des décennies de libre-échange et d’empilement de traités européens de commerce (les derniers en date concernent respectivement le Vietnam et le Mexique et ont tous deux été conclus pendant la crise sanitaire…), oser même clamer une défense inconditionnelle du « Made in France », de nos créateurs, de nos PME et du pavillon tricolore, interdire les délocalisations : rien de tout cela n’est possible, ni même envisageable dans l’Union européenne et l’euro. Seul un pays souverain peut mener une telle bataille.

Le programme de salut public ne s’arrêtera pas là, il reconnectera la vie économique au réel, en nationalisant les banques et les assurances pour qu’elles redeviennent des outils au service de la production nationale et des vraies gens, et non des machines à sous qui font jackpot à tous les coups : pile mes actionnaires empochent les dividendes, face les contribuables me renflouent quand la crise arrive…

Point de salut sans frontières, sans capacité de dire enfin stop à une immigration massive utilisée cyniquement depuis des décennies comme armée de réserve du néolibéralisme et comme instrument de déstabilisation de la civilisation française

Notre énergie ne sera pas seulement mobilisée par des problèmes économiques. Le monde d’après Covid sera plus déséquilibré encore que le monde d’avant. Il sera donc encore plus incertain, plus dangereux.

La Chine va profiter d’être sortie la première du marasme pour accroître son emprise sur l’Asie, sur l’Afrique, et partir à la conquête de la première place mondiale. Des ressentiments vont s’exacerber, des alliances se redessiner.

La France ne pourra compter que sur elle-même pour survivre dans ce monde chamboulé.
Doublons notre budget militaire pour le porter à 3,5% du PIB et faisons d’une pierre deux coups : assurer notre protection et notre autonomie stratégique tout en investissant dans l’industrie la plus rentable qui soit en terme d’innovation et d’emplois créés, l’industrie de défense.

Sortons dans le même temps de l’OTAN, pour éviter d’avoir demain à devoir nous battre dans de nouvelles guerres illégales contraires à nos intérêts.

Redonnons dans un même mouvement des frontières nationales à la France, celles dont le président Macron a nié l’existence même jusqu’au bout en refusant de les fermer pendant la crise du coronavirus, comme s’il avouait presque explicitement qu’il déniait à la France le droit même d’exister comme nation. Point de salut sans frontières, sans capacité de dire enfin stop à une immigration massive utilisée cyniquement depuis des décennies comme armée de réserve du néolibéralisme et comme instrument de déstabilisation de la civilisation française.

Pas de salut public enfin si le peuple français ne retrouve pas confiance. Des procès devront avoir lieu après la crise pour clamer des culpabilités et prononcer des peines. Qui a dilapidé notre stock stratégique de masques ? Qui a décidé d’abandonner nos anciens à leur sort tragique ? Qui a menti et pour quelles raisons exactement ? Pourquoi avons-nous refusé mordicus de tester des traitements qui semblent marcher à Marseille et dans d’autres pays ? Il faudra que ce soit su et que les comptes soient soldés.

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La suite ne sera pas le retour en arrière : le peuple se sera manifesté et il aura raison de vouloir reprendre la barre qu’une oligarchie lui a volée, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. Nous devrons très vite introduire le RIC, le vrai RIC, dans la Constitution. La souveraineté nationale reconquise par la sortie de l’UE pourra alors se superposer à une souveraineté populaire qui cessera d’être fictive.

Solide sur ces fondations, la France pourra partir à la conquête de son destin, et s’arracher à l’effroyable déclin qu’on lui avait réservé. Elle se souviendra qu’elle est un pays monde, bourré de talents qui ne demandent qu’à plancher sur les inventions et les technologies du siècle, un pays qui puise sa force dans deux mille ans d’une Histoire enviée, faite d’écroulements et de renaissances flamboyantes, à l’ombre toujours du combat pour la liberté.

Les gilets jaunes de l’après Covid, quelle que soit la forme qu’ils se choisiront dans le vaste soulèvement populaire qui viendra forcément, auront à cœur ces mesures de salut public s’ils souhaitent accomplir une révolution politique au sens vrai du terme, qui ne soit ni l’occupation sympathique mais dénuée de sens d’espaces verts sur les ronds-points de France, ni un effroyable bain de sang.

Les Lacretelle, écrivains de père en fille

 


En hommage à son père écrivain proche de Proust, Anne de Lacretelle publie Tout un monde, Jacques de Lacretelle et ses amis. Ce beau portrait d’un homosexuel amoureux de sa femme, hédoniste ascète de la plume et philosémite ami des Morand ressuscite une époque révolue.


Avec La Vie inquiète de Jean Hermelin (1920), Silbermann (1922) et La Bonifas (1925), Jacques de Lacretelle (1888-1985) connaît une rapide et belle renommée, fondée sur un talent de narration et d’analyse conjugué à l’audace dans le choix de ses sujets [tooltips content= »De La Bonifas, interprétée par Alice Sapritch à la télévision dans un film de Pierre Cardinal (1968), Anne de Lacretelle dit qu’elle est transgenre. Quant à Jean Hermelin, il serait sans doute aujourd’hui diagnostiqué autiste. »][1][/tooltips]. Et paraît, derrière la sensibilité maîtrisée, le moraliste – si loin des moralisateurs –, l’observateur attentif, le contempteur des médiocrités banales.

Anne de Lacretelle est la fille de Jacques [tooltips content= »Jacques de Lacretelle, héritier d’une famille qui comptait deux académiciens, est élu au fauteuil d’Henri de Régnier, le 12 novembre 1936. Très impliqué dans la renaissance du Figaro, à la Libération, il est nommé vice-président de la SA de ce journal, conseiller permanent à la direction, et membre du conseil de surveillance. »][2][/tooltips] et de « Souriceau », née Yolande de Naurois. Elle publie Tout un monde, Jacques de Lacretelle et ses amis, qui s’apparente à une biographie, mais qui évoque le philtre libéré d’un flacon, les effluves d’un temps révolu, les éclats de voix qui se sont tues, la grâce d’une société aimable. Et l’on est intrigué, puis séduit, emporté par l’évocation de cet homme volontiers distant et paradoxal, citoyen d’une patrie littéraire : un jour, Anne surprend Jacques, « le regard perdu, une larme coule sur sa joue […] Paul Valéry est mort ». Succédant à Jacques de Lacretelle à l’Académie française, Bertrand Poirot-Delpech écrit, dans son discours, le 29 janvier 1987 : « Le notable dont vous regrettez la finesse affable était pétri de contradictions, dont est né son art. Châtelain, mais qui change de château ; enraciné, mais avec une âme d’errant, à l’écart de tous les troupeaux ; héritier, mais attiré par le risque des courses et des jeux ; ami de Morand, en sympathie avec La Rocque, mais admirateur de Léon Blum, selon un éclectisme où il voit – comme on l’en approuve ! – la royauté de l’esprit. […] Le romancier n’a d’yeux que pour la face d’ombre de personnages meurtris, doubles désastreux de sa propre réussite. »

Dans le théâtre d’ombres que met en scène Anne de Lacretelle avec un art consommé de la surprise, chacune vient tenir son rôle auprès de son père, apparaît, disparaît sans avoir eu le temps de saluer, parfois. Et l’on assiste au beau spectacle un peu mélancolique d’une mémoire heureuse.

Anne de Lacretelle © Hannah Assouline
Anne de Lacretelle
© Hannah Assouline

Entretien avec Anne de Lacretelle

Causeur. Jacques de Lacretelle rate son bac, il publie tard son premier roman. Sait-il que la littérature lui donnera une destinée ?

Anne de Lacretelle. J’ai retrouvé un texte de lui, qui date d’un séjour à Cambridge, en été, l’université était alors déserte. Il pressent qu’il pourrait se « corréler » aux impressions qu’il reçoit du monde par le biais de l’écriture. Il en est surpris lui-même, et c’est comme une révélation. Toute proportion gardée, le choc qu’il reçoit est comparable à celui qu’éprouve Paul Claudel, derrière un pilier de Notre-Dame de Paris. Deuxième événement considérable, en 1913, la lecture d’Un amour de Swann : il affirme que ce livre lui a procuré des sensations différentes de toutes celles nées de ses lectures antérieures. Trois ou quatre ans après, il fait la connaissance de Marcel Proust, et naît alors une amitié incomparable. Proust a considérablement aidé les débuts littéraires de mon père. Il envoie un billet comminatoire à Jacques Rivière, usant d’un ton qui n’a rien de proustien : « Voici le téléphone de Jacques de Lacretelle, appelez-le. » Il fallait s’exécuter ! C’est ainsi qu’il est entré à la NRF, la voie royale.

Après la publication de son premier roman, La Vie inquiète de Jean Hermelin, Proust fait parvenir à mon père une lettre dont le contenu est tout différent, et je dois dire troublant, très émouvant. Proust s’abandonne presque, il s’identifie à cet être singulier, lequel, précise-t-il, échoue toujours à « rejoindre » les autres. On sent bien alors, dans cette manière de confession, que « rejoindre » lui est également interdit. Et je m’interroge : n’était-ce pas le secret, le ressort caché de sa fameuse gentillesse, destinée à compenser son impossibilité de « rejoindre » ?

Jacques de Lacretelle était apparenté à Aline Ménard-Dorian, qui fut l’un des modèles de Madame Verdurin. À ce propos, vous placez en addendum un texte de Marcel Proust, peu connu, adressé à votre père. Il y révèle les sources auxquelles il a puisé pour composer ses personnages. Et l’on constate qu’elles sont très nombreuses.

« Cher ami, il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre, ou bien il y en a huit ou dix pour un seul. » C’est la dédicace de Proust à Jacques de Lacretelle sur l’un des six exemplaires de Du côté de chez Swann, une rareté sur papier Japon hélas disparue ! Mon père l’avait interrogé un peu cavalièrement : il voulait connaître les noms de ses modèles. Proust a cédé à cette petite inquisition, car il était séduit …

« L’un des plus beaux hommes que je connaisse », a-t-il dit de Lacretelle.

Oui, cela m’a été confirmé par plusieurs personnes. Cette séduction lui a permis d’obtenir ce texte précieux, grâce auquel on ne saurait réduire tel personnage, telle scène à une seule origine. Voyez par exemple ce qu’il dit de la sonate de Vinteuil : il nomme Saint-Saëns (« musicien que je n’aime pas »), la sonate de César Frank (« surtout joué par Enesco »), un prélude de Lohengrin, « une chose de Schubert », et encore « un ravissant morceau de piano de Fauré ». Oui, vraiment, ces lignes ont une importance considérable.

Vous parlez ouvertement de l’homosexualité de votre père.

Nos parents nous ont offert l’exemple d’un couple fusionnel, mais pas dans le sens que donnent à ce mot les journaux féminins. Ils avaient des projets communs, qu’ils menaient à leur terme. Mon père, je ne le cache pas, eut en effet des liaisons masculines et féminines. Mais sa femme est restée au centre de sa vie. Ma mère, à l’origine, ne songeait qu’à s’éblouir, à courir les boutiques des couturiers. Il l’a transformée. Mes parents étaient tout sauf des mondains affolés. Grâce au Figaro, à l’Académie française, ils fréquentaient des ambassadeurs, des attachés culturels, qui étaient souvent des écrivains. Ils ignoraient la petite mondanité, le snobisme banal. Wladimir d’Ormesson, le père de Jean, l’un des meilleurs amis de Jacques, a très bien décrit les différents niveaux de la vie mondaine parisienne, très cloisonnée, dans son livre De Saint-Pétersbourg à Rome. Mes parents avaient accès à la part la plus brillante, culturellement parlant, de cette mondanité.

On dit souvent : « Les Lacretelle et leurs châteaux. »

Ah ! les châteaux ! Je n’ai aucune honte à parler des châteaux de ma famille. Est-on vraiment propriétaire d’un château ? Lors des Journées du patrimoine je dis aux visiteurs que nous sommes des conservateurs paraétatiques, non appointés pour animer ces œuvres architecturales – animer au sens de leur donner une âme – et pour les transmettre. Nous en tirons peu d’avantages – sauf celui d’évoluer dans un beau décor. Il est absurde d’y voir de l’ostentation, une manifestation de pouvoir. Quand on possède un château, on n’a pas de yacht : tout l’argent passe dans la réfection de la toiture ! On a le devoir de le conserver, de préserver sa beauté. C’est ce que mon père et ma mère ont fait avec leurs propriétés successives. Dans les demeures familiales, j’ai acquis le sens de l’histoire, celui des archives, le goût de la transmission.

Vous étiez lié à Paul Morand, grand ami de Jacques de Lacretelle, et à Hélène, sa femme. Vous rapportez une réflexion de celle-ci : « Un homme qui ne trompe pas sa femme n’est pas un homme. »

Elle appelait Paul « mon toutou », c’est assez dire qu’il lui était inféodé. Cependant, lorsqu’elle dit cela, elle tente de faire bella figura, mais, au fond, elle en était affectée. La mort d’Hélène a laissé Paul totalement désemparé.

L’élection de Paul Morand à l’Académie, quelle aventure à rebondissements ! Enfin, il est élu, presque par surprise, en 1968 !

Le général de Gaulle, qui s’y était toujours opposé, avait d’autres chats à fouetter cette année-là. Ce fut touchant. Ce n’était pas vraiment de l’ambition banale, de la part de Morand, c’était le souhait de rejoindre cette institution. Il y eut tant d’obstacles ! Finalement, il y est entré. Plus tard, Paul a confessé son erreur de ne pas avoir reconnu la valeur du général de Gaulle. Les choix des uns et des autres sont parfois dictés par des causes très simples.

Paul Morand et sa femme étaient antisémites, or Jacques de Lacretelle, auteur de Silbermann, qui dénonce l’antisémitisme, ne l’était résolument pas.

Je peux dire ceci : je n’ai jamais entendu un propos antisémite de la bouche de Paul ni de celle d’Hélène Morand. Jamais, jamais mon père ne se serait mêlé à une conversation antisémite ! Et j’ai hérité son aversion pour l’antisémitisme.

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Votre livre, où abondent les faits et les confidences, les souvenirs, les révélations aussi, n’abolit pas entièrement le mystère de ce personnage si complexe. Être la fille de « Zeus », ainsi que vous le surnommez, ne fut pas toujours simple. Cet homme singulier ne vous imaginait pas en écrivain.

J’aurais bien aimé le titre « Zeus et compagnie », mais il ne fut pas retenu. Ah, Zeus ! Il entrait dans des colères moins redoutables par leur fracas que par leur fureur contenue, leur froideur qui nous pétrifiait. Il n’y avait guère de place pour les enfants dans le couple qu’il formait avec ma mère. Pour ce portrait, j’ai sollicité les flashs de ma mémoire, et j’ai consulté de nombreux témoignages et des correspondances. Les choses et les êtres ont pris place dans leur décor, celui d’une après-guerre, la Première, une époque folle, vraiment : ceux qui l’ont connue n’ont pas compris qu’ils dansaient sur des braises incandescentes. Cet hédoniste rompait avec le plaisir et s’isolait pour écrire. Très orgueilleux, il ne croyait pas qu’on pouvait lui succéder. En effet, il fut une figure énigmatique, et il le demeure.

Tout un monde: Jacques de Lacretelle et ses amis

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Silbermann / De Lacretelle, Jacques / Réf9111

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Les consolations d’un confiné


Quand la dope manque en temps de confinement, on peut voir la vie en rose. Et la mort aussi.


Avec le confinement, j’ai arrêté de fumer. Les queues devant les tabacs de toxicos patients et résignés ont été plus dissuasives que toutes les campagnes et que tous les cancers. Cinquante mètres et cinquante personnes, c’est trop. Je suis beaucoup trop orgueilleux pour prendre ma place dans une file de plus de cinquante mecs pour n’importe quelle raison, et même pour n’importe quelle fille. 

Quand la dope vient à manquer

Il y a une autre raison. Aujourd’hui dans ma France périphérique, les ronds-points se sont remplis de gendarmes et le marché du shit a connu des ratés dans la chaîne de distribution et des ruptures de stock. Les dealers étant confinés, seuls les prévoyants, les précautionneux, les avisés, les minables continuent de se droguer à l’abri de la pénurie. Seuls les maniaques qui bichonnent leur herbe dans leur petit jardin ou leur petite cave, avec les petites graigraines plantées, arrosées, éclairées, puis leurs petits planplans récoltés, séparés, taillés, fument encore mais attention, avec modération.

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Comme le marché international du masque, celui du cannabis, dans ma lointaine banlieue, au bord de la campagne et pas loin des cités, était tel qu’à part les petits épargnants et les grands dépendants, personne n’avait jamais craint qu’un jour la dope viendrait à manquer. Mais qui dit confinement disette, alors les fourmis tirent encore sur leurs joints quotidiens, et les cigales en manque dansent la java du sevrage.

Regards sur la mort

À l’inverse des masques, le manque, c’est bon pour la santé et pour la gracieuseté. Après deux jours d’une humeur difficile, surtout pour l’entourage, on perd son haleine, sa toux, son cynisme, ses sarcasmes et son aquoibonisme pour retrouver son souffle, son goût, son sourire, ses sentiments, ses émotions, son mojo, ses rêves et son humour. Voilà sans doute pourquoi je n’arrive pas à trouver ces temps si difficiles. Et mes co-confinés apprécient.

Mais la pénurie psychotropique n’est pas la seule raison. Depuis qu’autour de nous, des humains trouvent la mort par milliers, j’appréhende la mienne beaucoup plus sereinement. Une mort collective me semble un peu moins triste qu’une mort individuelle, quand c’est la mienne. Qu’est ce qui rend le trépas si inacceptable, enfin le mien ? Le bout de ma vie, la fin de ma pensée, la mort de mon regard, la perte de ma conscience, le retour à un néant que je ne verrai même pas, certes. Mais surtout et avant tout, l’idée que sans moi et malgré la fin de mon moi, la vie de tous les autres continue. Si je meurs en temps normal, partout dans le monde et même dans mon immeuble, et un jour dans mon appart, on continuera de regarder la télé et de faire l’amour, et la terre continuera de tourner comme si de rien n’était. En temps de mortalité collective, modestement les choses changent. Évidemment, aujourd’hui tout ne disparaîtrait pas avec moi, mais un peu moins de mes frères humains me survivraient, et ce n’est pas pour me déplaire. Si je dois être coronaviré ce soir plutôt que disparaître de mort naturelle plus tard, je me consolerai avec l’idée que je ne serai pas seul à ne plus bander demain matin. Mourir seul est un drame insupportable, partir en bande même désorganisée, une idée plus douce.

Si je devais expirer en ce moment, je le préférerais sans doute à un autre pour une autre raison encore. Comme quand, pensionnaire, j’avais échappé à la douche. Je trouverais dans mon dernier soupir la force de sourire en pensant que je vais échapper à la toilette, surtout mortuaire. N’ayant jamais abusé du savon pour entretenir mes défenses immunitaires, je n’aurais pas mérité qu’on se salisse les mains à me faire une vidange eaux et gaz, à me boucher les trous, à me tartiner de fond de teint, à me peinturlurer la tronche. De toute façon, je ne veux pas qu’on me voie : ce ne sera plus moi, juste un corps covide de mon esprit, et après la toilette, un faciès transfiguré de cire, maquillé comme un clown vivant, pathétique et grotesque. Et je n’ai pas de costume correct, ou alors il faudrait mettre mon bras sur un trou ou une tache. Déjà vivant, j’avais honte d’être l’objet de l’attention publique, alors mort… Ni présentable, ni présentation, les gestes barrière me sauveraient la mise. Si l’heure de mon trépas sonnait au temps du coronavirus, je disparaîtrais tranquille, presque incognito. Mais je précise, pas dans un four. Même avant d’être allé voir Auschwitz, je voulais être enterré.

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Enfin, une dernière pensée me fait voir la vie en rose et ma mort entre gris clair et gris foncé s’il m’arrivait de coronachavirer : je ne déplacerai pas plus de vingt personnes à mon enterrement, en attendant mieux. J’épargnerai un devoir moral et pénible, une corvée, un de ces « j’ai envie d’y aller comme de me pendre mais décemment, je ne peux pas ne pas » à des gens que je ne veux pas déranger. Et si le confinement devait se resserrer, je permettrais à mes amis ? mes enfants ? ma femme ? de pouvoir être absents sans être indécents.

Alors, peut-on être à la fois un misanthrope égocentrique et un innocent timide ? Vous avez quatre heures ?

Edouard Philippe, l’homme seul

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Qu’on soit d’accord avec lui ou pas, Edouard Philippe rassure. Sans doute parce qu’il est le seul aujourd’hui à ressembler à l’idée qu’on se fait d’un homme d’État. Alors que le risque de reconfinement après le 11 mai est bien réel, et que le président de la République n’est bon qu’à proférer des prophéties autoréalisatrices, lui garde la tête sur les épaules. Il a présenté hier le plan du gouvernement.


 

Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie idéologique pour Edouard Philippe mais ce que j’ai vu hier, c’est un homme d’État, c’est-à-dire un homme qui conjugue le réalisme et l’espérance, qui promet du sang et des larmes mais qui croit malgré tout en un pays qu’il est un des rares, au gouvernement, à connaître réellement.

Une étrange assemblée

Son visage était visiblement marqué. Le fringant quadra libéral de 2017 avait le regard inquiet que tentait de démentir son discours volontariste. Dans cet hémicycle qui très symboliquement a été un des premiers clusters français de la pandémie, tout avait un air d’étrangeté, quelque chose de crépusculaire. Soixante-quinze députés dans une atmosphère de catacombe avec l’étrange et indispensable rituel de la désinfection de la tribune par les huissiers entre chaque prise de parole.

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Je persiste à croire que dans la macronie, il est le seul à avoir les pieds sur terre. On a voulu me vendre un Macron gaullien, churchillien, chef de guerre, puis président modeste. C’est tout de même un peu fort. Lors de son intervention du 15 avril, que les commentateurs décidément bien serviles ont présenté comme profondément humaine, j’ai surtout vu une manière d’illuminé qui prend ses désirs pour la réalité.

Philippe veut nous éviter « l’écroulement »

Je l’ai déjà écrit naguère mais Macron est un solipsiste : il croit que le monde est une projection de son esprit et qu’il peut le façonner par une parole performative : « Si je dis que le 11 mai, on déconfine, on déconfine ; si je dis qu’on rouvre les écoles, on rouvre les écoles ; si je dis que dans quinze jours, je veux un plan détaillé du premier ministre, il y aura un plan détaillé du premier ministre. » L’univers mental d’Emmanuel Macron est celui d’une mégalomanie dont on aurait pu et dû se douter lors de sa cérémonie d’investiture devant la pyramide du Louvre et ses métaphores jupitériennes. Il n’en est pas comme Trump à proposer des traitements à base d’UV et de détergents mais on n’en est pas loin. Après tout, n’a-t-il pas eu le droit de la part de ses thuriféraires, à l’appellation de président philosophe et thaumaturge ? S’il n’y avait pas la nécessité de la distanciation sociale, il pratiquerait l’imposition des mains pour guérir le Covid-19 qui fait figure pour lui de modernes écrouelles.

Emmanuel Macron le soir de son élection, au Louvre, le 7 mai 2017 © DAVID NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00805555_000004
Emmanuel Macron le soir de son élection, au Louvre, le 7 mai 2017 © DAVID NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00805555_000004

Edouard Philippe, lui, doit faire avec. Le choix totalement arbitraire du 11 mai, il a été obligé de l’atténuer, trouvant un équilibre instable entre les instances scientifiques, hier encore sacralisées et aujourd’hui vilipendées dans un bel accès d’obscurantisme irrationnel, et les nécessités politiques. On n’aimerait pas être à sa place : gérer la pénurie de moyens de base comme les masques et en même temps faire redémarrer le pays qui s’endort doucement dans une léthargie mortelle et menace ruine. C’est un drôle de défi. Edouard Philippe n’a pas voulu prononcer le mot d’effondrement, qui rappelle trop la collapsologie, mais il a bel et bien employé celui d’ « écroulement ». Pas seulement celui de l’économie mais aussi de toute notre civilisation. Il sait que les claquements de doigts et les prophéties autoréalistrices d’un président ne changeront rien à ce danger mortel.

Je marche seul, sans témoin sans personne

Les injonctions contradictoires d’un Macron ou d’un Blanquer, anxiogènes et imprudentes, il a tenté de les effacer par un discours clair, sans ambiguïtés, reconnaissant des erreurs qui ne sont pas forcément les siennes, s’offrant même le luxe de l’humour sur ceux qui exercent surtout dans les médias le ministère de la parole, exactement comme Macron lui-même. C’est peut-être précisément le péché originel de Macron, comme des commentateurs, que de ne jamais avoir été élus, c’est-à-dire de ne jamais avoir été sur le terrain. Ils sont beaucoup trop, dans notre paysage politique et médiatique, à n’avoir aucune idée de ce que signifie affronter le suffrage universel, la seule onction qui vaille en démocratie et même la seule légitimité. Quant à l’élection de Macron lui-même, c’est un coup de chance plus qu’un désir de la société : on l’a mesuré très vite avec l’apparition des gilets jaunes puis la contestation historiquement longue de la réforme de la SNCF et, encore plus, des retraites. Le premier ministre lui est maire d’une grande ville, il a donc pu s’apercevoir à quel point son N+1 avait fracturé la société et n’avait plus la légitimité suffisante pour créer cette union nationale introuvable.

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Edouard Philippe ne l’espère plus. Ce qu’il a tenté hier, c’est de limiter des dégâts humains, politiques et économiques irréversibles. Il ne réussira peut-être pas, mais au moins, il aura essayé. Et cela a quelque chose de rassurant. D’ailleurs, Edouard Philippe commence à gêner Macron et sa propre majorité, comme l’a souligné Mélenchon en montant à la tribune et en l’épargnant curieusement pour concentrer ses tirs sur le président de la République. On sent en effet Edouard Philippe sur un siège éjectable : c’est normal, à défaut d’être « le meilleur d’entre nous », il est incontestablement le moins mauvais.

Comment nous sommes devenus Chinois


Depuis le début de la pandémie, l’administration médicale a pris le pas sur le gouvernement des hommes. Or, si ses intentions sont louables, l’exécutif ne peut faire passer la santé avant tout autre impératif. Nos libertés fondamentales et les nécessités économiques devraient également peser dans la balance.


C’est ballot, je crois que j’ai raté une élection. Non, je ne parle pas des demi-municipales, celle-là j’y étais, même si cela ne s’est pas vu dans les résultats. Non l’élection que j’ai ratée, c’est celle des conseillers d’État. J’apprends, à la faveur de l’épidémie que vous savez, que ce sont ces éminences de luxe, sorties en tête du classement de l’ENA, qui dirigent la France. Et je chipote, mais être gouvernée par des gens que je n’ai pas élus, ça me chiffonne.

Notez que les conseillers d’État ne s’invitent pas tout seuls à prendre la place des politiques. Nombre de médecins, également convaincus qu’ils savent mieux que le gouvernement ce qu’il faut faire, ne se sont pas contentés de nous engueuler tous les jours parce que nous n’étions pas assez obéissants. Le 19 mars, ils ont saisi le Conseil d’État dans le cadre de la procédure référé-liberté pour qu’il somme l’exécutif d’ordonner un confinement à la chinoise. Il ne s’agit donc plus de protéger une liberté constitutionnelle contre les manigances de l’État, mais de se substituer à l’administration jugée défaillante, en lui enjoignant de prendre telle ou telle mesure. L’avocat d’une des associations requérantes a admis qu’« il était plus facile de mettre en place ce type de système dans un régime totalitaire », tout en estimant qu’on « pouvait tout de même y arriver ». Tous chinois ! L’ennui, c’est qu’on commence à découvrir que ce formidable exemple chinois reposait sur des données totalement bidonnées…

Dans les mains de la science

En affirmant que, derrière chacune de ses décisions, il y avait des « blouses blanches », le gouvernement a lui-même semblé renoncer à ses prérogatives. Vous me direz qu’en ces temps d’urgence sanitaire, on doit s’en remettre à la science. Sauf que la science ne parle pas d’une seule voix, comme en témoigne la bataille de la chloroquine.

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Surtout, de même que pour un marteau tous les problèmes sont des clous, pour les médecins qui sont sur le front, le Covid-19, l’ensemble des politiques publiques doivent être tournées vers un unique objectif, la lutte contre l’épidémie – au détriment d’ailleurs des autres pathologies : aujourd’hui, on ne peut plus soigner les cancers, s’émeuvent des médecins.

Entre les approuveurs et les complotistes, il doit y avoir de la place pour une critique raisonnable

On se rappelle la formule d’un conseiller de Bill Clinton à son adversaire bushiste : « It’s the economy, stupid ! » (« Imbécile, c’est l’économie qui compte ! ») Désormais, « It’s the epidemy, stupid ! » Et tout le reste de l’existence devrait s’effacer devant cet impératif. 

On oublie la santé mentale et l’économie!

Que la parole des médecins ait aujourd’hui la préséance, on le comprend. Elle ne saurait être exclusive. La supportabilité des mesures pour l’ensemble de la population doit être une des données de l’équation, de même que la nécessité de faire fonctionner, tant bien que mal, une partie de l’économie. Si nous restons tous chez nous 24 heures sur 24, privés du droit de se dégourdir les jambes et de sortir Médor, le virus cessera de circuler, mais nous deviendrons tous fous, sans compter que des dizaines de milliers de Français, qui continuent à bosser, perdront leur emploi ou leur outil de travail. Et non, il ne s’agit pas de caprices, ni de basses raisons mercantiles. Comme l’a écrit Renaud Girard, il ne faudrait pas que la France meure guérie.

Le gouvernement doit donc, comme toujours, arbitrer entre des impératifs et des discours contradictoires. Il ne peut se contenter d’appliquer le slogan : la santé avant tout. Cela ne signifie pas que nous devrions abandonner nos vieux, nos malades, nos sans-abri à leur sort, mais que l’émotion ne peut être le seul guide de l’action publique. Œuvrer pour la collectivité, malheureusement, ne signifie pas œuvrer pour chacun des individus qui la composent : sinon, nous ne laisserions pas les caissières, les livreurs et autres éboueurs, sans oublier les imprimeurs[tooltips content= »Que le nôtre, BGL, soit remercié pour avoir assuré malgré les difficultés »](1)[/tooltips], les kiosquiers, les postiers et tous ceux grâce à qui les journaux paraissent et sont distribués, prendre des risques pour que l’ensemble de la société puisse continuer à se nourrir, à s’informer (et à se laver). En réalité, chaque décision politique, ces jours-ci, cache un calcul fort peu ragoûtant : quel prix sommes-nous prêts à payer pour sauver combien de vies ? La preuve que nous demeurons une civilisation, cher Alain Finkielkraut, n’est pas que la vie humaine n’a pas de prix, mais que ce prix soit élevé (nous acceptons de grands sacrifices) et que ce calcul n’ait pas droit de cité sur la place publique.

Nos libertés fondamentales

Ainsi, si nous acceptons et à raison, une suspension drastique (et provisoire) de nos libertés publiques, à commencer par celle d’aller et venir, nous n’avons pas pour autant aboli l’État de droit. Nous devons exiger que les restrictions soient strictement proportionnées aux nécessités. La mise à l’arrêt de l’ensemble de la chaîne pénale, qui prolonge indûment les détentions provisoires, interdit les audiences de libération conditionnelle (et fait courir aux intéressés le risque d’être contaminé en prison), s’imposait-elle ? Il ne s’agit pas là d’un caprice parce qu’on m’a privé de mes autos-tamponneuses et de mon bac à sable, comme le dit encore Alain Finkielkraut en se moquant gentiment, mais de rien de moins que nos libertés fondamentales, et de l’égalité de traitement devant la loi. Il faut aussi se demander pourquoi le Conseil constitutionnel s’est suspendu lui-même, sans même examiner la constitutionnalité des ordonnances prises en application de l’état d’urgence. Nos juges constitutionnels n’ont-ils pas d’ordinateurs qui leur permettraient de télétravailler ?

Dans ce brouhaha de légitimités, les coupeurs de têtes sont à la fête, impatients de pouvoir traîner ministres et hauts fonctionnaires devant les tribunaux. L’union nationale n’a pas fait taire l’envie du pénal. Il existe déjà un site (plaintecovid.fr) sur lequel on peut télécharger un formulaire spécifique selon que l’on est soignant, patient ou non-malade. Cette confusion entre faute pénale et erreur politique, qui rappelle les heures sombres du procès du sang contaminé, revient, en fin de compte, à privatiser la politique puisqu’on juge l’homme pour les erreurs du ministre.

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Or, la seule alternative au gouvernement des juges, c’est la responsabilité politique. Cela signifie que la critique doit être libre, même quand elle est aussi idiote que celle d’Annie Ernaux et de tous ceux qui accusent Macron de vouloir commencer une carrière de dictateur à la faveur de la catastrophe sanitaire. Les Français ont le droit d’être traités en adultes. Certes, nous ne ferions pas mieux, mais nous n’avons pas brigué les suffrages de nos concitoyens. Entre les approuveurs et les complotistes, il doit y avoir de la place pour une critique raisonnable.

L’exécutif semble avoir fini par le comprendre. Lors de la conférence de presse du 28 mars, Olivier Véran et Édouard Philippe ont cessé de nous parler comme à des enfants de six ans incapables, non seulement d’enfiler un masque, mais de comprendre que leurs dirigeants n’étaient pas des faiseurs de miracles. C’est un premier pas. Un deuxième serait de démissionner en urgence Sibeth Ndiaye qui a prouvé son incompétence et le mépris dans lequel elle tient le bon peuple. Politiquement, la meuf est dead. Alors chiche ?

Les Rien-pensants

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La Chine des confins de Marco Polo

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Il fut un temps où le voyage ne se cantonnait pas qu’aux halls d’aéroports, où le frisson de l’aventure n’avait pas été englouti par une profusion de fictions, où l’on pouvait encore épater la galerie par des découvertes inédites.


Sept siècles après son odyssée, le pouvoir contagieux de l’envoûtement de Marco Polo n’a guère été éradiqué. Je n’avais pas attendu d’être assigné à résidence pour me plonger dans Le Dévisement du monde, mais de la relecture du Livre II – le séjour du Vénitien dans l’empire du Mongol Koubilaï Khan, qui vient alors de conquérir la Chine – émane une ode à l’enchantement du monde. Pris sous l’aile de l’empereur, le pape des aventuriers y resta vingt ans. Des décors du palais à ses festins ou ses jardins, tout est « magnifique », « somptueux », « admirable » aux yeux du jeune marchand, «moi Marco », comme il se désigne lui même sans une once de second degré. Le romantisme avant la lettre, Chateaubriand n’a qu’à bien se tenir.

Koubilaï Khan, un empire gigantesque 

Au menu des gibiers favoris de l’empereur, cerfs, chevreaux, sangliers, daims, lièvres, faucons, éperviers ou hiboux. Les curieux seront déçus: aucune trace de chauves-souris. En revanche, pour désaltérer nos papilles entre deux bouchées, « une fort bonne boisson composée de riz et de plusieurs parfums, laquelle par sa douceur surpasse la bonté du vin ». Nul doute qu’entouré de ses quatre femmes légitimes, nombreuses concubines et centaines de domestiques, Koubilaï Khan – « un fort bel homme » précise Marco – savait vivre. Mais qu’on n’y voit pas là une faiblesse pour la débauche. De l’Asie du sud-est à l’actuelle Ukraine, l’empire de Koubilaï est alors immense. Conscient qu’on ne tient pas un empire avec des grenouilles de bénitier ou autres emmerdeurs identitaires mais qu’on ne doit pas non plus les frustrer, l’empereur avait la solution: « Tous les peuples, de quelque secte qu’ils soient, chrétiens, juifs, mahométans, tartares et autres païens, sont obligés de prier leurs dieux pour la vie, la conservation et la prospérité de l’empereur ». Pas de territoires perdus sous Koubilaï. 

A lire aussi: Voyage autour de ma bibliothèque (7/10)

Chargé de surveiller la collecte des impôts dans les territoires nouvellement conquis, Marco Polo se convertit alors en une sorte d’espion au service du roi. Parmi les villes sous contrôle de ce dernier, une dénommée Wuchang. Bien plus tard, au début du XXème siècle, celle-ci se mélangera avec deux autres villes pour faire éclore une certaine Wuhan. À 700 km à l’est de celle-ci, se trouve l’ancêtre d’Hangzhou. Le serviteur du roi y admire le sens du commerce (« il y a des artisans et des négociants en si grand nombre que ça me paraîtrait incroyable si je le rapportais ») et le raffinement des citadins (« les habitants de cette ville vivent dans les délices, mais surtout les femmes ; ce qui les fait paraître plus belles qu’ailleurs »). 

L’émerveillement contre l’aseptisation du monde 

Il est aussi sensible au volet sécuritaire («pour empêcher les vols et les homicides, il y a une patrouille de dix hommes, la nuit, sur chaque pont ») et semble épaté par l’hygiène (« toutes les places de la ville sont pavées de pierres, ce qui la rend très propre […] on y voit aussi plus de trois milles bains qui servent aux hommes pour se laver : car cette nation fait consister toute la pureté dans celle du corps »). D’une façon générale, le jeune Vénitien est impressionné par cette civilisation chinoise en avance sur son temps, comme en témoigne l’existence de la monnaie sous forme de billets, authentifiés par la marque de l’empereur – et dont ceux qui auraient la mauvaise idée d’en faire des faux risquent la mort: « on se sert pour la faire de l’écorce intérieure de l’arbre qu’on appelle mûrier ». 

Bien avant l’éclosion des laboratoires P4, Marco Polo a-t-il arpenté Wuhan? Difficile de savoir, mais il confie avoir « commandé Yanghzou pendant trois ans par l’ordre du Grand Khan ». Yanghzou – située à 600 km de Wuhan – ayant alors vingt-sept autres villes sous sa dépendance, précise-t-il, on est libre d’imaginer qu’il y a mis les pieds. Mais quand certains se demandent s’il s’est vraiment rendu en Chine, quelle importance? La leçon du récit de Marco Polo, c’est que l’enchantement du monde est incompatible avec la fadeur de  l’uniformisation des civilisations. Pour combattre l’aseptisation du monde de l’empereur Corona, il va falloir inventer un monde réenchanté. À travers son récit, Marco Polo nous montre la voie. 

>>> À écouter: L’incroyable voyage de Marco Polo sur France Inter <<<

Le devisement du monde

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La Description du monde

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La dernière séance du mercredi

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Ma nuit américaine dans le Berry


Je n’arrive pas à me souvenir du dernier film que j’ai vu, ni de la salle. Tout s’est effacé dans ma mémoire. Impossible de remettre le puzzle en place. Je confonds le titre, la localisation, le moment de la journée… J’ai beau réfléchir, refaire mentalement mon parcours entre le Champo, l’Escurial, l’Arlequin, le Reflet Médicis, tous les cinémas d’Odéon, je pousse même du côté de Denfert et de Montparnasse, je m’aventure jusqu’à Bercy, c’est le black-out, j’ai perdu la vue des fauteuils rouges. Est-ce un nouveau symptôme du Covid ? Faut-il prévenir le Professeur Raoult ? Et je ne perçois que très vaguement l’acrimonie des ouvreuses parisiennes, cette mauvaise humeur qui rendait la séance plus douce. C’était, il y a si longtemps, deux mois déjà. 

La distanciation sociale aura la peau des salles obscures

Le cinéma va-t-il devenir une attraction jaunie comme ces sports anciens ou ces loisirs démodés, le jeu de paume et le bilboquet de nos arrière-grands-parents ? Un Luna Park pour adolescents des années 1950-1990 qui y trouvaient un refuge pour flirter et s’évader, juste pendant deux heures, deux heures pleines à eux, confinées dans leur jeunesse et leurs espoirs, loin des parents, des professeurs, des brides de la surveillance organisée. La distanciation sociale tuera-t-elle ce divertissement et cet espace de liberté ? Les générations futures nous croiront-elles quand on évoquera nos folles années ? Oui, il existait, à l’intérieur des villes, des lieux clos, réunissant des dizaines de personnes à la même heure, dans les éternuements et l’odeur des chips au vinaigre, les bousculades parfois à la sortie et la queue aux toilettes. On se tenait même la porte, il arrivait que nos doigts se touchent. Certains frôlements n’étaient pas désagréables. Tous les enfants tristes du monde d’avant qui pleurent la disparition de Robert Herbin et de son heaume frisé me comprennent. Notre sociabilité a pris, ces dernières semaines, un tournant dramatique. Un coup de massue, mon Général. 

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Reverrais-je cette immense affiche du Professionnel montrant Belmondo qui pointait un flingue sur moi et qui me disait : « Viens petit ! Tu vas passer un moment hors du temps, je te promets des cascades, des baffes, des vannes, des mannequins volants, des flics taciturnes et même un hélico à la fin ». En ces temps anciens, le public n’était pas sectaire, il allait voir Adjani et Pfeiffer, le Flic de Beverly Hills et Jean-Claude Brisseau, Crocodile Dundee et Thérèse, Schwarzy et François Pignon. Je me rappelle d’une conversation mouvementée avec mon ami d’enfance Alexandre, le sosie d’Anthony Perkins, au sujet d’un polar où Delon tirait à la ligne. Avions-nous aimé ou pas ? Nous étions incapables de l’affirmer. Alain confortait pourtant notre impression diffuse qu’il demeurait une bête blessée, sauvage et inqualifiable. Ce monstre-là avait occupé notre mercredi après-midi. 

La VOD, c’est quand même pas pareil

« Le cinéma est l’art dans lequel l’homme ne peut pas faire autrement que de se reconnaître » résumait Fellini dans ses confidences à José Luis de Vilallonga. Sans les vraies salles, quel sera notre prochain miroir ? La télé, la VOD, les plateformes, tous ces dérivatifs sont des ersatz. Que faire un mercredi, jour de sortie sans nouveautés à l’affiche ? On se rabat sur quelques DVD, on bricole, à la maison, sa séance, sur un écran rachitique, un lecteur sautillant et on se prépare une nuit américaine. Parce qu’Hollywood qui produit le meilleur comme le moins bon, dans cette patrie des Studios attaquée de toutes parts, il y a toujours un souffle mystérieux, un désir de tourner, une énergie qui me rassure, un appétit pour cet art commercial. Je repense à cette phrase de François Truffaut en préface d’un livre sur Philippe de Broca : « C’est donc en Amérique qu’il faut voir les films de Philippe pour en apprécier l’impact. Les étudiants aiment tellement ses films que les cinémas des campus les affichent le plus souvent en double programme comme s’ils avaient décidé de remplacer la particule de son nom par le chiffre qu’elle suggère phonétiquement : Philippe deux Broca ! » 

Les Américains sont peut-être des grands enfants mais ils savent encore s’enthousiasmer. En hommage, je me fais la totale ! J’enchaîne Conan le barbare et Conan le destructeur, Arnold avait le sabre vengeur. Puis, je réhabilite Showgirls de Paul Verhoeven avec une Elizabeth Berkley sacrifiée, pour terminer ma soirée avec Avanti !, une comédie romantique de Billy Wilder au charme suranné, Jack Lemmon et Juliet Mills y cabotinent nonchalamment sous le soleil de l’Italie. Dans mon canapé, malgré tous mes efforts, le plaisir est moindre. Rendez-moi mes salles !

Déconfinement: la macronie fébrile


Conseil scientifique contrariant, Matignon rebelle ou Europe qui traîne des pieds : Macron est dépassé sur bien des fronts.


En fixant au 11 mai le coup d’envoi du déconfinement, Emmanuel Macron a ouvert plusieurs fronts au sein de l’appareil de l’État. Deux semaines après son interminable intervention télévisée, nous sommes peut-être à l’aube d’une crise institutionnelle, laquelle s’ajouterait à la crise sanitaire et aux futures à venir : les crises économiques et sociales provoquées par le confinement.

Delfraissy président

Le premier front, Emmanuel Macron l’a créé tout seul comme un grand. Le fameux Conseil scientifique, personne ne lui avait demandé de le créer. Un président de la République a tout le loisir de consulter tous les experts qu’il veut, et en tout domaine. En outre, il existe déjà une Académie de médecine qui peut donner des avis publics, et qui d’ailleurs ne s’en prive pas pendant cette crise sanitaire. Adepte de « l’administration des choses » plutôt que du « gouvernement des hommes », le Saint-Simonien Emmanuel Macron a souhaité montrer aux citoyens qu’il écoutait les scientifiques. Plusieurs semaines plus tard, il doit contempler la catastrophe. Le Conseil scientifique est traité par les médias avec davantage de déférence que ne le serait le Conseil constitutionnel. À tel point que s’il arrivait malheur au président de la République, on n’est pas certain que l’article 7 de la constitution, qui prévoit l’élection d’un nouveau président dans un délai de trente-cinq jours, pourrait être respecté. En ce moment, Fabius ferait-il un pli face au puissant Professeur Delfraissy ?

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Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron a annoncé la date du 11 mai pour la réouverture des crèches, écoles et universités, le Conseil scientifique rend un rapport qui vient contredire la décision présidentielle. Peu après l’intervention présidentielle, Delfraissy expliquait que les personnes âgées de plus de 65 ans devraient rester confinées jusqu’à une date indéterminée. Ce que l’Élysée était contraint de contredire quarante-huit heures plus tard, face à la polémique. 

Le président du conseil scientifique sur le Covid-19, Jean-François Delfraissy, devant le palais de l’Elysée à Paris, le 5 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948425_000018
Le président du conseil scientifique sur le Covid-19, Jean-François Delfraissy, devant le palais de l’Elysée à Paris, le 5 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948425_000018

Si les médias tendent aussi facilement le micro au président de ce cénacle, ou si les syndicats d’enseignants se réfèrent à ses avis plutôt qu’aux directives de Jean-Michel Blanquer, c’est parce que le Conseil scientifique est nanti d’une seule légitimité, celle qui lui a été précisément donnée par le président de la République. Comme dans l’histoire du Dr Frankenstein, la créature a dépassé son créateur. Mais dans notre société médiatisée et en pleine crise sanitaire, retirer cette légitimité donnée est aussi facile que de remettre du dentifrice dans son tube. Voilà Emmanuel Macron prisonnier d’une instance qu’il ne peut pas dissoudre sans créer un scandale. Si cela pouvait vacciner le président de la République contre son amour de la gouvernance assistée par les experts, on ne s’en plaindrait pas. 

Mais n’est-il pas trop tard, alors qu’il doit gérer d’autres fronts ?

Ça par exemple, Philippe se rebelle !

Car un autre front apparaît de plus en plus aux yeux du simple citoyen, celui ouvert avec Matignon. Nous n’utiliserons pas le terme de cohabitation. Ce serait impropre puisque le Premier ministre n’est pas le chef d’une majorité parlementaire élue contre le président de la République. Mais Edouard Philippe, comme le relève le Figaro dans un article hier, n’est pas sur la même ligne que le président. Sans doute appuyé par Olivier Véran, il est beaucoup moins pressé qu’Emmanuel Macron de faire redémarrer l’économie, ce qui passe par la réouverture des établissements scolaires. L’explication réside pour bonne partie par les plaintes qui s’amoncellent du côté de la Cour de Justice de la République, et qui visent non seulement les ministres et le premier d’entre eux mais aussi certains haut-fonctionnaires et conseillers ministériels. Le président de la République est quant à lui irresponsable pénalement sur les actes pris pendant son mandat. Voilà qui justifierait la plus grande frilosité de la part des membres du gouvernement chargés de gérer la crise sanitaire. Les ministres, d’ailleurs, choisissent leur camp. Bruno Le Maire et Gérald Darmanin souhaitent que la machine économique reparte et sont dans le camp d’Emmanuel Macron. Jean-Michel Blanquer, qui voit le retard et les inégalités s’accroître au sein de la population scolaire dont il a la charge, agace Edouard Philippe par l’annonce – prématurée selon Matignon – d’un calendrier de reprise des cours.

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Front ouvert entre l’Élysée et Matignon, fronts au sein du gouvernement… Comme si cela n’était pas suffisant, à ceci viennent s’ajouter les plus folles rumeurs d’un gouvernement d’union nationale avec des noms qui fleurissent dans la presse, et les ambitions à peine voilées et redoublées de Bruno Le Maire pour remplacer Edouard Philippe. Voilà qui n’est pas là pour apporter un peu de sérénité gouvernementale! Il est impossible de changer de gouvernement avant l’été, alors qu’il faut gérer le déconfinement et l’éventuelle arrivée d’une seconde vague de contaminations par le Covid-19. Nous ne pouvons pas changer de gouvernement mais celui-ci doit gérer une crise sans précédent en tirant à hue et à dia. Rassurant, n’est-ce pas ?

L’Europe, c’est plus habituel, traine des pieds

Le dernier front est européen. Emmanuel Macron souhaite publiquement la mise en œuvre d’une plus grande solidarité entre les pays membres de l’UE. Il craint l’euroscepticisme français et plus encore celui grandissant de l’Italie et de l’Espagne, plus durement touchées par la pandémie que les pays du Nord de l’Europe. Et il réclame que ces derniers mettent la main au portefeuille, en répétant comme un mantra l’antienne de la « souveraineté européenne », laquelle n’a ni queue ni tête. Jacques Sapir expliquait dernièrement dans nos colonnes l’extrême fragilité de la zone euro dans ce contexte économique. Nul doute qu’Emmanuel Macron en est conscient plus que quiconque, même s’il ne compte pas y apporter les mêmes remèdes que l’économiste souverainiste. Le voilà donc à agacer Berlin et Bruxelles avec ses demandes de mutualisation et risquant de semer le trouble dans l’esprit des Français, en réclamant davantage de fédéralisation au niveau européen et, en même temps, davantage de souveraineté nationale.

C’est vers les Français que devrait se constituer le dernier front, le plus périlleux de tous, celui du suffrage universel. Si le Conseil scientifique ne convainc pas tout le monde que la vie démocratique ne peut reprendre que lorsqu’un vaccin aura vaincu Covid-19…

Leurs guerres perdues

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Deux policiers suspendus pour propos racistes, deux autres attaqués

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Deux policiers d’Asnières ont été suspendus. Une vidéo avait indigné: elle les montrait plaisantant et tenant des propos racistes (« un bicot, ça sait pas nager »). Pendant ce temps, on ne s’indigne pas autant des attaques visant les policiers voulant faire respecter le confinement ou de la voiture folle de Colombes qui en a blessé deux autres hier.


Il faut se féliciter de vivre dans un pays où la vidéo de policiers faisant des blagues racistes sur l’homme qu’ils viennent d’arrêter fait la une des médias, suscite l’indignation générale, y compris celle du ministre, et aboutit en moins de 24 heures à la suspension des deux policiers concernés sur demande du préfet lui-même. Ceci alors qu’aucune allégation de violences physiques n’a été portée et que l’intéressé, immigré clandestin de 27 ans suspecté d’avoir pris part à un vol de chantier est recherché depuis 2019 pour divers délits.

Dans son pays, l’Égypte, il aurait pu subir de bien plus graves abus policiers sans que cela fasse une ligne.

Deux policiers attaqués à Colombes

Qu’est-ce que ça prouve, demandera-t-on ? Eh bien que la loi protège aussi le délinquant. Et que la police ne protège pas les siens quand ils commettent des fautes. Les deux policiers concernés ayant reconnu être les auteurs des propos, même les syndicats les ont lâchés.

A lire aussi, Céline Pina: Attentat de Romans-sur-Isère: le bâtonnier du barreau de la Drôme démissionne

On aimerait que les violences anti-police suscitent la même réprobation. Celles-ci sont en effet incessantes et elles sont loin de se borner à des insultes. Au moment même où les policiers amateurs de blagues racistes étaient suspendus, un automobiliste fonçait volontairement sur deux motards de la police à Colombes, blessant grièvement l’un d’eux. L’individu aurait commis son acte après avoir visionné une vidéo sur la Palestine, le rapport est évident. On nous expliquera sous peu qu’il avait l’âme trop sensible ou qu’il était dingue. En effet, il se trouve toujours de bons esprits pour nous expliquer que ceux qui cassent, brûlent et parfois tuent du flic sont des victimes de la société, de la pauvreté et du racisme. 

Le Bondy Blog en grande forme

À cet égard, la tribune publiée par le Bondy Blog et titrée « La colère des quartiers populaires est légitime » mérite la palme de la bêtise excusiste. Les raisons de cette colère, selon le site, c’est qu’à Villeneuve-la-Garenne, un « homme a failli perdre sa jambe après une violente tentative d’interpellation policière ». Rappelons les faits : un voyou condamné 14 fois roule à vive allure en moto, refuse de s’arrêter à un contrôle, tente de doubler par la gauche une voiture de police à l’arrêt et se heurte à sa portière droite que le policier ouvrait pour sortir – il semble qu’il n’ait même pas fait exprès pour arrêter le malfrat. Cet accident entraîne un déchainement de violences anti-policière, à Villeneuve et dans les villes voisines. Mais le Bondy Blog refuse de renvoyer dos-à-dos « les révoltes des populations et les violences graves et inacceptables exercées par la police». Continuez les gars ! Brûlez des poubelles, cognez sur les flics, c’est pour la justice et la dignité. 

A lire aussi, Aurélien Marq: Dans les banlieues, le péril de l’embrasement

Il est vrai que ce texte indigent et indigne exprime une position très minoritaire. L’ennui, c’est que ses signataires ne sont pas seulement les habitués : organisations extrême-gauchistes, réseaux indigénistes et islamo-gauchistes façon CCIF, à qui la détestation de la France et de l’Occident sert de théorie. On y trouve aussi la CGT, SUD Education, SUD Rail et Sud PTT. Que des syndicats appelés à jouer un rôle majeur dans la phase de redémarrage de l’économie s’étranglent quand on prononce le mot travail, ça peut inquiéter. Mais quand ces mêmes syndicats défendent le droit à l’émeute contre les forces de l’ordre, que ce soit par opportunisme ou par conviction, ça met pour le coup très en colère. Et ça donne presque envie de rester confiné.

Le Sphinx est mort…

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On l’a appris tard hier soir : Robert Herbin, l’entraîneur des mythiques Verts des années 70, a définitivement fermé la porte du vestiaire du Stade Geoffroy Guichard. 


C’est sous son égide, lors de la campagne en Coupe d’Europe des Clubs Champions, que la France s’est passionnée pour le football et que la fièvre verte a touché l’ensemble de l’hexagone.

Automne 1974. Après avoir éliminé le Sporting du Portugal, ce qui était déjà une belle performance, les Stéphanois tombent contre les Yougoslaves du Hajduk Split. Sur un terrain détrempé par la pluie, les Verts perdent 4-1, score synonyme d’élimination. Au point que la télévision ne daigne pas diffuser le match retour ! Mauvaise pioche puisque les Verts s’imposent 5-1 après prolongation. Au tour suivant, chez les Polonais de Ruch Chorzow, menés 3-0 à la 46e minute, les hommes d’Herbin ne lâcheront rien, marqueront deux buts et se qualifieront 2-0 au retour sur une pelouse couverte de neige. C’est cette abnégation, ce refus de la défaite, le fait de ne rien lâcher à l’origine de ces retournements de situation qui feront naître la passion pour le football en France. Des qualités mentales nées chez les Verts de Robert Herbin.

L’épopée suivante sera encore plus brillante avec une première victoire en terre britannique, chez les Glasgow Rangers en 8e avant le mythique match retour contre le Dynamo Kiev, emmené par le ballon d’or Oleg Blokhine en quart. Après une défaite 2-0 à l’aller les Verts allaient refaire leur retard entre la 65e et la 70e minute. Rocheteau marquera le but qualificatif en prolongation après un rush de légende sur le côté droit de Patrick Revelli. En demies, face aux Néerlandais du PSV Eindhoven, ils tiendront à l’extérieur le score de 1-0 obtenu à l’aller grâce à un Curkovic de légende. Face au champion du pays qui avait disputé la finale de la Coupe du monde deux ans avant et allait en disputer une nouvelle deux ans plus tard, les Verts n’avaient rien lâché physiquement. Ils tenaient le choc mentalement dans toutes les situations, ils tenaient le choc physiquement face à des joueurs venant du pays où était né le « football total » sous la baguette de Rinus Michels, mythique entraineur de l’Ajax, cinq ans plus tôt. Dix-sept ans après Reims, un club français était en finale de Coupe d’Europe mais le rêve su brisera comme l’année précédente sur le Bayern de Beckenbauer, qui remportera sa troisième « coupe aux grandes oreilles » consécutivement, et sur les poteaux carrés de Glasgow.

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La dernière épopée se terminera à Anfield Road en mars 1977 avec un match de légende finalement perdu dans les dernières minutes sur un but de Fairclough, c’est lors de ce match que naquit d’ailleurs la légende des « Reds ».  Un match au cours duquel un certain Charles Corver s’illustra pas son arbitrage à sens unique avant de récidiver cinq ans plus tard à Séville lors de la Coupe du monde 1982. Une Coupe du monde 1982, synonyme de révélation des Bleus d’Hidalgo qui comptaient en leur sein 10 joueurs qui avaient ou allaient porter le maillot Vert avec Robert Herbin à la baguette. Ces deux hommes avaient le mérite de donner leur chance aux jeunes.

Robert Herbin a amené le mental et le physique dans le football français et sans lui nous n’aurions pas deux étoiles sur le maillot de l’équipe de France. Le football français est encore en deuil, un mois et un jour après le départ de Michel Hidalgo. Le Sphinx est mort : Vive le Sphinx…

Mes Mots du jour

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La Révolution qui vient

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Florian Philippot © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00890663_000014

Une tribune de Florian Philippot


L’épidémie de coronavirus agit comme un révélateur cruel du déclassement français. Déjà largement sur la voie du déclin, notre pays est aujourd’hui à terre. D’un point de vue sanitaire, nous dépassons la plupart des pays en nombre de morts par habitant. D’un point de vue moral, nous avons été obligés de trier les malades dans les hôpitaux, d’abandonner nos vieux dans les Ehpad, et de nier ainsi des valeurs centrales de notre civilisation. D’un point de vue économique et social enfin, nous entamons une crise d’une violence inouïe, qui décrochera encore davantage la France des pays riches. Tout cela est vertigineux.

Éberlués, les Français regardent nos gouvernants qui n’en sont pas. Ce sont plutôt des pantins irresponsables, incapables de tenir la barre pendant la tempête. Ils se dérobent, mentent pour cacher leur inconséquence, obsédés qu’ils sont par les comptes qu’ils devront rendre devant la Justice. Comme stratégie contre l’épidémie, ils n’ont qu’un confinement moyenâgeux à nous offrir, et choisissent pour le faire respecter leur méthode préférée, celle de l’infantilisation ; le Premier ministre nous a encore répété hier que nous avions intérêt à être sages si nous voulions pouvoir déconfiner le 11 mai. Tout repose sur nos pauvres épaules, la culpabilisation est immense.

L’ampleur de la crise que nous traversons est telle qu’elle peut être salutaire, comme tout accident qui met en jeu le pronostic vital

Ce moment peut faire peur : nous nous apercevons que le déclin de la France est bien plus grave qu’il n’y paraissait, et surtout qu’il va s’accélérer désormais très rapidement. Nous avions déjà le sentiment d’être tombés bien bas, nous nous rendons désormais compte que nous sommes sur le toboggan d’une déchéance infernale.

En réalité, l’ampleur de la crise que nous traversons est telle qu’elle peut être salutaire, comme tout accident qui met en jeu le pronostic vital. Elle peut nous faire comprendre que des mesures drastiques sont aujourd’hui indispensables. Nous aurions dû les prendre depuis longtemps, nous n’avons désormais plus le choix, il en va de notre survie. Nous sommes à un moment de vérité.

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Nous sommes allés si loin dans la destruction de notre pays qu’il va falloir de toute urgence adopter un véritable programme de salut public, sursaut vital d’un pays au bord de l’effondrement.

Nous devrons d’abord avoir les mains libres et suffisamment fortes pour ne pas nous écraser sur le mur de la dette. Soyons clairs, nous devrons sortir de l’Union européenne et de son rejeton le plus pervers, l’euro, pour pouvoir faire face. Il n’y aura pas d’autre solution que de suivre Keynes et son « euthanasie des rentiers » ; il nous faut accepter un peu d’inflation et un financement direct du Trésor par la banque centrale, pour échapper à l’appauvrissement inédit que produirait une politique intégralement tournée vers le remboursement d’une dette devenue gargantuesque après la crise. C’est seulement en dehors de l’UE et de l’euro que cet élan de vie sera possible. Nous devons nous mettre à l’abri d’une Allemagne qui, plus que jamais, va utiliser la monnaie unique et l’orthodoxie monétaire, pour finir de mettre au pas les nations affaiblies du continent.

Ce n’est d’ailleurs qu’en dehors de l’Union européenne et d’un euro qui n’a jamais été autre chose que le mark qu’on pourra enfin stopper net le mouvement mortel de désindustrialisation de la France, celui qui explique pourquoi tous les regards se sont tournés des semaines durant vers d’hypothétiques et miraculeuses importations chinoises de masques alors que notre appareil industriel national n’a jamais vraiment réussi à se mettre en route pour assembler quelques bouts de tissu à des élastiques…

Bâtir un État stratège, nationaliser des fleurons nationaux, avantager ses entreprises nationales dans les marchés publics, rompre avec des décennies de libre-échange et d’empilement de traités européens de commerce (les derniers en date concernent respectivement le Vietnam et le Mexique et ont tous deux été conclus pendant la crise sanitaire…), oser même clamer une défense inconditionnelle du « Made in France », de nos créateurs, de nos PME et du pavillon tricolore, interdire les délocalisations : rien de tout cela n’est possible, ni même envisageable dans l’Union européenne et l’euro. Seul un pays souverain peut mener une telle bataille.

Le programme de salut public ne s’arrêtera pas là, il reconnectera la vie économique au réel, en nationalisant les banques et les assurances pour qu’elles redeviennent des outils au service de la production nationale et des vraies gens, et non des machines à sous qui font jackpot à tous les coups : pile mes actionnaires empochent les dividendes, face les contribuables me renflouent quand la crise arrive…

Point de salut sans frontières, sans capacité de dire enfin stop à une immigration massive utilisée cyniquement depuis des décennies comme armée de réserve du néolibéralisme et comme instrument de déstabilisation de la civilisation française

Notre énergie ne sera pas seulement mobilisée par des problèmes économiques. Le monde d’après Covid sera plus déséquilibré encore que le monde d’avant. Il sera donc encore plus incertain, plus dangereux.

La Chine va profiter d’être sortie la première du marasme pour accroître son emprise sur l’Asie, sur l’Afrique, et partir à la conquête de la première place mondiale. Des ressentiments vont s’exacerber, des alliances se redessiner.

La France ne pourra compter que sur elle-même pour survivre dans ce monde chamboulé.
Doublons notre budget militaire pour le porter à 3,5% du PIB et faisons d’une pierre deux coups : assurer notre protection et notre autonomie stratégique tout en investissant dans l’industrie la plus rentable qui soit en terme d’innovation et d’emplois créés, l’industrie de défense.

Sortons dans le même temps de l’OTAN, pour éviter d’avoir demain à devoir nous battre dans de nouvelles guerres illégales contraires à nos intérêts.

Redonnons dans un même mouvement des frontières nationales à la France, celles dont le président Macron a nié l’existence même jusqu’au bout en refusant de les fermer pendant la crise du coronavirus, comme s’il avouait presque explicitement qu’il déniait à la France le droit même d’exister comme nation. Point de salut sans frontières, sans capacité de dire enfin stop à une immigration massive utilisée cyniquement depuis des décennies comme armée de réserve du néolibéralisme et comme instrument de déstabilisation de la civilisation française.

Pas de salut public enfin si le peuple français ne retrouve pas confiance. Des procès devront avoir lieu après la crise pour clamer des culpabilités et prononcer des peines. Qui a dilapidé notre stock stratégique de masques ? Qui a décidé d’abandonner nos anciens à leur sort tragique ? Qui a menti et pour quelles raisons exactement ? Pourquoi avons-nous refusé mordicus de tester des traitements qui semblent marcher à Marseille et dans d’autres pays ? Il faudra que ce soit su et que les comptes soient soldés.

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La suite ne sera pas le retour en arrière : le peuple se sera manifesté et il aura raison de vouloir reprendre la barre qu’une oligarchie lui a volée, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. Nous devrons très vite introduire le RIC, le vrai RIC, dans la Constitution. La souveraineté nationale reconquise par la sortie de l’UE pourra alors se superposer à une souveraineté populaire qui cessera d’être fictive.

Solide sur ces fondations, la France pourra partir à la conquête de son destin, et s’arracher à l’effroyable déclin qu’on lui avait réservé. Elle se souviendra qu’elle est un pays monde, bourré de talents qui ne demandent qu’à plancher sur les inventions et les technologies du siècle, un pays qui puise sa force dans deux mille ans d’une Histoire enviée, faite d’écroulements et de renaissances flamboyantes, à l’ombre toujours du combat pour la liberté.

Les gilets jaunes de l’après Covid, quelle que soit la forme qu’ils se choisiront dans le vaste soulèvement populaire qui viendra forcément, auront à cœur ces mesures de salut public s’ils souhaitent accomplir une révolution politique au sens vrai du terme, qui ne soit ni l’occupation sympathique mais dénuée de sens d’espaces verts sur les ronds-points de France, ni un effroyable bain de sang.

Les Lacretelle, écrivains de père en fille

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Jacques de Lacretelle, 1922 © Rene Dazy/ Bridgeman images

 


En hommage à son père écrivain proche de Proust, Anne de Lacretelle publie Tout un monde, Jacques de Lacretelle et ses amis. Ce beau portrait d’un homosexuel amoureux de sa femme, hédoniste ascète de la plume et philosémite ami des Morand ressuscite une époque révolue.


Avec La Vie inquiète de Jean Hermelin (1920), Silbermann (1922) et La Bonifas (1925), Jacques de Lacretelle (1888-1985) connaît une rapide et belle renommée, fondée sur un talent de narration et d’analyse conjugué à l’audace dans le choix de ses sujets [tooltips content= »De La Bonifas, interprétée par Alice Sapritch à la télévision dans un film de Pierre Cardinal (1968), Anne de Lacretelle dit qu’elle est transgenre. Quant à Jean Hermelin, il serait sans doute aujourd’hui diagnostiqué autiste. »][1][/tooltips]. Et paraît, derrière la sensibilité maîtrisée, le moraliste – si loin des moralisateurs –, l’observateur attentif, le contempteur des médiocrités banales.

Anne de Lacretelle est la fille de Jacques [tooltips content= »Jacques de Lacretelle, héritier d’une famille qui comptait deux académiciens, est élu au fauteuil d’Henri de Régnier, le 12 novembre 1936. Très impliqué dans la renaissance du Figaro, à la Libération, il est nommé vice-président de la SA de ce journal, conseiller permanent à la direction, et membre du conseil de surveillance. »][2][/tooltips] et de « Souriceau », née Yolande de Naurois. Elle publie Tout un monde, Jacques de Lacretelle et ses amis, qui s’apparente à une biographie, mais qui évoque le philtre libéré d’un flacon, les effluves d’un temps révolu, les éclats de voix qui se sont tues, la grâce d’une société aimable. Et l’on est intrigué, puis séduit, emporté par l’évocation de cet homme volontiers distant et paradoxal, citoyen d’une patrie littéraire : un jour, Anne surprend Jacques, « le regard perdu, une larme coule sur sa joue […] Paul Valéry est mort ». Succédant à Jacques de Lacretelle à l’Académie française, Bertrand Poirot-Delpech écrit, dans son discours, le 29 janvier 1987 : « Le notable dont vous regrettez la finesse affable était pétri de contradictions, dont est né son art. Châtelain, mais qui change de château ; enraciné, mais avec une âme d’errant, à l’écart de tous les troupeaux ; héritier, mais attiré par le risque des courses et des jeux ; ami de Morand, en sympathie avec La Rocque, mais admirateur de Léon Blum, selon un éclectisme où il voit – comme on l’en approuve ! – la royauté de l’esprit. […] Le romancier n’a d’yeux que pour la face d’ombre de personnages meurtris, doubles désastreux de sa propre réussite. »

Dans le théâtre d’ombres que met en scène Anne de Lacretelle avec un art consommé de la surprise, chacune vient tenir son rôle auprès de son père, apparaît, disparaît sans avoir eu le temps de saluer, parfois. Et l’on assiste au beau spectacle un peu mélancolique d’une mémoire heureuse.

Anne de Lacretelle © Hannah Assouline
Anne de Lacretelle
© Hannah Assouline

Entretien avec Anne de Lacretelle

Causeur. Jacques de Lacretelle rate son bac, il publie tard son premier roman. Sait-il que la littérature lui donnera une destinée ?

Anne de Lacretelle. J’ai retrouvé un texte de lui, qui date d’un séjour à Cambridge, en été, l’université était alors déserte. Il pressent qu’il pourrait se « corréler » aux impressions qu’il reçoit du monde par le biais de l’écriture. Il en est surpris lui-même, et c’est comme une révélation. Toute proportion gardée, le choc qu’il reçoit est comparable à celui qu’éprouve Paul Claudel, derrière un pilier de Notre-Dame de Paris. Deuxième événement considérable, en 1913, la lecture d’Un amour de Swann : il affirme que ce livre lui a procuré des sensations différentes de toutes celles nées de ses lectures antérieures. Trois ou quatre ans après, il fait la connaissance de Marcel Proust, et naît alors une amitié incomparable. Proust a considérablement aidé les débuts littéraires de mon père. Il envoie un billet comminatoire à Jacques Rivière, usant d’un ton qui n’a rien de proustien : « Voici le téléphone de Jacques de Lacretelle, appelez-le. » Il fallait s’exécuter ! C’est ainsi qu’il est entré à la NRF, la voie royale.

Après la publication de son premier roman, La Vie inquiète de Jean Hermelin, Proust fait parvenir à mon père une lettre dont le contenu est tout différent, et je dois dire troublant, très émouvant. Proust s’abandonne presque, il s’identifie à cet être singulier, lequel, précise-t-il, échoue toujours à « rejoindre » les autres. On sent bien alors, dans cette manière de confession, que « rejoindre » lui est également interdit. Et je m’interroge : n’était-ce pas le secret, le ressort caché de sa fameuse gentillesse, destinée à compenser son impossibilité de « rejoindre » ?

Jacques de Lacretelle était apparenté à Aline Ménard-Dorian, qui fut l’un des modèles de Madame Verdurin. À ce propos, vous placez en addendum un texte de Marcel Proust, peu connu, adressé à votre père. Il y révèle les sources auxquelles il a puisé pour composer ses personnages. Et l’on constate qu’elles sont très nombreuses.

« Cher ami, il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre, ou bien il y en a huit ou dix pour un seul. » C’est la dédicace de Proust à Jacques de Lacretelle sur l’un des six exemplaires de Du côté de chez Swann, une rareté sur papier Japon hélas disparue ! Mon père l’avait interrogé un peu cavalièrement : il voulait connaître les noms de ses modèles. Proust a cédé à cette petite inquisition, car il était séduit …

« L’un des plus beaux hommes que je connaisse », a-t-il dit de Lacretelle.

Oui, cela m’a été confirmé par plusieurs personnes. Cette séduction lui a permis d’obtenir ce texte précieux, grâce auquel on ne saurait réduire tel personnage, telle scène à une seule origine. Voyez par exemple ce qu’il dit de la sonate de Vinteuil : il nomme Saint-Saëns (« musicien que je n’aime pas »), la sonate de César Frank (« surtout joué par Enesco »), un prélude de Lohengrin, « une chose de Schubert », et encore « un ravissant morceau de piano de Fauré ». Oui, vraiment, ces lignes ont une importance considérable.

Vous parlez ouvertement de l’homosexualité de votre père.

Nos parents nous ont offert l’exemple d’un couple fusionnel, mais pas dans le sens que donnent à ce mot les journaux féminins. Ils avaient des projets communs, qu’ils menaient à leur terme. Mon père, je ne le cache pas, eut en effet des liaisons masculines et féminines. Mais sa femme est restée au centre de sa vie. Ma mère, à l’origine, ne songeait qu’à s’éblouir, à courir les boutiques des couturiers. Il l’a transformée. Mes parents étaient tout sauf des mondains affolés. Grâce au Figaro, à l’Académie française, ils fréquentaient des ambassadeurs, des attachés culturels, qui étaient souvent des écrivains. Ils ignoraient la petite mondanité, le snobisme banal. Wladimir d’Ormesson, le père de Jean, l’un des meilleurs amis de Jacques, a très bien décrit les différents niveaux de la vie mondaine parisienne, très cloisonnée, dans son livre De Saint-Pétersbourg à Rome. Mes parents avaient accès à la part la plus brillante, culturellement parlant, de cette mondanité.

On dit souvent : « Les Lacretelle et leurs châteaux. »

Ah ! les châteaux ! Je n’ai aucune honte à parler des châteaux de ma famille. Est-on vraiment propriétaire d’un château ? Lors des Journées du patrimoine je dis aux visiteurs que nous sommes des conservateurs paraétatiques, non appointés pour animer ces œuvres architecturales – animer au sens de leur donner une âme – et pour les transmettre. Nous en tirons peu d’avantages – sauf celui d’évoluer dans un beau décor. Il est absurde d’y voir de l’ostentation, une manifestation de pouvoir. Quand on possède un château, on n’a pas de yacht : tout l’argent passe dans la réfection de la toiture ! On a le devoir de le conserver, de préserver sa beauté. C’est ce que mon père et ma mère ont fait avec leurs propriétés successives. Dans les demeures familiales, j’ai acquis le sens de l’histoire, celui des archives, le goût de la transmission.

Vous étiez lié à Paul Morand, grand ami de Jacques de Lacretelle, et à Hélène, sa femme. Vous rapportez une réflexion de celle-ci : « Un homme qui ne trompe pas sa femme n’est pas un homme. »

Elle appelait Paul « mon toutou », c’est assez dire qu’il lui était inféodé. Cependant, lorsqu’elle dit cela, elle tente de faire bella figura, mais, au fond, elle en était affectée. La mort d’Hélène a laissé Paul totalement désemparé.

L’élection de Paul Morand à l’Académie, quelle aventure à rebondissements ! Enfin, il est élu, presque par surprise, en 1968 !

Le général de Gaulle, qui s’y était toujours opposé, avait d’autres chats à fouetter cette année-là. Ce fut touchant. Ce n’était pas vraiment de l’ambition banale, de la part de Morand, c’était le souhait de rejoindre cette institution. Il y eut tant d’obstacles ! Finalement, il y est entré. Plus tard, Paul a confessé son erreur de ne pas avoir reconnu la valeur du général de Gaulle. Les choix des uns et des autres sont parfois dictés par des causes très simples.

Paul Morand et sa femme étaient antisémites, or Jacques de Lacretelle, auteur de Silbermann, qui dénonce l’antisémitisme, ne l’était résolument pas.

Je peux dire ceci : je n’ai jamais entendu un propos antisémite de la bouche de Paul ni de celle d’Hélène Morand. Jamais, jamais mon père ne se serait mêlé à une conversation antisémite ! Et j’ai hérité son aversion pour l’antisémitisme.

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Votre livre, où abondent les faits et les confidences, les souvenirs, les révélations aussi, n’abolit pas entièrement le mystère de ce personnage si complexe. Être la fille de « Zeus », ainsi que vous le surnommez, ne fut pas toujours simple. Cet homme singulier ne vous imaginait pas en écrivain.

J’aurais bien aimé le titre « Zeus et compagnie », mais il ne fut pas retenu. Ah, Zeus ! Il entrait dans des colères moins redoutables par leur fracas que par leur fureur contenue, leur froideur qui nous pétrifiait. Il n’y avait guère de place pour les enfants dans le couple qu’il formait avec ma mère. Pour ce portrait, j’ai sollicité les flashs de ma mémoire, et j’ai consulté de nombreux témoignages et des correspondances. Les choses et les êtres ont pris place dans leur décor, celui d’une après-guerre, la Première, une époque folle, vraiment : ceux qui l’ont connue n’ont pas compris qu’ils dansaient sur des braises incandescentes. Cet hédoniste rompait avec le plaisir et s’isolait pour écrire. Très orgueilleux, il ne croyait pas qu’on pouvait lui succéder. En effet, il fut une figure énigmatique, et il le demeure.

Tout un monde: Jacques de Lacretelle et ses amis

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Silbermann / De Lacretelle, Jacques / Réf9111

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Les consolations d’un confiné

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Le gérant d’un bureau de tabac devant son commerce, Toulouse, 19 mars 2020. © Pablo Tupin/ Hans Lucas/ AFP

Quand la dope manque en temps de confinement, on peut voir la vie en rose. Et la mort aussi.


Avec le confinement, j’ai arrêté de fumer. Les queues devant les tabacs de toxicos patients et résignés ont été plus dissuasives que toutes les campagnes et que tous les cancers. Cinquante mètres et cinquante personnes, c’est trop. Je suis beaucoup trop orgueilleux pour prendre ma place dans une file de plus de cinquante mecs pour n’importe quelle raison, et même pour n’importe quelle fille. 

Quand la dope vient à manquer

Il y a une autre raison. Aujourd’hui dans ma France périphérique, les ronds-points se sont remplis de gendarmes et le marché du shit a connu des ratés dans la chaîne de distribution et des ruptures de stock. Les dealers étant confinés, seuls les prévoyants, les précautionneux, les avisés, les minables continuent de se droguer à l’abri de la pénurie. Seuls les maniaques qui bichonnent leur herbe dans leur petit jardin ou leur petite cave, avec les petites graigraines plantées, arrosées, éclairées, puis leurs petits planplans récoltés, séparés, taillés, fument encore mais attention, avec modération.

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Comme le marché international du masque, celui du cannabis, dans ma lointaine banlieue, au bord de la campagne et pas loin des cités, était tel qu’à part les petits épargnants et les grands dépendants, personne n’avait jamais craint qu’un jour la dope viendrait à manquer. Mais qui dit confinement disette, alors les fourmis tirent encore sur leurs joints quotidiens, et les cigales en manque dansent la java du sevrage.

Regards sur la mort

À l’inverse des masques, le manque, c’est bon pour la santé et pour la gracieuseté. Après deux jours d’une humeur difficile, surtout pour l’entourage, on perd son haleine, sa toux, son cynisme, ses sarcasmes et son aquoibonisme pour retrouver son souffle, son goût, son sourire, ses sentiments, ses émotions, son mojo, ses rêves et son humour. Voilà sans doute pourquoi je n’arrive pas à trouver ces temps si difficiles. Et mes co-confinés apprécient.

Mais la pénurie psychotropique n’est pas la seule raison. Depuis qu’autour de nous, des humains trouvent la mort par milliers, j’appréhende la mienne beaucoup plus sereinement. Une mort collective me semble un peu moins triste qu’une mort individuelle, quand c’est la mienne. Qu’est ce qui rend le trépas si inacceptable, enfin le mien ? Le bout de ma vie, la fin de ma pensée, la mort de mon regard, la perte de ma conscience, le retour à un néant que je ne verrai même pas, certes. Mais surtout et avant tout, l’idée que sans moi et malgré la fin de mon moi, la vie de tous les autres continue. Si je meurs en temps normal, partout dans le monde et même dans mon immeuble, et un jour dans mon appart, on continuera de regarder la télé et de faire l’amour, et la terre continuera de tourner comme si de rien n’était. En temps de mortalité collective, modestement les choses changent. Évidemment, aujourd’hui tout ne disparaîtrait pas avec moi, mais un peu moins de mes frères humains me survivraient, et ce n’est pas pour me déplaire. Si je dois être coronaviré ce soir plutôt que disparaître de mort naturelle plus tard, je me consolerai avec l’idée que je ne serai pas seul à ne plus bander demain matin. Mourir seul est un drame insupportable, partir en bande même désorganisée, une idée plus douce.

Si je devais expirer en ce moment, je le préférerais sans doute à un autre pour une autre raison encore. Comme quand, pensionnaire, j’avais échappé à la douche. Je trouverais dans mon dernier soupir la force de sourire en pensant que je vais échapper à la toilette, surtout mortuaire. N’ayant jamais abusé du savon pour entretenir mes défenses immunitaires, je n’aurais pas mérité qu’on se salisse les mains à me faire une vidange eaux et gaz, à me boucher les trous, à me tartiner de fond de teint, à me peinturlurer la tronche. De toute façon, je ne veux pas qu’on me voie : ce ne sera plus moi, juste un corps covide de mon esprit, et après la toilette, un faciès transfiguré de cire, maquillé comme un clown vivant, pathétique et grotesque. Et je n’ai pas de costume correct, ou alors il faudrait mettre mon bras sur un trou ou une tache. Déjà vivant, j’avais honte d’être l’objet de l’attention publique, alors mort… Ni présentable, ni présentation, les gestes barrière me sauveraient la mise. Si l’heure de mon trépas sonnait au temps du coronavirus, je disparaîtrais tranquille, presque incognito. Mais je précise, pas dans un four. Même avant d’être allé voir Auschwitz, je voulais être enterré.

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Enfin, une dernière pensée me fait voir la vie en rose et ma mort entre gris clair et gris foncé s’il m’arrivait de coronachavirer : je ne déplacerai pas plus de vingt personnes à mon enterrement, en attendant mieux. J’épargnerai un devoir moral et pénible, une corvée, un de ces « j’ai envie d’y aller comme de me pendre mais décemment, je ne peux pas ne pas » à des gens que je ne veux pas déranger. Et si le confinement devait se resserrer, je permettrais à mes amis ? mes enfants ? ma femme ? de pouvoir être absents sans être indécents.

Alors, peut-on être à la fois un misanthrope égocentrique et un innocent timide ? Vous avez quatre heures ?

Edouard Philippe, l’homme seul

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A Bordeaux, une femme et son enfant regardent à la télévision le Premier ministre présenter le programme du déconfinement de la France à l'Assemblée nationale, le 28 avril 2020 © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage: 00958714_000002

Qu’on soit d’accord avec lui ou pas, Edouard Philippe rassure. Sans doute parce qu’il est le seul aujourd’hui à ressembler à l’idée qu’on se fait d’un homme d’État. Alors que le risque de reconfinement après le 11 mai est bien réel, et que le président de la République n’est bon qu’à proférer des prophéties autoréalisatrices, lui garde la tête sur les épaules. Il a présenté hier le plan du gouvernement.


 

Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie idéologique pour Edouard Philippe mais ce que j’ai vu hier, c’est un homme d’État, c’est-à-dire un homme qui conjugue le réalisme et l’espérance, qui promet du sang et des larmes mais qui croit malgré tout en un pays qu’il est un des rares, au gouvernement, à connaître réellement.

Une étrange assemblée

Son visage était visiblement marqué. Le fringant quadra libéral de 2017 avait le regard inquiet que tentait de démentir son discours volontariste. Dans cet hémicycle qui très symboliquement a été un des premiers clusters français de la pandémie, tout avait un air d’étrangeté, quelque chose de crépusculaire. Soixante-quinze députés dans une atmosphère de catacombe avec l’étrange et indispensable rituel de la désinfection de la tribune par les huissiers entre chaque prise de parole.

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Je persiste à croire que dans la macronie, il est le seul à avoir les pieds sur terre. On a voulu me vendre un Macron gaullien, churchillien, chef de guerre, puis président modeste. C’est tout de même un peu fort. Lors de son intervention du 15 avril, que les commentateurs décidément bien serviles ont présenté comme profondément humaine, j’ai surtout vu une manière d’illuminé qui prend ses désirs pour la réalité.

Philippe veut nous éviter « l’écroulement »

Je l’ai déjà écrit naguère mais Macron est un solipsiste : il croit que le monde est une projection de son esprit et qu’il peut le façonner par une parole performative : « Si je dis que le 11 mai, on déconfine, on déconfine ; si je dis qu’on rouvre les écoles, on rouvre les écoles ; si je dis que dans quinze jours, je veux un plan détaillé du premier ministre, il y aura un plan détaillé du premier ministre. » L’univers mental d’Emmanuel Macron est celui d’une mégalomanie dont on aurait pu et dû se douter lors de sa cérémonie d’investiture devant la pyramide du Louvre et ses métaphores jupitériennes. Il n’en est pas comme Trump à proposer des traitements à base d’UV et de détergents mais on n’en est pas loin. Après tout, n’a-t-il pas eu le droit de la part de ses thuriféraires, à l’appellation de président philosophe et thaumaturge ? S’il n’y avait pas la nécessité de la distanciation sociale, il pratiquerait l’imposition des mains pour guérir le Covid-19 qui fait figure pour lui de modernes écrouelles.

Emmanuel Macron le soir de son élection, au Louvre, le 7 mai 2017 © DAVID NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00805555_000004
Emmanuel Macron le soir de son élection, au Louvre, le 7 mai 2017 © DAVID NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00805555_000004

Edouard Philippe, lui, doit faire avec. Le choix totalement arbitraire du 11 mai, il a été obligé de l’atténuer, trouvant un équilibre instable entre les instances scientifiques, hier encore sacralisées et aujourd’hui vilipendées dans un bel accès d’obscurantisme irrationnel, et les nécessités politiques. On n’aimerait pas être à sa place : gérer la pénurie de moyens de base comme les masques et en même temps faire redémarrer le pays qui s’endort doucement dans une léthargie mortelle et menace ruine. C’est un drôle de défi. Edouard Philippe n’a pas voulu prononcer le mot d’effondrement, qui rappelle trop la collapsologie, mais il a bel et bien employé celui d’ « écroulement ». Pas seulement celui de l’économie mais aussi de toute notre civilisation. Il sait que les claquements de doigts et les prophéties autoréalistrices d’un président ne changeront rien à ce danger mortel.

Je marche seul, sans témoin sans personne

Les injonctions contradictoires d’un Macron ou d’un Blanquer, anxiogènes et imprudentes, il a tenté de les effacer par un discours clair, sans ambiguïtés, reconnaissant des erreurs qui ne sont pas forcément les siennes, s’offrant même le luxe de l’humour sur ceux qui exercent surtout dans les médias le ministère de la parole, exactement comme Macron lui-même. C’est peut-être précisément le péché originel de Macron, comme des commentateurs, que de ne jamais avoir été élus, c’est-à-dire de ne jamais avoir été sur le terrain. Ils sont beaucoup trop, dans notre paysage politique et médiatique, à n’avoir aucune idée de ce que signifie affronter le suffrage universel, la seule onction qui vaille en démocratie et même la seule légitimité. Quant à l’élection de Macron lui-même, c’est un coup de chance plus qu’un désir de la société : on l’a mesuré très vite avec l’apparition des gilets jaunes puis la contestation historiquement longue de la réforme de la SNCF et, encore plus, des retraites. Le premier ministre lui est maire d’une grande ville, il a donc pu s’apercevoir à quel point son N+1 avait fracturé la société et n’avait plus la légitimité suffisante pour créer cette union nationale introuvable.

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Edouard Philippe ne l’espère plus. Ce qu’il a tenté hier, c’est de limiter des dégâts humains, politiques et économiques irréversibles. Il ne réussira peut-être pas, mais au moins, il aura essayé. Et cela a quelque chose de rassurant. D’ailleurs, Edouard Philippe commence à gêner Macron et sa propre majorité, comme l’a souligné Mélenchon en montant à la tribune et en l’épargnant curieusement pour concentrer ses tirs sur le président de la République. On sent en effet Edouard Philippe sur un siège éjectable : c’est normal, à défaut d’être « le meilleur d’entre nous », il est incontestablement le moins mauvais.

Comment nous sommes devenus Chinois

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Édouard Philippe annonce la fermeture jusqu’à nouvel ordre de tous les « lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays », Paris, 14 mars 2020. © Xosé Bouzas/ Hans Lucas/ AFP

Depuis le début de la pandémie, l’administration médicale a pris le pas sur le gouvernement des hommes. Or, si ses intentions sont louables, l’exécutif ne peut faire passer la santé avant tout autre impératif. Nos libertés fondamentales et les nécessités économiques devraient également peser dans la balance.


C’est ballot, je crois que j’ai raté une élection. Non, je ne parle pas des demi-municipales, celle-là j’y étais, même si cela ne s’est pas vu dans les résultats. Non l’élection que j’ai ratée, c’est celle des conseillers d’État. J’apprends, à la faveur de l’épidémie que vous savez, que ce sont ces éminences de luxe, sorties en tête du classement de l’ENA, qui dirigent la France. Et je chipote, mais être gouvernée par des gens que je n’ai pas élus, ça me chiffonne.

Notez que les conseillers d’État ne s’invitent pas tout seuls à prendre la place des politiques. Nombre de médecins, également convaincus qu’ils savent mieux que le gouvernement ce qu’il faut faire, ne se sont pas contentés de nous engueuler tous les jours parce que nous n’étions pas assez obéissants. Le 19 mars, ils ont saisi le Conseil d’État dans le cadre de la procédure référé-liberté pour qu’il somme l’exécutif d’ordonner un confinement à la chinoise. Il ne s’agit donc plus de protéger une liberté constitutionnelle contre les manigances de l’État, mais de se substituer à l’administration jugée défaillante, en lui enjoignant de prendre telle ou telle mesure. L’avocat d’une des associations requérantes a admis qu’« il était plus facile de mettre en place ce type de système dans un régime totalitaire », tout en estimant qu’on « pouvait tout de même y arriver ». Tous chinois ! L’ennui, c’est qu’on commence à découvrir que ce formidable exemple chinois reposait sur des données totalement bidonnées…

Dans les mains de la science

En affirmant que, derrière chacune de ses décisions, il y avait des « blouses blanches », le gouvernement a lui-même semblé renoncer à ses prérogatives. Vous me direz qu’en ces temps d’urgence sanitaire, on doit s’en remettre à la science. Sauf que la science ne parle pas d’une seule voix, comme en témoigne la bataille de la chloroquine.

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Surtout, de même que pour un marteau tous les problèmes sont des clous, pour les médecins qui sont sur le front, le Covid-19, l’ensemble des politiques publiques doivent être tournées vers un unique objectif, la lutte contre l’épidémie – au détriment d’ailleurs des autres pathologies : aujourd’hui, on ne peut plus soigner les cancers, s’émeuvent des médecins.

Entre les approuveurs et les complotistes, il doit y avoir de la place pour une critique raisonnable

On se rappelle la formule d’un conseiller de Bill Clinton à son adversaire bushiste : « It’s the economy, stupid ! » (« Imbécile, c’est l’économie qui compte ! ») Désormais, « It’s the epidemy, stupid ! » Et tout le reste de l’existence devrait s’effacer devant cet impératif. 

On oublie la santé mentale et l’économie!

Que la parole des médecins ait aujourd’hui la préséance, on le comprend. Elle ne saurait être exclusive. La supportabilité des mesures pour l’ensemble de la population doit être une des données de l’équation, de même que la nécessité de faire fonctionner, tant bien que mal, une partie de l’économie. Si nous restons tous chez nous 24 heures sur 24, privés du droit de se dégourdir les jambes et de sortir Médor, le virus cessera de circuler, mais nous deviendrons tous fous, sans compter que des dizaines de milliers de Français, qui continuent à bosser, perdront leur emploi ou leur outil de travail. Et non, il ne s’agit pas de caprices, ni de basses raisons mercantiles. Comme l’a écrit Renaud Girard, il ne faudrait pas que la France meure guérie.

Le gouvernement doit donc, comme toujours, arbitrer entre des impératifs et des discours contradictoires. Il ne peut se contenter d’appliquer le slogan : la santé avant tout. Cela ne signifie pas que nous devrions abandonner nos vieux, nos malades, nos sans-abri à leur sort, mais que l’émotion ne peut être le seul guide de l’action publique. Œuvrer pour la collectivité, malheureusement, ne signifie pas œuvrer pour chacun des individus qui la composent : sinon, nous ne laisserions pas les caissières, les livreurs et autres éboueurs, sans oublier les imprimeurs[tooltips content= »Que le nôtre, BGL, soit remercié pour avoir assuré malgré les difficultés »](1)[/tooltips], les kiosquiers, les postiers et tous ceux grâce à qui les journaux paraissent et sont distribués, prendre des risques pour que l’ensemble de la société puisse continuer à se nourrir, à s’informer (et à se laver). En réalité, chaque décision politique, ces jours-ci, cache un calcul fort peu ragoûtant : quel prix sommes-nous prêts à payer pour sauver combien de vies ? La preuve que nous demeurons une civilisation, cher Alain Finkielkraut, n’est pas que la vie humaine n’a pas de prix, mais que ce prix soit élevé (nous acceptons de grands sacrifices) et que ce calcul n’ait pas droit de cité sur la place publique.

Nos libertés fondamentales

Ainsi, si nous acceptons et à raison, une suspension drastique (et provisoire) de nos libertés publiques, à commencer par celle d’aller et venir, nous n’avons pas pour autant aboli l’État de droit. Nous devons exiger que les restrictions soient strictement proportionnées aux nécessités. La mise à l’arrêt de l’ensemble de la chaîne pénale, qui prolonge indûment les détentions provisoires, interdit les audiences de libération conditionnelle (et fait courir aux intéressés le risque d’être contaminé en prison), s’imposait-elle ? Il ne s’agit pas là d’un caprice parce qu’on m’a privé de mes autos-tamponneuses et de mon bac à sable, comme le dit encore Alain Finkielkraut en se moquant gentiment, mais de rien de moins que nos libertés fondamentales, et de l’égalité de traitement devant la loi. Il faut aussi se demander pourquoi le Conseil constitutionnel s’est suspendu lui-même, sans même examiner la constitutionnalité des ordonnances prises en application de l’état d’urgence. Nos juges constitutionnels n’ont-ils pas d’ordinateurs qui leur permettraient de télétravailler ?

Dans ce brouhaha de légitimités, les coupeurs de têtes sont à la fête, impatients de pouvoir traîner ministres et hauts fonctionnaires devant les tribunaux. L’union nationale n’a pas fait taire l’envie du pénal. Il existe déjà un site (plaintecovid.fr) sur lequel on peut télécharger un formulaire spécifique selon que l’on est soignant, patient ou non-malade. Cette confusion entre faute pénale et erreur politique, qui rappelle les heures sombres du procès du sang contaminé, revient, en fin de compte, à privatiser la politique puisqu’on juge l’homme pour les erreurs du ministre.

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Or, la seule alternative au gouvernement des juges, c’est la responsabilité politique. Cela signifie que la critique doit être libre, même quand elle est aussi idiote que celle d’Annie Ernaux et de tous ceux qui accusent Macron de vouloir commencer une carrière de dictateur à la faveur de la catastrophe sanitaire. Les Français ont le droit d’être traités en adultes. Certes, nous ne ferions pas mieux, mais nous n’avons pas brigué les suffrages de nos concitoyens. Entre les approuveurs et les complotistes, il doit y avoir de la place pour une critique raisonnable.

L’exécutif semble avoir fini par le comprendre. Lors de la conférence de presse du 28 mars, Olivier Véran et Édouard Philippe ont cessé de nous parler comme à des enfants de six ans incapables, non seulement d’enfiler un masque, mais de comprendre que leurs dirigeants n’étaient pas des faiseurs de miracles. C’est un premier pas. Un deuxième serait de démissionner en urgence Sibeth Ndiaye qui a prouvé son incompétence et le mépris dans lequel elle tient le bon peuple. Politiquement, la meuf est dead. Alors chiche ?

Les Rien-pensants

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La Chine des confins de Marco Polo

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Marco Polo s'embarquant pour l'Asie, Venise, 1338 © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage : 51337521_000001

Il fut un temps où le voyage ne se cantonnait pas qu’aux halls d’aéroports, où le frisson de l’aventure n’avait pas été englouti par une profusion de fictions, où l’on pouvait encore épater la galerie par des découvertes inédites.


Sept siècles après son odyssée, le pouvoir contagieux de l’envoûtement de Marco Polo n’a guère été éradiqué. Je n’avais pas attendu d’être assigné à résidence pour me plonger dans Le Dévisement du monde, mais de la relecture du Livre II – le séjour du Vénitien dans l’empire du Mongol Koubilaï Khan, qui vient alors de conquérir la Chine – émane une ode à l’enchantement du monde. Pris sous l’aile de l’empereur, le pape des aventuriers y resta vingt ans. Des décors du palais à ses festins ou ses jardins, tout est « magnifique », « somptueux », « admirable » aux yeux du jeune marchand, «moi Marco », comme il se désigne lui même sans une once de second degré. Le romantisme avant la lettre, Chateaubriand n’a qu’à bien se tenir.

Koubilaï Khan, un empire gigantesque 

Au menu des gibiers favoris de l’empereur, cerfs, chevreaux, sangliers, daims, lièvres, faucons, éperviers ou hiboux. Les curieux seront déçus: aucune trace de chauves-souris. En revanche, pour désaltérer nos papilles entre deux bouchées, « une fort bonne boisson composée de riz et de plusieurs parfums, laquelle par sa douceur surpasse la bonté du vin ». Nul doute qu’entouré de ses quatre femmes légitimes, nombreuses concubines et centaines de domestiques, Koubilaï Khan – « un fort bel homme » précise Marco – savait vivre. Mais qu’on n’y voit pas là une faiblesse pour la débauche. De l’Asie du sud-est à l’actuelle Ukraine, l’empire de Koubilaï est alors immense. Conscient qu’on ne tient pas un empire avec des grenouilles de bénitier ou autres emmerdeurs identitaires mais qu’on ne doit pas non plus les frustrer, l’empereur avait la solution: « Tous les peuples, de quelque secte qu’ils soient, chrétiens, juifs, mahométans, tartares et autres païens, sont obligés de prier leurs dieux pour la vie, la conservation et la prospérité de l’empereur ». Pas de territoires perdus sous Koubilaï. 

A lire aussi: Voyage autour de ma bibliothèque (7/10)

Chargé de surveiller la collecte des impôts dans les territoires nouvellement conquis, Marco Polo se convertit alors en une sorte d’espion au service du roi. Parmi les villes sous contrôle de ce dernier, une dénommée Wuchang. Bien plus tard, au début du XXème siècle, celle-ci se mélangera avec deux autres villes pour faire éclore une certaine Wuhan. À 700 km à l’est de celle-ci, se trouve l’ancêtre d’Hangzhou. Le serviteur du roi y admire le sens du commerce (« il y a des artisans et des négociants en si grand nombre que ça me paraîtrait incroyable si je le rapportais ») et le raffinement des citadins (« les habitants de cette ville vivent dans les délices, mais surtout les femmes ; ce qui les fait paraître plus belles qu’ailleurs »). 

L’émerveillement contre l’aseptisation du monde 

Il est aussi sensible au volet sécuritaire («pour empêcher les vols et les homicides, il y a une patrouille de dix hommes, la nuit, sur chaque pont ») et semble épaté par l’hygiène (« toutes les places de la ville sont pavées de pierres, ce qui la rend très propre […] on y voit aussi plus de trois milles bains qui servent aux hommes pour se laver : car cette nation fait consister toute la pureté dans celle du corps »). D’une façon générale, le jeune Vénitien est impressionné par cette civilisation chinoise en avance sur son temps, comme en témoigne l’existence de la monnaie sous forme de billets, authentifiés par la marque de l’empereur – et dont ceux qui auraient la mauvaise idée d’en faire des faux risquent la mort: « on se sert pour la faire de l’écorce intérieure de l’arbre qu’on appelle mûrier ». 

Bien avant l’éclosion des laboratoires P4, Marco Polo a-t-il arpenté Wuhan? Difficile de savoir, mais il confie avoir « commandé Yanghzou pendant trois ans par l’ordre du Grand Khan ». Yanghzou – située à 600 km de Wuhan – ayant alors vingt-sept autres villes sous sa dépendance, précise-t-il, on est libre d’imaginer qu’il y a mis les pieds. Mais quand certains se demandent s’il s’est vraiment rendu en Chine, quelle importance? La leçon du récit de Marco Polo, c’est que l’enchantement du monde est incompatible avec la fadeur de  l’uniformisation des civilisations. Pour combattre l’aseptisation du monde de l’empereur Corona, il va falloir inventer un monde réenchanté. À travers son récit, Marco Polo nous montre la voie. 

>>> À écouter: L’incroyable voyage de Marco Polo sur France Inter <<<

Le devisement du monde

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La Description du monde

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La dernière séance du mercredi

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Juliet Mills et Jack Lemmon dans "Avanti!" (1972) de Billy Wilder © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage: 00382237_000001

Ma nuit américaine dans le Berry


Je n’arrive pas à me souvenir du dernier film que j’ai vu, ni de la salle. Tout s’est effacé dans ma mémoire. Impossible de remettre le puzzle en place. Je confonds le titre, la localisation, le moment de la journée… J’ai beau réfléchir, refaire mentalement mon parcours entre le Champo, l’Escurial, l’Arlequin, le Reflet Médicis, tous les cinémas d’Odéon, je pousse même du côté de Denfert et de Montparnasse, je m’aventure jusqu’à Bercy, c’est le black-out, j’ai perdu la vue des fauteuils rouges. Est-ce un nouveau symptôme du Covid ? Faut-il prévenir le Professeur Raoult ? Et je ne perçois que très vaguement l’acrimonie des ouvreuses parisiennes, cette mauvaise humeur qui rendait la séance plus douce. C’était, il y a si longtemps, deux mois déjà. 

La distanciation sociale aura la peau des salles obscures

Le cinéma va-t-il devenir une attraction jaunie comme ces sports anciens ou ces loisirs démodés, le jeu de paume et le bilboquet de nos arrière-grands-parents ? Un Luna Park pour adolescents des années 1950-1990 qui y trouvaient un refuge pour flirter et s’évader, juste pendant deux heures, deux heures pleines à eux, confinées dans leur jeunesse et leurs espoirs, loin des parents, des professeurs, des brides de la surveillance organisée. La distanciation sociale tuera-t-elle ce divertissement et cet espace de liberté ? Les générations futures nous croiront-elles quand on évoquera nos folles années ? Oui, il existait, à l’intérieur des villes, des lieux clos, réunissant des dizaines de personnes à la même heure, dans les éternuements et l’odeur des chips au vinaigre, les bousculades parfois à la sortie et la queue aux toilettes. On se tenait même la porte, il arrivait que nos doigts se touchent. Certains frôlements n’étaient pas désagréables. Tous les enfants tristes du monde d’avant qui pleurent la disparition de Robert Herbin et de son heaume frisé me comprennent. Notre sociabilité a pris, ces dernières semaines, un tournant dramatique. Un coup de massue, mon Général. 

A lire aussi, Patrick Mandon: Les Lacretelle, écrivains de père en fille

Reverrais-je cette immense affiche du Professionnel montrant Belmondo qui pointait un flingue sur moi et qui me disait : « Viens petit ! Tu vas passer un moment hors du temps, je te promets des cascades, des baffes, des vannes, des mannequins volants, des flics taciturnes et même un hélico à la fin ». En ces temps anciens, le public n’était pas sectaire, il allait voir Adjani et Pfeiffer, le Flic de Beverly Hills et Jean-Claude Brisseau, Crocodile Dundee et Thérèse, Schwarzy et François Pignon. Je me rappelle d’une conversation mouvementée avec mon ami d’enfance Alexandre, le sosie d’Anthony Perkins, au sujet d’un polar où Delon tirait à la ligne. Avions-nous aimé ou pas ? Nous étions incapables de l’affirmer. Alain confortait pourtant notre impression diffuse qu’il demeurait une bête blessée, sauvage et inqualifiable. Ce monstre-là avait occupé notre mercredi après-midi. 

La VOD, c’est quand même pas pareil

« Le cinéma est l’art dans lequel l’homme ne peut pas faire autrement que de se reconnaître » résumait Fellini dans ses confidences à José Luis de Vilallonga. Sans les vraies salles, quel sera notre prochain miroir ? La télé, la VOD, les plateformes, tous ces dérivatifs sont des ersatz. Que faire un mercredi, jour de sortie sans nouveautés à l’affiche ? On se rabat sur quelques DVD, on bricole, à la maison, sa séance, sur un écran rachitique, un lecteur sautillant et on se prépare une nuit américaine. Parce qu’Hollywood qui produit le meilleur comme le moins bon, dans cette patrie des Studios attaquée de toutes parts, il y a toujours un souffle mystérieux, un désir de tourner, une énergie qui me rassure, un appétit pour cet art commercial. Je repense à cette phrase de François Truffaut en préface d’un livre sur Philippe de Broca : « C’est donc en Amérique qu’il faut voir les films de Philippe pour en apprécier l’impact. Les étudiants aiment tellement ses films que les cinémas des campus les affichent le plus souvent en double programme comme s’ils avaient décidé de remplacer la particule de son nom par le chiffre qu’elle suggère phonétiquement : Philippe deux Broca ! » 

Les Américains sont peut-être des grands enfants mais ils savent encore s’enthousiasmer. En hommage, je me fais la totale ! J’enchaîne Conan le barbare et Conan le destructeur, Arnold avait le sabre vengeur. Puis, je réhabilite Showgirls de Paul Verhoeven avec une Elizabeth Berkley sacrifiée, pour terminer ma soirée avec Avanti !, une comédie romantique de Billy Wilder au charme suranné, Jack Lemmon et Juliet Mills y cabotinent nonchalamment sous le soleil de l’Italie. Dans mon canapé, malgré tous mes efforts, le plaisir est moindre. Rendez-moi mes salles !

Déconfinement: la macronie fébrile

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Le Premier ministre Edouard Philippe ne souhaitait pas "déconfiner" aussi rapidement que le président de la République... © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000048

Conseil scientifique contrariant, Matignon rebelle ou Europe qui traîne des pieds : Macron est dépassé sur bien des fronts.


En fixant au 11 mai le coup d’envoi du déconfinement, Emmanuel Macron a ouvert plusieurs fronts au sein de l’appareil de l’État. Deux semaines après son interminable intervention télévisée, nous sommes peut-être à l’aube d’une crise institutionnelle, laquelle s’ajouterait à la crise sanitaire et aux futures à venir : les crises économiques et sociales provoquées par le confinement.

Delfraissy président

Le premier front, Emmanuel Macron l’a créé tout seul comme un grand. Le fameux Conseil scientifique, personne ne lui avait demandé de le créer. Un président de la République a tout le loisir de consulter tous les experts qu’il veut, et en tout domaine. En outre, il existe déjà une Académie de médecine qui peut donner des avis publics, et qui d’ailleurs ne s’en prive pas pendant cette crise sanitaire. Adepte de « l’administration des choses » plutôt que du « gouvernement des hommes », le Saint-Simonien Emmanuel Macron a souhaité montrer aux citoyens qu’il écoutait les scientifiques. Plusieurs semaines plus tard, il doit contempler la catastrophe. Le Conseil scientifique est traité par les médias avec davantage de déférence que ne le serait le Conseil constitutionnel. À tel point que s’il arrivait malheur au président de la République, on n’est pas certain que l’article 7 de la constitution, qui prévoit l’élection d’un nouveau président dans un délai de trente-cinq jours, pourrait être respecté. En ce moment, Fabius ferait-il un pli face au puissant Professeur Delfraissy ?

A lire aussi: La technocratie, les médecins et les politiques

Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron a annoncé la date du 11 mai pour la réouverture des crèches, écoles et universités, le Conseil scientifique rend un rapport qui vient contredire la décision présidentielle. Peu après l’intervention présidentielle, Delfraissy expliquait que les personnes âgées de plus de 65 ans devraient rester confinées jusqu’à une date indéterminée. Ce que l’Élysée était contraint de contredire quarante-huit heures plus tard, face à la polémique. 

Le président du conseil scientifique sur le Covid-19, Jean-François Delfraissy, devant le palais de l’Elysée à Paris, le 5 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948425_000018
Le président du conseil scientifique sur le Covid-19, Jean-François Delfraissy, devant le palais de l’Elysée à Paris, le 5 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948425_000018

Si les médias tendent aussi facilement le micro au président de ce cénacle, ou si les syndicats d’enseignants se réfèrent à ses avis plutôt qu’aux directives de Jean-Michel Blanquer, c’est parce que le Conseil scientifique est nanti d’une seule légitimité, celle qui lui a été précisément donnée par le président de la République. Comme dans l’histoire du Dr Frankenstein, la créature a dépassé son créateur. Mais dans notre société médiatisée et en pleine crise sanitaire, retirer cette légitimité donnée est aussi facile que de remettre du dentifrice dans son tube. Voilà Emmanuel Macron prisonnier d’une instance qu’il ne peut pas dissoudre sans créer un scandale. Si cela pouvait vacciner le président de la République contre son amour de la gouvernance assistée par les experts, on ne s’en plaindrait pas. 

Mais n’est-il pas trop tard, alors qu’il doit gérer d’autres fronts ?

Ça par exemple, Philippe se rebelle !

Car un autre front apparaît de plus en plus aux yeux du simple citoyen, celui ouvert avec Matignon. Nous n’utiliserons pas le terme de cohabitation. Ce serait impropre puisque le Premier ministre n’est pas le chef d’une majorité parlementaire élue contre le président de la République. Mais Edouard Philippe, comme le relève le Figaro dans un article hier, n’est pas sur la même ligne que le président. Sans doute appuyé par Olivier Véran, il est beaucoup moins pressé qu’Emmanuel Macron de faire redémarrer l’économie, ce qui passe par la réouverture des établissements scolaires. L’explication réside pour bonne partie par les plaintes qui s’amoncellent du côté de la Cour de Justice de la République, et qui visent non seulement les ministres et le premier d’entre eux mais aussi certains haut-fonctionnaires et conseillers ministériels. Le président de la République est quant à lui irresponsable pénalement sur les actes pris pendant son mandat. Voilà qui justifierait la plus grande frilosité de la part des membres du gouvernement chargés de gérer la crise sanitaire. Les ministres, d’ailleurs, choisissent leur camp. Bruno Le Maire et Gérald Darmanin souhaitent que la machine économique reparte et sont dans le camp d’Emmanuel Macron. Jean-Michel Blanquer, qui voit le retard et les inégalités s’accroître au sein de la population scolaire dont il a la charge, agace Edouard Philippe par l’annonce – prématurée selon Matignon – d’un calendrier de reprise des cours.

A lire aussi: Macron post-Covid: des pistes pour se “réinventer”

Front ouvert entre l’Élysée et Matignon, fronts au sein du gouvernement… Comme si cela n’était pas suffisant, à ceci viennent s’ajouter les plus folles rumeurs d’un gouvernement d’union nationale avec des noms qui fleurissent dans la presse, et les ambitions à peine voilées et redoublées de Bruno Le Maire pour remplacer Edouard Philippe. Voilà qui n’est pas là pour apporter un peu de sérénité gouvernementale! Il est impossible de changer de gouvernement avant l’été, alors qu’il faut gérer le déconfinement et l’éventuelle arrivée d’une seconde vague de contaminations par le Covid-19. Nous ne pouvons pas changer de gouvernement mais celui-ci doit gérer une crise sans précédent en tirant à hue et à dia. Rassurant, n’est-ce pas ?

L’Europe, c’est plus habituel, traine des pieds

Le dernier front est européen. Emmanuel Macron souhaite publiquement la mise en œuvre d’une plus grande solidarité entre les pays membres de l’UE. Il craint l’euroscepticisme français et plus encore celui grandissant de l’Italie et de l’Espagne, plus durement touchées par la pandémie que les pays du Nord de l’Europe. Et il réclame que ces derniers mettent la main au portefeuille, en répétant comme un mantra l’antienne de la « souveraineté européenne », laquelle n’a ni queue ni tête. Jacques Sapir expliquait dernièrement dans nos colonnes l’extrême fragilité de la zone euro dans ce contexte économique. Nul doute qu’Emmanuel Macron en est conscient plus que quiconque, même s’il ne compte pas y apporter les mêmes remèdes que l’économiste souverainiste. Le voilà donc à agacer Berlin et Bruxelles avec ses demandes de mutualisation et risquant de semer le trouble dans l’esprit des Français, en réclamant davantage de fédéralisation au niveau européen et, en même temps, davantage de souveraineté nationale.

C’est vers les Français que devrait se constituer le dernier front, le plus périlleux de tous, celui du suffrage universel. Si le Conseil scientifique ne convainc pas tout le monde que la vie démocratique ne peut reprendre que lorsqu’un vaccin aura vaincu Covid-19…

Leurs guerres perdues

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Deux policiers suspendus pour propos racistes, deux autres attaqués

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Des policiers examinent la scène où deux de leurs collègues en moto ont été percutés volontairement par un automobiliste, à Colombes, le 27 avril Photo: FRANCK FIFE / AFP

Deux policiers d’Asnières ont été suspendus. Une vidéo avait indigné: elle les montrait plaisantant et tenant des propos racistes (« un bicot, ça sait pas nager »). Pendant ce temps, on ne s’indigne pas autant des attaques visant les policiers voulant faire respecter le confinement ou de la voiture folle de Colombes qui en a blessé deux autres hier.


Il faut se féliciter de vivre dans un pays où la vidéo de policiers faisant des blagues racistes sur l’homme qu’ils viennent d’arrêter fait la une des médias, suscite l’indignation générale, y compris celle du ministre, et aboutit en moins de 24 heures à la suspension des deux policiers concernés sur demande du préfet lui-même. Ceci alors qu’aucune allégation de violences physiques n’a été portée et que l’intéressé, immigré clandestin de 27 ans suspecté d’avoir pris part à un vol de chantier est recherché depuis 2019 pour divers délits.

Dans son pays, l’Égypte, il aurait pu subir de bien plus graves abus policiers sans que cela fasse une ligne.

Deux policiers attaqués à Colombes

Qu’est-ce que ça prouve, demandera-t-on ? Eh bien que la loi protège aussi le délinquant. Et que la police ne protège pas les siens quand ils commettent des fautes. Les deux policiers concernés ayant reconnu être les auteurs des propos, même les syndicats les ont lâchés.

A lire aussi, Céline Pina: Attentat de Romans-sur-Isère: le bâtonnier du barreau de la Drôme démissionne

On aimerait que les violences anti-police suscitent la même réprobation. Celles-ci sont en effet incessantes et elles sont loin de se borner à des insultes. Au moment même où les policiers amateurs de blagues racistes étaient suspendus, un automobiliste fonçait volontairement sur deux motards de la police à Colombes, blessant grièvement l’un d’eux. L’individu aurait commis son acte après avoir visionné une vidéo sur la Palestine, le rapport est évident. On nous expliquera sous peu qu’il avait l’âme trop sensible ou qu’il était dingue. En effet, il se trouve toujours de bons esprits pour nous expliquer que ceux qui cassent, brûlent et parfois tuent du flic sont des victimes de la société, de la pauvreté et du racisme. 

Le Bondy Blog en grande forme

À cet égard, la tribune publiée par le Bondy Blog et titrée « La colère des quartiers populaires est légitime » mérite la palme de la bêtise excusiste. Les raisons de cette colère, selon le site, c’est qu’à Villeneuve-la-Garenne, un « homme a failli perdre sa jambe après une violente tentative d’interpellation policière ». Rappelons les faits : un voyou condamné 14 fois roule à vive allure en moto, refuse de s’arrêter à un contrôle, tente de doubler par la gauche une voiture de police à l’arrêt et se heurte à sa portière droite que le policier ouvrait pour sortir – il semble qu’il n’ait même pas fait exprès pour arrêter le malfrat. Cet accident entraîne un déchainement de violences anti-policière, à Villeneuve et dans les villes voisines. Mais le Bondy Blog refuse de renvoyer dos-à-dos « les révoltes des populations et les violences graves et inacceptables exercées par la police». Continuez les gars ! Brûlez des poubelles, cognez sur les flics, c’est pour la justice et la dignité. 

A lire aussi, Aurélien Marq: Dans les banlieues, le péril de l’embrasement

Il est vrai que ce texte indigent et indigne exprime une position très minoritaire. L’ennui, c’est que ses signataires ne sont pas seulement les habitués : organisations extrême-gauchistes, réseaux indigénistes et islamo-gauchistes façon CCIF, à qui la détestation de la France et de l’Occident sert de théorie. On y trouve aussi la CGT, SUD Education, SUD Rail et Sud PTT. Que des syndicats appelés à jouer un rôle majeur dans la phase de redémarrage de l’économie s’étranglent quand on prononce le mot travail, ça peut inquiéter. Mais quand ces mêmes syndicats défendent le droit à l’émeute contre les forces de l’ordre, que ce soit par opportunisme ou par conviction, ça met pour le coup très en colère. Et ça donne presque envie de rester confiné.

Le Sphinx est mort…

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Robert Herbin (gauche) aux côtés de Alain Bompard (droite) en 1999 © Numéro de reportage: 00365604_000004

On l’a appris tard hier soir : Robert Herbin, l’entraîneur des mythiques Verts des années 70, a définitivement fermé la porte du vestiaire du Stade Geoffroy Guichard. 


C’est sous son égide, lors de la campagne en Coupe d’Europe des Clubs Champions, que la France s’est passionnée pour le football et que la fièvre verte a touché l’ensemble de l’hexagone.

Automne 1974. Après avoir éliminé le Sporting du Portugal, ce qui était déjà une belle performance, les Stéphanois tombent contre les Yougoslaves du Hajduk Split. Sur un terrain détrempé par la pluie, les Verts perdent 4-1, score synonyme d’élimination. Au point que la télévision ne daigne pas diffuser le match retour ! Mauvaise pioche puisque les Verts s’imposent 5-1 après prolongation. Au tour suivant, chez les Polonais de Ruch Chorzow, menés 3-0 à la 46e minute, les hommes d’Herbin ne lâcheront rien, marqueront deux buts et se qualifieront 2-0 au retour sur une pelouse couverte de neige. C’est cette abnégation, ce refus de la défaite, le fait de ne rien lâcher à l’origine de ces retournements de situation qui feront naître la passion pour le football en France. Des qualités mentales nées chez les Verts de Robert Herbin.

L’épopée suivante sera encore plus brillante avec une première victoire en terre britannique, chez les Glasgow Rangers en 8e avant le mythique match retour contre le Dynamo Kiev, emmené par le ballon d’or Oleg Blokhine en quart. Après une défaite 2-0 à l’aller les Verts allaient refaire leur retard entre la 65e et la 70e minute. Rocheteau marquera le but qualificatif en prolongation après un rush de légende sur le côté droit de Patrick Revelli. En demies, face aux Néerlandais du PSV Eindhoven, ils tiendront à l’extérieur le score de 1-0 obtenu à l’aller grâce à un Curkovic de légende. Face au champion du pays qui avait disputé la finale de la Coupe du monde deux ans avant et allait en disputer une nouvelle deux ans plus tard, les Verts n’avaient rien lâché physiquement. Ils tenaient le choc mentalement dans toutes les situations, ils tenaient le choc physiquement face à des joueurs venant du pays où était né le « football total » sous la baguette de Rinus Michels, mythique entraineur de l’Ajax, cinq ans plus tôt. Dix-sept ans après Reims, un club français était en finale de Coupe d’Europe mais le rêve su brisera comme l’année précédente sur le Bayern de Beckenbauer, qui remportera sa troisième « coupe aux grandes oreilles » consécutivement, et sur les poteaux carrés de Glasgow.

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La dernière épopée se terminera à Anfield Road en mars 1977 avec un match de légende finalement perdu dans les dernières minutes sur un but de Fairclough, c’est lors de ce match que naquit d’ailleurs la légende des « Reds ».  Un match au cours duquel un certain Charles Corver s’illustra pas son arbitrage à sens unique avant de récidiver cinq ans plus tard à Séville lors de la Coupe du monde 1982. Une Coupe du monde 1982, synonyme de révélation des Bleus d’Hidalgo qui comptaient en leur sein 10 joueurs qui avaient ou allaient porter le maillot Vert avec Robert Herbin à la baguette. Ces deux hommes avaient le mérite de donner leur chance aux jeunes.

Robert Herbin a amené le mental et le physique dans le football français et sans lui nous n’aurions pas deux étoiles sur le maillot de l’équipe de France. Le football français est encore en deuil, un mois et un jour après le départ de Michel Hidalgo. Le Sphinx est mort : Vive le Sphinx…

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