Sur les ondes de France inter, avec toute la sobriété qu’on lui connaît, l’écrivain reproche à Emmanuel Macron son lexique guerrier face au coronavirus. Et un tas d’autres choses.


Chaque matin sur France Inter, depuis le début du confinement, Augustin Trapenard lit des lettres d’écrivains. Les nouvelles étant mauvaises d’où qu’elles viennent, j’imaginais comme Stephan Eicher pouvoir déjeuner tardivement en paix après la matinale d’Inter, grand-messe de la bien-pensance que je ne peux plus écouter de la même manière depuis l’excellent livre de Frédéric Beigbeider, consacré à Nicolas Demorand et son armée de chroniqueurs. Tandis que j’attaquais en confiance mon bol de graines de chia, Augustin Trapenard livra avec gravité la missive de l’écrivain Annie Ernaux, la sublime « Gnossienne n°1 » d’Erik Satie en fond sonore. 

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Je ne m’attendais à rien, sinon au pas grand-chose que m’inspirent les livres autobiographiques de l’ex-prof de français. Rappelons que son logiciel communiste d’incompréhension du monde l’a poussé jadis à demander la censure d’un écrivain (du rarement vu, y compris en Union soviétique)(1), et à soutenir l’infréquentable Houria Bouteldja, communautariste homophobe et raciste. De ses névroses et de sa vie – son enfance, ses parents ouvriers, son dépucelage, son avortement, ses courses chez Lidl, son ascension sociale, sa haine des méchants libéraux, etc… -, Annie Ernaux a tiré depuis presque un demi-siècle une œuvre littéraire conséquente, ancrée dans le camp du bien, celui des opprimés contre les oppresseurs, et trouvé chez les universitaires et intellos un public fidèle, sensible à sa démarche sociologique, sa passion pour Pierre Bourdieu, voire au style froid, distant mais élégant de sa prose. 

Un écrivain rebelle sur une radio qui ne l’est pas moins

Non, je ne m’attendais à rien de tragique ce matin-là, ou en tout cas rien de pire qu’une chronique de Charline Vanhoenacker « se payant » un politique en studio sous les gloussements automatiques de ses collègues fonctionnaires du rire. Je me trompais. Annie Ernaux, sans doute « boostée » quelques semaines plus tôt par la lamentable tribune de Virginie Despentes, son alter ego version jeune et punk à chien, avait à son tour des choses essentielles à dire au président de la République. La radio de service public, comme chacun sait brimée par la dictature élyséenne, lui offrit une tribune de choix pour faire reculer les limites de la « décence et de la géométrie » chères à John Kennedy Toole.

Non, nous n’étions pas « en guerre » contre le virus, décréta la virologue de Cergy-Pontoise, reprochant au président son lexique guerrier. Les armes dont nous disposions, les lits d’hôpital, le nombre de médecins, le président les avaient sacrifiés sur l’autel du profit, sourd depuis son élection aux cris d’alarme du monde de la santé. « L’état compte ses sous, on comptera les morts » ! Le genre d’ânerie, niveau Black Bloc première année, qu’on peut lire sur les banderoles de la France en lutte, ou les tweets de Juan Branco… J’imaginais déjà les articles élogieux, soulignant la puissance et la sincérité de son indignation. Ils pullulèrent naturellement dans les minutes qui suivirent.  

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Suite à son implacable état des lieux du meilleur système de santé au monde (et le plus financé par l’État en Europe), préférant oublier qu’Emmanuel Macron a réformé le numerus clausus, l’écrivain se mit à rêver au grand soir. « Prenez garde, Monsieur le président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice à désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! » Attasioooon !!! On ne la voit pas dans les urnes ni les sondages, mais la révolution bolivarienne de Mélenchon n’est pas loin. Pour Annie Ernaux, pas de doute, la dictature sociale-démocrate vit ses dernières heures : « Nous sommes nombreux à vouloir un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous ». Et nous qui pensions bêtement que tout cela existait déjà en France, modèle unique au monde de démocratie quasi communiste et généreuse, qui consacre 56% de son PIB aux investissements publics, dont l’école gratuite, la santé gratuite, la culture gratuite, etc… 

Parfait exemple de la bêtise de l’intelligence

Bref, cette lettre au président est une bouillie sans queue ni tête. Je croyais que le rôle du romancier était de nous éclairer, de faire un pas de côté, de nous ouvrir les yeux sur la complexité du monde : l’icône de Télérama et des Inrockuptibles se contente de nous éblouir par son sectarisme et le vide de sa pensée. 

On fera remarquer aux indignés professionnels, qui s’inquiètent comme Annie Ernaux de la restriction de nos libertés sous la dictature macroniste, que jamais tant de niaiseries et d’insultes à l’État n’ont été proférées sous le drapeau de la liberté d’expression que depuis trois semaines. Cette crise nous le montre chaque jour, et la pauvre Annie Ernaux n’en est qu’un exemple, il existe une connerie malveillante chez les instruits, ou comme le dit Alain Finkielkraut « la bêtise n’est pas le contraire de l’intelligence : il y a une bêtise de l’intelligence, une bêtise des intellectuels qui prend la forme de l’esprit de système » (2).

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Si le démocrate est modeste, modéré, s’il sait qu’il ne sait pas tout, et n’ignore point que gouverner est difficile, le totalitaire a réponse à tout et se situe dans le camp du bien, toujours mobilisé contre la « bête immonde » : les autres. 

Cet « esprit de système », populiste et haineux, aussi obsolète et stupide soit-il, a trouvé dans un contexte global profondément anxiogène (révolution numérique, déclassement de l’Europe, désindustrialisation, chômage et terrorisme…) un terreau favorable a son développement, aux deux extrémités de l’échiquier politique. La bêtise des instruits est le plus terrible des virus.

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