Il fut un temps où le voyage ne se cantonnait pas qu’aux halls d’aéroports, où le frisson de l’aventure n’avait pas été englouti par une profusion de fictions, où l’on pouvait encore épater la galerie par des découvertes inédites.


Sept siècles après son odyssée, le pouvoir contagieux de l’envoûtement de Marco Polo n’a guère été éradiqué. Je n’avais pas attendu d’être assigné à résidence pour me plonger dans Le Dévisement du monde, mais de la relecture du Livre II – le séjour du Vénitien dans l’empire du Mongol Koubilaï Khan, qui vient alors de conquérir la Chine – émane une ode à l’enchantement du monde. Pris sous l’aile de l’empereur, le pape des aventuriers y resta vingt ans. Des décors du palais à ses festins ou ses jardins, tout est « magnifique », « somptueux », « admirable » aux yeux du jeune marchand, «moi Marco », comme il se désigne lui même sans une once de second degré. Le romantisme avant la lettre, Chateaubriand n’a qu’à bien se tenir.

Koubilaï Khan, un empire gigantesque 

Au menu des gibiers favoris de l’empereur, cerfs, chevreaux, sangliers, daims, lièvres, faucons, éperviers ou hiboux. Les curieux seront déçus: aucune trace de chauves-souris. En revanche, pour désaltérer nos papilles entre deux bouchées, « une fort bonne boisson composée de riz et de plusieurs parfums, laquelle par sa douceur surpasse la bonté du vin ». Nul doute qu’entouré de ses quatre femmes légitimes, nombreuses concubines et centaines de domestiques, Koubilaï Khan – « un fort bel homme » précise Marco – savait vivre. Mais qu’on n’y voit pas là une faiblesse pour la débauche. De l’Asie du sud-est à l’actuelle Ukraine, l’empire de Koubilaï est alors immense. Conscient qu’on ne tient pas un empire avec des grenouilles de bénitier ou autres emmerdeurs identitaires mais qu’on ne doit pas non plus les frustrer, l’empereur avait la solution: « Tous les peuples, de quelque secte qu’ils soient, chrétiens, juifs, mahométans, tartares et autres païens, sont obligés de prier leurs dieux pour la vie, la conservation et la prospérité de l’empereur ». Pas de territoires perdus sous Koubilaï. 

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Chargé de surveiller la collecte des impôts dans les territoires nouvellement conquis, Marco Polo se convertit alors en une sorte d’espion au service du roi. Parmi les villes sous contrôle de ce dernier, une dénommée Wuchang. Bien plus tard, au début du XXème siècle, celle-ci se mélangera avec deux autres villes pour faire éclore une certaine Wuhan. À 700 km à l’est de celle-ci, se trouve l’ancêtre d’Hangzhou. Le serviteur du roi y admire le sens du commerce (« il y a des artisans et des négociants en si grand nombre que ça me paraîtrait incroyable si je le rapportais ») et le raffinement des citadins (« les habitants de cette ville vivent dans les délices, mais surtout les femmes ; ce qui les fait paraître plus belles qu’ailleurs »). 

L’émerveillement contre l’aseptisation du monde 

Il est aussi sensible au volet sécuritaire («pour empêcher les vols et les homicides, il y a une patrouille de dix hommes, la nuit, sur chaque pont ») et semble épaté par l’hygiène (« toutes les places de la ville sont pavées de pierres, ce qui la rend très propre […] on y voit aussi plus de trois milles bains qui servent aux hommes pour se laver : car cette nation fait consister toute la pureté dans celle du corps »). D’une façon générale, le jeune Vénitien est impressionné par cette civilisation chinoise en avance sur son temps, comme en témoigne l’existence de la monnaie sous forme de billets, authentifiés par la marque de l’empereur – et dont ceux qui auraient la mauvaise idée d’en faire des faux risquent la mort: « on se sert pour la faire de l’écorce intérieure de l’arbre qu’on appelle mûrier ». 

Bien avant l’éclosion des laboratoires P4, Marco Polo a-t-il arpenté Wuhan? Difficile de savoir, mais il confie avoir « commandé Yanghzou pendant trois ans par l’ordre du Grand Khan ». Yanghzou – située à 600 km de Wuhan – ayant alors vingt-sept autres villes sous sa dépendance, précise-t-il, on est libre d’imaginer qu’il y a mis les pieds. Mais quand certains se demandent s’il s’est vraiment rendu en Chine, quelle importance? La leçon du récit de Marco Polo, c’est que l’enchantement du monde est incompatible avec la fadeur de  l’uniformisation des civilisations. Pour combattre l’aseptisation du monde de l’empereur Corona, il va falloir inventer un monde réenchanté. À travers son récit, Marco Polo nous montre la voie. 

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