Ma nuit américaine dans le Berry


Je n’arrive pas à me souvenir du dernier film que j’ai vu, ni de la salle. Tout s’est effacé dans ma mémoire. Impossible de remettre le puzzle en place. Je confonds le titre, la localisation, le moment de la journée… J’ai beau réfléchir, refaire mentalement mon parcours entre le Champo, l’Escurial, l’Arlequin, le Reflet Médicis, tous les cinémas d’Odéon, je pousse même du côté de Denfert et de Montparnasse, je m’aventure jusqu’à Bercy, c’est le black-out, j’ai perdu la vue des fauteuils rouges. Est-ce un nouveau symptôme du Covid ? Faut-il prévenir le Professeur Raoult ? Et je ne perçois que très vaguement l’acrimonie des ouvreuses parisiennes, cette mauvaise humeur qui rendait la séance plus douce. C’était, il y a si longtemps, deux mois déjà. 

La distanciation sociale aura la peau des salles obscures

Le cinéma va-t-il devenir une attraction jaunie comme ces sports anciens ou ces loisirs démodés, le jeu de paume et le bilboquet de nos arrière-grands-parents ? Un Luna Park pour adolescents des années 1950-1990 qui y trouvaient un refuge pour flirter et s’évader, juste pendant deux heures, deux heures pleines à eux, confinées dans leur jeunesse et leurs espoirs, loin des parents, des professeurs, des brides de la surveillance organisée. La distanciation sociale tuera-t-elle ce divertissement et cet espace de liberté ? Les générations futures nous croiront-elles quand on évoquera nos folles années ? Oui, il existait, à l’intérieur des villes, des lieux clos, réunissant des dizaines de personnes à la même heure, dans les éternuements et l’odeur des chips au vinaigre, les bousculades parfois à la sortie et la queue aux toilettes. On se tenait même la porte, il arrivait que nos doigts se touchent. Certains frôlements n’étaient pas désagréables. Tous les enfants tristes du monde d’avant qui pleurent la disparition de Robert Herbin et de son heaume frisé me comprennent. Notre sociabilité a pris, ces dernières semaines, un tournant dramatique. Un coup de massue, mon Général. 

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Reverrais-je cette immense affiche du Professionnel montrant Belmondo qui pointait un flingue sur moi et qui me disait : « Viens petit ! Tu vas passer un moment hors du temps, je te promets des cascades, des baffes, des vannes, des mannequins volants, des flics taciturnes et même un hélico à la fin ». En ces temps anciens, le public n’était pas sectaire, il allait voir Adjani et Pfeiffer, le Flic de Beverly Hills et Jean-Claude Brisseau, Crocodile Dundee et Thérèse, Schwarzy et François Pignon. Je me rappelle d’une conversation mouvementée avec mon ami d’enfance Alexandre, le sosie d’Anthony Perkins, au sujet d’un polar où Delon tirait à la ligne. Avions-nous aimé ou pas ? Nous étions incapables de l’affirmer. Alain confortait pourtant notre impression diffuse qu’il demeurait une bête blessée, sauvage et inqualifiable. Ce monstre-là avait occupé notre mercredi après-midi. 

La VOD, c’est quand même pas pareil

« Le cinéma est l’art dans lequel l’homme ne peut pas faire autrement que de se reconnaître » résumait Fellini dans ses confidences à José Luis de Vilallonga. Sans les vraies salles, quel sera notre prochain miroir ? La télé, la VOD, les plateformes, tous ces dérivatifs sont des ersatz. Que faire un mercredi, jour de sortie sans nouveautés à l’affiche ? On se rabat sur quelques DVD, on bricole, à la maison, sa séance, sur un écran rachitique, un lecteur sautillant et on se prépare une nuit américaine. Parce qu’Hollywood qui produit le meilleur comme le moins bon, dans cette patrie des Studios attaquée de toutes parts, il y a toujours un souffle mystérieux, un désir de tourner, une énergie qui me rassure, un appétit pour cet art commercial. Je repense à cette phrase de François Truffaut en préface d’un livre sur Philippe de Broca : « C’est donc en Amérique qu’il faut voir les films de Philippe pour en apprécier l’impact. Les étudiants aiment tellement ses films que les cinémas des campus les affichent le plus souvent en double programme comme s’ils avaient décidé de remplacer la particule de son nom par le chiffre qu’elle suggère phonétiquement : Philippe deux Broca ! » 

Les Américains sont peut-être des grands enfants mais ils savent encore s’enthousiasmer. En hommage, je me fais la totale ! J’enchaîne Conan le barbare et Conan le destructeur, Arnold avait le sabre vengeur. Puis, je réhabilite Showgirls de Paul Verhoeven avec une Elizabeth Berkley sacrifiée, pour terminer ma soirée avec Avanti !, une comédie romantique de Billy Wilder au charme suranné, Jack Lemmon et Juliet Mills y cabotinent nonchalamment sous le soleil de l’Italie. Dans mon canapé, malgré tous mes efforts, le plaisir est moindre. Rendez-moi mes salles !

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