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Charles Willeford ou la manière noire


À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Charles Willeford.


Frederick Frenger, dit Junior est un monstre. Psychopathe, amateur de tartes aux patates douces et de haïkus, il prend plaisir à faire mal, à voler, à tuer.

Hoke Moseley, lui, est flic. Sergent à la criminelle de Miami, sa vie ressemble à un désastre : il est divorcé, il a un appartement sordide, une voiture hors d’âge et de fausses dents. Il lui arrive même de perdre sa plaque et son flingue. En fait, il est un peu incompétent.

Pendant les 250 pages de Miami Blues de Charles Willeford paru en 1989 chez Rivages, ce tueur efficace et ce flic spleenétique vont s’affronter en un combat douteux. L’erreur serait de croire que ce canevas, traditionnel pour un roman noir, raconte une lutte entre le bien et le mal. 

Le ton Willeford

Willeford, l’auteur, est mort en 1988. Il fait partie de ces rares auteurs de la littérature de genre qu’on peut lire et surtout relire. Il n’avait que faire de la métaphysique. Dans la grande tradition de Hammett, il décrit froidement avec une précision clinique, les faits et les comportements. L’auteur de roman noir et le tragédien classique ont ceci de commun qu’ils partagent la jouissance éternelle de la contrainte. Seuls les plus grands savent trouver leur ton malgré les lois rigoureuses du genre.

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Et il y a incontestablement un ton Willeford. La violence, par exemple, est envisagée tout à fait nouvelle dans Miami blues. Ni racoleuse, ni esthétisante, sa présence insupportable est un élément du quotidien comme un autre, scandaleusement banale. Chez Willeford, les coups de poing et les balles font vraiment saigner. Il n’y a pas de héros face au canon d’un 38, il y a seulement des hommes et des femmes qui essaient de sauver leur peau d’un naufrage appelé Miami.

Moiteur tropicale et valeurs évaporées

Charles Willeford trouve d’ailleurs toute sa véritable originalité dans sa manière de peindre la vie. Ce n’est plus la nostalgie chandlerienne de Los Angeles, ce n’est plus la poésie urbaine de W.R Burnett dans Quand la ville dort, ce n’est même plus l’unanimisme de Mc Bain qui parvenait malgré tout à nous faire aimer un New-York discrètement mythifié sous le nom d’Isola dans sa saga du 87ème commissariat. Willeford l’hyperréaliste nous donne Miami pour ce qu’elle est : un champ de bataille feutré, un endroit où les valeurs ont disparu dans une moiteur tropicale qui colle à la peau et a une sale odeur d’essence brûlée. Le tissu social y pourrit lentement mais surement au point que l’attitude normale devient celle du psychopathe Frenger parfaitement en adéquation avec le milieu dans lequel il évolue alors que l’honnêteté démodée de Hoke Moseley en fait une cible vivante. 

Mais c’est bien entendu Miami qui demeure le personnage principal de Willeford, avec la beauté malsaine des jeunes filles au teint blafard qui abusent de la cocaïne.

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Miami Blues (Rivages/Noir t. 115)

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Anesthésie générale


Le billet du vaurien


En lisant une encyclopédie de la médecine, je tombe sur une histoire qui aurait ravi Thomas Bernhard tant elle est férocement absurde et en dit long sur la vanité des humains, y compris et peut-être surtout dans le monde «  scientifique », comme on le découvre chaque soir sur les chaînes d’information à propos du  Covid 19.

Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, les médecins cherchaient comment apaiser, voire supprimer la douleur. L’avènement de l’anesthésie a été raconté à maintes reprises, mais elle vaut d’être rappelée. Deux dentistes, Horace Wells et William Morton, mais aussi un scientifique, Charles Thomas Jackson, se disputèrent la gloire d’avoir « vaincu la douleur ». Employant une rhétorique guerrière, tous trois se lancèrent dans une polémique violente et confuse, mais facile à résumer : Wells eut l’idée d’appliquer à la chirurgie dentaire les effets narcotiques du protoxyde d’azote, mais il ne sut pas l’appliquer : en 1845, il en fit une démonstration publique qui, pour son malheur, provoqua les hurlements de son patient. 

Son collaborateur, William Morton, après plusieurs essais infructueux, notamment sur son chien, parvint à des résultats plus probants, mais ne sut pas à les mettre en valeur. 

Jackson, enfin, qui n’eut ni l’idée, ni la possibilité de l’expérimenter, déposa néanmoins le brevet du produit, prétendant être le véritable et unique découvreur de l’anesthésie, nom qui ne fut inventé par aucun d’eux.

Et c’est là que l’histoire prend sa dimension bernhardienne. Les disputes relatives à la paternité de cette découverte conduisirent Horace Wells tout d’abord à l’alcoolisme, puis en prison pour avoir arrosé au vitriol sans raison apparente un groupe de femmes qui se promenaient à Brooklyn et enfin au suicide puisque dans sa cellule il se sectionna l’artère fémorale. William Morton, son assistant, succomba à un infarctus en apprenant la nouvelle. Quant à Jackson, il finit ses jours dans un hôpital psychiatrique.

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Inutile de préciser que les détracteurs de l’anesthésie ne manquèrent pas, y compris dans les plus prestigieuses revues scientifiques. Nombreux furent les chirurgiens à soutenir que le protoxyde d’azote ne présentait aucun avantage par rapport à une intoxication éthylique.
D’autres défendirent l’idée que la douleur, non seulement guidait le bistouri, mais favorisait la récupération des patients. Les plus nombreux – et on se gardera d’établir un lien avec les réactions de la plupart des médecins aujourd’hui au traitement du Professeur Raoult – soutinrent que l’anesthésie pouvait être dangereuse et les décès imputables à son usage suffirent à ajouter des problèmes pratiques aux débats idéologiques. 

Il fallut attendre que la reine Victoria elle-même accepte d’être traitée au chloroforme pour accoucher de son quatrième fils, le 7 avril 1853, pour que l’anesthésie s’impose un peu partout et que les médecins cessent de considérer la douleur comme une chose banale, voire comme un châtiment infligé par Dieu après la Chute. Et qui sait d’accepter l’idée que rétablir la santé quand c’est possible est tout à leur honneur, mais que d’aider le malade à mourir quand il est incurable est un geste d’humanité qu’on ne saurait lui refuser…

Agression de Zemmour: où est passé l’esprit #JesuisCharlie?


L’intellectuel de droite a été agressé à Paris


Eric Zemmour ne peut plus faire ses courses dans son quartier, un jeune homme l’insulte, lui crache dessus, le filme en train de porter ses victuailles dans la rue puis se met en scène : défenseur on sait de quoi, il tombe le masque et dès le lendemain recommence son numéro sur les réseaux sociaux. 

« Je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … »

On a connu une justice plus réactive car, en ces temps de coronavirus, cracher sur quelqu’un est un acte loin d’être anodin. Mais je m’attendais surtout à une révolte de tous ceux qui défendent les libertés à longueur de temps, les journalistes défendant un confrère, les directeurs de chaîne qui ont besoin de commentateurs de talent, les femmes et les hommes politiques, le défenseur des libertés, les membres du gouvernement… Je lis les commentaires, dont certains sont assortis de la précaution « je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … ». Parce qu’il faut être d’accord avec Zemmour pour lui permettre d’aller faire ses courses comme tout Français ? 

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Où sont donc passés les défenseurs de la liberté d’expression ? Tous essorés par le confinement ? Il est vrai qu’il était déjà difficile de trouver des journaux depuis six semaines et que personne n’avait mis en doute que les livres n’avaient rien d’essentiel. Notre vieux pays a accepté sans problème que les librairies soient fermées tandis que les tabacs étaient ouverts. Au pays des Lumières, des droits de l’homme et tout ce qui s’ensuit, c’était un signal d’alarme que trop peu ont remarqué. Les médecins sont venus parler et bientôt il y a eu 65 millions de spécialistes des virus dans le pays, mais aucun amoureux des livres ! La peur n’arrête pas le danger, mais elle permet d’effacer des siècles de conquête des libertés. Il n’y a pas eu tentative de responsabilisation, les mesures prises ont été liberticides et infantilisantes… et cela continue.

Un incident qui doit nous inquiéter

La liberté de penser, la liberté d’expression est fondamentale. Aucun « mais » n’est acceptable. Cela fait des années que l’on essaie de faire taire Zemmour, mais il continue à faire de l’audience, les Français, épris de liberté d’expression, ont envie d’entendre son point de vue. Ceux qui l’écoutent n’ont pas à partager son point de vue, et s’ils n’ont pas envie de l’entendre, ils n’ont qu’à tourner le bouton. On a eu Charlie Hebdo, on a vu où les “mais” des pourfendeurs de nos caricaturistes nous ont menés. Les morts des journalistes avaient ému et mis une importante partie de la population dans la rue. À mesure que le temps passe, ces émotions s’estompent. 

Cracher sur Zemmour aujourd’hui c’est cracher sur la liberté d’expression, c’est inacceptable.

A l’hôpital, la crainte du retour à la normale


Sortir de la crise


Dans les semaines et les mois qui nous attendent, que va devenir le bel élan qui a bouleversé l’hôpital ? Comment sortir de la crise, et plus largement sortir de l’attention exclusive prêtée au covid ?

>>> Suite d’hier <<<

À mesure que la maladie reflue, l’unanimité entre soignants se fissure. Les « autres spécialités » que la réanimation, la pneumologie et l’infectiologie (ce qui fait beaucoup de monde !) relèvent la tête. Ce qui était bruit de couloir devient mugissement : les « autres malades » ont pâti et pâtissent de plus en plus de la priorité exclusive accordée au covid. Chacun y va de son anecdote terrifiante : tel patient atteint d’une maladie de Parkinson à un stade avancé qui, privé de la stimulation cérébrale profonde qu’il attendait, voit son état neurologique se dégrader à grande vitesse ; tel autre, affecté d’une pleurésie métastatique, dont le talcage pleural est reporté sine die, entraînant de facto une insuffisance respiratoire inéluctable ; un infarctus du myocarde attribué au covid et pris en charge trop tard pour pratiquer une revascularisation efficace ; « l’évaporation » des hématomes sous-duraux chroniques, pathologie d’ordinaire fréquente, touchant les personnes âgées, bénigne quand elle est opérée à temps mais évoluant spontanément vers le coma et le décès ; la liste d’attente pour transplantation rénale qui enfle alors qu’aucune greffe n’a été réalisée pour cet organe remplaçable par la dialyse et que les greffons des donneurs en état de mort encéphalique ont été perdus ; dans les centres anticancéreux, la diminution de ¾ des consultations pour nouveaux cas de cancer du sein – les cabinets de radiologie sont fermés, il n’y a  plus de mammographie depuis bientôt deux mois, ce qui équivaut à un retard de deux mois dans la prise en charge de cancers dont certains très agressifs ! 

Reprendre les activités non-covid

Dans les couloirs vides des services qui ont été « sacrifiés » au covid, errent des collègues désœuvrés. Quand on se rencontre, la question est toujours la même : « Vous reprenez bientôt ? ». Reprendre… une activité non-covid est en train de devenir l’obsession des médecins et chirurgiens sevrés de leur cœur de métier depuis un mois et demi. L’angoisse monte vis-à-vis de la gestion de l’après-covid. Tout ce qui n’a pas été fait sera à faire. Il faudra rattraper deux mois d’arrêt quasiment complet, et les pathologies qui auront évolué dans l’intervalle.

L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près…

Les autorités sanitaires, qui semblaient surtout préoccupées de garantir le droit fondamental à l’IVG, commencent à prendre conscience de ce que la privation d’accès aux soins signifie de perte de chance pour des pathologies rapidement évolutives. D’un seul coup, on change de « com » : après avoir intimé aux gens l’ordre de rester chez eux pour ne pas encombrer les Urgences et les cabinets médicaux, on recommande désormais de consulter sans tarder. Cela explique peut-être pourquoi les patients commencent à redevenir… impatients ! Ils sont de plus en plus nombreux à appeler nos secrétariats pour prendre rendez-vous… le 11 mai ! Avec pédagogie, il faut leur rappeler que le lundi 11 mai n’a que 24 heures, et qu’il est peu probable qu’on puisse écluser en un jour ce qui n’a pas été fait en 60.

Les activités hospitalières durablement perturbées

Par ailleurs, même après la fin officielle du confinement, les moyens resteront affectés par la persistance de la maladie. Persistance à bas bruit, sur des mois et des mois, ce qu’on a décrit comme le « lissage » du pic épidémique et qui signifie « qu’il va falloir vivre avec le covid » – formule qui est en train de devenir aussi rituelle que le désormais célèbre « restez chez vous » ! 

Ainsi les réanimations resteront durablement occupées par des patients atteints de la forme grave de la maladie. Au moins en région parisienne, entre 20 et 30% de leurs lits devraient continuer à être dédiés au covid, peut-être jusqu’à la fin de l’année 2020. Quant à l’hospitalisation conventionnelle, elle va aussi rester affectée, avec des « salles covid+ », ce qui imposera de regrouper certaines pathologies et de perdre la spécificité disciplinaire de chaque service.

Dans mon service de neurochirurgie, sur les 6 salles opératoires, seules 2 étaient ouvertes au plus fort de la crise. On vient d’en rouvrir une troisième, et on en programme une autre après le 11 mai. Mais une de nos salles devrait être « perdue » pour l’activité standard, car réservée aux patients covid+, et ce pendant de longs mois. De plus, il est question que nous aidions les orthopédistes, eux-mêmes expulsés de leur bloc opératoire, en accueillant certaines de leurs interventions dans une de nos salles résiduelles. Dans ces conditions, absorber le surplus sera tout simplement impossible. Cela promet de véritables bagarres entre chirurgiens, chacun essayant d’arracher un bloc où opérer « ses » malades.

La réouverture des consultations pose un problème diabolique : les salles d’attente ! Les locaux, déjà plutôt sous-dimensionnés en temps ordinaire, deviennent absolument insuffisants pour faire respecter les distances de sécurité. Faut-il mettre des chaises dans les couloirs ? Utiliser d’autres pièces (mais on est déjà à l’étroit) ? Ou interdire aux consultants de venir accompagnés (super de ne pas pouvoir parler aussi à la famille quand on propose une intervention chirurgicale !) ? Et comment aller chercher les patients qui attendent à grande distance des boxes de consultation ? On est en train d’installer du plexiglas pour séparer le personnel d’accueil du public. En ORL, où on prend en charge les sourds, il y a de quoi s’arracher les cheveux !

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Quant aux réunions qui ponctuent notre activité, où nombre de décisions sont prises de façon collégiale, elles sont encore paralysées par la nécessité d’éviter les rassemblements potentiellement contaminants. On nous promet des vidéoconférences… Pas facile pour discuter en toute liberté.

Les urgences favorisées, les autres activités fliquées

Les médecins et chirurgiens imaginent le pire pour leurs patients laissés dans la nature. Ils réclament la réouverture des blocs opératoires, des salles d’hospitalisations et des consultations… Et puisqu’il faudra à nouveau gérer la pénurie, le plaidoyer pro domo recommence de plus belle, car chacun est persuadé, à juste titre, que son activité est primordiale et qu’elle doit prévaloir sur celle des autres. Cette division favorise le retour en force de l’administration, qui se voit comme le juge de paix appelé à arbitrer entre les demandes contradictoires des médecins, pour la défense de l’intérêt collectif. On nous a déjà fait savoir que seules les urgences et semi-urgences étaient légitimes, et que l’Agence Régionale de Santé surveillait les codages des actes réalisés : l’administration hospitalière fait « remonter » l’info en haut lieu, c’est-à-dire participe activement au flicage des praticiens suspects de trop bien défendre « leurs » propres malades ! On nous enjoint de ne pas minorer les « niveaux de gravité » des patients atteints de covid dans nos codages, ce barème qui établit le tarif versé à l’hôpital par l’établissement payeur (la Sécurité Sociale). La T2A n’est pas morte, loin s’en faut, et elle doit s’appliquer dans toute sa force et sa subtilité. Les contingences et contraintes administratives, qui avaient été mises en berne au plus fort de l’épidémie, sont bien de retour. L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près. Déjà le personnel venu en renfort fait ses bagages, que ce soit les étudiants qui retournent à leurs chères études, les provinciaux qui rentrent chez eux ou les libéraux qui vont retrouver leurs cabinets. On n’ose pas encore parler management et gestion des flux et des stocks, mais on sent bien que cela ne saurait tarder.

Ainsi, il y a fort à parier que le jour d’après ressemblera au jour d’avant. Elle est bien loin l’indignation unanime qui avait poussé à la démission le directeur de l’ARS du Grand-Est ! On se souvient que cet apparatchik n’avait rien trouvé de mieux que de révéler la reprise du plan de réduction massive du personnel du CHU de Nancy, dès la fin de l’épidémie (– 600 postes tout de même). Plan justifié par le nécessaire retour à l’équilibre budgétaire pour les hôpitaux endettés. M. Lannelongue était simplement en avance d’un métro. Gageons que ses semblables plus prudents fourbissent leurs armes avec plus de précaution, et qu’ils préparent déjà les discours qui enroberont une sévère reprise en main de l’hôpital telle qu’ils l’ont toujours pratiquée.

Pour toutes ces raisons, il se pourrait que le moral des uns et des autres évolue à front renversé. Tandis que les soignants s’épanouissaient pendant la crise, faisant preuve d’un bouillonnement créatif sans précédent, les citoyens étaient enterrés vivants au nom du confinement. La libération des confinés, qu’on imagine joyeuse, pourrait voir le retour de la dépression du personnel de santé, renvoyé aux limitations administratives et aux frustrations qui vont avec. On n’ira pas jusqu’à dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Car ce que cette crise nous a révélé, c’est justement le lien indissoluble qui unit soignants et soignés, malgré les divisions mesquines suscitées par une approche comptable de la vie humaine. Espérons, prions, supplions pour que ce lien ne soit pas à nouveau mis sous le boisseau et qu’il perdure par delà les contraintes de la société de marché.

Tout change pour que rien ne change


Souverainistes et écolos répètent à l’envi que la crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites. S’il n’est pas impossible, le rapatriement en Europe des unités de production délocalisées en Asie exige protectionnisme et ambition industrielle.


« Plus rien ne sera comme avant. » Tel est le nouveau credo dans tous les débats. Président de la République, gauche mélenchoniste, écolos, droite de la droite, analystes de toute obédience le répètent à l’unisson: cette crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites et le retour d’un « localisme » de bon sens. Je ne sais pas pour vous, mais moi je me suis toujours méfié de l’unanimisme. Surtout quand il annonce des lendemains qui chantent.

Les donneurs de leçon en action

« Plus rien ne sera comme avant. » On aimerait y croire les yeux fermés. C’est beau comme un « je suis Charlie » post-attentat du 7 janvier 2015. Là aussi, on jurait qu’on ne se laisserait plus faire, là aussi, on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu.

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Il est toujours plaisant de contempler les donneurs de leçon retourner leur pantalon en public sans vergogne. Dans le chœur des « plus-rien-comme-avantistes » d’aujourd’hui se trouvent les mêmes qui, il y a quelques mois, nous vantaient la circulation intégrale de tout pour tous, incarnée dans de méga-accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud ou le Canada. Écolos, marinistes, souverainistes de gauche peuvent bien s’étouffer aujourd’hui en entendant ces mêmes experts et hommes politiques vanter désormais les « circuits courts » sans payer de droit d’auteur. Avoir raison avant l’heure ne sert hélas pas à grand chose. Reste une question. Les opposants historiques du mondialisme et les localistes de la dernière heure ont-ils vraiment raison ? Allons-nous assister au retour d’économies privilégiant des circuits courts générateurs d’emplois dans nos pays et offrant un bilan carbone raisonnable ? Le rapatriement des unités de production délocalisées ces vingt dernières années aura-t-il vraiment lieu une fois que le virus battra en retraite, son tour du monde terminé ? On peut en douter.

Vraiment plus comme avant?

Revenons à des réalités très prosaïques. Choisir un fournisseur est un choix économique strict. Exemple concret. Nous sommes en juillet 2020. Après six mois d’arrêt de la production et des ventes, une entreprise, dont la trésorerie aura inévitablement pris une sacrée claque, peut enfin relancer son activité. Sa gamme de produits contenait, avant la crise, 50 % d’intrants en provenance de Chine. Ses fournisseurs d’hier sont heureusement de nouveau opérationnels depuis trois mois (les Chinois sont sortis de la crise sanitaire avant nous et en meilleur état que nous). Bons commerçants, ils proposent un bon prix, voire une facilité de paiement et une livraison rapide. En face, les fournisseurs européens se remettent à peine de la crise et, malgré toute leur bonne volonté, demeurent 30 % plus chers que leurs concurrents chinois. Entre ces deux options, que croyez-vous que le chef d’entreprise choisira ? S’il ne signe pas avec le fournisseur le moins cher, son concurrent le fera, et il ne vendra pas ses produits. Fin de la discussion. Et qu’on ne vienne pas lui cracher dessus (surtout par les temps qui courent). Notre entrepreneur n’est pas un chien de capitaliste sans cœur ni conscience collective. Au contraire, ce serait même plutôt un héros anonyme. Il a du personnel qu’il ne veut pas licencier ; des familles (y compris la sienne) comptent sur lui pour ne pas se retrouver sur la paille ; il lui faut relancer son entreprise et, pour cela, il lui faut récupérer sa part de marché. Le localisme attendra.

Pour que l’on en arrive à privilégier un fournisseur local plus cher et à reconstituer des chaînes d’approvisionnement locales, voire des filières industrielles entières parties en Asie depuis vingt ans, il faudra autre chose qu’un diagnostic de bon sens, de bons sentiments et des envolées lyriques. Seules des mesures de politique économique concrètes pourraient amener les acteurs économiques (entreprises et particuliers) à préférer les producteurs locaux aux producteurs lointains. Les armes de la reconstruction du tissu industriel local, qu’il s’agisse d’électronique, de machines-outils ou de textile, sont connues : droits de douane sélectifs, politique industrielle nationale, conditions fiscales avantageuses, dévaluation compétitive.

Et ces mesures, indispensables pour relancer notre industrie moribonde, ne suffiront pas seules à assurer le succès. Une entreprise dopée aux subventions, surprotégée, n’a jamais fait un champion mondial. Parlez-en aux anciens pays de l’Est. Les pays asiatiques ne se sont pas développés seulement en se refermant derrière des barrières tarifaires ou non tarifaires. Il leur a fallu du travail, beaucoup de travail, des entrepreneurs brillants, des chercheurs innovants, des employés bien formés, un climat social apaisé, ou du moins sous contrôle, une fiscalité très favorable aux entreprises… Bref, une volonté collective de montrer au monde entier de quoi ils étaient capables. Mais c’est un autre sujet. Les armes de la relance industrielle sont donc à utiliser avec doigté et beaucoup de pragmatisme, comme les pays émergents d’Asie, en premier lieu la Chine, l’ont brillamment fait ces deux dernières décennies. La France elle aussi a montré qu’elle était capable, après la Seconde Guerre mondiale, de réaliser le bon dosage entre protectionnisme, compétences, libéralisme et dirigisme. Gageons que nous le sommes encore. Le problème est ailleurs : cet arsenal de mesures, en Europe, a été placé sous clé dans un quartier de haute sécurité. Et les États membres de l’UE ont confié la clé à la Commission européenne et à la BCE avec interdiction de s’en servir.

Il nous faut plus que des mots

Alors, si « rien ne doit plus être comme avant », c’est en priorité dans la tête de nos dirigeants que la révolution doit avoir lieu. Ce n’est pas demain qu’on entendra le président de la République ou la présidente allemande de la Commission européenne annoncer le contingentement ou la taxation de produits importés, à des fins stratégiques, écologiques ou sanitaires. Pas plus qu’on ne verra le retour à des monnaies nationales qui permettraient des dévaluations compétitives indispensables pour rééquilibrer le commerce interne à la zone euro et favoriser les producteurs locaux.

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Ne rêvons pas. Ce virage à 180° n’est pas près d’advenir. Les convictions de notre président de la République qui, depuis le début de son mandat, impose des réformes à l’allemande (réforme du droit du travail, de l’assu- rance chômage, des retraites…), signe des accords de libre-échange plus ouverts que jamais et milite pour un approfondissement de l’intégration européenne, nous mènent dans une tout autre direction. La défense jusqu’à l’absurde du dogme de la frontière ouverte dans la crise du coronavirus montre combien nous sommes loin du « rien ne sera plus comme avant » annoncé. En dehors de quelques exceptions, comme le secteur pharmaceutique dont la dépendance à la Chine a révolté tout le monde, je crains fort que l’avènement du localisme ne soit pas pour demain. Enfin, je suis trop rabat-joie. Il nous restera toujours les coopératives agricoles bio, la vente directe au consommateur, les produits du commerce équitable dans les boutiques du centre de la capitale. Ouf !

Musique du confinement Vol. 2


Sébastien Bataille revient égayer vos après-midi de confinés


L’après-midi se poursuivra idéalement avec une compilation des chansons d’amour incandescentes de Léo Ferré. Elle contiendra « Ça t’va », probablement le plus beau chant d’amour en langue française, jusqu’à preuve du contraire. Et ce n’est pas Robert Belleret, biographe du poète anarchiste, auteur de l’ouvrage de référence Léo Ferré – Une Vie d’artiste, qui me contredira : « Une chanson comme un aveu, comme un bouquet de fleurs des champs, comme un baiser volé dans le cou et pour laquelle on donnerait beaucoup des plus grands poèmes d’amour d’Aragon. Avec des vers de cinq pieds qui ont l’air d’en avoir cent tant ils en disent long, et des relances en dix pieds qui battent la mesure de la passion, avec des mots de Prisunic et des images de bazar, Ferré a ciselé un joyau. » 

A l’heure de l’apéro, on savourera les cocktails morriconiens de François de Roubaix, aux vagues à l’âme sortis des limbes de l’enfance. Cet autre samouraï des plages électroniques – avec Christophe -, a disparu prématurément lors d’un accident de plongée, à l’âge de 36 ans. Sa dernière musique résulte d’une commande que lui passa un réalisateur pour le générique d’une série télé en cours de production. Le 16 novembre 1975, François de Roubaix déposa la bande au domicile du cinéaste en question avant de prendre l’avion, destination Tenerife, pour faire des photos sous-marines destinées à son beau livre en préparation, La nuit sous la mer. Une grotte située à vingt-cinq mètres de profondeur, au large de l’île, lui ôtera la vie cinq jours plus tard. Il ne connaîtra donc pas l’incidence de son ultime composition sur l’inconscient collectif : la mélodie en sous-sol lugubre du Commissaire Moulin, avec ses synthés fantomatiques, allait plonger dans l’effroi toute la génération Casimir à partir du 4 août 1976, date de diffusion de la première enquête criminelle du jeune flic incarné par Yves Rénier. La France de Roger Gicquel, qui avait déjà assez peur comme ça, ne se remettra pas de cette pandémie anxiogène de l’ère Giscard, au point de voter ensuite Mitterrand-le-vampire pour tenter de conjurer le sort. 

La corrélation tragique entre l’œuvre et la mort de François de Roubaix s’inscrit tout entière dans l’angélique « Enterrement sous-marin », extrait de son excellente BO en apesanteur du non moins excellent film Les Aventuriers (1967), avec la paire Delon-Ventura dirigée par Robert Enrico : 

Si l’apéro se prolonge avec l’arrivée des beaux jours, les mélomanes portés davantage sur les joies de la glisse que de la plongée apprécieront une compilation des Beach Boys bien huilée. 

Quand sonne le début de la veillée avec le décompte quotidien, macabre, des victimes du coronavirus, optons pour une prise en charge thérapeutique de nos angoisses par deux infirmières de charme capables de nous apaiser au quart de tour. Une cellule de soutien psychologique de choc, à domicile ! Tout d’abord, laissons nos sens se faire chatouiller avec délectation par les hymnes sexy de Blondie, portés par la voix encanaillée et gouleyante de la belle Debbie Harry. La créature féline nous enserre dans ses griffes vocales sauvagement glamour, son innocence dangereuse transmue en feu blond platine le son post-punk dans nos esgourdes consentantes, la maisonnée roucoule intérieurement. 

Poursuivons les libations médicinales avec Niagara et sa vamp Muriel Moreno. Le duo a souvent été touché par la grâce pendant sa courte carrière, du premier single « Tchiki Boum » en 1985 à la séparation définitive survenue en 1993. Aujourd’hui, « L’amour à la plage » paraît bien loin : il n’aura plus jamais ce goût sucré-salé chanté à l’époque par le couple rennais, surtout avec un masque sur le visage cet été. Mais quand Muriel aborde le thème du suicide dans « Soleil d’hiver », c’est le monde merveilleux de Lewis Carroll qui tourne dans sa bouche.

 

Enfin, pour vous endormir, rien de tel que Mozart. L’intégrale vous permettra aisément de tenir jusqu’à la fin de l’année, avec ses petites musiques de nuit immaculées. Surtout pas de Beethoven pendant le confinement, même en sourdine, si vous ne voulez pas finir confinés comme le psychopathe d’Orange mécanique.

Au bout du compte, c’est l’intégrale de notre enfance et adolescence qu’on peut s’amuser à rejouer sur la platine pendant cette période, entre quatre murs et deux coups de chapi-chapo de Macron.

Playlist Vol. 2 : 

Avec le temps (Les chansons d’amour de Léo Ferré) 

L’essentiel de François de Roubaix

The Very Best Of The Beach Boys

Greatest Hits : Sound & Vision de Blondie

Flammes de Niagara

Mozart – L’Intégrale en 170 CD

Banderoles anti-Macron: outrage au chef de l’État ou liberté d’expression?


Une Toulousaine s’est retrouvée en garde à vue pour avoir déployé une banderole « Macronavirus » devant son domicile. La loi française permet-elle d’afficher un tel message ? 


En ce début de printemps fleurissent les banderoles, en hommage aux soignants, que l’on applaudit religieusement à sa fenêtre tous les soirs à 20 heures et d’autres bourgeonnent, un peu plus polémiques, revendicatives, corrosives, militantes et peu amènes à l’endroit du chef de l’État.

C’est ainsi que pour une banderole apposée devant sa maison, une habitante de Toulouse a subi deux heures de garde à vue pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». Elle avait écrit devant sa façade « Macronavirus, à quand la fin ?! ».

La banderole polémique aura été virale, faisant le tour des réseaux sociaux et suscitant, pour son auteur, une vague de soutiens condamnant un usage du droit pénal à des fins politiques.

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Outrage au chef de l’État ou liberté d’expression ? Liberté d’opinion ou atteinte à l’ordre public ? Finalement, le parquet de Toulouse a classé sans suite. Les libertés publiques ne sont pas encore totalement confinées…

Une tradition française

Peut-on procéder à un affichage libre de banderoles à son balcon ? En principe oui, sous la réserve éventuelle de prescriptions d’urbanisme, en particulier si l’immeuble en question fait partie d’un secteur sauvegardé, d’un site patrimonial remarquable ou s’il est situé dans un parc naturel. Et pour cela, les Français ne se privent généralement pas de le faire :  banderoles de soutien aux soignants, drapeaux pour les fêtes nationales ou sportives, revendications politiques, etc…

Peut-on procéder à un affichage pour importuner publiquement et impunément le chef de l’État ? L’article 26 de la loi du 29 juillet 1881 faisait courir à ceux qui, soit par des discours, soit par écrit, portaient atteinte à la dignité du chef de l’État, une peine d’amende de 45 000 euros. Jusqu’en 2013, le délit d’offense permettait de sanctionner les injures proférées à l’encontre du président de la République. 

En protégeant le chef de l’État, cette disposition avait pour fonction non de défendre l’homme, mais l’État. Elle aura été beaucoup utilisée sous la présidence du Général de Gaulle, lorsque l’instauration de la Vème République, en tant qu’elle signifiait la domination de l’exécutif sur le pouvoir législatif, faisait l’objet des plus vives critiques mais également lorsque que le pays était profondément divisé sur la question algérienne, au bord de la guerre civile. Aujourd’hui, n’en déplaise au Président de la République, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes simplement en état d’urgence sanitaire.

Macron n’a pas besoin d’être offensé

Si l’infraction d’offense au chef de l’État a perduré jusqu’en 2013, elle était pourtant largement tombée en désuétude, en particulier depuis que Valéry Giscard d’Estaing avait, dès le début de sa présidence en 1974, annoncé qu’il renoncerait à se prévaloir de cette infraction, quelle que fût la virulence des critiques proférées à son endroit.

À compter de cette même date, 1974, la France ratifiait la Convention européenne des droits de l’homme et se soumettait alors à la jurisprudence de la Cour de Strasbourg qui fait preuve d’une très grande libéralité sur cette question. Si elle demeurait gravée dans le marbre de la loi, l’infraction d’offense au chef de l’État était privée d’effet, le juge européen faisant primer la liberté d’expression, considérant que, par principe, une personnalité publique est nécessairement soumise à la critique.

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Il n’existe donc plus de crime de lèse-majesté et le Président de la République bénéficie de la même protection que n’importe quel citoyen, c’est-à-dire la loi du 29 juillet 1881 sur la presse condamnant l’injure et la diffamation.

On peut regretter la disparition de cette infraction mais nul doute par ailleurs que le Président de la République a le cuir suffisamment épais pour ne pas se laisser impressionner par quelques invectives pouvant lui être adressées depuis une banderole toulousaine. Il nous avait déjà prouvé qu’il savait remettre en place un jeune blanc bec l’interpellant sur le ton désinvolte d’un « Manu » lors d’une cérémonie au Mont Valérien.

Et puis, le Président de la République lui-même n’avait pas besoin d’être offensé pour dégrader sa fonction de son propre chef, que ce soit lors d’une fête de la musique organisée à l’Élysée ou à l’occasion d’un déplacement aux Antilles.

Va pour une banderole

En démocratie, il est important que le peuple puisse s’exprimer et cette exigence est d’autant plus renforcée lorsqu’il se retrouve privé des urnes. Que ce soit à l’occasion des élections municipales pour cause de virus ou, comme l’an passé, lorsque le président de la République, qui avait toute latitude pour donner la parole au peuple en procédant à la dissolution de l’assemblée, avait préféré se lancer dans un grand monologue national…

Notre numéro en kiosque: Macron: médecin malgré lui

Cette exigence est renforcée une fois encore lorsque le pays se retrouve dans un état d’urgence. Si les conditions sanitaires ne permettent pas de garantir le respect des libertés publiques, nous restons dans un État de droit et il est important que les principes fondamentaux soient appliqués. Le 1er mai, traditionnel rendez-vous de la contestation sociale, ne peut se tenir dans des conditions normales, cette contestation doit cependant pouvoir trouver un support à son expression, alors va pour une banderole.

Le régime de l’état d’urgence sanitaire, tel qu’il résulte de la loi du 23 mars 2020, a initialement été prévu pour durer deux mois, soit jusqu’au 24 juin. Il pourrait être prolongé de deux mois supplémentaires. 

Dans ce régime d’exception, des pouvoirs exceptionnels sont confiés à l’exécutif qui ont pour effet de restreindre considérablement les libertés publiques (mesures limitant la liberté d’aller et venir, la liberté d’entreprendre et la liberté de réunion, mesures d’interdiction de déplacement hors du domicile, réquisition de tous biens et services nécessaires pour mettre fin à la catastrophe sanitaire, contrôle des prix, …). Il faut désormais en France disposer d’une attestation de sortie dérogatoire pour aller acheter une baguette de pain, tout de même !

Si dans le cadre de cet état d’urgence sanitaire, l’Assemblée nationale et le Sénat peuvent contrôler et évaluer les mesures prises par l’exécutif, le Parlement ne peut décider de mettre un terme à cet état d’exception avant l’expiration du délai de deux mois. En cela, ce régime comporte le paradoxe de s’avérer plus rigoureux que celui de l’état d’urgence habituel (où le Parlement donne son habilitation au bout de douze jours) et que celui de l’article 16 (les pleins pouvoirs confiés au Président de la République) dans le cadre duquel, un mois après son adoption, le Conseil constitutionnel peut estimer si les conditions nécessaires à son adoption demeurent réunies.

Sous couvert de bonnes intentions, l’État peut avoir tendance à profiter de certaines situations pour entreprendre des mesures inutilement contraignantes. On peut penser à la loi renseignement adoptée à la suite des évènements de 2015 ou encore la proposition de loi Avia (sur laquelle je me serais déjà trop étendu) qui, au motif d’une lutte bienveillante contre la haine, entend entreprendre un travail de sape de la liberté d’expression.

Parce qu’il est rigoureux tant dans son principe que dans son application, l’état d’urgence sanitaire doit pouvoir être discuté, notamment sur une banderole. En état d’urgence sanitaire, l’atteinte drastique faite aux libertés publiques, aussi justifiée soit-elle par l’impératif de santé publique, doit nécessairement être contrebalancée par l’exercice de la liberté d’expression. La critique doit être permise, elle doit être encouragée. Bien sûr, elle n’en sera que meilleure si elle est constructive.

Quand Hitchcock filmait « La Loi du silence »

 


Les yeux encore embués de larmes par les mélodies de l’immense Christophe, je tenais à revenir sur l’un des chefs-d’œuvre de Sir Alfred Hitchcock, I Confess (La Loi du silence, 1953) adapté d’une pièce de théâtre de Paul Anthelme, Nos deux consciences, parue en 1902.


Québec, une nuit le père Logan (Montgomery Clift), prêtre catholique surprend son sacristain Otto Keller (réfugié allemand, interprété par Otto Eduard Hasse) en détresse dans l’église. Entendu en confession par le prêtre, il lui avoue qu’il vient de tuer l’avocat Villette. L’enquête est menée par l’inspecteur Larrue (Karl Malden). Suite à ses observations et à des témoignages, il soupçonne Logan qui partage avec Ruth Grandfort (Anne Baxter) un secret pouvant s’avérer compromettant.

La grandeur de la foi

Issu d’une famille catholique fervente, Alfred Hitchcock croyant et pratiquant, revient dans ce long-métrage sur des thèmes majeurs dans son œuvre: la faute, la culpabilité, la figure de l’innocent accusé présente dans Le Faux coupable (1957) mais aussi dans The Lodger (1926), Les 39 marches (1935), Jeune et Innocent (1937), Frenzy (1972)…


Mais dans La Loi du silence, une fois n’est pas coutume, Hitchcock associe à la défaillance et la dureté de la justice humaine, la force et le pardon de la justice divine. Il aborde la question de la Foi, d’une manière radicale, frontale avec un grand sens de l’ascèse et de l’efficacité dans sa mise en scène. L’intrigue policière du film repose sur un postulat appartenant aux règles de l’Église catholique (le secret de la confession) et sur la droiture morale du père Logan. « Nous savons, nous les catholiques, qu’un prêtre ne peut pas révéler un secret de la confession, mais les protestants, les athées, les agnostiques, pensent : « C’est ridicule de se taire ; aucun homme ne sacrifierait sa vie pour une chose pareille » confiait-il ainsi à François Truffaut dans un livre d’entretiens paru en 1966 aux éditions Robert Laffont.

Une des œuvres les plus sombres de Hitchcock

Le cinéaste a le génie de centrer son film sur la confession. Le meurtrier se confesse au prêtre. Ruth Grandfort confesse à son mari Pierre puis à l’inspecteur et au procureur son secret d’amour pour le père Logan. Le prêtre doit rendre des comptes à la police et à la justice… C’est l’une des œuvres les plus sombres de Hitchcock. Logan, un prêtre habité, complexe, marqué par une douleur muette – sans doute due à ce qu’il a vécu comme soldat engagé pendant la guerre 39/45 – va accomplir un véritable parcours christique. Des crucifix présents dans de nombreux plans et une scène faisant référence à la passion du Christ – celle où le prêtre, accusé, déambule dans la ville, dominé par une grande statue de la passion du Christ, nous rappellent le sacrifice de Jésus pour racheter les péchés des hommes. Le père Logan, exemplaire, est prêt à donner sa vie pour demeurer fidèle à sa foi. Pour cela, il va subir les jugements du tribunal, le mépris et la haine populaire. Mais, il mène, infaillible, un combat contre les forces des ténèbres. Le meurtrier Otto Keller, machiavélique, est sous l’emprise de Satan. L’amour et la miséricorde du prêtre lui permettront de recevoir le pardon divin.

Beauté plastique

La Loi du silence est aussi un vrai film policier de suspense hitchcockien comportant plusieurs séquences d’une grande force expressionniste. Dans la première scène, lorsque le meurtrier, Otto Keller, sort de la maison de l’avocat, sa silhouette se découpe, immense, et diabolique, évoquant celle de M le maudit de Fritz Lang. Les scènes où l’inspecteur Larrue, teigneux, anticlérical et opiniâtre – le meilleur policier de toute l’œuvre du cinéaste – mène une enquête implacable et précise, sont passionnantes. Jamais le suspense ni la tension policière et judiciaire ne faiblissent.

La Loi du silence, curieusement considérée comme une œuvre mineure du cinéaste, souvent mal comprise, s’avère être un superbe film métaphysique d’une intensité dramatique et d’une beauté plastique fascinante grâce à une thématique éminemment hitchcockienne (le faux coupable), à la photographie noir et blanc très expressive de Robert Burks (chef opérateur sur douze des grands films de Hitchcock ), aux interprétations inoubliables et troublantes de Montgomery Clift et Anne Baxter, et au jeu précis et concis de Karl Malden et Otto Eduard Hasse.

A revoir !


Hitchcock, édition définitive

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L’hôpital au temps du covid


Une réorganisation prodigieuse


Depuis que le Covid-19 a fait irruption dans nos vies, l’hôpital a été l’objet d’une réorganisation prodigieuse. Celle-ci a eu pour but de suivre la progression de l’épidémie et d’anticiper les besoins à venir. Cet effort monumental est déjà derrière nous. C’est cette histoire que je vais vous raconter aujourd’hui.

Pour être au plus proche de la réalité telle que je l’ai vécue, je ne rapporterai que ce qui s’est passé à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, et plus particulièrement dans mon hôpital, la Pitié-Salpêtrière. Un prochain article traitera de la façon dont il faut maintenant sortir de la crise, et des problèmes bien particuliers qui se poseront lors du retour à la normale.

Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité

Dès le mois de février, alors que le gouvernement tergiversait pour savoir s’il fallait ou non autoriser les élections, masquer la population ou promouvoir les gestes barrières, laisser ouvertes les écoles ou confiner tout le pays, les médecins se sont mis en mouvement. Avertis par l’évolution de l’épidémie d’abord en Chine puis en Italie, ils ont établi des plans de crise pour renforcer les services que l’on savait être en première ligne : les urgences, les réanimations, la pneumologie, les maladies infectieuses. Début mars, quand la vague touche l’Île-de-France, tout s’organise très vite. Le 19 mars, 80% des blocs opératoires sont fermés. Les chirurgiens annulent tous leur « programme froid » (opérations non urgentes) afin de libérer le personnel, anesthésistes-réanimateurs et infirmières spécialisées, qui vont travailler dans les secteurs covid+. Le nombre des lits de réanimation double en 15 jours, notamment en équipant des secteurs de soins intensifs avec du personnel et du matériel (entre autre des respirateurs) libérés par la fermeture des blocs et des salles de surveillance post-interventionnelle. Certains secteurs deviennent covid+, d’autres covid–. Les Urgences sont réorganisées avec des circuits séparés, les Samu et leurs régulateurs entrent en action, des messages sont délivrés à la population, évitant l’embouteillage mortel que l’on redoutait.

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Cela implique un gigantesque effort de transfert des patients d’un secteur à l’autre. Les réanimations mutualisent leurs moyens et leurs patients. Au lieu d’être monothématiques (par exemple : réa cardio, réa chir, réa pneumo, réa polytrauma, réa neuro, réa neurochir, réa hépato-gastro…), elles se regroupent et se segmentent en fonction du statut covid des patients. Même chose pour les services d’hospitalisation conventionnelle, avec des regroupements de patients selon des disciplines plus ou moins proches. À noter que cette réorganisation est favorisée par l’immensité du site de la Pitié-Salpêtrière et son architecture « pavillonnaire » : notre hôpital est une véritable petite ville constituée de plusieurs bâtiments disséminés sur 31 hectares. Certains pourront ainsi devenir covid+, d’autres resteront covid–. Cela permettra de limiter au maximum la contamination entre patients, une hantise dès le début de l’épidémie. Pour augmenter encore cette segmentation indispensable, nos ouvriers érigent rapidement des cloisons en Placoplatre et fabriquent des « sas » : en effet il faudra gérer l’arrivée de patients « douteux », venus pour d’autres pathologies mais potentiellement contaminés et contagieux. Il y aura donc des zones intermédiaires, où les patients seront hospitalisés dans l’attente du résultat de leur test PCR et de leur scanner thoracique. Une fois leur statut virologique précisé, ils pourront rejoindre le secteur approprié.

La répartition entre secteur covid+ et covid– est évolutive. Chaque jour la cellule de crise recense les besoins et modifie le plan initial. Par exemple, le bâtiment réservé à la chirurgie ambulatoire a été transformé en soins intensifs covid– le 19 mars. Les blocs opératoires ont été aménagés en chambres supplémentaires, en utilisant les respirateurs et pousse-seringue normalement dédiés aux anesthésies. Cinq jours plus tard on renforce l’équipement pour en faire une véritable réanimation. Début avril, le nombre des malades en détresse respiratoire explosant, il bascule en secteur covid+ : jeu de chaises musicales entre les patients covid– et covid+, avec tout ce que cela suppose de nettoyage des locaux et de préparation du matériel ! Avec la décrue de l’épidémie, le secteur deviendra par la suite une post-réanimation pour les patients covid+ extubés. Il devrait être rendu à la chirurgie à la mi-mai.

Pour faire monter en puissance des secteurs entiers d’un jour à l’autre, le personnel aussi suit le mouvement. Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité. Le choix d’un secteur covid+ ou covid– se fait sur la base du volontariat : les compétences de chacun, mais aussi son état physiologique voire psychologique. Ainsi les personnels âgés ou fragiles (surpoids, diabète, femmes enceintes…) rejoignent les secteurs covid–. Les jeunes, pleins de vaillance, se dirigent majoritairement vers les secteurs covid+ où le risque de contamination est plus élevé. Une minorité expérimente le télétravail – notamment les secrétariats.

Ceux qui travaillent dans des secteurs à l’arrêt changent de spécialité (j’ai croisé un de mes anciens étudiants, devenu ophtalmologiste, aux Urgences de médecine générale) ou donnent un coup de main dans les services en tension. Ainsi les chirurgiens ont constitué une cellule « pirouette » : deux fois par jour ils viennent dans les réanimations aider au retournement des patients qu’il faut positionner alternativement sur le dos et sur le ventre (compte tenu de tous les tuyaux qui équipent ces malheureux profondément sédatés, il faut être cinq et cela prend environ 20 minutes par patient !). Certains se sont engagés au Covidom, la structure de télésurveillance de l’APHP, qui assure le suivi et la prise en charge à domicile de pas moins de 40 000 patients atteints ou suspects de covid. D’autres rejoignent le programme Dynamo, qui assure des transferts de malades vers les réanimations de province, par trains médicalisés ou hélicoptères. D’autres encore se consacrent aux études cliniques, organisant le recueil des données pour les essais consacrés au covid, en particulier pour les nouveaux traitements. Il y a aussi une cellule « bibliographie » : chaque jour, elle épluche toute la littérature médicale sur le sujet (des dizaines d’articles en « preprint »), en fait la synthèse et la présente de manière simple et claire. Tous les médecins reçoivent quotidiennement cette synthèse sur leur messagerie… La meilleure façon de ne pas décrocher sur le plan scientifique au sujet de cette maladie nouvelle où les progrès des connaissances sont fulgurants.

Toutes ces initiatives et ces décisions remontent vers la cellule de crise, qui gère l’hôpital en temps réel. Tous les soirs, tout le monde reçoit par email le bilan de la journée : nombre de malades hospitalisés dans les différents secteurs, nombre de lits disponibles, organisation des services cliniques et paracliniques, évolutions à venir, informations diverses.

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Le plus intéressant ici est que cet immense effort d’organisation, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétiser avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux soignants, médecins et cadres de santé, et rien ou presque aux administratifs. C’est de la base qu’émanent analyses des besoins et propositions d’action. Tétanisée par l’ampleur de la crise et la crainte des conséquences de mauvaises décisions, l’administration reste prudemment en retrait. Elle a perdu son ambition organisatrice, ne parle plus de management, de business plan, de discipline budgétaire ni de compression de personnel. Elle se met au service des demandes médicales, revenant à ce que d’aucuns considèrent comme son cœur de métier, l’intendance. Dans ce rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter, les administratifs font merveille. Ils luttent contre la pénurie de matériel, de masques, de médicaments. Ils diligentent immédiatement les travaux qui leur sont réclamés. Ils rendent possible ce qui était impossible hier encore : téléconsultation, installation de matériel informatique, transfert et recrutement instantané de personnel, heures supplémentaires, livraison de repas aux soignants, signalétique, information, logistique en tout genre. Les lignes de crédit se fluidifient, le personnel afflue, tous les blocages se lèvent comme par miracle. Les cadres de santé, d’ordinaire tiraillés entre leur fonction soignante d’origine et leur mission d’encadrement, se rangent résolument du côté des soins, écoutant les suggestions des équipes et s’étonnant de pouvoir si facilement leur répondre par la positive. Les infirmières hygiénistes notamment sont très sollicitées. Les services techniques, le biomédical, la pharmacie, la lingerie, la restauration, la gestion des déchets… tous rivalisent d’inventivité pour faire fonctionner quand même les services de soins, malgré les tensions sur les approvisionnements. Il faut gérer les dons (par exemple le gel hydro-alcoolique siglé LVMH), les achats démultipliés, réparer en urgence les matériels, imaginer des solutions alternatives pour pallier ce qui défaille (comme des surblouses taillées dans des sacs poubelle et des visières faites par imprimantes 3D). On en revient à l’unité de base du fonctionnement hospitalier, le service, oubliant les pôles, DMU et autres monstruosités qui avaient été élaborées par les différents « plans de restructuration ». Et, ô merveille, les services coopèrent, les chefs de service se parlent, les équipes travaillent ensemble. Des groupes WhatsApp se sont constitués spontanément, sur lesquels fleurissent initiatives, propositions et conseils. Anesthésistes-réanimateurs et réanimateurs médicaux se sont réconciliés, c’est dire le rapprochement quasi miraculeux que cette crise a opéré entre ennemis héréditaires !

Doit-on conclure de tout cela que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Évidemment non. Des difficultés persistent çà et là, et le personnel a souvent du mal à suivre le rythme effréné qui est le propre de cette période si particulière. Les équipes sont soumises à une forte pression, les cadences de travail sont souvent dures, tous les médias en ont abondamment parlé. Mais il faut bien comprendre que le recentrage de l’hôpital sur ses missions de soin est accueilli avec enthousiasme par les personnels médicaux et paramédicaux. Le moral des troupes n’est peut-être pas au beau fixe, mais la plupart des soignants retrouvent le sourire quand ils comparent leur situation d’actifs à celle, terriblement passive, des confinés. Quand on travaille à l’hôpital, on sort de chez soi et on a une vie au fond assez normale. Une vie professionnelle, une vie relationnelle, une vie sociale. On est au cœur de l’action. Chacun peut vérifier la pertinence de cette réflexion de Voltaire : « L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas est la même chose pour l’homme. Toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, dangereuses ou utiles. » Eh bien ! nous autres soignants sommes tout accaparés par nos occupations tumultueuses et fort utiles à la société, ce qui nous met dans une situation plutôt confortable et même enviable. Nous existons, nous sommes vivants. Les applaudissements de 20h sont peut-être un peu ridicules, mais il serait faux de dire que nous y sommes complètement insensibles. La société reconnaît nos mérites ; on parle de nous ; les messages de soutien affluent ; les cadeaux mêmes se déversent dans les services – cadeaux de particuliers ou d’entreprises, comme des repas et des friandises. Et puis on peut se déplacer presque librement. La possession de la carte professionnelle se révèle un précieux sésame : exhibée devant les policiers, elle ouvre les portes mieux que n’importe quelle attestation dérogatoire, attirant même des remerciements empressés. « Passez Docteur, je vous en prie ! Et merci pour ce que vous faites ! » me dit poliment un flic que je rencontre au gré de mes promenades à vélo dans un Paris débarrassé de ses voitures. Qui prétendrait être insensible à ces témoignages de sympathie ? 

Bien sûr, certains parmi nous sont fatigués. Mais la fatigue fait déjà partie de nos vies, hors de toute crise sanitaire. Notamment pendant les premières années, où les jeunes médecins sont soumis à la rude épreuve de l’internat, avec des gardes qui s’enchaînent et des horaires à rallonge. Rien de bien neuf pour nous de travailler dans l’urgence, et la pression, et l’épuisement ! Mon filleul, étudiant en médecine devenu infirmier de nuit (vous lirez bientôt son témoignage dans Causeur), vient de m’envoyer des photos prises dans son service. On y voit l’équipe devant les scopes utilisés pour la surveillance des patients. Cela m’a renvoyée trente ans en arrière. Externe en cardiologie, j’étais astreinte à un rythme de garde éreintant : une nuit par semaine, intercalée entre deux journées normales – à l’époque, il n’y avait pas de « repos de sécurité ». Notre rôle était de surveiller la quinzaine de patients connectés par des électrodes à des écrans, tous centralisés dans une salle de contrôle. Si une alarme sonnait il fallait se précipiter au chevet du malade pour s’assurer qu’il ne faisait pas un arrêt cardiaque, ou plus souvent pour recoller une électrode qu’il avait arrachée en se tournant. Nous avions de simples chaises face à la rangée d’écrans, que nous disposions comme nous le pouvions pour pouvoir nous étendre un peu. Une nuit, alors que je somnole dans cette position précaire, je suis réveillée par le patron. À cette heure tardive il fait un tour dans le service avant de rentrer chez lui. Je saute sur mes pieds, confuse d’avoir été prise en faute. « Repose-toi, me dit-il gentiment. Il faut tenir le coup tu sais ! » C’est ainsi que nous avons vécu pendant des années, externat puis internat encore plus harassant. Et nous avons tenu le coup, effectivement. Alors la crise du covid…

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Quant aux paramédicaux, ils sont eux aussi bien habitués aux cadences infernales, avec des ratios patients/infirmier (ou aide-soignant) qui sont déjà au bord de la rupture en temps ordinaire. Soutenus par des recrutements instantanés qu’ils n’auraient jamais cru possibles, ils s’émerveillent de pouvoir enfin se consacrer pleinement à chaque malade.

Notons d’ailleurs que toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne. Ceux qui sont au centre de l’ouragan, comme les réanimateurs, sont aussi les plus choyés et les plus satisfaits d’eux-mêmes. Après le rush des premiers jours, ils ont bénéficié de renforts appréciables et travaillent désormais dans d’excellentes conditions, matérielles et morales – la difficulté d’approvisionnement en matériel technique et d’équipement de protection individuel mise à part. Ils font ce qu’ils savent faire, avec l’efficience qui est liée à leur compétence propre. En revanche, les praticiens qui se sont effacés, comme les chirurgiens, souffrent de rester en périphérie de la grande bataille. Ils ont dû fermer des salles d’hospitalisation et d’opération. Ils ont renvoyé leurs étudiants et une partie de leur personnel. Il n’y a plus de réunion d’équipe, de staff multidisciplinaire, de séances de bibliographie ni autre travail académique. Les consultations sont à l’arrêt, il faut se contenter d’appeler les patients au téléphone ou se mettre à la téléconsultation, avec toutes les limites que cela implique (difficulté d’accès à l’imagerie par exemple). Le vide est bien présent, dans les têtes comme dans les couloirs, désertés par les malades et même les familles – toutes les visites ont été interdites, ce qui entraîne un calme presque sinistre autour et dans les chambres. D’ailleurs, on ne fait plus non plus « la visite », ce grand rituel qui scande la vie de l’hôpital universitaire. Chaque praticien vient voir ses patients en particulier, en restant à bonne distance des autres. Pour éviter les contaminations en cascade, on a même recommandé aux médecins de rester chez eux les jours où ils n’étaient pas absolument requis par leurs tâches. Pour le coup, voilà que certains ont goûté aux joies du confinement !

La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie !

Les médias ont beaucoup mis l’accent sur le côté sacrificiel des soignants partis au front sans matériel de protection adapté, avec le risque de contamination planant au-dessus de leur tête. C’est à la fois vrai et faux. Dans les grands hôpitaux comme le mien, contrairement à ce qui s’est passé dans les EHPAD et en ville, l’intendance a plutôt bien suivi. Au début de l’épidémie il y a eu des vols de masques, ce qui a nécessité de mettre sous clé les précieuses ressources. Effectivement les protections ont dû être rationnées pour éviter de se trouver à court, avec un turnover des blouses, gants et masques moins rapide qu’on ne le souhaiterait. Mais les soignants les plus quotidiennement exposés aux malades se sont vite habitués et sont devenus assez insouciants au danger de contamination pour eux-mêmes. À cela deux raisons : d’une part l’habituel détachement du soignant par rapport à la maladie qui affecte le soigné. Quand on est médecin ou infirmier, on voit des horreurs toute la journée. Psychologiquement, on tient parce qu’on fait une stricte séparation entre « eux » (les malades) et « nous » (les bien-portants). Cette séparation relève de la pensée magique, du wishful thinking (« pensée désidérative » en bon français) : « prise de décision et formation de croyances sur ce qu’il est agréable d’imaginer, plutôt que sur des faits réels, des preuves ou la rationalité. C’est un produit de la résolution des conflits psychiques entre réalité et désir, fondé sur un biais d’optimisme. » Pour les soignants, être hypocondriaque n’est pas une option – ceux qui le sont craquent et changent de voie professionnelle. D’autre part notre prétendu courage face au covid est aussi argumenté par une approche rationnelle du risque. On a vite compris que tous n’avaient pas la même probabilité de développer une forme grave de la maladie. Les personnes jeunes, minces, en bonne santé, sont très peu à risque. Et les femmes, qui sont si nombreuses dans les professions de santé ! Je nous vois encore, groupe de chirurgiens et aides-soignants de bloc opératoire revenant de la réanimation où nous avons été faire faire la « pirouette » aux malades les plus graves, interrogés par les collègues : « – Alors, ils sont comment les malades en réa covid ? – Plutôt des hommes, pas très jeunes ! Et gros ! » Nous nous regardons tous : plus de filles que de garçons, aucun de plus de 55 ans, poids moyen 60 kilos tout mouillé ! Ouf tout va bien, « ce n’est pas nous » ! Certains d’entre nous ont déjà été malades (3 chirurgiens sur 15 dans mon service, un peu plus de réanimateurs), aucun n’a été gravement atteint. Passés une brève durée d’éviction, ils sont vite revenus au front, bien contents « d’être passés par là » et d’être probablement immunisés. Reste la crainte d’une contamination de leurs proches, en particulier de leurs parents âgés. La plupart restent prudemment à distance des membres fragiles de leur famille. Une minorité brave le mauvais sort, convaincu qu’on meurt autant et même plus de solitude et de désespoir que d’un méchant virus. 

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Ainsi l’hôpital, lieu de la crise, se révèle aussi très résilient à la crise. Nous sommes des professionnels de la crise. La crise est notre vocation. Alors en période de crise, nous sommes dans notre élément. Il y a là la satisfaction cosmique d’être à sa place. La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie.

Mais cet élan ne saurait durer. L’épidémie va se terminer, ou au minimum se ralentir. La sortie de crise se fera-t-elle par le haut ? Le monde d’après saura-t-il bénéficier des enseignements de ce drame ? Ou retombera-t-on dans l’ornière qui usait le personnel soignant et le poussait de plus en plus souvent dans la rue ? La crise de l’hôpital battait son plein quand nous avons plongé dans la crise du covid. Allons-nous retrouver nos blocages, nos frustrations, nos découragements, dès l’épidémie sous contrôle ? C’est ce que nous verrons dans un article suivant : « sortir de la crise ».

>>> Lire la deuxième partie <<<

Rouvrir les écoles pour les “décrocheurs”?


Selon Emmanuel Macron, rouvrir les écoles le 11 mai va permettre de récupérer les élèves décrocheurs, défavorisés et exclus du numérique… Cet argument compassionnel hypocrite indigne des profs; ceux-ci retourneront d’autant plus à reculons vers leurs classes que l’exécutif n’assumera pas qu’il a en réalité besoin d’eux pour que les parents puissent travailler.


Je n’aurai donc plus la possibilité, à partir du mois de juin, de suivre les conseils de Sibeth Ndiaye et d’aller cueillir des fraises ou quoi que ce soit d’autre. La seule chose que je pourrais éventuellement ramasser, c’est un dangereux virus puisque, déconfinement oblige, les écoles devraient progressivement rouvrir leurs portes.

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Jusque-là, le président et son exécutif ouvraient largement le parapluie scientifique, et pour marquer du sceau de l’expertise médicale toutes les décisions politiques – les plus hasardeuses, comme le maintien du premier tour des élections municipales, ou les plus contradictoires si l’on se réfère au feuilleton tragi-comique du recours aux masques –, et pour se prémunir de toute critique dans la gestion pour le moins erratique de cette crise. Aujourd’hui, le politique s’affranchit de la tutelle du Conseil scientifique pourtant nommé par ses soins et incessamment invoqué : contre l’avis dudit comité et contre toute attente, l’ouverture des écoles, de la maternelle à la Terminale, constituera un temps fort du déconfinement. Macron veut-il par là montrer les limites de la « sanitocratie » et réaffirmer le primat du politique… surtout lorsque l’avis des experts ne corrobore pas sa propre vision ? Sans doute. Il est vrai aussi, à sa décharge, que l’hostilité à la reprise des cours ne fait pas l’unanimité au sein même du corps médical.

C’est pas beau de mentir

Maintenant, pourquoi rouvrir ? Pour des raisons économiques évidentes, et qui ont leur légitimité, mais qu’Emmanuel Macron eût été bien inspiré d’afficher clairement dans son allocution du 13 avril. Le seul argument présenté ce jour-là relève du socio-compassionnel : il s’agirait de récupérer les élèves décrocheurs, souvent issus des couches les plus défavorisées, et par là exclus du numérique. Par parenthèse, si l’école, de Jospin à Blanquer, avait un niveau d’exigence propre à élever jusqu’aux plus démunis, ça se saurait… N’aurait-il pas été plus crédible – et peut-être plus honnête – d’annoncer la couleur en justifiant la reprise des cours par les impératifs de la relance économique ? Activité scolaire des enfants d’un côté, activité professionnelle des parents de l’autre, la première conditionnant la seconde, il n’y a pas que le MEDEF pour comprendre l’équation. Mais ce gouvernement persiste à prendre les Français pour des imbéciles : plutôt que de dire clairement ce qui motive les décisions – à charge pour les citoyens de débattre ensuite des orientations choisies –,  on préfère réduire la parole politique à un exercice de communication, une posture (empathique) et des éléments de langage (l’égalité scolaire) censément propres à assurer l’adhésion. Comme pour les masques de protection, l’exercice qui consiste à sauver son image au détriment de la vérité n’a fait que renforcer le discrédit qui le frappe déjà : comment faire confiance à des gens capables de tels mensonges (sur les équipements sanitaires) ou de telles hypocrisies (sur l’égalité sociale à l’école) ?

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Prenons le parti de croire Emmanuel Macron sur parole lorsqu’il évoque « les élèves décrocheurs ». On rouvrirait donc les écoles pour une infime minorité – J.-M. Blanquer l’estime à environ 5% de l’ensemble des élèves – et pour une période finalement très courte avant les vacances d’été. Soit. Mais on sait aussi, à l’heure où j’écris ces lignes et à moins d’un nouveau revirement gouvernemental, peu probable au vu de l’inquiétude de la plupart des parents, que le retour à l’école pour les élèves se ferait sur la base du volontariat : qui peut croire, sauf à méconnaître la population scolaire, que les décrocheurs, souvent en déshérence bien avant le confinement, seront les premiers à se ruer en classe, frétillants de reconnaissance pour la sollicitude présidentielle à leur endroit ? D’autant que les parents eux-mêmes, dans ces cas-là, ont souvent aussi peu de prise sur leur progéniture que les professeurs qui en ont la charge. Ceux qui reviendront seront les élèves les plus sérieux ou ceux qui s’ennuient à la maison, ceux dont les familles doivent se libérer de toute contrainte pour reprendre leurs activités, ou encore, s’il en reste, ceux dont les parents accordent quelque crédit à ce gouvernement pour gérer correctement le retour en classe. Reviendront aussi, peut-être, ceux que leurs parents ne supportent plus : une blague a circulé sur le net, affirmant que si le confinement se prolongeait, les parents trouveraient un vaccin avant les scientifiques ! Les décrocheurs, on ne les verra pas, qu’ils le soient « de profession » (certains, pour reprendre la même terminologie, n’ont jamais accroché…), ou identifiés comme tels depuis le confinement. Bref, le souci d’Emmanuel Macron est aussi irréaliste et déconnecté du réel qu’il est hypocrite. D’ailleurs, s’il se préoccupait réellement d’égalité sociale et de rattrapage des plus fragiles, pourquoi décider de sacrifier les élèves de lycée, dont il ne prévoit la rentrée qu’au mois de juin, autant dire pour seulement deux ou trois semaines de cours ? C’est pourtant avec de grands élèves que les mesures hygiéniques semblent pouvoir s’imposer, en tout cas plus facilement qu’avec de jeunes enfants ou adolescents. Mais il est vrai que ce sont précisément ces grands élèves qui peuvent se garder tout seuls : leur présence à la maison ne constitue pas une entrave à la reprise économique. CQFD. 

Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l'Education, mardi 21 avril à l'Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008
Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l’Education, mardi 21 avril à l’Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008

Pour les profs, la double peine

Nous allons donc a priori reprendre les cours, quelles que soient les vraies motivations de cette étrange rentrée des classes. Et nous sommes nombreux parmi les professeurs à le faire de mauvaise grâce ou, pour dire la chose plus trivialement, à y aller à reculons. Si les élèves ne sont pas tenus par l’obligation d’aller en classe, ce qui peut parfaitement se comprendre dans ce contexte, qu’en est-il de notre travail ? Faudra-t-il – et c’est ce qui se profile – assurer les cours auprès des élèves présents tout en poursuivant l’enseignement à distance pour les autres ? C’est ce qui s’appelle une double peine. Il est toujours bon de rappeler à qui en douterait qu’une heure de cours se prépare en amont, et que le travail d’un professeur ne se limite pas aux heures effectuées en présence des élèves. Si l’on ajoute à cela la mise en œuvre numérique des cours à destination des élèves restés chez eux, nous serons amenés à faire du deux en un pour le même prix. Mais passons. L’inquiétude essentielle porte sur les conditions sanitaires de la reprise annoncée : la doctrine gouvernementale consiste maintenant à prôner l’utilisation des masques dans les lieux fermés, jusqu’à la rendre obligatoire dans les transports publics (ce que le simple bon sens avait largement anticipé… sans pouvoir pratiquer, faute de matériel disponible). Comme l’exécutif ne communique pas précisément sur la fabrication et les commandes en cours, on peut se demander si les établissements scolaires seront pourvus en temps et en heure pour équiper tous les enseignants et les élèves. On peut en douter quand on sait qu’aujourd’hui encore les forces de l’ordre, qui ont dû par moments faire appel à des dons de particuliers pour s’équiper, ne sont toujours pas correctement dotées par l’État… La présence de ces masques est une condition sine qua non de la reprise scolaire. Évidemment, malgré leur caractère indispensable sur le plan sanitaire, personne ne se réjouit d’avoir à dispenser un cours avec un tel bâillon sur la bouche, qui rend difficile la projection de la voix (même dans un groupe réduit), et peut vite se révéler insupportable plusieurs heures d’affilée dans les étuves que deviennent certaines salles de classe dès les premières chaleurs. Eh non, contrairement à ce qu’imaginent certains, les salles des écoles ne sont pas climatisées…

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Supposons que nous ayons des masques en nombre suffisant. Et du gel hydroalcoolique. Et du savon – dont nous manquons bien souvent en temps de paix, pour reprendre la ridicule métaphore présidentielle. Supposons. Comment parvenir à l’application stricte des gestes barrières indispensables, principalement la distanciation entre individus, notamment dans les grosses structures d’enseignement où, même en échelonnant les rentrées et sorties des élèves, ceux-ci seront amenés à se croiser dans des couloirs étroits, dans des escaliers, dans la cour de récréation, sans parler des espaces de restauration collective ? Comment constituer des groupes de quinze élèves au maximum, ce qui semble préconisé, quand on sait que les classes de lycée comportent en moyenne trente-cinq élèves ? L’absentéisme toléré (encouragé ?) par le gouvernement pourrait apparaître comme une solution en réduisant de facto les effectifs… Autre question, relative aux établissements aussi sensibles que les quartiers éruptifs où ils se trouvent : comment faire respecter les consignes sanitaires à des jeunes gens qui pour beaucoup perçoivent toute contrainte comme une agression et se font une gloire de transgresser systématiquement les interdits imposés par le prof, l’École, l’État, voire la France ? La question a récemment été posée par Roselyne Bachelot à Jean-Michel Blanquer dans l’émission C à vous. Le ministre a noyé le poisson dans des formules creuses : le civisme serait réactivé par la prise en compte de l’intérêt collectif, partout sur le territoire français. En effet, le civisme saute aux yeux dans certaines banlieues où la pratique du confinement paraît très élastique et, chez certains, s’accompagne d’activités « ludiques » (c’est Castaner qui le dit) contre la police, exutoire bien naturel au stress du moment. Il n’est pas sûr que, parmi les individus scolarisés dans ces quartiers, les plus réfractaires retournent en classe, mais la question du respect des règles dans tous les établissements sur le territoire mérite d’être posée.

La mort (et le niveau qui baisse) aux trousses

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre pratique de la réouverture des classes s’annonce très compliquée, et il faut espérer qu’en cas de reprise aiguë de l’épidémie le gouvernement ne se défausse pas de sa responsabilité sur les acteurs locaux que sont les maires ou les chefs d’établissement… –  c’est une crainte qui amène d’ailleurs certains édiles à refuser la réouverture dans leur ville ou village.

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Les professeurs sont bien conscients de la nécessité de la reprise économique pour le pays mais ils voudraient être certains de reprendre le travail dans un contexte protecteur pour eux et leurs élèves. Le droit à l’éducation ne prime pas les exigences de santé publique. Le syndicat enseignant qu’est le SNALC a récemment titré l’un de ses bulletins « La mort aux trousses » – le jeu de mots est parlant. Certains se sont moqués de cette frilosité, pour ne pas dire lâcheté, du corps enseignant : les soignants sont bien allés au front sans armes au début de l’épidémie, au péril de leur vie (que certains y ont d’ailleurs laissée), tout comme les policiers, les caissières, les livreurs, les éboueurs, tous ces héros du quotidien célébrés à heure fixe dans un rituel de bonne conscience assez ridicule. Les profs aussi pourraient assumer les risques et donner de leurs personnes sans chipoter ! Sauf que l’exposition aux risques dans le corps enseignant ne peut se justifier par le danger auquel on a exposé d’autres populations, et qu’on ne peut arguer d’un malheur chez les uns pour le faire accepter chez les autres. Il est tout à fait scandaleux que le personnel soignant ait été, et encore aujourd’hui dans une moindre mesure, à ce point sous-équipé face à un danger mortel, mais cet état de fait est-il une raison pour sous-équiper les professeurs afin qu’ils exercent coûte que coûte leur mission ? Jouer sur la mauvaise conscience des profs – si vous ne prenez pas le risque que d’autres ont pris, c’est que vous faites passer vos intérêts personnels avant l’intérêt collectif – ne me semble pas très correct : faut-il qu’eux aussi aient leur quota de morts pour être considérés comme des héros et applaudis à vingt heures tous les soirs ?

Enfin, un dernier point : certains craignent qu’après de longues semaines de confinement et sans reprise des cours en fin d’année, le niveau des élèves ne s’effondre. Je tiens à les rassurer : le niveau est déjà tellement bas que le risque est infime !

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Charles Willeford ou la manière noire

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Image d'illustration Lance Asper / Unsplash

À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Charles Willeford.


Frederick Frenger, dit Junior est un monstre. Psychopathe, amateur de tartes aux patates douces et de haïkus, il prend plaisir à faire mal, à voler, à tuer.

Hoke Moseley, lui, est flic. Sergent à la criminelle de Miami, sa vie ressemble à un désastre : il est divorcé, il a un appartement sordide, une voiture hors d’âge et de fausses dents. Il lui arrive même de perdre sa plaque et son flingue. En fait, il est un peu incompétent.

Pendant les 250 pages de Miami Blues de Charles Willeford paru en 1989 chez Rivages, ce tueur efficace et ce flic spleenétique vont s’affronter en un combat douteux. L’erreur serait de croire que ce canevas, traditionnel pour un roman noir, raconte une lutte entre le bien et le mal. 

Le ton Willeford

Willeford, l’auteur, est mort en 1988. Il fait partie de ces rares auteurs de la littérature de genre qu’on peut lire et surtout relire. Il n’avait que faire de la métaphysique. Dans la grande tradition de Hammett, il décrit froidement avec une précision clinique, les faits et les comportements. L’auteur de roman noir et le tragédien classique ont ceci de commun qu’ils partagent la jouissance éternelle de la contrainte. Seuls les plus grands savent trouver leur ton malgré les lois rigoureuses du genre.

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Et il y a incontestablement un ton Willeford. La violence, par exemple, est envisagée tout à fait nouvelle dans Miami blues. Ni racoleuse, ni esthétisante, sa présence insupportable est un élément du quotidien comme un autre, scandaleusement banale. Chez Willeford, les coups de poing et les balles font vraiment saigner. Il n’y a pas de héros face au canon d’un 38, il y a seulement des hommes et des femmes qui essaient de sauver leur peau d’un naufrage appelé Miami.

Moiteur tropicale et valeurs évaporées

Charles Willeford trouve d’ailleurs toute sa véritable originalité dans sa manière de peindre la vie. Ce n’est plus la nostalgie chandlerienne de Los Angeles, ce n’est plus la poésie urbaine de W.R Burnett dans Quand la ville dort, ce n’est même plus l’unanimisme de Mc Bain qui parvenait malgré tout à nous faire aimer un New-York discrètement mythifié sous le nom d’Isola dans sa saga du 87ème commissariat. Willeford l’hyperréaliste nous donne Miami pour ce qu’elle est : un champ de bataille feutré, un endroit où les valeurs ont disparu dans une moiteur tropicale qui colle à la peau et a une sale odeur d’essence brûlée. Le tissu social y pourrit lentement mais surement au point que l’attitude normale devient celle du psychopathe Frenger parfaitement en adéquation avec le milieu dans lequel il évolue alors que l’honnêteté démodée de Hoke Moseley en fait une cible vivante. 

Mais c’est bien entendu Miami qui demeure le personnage principal de Willeford, avec la beauté malsaine des jeunes filles au teint blafard qui abusent de la cocaïne.

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Miami Blues (Rivages/Noir t. 115)

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Anesthésie générale

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Image d'illustration / Pixabay

Le billet du vaurien


En lisant une encyclopédie de la médecine, je tombe sur une histoire qui aurait ravi Thomas Bernhard tant elle est férocement absurde et en dit long sur la vanité des humains, y compris et peut-être surtout dans le monde «  scientifique », comme on le découvre chaque soir sur les chaînes d’information à propos du  Covid 19.

Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, les médecins cherchaient comment apaiser, voire supprimer la douleur. L’avènement de l’anesthésie a été raconté à maintes reprises, mais elle vaut d’être rappelée. Deux dentistes, Horace Wells et William Morton, mais aussi un scientifique, Charles Thomas Jackson, se disputèrent la gloire d’avoir « vaincu la douleur ». Employant une rhétorique guerrière, tous trois se lancèrent dans une polémique violente et confuse, mais facile à résumer : Wells eut l’idée d’appliquer à la chirurgie dentaire les effets narcotiques du protoxyde d’azote, mais il ne sut pas l’appliquer : en 1845, il en fit une démonstration publique qui, pour son malheur, provoqua les hurlements de son patient. 

Son collaborateur, William Morton, après plusieurs essais infructueux, notamment sur son chien, parvint à des résultats plus probants, mais ne sut pas à les mettre en valeur. 

Jackson, enfin, qui n’eut ni l’idée, ni la possibilité de l’expérimenter, déposa néanmoins le brevet du produit, prétendant être le véritable et unique découvreur de l’anesthésie, nom qui ne fut inventé par aucun d’eux.

Et c’est là que l’histoire prend sa dimension bernhardienne. Les disputes relatives à la paternité de cette découverte conduisirent Horace Wells tout d’abord à l’alcoolisme, puis en prison pour avoir arrosé au vitriol sans raison apparente un groupe de femmes qui se promenaient à Brooklyn et enfin au suicide puisque dans sa cellule il se sectionna l’artère fémorale. William Morton, son assistant, succomba à un infarctus en apprenant la nouvelle. Quant à Jackson, il finit ses jours dans un hôpital psychiatrique.

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Inutile de préciser que les détracteurs de l’anesthésie ne manquèrent pas, y compris dans les plus prestigieuses revues scientifiques. Nombreux furent les chirurgiens à soutenir que le protoxyde d’azote ne présentait aucun avantage par rapport à une intoxication éthylique.
D’autres défendirent l’idée que la douleur, non seulement guidait le bistouri, mais favorisait la récupération des patients. Les plus nombreux – et on se gardera d’établir un lien avec les réactions de la plupart des médecins aujourd’hui au traitement du Professeur Raoult – soutinrent que l’anesthésie pouvait être dangereuse et les décès imputables à son usage suffirent à ajouter des problèmes pratiques aux débats idéologiques. 

Il fallut attendre que la reine Victoria elle-même accepte d’être traitée au chloroforme pour accoucher de son quatrième fils, le 7 avril 1853, pour que l’anesthésie s’impose un peu partout et que les médecins cessent de considérer la douleur comme une chose banale, voire comme un châtiment infligé par Dieu après la Chute. Et qui sait d’accepter l’idée que rétablir la santé quand c’est possible est tout à leur honneur, mais que d’aider le malade à mourir quand il est incurable est un geste d’humanité qu’on ne saurait lui refuser…

Agression de Zemmour: où est passé l’esprit #JesuisCharlie?

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eric zemmour
Eric Zemmour en septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

L’intellectuel de droite a été agressé à Paris


Eric Zemmour ne peut plus faire ses courses dans son quartier, un jeune homme l’insulte, lui crache dessus, le filme en train de porter ses victuailles dans la rue puis se met en scène : défenseur on sait de quoi, il tombe le masque et dès le lendemain recommence son numéro sur les réseaux sociaux. 

« Je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … »

On a connu une justice plus réactive car, en ces temps de coronavirus, cracher sur quelqu’un est un acte loin d’être anodin. Mais je m’attendais surtout à une révolte de tous ceux qui défendent les libertés à longueur de temps, les journalistes défendant un confrère, les directeurs de chaîne qui ont besoin de commentateurs de talent, les femmes et les hommes politiques, le défenseur des libertés, les membres du gouvernement… Je lis les commentaires, dont certains sont assortis de la précaution « je ne suis pas d’accord avec Zemmour, mais … ». Parce qu’il faut être d’accord avec Zemmour pour lui permettre d’aller faire ses courses comme tout Français ? 

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Où sont donc passés les défenseurs de la liberté d’expression ? Tous essorés par le confinement ? Il est vrai qu’il était déjà difficile de trouver des journaux depuis six semaines et que personne n’avait mis en doute que les livres n’avaient rien d’essentiel. Notre vieux pays a accepté sans problème que les librairies soient fermées tandis que les tabacs étaient ouverts. Au pays des Lumières, des droits de l’homme et tout ce qui s’ensuit, c’était un signal d’alarme que trop peu ont remarqué. Les médecins sont venus parler et bientôt il y a eu 65 millions de spécialistes des virus dans le pays, mais aucun amoureux des livres ! La peur n’arrête pas le danger, mais elle permet d’effacer des siècles de conquête des libertés. Il n’y a pas eu tentative de responsabilisation, les mesures prises ont été liberticides et infantilisantes… et cela continue.

Un incident qui doit nous inquiéter

La liberté de penser, la liberté d’expression est fondamentale. Aucun « mais » n’est acceptable. Cela fait des années que l’on essaie de faire taire Zemmour, mais il continue à faire de l’audience, les Français, épris de liberté d’expression, ont envie d’entendre son point de vue. Ceux qui l’écoutent n’ont pas à partager son point de vue, et s’ils n’ont pas envie de l’entendre, ils n’ont qu’à tourner le bouton. On a eu Charlie Hebdo, on a vu où les “mais” des pourfendeurs de nos caricaturistes nous ont menés. Les morts des journalistes avaient ému et mis une importante partie de la population dans la rue. À mesure que le temps passe, ces émotions s’estompent. 

Cracher sur Zemmour aujourd’hui c’est cracher sur la liberté d’expression, c’est inacceptable.

A l’hôpital, la crainte du retour à la normale

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Olivier Véran et Emmanuel Macron visitent l'hopital parisien de La Pitie-Salpetriere, le 27 février 2020 © Stephane Lemouton-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00947219_000050

Sortir de la crise


Dans les semaines et les mois qui nous attendent, que va devenir le bel élan qui a bouleversé l’hôpital ? Comment sortir de la crise, et plus largement sortir de l’attention exclusive prêtée au covid ?

>>> Suite d’hier <<<

À mesure que la maladie reflue, l’unanimité entre soignants se fissure. Les « autres spécialités » que la réanimation, la pneumologie et l’infectiologie (ce qui fait beaucoup de monde !) relèvent la tête. Ce qui était bruit de couloir devient mugissement : les « autres malades » ont pâti et pâtissent de plus en plus de la priorité exclusive accordée au covid. Chacun y va de son anecdote terrifiante : tel patient atteint d’une maladie de Parkinson à un stade avancé qui, privé de la stimulation cérébrale profonde qu’il attendait, voit son état neurologique se dégrader à grande vitesse ; tel autre, affecté d’une pleurésie métastatique, dont le talcage pleural est reporté sine die, entraînant de facto une insuffisance respiratoire inéluctable ; un infarctus du myocarde attribué au covid et pris en charge trop tard pour pratiquer une revascularisation efficace ; « l’évaporation » des hématomes sous-duraux chroniques, pathologie d’ordinaire fréquente, touchant les personnes âgées, bénigne quand elle est opérée à temps mais évoluant spontanément vers le coma et le décès ; la liste d’attente pour transplantation rénale qui enfle alors qu’aucune greffe n’a été réalisée pour cet organe remplaçable par la dialyse et que les greffons des donneurs en état de mort encéphalique ont été perdus ; dans les centres anticancéreux, la diminution de ¾ des consultations pour nouveaux cas de cancer du sein – les cabinets de radiologie sont fermés, il n’y a  plus de mammographie depuis bientôt deux mois, ce qui équivaut à un retard de deux mois dans la prise en charge de cancers dont certains très agressifs ! 

Reprendre les activités non-covid

Dans les couloirs vides des services qui ont été « sacrifiés » au covid, errent des collègues désœuvrés. Quand on se rencontre, la question est toujours la même : « Vous reprenez bientôt ? ». Reprendre… une activité non-covid est en train de devenir l’obsession des médecins et chirurgiens sevrés de leur cœur de métier depuis un mois et demi. L’angoisse monte vis-à-vis de la gestion de l’après-covid. Tout ce qui n’a pas été fait sera à faire. Il faudra rattraper deux mois d’arrêt quasiment complet, et les pathologies qui auront évolué dans l’intervalle.

L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près…

Les autorités sanitaires, qui semblaient surtout préoccupées de garantir le droit fondamental à l’IVG, commencent à prendre conscience de ce que la privation d’accès aux soins signifie de perte de chance pour des pathologies rapidement évolutives. D’un seul coup, on change de « com » : après avoir intimé aux gens l’ordre de rester chez eux pour ne pas encombrer les Urgences et les cabinets médicaux, on recommande désormais de consulter sans tarder. Cela explique peut-être pourquoi les patients commencent à redevenir… impatients ! Ils sont de plus en plus nombreux à appeler nos secrétariats pour prendre rendez-vous… le 11 mai ! Avec pédagogie, il faut leur rappeler que le lundi 11 mai n’a que 24 heures, et qu’il est peu probable qu’on puisse écluser en un jour ce qui n’a pas été fait en 60.

Les activités hospitalières durablement perturbées

Par ailleurs, même après la fin officielle du confinement, les moyens resteront affectés par la persistance de la maladie. Persistance à bas bruit, sur des mois et des mois, ce qu’on a décrit comme le « lissage » du pic épidémique et qui signifie « qu’il va falloir vivre avec le covid » – formule qui est en train de devenir aussi rituelle que le désormais célèbre « restez chez vous » ! 

Ainsi les réanimations resteront durablement occupées par des patients atteints de la forme grave de la maladie. Au moins en région parisienne, entre 20 et 30% de leurs lits devraient continuer à être dédiés au covid, peut-être jusqu’à la fin de l’année 2020. Quant à l’hospitalisation conventionnelle, elle va aussi rester affectée, avec des « salles covid+ », ce qui imposera de regrouper certaines pathologies et de perdre la spécificité disciplinaire de chaque service.

Dans mon service de neurochirurgie, sur les 6 salles opératoires, seules 2 étaient ouvertes au plus fort de la crise. On vient d’en rouvrir une troisième, et on en programme une autre après le 11 mai. Mais une de nos salles devrait être « perdue » pour l’activité standard, car réservée aux patients covid+, et ce pendant de longs mois. De plus, il est question que nous aidions les orthopédistes, eux-mêmes expulsés de leur bloc opératoire, en accueillant certaines de leurs interventions dans une de nos salles résiduelles. Dans ces conditions, absorber le surplus sera tout simplement impossible. Cela promet de véritables bagarres entre chirurgiens, chacun essayant d’arracher un bloc où opérer « ses » malades.

La réouverture des consultations pose un problème diabolique : les salles d’attente ! Les locaux, déjà plutôt sous-dimensionnés en temps ordinaire, deviennent absolument insuffisants pour faire respecter les distances de sécurité. Faut-il mettre des chaises dans les couloirs ? Utiliser d’autres pièces (mais on est déjà à l’étroit) ? Ou interdire aux consultants de venir accompagnés (super de ne pas pouvoir parler aussi à la famille quand on propose une intervention chirurgicale !) ? Et comment aller chercher les patients qui attendent à grande distance des boxes de consultation ? On est en train d’installer du plexiglas pour séparer le personnel d’accueil du public. En ORL, où on prend en charge les sourds, il y a de quoi s’arracher les cheveux !

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Quant aux réunions qui ponctuent notre activité, où nombre de décisions sont prises de façon collégiale, elles sont encore paralysées par la nécessité d’éviter les rassemblements potentiellement contaminants. On nous promet des vidéoconférences… Pas facile pour discuter en toute liberté.

Les urgences favorisées, les autres activités fliquées

Les médecins et chirurgiens imaginent le pire pour leurs patients laissés dans la nature. Ils réclament la réouverture des blocs opératoires, des salles d’hospitalisations et des consultations… Et puisqu’il faudra à nouveau gérer la pénurie, le plaidoyer pro domo recommence de plus belle, car chacun est persuadé, à juste titre, que son activité est primordiale et qu’elle doit prévaloir sur celle des autres. Cette division favorise le retour en force de l’administration, qui se voit comme le juge de paix appelé à arbitrer entre les demandes contradictoires des médecins, pour la défense de l’intérêt collectif. On nous a déjà fait savoir que seules les urgences et semi-urgences étaient légitimes, et que l’Agence Régionale de Santé surveillait les codages des actes réalisés : l’administration hospitalière fait « remonter » l’info en haut lieu, c’est-à-dire participe activement au flicage des praticiens suspects de trop bien défendre « leurs » propres malades ! On nous enjoint de ne pas minorer les « niveaux de gravité » des patients atteints de covid dans nos codages, ce barème qui établit le tarif versé à l’hôpital par l’établissement payeur (la Sécurité Sociale). La T2A n’est pas morte, loin s’en faut, et elle doit s’appliquer dans toute sa force et sa subtilité. Les contingences et contraintes administratives, qui avaient été mises en berne au plus fort de l’épidémie, sont bien de retour. L’heure des comptes n’a pas encore sonné que déjà la comptabilité reprend ses droits. Les lignes de crédit précipitamment ouvertes commencent à être scrutées de près. Déjà le personnel venu en renfort fait ses bagages, que ce soit les étudiants qui retournent à leurs chères études, les provinciaux qui rentrent chez eux ou les libéraux qui vont retrouver leurs cabinets. On n’ose pas encore parler management et gestion des flux et des stocks, mais on sent bien que cela ne saurait tarder.

Ainsi, il y a fort à parier que le jour d’après ressemblera au jour d’avant. Elle est bien loin l’indignation unanime qui avait poussé à la démission le directeur de l’ARS du Grand-Est ! On se souvient que cet apparatchik n’avait rien trouvé de mieux que de révéler la reprise du plan de réduction massive du personnel du CHU de Nancy, dès la fin de l’épidémie (– 600 postes tout de même). Plan justifié par le nécessaire retour à l’équilibre budgétaire pour les hôpitaux endettés. M. Lannelongue était simplement en avance d’un métro. Gageons que ses semblables plus prudents fourbissent leurs armes avec plus de précaution, et qu’ils préparent déjà les discours qui enroberont une sévère reprise en main de l’hôpital telle qu’ils l’ont toujours pratiquée.

Pour toutes ces raisons, il se pourrait que le moral des uns et des autres évolue à front renversé. Tandis que les soignants s’épanouissaient pendant la crise, faisant preuve d’un bouillonnement créatif sans précédent, les citoyens étaient enterrés vivants au nom du confinement. La libération des confinés, qu’on imagine joyeuse, pourrait voir le retour de la dépression du personnel de santé, renvoyé aux limitations administratives et aux frustrations qui vont avec. On n’ira pas jusqu’à dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Car ce que cette crise nous a révélé, c’est justement le lien indissoluble qui unit soignants et soignés, malgré les divisions mesquines suscitées par une approche comptable de la vie humaine. Espérons, prions, supplions pour que ce lien ne soit pas à nouveau mis sous le boisseau et qu’il perdure par delà les contraintes de la société de marché.

Tout change pour que rien ne change

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Macron visite une usine de masques FFP2 et chirurgicaux à Saint Barthélemy-d'Anjou, près d'Angers, 31 mars 2020. © Loic Venance/ Pool/ AFP

Souverainistes et écolos répètent à l’envi que la crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites. S’il n’est pas impossible, le rapatriement en Europe des unités de production délocalisées en Asie exige protectionnisme et ambition industrielle.


« Plus rien ne sera comme avant. » Tel est le nouveau credo dans tous les débats. Président de la République, gauche mélenchoniste, écolos, droite de la droite, analystes de toute obédience le répètent à l’unisson: cette crise sanitaire siffle la fin du mondialisme sans limites et le retour d’un « localisme » de bon sens. Je ne sais pas pour vous, mais moi je me suis toujours méfié de l’unanimisme. Surtout quand il annonce des lendemains qui chantent.

Les donneurs de leçon en action

« Plus rien ne sera comme avant. » On aimerait y croire les yeux fermés. C’est beau comme un « je suis Charlie » post-attentat du 7 janvier 2015. Là aussi, on jurait qu’on ne se laisserait plus faire, là aussi, on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu.

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Il est toujours plaisant de contempler les donneurs de leçon retourner leur pantalon en public sans vergogne. Dans le chœur des « plus-rien-comme-avantistes » d’aujourd’hui se trouvent les mêmes qui, il y a quelques mois, nous vantaient la circulation intégrale de tout pour tous, incarnée dans de méga-accords de libre-échange avec l’Amérique du Sud ou le Canada. Écolos, marinistes, souverainistes de gauche peuvent bien s’étouffer aujourd’hui en entendant ces mêmes experts et hommes politiques vanter désormais les « circuits courts » sans payer de droit d’auteur. Avoir raison avant l’heure ne sert hélas pas à grand chose. Reste une question. Les opposants historiques du mondialisme et les localistes de la dernière heure ont-ils vraiment raison ? Allons-nous assister au retour d’économies privilégiant des circuits courts générateurs d’emplois dans nos pays et offrant un bilan carbone raisonnable ? Le rapatriement des unités de production délocalisées ces vingt dernières années aura-t-il vraiment lieu une fois que le virus battra en retraite, son tour du monde terminé ? On peut en douter.

Vraiment plus comme avant?

Revenons à des réalités très prosaïques. Choisir un fournisseur est un choix économique strict. Exemple concret. Nous sommes en juillet 2020. Après six mois d’arrêt de la production et des ventes, une entreprise, dont la trésorerie aura inévitablement pris une sacrée claque, peut enfin relancer son activité. Sa gamme de produits contenait, avant la crise, 50 % d’intrants en provenance de Chine. Ses fournisseurs d’hier sont heureusement de nouveau opérationnels depuis trois mois (les Chinois sont sortis de la crise sanitaire avant nous et en meilleur état que nous). Bons commerçants, ils proposent un bon prix, voire une facilité de paiement et une livraison rapide. En face, les fournisseurs européens se remettent à peine de la crise et, malgré toute leur bonne volonté, demeurent 30 % plus chers que leurs concurrents chinois. Entre ces deux options, que croyez-vous que le chef d’entreprise choisira ? S’il ne signe pas avec le fournisseur le moins cher, son concurrent le fera, et il ne vendra pas ses produits. Fin de la discussion. Et qu’on ne vienne pas lui cracher dessus (surtout par les temps qui courent). Notre entrepreneur n’est pas un chien de capitaliste sans cœur ni conscience collective. Au contraire, ce serait même plutôt un héros anonyme. Il a du personnel qu’il ne veut pas licencier ; des familles (y compris la sienne) comptent sur lui pour ne pas se retrouver sur la paille ; il lui faut relancer son entreprise et, pour cela, il lui faut récupérer sa part de marché. Le localisme attendra.

Pour que l’on en arrive à privilégier un fournisseur local plus cher et à reconstituer des chaînes d’approvisionnement locales, voire des filières industrielles entières parties en Asie depuis vingt ans, il faudra autre chose qu’un diagnostic de bon sens, de bons sentiments et des envolées lyriques. Seules des mesures de politique économique concrètes pourraient amener les acteurs économiques (entreprises et particuliers) à préférer les producteurs locaux aux producteurs lointains. Les armes de la reconstruction du tissu industriel local, qu’il s’agisse d’électronique, de machines-outils ou de textile, sont connues : droits de douane sélectifs, politique industrielle nationale, conditions fiscales avantageuses, dévaluation compétitive.

Et ces mesures, indispensables pour relancer notre industrie moribonde, ne suffiront pas seules à assurer le succès. Une entreprise dopée aux subventions, surprotégée, n’a jamais fait un champion mondial. Parlez-en aux anciens pays de l’Est. Les pays asiatiques ne se sont pas développés seulement en se refermant derrière des barrières tarifaires ou non tarifaires. Il leur a fallu du travail, beaucoup de travail, des entrepreneurs brillants, des chercheurs innovants, des employés bien formés, un climat social apaisé, ou du moins sous contrôle, une fiscalité très favorable aux entreprises… Bref, une volonté collective de montrer au monde entier de quoi ils étaient capables. Mais c’est un autre sujet. Les armes de la relance industrielle sont donc à utiliser avec doigté et beaucoup de pragmatisme, comme les pays émergents d’Asie, en premier lieu la Chine, l’ont brillamment fait ces deux dernières décennies. La France elle aussi a montré qu’elle était capable, après la Seconde Guerre mondiale, de réaliser le bon dosage entre protectionnisme, compétences, libéralisme et dirigisme. Gageons que nous le sommes encore. Le problème est ailleurs : cet arsenal de mesures, en Europe, a été placé sous clé dans un quartier de haute sécurité. Et les États membres de l’UE ont confié la clé à la Commission européenne et à la BCE avec interdiction de s’en servir.

Il nous faut plus que des mots

Alors, si « rien ne doit plus être comme avant », c’est en priorité dans la tête de nos dirigeants que la révolution doit avoir lieu. Ce n’est pas demain qu’on entendra le président de la République ou la présidente allemande de la Commission européenne annoncer le contingentement ou la taxation de produits importés, à des fins stratégiques, écologiques ou sanitaires. Pas plus qu’on ne verra le retour à des monnaies nationales qui permettraient des dévaluations compétitives indispensables pour rééquilibrer le commerce interne à la zone euro et favoriser les producteurs locaux.

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Ne rêvons pas. Ce virage à 180° n’est pas près d’advenir. Les convictions de notre président de la République qui, depuis le début de son mandat, impose des réformes à l’allemande (réforme du droit du travail, de l’assu- rance chômage, des retraites…), signe des accords de libre-échange plus ouverts que jamais et milite pour un approfondissement de l’intégration européenne, nous mènent dans une tout autre direction. La défense jusqu’à l’absurde du dogme de la frontière ouverte dans la crise du coronavirus montre combien nous sommes loin du « rien ne sera plus comme avant » annoncé. En dehors de quelques exceptions, comme le secteur pharmaceutique dont la dépendance à la Chine a révolté tout le monde, je crains fort que l’avènement du localisme ne soit pas pour demain. Enfin, je suis trop rabat-joie. Il nous restera toujours les coopératives agricoles bio, la vente directe au consommateur, les produits du commerce équitable dans les boutiques du centre de la capitale. Ouf !

Musique du confinement Vol. 2

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Léo Ferré Capture d'écran YouTube

Sébastien Bataille revient égayer vos après-midi de confinés


L’après-midi se poursuivra idéalement avec une compilation des chansons d’amour incandescentes de Léo Ferré. Elle contiendra « Ça t’va », probablement le plus beau chant d’amour en langue française, jusqu’à preuve du contraire. Et ce n’est pas Robert Belleret, biographe du poète anarchiste, auteur de l’ouvrage de référence Léo Ferré – Une Vie d’artiste, qui me contredira : « Une chanson comme un aveu, comme un bouquet de fleurs des champs, comme un baiser volé dans le cou et pour laquelle on donnerait beaucoup des plus grands poèmes d’amour d’Aragon. Avec des vers de cinq pieds qui ont l’air d’en avoir cent tant ils en disent long, et des relances en dix pieds qui battent la mesure de la passion, avec des mots de Prisunic et des images de bazar, Ferré a ciselé un joyau. » 

A l’heure de l’apéro, on savourera les cocktails morriconiens de François de Roubaix, aux vagues à l’âme sortis des limbes de l’enfance. Cet autre samouraï des plages électroniques – avec Christophe -, a disparu prématurément lors d’un accident de plongée, à l’âge de 36 ans. Sa dernière musique résulte d’une commande que lui passa un réalisateur pour le générique d’une série télé en cours de production. Le 16 novembre 1975, François de Roubaix déposa la bande au domicile du cinéaste en question avant de prendre l’avion, destination Tenerife, pour faire des photos sous-marines destinées à son beau livre en préparation, La nuit sous la mer. Une grotte située à vingt-cinq mètres de profondeur, au large de l’île, lui ôtera la vie cinq jours plus tard. Il ne connaîtra donc pas l’incidence de son ultime composition sur l’inconscient collectif : la mélodie en sous-sol lugubre du Commissaire Moulin, avec ses synthés fantomatiques, allait plonger dans l’effroi toute la génération Casimir à partir du 4 août 1976, date de diffusion de la première enquête criminelle du jeune flic incarné par Yves Rénier. La France de Roger Gicquel, qui avait déjà assez peur comme ça, ne se remettra pas de cette pandémie anxiogène de l’ère Giscard, au point de voter ensuite Mitterrand-le-vampire pour tenter de conjurer le sort. 

La corrélation tragique entre l’œuvre et la mort de François de Roubaix s’inscrit tout entière dans l’angélique « Enterrement sous-marin », extrait de son excellente BO en apesanteur du non moins excellent film Les Aventuriers (1967), avec la paire Delon-Ventura dirigée par Robert Enrico : 

Si l’apéro se prolonge avec l’arrivée des beaux jours, les mélomanes portés davantage sur les joies de la glisse que de la plongée apprécieront une compilation des Beach Boys bien huilée. 

Quand sonne le début de la veillée avec le décompte quotidien, macabre, des victimes du coronavirus, optons pour une prise en charge thérapeutique de nos angoisses par deux infirmières de charme capables de nous apaiser au quart de tour. Une cellule de soutien psychologique de choc, à domicile ! Tout d’abord, laissons nos sens se faire chatouiller avec délectation par les hymnes sexy de Blondie, portés par la voix encanaillée et gouleyante de la belle Debbie Harry. La créature féline nous enserre dans ses griffes vocales sauvagement glamour, son innocence dangereuse transmue en feu blond platine le son post-punk dans nos esgourdes consentantes, la maisonnée roucoule intérieurement. 

Poursuivons les libations médicinales avec Niagara et sa vamp Muriel Moreno. Le duo a souvent été touché par la grâce pendant sa courte carrière, du premier single « Tchiki Boum » en 1985 à la séparation définitive survenue en 1993. Aujourd’hui, « L’amour à la plage » paraît bien loin : il n’aura plus jamais ce goût sucré-salé chanté à l’époque par le couple rennais, surtout avec un masque sur le visage cet été. Mais quand Muriel aborde le thème du suicide dans « Soleil d’hiver », c’est le monde merveilleux de Lewis Carroll qui tourne dans sa bouche.

 

Enfin, pour vous endormir, rien de tel que Mozart. L’intégrale vous permettra aisément de tenir jusqu’à la fin de l’année, avec ses petites musiques de nuit immaculées. Surtout pas de Beethoven pendant le confinement, même en sourdine, si vous ne voulez pas finir confinés comme le psychopathe d’Orange mécanique.

Au bout du compte, c’est l’intégrale de notre enfance et adolescence qu’on peut s’amuser à rejouer sur la platine pendant cette période, entre quatre murs et deux coups de chapi-chapo de Macron.

Playlist Vol. 2 : 

Avec le temps (Les chansons d’amour de Léo Ferré) 

L’essentiel de François de Roubaix

The Very Best Of The Beach Boys

Greatest Hits : Sound & Vision de Blondie

Flammes de Niagara

Mozart – L’Intégrale en 170 CD

Banderoles anti-Macron: outrage au chef de l’État ou liberté d’expression?

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Des bannières de protestation contre le gouvernement pendant le confinement. Toulouse, avril 2020. Fred Marie / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Une Toulousaine s’est retrouvée en garde à vue pour avoir déployé une banderole « Macronavirus » devant son domicile. La loi française permet-elle d’afficher un tel message ? 


En ce début de printemps fleurissent les banderoles, en hommage aux soignants, que l’on applaudit religieusement à sa fenêtre tous les soirs à 20 heures et d’autres bourgeonnent, un peu plus polémiques, revendicatives, corrosives, militantes et peu amènes à l’endroit du chef de l’État.

C’est ainsi que pour une banderole apposée devant sa maison, une habitante de Toulouse a subi deux heures de garde à vue pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». Elle avait écrit devant sa façade « Macronavirus, à quand la fin ?! ».

La banderole polémique aura été virale, faisant le tour des réseaux sociaux et suscitant, pour son auteur, une vague de soutiens condamnant un usage du droit pénal à des fins politiques.

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Outrage au chef de l’État ou liberté d’expression ? Liberté d’opinion ou atteinte à l’ordre public ? Finalement, le parquet de Toulouse a classé sans suite. Les libertés publiques ne sont pas encore totalement confinées…

Une tradition française

Peut-on procéder à un affichage libre de banderoles à son balcon ? En principe oui, sous la réserve éventuelle de prescriptions d’urbanisme, en particulier si l’immeuble en question fait partie d’un secteur sauvegardé, d’un site patrimonial remarquable ou s’il est situé dans un parc naturel. Et pour cela, les Français ne se privent généralement pas de le faire :  banderoles de soutien aux soignants, drapeaux pour les fêtes nationales ou sportives, revendications politiques, etc…

Peut-on procéder à un affichage pour importuner publiquement et impunément le chef de l’État ? L’article 26 de la loi du 29 juillet 1881 faisait courir à ceux qui, soit par des discours, soit par écrit, portaient atteinte à la dignité du chef de l’État, une peine d’amende de 45 000 euros. Jusqu’en 2013, le délit d’offense permettait de sanctionner les injures proférées à l’encontre du président de la République. 

En protégeant le chef de l’État, cette disposition avait pour fonction non de défendre l’homme, mais l’État. Elle aura été beaucoup utilisée sous la présidence du Général de Gaulle, lorsque l’instauration de la Vème République, en tant qu’elle signifiait la domination de l’exécutif sur le pouvoir législatif, faisait l’objet des plus vives critiques mais également lorsque que le pays était profondément divisé sur la question algérienne, au bord de la guerre civile. Aujourd’hui, n’en déplaise au Président de la République, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes simplement en état d’urgence sanitaire.

Macron n’a pas besoin d’être offensé

Si l’infraction d’offense au chef de l’État a perduré jusqu’en 2013, elle était pourtant largement tombée en désuétude, en particulier depuis que Valéry Giscard d’Estaing avait, dès le début de sa présidence en 1974, annoncé qu’il renoncerait à se prévaloir de cette infraction, quelle que fût la virulence des critiques proférées à son endroit.

À compter de cette même date, 1974, la France ratifiait la Convention européenne des droits de l’homme et se soumettait alors à la jurisprudence de la Cour de Strasbourg qui fait preuve d’une très grande libéralité sur cette question. Si elle demeurait gravée dans le marbre de la loi, l’infraction d’offense au chef de l’État était privée d’effet, le juge européen faisant primer la liberté d’expression, considérant que, par principe, une personnalité publique est nécessairement soumise à la critique.

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Il n’existe donc plus de crime de lèse-majesté et le Président de la République bénéficie de la même protection que n’importe quel citoyen, c’est-à-dire la loi du 29 juillet 1881 sur la presse condamnant l’injure et la diffamation.

On peut regretter la disparition de cette infraction mais nul doute par ailleurs que le Président de la République a le cuir suffisamment épais pour ne pas se laisser impressionner par quelques invectives pouvant lui être adressées depuis une banderole toulousaine. Il nous avait déjà prouvé qu’il savait remettre en place un jeune blanc bec l’interpellant sur le ton désinvolte d’un « Manu » lors d’une cérémonie au Mont Valérien.

Et puis, le Président de la République lui-même n’avait pas besoin d’être offensé pour dégrader sa fonction de son propre chef, que ce soit lors d’une fête de la musique organisée à l’Élysée ou à l’occasion d’un déplacement aux Antilles.

Va pour une banderole

En démocratie, il est important que le peuple puisse s’exprimer et cette exigence est d’autant plus renforcée lorsqu’il se retrouve privé des urnes. Que ce soit à l’occasion des élections municipales pour cause de virus ou, comme l’an passé, lorsque le président de la République, qui avait toute latitude pour donner la parole au peuple en procédant à la dissolution de l’assemblée, avait préféré se lancer dans un grand monologue national…

Notre numéro en kiosque: Macron: médecin malgré lui

Cette exigence est renforcée une fois encore lorsque le pays se retrouve dans un état d’urgence. Si les conditions sanitaires ne permettent pas de garantir le respect des libertés publiques, nous restons dans un État de droit et il est important que les principes fondamentaux soient appliqués. Le 1er mai, traditionnel rendez-vous de la contestation sociale, ne peut se tenir dans des conditions normales, cette contestation doit cependant pouvoir trouver un support à son expression, alors va pour une banderole.

Le régime de l’état d’urgence sanitaire, tel qu’il résulte de la loi du 23 mars 2020, a initialement été prévu pour durer deux mois, soit jusqu’au 24 juin. Il pourrait être prolongé de deux mois supplémentaires. 

Dans ce régime d’exception, des pouvoirs exceptionnels sont confiés à l’exécutif qui ont pour effet de restreindre considérablement les libertés publiques (mesures limitant la liberté d’aller et venir, la liberté d’entreprendre et la liberté de réunion, mesures d’interdiction de déplacement hors du domicile, réquisition de tous biens et services nécessaires pour mettre fin à la catastrophe sanitaire, contrôle des prix, …). Il faut désormais en France disposer d’une attestation de sortie dérogatoire pour aller acheter une baguette de pain, tout de même !

Si dans le cadre de cet état d’urgence sanitaire, l’Assemblée nationale et le Sénat peuvent contrôler et évaluer les mesures prises par l’exécutif, le Parlement ne peut décider de mettre un terme à cet état d’exception avant l’expiration du délai de deux mois. En cela, ce régime comporte le paradoxe de s’avérer plus rigoureux que celui de l’état d’urgence habituel (où le Parlement donne son habilitation au bout de douze jours) et que celui de l’article 16 (les pleins pouvoirs confiés au Président de la République) dans le cadre duquel, un mois après son adoption, le Conseil constitutionnel peut estimer si les conditions nécessaires à son adoption demeurent réunies.

Sous couvert de bonnes intentions, l’État peut avoir tendance à profiter de certaines situations pour entreprendre des mesures inutilement contraignantes. On peut penser à la loi renseignement adoptée à la suite des évènements de 2015 ou encore la proposition de loi Avia (sur laquelle je me serais déjà trop étendu) qui, au motif d’une lutte bienveillante contre la haine, entend entreprendre un travail de sape de la liberté d’expression.

Parce qu’il est rigoureux tant dans son principe que dans son application, l’état d’urgence sanitaire doit pouvoir être discuté, notamment sur une banderole. En état d’urgence sanitaire, l’atteinte drastique faite aux libertés publiques, aussi justifiée soit-elle par l’impératif de santé publique, doit nécessairement être contrebalancée par l’exercice de la liberté d’expression. La critique doit être permise, elle doit être encouragée. Bien sûr, elle n’en sera que meilleure si elle est constructive.

Quand Hitchcock filmait « La Loi du silence »

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La loi du silence (1953)

 


Les yeux encore embués de larmes par les mélodies de l’immense Christophe, je tenais à revenir sur l’un des chefs-d’œuvre de Sir Alfred Hitchcock, I Confess (La Loi du silence, 1953) adapté d’une pièce de théâtre de Paul Anthelme, Nos deux consciences, parue en 1902.


Québec, une nuit le père Logan (Montgomery Clift), prêtre catholique surprend son sacristain Otto Keller (réfugié allemand, interprété par Otto Eduard Hasse) en détresse dans l’église. Entendu en confession par le prêtre, il lui avoue qu’il vient de tuer l’avocat Villette. L’enquête est menée par l’inspecteur Larrue (Karl Malden). Suite à ses observations et à des témoignages, il soupçonne Logan qui partage avec Ruth Grandfort (Anne Baxter) un secret pouvant s’avérer compromettant.

La grandeur de la foi

Issu d’une famille catholique fervente, Alfred Hitchcock croyant et pratiquant, revient dans ce long-métrage sur des thèmes majeurs dans son œuvre: la faute, la culpabilité, la figure de l’innocent accusé présente dans Le Faux coupable (1957) mais aussi dans The Lodger (1926), Les 39 marches (1935), Jeune et Innocent (1937), Frenzy (1972)…


Mais dans La Loi du silence, une fois n’est pas coutume, Hitchcock associe à la défaillance et la dureté de la justice humaine, la force et le pardon de la justice divine. Il aborde la question de la Foi, d’une manière radicale, frontale avec un grand sens de l’ascèse et de l’efficacité dans sa mise en scène. L’intrigue policière du film repose sur un postulat appartenant aux règles de l’Église catholique (le secret de la confession) et sur la droiture morale du père Logan. « Nous savons, nous les catholiques, qu’un prêtre ne peut pas révéler un secret de la confession, mais les protestants, les athées, les agnostiques, pensent : « C’est ridicule de se taire ; aucun homme ne sacrifierait sa vie pour une chose pareille » confiait-il ainsi à François Truffaut dans un livre d’entretiens paru en 1966 aux éditions Robert Laffont.

Une des œuvres les plus sombres de Hitchcock

Le cinéaste a le génie de centrer son film sur la confession. Le meurtrier se confesse au prêtre. Ruth Grandfort confesse à son mari Pierre puis à l’inspecteur et au procureur son secret d’amour pour le père Logan. Le prêtre doit rendre des comptes à la police et à la justice… C’est l’une des œuvres les plus sombres de Hitchcock. Logan, un prêtre habité, complexe, marqué par une douleur muette – sans doute due à ce qu’il a vécu comme soldat engagé pendant la guerre 39/45 – va accomplir un véritable parcours christique. Des crucifix présents dans de nombreux plans et une scène faisant référence à la passion du Christ – celle où le prêtre, accusé, déambule dans la ville, dominé par une grande statue de la passion du Christ, nous rappellent le sacrifice de Jésus pour racheter les péchés des hommes. Le père Logan, exemplaire, est prêt à donner sa vie pour demeurer fidèle à sa foi. Pour cela, il va subir les jugements du tribunal, le mépris et la haine populaire. Mais, il mène, infaillible, un combat contre les forces des ténèbres. Le meurtrier Otto Keller, machiavélique, est sous l’emprise de Satan. L’amour et la miséricorde du prêtre lui permettront de recevoir le pardon divin.

Beauté plastique

La Loi du silence est aussi un vrai film policier de suspense hitchcockien comportant plusieurs séquences d’une grande force expressionniste. Dans la première scène, lorsque le meurtrier, Otto Keller, sort de la maison de l’avocat, sa silhouette se découpe, immense, et diabolique, évoquant celle de M le maudit de Fritz Lang. Les scènes où l’inspecteur Larrue, teigneux, anticlérical et opiniâtre – le meilleur policier de toute l’œuvre du cinéaste – mène une enquête implacable et précise, sont passionnantes. Jamais le suspense ni la tension policière et judiciaire ne faiblissent.

La Loi du silence, curieusement considérée comme une œuvre mineure du cinéaste, souvent mal comprise, s’avère être un superbe film métaphysique d’une intensité dramatique et d’une beauté plastique fascinante grâce à une thématique éminemment hitchcockienne (le faux coupable), à la photographie noir et blanc très expressive de Robert Burks (chef opérateur sur douze des grands films de Hitchcock ), aux interprétations inoubliables et troublantes de Montgomery Clift et Anne Baxter, et au jeu précis et concis de Karl Malden et Otto Eduard Hasse.

A revoir !


Hitchcock, édition définitive

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L’hôpital au temps du covid

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Une unité de réanimation de la Pitié Salpêtrière, le 23 avril 2020 © ERIC DESSONS/JDD/SIPA Numéro de reportage: 00958301_000071

Une réorganisation prodigieuse


Depuis que le Covid-19 a fait irruption dans nos vies, l’hôpital a été l’objet d’une réorganisation prodigieuse. Celle-ci a eu pour but de suivre la progression de l’épidémie et d’anticiper les besoins à venir. Cet effort monumental est déjà derrière nous. C’est cette histoire que je vais vous raconter aujourd’hui.

Pour être au plus proche de la réalité telle que je l’ai vécue, je ne rapporterai que ce qui s’est passé à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, et plus particulièrement dans mon hôpital, la Pitié-Salpêtrière. Un prochain article traitera de la façon dont il faut maintenant sortir de la crise, et des problèmes bien particuliers qui se poseront lors du retour à la normale.

Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité

Dès le mois de février, alors que le gouvernement tergiversait pour savoir s’il fallait ou non autoriser les élections, masquer la population ou promouvoir les gestes barrières, laisser ouvertes les écoles ou confiner tout le pays, les médecins se sont mis en mouvement. Avertis par l’évolution de l’épidémie d’abord en Chine puis en Italie, ils ont établi des plans de crise pour renforcer les services que l’on savait être en première ligne : les urgences, les réanimations, la pneumologie, les maladies infectieuses. Début mars, quand la vague touche l’Île-de-France, tout s’organise très vite. Le 19 mars, 80% des blocs opératoires sont fermés. Les chirurgiens annulent tous leur « programme froid » (opérations non urgentes) afin de libérer le personnel, anesthésistes-réanimateurs et infirmières spécialisées, qui vont travailler dans les secteurs covid+. Le nombre des lits de réanimation double en 15 jours, notamment en équipant des secteurs de soins intensifs avec du personnel et du matériel (entre autre des respirateurs) libérés par la fermeture des blocs et des salles de surveillance post-interventionnelle. Certains secteurs deviennent covid+, d’autres covid–. Les Urgences sont réorganisées avec des circuits séparés, les Samu et leurs régulateurs entrent en action, des messages sont délivrés à la population, évitant l’embouteillage mortel que l’on redoutait.

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Cela implique un gigantesque effort de transfert des patients d’un secteur à l’autre. Les réanimations mutualisent leurs moyens et leurs patients. Au lieu d’être monothématiques (par exemple : réa cardio, réa chir, réa pneumo, réa polytrauma, réa neuro, réa neurochir, réa hépato-gastro…), elles se regroupent et se segmentent en fonction du statut covid des patients. Même chose pour les services d’hospitalisation conventionnelle, avec des regroupements de patients selon des disciplines plus ou moins proches. À noter que cette réorganisation est favorisée par l’immensité du site de la Pitié-Salpêtrière et son architecture « pavillonnaire » : notre hôpital est une véritable petite ville constituée de plusieurs bâtiments disséminés sur 31 hectares. Certains pourront ainsi devenir covid+, d’autres resteront covid–. Cela permettra de limiter au maximum la contamination entre patients, une hantise dès le début de l’épidémie. Pour augmenter encore cette segmentation indispensable, nos ouvriers érigent rapidement des cloisons en Placoplatre et fabriquent des « sas » : en effet il faudra gérer l’arrivée de patients « douteux », venus pour d’autres pathologies mais potentiellement contaminés et contagieux. Il y aura donc des zones intermédiaires, où les patients seront hospitalisés dans l’attente du résultat de leur test PCR et de leur scanner thoracique. Une fois leur statut virologique précisé, ils pourront rejoindre le secteur approprié.

La répartition entre secteur covid+ et covid– est évolutive. Chaque jour la cellule de crise recense les besoins et modifie le plan initial. Par exemple, le bâtiment réservé à la chirurgie ambulatoire a été transformé en soins intensifs covid– le 19 mars. Les blocs opératoires ont été aménagés en chambres supplémentaires, en utilisant les respirateurs et pousse-seringue normalement dédiés aux anesthésies. Cinq jours plus tard on renforce l’équipement pour en faire une véritable réanimation. Début avril, le nombre des malades en détresse respiratoire explosant, il bascule en secteur covid+ : jeu de chaises musicales entre les patients covid– et covid+, avec tout ce que cela suppose de nettoyage des locaux et de préparation du matériel ! Avec la décrue de l’épidémie, le secteur deviendra par la suite une post-réanimation pour les patients covid+ extubés. Il devrait être rendu à la chirurgie à la mi-mai.

Pour faire monter en puissance des secteurs entiers d’un jour à l’autre, le personnel aussi suit le mouvement. Médecins, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents techniques… beaucoup changent d’unité pour renforcer les effectifs là où les patients affluent. Ils sont rejoints par des volontaires : étudiants en médecine devenus aides-soignants ou infirmiers grâce à une formation expresse, infirmiers libéraux, professionnels venus de province et logés dans les hôtels de proximité. Le choix d’un secteur covid+ ou covid– se fait sur la base du volontariat : les compétences de chacun, mais aussi son état physiologique voire psychologique. Ainsi les personnels âgés ou fragiles (surpoids, diabète, femmes enceintes…) rejoignent les secteurs covid–. Les jeunes, pleins de vaillance, se dirigent majoritairement vers les secteurs covid+ où le risque de contamination est plus élevé. Une minorité expérimente le télétravail – notamment les secrétariats.

Ceux qui travaillent dans des secteurs à l’arrêt changent de spécialité (j’ai croisé un de mes anciens étudiants, devenu ophtalmologiste, aux Urgences de médecine générale) ou donnent un coup de main dans les services en tension. Ainsi les chirurgiens ont constitué une cellule « pirouette » : deux fois par jour ils viennent dans les réanimations aider au retournement des patients qu’il faut positionner alternativement sur le dos et sur le ventre (compte tenu de tous les tuyaux qui équipent ces malheureux profondément sédatés, il faut être cinq et cela prend environ 20 minutes par patient !). Certains se sont engagés au Covidom, la structure de télésurveillance de l’APHP, qui assure le suivi et la prise en charge à domicile de pas moins de 40 000 patients atteints ou suspects de covid. D’autres rejoignent le programme Dynamo, qui assure des transferts de malades vers les réanimations de province, par trains médicalisés ou hélicoptères. D’autres encore se consacrent aux études cliniques, organisant le recueil des données pour les essais consacrés au covid, en particulier pour les nouveaux traitements. Il y a aussi une cellule « bibliographie » : chaque jour, elle épluche toute la littérature médicale sur le sujet (des dizaines d’articles en « preprint »), en fait la synthèse et la présente de manière simple et claire. Tous les médecins reçoivent quotidiennement cette synthèse sur leur messagerie… La meilleure façon de ne pas décrocher sur le plan scientifique au sujet de cette maladie nouvelle où les progrès des connaissances sont fulgurants.

Toutes ces initiatives et ces décisions remontent vers la cellule de crise, qui gère l’hôpital en temps réel. Tous les soirs, tout le monde reçoit par email le bilan de la journée : nombre de malades hospitalisés dans les différents secteurs, nombre de lits disponibles, organisation des services cliniques et paracliniques, évolutions à venir, informations diverses.

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Le plus intéressant ici est que cet immense effort d’organisation, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétiser avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux soignants, médecins et cadres de santé, et rien ou presque aux administratifs. C’est de la base qu’émanent analyses des besoins et propositions d’action. Tétanisée par l’ampleur de la crise et la crainte des conséquences de mauvaises décisions, l’administration reste prudemment en retrait. Elle a perdu son ambition organisatrice, ne parle plus de management, de business plan, de discipline budgétaire ni de compression de personnel. Elle se met au service des demandes médicales, revenant à ce que d’aucuns considèrent comme son cœur de métier, l’intendance. Dans ce rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter, les administratifs font merveille. Ils luttent contre la pénurie de matériel, de masques, de médicaments. Ils diligentent immédiatement les travaux qui leur sont réclamés. Ils rendent possible ce qui était impossible hier encore : téléconsultation, installation de matériel informatique, transfert et recrutement instantané de personnel, heures supplémentaires, livraison de repas aux soignants, signalétique, information, logistique en tout genre. Les lignes de crédit se fluidifient, le personnel afflue, tous les blocages se lèvent comme par miracle. Les cadres de santé, d’ordinaire tiraillés entre leur fonction soignante d’origine et leur mission d’encadrement, se rangent résolument du côté des soins, écoutant les suggestions des équipes et s’étonnant de pouvoir si facilement leur répondre par la positive. Les infirmières hygiénistes notamment sont très sollicitées. Les services techniques, le biomédical, la pharmacie, la lingerie, la restauration, la gestion des déchets… tous rivalisent d’inventivité pour faire fonctionner quand même les services de soins, malgré les tensions sur les approvisionnements. Il faut gérer les dons (par exemple le gel hydro-alcoolique siglé LVMH), les achats démultipliés, réparer en urgence les matériels, imaginer des solutions alternatives pour pallier ce qui défaille (comme des surblouses taillées dans des sacs poubelle et des visières faites par imprimantes 3D). On en revient à l’unité de base du fonctionnement hospitalier, le service, oubliant les pôles, DMU et autres monstruosités qui avaient été élaborées par les différents « plans de restructuration ». Et, ô merveille, les services coopèrent, les chefs de service se parlent, les équipes travaillent ensemble. Des groupes WhatsApp se sont constitués spontanément, sur lesquels fleurissent initiatives, propositions et conseils. Anesthésistes-réanimateurs et réanimateurs médicaux se sont réconciliés, c’est dire le rapprochement quasi miraculeux que cette crise a opéré entre ennemis héréditaires !

Doit-on conclure de tout cela que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Évidemment non. Des difficultés persistent çà et là, et le personnel a souvent du mal à suivre le rythme effréné qui est le propre de cette période si particulière. Les équipes sont soumises à une forte pression, les cadences de travail sont souvent dures, tous les médias en ont abondamment parlé. Mais il faut bien comprendre que le recentrage de l’hôpital sur ses missions de soin est accueilli avec enthousiasme par les personnels médicaux et paramédicaux. Le moral des troupes n’est peut-être pas au beau fixe, mais la plupart des soignants retrouvent le sourire quand ils comparent leur situation d’actifs à celle, terriblement passive, des confinés. Quand on travaille à l’hôpital, on sort de chez soi et on a une vie au fond assez normale. Une vie professionnelle, une vie relationnelle, une vie sociale. On est au cœur de l’action. Chacun peut vérifier la pertinence de cette réflexion de Voltaire : « L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas est la même chose pour l’homme. Toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, dangereuses ou utiles. » Eh bien ! nous autres soignants sommes tout accaparés par nos occupations tumultueuses et fort utiles à la société, ce qui nous met dans une situation plutôt confortable et même enviable. Nous existons, nous sommes vivants. Les applaudissements de 20h sont peut-être un peu ridicules, mais il serait faux de dire que nous y sommes complètement insensibles. La société reconnaît nos mérites ; on parle de nous ; les messages de soutien affluent ; les cadeaux mêmes se déversent dans les services – cadeaux de particuliers ou d’entreprises, comme des repas et des friandises. Et puis on peut se déplacer presque librement. La possession de la carte professionnelle se révèle un précieux sésame : exhibée devant les policiers, elle ouvre les portes mieux que n’importe quelle attestation dérogatoire, attirant même des remerciements empressés. « Passez Docteur, je vous en prie ! Et merci pour ce que vous faites ! » me dit poliment un flic que je rencontre au gré de mes promenades à vélo dans un Paris débarrassé de ses voitures. Qui prétendrait être insensible à ces témoignages de sympathie ? 

Bien sûr, certains parmi nous sont fatigués. Mais la fatigue fait déjà partie de nos vies, hors de toute crise sanitaire. Notamment pendant les premières années, où les jeunes médecins sont soumis à la rude épreuve de l’internat, avec des gardes qui s’enchaînent et des horaires à rallonge. Rien de bien neuf pour nous de travailler dans l’urgence, et la pression, et l’épuisement ! Mon filleul, étudiant en médecine devenu infirmier de nuit (vous lirez bientôt son témoignage dans Causeur), vient de m’envoyer des photos prises dans son service. On y voit l’équipe devant les scopes utilisés pour la surveillance des patients. Cela m’a renvoyée trente ans en arrière. Externe en cardiologie, j’étais astreinte à un rythme de garde éreintant : une nuit par semaine, intercalée entre deux journées normales – à l’époque, il n’y avait pas de « repos de sécurité ». Notre rôle était de surveiller la quinzaine de patients connectés par des électrodes à des écrans, tous centralisés dans une salle de contrôle. Si une alarme sonnait il fallait se précipiter au chevet du malade pour s’assurer qu’il ne faisait pas un arrêt cardiaque, ou plus souvent pour recoller une électrode qu’il avait arrachée en se tournant. Nous avions de simples chaises face à la rangée d’écrans, que nous disposions comme nous le pouvions pour pouvoir nous étendre un peu. Une nuit, alors que je somnole dans cette position précaire, je suis réveillée par le patron. À cette heure tardive il fait un tour dans le service avant de rentrer chez lui. Je saute sur mes pieds, confuse d’avoir été prise en faute. « Repose-toi, me dit-il gentiment. Il faut tenir le coup tu sais ! » C’est ainsi que nous avons vécu pendant des années, externat puis internat encore plus harassant. Et nous avons tenu le coup, effectivement. Alors la crise du covid…

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Quant aux paramédicaux, ils sont eux aussi bien habitués aux cadences infernales, avec des ratios patients/infirmier (ou aide-soignant) qui sont déjà au bord de la rupture en temps ordinaire. Soutenus par des recrutements instantanés qu’ils n’auraient jamais cru possibles, ils s’émerveillent de pouvoir enfin se consacrer pleinement à chaque malade.

Notons d’ailleurs que toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne. Ceux qui sont au centre de l’ouragan, comme les réanimateurs, sont aussi les plus choyés et les plus satisfaits d’eux-mêmes. Après le rush des premiers jours, ils ont bénéficié de renforts appréciables et travaillent désormais dans d’excellentes conditions, matérielles et morales – la difficulté d’approvisionnement en matériel technique et d’équipement de protection individuel mise à part. Ils font ce qu’ils savent faire, avec l’efficience qui est liée à leur compétence propre. En revanche, les praticiens qui se sont effacés, comme les chirurgiens, souffrent de rester en périphérie de la grande bataille. Ils ont dû fermer des salles d’hospitalisation et d’opération. Ils ont renvoyé leurs étudiants et une partie de leur personnel. Il n’y a plus de réunion d’équipe, de staff multidisciplinaire, de séances de bibliographie ni autre travail académique. Les consultations sont à l’arrêt, il faut se contenter d’appeler les patients au téléphone ou se mettre à la téléconsultation, avec toutes les limites que cela implique (difficulté d’accès à l’imagerie par exemple). Le vide est bien présent, dans les têtes comme dans les couloirs, désertés par les malades et même les familles – toutes les visites ont été interdites, ce qui entraîne un calme presque sinistre autour et dans les chambres. D’ailleurs, on ne fait plus non plus « la visite », ce grand rituel qui scande la vie de l’hôpital universitaire. Chaque praticien vient voir ses patients en particulier, en restant à bonne distance des autres. Pour éviter les contaminations en cascade, on a même recommandé aux médecins de rester chez eux les jours où ils n’étaient pas absolument requis par leurs tâches. Pour le coup, voilà que certains ont goûté aux joies du confinement !

La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie !

Les médias ont beaucoup mis l’accent sur le côté sacrificiel des soignants partis au front sans matériel de protection adapté, avec le risque de contamination planant au-dessus de leur tête. C’est à la fois vrai et faux. Dans les grands hôpitaux comme le mien, contrairement à ce qui s’est passé dans les EHPAD et en ville, l’intendance a plutôt bien suivi. Au début de l’épidémie il y a eu des vols de masques, ce qui a nécessité de mettre sous clé les précieuses ressources. Effectivement les protections ont dû être rationnées pour éviter de se trouver à court, avec un turnover des blouses, gants et masques moins rapide qu’on ne le souhaiterait. Mais les soignants les plus quotidiennement exposés aux malades se sont vite habitués et sont devenus assez insouciants au danger de contamination pour eux-mêmes. À cela deux raisons : d’une part l’habituel détachement du soignant par rapport à la maladie qui affecte le soigné. Quand on est médecin ou infirmier, on voit des horreurs toute la journée. Psychologiquement, on tient parce qu’on fait une stricte séparation entre « eux » (les malades) et « nous » (les bien-portants). Cette séparation relève de la pensée magique, du wishful thinking (« pensée désidérative » en bon français) : « prise de décision et formation de croyances sur ce qu’il est agréable d’imaginer, plutôt que sur des faits réels, des preuves ou la rationalité. C’est un produit de la résolution des conflits psychiques entre réalité et désir, fondé sur un biais d’optimisme. » Pour les soignants, être hypocondriaque n’est pas une option – ceux qui le sont craquent et changent de voie professionnelle. D’autre part notre prétendu courage face au covid est aussi argumenté par une approche rationnelle du risque. On a vite compris que tous n’avaient pas la même probabilité de développer une forme grave de la maladie. Les personnes jeunes, minces, en bonne santé, sont très peu à risque. Et les femmes, qui sont si nombreuses dans les professions de santé ! Je nous vois encore, groupe de chirurgiens et aides-soignants de bloc opératoire revenant de la réanimation où nous avons été faire faire la « pirouette » aux malades les plus graves, interrogés par les collègues : « – Alors, ils sont comment les malades en réa covid ? – Plutôt des hommes, pas très jeunes ! Et gros ! » Nous nous regardons tous : plus de filles que de garçons, aucun de plus de 55 ans, poids moyen 60 kilos tout mouillé ! Ouf tout va bien, « ce n’est pas nous » ! Certains d’entre nous ont déjà été malades (3 chirurgiens sur 15 dans mon service, un peu plus de réanimateurs), aucun n’a été gravement atteint. Passés une brève durée d’éviction, ils sont vite revenus au front, bien contents « d’être passés par là » et d’être probablement immunisés. Reste la crainte d’une contamination de leurs proches, en particulier de leurs parents âgés. La plupart restent prudemment à distance des membres fragiles de leur famille. Une minorité brave le mauvais sort, convaincu qu’on meurt autant et même plus de solitude et de désespoir que d’un méchant virus. 

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Ainsi l’hôpital, lieu de la crise, se révèle aussi très résilient à la crise. Nous sommes des professionnels de la crise. La crise est notre vocation. Alors en période de crise, nous sommes dans notre élément. Il y a là la satisfaction cosmique d’être à sa place. La gratification apportée par l’élan collectif fait passer outre bien des souffrances. Le simple fait d’être au centre du jeu et d’avoir retrouvé un rôle décisionnaire dans notre métier est une joie.

Mais cet élan ne saurait durer. L’épidémie va se terminer, ou au minimum se ralentir. La sortie de crise se fera-t-elle par le haut ? Le monde d’après saura-t-il bénéficier des enseignements de ce drame ? Ou retombera-t-on dans l’ornière qui usait le personnel soignant et le poussait de plus en plus souvent dans la rue ? La crise de l’hôpital battait son plein quand nous avons plongé dans la crise du covid. Allons-nous retrouver nos blocages, nos frustrations, nos découragements, dès l’épidémie sous contrôle ? C’est ce que nous verrons dans un article suivant : « sortir de la crise ».

>>> Lire la deuxième partie <<<

Rouvrir les écoles pour les “décrocheurs”?

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A Grasse, un collégien attend ses profs avec impatience pour la reprise des cours © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage: 00958261_000015

Selon Emmanuel Macron, rouvrir les écoles le 11 mai va permettre de récupérer les élèves décrocheurs, défavorisés et exclus du numérique… Cet argument compassionnel hypocrite indigne des profs; ceux-ci retourneront d’autant plus à reculons vers leurs classes que l’exécutif n’assumera pas qu’il a en réalité besoin d’eux pour que les parents puissent travailler.


Je n’aurai donc plus la possibilité, à partir du mois de juin, de suivre les conseils de Sibeth Ndiaye et d’aller cueillir des fraises ou quoi que ce soit d’autre. La seule chose que je pourrais éventuellement ramasser, c’est un dangereux virus puisque, déconfinement oblige, les écoles devraient progressivement rouvrir leurs portes.

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Jusque-là, le président et son exécutif ouvraient largement le parapluie scientifique, et pour marquer du sceau de l’expertise médicale toutes les décisions politiques – les plus hasardeuses, comme le maintien du premier tour des élections municipales, ou les plus contradictoires si l’on se réfère au feuilleton tragi-comique du recours aux masques –, et pour se prémunir de toute critique dans la gestion pour le moins erratique de cette crise. Aujourd’hui, le politique s’affranchit de la tutelle du Conseil scientifique pourtant nommé par ses soins et incessamment invoqué : contre l’avis dudit comité et contre toute attente, l’ouverture des écoles, de la maternelle à la Terminale, constituera un temps fort du déconfinement. Macron veut-il par là montrer les limites de la « sanitocratie » et réaffirmer le primat du politique… surtout lorsque l’avis des experts ne corrobore pas sa propre vision ? Sans doute. Il est vrai aussi, à sa décharge, que l’hostilité à la reprise des cours ne fait pas l’unanimité au sein même du corps médical.

C’est pas beau de mentir

Maintenant, pourquoi rouvrir ? Pour des raisons économiques évidentes, et qui ont leur légitimité, mais qu’Emmanuel Macron eût été bien inspiré d’afficher clairement dans son allocution du 13 avril. Le seul argument présenté ce jour-là relève du socio-compassionnel : il s’agirait de récupérer les élèves décrocheurs, souvent issus des couches les plus défavorisées, et par là exclus du numérique. Par parenthèse, si l’école, de Jospin à Blanquer, avait un niveau d’exigence propre à élever jusqu’aux plus démunis, ça se saurait… N’aurait-il pas été plus crédible – et peut-être plus honnête – d’annoncer la couleur en justifiant la reprise des cours par les impératifs de la relance économique ? Activité scolaire des enfants d’un côté, activité professionnelle des parents de l’autre, la première conditionnant la seconde, il n’y a pas que le MEDEF pour comprendre l’équation. Mais ce gouvernement persiste à prendre les Français pour des imbéciles : plutôt que de dire clairement ce qui motive les décisions – à charge pour les citoyens de débattre ensuite des orientations choisies –,  on préfère réduire la parole politique à un exercice de communication, une posture (empathique) et des éléments de langage (l’égalité scolaire) censément propres à assurer l’adhésion. Comme pour les masques de protection, l’exercice qui consiste à sauver son image au détriment de la vérité n’a fait que renforcer le discrédit qui le frappe déjà : comment faire confiance à des gens capables de tels mensonges (sur les équipements sanitaires) ou de telles hypocrisies (sur l’égalité sociale à l’école) ?

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Prenons le parti de croire Emmanuel Macron sur parole lorsqu’il évoque « les élèves décrocheurs ». On rouvrirait donc les écoles pour une infime minorité – J.-M. Blanquer l’estime à environ 5% de l’ensemble des élèves – et pour une période finalement très courte avant les vacances d’été. Soit. Mais on sait aussi, à l’heure où j’écris ces lignes et à moins d’un nouveau revirement gouvernemental, peu probable au vu de l’inquiétude de la plupart des parents, que le retour à l’école pour les élèves se ferait sur la base du volontariat : qui peut croire, sauf à méconnaître la population scolaire, que les décrocheurs, souvent en déshérence bien avant le confinement, seront les premiers à se ruer en classe, frétillants de reconnaissance pour la sollicitude présidentielle à leur endroit ? D’autant que les parents eux-mêmes, dans ces cas-là, ont souvent aussi peu de prise sur leur progéniture que les professeurs qui en ont la charge. Ceux qui reviendront seront les élèves les plus sérieux ou ceux qui s’ennuient à la maison, ceux dont les familles doivent se libérer de toute contrainte pour reprendre leurs activités, ou encore, s’il en reste, ceux dont les parents accordent quelque crédit à ce gouvernement pour gérer correctement le retour en classe. Reviendront aussi, peut-être, ceux que leurs parents ne supportent plus : une blague a circulé sur le net, affirmant que si le confinement se prolongeait, les parents trouveraient un vaccin avant les scientifiques ! Les décrocheurs, on ne les verra pas, qu’ils le soient « de profession » (certains, pour reprendre la même terminologie, n’ont jamais accroché…), ou identifiés comme tels depuis le confinement. Bref, le souci d’Emmanuel Macron est aussi irréaliste et déconnecté du réel qu’il est hypocrite. D’ailleurs, s’il se préoccupait réellement d’égalité sociale et de rattrapage des plus fragiles, pourquoi décider de sacrifier les élèves de lycée, dont il ne prévoit la rentrée qu’au mois de juin, autant dire pour seulement deux ou trois semaines de cours ? C’est pourtant avec de grands élèves que les mesures hygiéniques semblent pouvoir s’imposer, en tout cas plus facilement qu’avec de jeunes enfants ou adolescents. Mais il est vrai que ce sont précisément ces grands élèves qui peuvent se garder tout seuls : leur présence à la maison ne constitue pas une entrave à la reprise économique. CQFD. 

Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l'Education, mardi 21 avril à l'Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008
Le Premier ministre Edouard Philippe face à son ministre de l’Education, mardi 21 avril à l’Assemblée nationale © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00957382_000008

Pour les profs, la double peine

Nous allons donc a priori reprendre les cours, quelles que soient les vraies motivations de cette étrange rentrée des classes. Et nous sommes nombreux parmi les professeurs à le faire de mauvaise grâce ou, pour dire la chose plus trivialement, à y aller à reculons. Si les élèves ne sont pas tenus par l’obligation d’aller en classe, ce qui peut parfaitement se comprendre dans ce contexte, qu’en est-il de notre travail ? Faudra-t-il – et c’est ce qui se profile – assurer les cours auprès des élèves présents tout en poursuivant l’enseignement à distance pour les autres ? C’est ce qui s’appelle une double peine. Il est toujours bon de rappeler à qui en douterait qu’une heure de cours se prépare en amont, et que le travail d’un professeur ne se limite pas aux heures effectuées en présence des élèves. Si l’on ajoute à cela la mise en œuvre numérique des cours à destination des élèves restés chez eux, nous serons amenés à faire du deux en un pour le même prix. Mais passons. L’inquiétude essentielle porte sur les conditions sanitaires de la reprise annoncée : la doctrine gouvernementale consiste maintenant à prôner l’utilisation des masques dans les lieux fermés, jusqu’à la rendre obligatoire dans les transports publics (ce que le simple bon sens avait largement anticipé… sans pouvoir pratiquer, faute de matériel disponible). Comme l’exécutif ne communique pas précisément sur la fabrication et les commandes en cours, on peut se demander si les établissements scolaires seront pourvus en temps et en heure pour équiper tous les enseignants et les élèves. On peut en douter quand on sait qu’aujourd’hui encore les forces de l’ordre, qui ont dû par moments faire appel à des dons de particuliers pour s’équiper, ne sont toujours pas correctement dotées par l’État… La présence de ces masques est une condition sine qua non de la reprise scolaire. Évidemment, malgré leur caractère indispensable sur le plan sanitaire, personne ne se réjouit d’avoir à dispenser un cours avec un tel bâillon sur la bouche, qui rend difficile la projection de la voix (même dans un groupe réduit), et peut vite se révéler insupportable plusieurs heures d’affilée dans les étuves que deviennent certaines salles de classe dès les premières chaleurs. Eh non, contrairement à ce qu’imaginent certains, les salles des écoles ne sont pas climatisées…

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Supposons que nous ayons des masques en nombre suffisant. Et du gel hydroalcoolique. Et du savon – dont nous manquons bien souvent en temps de paix, pour reprendre la ridicule métaphore présidentielle. Supposons. Comment parvenir à l’application stricte des gestes barrières indispensables, principalement la distanciation entre individus, notamment dans les grosses structures d’enseignement où, même en échelonnant les rentrées et sorties des élèves, ceux-ci seront amenés à se croiser dans des couloirs étroits, dans des escaliers, dans la cour de récréation, sans parler des espaces de restauration collective ? Comment constituer des groupes de quinze élèves au maximum, ce qui semble préconisé, quand on sait que les classes de lycée comportent en moyenne trente-cinq élèves ? L’absentéisme toléré (encouragé ?) par le gouvernement pourrait apparaître comme une solution en réduisant de facto les effectifs… Autre question, relative aux établissements aussi sensibles que les quartiers éruptifs où ils se trouvent : comment faire respecter les consignes sanitaires à des jeunes gens qui pour beaucoup perçoivent toute contrainte comme une agression et se font une gloire de transgresser systématiquement les interdits imposés par le prof, l’École, l’État, voire la France ? La question a récemment été posée par Roselyne Bachelot à Jean-Michel Blanquer dans l’émission C à vous. Le ministre a noyé le poisson dans des formules creuses : le civisme serait réactivé par la prise en compte de l’intérêt collectif, partout sur le territoire français. En effet, le civisme saute aux yeux dans certaines banlieues où la pratique du confinement paraît très élastique et, chez certains, s’accompagne d’activités « ludiques » (c’est Castaner qui le dit) contre la police, exutoire bien naturel au stress du moment. Il n’est pas sûr que, parmi les individus scolarisés dans ces quartiers, les plus réfractaires retournent en classe, mais la question du respect des règles dans tous les établissements sur le territoire mérite d’être posée.

La mort (et le niveau qui baisse) aux trousses

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre pratique de la réouverture des classes s’annonce très compliquée, et il faut espérer qu’en cas de reprise aiguë de l’épidémie le gouvernement ne se défausse pas de sa responsabilité sur les acteurs locaux que sont les maires ou les chefs d’établissement… –  c’est une crainte qui amène d’ailleurs certains édiles à refuser la réouverture dans leur ville ou village.

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Les professeurs sont bien conscients de la nécessité de la reprise économique pour le pays mais ils voudraient être certains de reprendre le travail dans un contexte protecteur pour eux et leurs élèves. Le droit à l’éducation ne prime pas les exigences de santé publique. Le syndicat enseignant qu’est le SNALC a récemment titré l’un de ses bulletins « La mort aux trousses » – le jeu de mots est parlant. Certains se sont moqués de cette frilosité, pour ne pas dire lâcheté, du corps enseignant : les soignants sont bien allés au front sans armes au début de l’épidémie, au péril de leur vie (que certains y ont d’ailleurs laissée), tout comme les policiers, les caissières, les livreurs, les éboueurs, tous ces héros du quotidien célébrés à heure fixe dans un rituel de bonne conscience assez ridicule. Les profs aussi pourraient assumer les risques et donner de leurs personnes sans chipoter ! Sauf que l’exposition aux risques dans le corps enseignant ne peut se justifier par le danger auquel on a exposé d’autres populations, et qu’on ne peut arguer d’un malheur chez les uns pour le faire accepter chez les autres. Il est tout à fait scandaleux que le personnel soignant ait été, et encore aujourd’hui dans une moindre mesure, à ce point sous-équipé face à un danger mortel, mais cet état de fait est-il une raison pour sous-équiper les professeurs afin qu’ils exercent coûte que coûte leur mission ? Jouer sur la mauvaise conscience des profs – si vous ne prenez pas le risque que d’autres ont pris, c’est que vous faites passer vos intérêts personnels avant l’intérêt collectif – ne me semble pas très correct : faut-il qu’eux aussi aient leur quota de morts pour être considérés comme des héros et applaudis à vingt heures tous les soirs ?

Enfin, un dernier point : certains craignent qu’après de longues semaines de confinement et sans reprise des cours en fin d’année, le niveau des élèves ne s’effondre. Je tiens à les rassurer : le niveau est déjà tellement bas que le risque est infime !

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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