À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Charles Willeford.


Frederick Frenger, dit Junior est un monstre. Psychopathe, amateur de tartes aux patates douces et de haïkus, il prend plaisir à faire mal, à voler, à tuer.

Hoke Moseley, lui, est flic. Sergent à la criminelle de Miami, sa vie ressemble à un désastre : il est divorcé, il a un appartement sordide, une voiture hors d’âge et de fausses dents. Il lui arrive même de perdre sa plaque et son flingue. En fait, il est un peu incompétent.

Pendant les 250 pages de Miami Blues de Charles Willeford paru en 1989 chez Rivages, ce tueur efficace et ce flic spleenétique vont s’affronter en un combat douteux. L’erreur serait de croire que ce canevas, traditionnel pour un roman noir, raconte une lutte entre le bien et le mal. 

Le ton Willeford

Willeford, l’auteur, est mort en 1988. Il fait partie de ces rares auteurs de la littérature de genre qu’on peut lire et surtout relire. Il n’avait que faire de la métaphysique. Dans la grande tradition de Hammett, il décrit froidement avec une précision clinique, les faits et les comportements. L’auteur de roman noir et le tragédien classique ont ceci de commun qu’ils partagent la jouissance éternelle de la contrainte. Seuls les plus grands savent trouver leur ton malgré les lois rigoureuses du genre.

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Et il y a incontestablement un ton Willeford. La violence, par exemple, est envisagée tout à fait nouvelle dans Miami blues. Ni racoleuse, ni esthétisante, sa présence insupportable est un élément du quotidien comme un autre, scandaleusement banale. Chez Willeford, les coups de poing et les balles font vraiment saigner. Il n’y a pas de héros face au canon d’un 38, il y a seulement des hommes et des femmes qui essaient de sauver leur peau d’un naufrage appelé Miami.

Moiteur tropicale et valeurs évaporées

Charles Willeford trouve d’ailleurs toute sa véritable originalité dans sa manière de peindre la vie. Ce n’est plus la nostalgie chandlerienne de Los Angeles, ce n’est plus la poésie urbaine de W.R Burnett dans Quand la ville dort, ce n’est même plus l’unanimisme de Mc Bain qui parvenait malgré tout à nous faire aimer un New-York discrètement mythifié sous le nom d’Isola dans sa saga du 87ème commissariat. Willeford l’hyperréaliste nous donne Miami pour ce qu’elle est : un champ de bataille feutré, un endroit où les valeurs ont disparu dans une moiteur tropicale qui colle à la peau et a une sale odeur d’essence brûlée. Le tissu social y pourrit lentement mais surement au point que l’attitude normale devient celle du psychopathe Frenger parfaitement en adéquation avec le milieu dans lequel il évolue alors que l’honnêteté démodée de Hoke Moseley en fait une cible vivante. 

Mais c’est bien entendu Miami qui demeure le personnage principal de Willeford, avec la beauté malsaine des jeunes filles au teint blafard qui abusent de la cocaïne.

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