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Moi, déçu du matznévisme

Le livre de Vanessa Springora nous ouvre les yeux

Moi, déçu du matznévisme
Gabriel Matzneff. © Julien Falsimagne/ Leextra via Leemage

Par ses valeurs aristocratiques et son refus des conventions bourgeoises, Gabriel Matzneff a fasciné des générations d’adolescents. En nous plaçant du côté de ses proies, le livre de Vanessa Springora nous ouvre enfin les yeux.


J’ai cessé d’aimer Gabriel Matzneff en 1988. J’avais 24 ans et en guise de premier poste dans une ZEP du Nord, une classe de collège composée de gamins et de gamines de 12 ans originaires de pays où les droits de l’enfant ne sont pas vraiment la priorité. Et je venais de lire Harrison Plaza, un roman de Matzneff qui comme tous les romans de Matzneff est son journal à peine déguisé. Nil Kolytcheff se tapait de petits prostitués philippins dans un hôtel de luxe, en pleine dictature. Je ne sais pas si on employait déjà l’expression de tourisme sexuel, mais découvrir que celui qu’on avait cru un esprit généreux, c’est-à-dire noble au sens étymologique du terme, se livrait à cette activité m’a vacciné d’un seul coup. C’est que je ne pouvais m’empêcher de superposer le visage de mes élèves aux gamins sodomisés par Nil Kolytcheff et ses amis.

J’ai décidé de ne plus lire Matzneff et j’ai tenu parole malgré quelques rechutes, tant le conformisme de notre temps a pu parfois me sembler odieux. Mais il l’est finalement infiniment moins que ce qu’a subi Vanessa Springora.

Adolescents d’autrefois

J’avais pourtant été touché, quelques années auparavant, par la qualité de tristesse qui se dégageait d’Ivre du vin perdu, où apparaissait un Nil Kolytcheff dévasté par un chagrin d’amour. Gabriel Matzneff faisait partie de mes lectures depuis l’adolescence. Nous étions quelques-uns, d’ailleurs, dans cette classe littéraire d’un bon lycée rouennais de centre-ville. Nous n’avions pas lu Les Moins de seize ans, dont je me demande s’il était disponible à cette époque. J’ai sans doute eu tort, j’aurais peut-être compris plus vite que celui que je voyais comme un amateur de jeunes filles, un pygmalion érudit était aussi, à l’occasion, un pédophile puisque c’est dans ce livre qu’il théorise l’inacceptable. Mais notre petite bande avait lu avec passion Le Défi, son premier livre, trouvé par l’un d’entre nous chez un bouquiniste, en 1981. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Le Défi avait été mentionné par notre professeur… de latin, en raison d’un chapitre sur le suicide chez les Romains, un suicide qui n’était pas une fuite, mais une affirmation de soi pour éviter le déshonneur ou la servitude.

Pour paraphraser un titre de Mauriac, nous étions des adolescents d’autrefois, de petits provinciaux qui vouaient un culte absolu à la littérature. Et voilà que nous entendions une voix qui s’adressait explicitement à nous, prônant une morale aristocratique de l’amitié et le refus des conventions bourgeoises. Matzneff était donc idéal pour devenir ce que nous aspirions à être sans trop le savoir, des punks, mais des punks propres et bien coiffés.

Puis est arrivé le malentendu, ou si vous préférez, le contresens. Nous avons commencé à lire son journal intime, ce journal de la première période où il n’est pas uniquement question de jeunes filles indifférenciées, comme chez Sade, le tout mâtiné de considérations obsessionnelles sur son poids. Chez les diaristes, il y a ceux comme Amiel dont le premier réflexe est de regarder le temps qu’il fait. Chez Matzneff, c’est de sauter sur sa balance Terraillon.

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Non, à l’époque de L’Archange aux pieds fourchus, de Cette camisole de flammes ou d’Un galop d’enfer, ce qui apparaissait encore, c’était un homme libre, vivant dans un ascétisme voluptueux entre le corps des lycéennes et sa collection complète des classiques Budé. Il représentait ce que nous rêvions d’être, l’écrivain regardant la modernité avec mépris, moquant le bourgeois plus souvent qu’à son tour, consacrant son temps à l’écriture et à la résurrection de figures romantiques comme Byron, le tout dans une chambre de bonne.

Nous aurions dû sans doute, nous objectera-t-on, à 15, 16 ou 17 ans, nous apercevoir que les amantes de Matzneff avaient notre âge, et même moins. C’est bien mal connaître la psychologie d’un lecteur adolescent. En fait, en nous identifiant au « je » de Matzneff, nous lui donnions notre âge. On trouvait qu’il avait de la chance d’avoir tant de succès, nous qui avions tant de mal à draguer avec notre acné ou nos silhouettes malingres. On oubliait juste qu’on avait affaire à un quadra qui avait l’âge de nos pères.

C’est là une des vertus du livre de Vanessa Springora pour ceux qui furent des lecteurs innocents de Matzneff : nous forcer à nous mettre à la place de celui ou de celle qui est consommé et non de celui qui consomme.

Matzneff à l’unanimité

Mais l’âge que nous avions n’est pas la seule circonstance atténuante à ce goût pour Matzneff. Après tout, on trouvait ses livres en librairie, dans les bibliothèques, on en disait du bien dans les journaux et les hebdos que lisaient nos familles, qu’il s’agisse du Monde ou du Figaro, de L’Express ou du Nouvel Obs. Il lui arrivait même d’y écrire et je me souviens que mon père, généraliste, recevait Impact Médecin, une revue professionnelle où Matzneff avait sa chronique un numéro sur quatre. Je la conservais pour la passer à mes complices de l’époque.

En 1989, je commence à piger au Quotidien de Paris, pour les pages livres. Bertrand de Saint-Vincent me confie Mes amours décomposés, volume qui couvre les années 1983-1984. Le narcissisme de Matzneff me semble insupportable. Je donne un article de deux feuillets sous forme de pastiche intitulé « Journal d’un déçu du matznévisme », comme il y avait à ce moment-là, selon une expression à la mode, des déçus du socialisme. Matzneff est furieux. Il le fait savoir à Philippe Tesson qui le fait savoir à Saint-Vincent, qui me couvre. Je ne savais pas que Matzneff avait été journaliste autrefois à Combat, l’ancêtre du Quotidien. Ce pastiche m’a soulagé. J’avais l’impression d’avoir réglé mes comptes avec un écrivain que j’avais aimé aimer et que je ne n’aimais plus. Dans ces années-là, Patrick Besson et moi parlions de temps en temps au téléphone. Il me dit en riant que je n’ai pas raté Matzneff et je lui explique qu’il y a un avant et un après Harison Plaza. Alors, toujours sarcastique, il conclut : « T’as beau faire ton hussard, tu resteras toujours un coco tiers-mondiste. »

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Je devais croiser par la suite une seule fois Gabriel Matzneff, dans un cocktail dans un centre culturel yougoslave, cinq ans après mon pastiche. J’étais un parfait inconnu, avec un seul roman au compteur. Et pourtant, quand on me présenta à Matzneff, il ne me dit qu’une seule phrase : « Vous avez été très injuste avec moi parce que tout de même, Mes amours décomposés est un très beau livre. »

C’est cette incapacité radicale à prendre une distance avec soi-même, alliée à cette hypermnésie du Narcisse blessé, qui fait que le « GM » de Vanessa Springora n’a pas été pour moi une surprise, mais une confirmation amère et mélancolique.

Le consentement

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Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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