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La case mélancolie

Vérifiez, elle se trouve bien sur l’attestation de déplacement dérogatoire

La case mélancolie
Un policière vérifie les attestations de déplacement dans le tramway à Montpellier, dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, le 2 avril 2020 © Eric Beracassat/SIPA Numéro de reportage: 00953588_000025

« C’était un temps béni nous étions sur les plages
Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau
Et vite comme va la langue d’un crapaud
L’amour blessait au cœur les fous comme les sages »

Ainsi chantait Apollinaire à l’époque pré-covid quand la défense immunitaire n’avait pas encore fait son temps sur la terre. Dire qu’on s’était promis des heures de lectures et de relectures, au soleil, le temps du confinement car, comme pour ajouter à l’étrangeté de la situation, il fait surnaturellement beau dans le Nord depuis le début des événements. 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais la concentration est parfois difficile. On pense à une copine travailleuse sociale, à une sœur instit qui fait école pour les enfants de soignants, à un ami déjà malade bien avant le covid. On pense aussi à ceux qu’on ne voit plus que par fibre optique quand on remarque que nos cheveux poussent et qu’une brosse de saint-cyrien est devenue la coiffure d’un Jackson Five. On ne reconnaît plus vraiment les voix comme si on se parlait sous l’eau.

Finalement, quand on retourne lire, on s’aperçoit qu’il n’y a encore que la poésie qui fait effet, qui fait encore un peu chanter les choses en nous. Jean-Claude Pirotte, par exemple, dans Passages des ombres :

« nous avons respiré l’air départemental
il court le long des voies ferrées du passé
les talus répandaient leurs fleurs sur le ballast
un bout de rail luisait comme un regard blessé. »

Malgré tout, on essaie à nouveau un roman. On commence à sommeiller au bout de quelques pages et dans cet état étrange entre veille et sommeil, on sursaute soudain parce que les personnages ne respectent pas la distanciation sociale, ce qui est un peu normal dans Le Lys dans la vallée (1836). On a eu peur pour Félix de Vandenesse et Madame de Mortsauf : c’est que ces temps-ci, au cœur des après-midi silencieuses et « avenues profondes et calmes comme des allées de cimetières » comme dit notre cher Blondin au début des Enfants du Bon Dieu, la fiction et le réel ont tendance à se confondre.

Portrait du romancier et journaliste français Antoine Blondin, réalisé dans son bureau en 1955. © AFP/UPI PHOTO UPI / AFP
Portrait du romancier et journaliste français Antoine Blondin, réalisé dans son bureau en 1955. © AFP/UPI PHOTO
UPI / AFP

Tiens, relire encore une fois Blondin. On sort les volumes à la belle couleur vermillon de la Table Ronde. Blondin, ses romans sont des poèmes en prose: Les amants sont des urbanistes, ils retracent des routes, réveillent des itinéraires oubliés, rendent la vue aux hôtels borgnes. Ils sont architectes et construisent une ville à l’intérieur d’une autre. Ils sont diplomates et annexent des provinces sur un simple sourire. Et leurs pouvoirs tiennent du magicien car ils ont les mains vides. » Les Enfants du Bon Dieu, justement.

C’est plus ou moins ce que nous sommes tous devenus, ces temps-ci : des gens qui construisent une ville à l’intérieur d’une autre et limitée à un kilomètre autour du domicile. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la cinquième case de « l’attestation de déplacement dérogatoire ». La case qui sert aux joggeurs, aux promeneurs de chiens et aux mélancoliques, ceux qui regardent les fenêtres et voient s’encadrer des visages d’enfants à heure fixe, qui ressemblent à de petits prisonniers d’une dystopie totalitaire. La fiction et la réalité, toujours, ou ce que Nerval appelait dans Aurélia, « l’épanchement du songe dans la vie réelle. » 

Nous vivons dans ce songe, désormais, qui menace à tout instant de tourner au cauchemar. La preuve, il suffit de passer cinq minutes sur les chaines infos, pour entendre des informations ubuesques ou tragiques, avec beaucoup de mensonges, mais vraiment beaucoup. Alors on éteint. On revient vers la chaise longue. On va de nouveau essayer de lire. 

Et puis demain on retournera se promener dans le quartier, on ira vers le petit square où dans une autre vie on faisait les mots-croisés du Canard après l’avoir acheté au bistrot-tabac-journaux d’en face. Entre deux définitions, on se disait que si le temps se maintenait, on irait bien jusqu’à Malo-Les-Bains, Bray-Dunes ou La Panne pour le week-end. C’était un temps béni, où nous étions sur les plages et où le Canard faisait encore huit pages.

Il faudra juste qu’on n’oublie pas, sur l’attestation de déplacement dérogatoire, de remplir la cinquième case. 

La case mélancolie.

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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