« C’était un temps béni nous étions sur les plages
Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau
Et vite comme va la langue d’un crapaud
L’amour blessait au cœur les fous comme les sages »

Ainsi chantait Apollinaire à l’époque pré-covid quand la défense immunitaire n’avait pas encore fait son temps sur la terre. Dire qu’on s’était promis des heures de lectures et de relectures, au soleil, le temps du confinement car, comme pour ajouter à l’étrangeté de la situation, il fait surnaturellement beau dans le Nord depuis le début des événements. 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais la concentration est parfois difficile. On pense à une copine travailleuse sociale, à une sœur instit qui fait école pour les enfants de soignants, à un ami déjà malade bien avant le covid. On pense aussi à ceux qu’on ne voit plus que par fibre optique quand on remarque que nos cheveux poussent et qu’une brosse de saint-cyrien est devenue la coiffure d’un Jackson Five. On ne reconnaît plus vraiment les voix comme si on se parlait sous l’eau.

Finalement, quand on retourne lire, on s’aperçoit qu’il n’y a encore que la poésie qui fait effet, qui fait encore un peu chanter les choses en nous. Jean-Claude Pirotte, par exemple, dans Passages des ombres :

« nous avons respiré l’air départemental
il court le long des voies ferrées du passé
les talus répandaient leurs fleurs sur le ballast
un bout de rail luisait comme un regard blessé. »

Malgré tout, on essaie à nouveau un roman. On commence à sommeiller au bout de quelques pages et dans cet état étrange entre veille et sommeil, on sursaute soudain parce que les personnages ne respectent pas la distanciation sociale, ce qui est un peu normal dans Le Lys dans la vallée (1836). On a eu peur pour Félix de Vandenesse et Madame de Mortsauf : c’est que ces temps-ci, au cœur des après-midi silencieuses et « avenues profondes et calmes comme des allées de cimetières » comme dit notre cher Blondin au début des Enfants du Bon Dieu, la fiction et le réel ont tendance à se confondre.

Portrait du romancier et journaliste français Antoine Blondin, réalisé dans son bureau en 1955. © AFP/UPI PHOTO UPI / AFP
Portrait du romancier et journaliste français Antoine Blondin, réalisé dans son bureau en 1955. © AFP/UPI PHOTO
UPI / AFP

Tiens, relire encore une fois Blondin. On sort les volumes à la belle couleur vermillon de l

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