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Tik Tok rend Mélenchon toc toc


Pour séduire une jeunesse qui boude les urnes et retarder la dégringolade de son mouvement, le leader de gauche semble prêt à toutes les excentricités…


Les politiques, les jeunes et les réseaux sociaux : c’est une longue histoire de malaise !

En 2009 on se souvient de la tentative de lipdub ratée de l’UMP, où l’on voyait les ténors du parti se trémousser aux côtés de jeunes sarkozystes sur un refrain aussi niais qu’entêtant : «Tous ceux qui veulent changer le monde, venez marcher, venez chanter…» Les critiques et les moqueries avaient alors fusé, tant l’idée et la réalisation étaient risibles.

Ridicule

Le ridicule ne tuant pas, la classe politique française multiplie depuis les tentatives d’incursion sur les réseaux sociaux, tentatives menant le plus souvent à de cuisants échecs.

En 2016, François Hollande décide d’ouvrir son compte Snapchat. Cette opération séduction avait pour objectif de renouer le dialogue avec la jeunesse, vent debout contre la loi El Khomri, accusée de la mener tout droit à la précarité.

L’humour est l’essence même de Snapchat, on aurait pu s’attendre à de l’autodérision, avec notre président d’alors, à la blague si facile… Raté : ses « stories » furent d’un ennui mortel, avec la diffusion de vidéos mettant en scène ses visites officielles, rythmées par les poignées de mains et les discours sans qu’aucun filtre, émoji, ou texte de couleur ne viennent nouer une relation originale et directe avec son audience. Reconnaissons toutefois que si l’on avait découvert le visage du chef de l’État orné d’oreilles de lapin, de moustaches de chat ou en train de vomir des arcs-en-ciel devant une interview télévisée de Nicolas Sarkozy, cela aurait également suscité les moqueries.

Le discrédit des politiques français s’accentue

Concilier le sérieux du discours politique avec l’usage des codes des réseaux sociaux sans tomber dans l’écueil du ridicule et du discrédit est très difficile.

tiktok-illustrationLe dernier exemple en date remonte à la semaine dernière. On a eu droit à une bataille entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon par Tik Tok interposés. Tik Tok est ce réseau social chinois qui fait fureur chez les 13-25 ans. Les deux hommes politiques se sont précipités dessus, pour essayer de tirer parti de cette viralité chinoise non létale, et pour y adresser leurs messages respectifs à une jeunesse boudant les urnes. C’était tourner le dos à l’impératif de souveraineté, censé être devenu une priorité dans leurs agendas politiques respectifs, mais passons… nous ne sommes plus à un paradoxe près.

Le Chef de l’État a donc ouvert son compte Tik Tok pour féliciter les jeunes bacheliers le jour des résultats, édition marquée par un record historique de réussite grâce à l’absence d’épreuves. Merci le virus ! Ton léger et solennel, message qui dure une minute, cela nous change des vingt minutes habituelles de ses sermons officiels. C’était plutôt réussi.

Mais cette vidéo a beau être courte, elle n’est pas très appropriée non plus, ce réseau social étant dédié au partage de vidéos musicales, où l’on voit des adolescents s’adonner à des chorégraphies ou à des playbacks dignes des pires karaokés…

Hors de ma vue

Chez les Insoumis, en revanche, il semble que les community managers maitrisent un peu mieux les codes de ce nouveau réseau social. Mélenchon s’est donc lancé à son tour sur Tik Tok. Pour sa première vidéo, le leader de la gauche radicale a fait son show et riposte à Macron. On le voit place de la République, pointant du doigt la station de métro du même nom, et rappelant ainsi son coup d’éclat d’autocrate irrévérencieux lancé aux policiers lors des perquisitions au siège de son parti : « La République c’est moi ! ». À la France insoumise, on trouve apparemment cela drôle.

Le vieux leader de la gauche radicale n’a pas tenté une figure de hip hop. Il ne s’essaye pas non plus à la « floss dance », cette danse qui consiste à balancer les bras devant et derrière son dos. Il poursuit avec une pique, bien adaptée aux codes de Tik Tok, et opte pour un chanson qui cartonne auprès des ados. Il cite la phrase rendue célèbre par la faute grammaticale du morceau « Anissa » de Wejdene: « tu hors de ma vu » :

« Il t’appelle pour ton bac, toi tu parles à Macron ? Mais moi je m’appelle Mélenchon. Tu hors de ma vue, va voir ton Parcoursup ».

Le tribun est donc prêt à sacrifier la langue de Molière et son art maitrisé du discours sur l’autel du charabia de cour d’école, pour paraître moderne et séduire des jeunes de plus en plus fâchés avec la politique. On vous laisse apprécier l’exécution, dans la vidéo ci-dessus.

L’été 2020 devait être « apprenant et culturel », c’est mal parti.

Libye: Erdogan met les gaz


Divisée entre deux camps rivaux soutenus par des puissances étrangères, la Libye est devenue un nouveau front de la guerre mondiale contre le djihadisme. Profitant du conflit pour remettre un pied en Afrique du Nord, la Turquie espère faire main basse sur le gaz offshore.


 

« Je considère aujourd’hui que la Turquie joue en Libye un jeu dangereux et contrevient à tous ses engagements pris lors de la conférence de Berlin. » C’est par cette formule on ne peut plus directe qu’Emmanuel Macron a exprimé le mécontentement de la France après l’intervention militaire turque dans ce pays en proie à la guerre civile depuis la chute de Kadhafi en 2011. En septembre de cette même année 2011, un autre président français, Nicolas Sarkozy, premier chef d’État occidental à faire le voyage à Tripoli depuis la chute de Kadhafi, avait été accueilli en grand vainqueur et acclamé par la foule. Sarkozy pensait alors que la France allait cueillir les fruits de son intervention militaire, menée six mois plus tôt en plein printemps arabe, pour soutenir les rebelles et sauver leur bastion de Benghazi.

Avec l’approbation des Nations unies, l’OTAN était intervenue pour empêcher l’armée de Kadhafi de détruire Benghazi. L’aviation de l’OTAN, essentiellement franco-britannique, avait accompli rapidement sa mission. Sans mettre en doute la probabilité du massacre annoncé, son empêchement fut probablement le seul et unique succès de la coalition dirigée par la France. L’espoir d’un monde arabe rompant avec l’autoritarisme et rejoignant l’Occident démocrate et libéral s’est brisé sur les dures réalités géopolitiques et anthropologiques. La Russie avait accepté à contrecœur de soutenir une intervention humanitaire qui a tourné à l’opération de changement de régime. Elle a retenu la leçon. En Syrie, Moscou a dit niet aux Occidentaux et lancé une intervention aérienne aussi brutale qu’efficace pour sauver le régime d’Assad. Quant à la population de Benghazi, sauvée in extremis en février 2011, elle a ensuite payé un lourd tribut aux guerres fratricides entre milices, sans parler de l’attaque de la mission diplomatique américaine locale en septembre 2012, un an presque jour pour jour après la visite triomphale de Sarkozy.

Tripoli contre Benghazi

Aujourd’hui, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan soutient l’administration de Tripoli de Fayez al-Sarraj, qui dirige formellement le GNA (gouvernement d’union nationale). Formé en 2016 sous l’égide de l’ONU pour sortir de la deuxième guerre civile libyenne, il s’agit d’une coalition instable de groupes islamistes, d’autonomistes régionaux originaires de la ville côtière de Misrata et de la minorité berbère, ainsi que de milices urbaines qui ressemblent à s’y méprendre à des gangs criminels.

Erdogan est en train de « syrianiser » la moitié de la Méditerranée

Face au GNA, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, la France et la Russie soutiennent Khalifa Haftar – ancien bras droit de Kadhafi depuis le coup d’État de septembre 1969 devenu son pire ennemi – et une Assemblée nationale rivale installée à Tobrouk. L’« armée nationale libyenne », sous le contrôle de Haftar, est constituée de membres de tribus cyrénaïques ainsi que de mercenaires du Soudan et du Tchad. Elle est soutenue par la Russie, à travers des mercenaires et probablement de l’aviation.

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Pourquoi la France a-t-elle décidé de soutenir Haftar ? L’artisan de cette alliance, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense lors de l’intervention française au Mali, à partir de 2013, était très sensible à la question migratoire, surtout après la crise de 2015. Les Français connaissaient déjà Haftar, qui leur semblait être l’homme de la situation, une personne capable de rassurer aussi bien militairement que sur le plan économique et politique.

Le maréchal libyen est soutenu par le président égyptien Sissi, un bon client de l’industrie militaire française (surtout des Rafale, dont Le Drian a joué un rôle important dans la vente à l’Égypte). Autre ami commun : les Émirats arabes unis, partenaire stratégique de Paris, de Haftar et de l’Égypte. Petit à petit, le vieux maréchal arrive à s’imposer comme l’homme de Paris en Libye, seul à même d’unifier et de pacifier le pays en mettant dehors les djihadistes et en fermant au passage l’autoroute migratoire. Quand Emmanuel Macron arrive à l’Élysée, il nomme Le Drian au Quai d’Orsay et essaie de rapprocher les deux rivaux libyens, Haftar et al-Sarraj. L’initiative française échoue et Macron, suivant la ligne Le Drian (qui n’est pas dénuée de pertinence par ailleurs), décide de parier sur Haftar. L’homme de Benghazi, dont la dernière visite à l’Élysée date du 9 mars dernier, semble alors être un cheval gagnant. En avril, ayant pris le contrôle de presque tout le pays, ses forces lancent une offensive pour s’emparer de la capitale. Cette attaque précipite l’intervention turque pour sauver le gouvernement de Tripoli, ce qui change la donne.

Logique expansionniste turque

Avec une grande habileté, Ankara a mis sur pied une force efficace appuyée à la fois sur 2 000 mercenaires syriens et une structure de commandement et de soutien turque avec drones, blindés et conseillers militaires.

Comme la Russie en Syrie, la Turquie a réussi à fusionner ses capacités technologiques et militaires avec des troupes mercenaires pour forger un outil opérationnel efficace, qui vient de changer le cours de la guerre. Mises en échec, les forces de Haftar se sont retirées vers l’est. À la mi-juin, le ministre turc des Affaires étrangères et le chef des services de renseignement d’Ankara, Hakan Fidan, se sont rendus à Tripoli pour annoncer une nouvelle ère de coopération entre les deux pays. Cette nouvelle donne ne plaît guère aux (autres) pays de l’OTAN, organisation dont la Turquie est toujours membre : la logique expansionniste turque inquiète en Europe et au-delà. Peu avant d’intervenir militairement en Libye, le gouvernement turc avait signé avec le GNA – alors menacé à Tripoli par l’avance des troupes de Haftar – un protocole d’accord partageant entre les deux signataires une grande partie de la Méditerranée orientale et ses abondants gisements sous-marins de pétrole et de gaz. Plus grave encore, en coupant la Méditerranée en deux bassins, l’alliance Tripoli-Ankara assure à la Turquie un droit de veto sur la construction de gazoducs entre l’est et l’ouest de la mer, interdisant du même coup à la Grèce, à Chypre, à Israël et à l’Égypte d’exporter leur gaz vers l’Europe. Ce protocole d’accord, qui voyait la Turquie revendiquer les eaux grecques jusqu’aux côtes crétoises, est un chiffon rouge pour la France et les États-Unis.

À lire aussi: Iran / Israël: déjà vingt ans de guerre secrète

La découverte de gisements de pétrole sous la Méditerranée orientale avait déjà entraîné la région dans une sorte de guerre froide, la Grèce et Chypre ayant mis sur pied une coalition régionale de défense et d’énergie aux côtés d’Israël et de l’Égypte, face à leur adversaire commun : la Turquie d’Erdogan. Les États-Unis soutiennent cette alliance antiturque, considérant qu’un futur gazoduc de la Méditerranée orientale (que la Turquie espère bloquer grâce à son accord avec le GNA) rivalisera avec les exportations des hydrocarbures de la Russie vers l’UE, et réduira ainsi l’influence russe sur l’Allemagne et l’Europe centrale, qui auront deux sources d’approvisionnement au lieu d’une seule. Encore un casse-tête pour l’OTAN…

Macron face à Erdogan

Dans ce contexte, la France, de plus en plus hostile à la Turquie, signe son retour stratégique en Méditerranée orientale, menant des exercices navals et aériens conjoints et déployant des vaisseaux de la Marine nationale pour empêcher l’empiétement turc dans les eaux grecques et chypriotes.

Sur le plan de la diplomatie et de la communication, Emmanuel Macron est devenu le critique le plus féroce d’Erdogan au sein de l’OTAN, accusant le gouvernement turc de soutenir l’État islamique en Syrie, de déstabiliser la région par ses guerres contre les alliés kurdes syriens des États-Unis et d’accélérer la fin (la fameuse « mort cérébrale ») de l’Alliance atlantique. La diplomatie turque a rétorqué que c’était plutôt le soutien de la France au « putschiste et au pirate Haftar » contre un gouvernement (le GNA) formé sous l’égide de l’ONU qui exacerbait la crise libyenne…

Résumons : dans une situation qui pourrait aboutir à une guerre, la France se range dans le camp de la Russie face à un pays membre de l’OTAN. En effet, alors que les forces de Haftar se replient vers l’est du pays, l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi menace d’intervenir directement si les forces turco-tripolitaines avancent vers Benghazi. Résultat temporaire : sur le territoire qui, sur les cartes, est appelé Libye, deux entités belligérantes, respectivement soutenues par des puissances régionales rivales, sont en train d’émerger aux portes sud de l’Europe.

« Syrianisation » de la Méditerranée

Pour la France et l’Union européenne, le chaos qui s’installe dans la durée en Libye est un double désastre stratégique. D’une part le pays est (re)devenu une base arrière du terrorisme vers le Sahel et l’Europe : l’auteur de l’attentat de Reading, le 20 juin, était libyen, tout comme celui de Manchester en 2017. D’autre part, il est le point de départ de nombreux réseaux permettant aux migrants de traverser la Méditerranée. On imagine sans peine, mais non sans effroi, ce que pourrait faire Erdogan – qui a déjà montré ses talents de maître-chanteur au sujet des frontières orientales de l’UE – s’il maîtrisait un second nœud d’immigration clandestine vers l’Europe.

De même, l’ambiguïté de la Turquie à l’égard des djihadistes en Syrie n’est de bon augure ni pour la Libye ni pour le Sahel, où les forces françaises, africaines et européennes luttent contre Al-Qaïda. On comprend pourquoi, fin mai, devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, Jean-Yves Le Drian a parlé d’une « “syrianisation” de la Libye ». On peut même aller plus loin : Erdogan est en train de fusionner les deux zones de conflits – la guerre syrienne et la bataille pour le contrôle de la Libye – afin de « syrianiser » la moitié de la Méditerranée.

En 1911, l’Italie chassait l’Empire ottoman de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque (que leurs nouveaux maîtres appelaient désormais « Libye »). De l’Algérie au Liban en passant par l’Égypte, les puissances européennes ont pris le contrôle du Maghreb et du Machrek aux dépens des Turcs. Plus d’un siècle après, le retour en force de la Turquie dans cette région ressemble à une revanche symbolique.

Rémy Prud’Homme : « Fermer la centrale de Fessenheim au nom du CO2 est intellectuellement insupportable »


Economiste et professeur des universités (Paris XII, MIT), Rémy Prud’Homme a aussi été directeur-adjoint de l’environnement à l’OCDE. Les éditions du Toucan/L’artilleur ont réédité en juin son best-seller L’idéologie du réchauffement. C’est l’occasion de faire le point avec son auteur sur les rapports entre science et idéologie, en particulier autour des questions d’environnement.


Causeur : Vous décriviez en 2015 le réchauffisme comme une idéologie qui fonctionne avec son église, ses dogmes et son catéchisme. Le phénomène ne s’est-il pas accéléré ces dernières années ?

Rémy Prud’Homme : Le réchauffisme est un mouvement beaucoup plus qu’une attitude scientifique. La prétention à la science est devenue de plus en plus lointaine. L’intransigeance s’est affirmée : appels à la délation, tentations totalitaires… Il y a tous les jours des signes qui montrent que la préoccupation scientifique est de moins en moins forte. L’illustration la plus évidente de ce phénomène est Greta Thunberg qui est quand même une enfant qui a quitté l’école à 15 ans : elle est aussi loin de la science qu’on puisse l’être puisqu’elle n’a même pas d’éducation secondaire. Boire ses paroles comme le font tant de responsables, du pape au secrétaire général de l’ONU, c’est fouler aux pieds l’idée même de science. Dans le même état d’esprit, la convention citoyenne où l’on a tiré au sort des citoyens pour apporter des solutions à un problème scientifique, cela reste aussi problématique. En matière d’environnement on ne fait même plus semblant de s’abriter derrière la science sinon d’une façon rituelle.

Greta Thunberg est aussi loin de la science qu’on puisse l’être puisqu’elle n’a même pas d’éducation secondaire

Vous dites que la recherche anglo-saxonne est plus universitaire donc plus susceptible d’accueillir des contradictions et une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir. Pourtant les Anglo-Saxons et leurs universités ne semblent rien avoir à nous envier sur le plan de l’idéologisation.

Dans tous les pays du monde, la science officielle tend à prendre le pas sur la science indépendante des chercheurs. D’abord pour des raisons de financement mais aussi parce que les Etats ont de plus en plus tendance à prendre la science en main. Il y a deux modèles dans le monde. Le premier est un modèle de type communiste, celui où les scientifiques sont contrôlés par le pouvoir et qui tend à se généraliser. La France a toujours été mixte : le patron du CNRS est nommé en conseil des ministres, rappelons-le. Le modèle anglo-saxon universitaire est moins tributaire de l’Etat, les universitaires jouissent d’une réelle indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, mais il rencontre d’autres écueils qui semblent se multiplier ces derniers temps. Sous la pression des étudiants, ou de donneurs de fond, des universitaires ont été censurés, voire limogés car ils disaient des choses qui déplaisaient à ces groupes de pression. Cela aboutit souvent à une forme d’auto-censure ou au moins à ce que les scientifiques soient sérieusement contraints à prendre des pincettes.

Qu’est-ce qui explique cette multiplication des appels à la censure ?

Ce qui peut expliquer ce phénomène, du moins en partie, c’est l’affaiblissement de l’autorité scientifique et la disparition des « juges de paix ». En témoigne la publication d’articles complètement grotesques qui ont passé le filtre des publications, y compris celui des institutions les plus célèbres. Cela s’explique d’autant plus par la forte augmentation du nombre d’articles, de plus en plus spécialisés dans des domaines extraordinairement étroits. L’autorité scientifique est devenue quelque chose de très discutable. Une compétence précise dans un domaine ne vous donne pas la même légitimité dans un autre domaine. Les académies des sciences qui existent un peu partout ne remplissent pas cette fonction de « juges de paix », y compris dans les pays non anglo-saxons. Prenez l’exemple de la Convention citoyenne, non seulement aucun des membres n’a été invité à donner son avis mais l’institution (l’académie des sciences) ne l’a pas fait non plus par elle-même. [ndlr : elle vient de la faire pour la centrale nucléaire de Fessenheim, en critiquant la décision de fermer]

Que vous inspire la décision de fermer la centrale de Fessenheim ?

Tous les gens raisonnables sont d’accord pour vous dire que c’est une sottise absolue. La centrale  qui était en parfait état et venait d’être rénovée, produisait de l’électricité bon marché, ne rejettant pas de CO2 du tout. La fermer au nom du CO2 est intellectuellement insupportable : il y a peut-être d’autres raisons de fermer cette centrale, mais certainement pas le CO2. C’est un cadeau purement politique fait à un parti. Sans compter les coûts que la fermeture va engendrer.

A lire aussi, Elisabeth Lévy : Climat, les missionaires de l’apocalypse

On ne voit pas par quoi on pourrait la remplacer parce que l’éolien et le solaire ne marche qu’une petite partie des heures de la journée. Le besoin d’électricité est particulièrement fort à des moments où le solaire et l’éolien ne peuvent justement pas en fournir. Du point de vue environnemental, entre la destruction du paysage, le hachage des chauve-souris et les tonnes de béton qui sont coulées, largement supérieures que pour le nucléaire, l’éolien ce n’est pas la perfection. Il y a une tendance, notamment chez les journalistes, à s’abstraire du raisonnement économique, de ses concepts et du raisonnement mathématique. La plupart des articles de presse sur le sujet ne font même pas la distinction entre puissance et production. Dans la même veine, comparer un kilowatt/heure nucléaire ou thermique que l’on a à disposition avec un kilowatt/heure imprévisible produit par le renouvelable n’a pas de sens. Cela rejoint ce que j’ai écrit dans mon dernier livre[tooltips content= »Gouverner c’est mentir, 12 mensonges publics »]1[/tooltips] : le problème n’est pas qu’il y ait plus de menteurs aujourd’hui qu’hier mais que la société est moins armée pour se défendre intellectuellement. La presse, qui devrait faire partie de ses outils de défense intellectuelle au lieu de propager approximations et semi-vérités, joue sur l’ambiguïté des mots ou sélectionne certains faits au détriment d’autres.

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Anne Coffinier: « Nous aidons les établissements hors-contrat à se battre pour que les droits de leurs élèves soient respectés »

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Les lycéens de trois lycées privés hors contrats bretons ont appris le 7 juillet dernier qu’ils devraient passer leur bac aux rattrapages en septembre prochain, malgré la promesse de Jean-Michel Blanquer d’une égalité de traitement entre le sous contrat et le hors contrat. Après une bataille juridique éclair qui a permis d’annuler cette décision, Anne Coffinier, présidente de Educ’France revient pour Causeur sur cette affaire.


 

Causeur. Des lycéens d’établissements privés hors contrat ont failli ne pas avoir leur bac, pourquoi ?

Anne Coffinier. Alors qu’ils avaient d’excellentes moyennes, des élèves de trois établissements privés hors contrat bretons ont failli être privés de bac.  Ce sont les lycéens de Sainte-Marie en Ille-et-Vilaine, et les lycéennes de Saint-Thomas-d ’Aquin dans le Morbihan et de Sainte-Anne de Kernabat (Côte d’Armor). Pour ces forts-en-thème habitués aux mentions, c’était particulièrement injuste et insupportable. Le rectorat de Rennes a indiqué au dernier moment qu’il ne pouvait leur délivrer leur diplôme parce que leur dossier de contrôle continu aurait été incomplet. L’argument était difficilement entendable parce que ces mêmes dossiers n’avaient posé aucun problème dans d’autres académies et parce que le rectorat aurait dû réclamer les pièces manquantes avant de transmettre au jury. De plus, si certains documents n’avaient pas pu être téléchargés sur le site, c’était en raison d’un dysfonctionnement de ce dernier et le rectorat, prévenu, avait dit que cela ne poserait pas de problème.

Refuser le baccalauréat à des lycéens dans de telles conditions est assez intolérable. Surtout quand on songe au fait que cette année, le baccalauréat est quasiment donné à tout le monde, y compris à ceux qui ne l’auraient jamais eu en juin s’ils avaient passé le baccalauréat dans les conditions habituelles.

Comment le dossier a-t-il été débloqué ?

Une conjonction d’acteurs s’est mobilisée. Les parents d’élèves et directeurs ont écrit au rectorat bien sûr dans le cadre de recours gracieux. Mais cela ne suffisait pas à régler le problème, le rectorat restant mutique. Il a fallu une médiatisation du problème sur les réseaux sociaux, à l’initiative d’EducFrance.org ainsi qu’une intervention efficace de maître Hugues de Lacoste Lareymondie, à la demande de l’association Créer son école – EducFrance, pour que le recteur accepte de reconsidérer sa position. Il y avait plusieurs arguments juridiquement fondés qui permettaient de voir que le référé et le recours au fond avaient toutes les chances de prospérer. D’autres interventions, plus politiques, ont eu lieu. Les parents et les élèves préparaient par ailleurs une mobilisation physique devant le rectorat.

Pensez-vous que le caractère religieux des établissements puisse expliquer l’acharnement du Rectorat ?

Nous n’avons pas d’indication à ce sujet. Les écoles sont en tout cas déterminées à défendre les droits légitimes de leurs élèves. Ces lycées privés hors contrat proposent des scolarités très structurées, ont des livrets scolaires bien tenus, et des résultats au bac historiquement très élevés. Il aurait été particulièrement absurde et choquant que leurs élèves ne puissent pas obtenir leur bac. Ils ont d’ailleurs obtenu hier (avec 2 jours de retard sur les autres qui ont dû leur paraître une éternité) leur diplôme avec un niveau élevé de mentions, dès lors que ce problème administratif a pu être levé.

La situation des lycéens bretons est-elle une exception ?

Notre action au service des établissements bretons a conduit d’autres familles à nous saisir de cas similaires, en différents points du territoire. Des établissements laïcs bilingues notamment, mais aussi des établissements préparant des diplômes professionnels (CAP, BP). A Créer son école – Educ’ France, nous aidons ces établissements à se battre pour que les droits de leurs élèves soient respectés. Il est bien certain (et c’est en soi un vrai problème juridique) que le traitement des lycéens hors contrat varient énormément d’un lycée à l’autre et même – chose incompréhensible – au sein du même lycée, de sorte qu’on peut vraiment s’interroger sur l’égalité de traitement des différents bacheliers. Avec notre avocat, nous nous attachons à ce que tous obtiennent justice.

Pouvez-vous nous préciser le rôle de Créer son école et d’Educ’France ?

Créer son école est l’opérateur historique d’aide à la création d’écoles et de conseil aux chefs d’établissements privés hors contrat. Il développe aujourd’hui une offre complémentaire ambitieuse à destination des enseignants. Il forme à Paris, à distance, mais aussi dans les locaux des écoles privées sous contrat ou hors contrat qui le lui demandent. Le but de cette association, que j’ai créée et que je préside depuis 2005, est de donner le meilleur de la liberté scolaire et de l’innovation pédagogique à tous les enfants. Educ’France  est l’organe d’information et de lobbying d’un écosystème qui comprend maintenant la Fondation Kairos – Institut de France, et qui reçoit et distribue des dons aux établissements et aux initiatives éducatives ambitieuses pour notre pays.

Marcel Gauchet: «Castex est un pur administrateur»

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Marcel Gauchet et Elisabeth Lévy ont commenté l’arrivée de Jean Castex à Matignon sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Une heure d’émission est à retrouver sur la chaîne.


Causeur vous propose de lire un extrait de l’entretien d’une heure que Marcel Gauchet a réservé à Elisabeth Lévy sur RNR.TV (disponible sur abonnement, 5€ par mois seulement).

Elisabeth Lévy. Que vous inspire le nouveau gouvernement Castex ? Que vous inspire cette équipe de « réinvention » ?

Marcel Gauchet. Rien du tout. Ce qui me frappe, c’est le décalage entre le ramdam soulevé par cet évènement et sa portée réelle pitoyable. C’est en fait un non-événement. Ce remaniement met en évidence le désert d’hommes et de femmes qui constituent la Macronie. Ils n’ont personne, d’où la nécessité de faire du buzz avec une personnalité inattendue comme Dupond-Moretti. Ce genre d’événement intensément médiatisé ne fait que souligner la différence entre les attentes du citoyen de base et la réalité de l’offre gouvernementale qui lui est offerte. Le décalage entre les attentes politiques et les moyens mis en œuvre est plus criant que jamais. Imagine-t-on un état-major des armées constitué de la sorte ? Il est vrai qu’un état-major n’a pas la contrainte de représentativité qu’un gouvernement a, bien entendu. Mais un gouvernement devrait en principe avoir la même contrainte de compétence technique qu’un état-major des armées ! La politique se dévalue au jour le jour avec ce genre de mises en scène de plus en plus grotesques.

(…)

Au menu de cette émission:
– Le nouveau gouvernement Castex
– La Convention citoyenne pour le climat
– Le pouvoir des maires

Un mot sur le Premier ministre Jean Castex, à présent. Cela faisait des mois que le président nous expliquait que l’énarchie, la technocratie et les lourdeurs de l’administration le bloquaient et l’empêchaient de faire sa politique. Et qui nomme-t-il ? Un super-énarque !

Emmanuel Macron nomme quelqu’un qui est là pour appliquer ses ordres, qui n’a pas de surface politique et qui, par conséquent, ne peut être un frein entre ses intentions et l’action qu’il va conduire. C’est un pur administrateur. En conséquence, le danger pour Emmanuel Macron est de se désigner comme étant la source de toutes les mesures qui sortiront du gouvernement… Cela va à l’encontre de la sagesse de la Vè République, sagesse qui avait opéré une dissociation protectrice. Il n’y a plus de fusible désormais. Mais après tout, pourquoi pas ?

(…)

Marcel Gauchet et Elisabeth Lévy sur RNR.TV
Marcel Gauchet et Elisabeth Lévy sur RNR.TV

Nous assistons depuis récemment à une avalanche de décisions incroyables qui auraient pu provoquer un grand éclat de rire selon moi. Je ne résiste pas à vous en citer quelques-unes, comme celle de L’Oréal de supprimer les mots « blanc », « clair », « éclaircissant » de ses produits… ou celle du New York Times d’écrire « Black » avec une majuscule et « white » sans. (…) Il y a 15 ans, même dans les livres de Philippe Muray, on aurait sûrement trouvé cela absurde, et pourtant cela se produit bien. Par quel curieux mécanisme des préoccupations extrêmement minoritaires comme celles-là en viennent à prendre autant d’importance ? 

Déjà, la majorité silencieuse est de plus en plus silencieuse et même totalement absente de la sphère de l’opinion. Ensuite, ces opinions ultra-minoritaires reçoivent le concours de ce qu’on peut appeler le parti des médias qui, sans être totalement unanime, est une force de frappe énorme. Enfin il y a une note de culpabilité dans le fond de l’air. C’est très étrange d’ailleurs, dans nos sociétés en apparence hédonistes et libertaires. En Occident, le bobo hédoniste-libertaire-anarchoïdo-rebelle se sent confusément coupable. Je suis frappé par le nombre de gens qui battent bénévolement leur coulpe. Je crains qu’il ne s’agisse d’une rémanence chrétienne, catholique dans le cas de notre pays. On a fauté et il y a quelque chose à expier…

>> Retrouvez la suite et une heure d’émission sur REACnROLL (5€ par mois) <<

Écrivains, ne donnez pas vos papiers!

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Dans les nouveautés, Jérôme Leroy aimerait trouver autre chose à lire que des romans « importants », « nécessaires » ou « engagés »…


La lecture en primeur des romans de la rentrée littéraire à venir, dont nous nous ferons un plaisir de vous rendre compte, ou de ceux sortis depuis quelque temps, a ravivé cet agacement devant une littérature soumise de plus en plus à des contrôles d’identités ou même qui les devance.

On se retrouve confronté à ce moment de plus en plus fréquent dans notre bel aujourd’hui, où nombre d’écrivains commencent à préférer les idées générales, la philosophie, pire encore la sociologie, à une fille qui court sur la plage le matin. Cela les rend pour moi illisibles. Tout à coup, ce qui était de l’enchantement pur, devient une description clinique soumise à un prisme idéologique.  On peut en discerner quelques-uns assez à la mode ces temps-ci: réac, antifa, écolo, néo-orwellien de droite, centre gauche mainstream, pasolinien de la dernière heure… La coureuse sur la plage n’est plus pour eux ce miracle matinal dans l’accord entre ses muscles et le ciel, entre sa transpiration et l’iode, entre son profil et l’horizon, entre son souffle et les vagues. Elle est devenue au choix :

-une connasse de bobo qui profite de sa résidence secondaire à une heure de TGV ;

-encore une Arabe qui ne branle rien à la mer pendant que le prolo blanc souffre en zone périphérique ;

-une salope villiériste qui veut garder les fesses fermes avant d’aller à la messe (surtout si on est sur une plage vendéenne.)

Je ne suis pas naïf, la littérature est politique. Même celle qui prétend ne pas l’être. Le tout est de se rappeler, ou au moins d’essayer, ce que j’essaie de faire comme écrivain et comme lecteur, que l’écrivain n’est pas un éditorialiste ou un universitaire « engagé ».

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Que le plaisir qu’il nous donne est, ou devrait être d’abord innocent, même si dans un second temps, on pourra toujours gloser. Mais,  et c’est de pire en pire, la glose a tout envahi. La glose précède, même, l’œuvre. Depuis quelques années, nombre de romans ressemblent à des habits mal coupés avec des marques apparentes. Et si par hasard il n’y a pas de marque, que le vêtement sort d’un bon faiseur, on peut toujours compter sur une critique de plus en plus idéologisée et inculte à la fois, pour vous en coudre une, bien en évidence, sur le cœur.

Il va devenir donc de plus en plus compliqué de faire comprendre que l’on peut aimer, finalement pour des raisons identiques, Drieu et Aragon, Nimier et Vailland, Morand et Gracq, Manchette et ADG. Il faudra pourtant continuer, loin des préjugés, ne serait-ce que pour sauver ce pur plaisir de la lecture pour la lecture.

Nager vers la Norvège

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Cet été, j’enlève le haut!

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En 1970, les seins nus envahissent les plages du Sud malgré leur interdiction


Dès le milieu des années 1960, le prophète corse au long cigare nous avertissait que la décennie serait « mini ». Mini-short et maxi-égo. Dans le port de Saint-Tropez, l’intégrité n’a toujours tenu qu’à un fil de pêche ou de string. La nudité et la gendarmerie, ces deux spécialités varoises, sans oublier la tarte, firent la renommée internationale du département. Le topless fut longtemps le principal activateur de notre tourisme et de notre identité profonde. Nous renouions ainsi avec notre vieille tradition décorsetée, symbole d’une vigueur corporelle et d’une audace morale.

Danses électriques et peaux suaves

Le monde entier nous enviait nos paysages et nos naïades tropéziennes. On avait commencé à réduire les textiles à leur plus simple expression grâce à l’effet libérateur d’une certaine BB, charnelle et volontiers insubordonnée. Vadim savait filmer les danses électriques et les peaux suaves. La température montait dans les salles de cinéma et des gouttes de sueur perlaient sur nos fronts d’adolescents. S’en suivit une partie de cache-cache endiablé entre la maréchaussée et des filles gonflées de désir qui marchent sur la plage, indifférentes aux interdits et aux pudeurs assassines.

Cette année-là, le monokini l’emportait donc sur le képi. La liberté de se mouvoir, poitrine dénudée, tétons à l’air libre, résistait aux arrêtés municipaux et aux raideurs familiales. Notre pays s’émancipait des réflexes calotins en découvrant le haut. Quelle autre admirable nation pouvait tolérer une telle inflexion sociétale, le sein républicain et ravageur s’offrait à la patrie reconnaissante. Depuis cette période bénie, la France a renoncé, année après année, septennat après quinquennat, à ses valeurs fondatrices.

A lire aussi, du même auteur: Vacances, j’oublie rien!

Le sein a été bafoué, ostracisé, caché ou pis, ignoré. Nos plages ressemblent aujourd’hui à des quais de métro aux heures de pointe, chacun portant en bandoulière sa mauvaise humeur et des vêtements trop couvrants. En 1970, il y eut, bien sûr, quelques réactions épidermiques à ce soulèvement balnéaire. Les vertueux s’étranglèrent et d’honorables matrones invoquèrent la décence (ou la jalousie) devant cette jeunesse impudique. Un tel spectacle pour des enfants et des anciens qui reluquent n’avait pas sa place dans la France du Général.

Le dernier été du grand homme

Ce fut le dernier été du grand homme. Cet autre libérateur partit, en novembre, sur de bien réconfortantes images estivales. Le sable fin était devenu le nouveau terrain idéologique d’une lutte perdue d’avance. Car le sein avait décidé de prendre son autonomie, sa revanche. L’autodétermination est un mouvement difficilement arrêtable, les gouvernants n’avaient pas retenu la leçon des guerres d’indépendance.

La presse envoya ses meilleurs reporters pour enquêter sur place : était-ce une revendication politique, une mode ou un art de vivre à la française ? Dans les ruelles de la citadelle ou, à la terrasse de Sénéquier, l’existentialisme sartrien se transformait en un minimalisme tropézien. Il faut avouer que le décor avait de quoi séduire les esprits les plus rétifs au changement vestimentaire. Le soleil, la mer chaude, des Mini-Moke blanches et partout des seins nus dans l’espace public. La carte postale était, à jamais, fixée dans notre imaginaire libidineux.

Jacques Laurent sur le front du monokini

L’hebdomadaire Paris-Match avait même dépêché l’écrivain Cecil Saint-Laurent, le créateur de « Caroline Chérie » pas particulièrement frileuse pour analyser ce phénomène. Sa chronique intitulée « La presqu’île aux seins nus » était accompagnée d’une photo où l’on voyait trois jeunes femmes, vêtues d’un paréo ou d’un slip de bain, les cheveux mouillés et une chaîne en or qui brille autour du cou comme seule parure, elles ne semblaient pas sujettes à la pneumonie. Le futur académicien retrouvait l’irrévérence de son héroïne dans cet acte de libération : « Pourtant, malgré le béton et le snobisme, Saint-Tropez conserve son pouvoir d’envoûtement » ajoutant « Qui va à Saint-Tropez sait qu’il ne va pas à la Baule – Et c’est justement pour ça qu’il y va ».

A lire aussi, du même auteur: La rentrée du peloton aura bien lieu!

Le 27 août, « Côte d’Azur Actualités » sur l’ORTF diffusait un reportage d’investigation, sur le terrain, au péril des journalistes, un de ces micro-plages qui s’attaquent aux grands sujets. Les « Pour » et les « Contre » s’affrontaient sous le regard gourmand et amusé de la caméra, on se balançait des arguments comme l’absence de marques de bronzage et la honte. Une monokiniste interrogée eut le dernier mot du débat. Pour elle, le comble de l’indécence était de se promener en maillot de bain en ville.

Henri Calet entre en scène


Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Il y a chez Henri Calet (1904-1956) une fragilité et une mélancolie qui émeuvent. L’homme est mort jeune, à cause d’un cœur qui a toujours fait des siennes. Enfant de la Belle Epoque qui ne l’était pas du tout pour les pauvres, il a eu une existence qui aurait pu en faire un héros de Simenon. Son père, un anarchiste, vivant de sac et de corde sur les champs de course, garagiste éphémère, petit trafiquant de fausse monnaie, soldat insoumis de 14, ne l’a pas reconnu mais l’aimait bien, au fond. Sa mère, d’origine belge, était une ouvrière qui a subi les éclipses et les violences de son compagnon. Le couple s’est séparé puis s’est remis ensemble.

La malchance de Calet

Plus tard, Calet enfant qui avait connu les chambres de bonne où l’on déménage à la cloche de bois, vola la caisse de l’entreprise d’électricité où il était aide-comptable et passa la fin des années vingt et le début des années trente dans une longue errance qui l’amena de l’Amérique Latine au Portugal avant de revenir à Paris en clandestin. Quand tout fut prescrit, il apporta à Jean Paulhan, le patron de la NRF, le manuscrit de La Belle Lurette, le premier de ses livres, qui connut un certain succès critique lors de sa parution en 1935.

Entre l’éveil de la sexualité, la misère honteuse, la prostitution et la promiscuité, cette fausse image d’un Calet aimable peintre de la pauvreté pittoresque du vieux Paris en prend un coup…

Lit-on encore Henri Calet aujourd’hui ? Oui et non. Il a son cercle d’amateurs fervents, on le réédite de temps à autre. Depuis quelques années, on ne compte plus les romans qui mettent en exergue la même citation de lui. Il est vrai qu’elle est belle et qu’elle résume bien l’homme et l’œuvre : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. » On aimerait bien pourtant être certain que ceux qui citent cette phrase connaissent un peu Calet. C’est le problème avec les citations célèbres. On ne les utilise pas pour se placer sous le patronage de l’auteur mais pour montrer l’excellence de sa culture, la sincérité de sa sensibilité, la pertinence de son raisonnement. A la limite, l’auteur gêne.

La malchance de Calet, c’est que l’histoire littéraire a du mal à lui faire la place qu’il mérite. Calet n’est pas surréaliste, Calet n’est pas, après la guerre, existentialiste, ou hussard, ou laborantin du Nouveau Roman. Par commodité, on le classe parfois avec les écrivains populistes comme Eugène Dabit ou Louis Guilloux. Populiste n’était pas une étiquette politique, à cette époque, simplement le nom donné à des écrivains qui parlaient du petit peuple parce qu’ils en faisaient partie.

Un éternel figurant balloté

Alors, à ceux qui voudraient le découvrir, autant commencer par le commencement, par La Belle Lurette. C’est un roman autobiographique mais le je qui est à l’œuvre n’est pas plaintif ni même revendicatif. Il observe une neutralité parfois sarcastique, parfois tendre. Premières lignes de ce premier livre, et tout Calet est déjà là : « Je suis un produit d’avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début. »

A lire aussi, du même auteur: Le requiem de Dominique Noguez

La suite ne sera pas plus brillante mais elle sera parfois amusante, parfois sordide. Pour l’amusant : « Je fus précoce. Sur la fin de ma troisième année, j’étais déjà exhibé par mon père dans tous les bistrots de l’endroit. Il y en avait. Hissé sur les tables de marbre, je braillais : « Vive la Sociale ! » et « Mort aux vaches ! » Babil. » Pour le sordide, on laissera le lecteur le découvrir.

Disons qu’entre l’éveil de la sexualité, la misère honteuse, la prostitution, la promiscuité des soupentes et des ateliers, cette fausse image d’un Calet aimable peintre de la pauvreté pittoresque du vieux Paris en prend un coup et que notre écrivain est un olfactif précis. D’autant plus qu’une longue parenthèse de La Belle Lurette se déroule à Bruxelles sous l’occupation allemande de la première guerre mondiale où la mère abandonnée s’est réfugiée dans sa famille flamande, guère mieux lotie qu’elle. Le narrateur qui avait pourtant quelques dispositions scolaires et aurait pu faire un employé honnête fricote avec le Milieu, en éternel figurant balloté.

Petite musique

À la fin, pourtant, le narrateur joue le jeu. Ou essaie. Il est le premier étonné de sa résignation : « Comme les autres, lavé, peigné, torché, je suivis ma petite route immonde, sous la ville dans le convoi de huit heures et demie des vendeurs, vendeuses,  comptables et dactylos, dirigés sur les piles de madalopam et les additions du Grand Livre. »

Le lecteur se dit que le Calet de La Belle Lurette aurait très bien pu croiser le Céline de Mort à Crédit dans le métro des heures de pointe en route vers les contremaîtres briseurs de grève et les chefs de rayons bilieux.

Mais Calet l’aurait trouvé un peu trop agité, sans doute… Il aurait continué son chemin, avec sa petite musique à lui, rien qu’à lui : « C’est ma jeunesse et je n’en ai pas d’autre. »

La Belle Lurette d’Henri Calet (Gallimard/L’imaginaire)

La belle lurette

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Kafka et la petite fille

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Le billet du vaurien


Kafka aimait flâner dans les parcs de Prague.

Au cours d’une de ses déambulations, peu avant sa mort, il rencontra une petite fille qui pleurait la perte de sa poupée. « Ta poupée est en voyage, lui dit Kafka. Je le sais, elle vient de m’écrire.» Comme la petite fille demeurait dubitative, il lui donna rendez-vous le lendemain au même endroit. Il rentra chez lui, écrivit pendant la nuit une longue lettre et retourna au matin dans le parc. Il lut à l’enfant qui l’attendait fébrilement ces quelques pages où la poupée racontait ses aventures, ses voyages, sa nouvelle vie. Le jeu dura trois semaines. Kafka y mit fin en trouvant un époux à la petite fille. Il savait que les femmes ont une étrange façon de mourir : elles se marient.

Peut-être, en observant cette fillette, s’est-il souvenu de sa première expérience sexuelle à vingt ans avec une vendeuse. Il avait eu honte de baigner son visage dans une eau malpropre et avait éprouvé tout à la fois un irrésistible désir de souillure. Plus tard, dans ses romans, il mettrait toujours en scène des femmes à la sentimentalité flasque, caressantes et obscènes, comme une mère que la vie aurait entraînée vers les bas-fonds.

Il avait toujours pensé que « le coït est le châtiment du bonheur de vivre ensemble » et que les femmes sont des pièges qui guettent l’homme de tous côtés pour l’entraîner dans le domaine exclusif de la finitude. Il avait pitié des petites filles « à cause de la transformation en femmes à laquelle elles doivent succomber ». Il préférait les jeunes filles auxquelles il envoyait des lettres, tout en sachant que leur bavardage n’était que des bastions de silence, ce qui entretenait sa « chimère du désespoir. »

Le mot de Kafka que je préfère : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs, moi qui n’ai déjà rien de commun avec moi-même ! »

Confession d'un gentil garçon

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Le scanner de Tarfuffe


Il manquait une rubrique scientifique à Causeur. Peggy Sastre comble cette lacune. À vous les labos!


Telle est prise qui croyait prendre. Selon les informations de Mediapart, la juriste et députée LREM Laetitia Avia serait accusée de propos racistes, homophobes et généralement violents par cinq de ses anciens assistants parlementaires. L’ironie est mordante, car Avia n’est autre que l’architecte de la loi contre les contenus haineux sur internet, adoptée le 13 mai à l’Assemblée nationale et heureusement lourdement retoquée au Conseil constitutionnel un gros mois plus tard. La commissaire générale de la police des mots en dirait donc des gros lorsqu’elle se croit à l’abri des coups de matraque qu’elle veut garantir à d’autres ?

A lire également, Stanislas François : loi Avia, la pelle du 18 juin

Duperie de soi

À supposer que la réalité soit conforme à ce qu’en rapporte le pure player d’Edwy Plenel, nous sommes face à un cas clinique de tartufferie. On prêche l’inverse de ce qu’on fait. On réserve ses leçons à d’autres que soi-même. Ce qui est excessivement énervant, mais pas surprenant lorsqu’on sait à quoi peut servir notre cervelle : rouler des mécaniques pour rafler une plus grosse part du gâteau, quitte à manger la laine sur le dos de nos congénères. Comme la plupart de nos mécanismes cognitifs façonnés par des millions d’années d’évolution, cette stratégie n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle est inconsciente et sa fonction première est éminemment offensive.

L’un des spécialistes de cette « duperie de soi » est le biologiste Robert Trivers. En 1976, dans l’avant-propos qu’il signe pour l’édition originale du Gène égoïste de Richard Dawkins, il écrit : « Si […] la duperie est fondamentale à la communication animale, alors il existe forcément une forte sélection pour la détection de la duperie qui, à son tour, a dû sélectionner une certaine disposition à la duperie de soi rendant certains faits et motivations inconscients afin de ne pas trahir – par les subtils signes de la connaissance de soi – la duperie ainsi pratiquée. » Un an plus tôt, son collègue Richard Alexander était un tantinet plus laconique : « La sélection a probablement empêché à la compréhension [des] motivations égoïstes d’être intégrée à la conscience humaine, voire d’être facilement acceptable. »

Mentir est risqué… et coûteux

Le point de départ des deux scientifiques est le même : embabouiner sciemment son monde est extrêmement coûteux.

Premièrement, vous risquez de prendre cher si vous êtes démasqué. Que les personnes authentiquement vaccinées contre la réprobation sociale soient aujourd’hui si minoritaires dans notre espèce – si tous les sociopathes et les psychopathes du monde se donnaient la main, on arriverait à tout casser à 3 % de l’humanité – n’est pas un hasard en termes adaptatifs : il y a fort à parier que leurs ancêtres aient été salement éliminés du pool génétique, vu les punitions réservées aux tricheurs et aux traîtres de par le monde, les époques et les cultures. Mais qu’on les retrouve concentrés aux extrémités de la gaussienne sociale – dans les plus hautes sphères du pouvoir et dans les plus sombres bas-fonds – ne fait pas non plus tomber à la renverse. Pourquoi ? Parce que ce sont deux écosystèmes où leurs aptitudes sont les plus à même de s’exprimer, vu que le ratio bénéfices/risques de la manipulation d’autrui y est le plus optimal. Comme le dit Trivers dans The Folly of Fools, son riche ouvrage sur la duperie de soi paru en 2011, le pouvoir ne corrompt pas tant qu’il sélectionne les plus corrompus et les plus corruptibles. Ce qui vaut aussi, de manière sans doute plus intuitivement évidente, pour les criminels.

A lire aussi, du même auteur: Confinement, discipline et bonnes manières

Deuxièmement, le mensonge est un processus mental énergivore. Il faut littéralement se creuser la tête pour inventer une histoire fausse tout en sachant un chouia à quoi ressemble la vraie vérité – le mensonge doit être plausible et ne pas risquer de contredire des connaissances que peuvent posséder la personne ou le groupe que vous espérez berner. Et une fois la fabulation façonnée, il faudra vous en souvenir tout le temps et sur le bout des doigts ou sinon gare à vos fesses. Face à une telle « charge cognitive », tout ce qui peut l’alléger est bon à prendre. Le meilleur des régimes ? Faire tout simplement disparaître de notre conscience notre envie de tromper et napper le tout d’émotions qui aideront autant à notre persuasion qu’à celle des autres, victimes de nos bobards à notre esprit défendant.

« Nul ne ment autant qu’un homme indigné », disait Nietzsche. Un peu plus diplomate, Bertrand Russell nous invitait à nous méfier des émotions fortes et fortement aversives que nous pouvons ressentir lorsque nous croisons des opinions contredisant les nôtres, car elles témoignent peut-être de la fragilité de nos croyances que nous cherchons ainsi à fortifier en faisant le gros dos.

Laetitia Avia ne sera ni la première ni la dernière à tomber pour hypocrisie. Cette propension à juger plus durement autrui que soi-même pour une même infraction est ancrée dans notre nature. Son caractère « par défaut » a été mis en lumière par la psychologie sociale. Lorsqu’on demande à des individus de formuler un jugement moral tout en étant soumis à une lourde charge cognitive (par exemple, devoir se remémorer une suite de nombres), le biais d’auto-indulgence est aux abonnés absents. Quand notre cervelle turbine, nous sommes objectifs et le jugement est identique, que la transgression soit de notre fait ou pas. Ces recherches indiquent par ailleurs l’existence d’un mécanisme cognitif cherchant à formuler des évaluations universellement justes avant que nos « facultés supérieures » ne se mettent en branle pour nous peindre sous un jour plus favorable. Son intérêt n’est pas très difficile à saisir : posséder un tel module d’observation impartiale ouvre un boulevard à l’autodiscipline et nous permet, en cas de conflit, de savoir qui est réellement en faute. Mais que nous soyons objectifs ou subjectifs, le but est toujours le même : être en pole position dans la course aux « ressources sociales », si précieuses aux étranges singes que nous sommes.

Tik Tok rend Mélenchon toc toc

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Jean-Luc Mélenchon en juin 2020 © Alain ROBERT/SIPA Numéro de reportage: 00967299_000028

Pour séduire une jeunesse qui boude les urnes et retarder la dégringolade de son mouvement, le leader de gauche semble prêt à toutes les excentricités…


Les politiques, les jeunes et les réseaux sociaux : c’est une longue histoire de malaise !

En 2009 on se souvient de la tentative de lipdub ratée de l’UMP, où l’on voyait les ténors du parti se trémousser aux côtés de jeunes sarkozystes sur un refrain aussi niais qu’entêtant : «Tous ceux qui veulent changer le monde, venez marcher, venez chanter…» Les critiques et les moqueries avaient alors fusé, tant l’idée et la réalisation étaient risibles.

Ridicule

Le ridicule ne tuant pas, la classe politique française multiplie depuis les tentatives d’incursion sur les réseaux sociaux, tentatives menant le plus souvent à de cuisants échecs.

En 2016, François Hollande décide d’ouvrir son compte Snapchat. Cette opération séduction avait pour objectif de renouer le dialogue avec la jeunesse, vent debout contre la loi El Khomri, accusée de la mener tout droit à la précarité.

L’humour est l’essence même de Snapchat, on aurait pu s’attendre à de l’autodérision, avec notre président d’alors, à la blague si facile… Raté : ses « stories » furent d’un ennui mortel, avec la diffusion de vidéos mettant en scène ses visites officielles, rythmées par les poignées de mains et les discours sans qu’aucun filtre, émoji, ou texte de couleur ne viennent nouer une relation originale et directe avec son audience. Reconnaissons toutefois que si l’on avait découvert le visage du chef de l’État orné d’oreilles de lapin, de moustaches de chat ou en train de vomir des arcs-en-ciel devant une interview télévisée de Nicolas Sarkozy, cela aurait également suscité les moqueries.

Le discrédit des politiques français s’accentue

Concilier le sérieux du discours politique avec l’usage des codes des réseaux sociaux sans tomber dans l’écueil du ridicule et du discrédit est très difficile.

tiktok-illustrationLe dernier exemple en date remonte à la semaine dernière. On a eu droit à une bataille entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon par Tik Tok interposés. Tik Tok est ce réseau social chinois qui fait fureur chez les 13-25 ans. Les deux hommes politiques se sont précipités dessus, pour essayer de tirer parti de cette viralité chinoise non létale, et pour y adresser leurs messages respectifs à une jeunesse boudant les urnes. C’était tourner le dos à l’impératif de souveraineté, censé être devenu une priorité dans leurs agendas politiques respectifs, mais passons… nous ne sommes plus à un paradoxe près.

Le Chef de l’État a donc ouvert son compte Tik Tok pour féliciter les jeunes bacheliers le jour des résultats, édition marquée par un record historique de réussite grâce à l’absence d’épreuves. Merci le virus ! Ton léger et solennel, message qui dure une minute, cela nous change des vingt minutes habituelles de ses sermons officiels. C’était plutôt réussi.

Mais cette vidéo a beau être courte, elle n’est pas très appropriée non plus, ce réseau social étant dédié au partage de vidéos musicales, où l’on voit des adolescents s’adonner à des chorégraphies ou à des playbacks dignes des pires karaokés…

Hors de ma vue

Chez les Insoumis, en revanche, il semble que les community managers maitrisent un peu mieux les codes de ce nouveau réseau social. Mélenchon s’est donc lancé à son tour sur Tik Tok. Pour sa première vidéo, le leader de la gauche radicale a fait son show et riposte à Macron. On le voit place de la République, pointant du doigt la station de métro du même nom, et rappelant ainsi son coup d’éclat d’autocrate irrévérencieux lancé aux policiers lors des perquisitions au siège de son parti : « La République c’est moi ! ». À la France insoumise, on trouve apparemment cela drôle.

Le vieux leader de la gauche radicale n’a pas tenté une figure de hip hop. Il ne s’essaye pas non plus à la « floss dance », cette danse qui consiste à balancer les bras devant et derrière son dos. Il poursuit avec une pique, bien adaptée aux codes de Tik Tok, et opte pour un chanson qui cartonne auprès des ados. Il cite la phrase rendue célèbre par la faute grammaticale du morceau « Anissa » de Wejdene: « tu hors de ma vu » :

« Il t’appelle pour ton bac, toi tu parles à Macron ? Mais moi je m’appelle Mélenchon. Tu hors de ma vue, va voir ton Parcoursup ».

Le tribun est donc prêt à sacrifier la langue de Molière et son art maitrisé du discours sur l’autel du charabia de cour d’école, pour paraître moderne et séduire des jeunes de plus en plus fâchés avec la politique. On vous laisse apprécier l’exécution, dans la vidéo ci-dessus.

L’été 2020 devait être « apprenant et culturel », c’est mal parti.

Libye: Erdogan met les gaz

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Conférence de presse du président turc Recep Tayyip Erdogan et du Premier ministre libyen Fayez el-Sarraj, Ankara, 4 juin 2020 (c) Murat Kula / Anadolu Agency . AFP

Divisée entre deux camps rivaux soutenus par des puissances étrangères, la Libye est devenue un nouveau front de la guerre mondiale contre le djihadisme. Profitant du conflit pour remettre un pied en Afrique du Nord, la Turquie espère faire main basse sur le gaz offshore.


 

« Je considère aujourd’hui que la Turquie joue en Libye un jeu dangereux et contrevient à tous ses engagements pris lors de la conférence de Berlin. » C’est par cette formule on ne peut plus directe qu’Emmanuel Macron a exprimé le mécontentement de la France après l’intervention militaire turque dans ce pays en proie à la guerre civile depuis la chute de Kadhafi en 2011. En septembre de cette même année 2011, un autre président français, Nicolas Sarkozy, premier chef d’État occidental à faire le voyage à Tripoli depuis la chute de Kadhafi, avait été accueilli en grand vainqueur et acclamé par la foule. Sarkozy pensait alors que la France allait cueillir les fruits de son intervention militaire, menée six mois plus tôt en plein printemps arabe, pour soutenir les rebelles et sauver leur bastion de Benghazi.

Avec l’approbation des Nations unies, l’OTAN était intervenue pour empêcher l’armée de Kadhafi de détruire Benghazi. L’aviation de l’OTAN, essentiellement franco-britannique, avait accompli rapidement sa mission. Sans mettre en doute la probabilité du massacre annoncé, son empêchement fut probablement le seul et unique succès de la coalition dirigée par la France. L’espoir d’un monde arabe rompant avec l’autoritarisme et rejoignant l’Occident démocrate et libéral s’est brisé sur les dures réalités géopolitiques et anthropologiques. La Russie avait accepté à contrecœur de soutenir une intervention humanitaire qui a tourné à l’opération de changement de régime. Elle a retenu la leçon. En Syrie, Moscou a dit niet aux Occidentaux et lancé une intervention aérienne aussi brutale qu’efficace pour sauver le régime d’Assad. Quant à la population de Benghazi, sauvée in extremis en février 2011, elle a ensuite payé un lourd tribut aux guerres fratricides entre milices, sans parler de l’attaque de la mission diplomatique américaine locale en septembre 2012, un an presque jour pour jour après la visite triomphale de Sarkozy.

Tripoli contre Benghazi

Aujourd’hui, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan soutient l’administration de Tripoli de Fayez al-Sarraj, qui dirige formellement le GNA (gouvernement d’union nationale). Formé en 2016 sous l’égide de l’ONU pour sortir de la deuxième guerre civile libyenne, il s’agit d’une coalition instable de groupes islamistes, d’autonomistes régionaux originaires de la ville côtière de Misrata et de la minorité berbère, ainsi que de milices urbaines qui ressemblent à s’y méprendre à des gangs criminels.

Erdogan est en train de « syrianiser » la moitié de la Méditerranée

Face au GNA, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, la France et la Russie soutiennent Khalifa Haftar – ancien bras droit de Kadhafi depuis le coup d’État de septembre 1969 devenu son pire ennemi – et une Assemblée nationale rivale installée à Tobrouk. L’« armée nationale libyenne », sous le contrôle de Haftar, est constituée de membres de tribus cyrénaïques ainsi que de mercenaires du Soudan et du Tchad. Elle est soutenue par la Russie, à travers des mercenaires et probablement de l’aviation.

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Pourquoi la France a-t-elle décidé de soutenir Haftar ? L’artisan de cette alliance, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense lors de l’intervention française au Mali, à partir de 2013, était très sensible à la question migratoire, surtout après la crise de 2015. Les Français connaissaient déjà Haftar, qui leur semblait être l’homme de la situation, une personne capable de rassurer aussi bien militairement que sur le plan économique et politique.

Le maréchal libyen est soutenu par le président égyptien Sissi, un bon client de l’industrie militaire française (surtout des Rafale, dont Le Drian a joué un rôle important dans la vente à l’Égypte). Autre ami commun : les Émirats arabes unis, partenaire stratégique de Paris, de Haftar et de l’Égypte. Petit à petit, le vieux maréchal arrive à s’imposer comme l’homme de Paris en Libye, seul à même d’unifier et de pacifier le pays en mettant dehors les djihadistes et en fermant au passage l’autoroute migratoire. Quand Emmanuel Macron arrive à l’Élysée, il nomme Le Drian au Quai d’Orsay et essaie de rapprocher les deux rivaux libyens, Haftar et al-Sarraj. L’initiative française échoue et Macron, suivant la ligne Le Drian (qui n’est pas dénuée de pertinence par ailleurs), décide de parier sur Haftar. L’homme de Benghazi, dont la dernière visite à l’Élysée date du 9 mars dernier, semble alors être un cheval gagnant. En avril, ayant pris le contrôle de presque tout le pays, ses forces lancent une offensive pour s’emparer de la capitale. Cette attaque précipite l’intervention turque pour sauver le gouvernement de Tripoli, ce qui change la donne.

Logique expansionniste turque

Avec une grande habileté, Ankara a mis sur pied une force efficace appuyée à la fois sur 2 000 mercenaires syriens et une structure de commandement et de soutien turque avec drones, blindés et conseillers militaires.

Comme la Russie en Syrie, la Turquie a réussi à fusionner ses capacités technologiques et militaires avec des troupes mercenaires pour forger un outil opérationnel efficace, qui vient de changer le cours de la guerre. Mises en échec, les forces de Haftar se sont retirées vers l’est. À la mi-juin, le ministre turc des Affaires étrangères et le chef des services de renseignement d’Ankara, Hakan Fidan, se sont rendus à Tripoli pour annoncer une nouvelle ère de coopération entre les deux pays. Cette nouvelle donne ne plaît guère aux (autres) pays de l’OTAN, organisation dont la Turquie est toujours membre : la logique expansionniste turque inquiète en Europe et au-delà. Peu avant d’intervenir militairement en Libye, le gouvernement turc avait signé avec le GNA – alors menacé à Tripoli par l’avance des troupes de Haftar – un protocole d’accord partageant entre les deux signataires une grande partie de la Méditerranée orientale et ses abondants gisements sous-marins de pétrole et de gaz. Plus grave encore, en coupant la Méditerranée en deux bassins, l’alliance Tripoli-Ankara assure à la Turquie un droit de veto sur la construction de gazoducs entre l’est et l’ouest de la mer, interdisant du même coup à la Grèce, à Chypre, à Israël et à l’Égypte d’exporter leur gaz vers l’Europe. Ce protocole d’accord, qui voyait la Turquie revendiquer les eaux grecques jusqu’aux côtes crétoises, est un chiffon rouge pour la France et les États-Unis.

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La découverte de gisements de pétrole sous la Méditerranée orientale avait déjà entraîné la région dans une sorte de guerre froide, la Grèce et Chypre ayant mis sur pied une coalition régionale de défense et d’énergie aux côtés d’Israël et de l’Égypte, face à leur adversaire commun : la Turquie d’Erdogan. Les États-Unis soutiennent cette alliance antiturque, considérant qu’un futur gazoduc de la Méditerranée orientale (que la Turquie espère bloquer grâce à son accord avec le GNA) rivalisera avec les exportations des hydrocarbures de la Russie vers l’UE, et réduira ainsi l’influence russe sur l’Allemagne et l’Europe centrale, qui auront deux sources d’approvisionnement au lieu d’une seule. Encore un casse-tête pour l’OTAN…

Macron face à Erdogan

Dans ce contexte, la France, de plus en plus hostile à la Turquie, signe son retour stratégique en Méditerranée orientale, menant des exercices navals et aériens conjoints et déployant des vaisseaux de la Marine nationale pour empêcher l’empiétement turc dans les eaux grecques et chypriotes.

Sur le plan de la diplomatie et de la communication, Emmanuel Macron est devenu le critique le plus féroce d’Erdogan au sein de l’OTAN, accusant le gouvernement turc de soutenir l’État islamique en Syrie, de déstabiliser la région par ses guerres contre les alliés kurdes syriens des États-Unis et d’accélérer la fin (la fameuse « mort cérébrale ») de l’Alliance atlantique. La diplomatie turque a rétorqué que c’était plutôt le soutien de la France au « putschiste et au pirate Haftar » contre un gouvernement (le GNA) formé sous l’égide de l’ONU qui exacerbait la crise libyenne…

Résumons : dans une situation qui pourrait aboutir à une guerre, la France se range dans le camp de la Russie face à un pays membre de l’OTAN. En effet, alors que les forces de Haftar se replient vers l’est du pays, l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi menace d’intervenir directement si les forces turco-tripolitaines avancent vers Benghazi. Résultat temporaire : sur le territoire qui, sur les cartes, est appelé Libye, deux entités belligérantes, respectivement soutenues par des puissances régionales rivales, sont en train d’émerger aux portes sud de l’Europe.

« Syrianisation » de la Méditerranée

Pour la France et l’Union européenne, le chaos qui s’installe dans la durée en Libye est un double désastre stratégique. D’une part le pays est (re)devenu une base arrière du terrorisme vers le Sahel et l’Europe : l’auteur de l’attentat de Reading, le 20 juin, était libyen, tout comme celui de Manchester en 2017. D’autre part, il est le point de départ de nombreux réseaux permettant aux migrants de traverser la Méditerranée. On imagine sans peine, mais non sans effroi, ce que pourrait faire Erdogan – qui a déjà montré ses talents de maître-chanteur au sujet des frontières orientales de l’UE – s’il maîtrisait un second nœud d’immigration clandestine vers l’Europe.

De même, l’ambiguïté de la Turquie à l’égard des djihadistes en Syrie n’est de bon augure ni pour la Libye ni pour le Sahel, où les forces françaises, africaines et européennes luttent contre Al-Qaïda. On comprend pourquoi, fin mai, devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, Jean-Yves Le Drian a parlé d’une « “syrianisation” de la Libye ». On peut même aller plus loin : Erdogan est en train de fusionner les deux zones de conflits – la guerre syrienne et la bataille pour le contrôle de la Libye – afin de « syrianiser » la moitié de la Méditerranée.

En 1911, l’Italie chassait l’Empire ottoman de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque (que leurs nouveaux maîtres appelaient désormais « Libye »). De l’Algérie au Liban en passant par l’Égypte, les puissances européennes ont pris le contrôle du Maghreb et du Machrek aux dépens des Turcs. Plus d’un siècle après, le retour en force de la Turquie dans cette région ressemble à une revanche symbolique.

Rémy Prud’Homme : « Fermer la centrale de Fessenheim au nom du CO2 est intellectuellement insupportable »

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Economiste et professeur des universités (Paris XII, MIT), Rémy Prud’Homme a aussi été directeur-adjoint de l’environnement à l’OCDE. Les éditions du Toucan/L’artilleur ont réédité en juin son best-seller L’idéologie du réchauffement. C’est l’occasion de faire le point avec son auteur sur les rapports entre science et idéologie, en particulier autour des questions d’environnement.


Causeur : Vous décriviez en 2015 le réchauffisme comme une idéologie qui fonctionne avec son église, ses dogmes et son catéchisme. Le phénomène ne s’est-il pas accéléré ces dernières années ?

Rémy Prud’Homme : Le réchauffisme est un mouvement beaucoup plus qu’une attitude scientifique. La prétention à la science est devenue de plus en plus lointaine. L’intransigeance s’est affirmée : appels à la délation, tentations totalitaires… Il y a tous les jours des signes qui montrent que la préoccupation scientifique est de moins en moins forte. L’illustration la plus évidente de ce phénomène est Greta Thunberg qui est quand même une enfant qui a quitté l’école à 15 ans : elle est aussi loin de la science qu’on puisse l’être puisqu’elle n’a même pas d’éducation secondaire. Boire ses paroles comme le font tant de responsables, du pape au secrétaire général de l’ONU, c’est fouler aux pieds l’idée même de science. Dans le même état d’esprit, la convention citoyenne où l’on a tiré au sort des citoyens pour apporter des solutions à un problème scientifique, cela reste aussi problématique. En matière d’environnement on ne fait même plus semblant de s’abriter derrière la science sinon d’une façon rituelle.

Greta Thunberg est aussi loin de la science qu’on puisse l’être puisqu’elle n’a même pas d’éducation secondaire

Vous dites que la recherche anglo-saxonne est plus universitaire donc plus susceptible d’accueillir des contradictions et une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir. Pourtant les Anglo-Saxons et leurs universités ne semblent rien avoir à nous envier sur le plan de l’idéologisation.

Dans tous les pays du monde, la science officielle tend à prendre le pas sur la science indépendante des chercheurs. D’abord pour des raisons de financement mais aussi parce que les Etats ont de plus en plus tendance à prendre la science en main. Il y a deux modèles dans le monde. Le premier est un modèle de type communiste, celui où les scientifiques sont contrôlés par le pouvoir et qui tend à se généraliser. La France a toujours été mixte : le patron du CNRS est nommé en conseil des ministres, rappelons-le. Le modèle anglo-saxon universitaire est moins tributaire de l’Etat, les universitaires jouissent d’une réelle indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, mais il rencontre d’autres écueils qui semblent se multiplier ces derniers temps. Sous la pression des étudiants, ou de donneurs de fond, des universitaires ont été censurés, voire limogés car ils disaient des choses qui déplaisaient à ces groupes de pression. Cela aboutit souvent à une forme d’auto-censure ou au moins à ce que les scientifiques soient sérieusement contraints à prendre des pincettes.

Qu’est-ce qui explique cette multiplication des appels à la censure ?

Ce qui peut expliquer ce phénomène, du moins en partie, c’est l’affaiblissement de l’autorité scientifique et la disparition des « juges de paix ». En témoigne la publication d’articles complètement grotesques qui ont passé le filtre des publications, y compris celui des institutions les plus célèbres. Cela s’explique d’autant plus par la forte augmentation du nombre d’articles, de plus en plus spécialisés dans des domaines extraordinairement étroits. L’autorité scientifique est devenue quelque chose de très discutable. Une compétence précise dans un domaine ne vous donne pas la même légitimité dans un autre domaine. Les académies des sciences qui existent un peu partout ne remplissent pas cette fonction de « juges de paix », y compris dans les pays non anglo-saxons. Prenez l’exemple de la Convention citoyenne, non seulement aucun des membres n’a été invité à donner son avis mais l’institution (l’académie des sciences) ne l’a pas fait non plus par elle-même. [ndlr : elle vient de la faire pour la centrale nucléaire de Fessenheim, en critiquant la décision de fermer]

Que vous inspire la décision de fermer la centrale de Fessenheim ?

Tous les gens raisonnables sont d’accord pour vous dire que c’est une sottise absolue. La centrale  qui était en parfait état et venait d’être rénovée, produisait de l’électricité bon marché, ne rejettant pas de CO2 du tout. La fermer au nom du CO2 est intellectuellement insupportable : il y a peut-être d’autres raisons de fermer cette centrale, mais certainement pas le CO2. C’est un cadeau purement politique fait à un parti. Sans compter les coûts que la fermeture va engendrer.

A lire aussi, Elisabeth Lévy : Climat, les missionaires de l’apocalypse

On ne voit pas par quoi on pourrait la remplacer parce que l’éolien et le solaire ne marche qu’une petite partie des heures de la journée. Le besoin d’électricité est particulièrement fort à des moments où le solaire et l’éolien ne peuvent justement pas en fournir. Du point de vue environnemental, entre la destruction du paysage, le hachage des chauve-souris et les tonnes de béton qui sont coulées, largement supérieures que pour le nucléaire, l’éolien ce n’est pas la perfection. Il y a une tendance, notamment chez les journalistes, à s’abstraire du raisonnement économique, de ses concepts et du raisonnement mathématique. La plupart des articles de presse sur le sujet ne font même pas la distinction entre puissance et production. Dans la même veine, comparer un kilowatt/heure nucléaire ou thermique que l’on a à disposition avec un kilowatt/heure imprévisible produit par le renouvelable n’a pas de sens. Cela rejoint ce que j’ai écrit dans mon dernier livre[tooltips content= »Gouverner c’est mentir, 12 mensonges publics »]1[/tooltips] : le problème n’est pas qu’il y ait plus de menteurs aujourd’hui qu’hier mais que la société est moins armée pour se défendre intellectuellement. La presse, qui devrait faire partie de ses outils de défense intellectuelle au lieu de propager approximations et semi-vérités, joue sur l’ambiguïté des mots ou sélectionne certains faits au détriment d’autres.

Gouverner c'est mentir: Douze mensonges publics

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Anne Coffinier: « Nous aidons les établissements hors-contrat à se battre pour que les droits de leurs élèves soient respectés »

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Anne Coffinier. DR.

Les lycéens de trois lycées privés hors contrats bretons ont appris le 7 juillet dernier qu’ils devraient passer leur bac aux rattrapages en septembre prochain, malgré la promesse de Jean-Michel Blanquer d’une égalité de traitement entre le sous contrat et le hors contrat. Après une bataille juridique éclair qui a permis d’annuler cette décision, Anne Coffinier, présidente de Educ’France revient pour Causeur sur cette affaire.


 

Causeur. Des lycéens d’établissements privés hors contrat ont failli ne pas avoir leur bac, pourquoi ?

Anne Coffinier. Alors qu’ils avaient d’excellentes moyennes, des élèves de trois établissements privés hors contrat bretons ont failli être privés de bac.  Ce sont les lycéens de Sainte-Marie en Ille-et-Vilaine, et les lycéennes de Saint-Thomas-d ’Aquin dans le Morbihan et de Sainte-Anne de Kernabat (Côte d’Armor). Pour ces forts-en-thème habitués aux mentions, c’était particulièrement injuste et insupportable. Le rectorat de Rennes a indiqué au dernier moment qu’il ne pouvait leur délivrer leur diplôme parce que leur dossier de contrôle continu aurait été incomplet. L’argument était difficilement entendable parce que ces mêmes dossiers n’avaient posé aucun problème dans d’autres académies et parce que le rectorat aurait dû réclamer les pièces manquantes avant de transmettre au jury. De plus, si certains documents n’avaient pas pu être téléchargés sur le site, c’était en raison d’un dysfonctionnement de ce dernier et le rectorat, prévenu, avait dit que cela ne poserait pas de problème.

Refuser le baccalauréat à des lycéens dans de telles conditions est assez intolérable. Surtout quand on songe au fait que cette année, le baccalauréat est quasiment donné à tout le monde, y compris à ceux qui ne l’auraient jamais eu en juin s’ils avaient passé le baccalauréat dans les conditions habituelles.

Comment le dossier a-t-il été débloqué ?

Une conjonction d’acteurs s’est mobilisée. Les parents d’élèves et directeurs ont écrit au rectorat bien sûr dans le cadre de recours gracieux. Mais cela ne suffisait pas à régler le problème, le rectorat restant mutique. Il a fallu une médiatisation du problème sur les réseaux sociaux, à l’initiative d’EducFrance.org ainsi qu’une intervention efficace de maître Hugues de Lacoste Lareymondie, à la demande de l’association Créer son école – EducFrance, pour que le recteur accepte de reconsidérer sa position. Il y avait plusieurs arguments juridiquement fondés qui permettaient de voir que le référé et le recours au fond avaient toutes les chances de prospérer. D’autres interventions, plus politiques, ont eu lieu. Les parents et les élèves préparaient par ailleurs une mobilisation physique devant le rectorat.

Pensez-vous que le caractère religieux des établissements puisse expliquer l’acharnement du Rectorat ?

Nous n’avons pas d’indication à ce sujet. Les écoles sont en tout cas déterminées à défendre les droits légitimes de leurs élèves. Ces lycées privés hors contrat proposent des scolarités très structurées, ont des livrets scolaires bien tenus, et des résultats au bac historiquement très élevés. Il aurait été particulièrement absurde et choquant que leurs élèves ne puissent pas obtenir leur bac. Ils ont d’ailleurs obtenu hier (avec 2 jours de retard sur les autres qui ont dû leur paraître une éternité) leur diplôme avec un niveau élevé de mentions, dès lors que ce problème administratif a pu être levé.

La situation des lycéens bretons est-elle une exception ?

Notre action au service des établissements bretons a conduit d’autres familles à nous saisir de cas similaires, en différents points du territoire. Des établissements laïcs bilingues notamment, mais aussi des établissements préparant des diplômes professionnels (CAP, BP). A Créer son école – Educ’ France, nous aidons ces établissements à se battre pour que les droits de leurs élèves soient respectés. Il est bien certain (et c’est en soi un vrai problème juridique) que le traitement des lycéens hors contrat varient énormément d’un lycée à l’autre et même – chose incompréhensible – au sein du même lycée, de sorte qu’on peut vraiment s’interroger sur l’égalité de traitement des différents bacheliers. Avec notre avocat, nous nous attachons à ce que tous obtiennent justice.

Pouvez-vous nous préciser le rôle de Créer son école et d’Educ’France ?

Créer son école est l’opérateur historique d’aide à la création d’écoles et de conseil aux chefs d’établissements privés hors contrat. Il développe aujourd’hui une offre complémentaire ambitieuse à destination des enseignants. Il forme à Paris, à distance, mais aussi dans les locaux des écoles privées sous contrat ou hors contrat qui le lui demandent. Le but de cette association, que j’ai créée et que je préside depuis 2005, est de donner le meilleur de la liberté scolaire et de l’innovation pédagogique à tous les enfants. Educ’France  est l’organe d’information et de lobbying d’un écosystème qui comprend maintenant la Fondation Kairos – Institut de France, et qui reçoit et distribue des dons aux établissements et aux initiatives éducatives ambitieuses pour notre pays.

Marcel Gauchet: «Castex est un pur administrateur»

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Jean Castex à Dijon, le 10 juillet 2020 © JC Tardivon/SIPA Numéro de reportage: 00972020_000046

Marcel Gauchet et Elisabeth Lévy ont commenté l’arrivée de Jean Castex à Matignon sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Une heure d’émission est à retrouver sur la chaîne.


Causeur vous propose de lire un extrait de l’entretien d’une heure que Marcel Gauchet a réservé à Elisabeth Lévy sur RNR.TV (disponible sur abonnement, 5€ par mois seulement).

Elisabeth Lévy. Que vous inspire le nouveau gouvernement Castex ? Que vous inspire cette équipe de « réinvention » ?

Marcel Gauchet. Rien du tout. Ce qui me frappe, c’est le décalage entre le ramdam soulevé par cet évènement et sa portée réelle pitoyable. C’est en fait un non-événement. Ce remaniement met en évidence le désert d’hommes et de femmes qui constituent la Macronie. Ils n’ont personne, d’où la nécessité de faire du buzz avec une personnalité inattendue comme Dupond-Moretti. Ce genre d’événement intensément médiatisé ne fait que souligner la différence entre les attentes du citoyen de base et la réalité de l’offre gouvernementale qui lui est offerte. Le décalage entre les attentes politiques et les moyens mis en œuvre est plus criant que jamais. Imagine-t-on un état-major des armées constitué de la sorte ? Il est vrai qu’un état-major n’a pas la contrainte de représentativité qu’un gouvernement a, bien entendu. Mais un gouvernement devrait en principe avoir la même contrainte de compétence technique qu’un état-major des armées ! La politique se dévalue au jour le jour avec ce genre de mises en scène de plus en plus grotesques.

(…)

Au menu de cette émission:
– Le nouveau gouvernement Castex
– La Convention citoyenne pour le climat
– Le pouvoir des maires

Un mot sur le Premier ministre Jean Castex, à présent. Cela faisait des mois que le président nous expliquait que l’énarchie, la technocratie et les lourdeurs de l’administration le bloquaient et l’empêchaient de faire sa politique. Et qui nomme-t-il ? Un super-énarque !

Emmanuel Macron nomme quelqu’un qui est là pour appliquer ses ordres, qui n’a pas de surface politique et qui, par conséquent, ne peut être un frein entre ses intentions et l’action qu’il va conduire. C’est un pur administrateur. En conséquence, le danger pour Emmanuel Macron est de se désigner comme étant la source de toutes les mesures qui sortiront du gouvernement… Cela va à l’encontre de la sagesse de la Vè République, sagesse qui avait opéré une dissociation protectrice. Il n’y a plus de fusible désormais. Mais après tout, pourquoi pas ?

(…)

Marcel Gauchet et Elisabeth Lévy sur RNR.TV
Marcel Gauchet et Elisabeth Lévy sur RNR.TV

Nous assistons depuis récemment à une avalanche de décisions incroyables qui auraient pu provoquer un grand éclat de rire selon moi. Je ne résiste pas à vous en citer quelques-unes, comme celle de L’Oréal de supprimer les mots « blanc », « clair », « éclaircissant » de ses produits… ou celle du New York Times d’écrire « Black » avec une majuscule et « white » sans. (…) Il y a 15 ans, même dans les livres de Philippe Muray, on aurait sûrement trouvé cela absurde, et pourtant cela se produit bien. Par quel curieux mécanisme des préoccupations extrêmement minoritaires comme celles-là en viennent à prendre autant d’importance ? 

Déjà, la majorité silencieuse est de plus en plus silencieuse et même totalement absente de la sphère de l’opinion. Ensuite, ces opinions ultra-minoritaires reçoivent le concours de ce qu’on peut appeler le parti des médias qui, sans être totalement unanime, est une force de frappe énorme. Enfin il y a une note de culpabilité dans le fond de l’air. C’est très étrange d’ailleurs, dans nos sociétés en apparence hédonistes et libertaires. En Occident, le bobo hédoniste-libertaire-anarchoïdo-rebelle se sent confusément coupable. Je suis frappé par le nombre de gens qui battent bénévolement leur coulpe. Je crains qu’il ne s’agisse d’une rémanence chrétienne, catholique dans le cas de notre pays. On a fauté et il y a quelque chose à expier…

>> Retrouvez la suite et une heure d’émission sur REACnROLL (5€ par mois) <<

Écrivains, ne donnez pas vos papiers!

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Jérôme Leroy © Hannah ASSOULINE

Dans les nouveautés, Jérôme Leroy aimerait trouver autre chose à lire que des romans « importants », « nécessaires » ou « engagés »…


La lecture en primeur des romans de la rentrée littéraire à venir, dont nous nous ferons un plaisir de vous rendre compte, ou de ceux sortis depuis quelque temps, a ravivé cet agacement devant une littérature soumise de plus en plus à des contrôles d’identités ou même qui les devance.

On se retrouve confronté à ce moment de plus en plus fréquent dans notre bel aujourd’hui, où nombre d’écrivains commencent à préférer les idées générales, la philosophie, pire encore la sociologie, à une fille qui court sur la plage le matin. Cela les rend pour moi illisibles. Tout à coup, ce qui était de l’enchantement pur, devient une description clinique soumise à un prisme idéologique.  On peut en discerner quelques-uns assez à la mode ces temps-ci: réac, antifa, écolo, néo-orwellien de droite, centre gauche mainstream, pasolinien de la dernière heure… La coureuse sur la plage n’est plus pour eux ce miracle matinal dans l’accord entre ses muscles et le ciel, entre sa transpiration et l’iode, entre son profil et l’horizon, entre son souffle et les vagues. Elle est devenue au choix :

-une connasse de bobo qui profite de sa résidence secondaire à une heure de TGV ;

-encore une Arabe qui ne branle rien à la mer pendant que le prolo blanc souffre en zone périphérique ;

-une salope villiériste qui veut garder les fesses fermes avant d’aller à la messe (surtout si on est sur une plage vendéenne.)

Je ne suis pas naïf, la littérature est politique. Même celle qui prétend ne pas l’être. Le tout est de se rappeler, ou au moins d’essayer, ce que j’essaie de faire comme écrivain et comme lecteur, que l’écrivain n’est pas un éditorialiste ou un universitaire « engagé ».

A lire aussi: Henri Calet entre en scène

Que le plaisir qu’il nous donne est, ou devrait être d’abord innocent, même si dans un second temps, on pourra toujours gloser. Mais,  et c’est de pire en pire, la glose a tout envahi. La glose précède, même, l’œuvre. Depuis quelques années, nombre de romans ressemblent à des habits mal coupés avec des marques apparentes. Et si par hasard il n’y a pas de marque, que le vêtement sort d’un bon faiseur, on peut toujours compter sur une critique de plus en plus idéologisée et inculte à la fois, pour vous en coudre une, bien en évidence, sur le cœur.

Il va devenir donc de plus en plus compliqué de faire comprendre que l’on peut aimer, finalement pour des raisons identiques, Drieu et Aragon, Nimier et Vailland, Morand et Gracq, Manchette et ADG. Il faudra pourtant continuer, loin des préjugés, ne serait-ce que pour sauver ce pur plaisir de la lecture pour la lecture.

Nager vers la Norvège

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Cet été, j’enlève le haut!

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Brigitte Bardot et Jane Birkin, en 1973 © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage: 00577424_000033

 


En 1970, les seins nus envahissent les plages du Sud malgré leur interdiction


Dès le milieu des années 1960, le prophète corse au long cigare nous avertissait que la décennie serait « mini ». Mini-short et maxi-égo. Dans le port de Saint-Tropez, l’intégrité n’a toujours tenu qu’à un fil de pêche ou de string. La nudité et la gendarmerie, ces deux spécialités varoises, sans oublier la tarte, firent la renommée internationale du département. Le topless fut longtemps le principal activateur de notre tourisme et de notre identité profonde. Nous renouions ainsi avec notre vieille tradition décorsetée, symbole d’une vigueur corporelle et d’une audace morale.

Danses électriques et peaux suaves

Le monde entier nous enviait nos paysages et nos naïades tropéziennes. On avait commencé à réduire les textiles à leur plus simple expression grâce à l’effet libérateur d’une certaine BB, charnelle et volontiers insubordonnée. Vadim savait filmer les danses électriques et les peaux suaves. La température montait dans les salles de cinéma et des gouttes de sueur perlaient sur nos fronts d’adolescents. S’en suivit une partie de cache-cache endiablé entre la maréchaussée et des filles gonflées de désir qui marchent sur la plage, indifférentes aux interdits et aux pudeurs assassines.

Cette année-là, le monokini l’emportait donc sur le képi. La liberté de se mouvoir, poitrine dénudée, tétons à l’air libre, résistait aux arrêtés municipaux et aux raideurs familiales. Notre pays s’émancipait des réflexes calotins en découvrant le haut. Quelle autre admirable nation pouvait tolérer une telle inflexion sociétale, le sein républicain et ravageur s’offrait à la patrie reconnaissante. Depuis cette période bénie, la France a renoncé, année après année, septennat après quinquennat, à ses valeurs fondatrices.

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Le sein a été bafoué, ostracisé, caché ou pis, ignoré. Nos plages ressemblent aujourd’hui à des quais de métro aux heures de pointe, chacun portant en bandoulière sa mauvaise humeur et des vêtements trop couvrants. En 1970, il y eut, bien sûr, quelques réactions épidermiques à ce soulèvement balnéaire. Les vertueux s’étranglèrent et d’honorables matrones invoquèrent la décence (ou la jalousie) devant cette jeunesse impudique. Un tel spectacle pour des enfants et des anciens qui reluquent n’avait pas sa place dans la France du Général.

Le dernier été du grand homme

Ce fut le dernier été du grand homme. Cet autre libérateur partit, en novembre, sur de bien réconfortantes images estivales. Le sable fin était devenu le nouveau terrain idéologique d’une lutte perdue d’avance. Car le sein avait décidé de prendre son autonomie, sa revanche. L’autodétermination est un mouvement difficilement arrêtable, les gouvernants n’avaient pas retenu la leçon des guerres d’indépendance.

La presse envoya ses meilleurs reporters pour enquêter sur place : était-ce une revendication politique, une mode ou un art de vivre à la française ? Dans les ruelles de la citadelle ou, à la terrasse de Sénéquier, l’existentialisme sartrien se transformait en un minimalisme tropézien. Il faut avouer que le décor avait de quoi séduire les esprits les plus rétifs au changement vestimentaire. Le soleil, la mer chaude, des Mini-Moke blanches et partout des seins nus dans l’espace public. La carte postale était, à jamais, fixée dans notre imaginaire libidineux.

Jacques Laurent sur le front du monokini

L’hebdomadaire Paris-Match avait même dépêché l’écrivain Cecil Saint-Laurent, le créateur de « Caroline Chérie » pas particulièrement frileuse pour analyser ce phénomène. Sa chronique intitulée « La presqu’île aux seins nus » était accompagnée d’une photo où l’on voyait trois jeunes femmes, vêtues d’un paréo ou d’un slip de bain, les cheveux mouillés et une chaîne en or qui brille autour du cou comme seule parure, elles ne semblaient pas sujettes à la pneumonie. Le futur académicien retrouvait l’irrévérence de son héroïne dans cet acte de libération : « Pourtant, malgré le béton et le snobisme, Saint-Tropez conserve son pouvoir d’envoûtement » ajoutant « Qui va à Saint-Tropez sait qu’il ne va pas à la Baule – Et c’est justement pour ça qu’il y va ».

A lire aussi, du même auteur: La rentrée du peloton aura bien lieu!

Le 27 août, « Côte d’Azur Actualités » sur l’ORTF diffusait un reportage d’investigation, sur le terrain, au péril des journalistes, un de ces micro-plages qui s’attaquent aux grands sujets. Les « Pour » et les « Contre » s’affrontaient sous le regard gourmand et amusé de la caméra, on se balançait des arguments comme l’absence de marques de bronzage et la honte. Une monokiniste interrogée eut le dernier mot du débat. Pour elle, le comble de l’indécence était de se promener en maillot de bain en ville.

Henri Calet entre en scène

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L'écrivain Henri Calet © PHOTO HARCOURT / AFP

Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Il y a chez Henri Calet (1904-1956) une fragilité et une mélancolie qui émeuvent. L’homme est mort jeune, à cause d’un cœur qui a toujours fait des siennes. Enfant de la Belle Epoque qui ne l’était pas du tout pour les pauvres, il a eu une existence qui aurait pu en faire un héros de Simenon. Son père, un anarchiste, vivant de sac et de corde sur les champs de course, garagiste éphémère, petit trafiquant de fausse monnaie, soldat insoumis de 14, ne l’a pas reconnu mais l’aimait bien, au fond. Sa mère, d’origine belge, était une ouvrière qui a subi les éclipses et les violences de son compagnon. Le couple s’est séparé puis s’est remis ensemble.

La malchance de Calet

Plus tard, Calet enfant qui avait connu les chambres de bonne où l’on déménage à la cloche de bois, vola la caisse de l’entreprise d’électricité où il était aide-comptable et passa la fin des années vingt et le début des années trente dans une longue errance qui l’amena de l’Amérique Latine au Portugal avant de revenir à Paris en clandestin. Quand tout fut prescrit, il apporta à Jean Paulhan, le patron de la NRF, le manuscrit de La Belle Lurette, le premier de ses livres, qui connut un certain succès critique lors de sa parution en 1935.

Entre l’éveil de la sexualité, la misère honteuse, la prostitution et la promiscuité, cette fausse image d’un Calet aimable peintre de la pauvreté pittoresque du vieux Paris en prend un coup…

Lit-on encore Henri Calet aujourd’hui ? Oui et non. Il a son cercle d’amateurs fervents, on le réédite de temps à autre. Depuis quelques années, on ne compte plus les romans qui mettent en exergue la même citation de lui. Il est vrai qu’elle est belle et qu’elle résume bien l’homme et l’œuvre : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. » On aimerait bien pourtant être certain que ceux qui citent cette phrase connaissent un peu Calet. C’est le problème avec les citations célèbres. On ne les utilise pas pour se placer sous le patronage de l’auteur mais pour montrer l’excellence de sa culture, la sincérité de sa sensibilité, la pertinence de son raisonnement. A la limite, l’auteur gêne.

La malchance de Calet, c’est que l’histoire littéraire a du mal à lui faire la place qu’il mérite. Calet n’est pas surréaliste, Calet n’est pas, après la guerre, existentialiste, ou hussard, ou laborantin du Nouveau Roman. Par commodité, on le classe parfois avec les écrivains populistes comme Eugène Dabit ou Louis Guilloux. Populiste n’était pas une étiquette politique, à cette époque, simplement le nom donné à des écrivains qui parlaient du petit peuple parce qu’ils en faisaient partie.

Un éternel figurant balloté

Alors, à ceux qui voudraient le découvrir, autant commencer par le commencement, par La Belle Lurette. C’est un roman autobiographique mais le je qui est à l’œuvre n’est pas plaintif ni même revendicatif. Il observe une neutralité parfois sarcastique, parfois tendre. Premières lignes de ce premier livre, et tout Calet est déjà là : « Je suis un produit d’avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début. »

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La suite ne sera pas plus brillante mais elle sera parfois amusante, parfois sordide. Pour l’amusant : « Je fus précoce. Sur la fin de ma troisième année, j’étais déjà exhibé par mon père dans tous les bistrots de l’endroit. Il y en avait. Hissé sur les tables de marbre, je braillais : « Vive la Sociale ! » et « Mort aux vaches ! » Babil. » Pour le sordide, on laissera le lecteur le découvrir.

Disons qu’entre l’éveil de la sexualité, la misère honteuse, la prostitution, la promiscuité des soupentes et des ateliers, cette fausse image d’un Calet aimable peintre de la pauvreté pittoresque du vieux Paris en prend un coup et que notre écrivain est un olfactif précis. D’autant plus qu’une longue parenthèse de La Belle Lurette se déroule à Bruxelles sous l’occupation allemande de la première guerre mondiale où la mère abandonnée s’est réfugiée dans sa famille flamande, guère mieux lotie qu’elle. Le narrateur qui avait pourtant quelques dispositions scolaires et aurait pu faire un employé honnête fricote avec le Milieu, en éternel figurant balloté.

Petite musique

À la fin, pourtant, le narrateur joue le jeu. Ou essaie. Il est le premier étonné de sa résignation : « Comme les autres, lavé, peigné, torché, je suivis ma petite route immonde, sous la ville dans le convoi de huit heures et demie des vendeurs, vendeuses,  comptables et dactylos, dirigés sur les piles de madalopam et les additions du Grand Livre. »

Le lecteur se dit que le Calet de La Belle Lurette aurait très bien pu croiser le Céline de Mort à Crédit dans le métro des heures de pointe en route vers les contremaîtres briseurs de grève et les chefs de rayons bilieux.

Mais Calet l’aurait trouvé un peu trop agité, sans doute… Il aurait continué son chemin, avec sa petite musique à lui, rien qu’à lui : « C’est ma jeunesse et je n’en ai pas d’autre. »

La Belle Lurette d’Henri Calet (Gallimard/L’imaginaire)

La belle lurette

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Kafka et la petite fille

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Graffiti représentant Kafka, Prague, 2013 © Martin Sterba/AP/SIPA Numéro de reportage: AP21429049_000001

Le billet du vaurien


Kafka aimait flâner dans les parcs de Prague.

Au cours d’une de ses déambulations, peu avant sa mort, il rencontra une petite fille qui pleurait la perte de sa poupée. « Ta poupée est en voyage, lui dit Kafka. Je le sais, elle vient de m’écrire.» Comme la petite fille demeurait dubitative, il lui donna rendez-vous le lendemain au même endroit. Il rentra chez lui, écrivit pendant la nuit une longue lettre et retourna au matin dans le parc. Il lut à l’enfant qui l’attendait fébrilement ces quelques pages où la poupée racontait ses aventures, ses voyages, sa nouvelle vie. Le jeu dura trois semaines. Kafka y mit fin en trouvant un époux à la petite fille. Il savait que les femmes ont une étrange façon de mourir : elles se marient.

Peut-être, en observant cette fillette, s’est-il souvenu de sa première expérience sexuelle à vingt ans avec une vendeuse. Il avait eu honte de baigner son visage dans une eau malpropre et avait éprouvé tout à la fois un irrésistible désir de souillure. Plus tard, dans ses romans, il mettrait toujours en scène des femmes à la sentimentalité flasque, caressantes et obscènes, comme une mère que la vie aurait entraînée vers les bas-fonds.

Il avait toujours pensé que « le coït est le châtiment du bonheur de vivre ensemble » et que les femmes sont des pièges qui guettent l’homme de tous côtés pour l’entraîner dans le domaine exclusif de la finitude. Il avait pitié des petites filles « à cause de la transformation en femmes à laquelle elles doivent succomber ». Il préférait les jeunes filles auxquelles il envoyait des lettres, tout en sachant que leur bavardage n’était que des bastions de silence, ce qui entretenait sa « chimère du désespoir. »

Le mot de Kafka que je préfère : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs, moi qui n’ai déjà rien de commun avec moi-même ! »

Confession d'un gentil garçon

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Le scanner de Tarfuffe

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© Raphael Lafargue-POOL/SIPA

Il manquait une rubrique scientifique à Causeur. Peggy Sastre comble cette lacune. À vous les labos!


Telle est prise qui croyait prendre. Selon les informations de Mediapart, la juriste et députée LREM Laetitia Avia serait accusée de propos racistes, homophobes et généralement violents par cinq de ses anciens assistants parlementaires. L’ironie est mordante, car Avia n’est autre que l’architecte de la loi contre les contenus haineux sur internet, adoptée le 13 mai à l’Assemblée nationale et heureusement lourdement retoquée au Conseil constitutionnel un gros mois plus tard. La commissaire générale de la police des mots en dirait donc des gros lorsqu’elle se croit à l’abri des coups de matraque qu’elle veut garantir à d’autres ?

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Duperie de soi

À supposer que la réalité soit conforme à ce qu’en rapporte le pure player d’Edwy Plenel, nous sommes face à un cas clinique de tartufferie. On prêche l’inverse de ce qu’on fait. On réserve ses leçons à d’autres que soi-même. Ce qui est excessivement énervant, mais pas surprenant lorsqu’on sait à quoi peut servir notre cervelle : rouler des mécaniques pour rafler une plus grosse part du gâteau, quitte à manger la laine sur le dos de nos congénères. Comme la plupart de nos mécanismes cognitifs façonnés par des millions d’années d’évolution, cette stratégie n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle est inconsciente et sa fonction première est éminemment offensive.

L’un des spécialistes de cette « duperie de soi » est le biologiste Robert Trivers. En 1976, dans l’avant-propos qu’il signe pour l’édition originale du Gène égoïste de Richard Dawkins, il écrit : « Si […] la duperie est fondamentale à la communication animale, alors il existe forcément une forte sélection pour la détection de la duperie qui, à son tour, a dû sélectionner une certaine disposition à la duperie de soi rendant certains faits et motivations inconscients afin de ne pas trahir – par les subtils signes de la connaissance de soi – la duperie ainsi pratiquée. » Un an plus tôt, son collègue Richard Alexander était un tantinet plus laconique : « La sélection a probablement empêché à la compréhension [des] motivations égoïstes d’être intégrée à la conscience humaine, voire d’être facilement acceptable. »

Mentir est risqué… et coûteux

Le point de départ des deux scientifiques est le même : embabouiner sciemment son monde est extrêmement coûteux.

Premièrement, vous risquez de prendre cher si vous êtes démasqué. Que les personnes authentiquement vaccinées contre la réprobation sociale soient aujourd’hui si minoritaires dans notre espèce – si tous les sociopathes et les psychopathes du monde se donnaient la main, on arriverait à tout casser à 3 % de l’humanité – n’est pas un hasard en termes adaptatifs : il y a fort à parier que leurs ancêtres aient été salement éliminés du pool génétique, vu les punitions réservées aux tricheurs et aux traîtres de par le monde, les époques et les cultures. Mais qu’on les retrouve concentrés aux extrémités de la gaussienne sociale – dans les plus hautes sphères du pouvoir et dans les plus sombres bas-fonds – ne fait pas non plus tomber à la renverse. Pourquoi ? Parce que ce sont deux écosystèmes où leurs aptitudes sont les plus à même de s’exprimer, vu que le ratio bénéfices/risques de la manipulation d’autrui y est le plus optimal. Comme le dit Trivers dans The Folly of Fools, son riche ouvrage sur la duperie de soi paru en 2011, le pouvoir ne corrompt pas tant qu’il sélectionne les plus corrompus et les plus corruptibles. Ce qui vaut aussi, de manière sans doute plus intuitivement évidente, pour les criminels.

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Deuxièmement, le mensonge est un processus mental énergivore. Il faut littéralement se creuser la tête pour inventer une histoire fausse tout en sachant un chouia à quoi ressemble la vraie vérité – le mensonge doit être plausible et ne pas risquer de contredire des connaissances que peuvent posséder la personne ou le groupe que vous espérez berner. Et une fois la fabulation façonnée, il faudra vous en souvenir tout le temps et sur le bout des doigts ou sinon gare à vos fesses. Face à une telle « charge cognitive », tout ce qui peut l’alléger est bon à prendre. Le meilleur des régimes ? Faire tout simplement disparaître de notre conscience notre envie de tromper et napper le tout d’émotions qui aideront autant à notre persuasion qu’à celle des autres, victimes de nos bobards à notre esprit défendant.

« Nul ne ment autant qu’un homme indigné », disait Nietzsche. Un peu plus diplomate, Bertrand Russell nous invitait à nous méfier des émotions fortes et fortement aversives que nous pouvons ressentir lorsque nous croisons des opinions contredisant les nôtres, car elles témoignent peut-être de la fragilité de nos croyances que nous cherchons ainsi à fortifier en faisant le gros dos.

Laetitia Avia ne sera ni la première ni la dernière à tomber pour hypocrisie. Cette propension à juger plus durement autrui que soi-même pour une même infraction est ancrée dans notre nature. Son caractère « par défaut » a été mis en lumière par la psychologie sociale. Lorsqu’on demande à des individus de formuler un jugement moral tout en étant soumis à une lourde charge cognitive (par exemple, devoir se remémorer une suite de nombres), le biais d’auto-indulgence est aux abonnés absents. Quand notre cervelle turbine, nous sommes objectifs et le jugement est identique, que la transgression soit de notre fait ou pas. Ces recherches indiquent par ailleurs l’existence d’un mécanisme cognitif cherchant à formuler des évaluations universellement justes avant que nos « facultés supérieures » ne se mettent en branle pour nous peindre sous un jour plus favorable. Son intérêt n’est pas très difficile à saisir : posséder un tel module d’observation impartiale ouvre un boulevard à l’autodiscipline et nous permet, en cas de conflit, de savoir qui est réellement en faute. Mais que nous soyons objectifs ou subjectifs, le but est toujours le même : être en pole position dans la course aux « ressources sociales », si précieuses aux étranges singes que nous sommes.