En 1970, les seins nus envahissent les plages du Sud malgré leur interdiction


Dès le milieu des années 1960, le prophète corse au long cigare nous avertissait que la décennie serait « mini ». Mini-short et maxi-égo. Dans le port de Saint-Tropez, l’intégrité n’a toujours tenu qu’à un fil de pêche ou de string. La nudité et la gendarmerie, ces deux spécialités varoises, sans oublier la tarte, firent la renommée internationale du département. Le topless fut longtemps le principal activateur de notre tourisme et de notre identité profonde. Nous renouions ainsi avec notre vieille tradition décorsetée, symbole d’une vigueur corporelle et d’une audace morale.

Danses électriques et peaux suaves

Le monde entier nous enviait nos paysages et nos naïades tropéziennes. On avait commencé à réduire les textiles à leur plus simple expression grâce à l’effet libérateur d’une certaine BB, charnelle et volontiers insubordonnée. Vadim savait filmer les danses électriques et les peaux suaves. La température montait dans les salles de cinéma et des gouttes de sueur perlaient sur nos fronts d’adolescents. S’en suivit une partie de cache-cache endiablé entre la maréchaussée et des filles gonflées de désir qui marchent sur la plage, indifférentes aux interdits et aux pudeurs assassines.

Cette année-là, le monokini l’emportait donc sur le képi. La liberté de se mouvoir, poitrine dénudée, tétons à l’air libre, résistait aux arrêtés municipaux et aux raideurs familiales. Notre pays s’émancipait des réflexes calotins en découvrant le haut. Quelle autre admirable nation pouvait tolérer une telle inflexion sociétale, le sein républicain et ravageur s’offrait à la patrie reconnaissante. Depuis cette période bénie, la France a renoncé, année après année, septennat après quinquennat, à ses valeurs fondatrices.

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Le sein a été bafoué, ostracisé, caché ou pis, ignoré. Nos plages ressemblent aujourd’hui à des quais de métro aux heures de pointe, chacun portant en bandoulière sa mauvaise humeur et des vêtements trop couvrants. En 1970, il y eut, bien sûr, quelques réactions épidermiques à ce soulèvement balnéaire. Les vertueux s’étranglèrent et d’honorables matrones invoquèrent la décence (ou la jalousie) devant cette jeunesse impudique. Un tel spectacle pour des enfants et des anciens qui reluquent n’avait pas sa place dans la France du Général.

Le dernier été du grand homme

Ce fut le dernier été du grand homme. Cet autre libérateur partit, en novembre, sur de bien réconfortantes images estivales. Le sable fin était devenu le nouveau terrain idéologique d’une lutte perdue d’avance. Car le sein avait décidé de prendre son autonomie, sa revanche. L’autodétermination est un mouvement difficilement arrêtable, les gouvernants n’avaient pas retenu la leçon des guerres d’indépendance.

La presse envoya ses meilleurs reporters pour enquêter sur place : était-ce une revendication politique, une mode ou un art de vivre à la française ? Dans les ruelles de la citadelle ou, à la terrasse de Sénéquier, l’existentialisme sartrien se transformait en un minimalisme tropézien. Il faut avouer que le décor avait de quoi séduire les esprits les plus rétifs au changement vestimentaire. Le soleil, la mer chaude, des Mini-Moke blanches et partout des seins nus dans l’espace public. La carte postale était, à jamais, fixée dans notre imaginaire libidineux.

Jacques Laurent sur le front du monokini

L’hebdomadaire Paris-Match avait même dépêché l’écrivain Cecil Saint-Laurent, le créateur de « Caroline Chérie » pas particulièrement frileuse pour analyser ce phénomène. Sa chronique intitulée « La presqu’île aux seins nus » était accompagnée d’une photo où l’on voyait trois jeunes femmes, vêtues d’un paréo ou d’un slip de bain, les cheveux mouillés et une chaîne en or qui brille autour du cou comme seule parure, elles ne semblaient pas sujettes à la pneumonie. Le futur académicien retrouvait l’irrévérence de son héroïne dans cet acte de libération : « Pourtant, malgré le béton et le snobisme, Saint-Tropez conserve son pouvoir d’envoûtement » ajoutant « Qui va à Saint-Tropez sait qu’il ne va pas à la Baule – Et c’est justement pour ça qu’il y va ».

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Le 27 août, « Côte d’Azur Actualités » sur l’ORTF diffusait un reportage d’investigation, sur le terrain, au péril des journalistes, un de ces micro-plages qui s’attaquent aux grands sujets. Les « Pour » et les « Contre » s’affrontaient sous le regard gourmand et amusé de la caméra, on se balançait des arguments comme l’absence de marques de bronzage et la honte. Une monokiniste interrogée eut le dernier mot du débat. Pour elle, le comble de l’indécence était de se promener en maillot de bain en ville.

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