Economiste et professeur des universités (Paris XII, MIT), Rémy Prud’Homme a aussi été directeur-adjoint de l’environnement à l’OCDE. Les éditions du Toucan/L’artilleur ont réédité en juin son best-seller L’idéologie du réchauffement. C’est l’occasion de faire le point avec son auteur sur les rapports entre science et idéologie, en particulier autour des questions d’environnement.


Causeur : Vous décriviez en 2015 le réchauffisme comme une idéologie qui fonctionne avec son église, ses dogmes et son catéchisme. Le phénomène ne s’est-il pas accéléré ces dernières années ?

Rémy Prud’Homme : Le réchauffisme est un mouvement beaucoup plus qu’une attitude scientifique. La prétention à la science est devenue de plus en plus lointaine. L’intransigeance s’est affirmée : appels à la délation, tentations totalitaires… Il y a tous les jours des signes qui montrent que la préoccupation scientifique est de moins en moins forte. L’illustration la plus évidente de ce phénomène est Greta Thunberg qui est quand même une enfant qui a quitté l’école à 15 ans : elle est aussi loin de la science qu’on puisse l’être puisqu’elle n’a même pas d’éducation secondaire. Boire ses paroles comme le font tant de responsables, du pape au secrétaire général de l’ONU, c’est fouler aux pieds l’idée même de science. Dans le même état d’esprit, la convention citoyenne où l’on a tiré au sort des citoyens pour apporter des solutions à un problème scientifique, cela reste aussi problématique. En matière d’environnement on ne fait même plus semblant de s’abriter derrière la science sinon d’une façon rituelle.

Greta Thunberg est aussi loin de la science qu’on puisse l’être puisqu’elle n’a même pas d’éducation secondaire

Vous dites que la recherche anglo-saxonne est plus universitaire donc plus susceptible d’accueillir des contradictions et une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir. Pourtant les Anglo-Saxons et leurs universités ne semblent rien avoir à nous envier sur le plan de l’idéologisation.

Dans tous les pays du monde, la science officielle tend à prendre le pas sur la science indépendante des chercheurs. D’abord pour des raisons de financement mais aussi parce que les Etats ont de plus en plus tendance à prendre la science en main. Il y a deux modèles dans le monde. Le premier est un modèle de type communiste, celui où les scientifiques sont contrôlés par le pouvoir et qui tend à se généraliser. La France a toujours été mixte : le patron du CNRS est nommé en conseil des ministres, rappelons-le. Le modèle anglo-saxon universitaire est moins tributaire de l’Etat, les universitaires jouissent d’une réelle indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, mais il rencontre d’autres écueils qui semblent se multiplier ces derniers temps. Sous la pression des étudiants, ou de donneurs de fond, des universitaires ont été censurés, voire limogés car ils disaient des choses qui déplaisaient à ces groupes de pression. Cela aboutit souvent à une forme d’auto-censure ou au moins à ce que les scientifiques soient sérieusement contraints à prendre des pincettes.

Qu’est-ce qui explique cette multiplication des appels à la censure ?

Ce qui peut expliquer ce phénomène, du moins en partie, c’est l’affaiblissement de l’autorité scientifique et la disparition des « juges de paix ». En témoigne la publication d’articles complètement grotesques qui ont passé le filtre des publications, y compris celui des institutions les plus célèbres. Cela s’explique d’autant plus par la forte augmentation du nombre d’articles, de plus en plus spécialisés dans des domaines extraordinairement étroits. L’autorité scientifique est devenue quelque chose de très discutable. Une compétence précise dans un domaine ne vous donne pas la même légitimité dans un autre domaine. Les académies des sciences qui existent un peu partout ne remplissent pas cette fonction de « juges de paix », y compris dans les pays non anglo-saxons. Prenez l’exemple de la Convention citoyenne, non seulement aucun des membres n’a été invité à donner son avis mais l’institution (l’académie des sciences) ne l’a pas fait non plus par elle-même. [ndlr : elle vient de la faire pour la centrale nucléaire de Fessenheim, en critiquant la décision de fermer]

Que vous inspire la décision de fermer la centrale de Fessenheim ?

Tous les gens raisonnables sont d’accord pour vous dire que c’est une sottise absolue. La centrale  qui était en parfait état et venait d’être rénovée, produisait de l’électricité bon marché, ne rejettant pas de CO2 du tout. La fermer au nom du CO2 est intellectuellement insupportable : il y a peut-être d’autres raisons de fermer cette centrale, mais certainement pas le CO2. C’est un cadeau purement politique fait à un parti. Sans compter les coûts que la fermeture va engendrer.

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On ne voit pas par quoi on pourrait la remplacer parce que l’éolien et le solaire ne marche qu’une petite partie des heures de la journée. Le besoin d’électricité est particulièrement fort à des moments où le solaire et l’éolien ne peuvent justement pas en fournir. Du point de vue environnemental, entre la destruction du paysage, le hachage des chauve-souris et les tonnes de béton qui sont coulées, largement supérieures que pour le nucléaire, l’éolien ce n’est pas la perfection. Il y a une tendance, notamment chez les journalistes, à s’abstraire du raisonnement économique, de ses concepts et du raisonnement mathématique. La plupart des articles de presse sur le sujet ne font même pas la distinction entre puissance et production. Dans la même veine, comparer un kilowatt/heure nucléaire ou thermique que l’on a à disposition avec un kilowatt/heure imprévisible produit par le renouvelable n’a pas de sens. Cela rejoint ce que j’ai écrit dans mon dernier livre1 : le problème n’est pas qu’il y ait plus de menteurs aujourd’hui qu’hier mais que la société est moins armée pour se défendre intellectuellement. La presse, qui devrait faire partie de ses outils de défense intellectuelle au lieu de propager approximations et semi-vérités, joue sur l’ambiguïté des mots ou sélectionne certains faits au détriment d’autres.

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