Le billet du vaurien


Kafka aimait flâner dans les parcs de Prague.

Au cours d’une de ses déambulations, peu avant sa mort, il rencontra une petite fille qui pleurait la perte de sa poupée. « Ta poupée est en voyage, lui dit Kafka. Je le sais, elle vient de m’écrire.» Comme la petite fille demeurait dubitative, il lui donna rendez-vous le lendemain au même endroit. Il rentra chez lui, écrivit pendant la nuit une longue lettre et retourna au matin dans le parc. Il lut à l’enfant qui l’attendait fébrilement ces quelques pages où la poupée racontait ses aventures, ses voyages, sa nouvelle vie. Le jeu dura trois semaines. Kafka y mit fin en trouvant un époux à la petite fille. Il savait que les femmes ont une étrange façon de mourir : elles se marient.

Peut-être, en observant cette fillette, s’est-il souvenu de sa première expérience sexuelle à vingt ans avec une vendeuse. Il avait eu honte de baigner son visage dans une eau malpropre et avait éprouvé tout à la fois un irrésistible désir de souillure. Plus tard, dans ses romans, il mettrait toujours en scène des femmes à la sentimentalité flasque, caressantes et obscènes, comme une mère que la vie aurait entraînée vers les bas-fonds.

Il avait toujours pensé que « le coït est le châtiment du bonheur de vivre ensemble » et que les femmes sont des pièges qui guettent l’homme de tous côtés pour l’entraîner dans le domaine exclusif de la finitude. Il avait pitié des petites filles « à cause de la transformation en femmes à laquelle elles doivent succomber ». Il préférait les jeunes filles auxquelles il envoyait des lettres, tout en sachant que leur bavardage n’était que des bastions de silence, ce qui entretenait sa « chimère du désespoir. »

Le mot de Kafka que je préfère : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs, moi qui n’ai déjà rien de commun avec moi-même ! »

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