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Nomination d’Éric Dupond-Moretti: une mauvaise nouvelle pour les féministes


La nomination d’Éric Dupond-Moretti est réjouissante.


Le lecteur vigilant de Causeur pourrait attribuer l’enthousiasme qui se dégage de cet article à un réflexe corporatiste. Je ne m’en cacherais pas : la profession espérait bien qu’un avocat fût nommé. Mais d’autres considérations, liées notamment à certaines prises de position, viennent également fonder ce jugement. Ces prises de position sont notamment celles ayant conduit une poignée de militantes féministes à se révolter cette semaine contre la nomination du nouveau Garde des Sceaux. 

En tant qu’avocat, Dupond-Moretti a toujours manifesté la plus profonde hostilité aux mouvements #metoo et « Balance ton porc ! », hostilité qui aura trouvé son apogée à l’occasion du procès de Georges Tron. Plusieurs associations féministes se sont insurgées dans un communiqué intitulé « Trois ans après #metoo, le gouvernement nous engage sur un chemin qui nous condamne à une marche à rebours », repris sur le site de l’impayable mouvement “Osez le féminisme”. Dans leur texte, les associations remettent en cause la légitimité du ministre de la Justice, lequel est accusé de véhiculer la fameuse « culture du viol » et ne serait qu’un « gros masculiniste »… 

Finalement, il est autant reproché à Eric Dupond-Moretti d’avoir pris la défense de son client que de ne pas avoir souscrit à des considérations féministes purement militantes. Mais Mesdames, c’est précisément ce qui est attendu d’un Garde des Sceaux. Qu’il serve la justice, non le militantisme.

La libération de la parole fait fi de la justice

Il est très curieux que les médias relaient complaisamment ces reproches des militantes. Cette méfiance de Dupond-Moretti à leur égard est pourtant légitime, tant l’essence même de certains mouvements est d’être hostile à l’idée de Justice.

Le féminisme « Balance ton porc ! » repose en effet sur l’idée selon laquelle l’autorité judiciaire serait par nature impuissante pour défendre la cause des femmes, et qu’il conviendrait de piétiner les principes fondamentaux du droit pour corriger cela, en soustrayant un présumé coupable à la Justice et en le livrant à la vindicte médiatique. Avec « Balance ton porc ! » Twitter est devenu un prétoire dans lequel la « libération de la parole » constitue un exutoire et la cause de la femme se réduit à une chasse à l’homme.

Entendons-nous bien et refusons l’amalgame trop souvent allégué : critiquer « Balance ton porc ! » ce n’est pas remettre en cause la défense des femmes, bien au contraire. C’est regretter que cette cause soit dévoyée et accaparée par un militantisme sectaire qui méprise les fondements mêmes de notre droit.

La présomption d’innocence et le secret de l’instruction de retour?

En tant qu’avocat, il est très difficile d’entendre dire que la justice serait désarmée et que Twitter serait un supplétif à son action prétendument défaillante. Être avocat, c’est croire en l’idée de justice, au droit à un procès équitable, à la présomption d’innocence, au secret de l’instruction, au débat contradictoire et à l’idée qu’une victime à évidemment droit à réparation, mais qu’elle ne saurait diriger seule la conduite d’un procès. Ma consœur Marie Dosé avait remarquablement décrit le phénomène « Balance ton porc ! » en ces termes :

« Justifier le procédé « Balance ton porc ! » par une prétendue défaillance de l’autorité judiciaire ou par la prescription des faits dénoncés, conduit à une forme de despotisme. Une démocratie se doit de combattre l’arbitraire avant l’impunité, parce qu’une culpabilité ne se décrète pas sur les réseaux sociaux, mais se questionne judiciairement. (…) Il ne s’agit pas de dénonciation mais de délation, pas de plaignantes, mais de balances, pas de justice mais de vengeance. En esquivant la sphère judiciaire, les preuves à apporter et le principe contradictoire, on condamne un homme avec une violence telle qu’il n’y a plus guère de réponse possible. Les victimes n’ont pas à décider du sort infligé à leur présumé harceleur en contournant la sphère judiciaire ». 

Rappel de la tartufferie Sandra Muller

Que le nouveau ministre de la Justice désapprouve un phénomène qui entend s’affranchir impunément des principes de l’État de droit, on ne peut alors que s’en féliciter. C’est dans la logique des choses. « Balance ton porc ! » est à la justice ce que la loi Avia est au droit. On transgresse les principes fondamentaux et on fonce droit dans le mur.

Sandra Muller, l’instigatrice du hasthag « Balance ton porc ! » en aura en outre fait l’amère expérience. Après avoir voulu se faire justice elle-même, elle aura finalement été condamnée pour diffamation et a du verser à sa victime la somme de 15 000 euros au titre des dommages et intérêts. Voilà où nous en sommes, trois ans après #metoo.

Architecture: la fin des copies « made in China »


L’un des phénomènes les plus étranges de la culture chinoise est ce qu’on nomme la duplitecture. Il s’agit de ce courant architectural tout simplement spécialisé dans… la copie de monuments ou de villes existantes.


Ces copies ne sont pas des sites touristiques ou des monuments à visiter, mais des véritables lieux de vie où les habitants vivent à la chinoise, dans un décor et une ambiance d’ailleurs.

Les plus célèbres exemples de duplitecture sont la reproduction d’un quartier de Paris et de la Tour Eiffel à Tiandu Cheng (au sud de Shanghai), et une reconstitution du village autrichien de Hallstatt dans la province de Guangdong (Sud du pays). Cependant, ce phénomène est aujourd’hui menacé. Autrefois répandue, un nouvel ensemble de réglementations du ministère chinois du logement et du développement urbain entend mettre fin à cette pratique.

Sans contrefaçon, j’habite à Canton

La tendance chinoise à « l’architecture de contrefaçon » a commencé au début des années 1990 avec la construction à Zhengzhou (centre-est) d’une réplique – démolie depuis – de la chapelle Ronchamp de Le Corbusier. Le phénomène a rapidement gagné en popularité car il donnait aux habitants le sentiment de voyager sans sortir de la Chine (et de chez eux). Bien que l’important parc de bâtiments-copies, fidèlement reproduits – et parfois sujets à des poursuites judiciaires -, ne soit pas nécessairement orienté vers un style particulier, les « villes » européennes, dont beaucoup sont situées dans la périphérie de Shanghai, se sont révélées particulièrement populaires. Thames Town, Holland Town, Venice Town, German Town, Sweden Town et Sky City, un quartier d’habitations de 16 km carrés développé comme une sorte de Paris miniaturisé en dehors de Hangzhou sont les exemples les plus connus. Et s’il existe aussi une réplique de la Maison Blanche à Jiangsu (au nord-est de Shanghai), des versions plus patriotiques comme des copies d’un secteur de la Grande Muraille ou et la place Tiananmen sont également assez populaires.

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Or, depuis quelques années cette pratique soulève des problèmes, notamment à cause de l’histoire trouble des relations entre la Chine (et sa culture) et les étrangers, thème hautement politique aujourd’hui… On commence aussi à craindre que ces copies qui étaient vues jusqu’alors comme une sorte d’affirmation de l’hégémonie chinoise (comme un musée à ciel ouvert ou un jardin des plantes tropicales) ne finissent par être perçues comme des vulgaires imitations, et donc autant de signes d’infériorité, de manque de créativité et de négation d’une tradition authentique et originale.

Le parti veut un design original

Le gouvernement chinois a donc décidé d’y mettre fin.

Terminé le clonage de styles architecturaux et de structures emblématiques appartenant à d’autres pays, et place à la défense et à la promotion de l’architecture locale.

« Plagier, imiter et copier » est désormais strictement interdit dans la construction de nouveaux bâtiments. Et les autorités promettent d’être particulièrement vigilantes concernant la pureté stylistique architecturale des nouvelles constructions de stades sportifs, de centres d’exposition, de musées et d’autres grands bâtiments, désormais priés de participer au rayonnement de la culture chinoise.

Cher et regretté bac de français

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Alors que le bac de français a été annulé cette année, Laurence Cadet, professeur de français, tient à lui déclarer sa flamme. Cette regrettable disparition, motivée par des angoisses sanitaires, est en fait loin d’être anodine…


Cher et regretté bac de français,

Je ne sais pas si tu comptes encore beaucoup de défenseurs en notre République covidée mais je chante pour toi l’élégie de ta disparition.

Il paraît que tu n’étais là que pour semer le trouble et l’inquiétude dans les esprits : parents, élèves, professeurs, pas un qui n’échappait à tes assauts, tout tremblant de stupeur et d’effarement !

Quoi ! Nous allons maintenir cet improbable despote, ce fanal des austères humanités alors que le pays est confiné, les élèves renvoyés dans leurs pénates et leurs enseignants assignés à résidence ?

Les parents hurlaient : qu’on leur donne leur bac sans risque sanitaire ! Les élèves réclamaient : droit au bac comme nos aînés par contrôle continu et les enseignants suppliaient leur ministre : revenez sur votre décision ! Cette épreuve est une injustice sociale ! Bourdieu renaissait: c’est le milieu social et non l’élève que nous allons évaluer !

On peut dire qu’ils ont été nombreux à vouloir ta peau et tenaces et efficaces.

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Et pourtant, jamais nous n’avions eu tant besoin de toi en ces temps confinés. Nous redécouvrions ce qu’Hugo peut nous dire du présent quand il écrit que le travail qui se développe sous l’effet de l’industrialisation : « produit la richesse en créant la misère » et qu’il « prend l’âge tendre en sa serre », qu’il « se sert d’un enfant ainsi que d’un outil ». Ce n’était pas bien difficile de comprendre que notre société n’avait fait que déplacer le problème social au reste du monde et qu’il faudrait toujours, quelque part dans le monde, des petites mains naïves et dociles pour continuer à fabriquer de la croissance.

Et pourtant nos cours à distance sur des serveurs pas toujours efficaces avaient quelque chose d’insolite et d’étonnant. Le prof devenait clavier et les élèves frappaient leurs réponses, la salle de classe avait la dimension d’un petit écran mais nous formions un réseau d’un genre nouveau. Nous n’avions ni produits à placer ni profils à enregistrer, juste quelque chose de bien désuet qu’on appelle le savoir, juste cet objet- là au bout de nos doigts qui ne se décourageaient pas, même s’il nous arrivait souvent d’être déconnectés.

Et pourtant, je pensais qu’après les soignants qui avaient tant donné pour essayer de sauver des vies, les enseignants répondraient tous présents pour élever la jeunesse de France. Car « chaque enfant qu’on élève est un homme qu’on gagne » et que le sang des hussards noirs de la République battrait encore suffisamment fort pour évaluer le mérite de ceux qui n’avaient pas renoncé à « frotter leur cervelle» contre celle de Montaigne, Beaumarchais, Molière, Racine ou Hugo.

Hélas, cher et regretté bac de français, les peurs sanitaires, les doxas idéologiques et le défaitisme auront eu raison de toi !

L’été s’annonce, les robes s’envoleront le long des terrasses, des jeunes gens éclateront de rire à ton évocation.

Nous t’enterrons tous avec soulagement comme l’on fait d’un malade trop âgé jugé inutile.

Et on fera taire tous les affreux


Sous prétexte de nous protéger, les plateformes finiront par prohiber toute parole singulière


Alain Soral n’ira pas en prison. Le 25 juin, la cour d’appel de Paris a commué en amende de 5000 euros la peine d’un an ferme infligée en avril 2019 par le tribunal correctionnel au patron du mal-nommé site « Égalité et Réconciliation ». Cinq jours plus tard, Google annonçait la fermeture de la chaîne YouTube de Dieudonné, forte de 400 000 abonnés, « suite à des enfreintes répétées » au règlement de la plate-forme sur les « discours de haine ».

Cette coïncidence résume l’équation de la liberté d’expression, rendue presque insoluble par l’arrière-monde virtuel qui infuse en continu son fiel à la réalité concrète, et pose à nouveaux frais la question classique – Quelle liberté pour les ennemis de la liberté ? – traduite en sabir politique moderne par : Comment lutter contre les discours de haine ? Qu’en moins de deux siècles le lexique de la vie publique ait quitté les sommets des concepts pour s’ébrouer dans le marais des sentiments résume peut-être le désastre de notre temps.

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Certes, il y a peu de doute sur le caractère « haineux » de leur propos, les deux compères partageant avec leur public l’obsession qui leur fait voir, derrière chaque malheur du monde, la main du lobby que vous savez. De sacrés malins, ces juifs, capables de mentir tout le temps à tout le monde, au point que le bobard qu’ils ont inventé pour passer pour des victimes et mieux dominer le monde tient encore, soixante-quinze ans après. « YouTube, torchecul d’Israël », tweetait un certain Wilhem Winter après l’annonce de la suspension, résumant l’ambiance dans la dieudosphère.

Sans doute le débat public gagnerait-il en qualité si cette prose et cette logorrhée (souvent drôles en même temps qu’ignobles, d’ailleurs) n’existaient pas. Seulement, elles existent. Croire qu’on va les neutraliser par étouffement relève de la pensée magique.

Les sociétés libérales doivent-elles accorder à leurs ennemis les droits de « parler, écrire, imprimer librement », consacrés par la déclaration de 1789 ? La polémique est récurrente entre les tenants du laissez-faire, déplorant qu’on ne puisse plus rien dire, et les partisans de la censure qui s’indignent qu’on puisse dire n’importe quoi. Au milieu, il y a ceux qui célèbrent la libération de la parole féministe un jour et se désolent le lendemain de la libération de la parole populiste. Aucune société ne tolère une liberté de parole absolue. Il s’agit donc de définir le licite et l’illicite, et ce qui est encore plus important, l’instance légitime pour constater et apprécier les infractions. Les cas de Soral et de Dieudonné permettent d’observer in vivo deux modes de régulation de la liberté d’expression.

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Pour Soral, la Justice a tranché : en France, on n’embastille pas pour délit d’opinion et c’est tant mieux. Pour autant, on n’a pas le choix entre tolérance totale et tolérance zéro. Le domaine de l’interdit s’est exagérément étendu, avec les dizaines de modifications introduites dans la loi de 1881 pour sanctionner l’incitation à la haine de diverses minorités.

Contre Dieudonné, c’est une multinationale qui est à la manœuvre. Or, si la loi Avia a été réduite en charpie par le Conseil constitutionnel, c’est précisément parce qu’elle abandonnait la défense de l’ordre public à des acteurs privés. Quelques jours plus tard, Google décide souverainement, en se moquant éperdument de nos lois, et d’ailleurs du premier amendement américain, de couper le sifflet à Dieudonné, et à une trentaine d’autres.

Google et les autres sont peut-être réellement imprégnés par l’idéologie inclusive de la gauche américaine (et française). S’ils s’inclinent devant des minorités surchauffées, c’est parce que celles-ci, au terme d’une campagne d’intimidation mondiale, ont rallié le big business mondial à leurs causes délirantes. Les plates-formes ne craignent plus seulement le « bad buzz » et les boycotts organisés par des citoyens « en colère » : plus de 200 multinationales, qui ont rallié le mouvement #StopHateForProfit, menacent de leur couper les vivres publicitaires si elles n’en font pas assez « contre la haine ». Résultat, le grand ménage a commencé.

À l’annonce de la fermeture de « iamdieudo4 », les dirigeants de l’UEJF et la Licra ont sablé le champagne, preuve qu’ils ne comprennent rien. S’il faut se résoudre à restreindre le droit sacré de dire des conneries, on doit le faire avec le cœur lourd et la main qui tremble. Comment défendre la liberté de Mila et accepter que l’on bafoue celle de Dieudonné ? Ce n’est pas la même chose, dira-t-on. Ce n’est jamais la même chose. Mais si nous exigeons que la susceptibilité des autres s’accommode de notre liberté, il nous faut bien endurer la leur. Jusqu’à un certain point, bien sûr.

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Laisser des entreprises tenues en joue par des obsédés de l’interdit fixer ce point[tooltips content= »Comme on a laissé l’afficheur Jean-Claude Decaux censurer nos amis de L’Incorrect, qui n’ont pas pu promouvoir leur une (assez osée il est vrai) sur le remigration. »]1[/tooltips], c’est instaurer la dictature du plus fort, ou du plus bruyant. Ce n’est pas à la loi du marché, mais à la loi de l’État de fixer les limites de la liberté d’expression. Heureusement, car la Justice préfère encore les excès de la liberté à ceux de la censure. Contrairement aux plates-formes qui pratiquent le précautionnisme idéologique : sous prétexte de nous protéger des propos blessants, elles finiront par prohiber toute parole tranchante ou simplement singulière.

Ainsi, Mark Zuckerberg, qui avait d’abord résisté à la vague, a-t-il fait repentance. Désormais, les publicités décrivant des minorités comme des menaces « en raison de leurs origines, de leurs religions, de leurs castes, de leur orientation sexuelle ou de leur statut migratoire » seront interdites sur Facebook. Gageons que ce régime sera promptement étendu à tous les contenus et qu’il sera impossible d’y publier un texte critique sur les immigrés clandestins ou sur le lobby gay.

En matière de liberté d’expression, il n’y a pas que des mauvaises solutions, il y en a aussi de très mauvaises. En laissant les géants du numérique imposer à tous les règles qui leur sont dictées par un chantage planétaire, nous avons choisi la pire.

Les Rien-pensants

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Russie: le nouveau Soljenitsyne est-il sur Youtube?

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Au sein d’un espace politique russe sclérosé, divisé entre fidèles au pouvoir et opposition, de nouvelles personnalités au ton moins partisan émergent. Sur YouTube, un journaliste de 33 ans, du nom de Iouri Doud, pourrait bien être le prochain éveilleur de la conscience russe.


Iouri Doud c’est d’abord un journaliste à la formation classique, passé par le journal Izvestia puis par différentes émissions dédiées au sport, notamment sur la chaîne Rossiya 2. En 2017 il lance sa chaine Youtube, qui gagne rapidement en popularité jusqu’à devenir aujourd’hui l’une des chaînes les plus importantes du pays, avec près de huit millions d’abonnés. Doud débute son aventure de vidéaste sur Internet par des entretiens avec des artistes et des sportifs médiatiques. Menées dans un style décontracté et souvent humoristique ces interviews lui assurent un important succès, ce qui le pousse à étendre ses invitations aux personnalités politiques. Mais là où Doud se distingue de la majorité des productions médiatiques russes, c’est par son approche peu ou pas partisane : on a vu invités sur sa chaîne aussi bien Alexeï Navalny, opposant majeur à Vladimir Poutine, que Dmitri Kisselev, journaliste influent considéré par beaucoup comme le Monsieur Propagande du Kremlin. 

Partage du champ médiatique

Cette approche n’est pas anecdotique dans une Russie où le champ médiatique est victime d’un clivage profond et durable. Alors que la télévision est presque exclusivement favorable au pouvoir, les quelques journaux indépendants peinent à garder leur autonomie, comme l’illustre la récente affaire Vedomosti. En revanche, Internet constitue un espace d’expression privilégiée pour l’opposition, notamment sur les réseaux sociaux autour de personnalités comme Alexeï Navalny. Ce partage du champ médiatique ne laisse pas beaucoup de place à la discussion paisible mais encourage plutôt les insultes et les attaques personnelles, pour des motifs plus ou moins valables. Au milieu de cette zizanie, Doud veut donner la parole à tous. Il n’est donc pas un dissident au sens pur du terme, comme l’était le grand Alexandre Soljenitsyne. D’obédience libérale et capitaliste, il ne cherche pas à remettre en cause le système mais plutôt à apporter sa pierre au débat public dans un pays qui en a rudement besoin.

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Il y a tout de même quelque chose à sauver dans cette comparaison volontairement provocante entre un vidéaste et l’auteur d’Une Journée d’Ivan Dénissovitch : le rôle d’éveilleur de conscience. Comme son illustre prédécesseur, Iouri Doud tente de mobiliser une société civile apathique et résignée.

Doud ne se contente pas en effet d’interroger des personnalités russes. Il livre également des reportages d’une grande qualité sur différents sujets historiques et politiques.  Ces reportages jouissent d’une production toujours soignée, d’un ton neutre et réfléchi et surtout d’une maîtrise parfaite des codes d’Internet et de la jeune génération. Récemment, la publication sur sa chaine Youtube d’une vidéo consacrée au virus du VIH en Russie a fait l’effet d’une bombe. Avec plus de 18 millions de vues, le documentaire a relancé le débat autour de la question du Sida en Russie, et plusieurs personnalités publiques, parmi lesquelles le président de la Cour des Comptes Alexeï Koudrine, ont réagi directement au reportage (voir ci-dessous), proposant de porter la question du virus devant les députés russes.

Réinformation à la russe

Iouri Doud n’en est pas à son coup d’essai. Son documentaire (d’une durée de quatre heures !) sur la prise d’otage de l’école Beslan en 2004, où près de 350 personnes ont été tuées, dont 186 enfants, a provoqué un vif émoi sur la toile russe. Beaucoup de jeunes n’avaient jamais entendu parler de cette attaque menée par les indépendantistes tchétchènes. Une situation étonnante quand on sait qu’il s’agit de la prise d’otage la plus meurtrière de l’histoire (notamment à cause d’une gestion déplorable de l’assaut par les forces spéciales russes), mais également d’un évènement majeur du début de l’ère Poutine, qui a poussé le président russe à renforcer la verticale du pouvoir. Plus étonnant encore, Doud a connu un autre grand succès avec un reportage sur la route de la Kolyma, vidéo qui avoisine les 21 millions de vues. Cette voie infernale, aussi appelée « Route des os » est en fait une bande gelée de 2 032 km, où ont péri 250 000 victimes des purges staliniennes. Comment expliquer un tel succès sur un sujet si éloigné du ton léger qui règne dans les autres vidéos sur Youtube ? La réponse peut choquer : selon une étude du Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique parue en 2017, 55% des Russes entre 18 et 24 ans n’ont jamais entendu parler des purges staliniennes.

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Le rapport compliqué des Russes à leur histoire mériterait son propre article. Doud a précisément cela de précieux qu’il apporte une connaissance historique dépassionnée à son auditoire, libérée des tabous et de l’autocensure. La plateforme de Google est également le média parfait pour supporter cette tâche, puisqu’elle permet d’atteindre l’auditeur dans sa vie de tous les jours, face à son ordinateur, dans le métro, dans son lit. Mis face à face avec les pages tragiques de leur histoire, qu’elles soient dues au terrorisme tchétchène ou au totalitarisme soviétique, les jeunes Russes peuvent désormais former leurs convictions en toute liberté. 

Restons toutefois réalistes. Les centaines de millions de vues comptabilisées par Doud sur Youtube sont certes impressionnantes, mais elles ne représentent pour l’instant qu’une goutte d’eau. La télévision reste le principal média en termes d’audience et le public de Youtube ne constitue pas un échantillon représentatif de la société russe. De plus, la possible entrée en politique de Iouri Doud, annoncée à demi-mot dans certains médias, pourrait entacher son image de Russe moyen menant une quête de la vérité historique et de la transparence politique.

Dans les pas de Soljenitsyne?

Doud n’est sans doute pas le prochain Soljenitsyne (s’il doit un jour y en avoir un) et son reportage sur l’épidémie de VIH ne devrait pas avoir le même héritage que l’Archipel du Goulag. Ses détracteurs aiment à rappeler que moins des 5% des Russes déclarent le reconnaître. Mais son rôle et sa personnalité sont d’utiles clés de lecture pour comprendre la société russe actuelle. Son succès s’explique en fait assez simplement : ses documentaires, fouillés et neutres, ses interviews sans concession mais sans parti pris rencontrent un public, c’est-à-dire une demande. Cette demande c’est celle d’une approche plus dépassionnée des questions historiques et politiques, qui permettra aux russes de faire la paix avec une histoire troublée comme celle de la période soviétique, ou avec des non-dits nocifs comme celui qui entoure l’épidémie du VIH.

Il est amusant de remarquer que cette approche bénéficierait tout autant aux observateurs occidentaux de la Russie actuelle. Plutôt que d’adopter des positions braquées, qui n’ont souvent pour origine qu’une opinion positive ou négative de Monsieur Poutine, on gagnerait à tenter de comprendre la Russie au-delà des questions médiatiques de géopolitique ou des droits de l’homme, certes importantes mais loin d’être suffisantes. On peut ne pas croire au rôle messianique de la Sainte Russie sans pour autant la considérer comme partie de l’Axe du Mal. Iouri Doud l’a bien compris et son travail le prouve : la Russie est un pays comme beaucoup d’autres qui ne nécessite rien de plus qu’une approche sans préjugés, capable de reconnaître à la fois les lâchetés et les grandeurs de son histoire.

Conversations avec Poutine

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Les cèdres qu’on abat

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Le Liban vit une double faillite, politique et économique


Dans un état critique depuis presqu’un an déjà, la situation économique du Liban ne cesse de se dégrader. À la fin de l’hiver, les réserves en devises n’étaient plus que de 20 milliards de dollars. Au mois de mars, pour la première fois de son histoire, le Liban a fait défaut sur sa dette extérieure. Rien que pour les importations annuelles libanaises de mazout, électricité, fuel, blé et médicaments, il faut 12 milliards de dollars à l’État. 

Le Liban n’a pas eu le choix – les créanciers attendront. Dans le pays, la situation est en passe de devenir intenable. En quelques mois, la monnaie locale s’est effondrée, faisant perdre aux Libanais plus de la moitié de leur pouvoir d’achat. L’association des banques a imposé aux déposants le rationnement des devises étrangères. Le chômage et la pauvreté explosent. 30% des Libanais étaient en dessous du seuil de pauvreté en octobre dernier ; ils sont aujourd’hui 55%, et on estime que le taux de chômage atteindra 75% à la fin de l’année. 

Si l’État arrive à tenir certains des engagements – comme celui de payer les agents du service public – c’est en faisant appel à la planche à billets.

Réformes promises

Début mai, aux abois, le gouvernement a adressé une demande d’assistance financière au Fonds monétaire international (FMI), premier pas vers une restructuration de la dette publique, en accord bien entendu avec les créanciers. La dette libanaise était estimée fin 2019 à 92 milliards de dollars (176 % du PIB) et le gouvernement estime les besoins de financements externes immédiats à 10 milliards de dollars, en plus des 11 milliards de dollars de prêts et de dons déjà prévus en échange de réformes structurelles exigées par plusieurs pays, dont la France, lors de la conférence des bailleurs de fond organisé à Paris au printemps 2018 (CEDRE). Des réformes promises mais jamais engagées. 

Le gouvernement, représenté jusqu’à fin juin par des hauts fonctionnaires et des conseillers honnêtes et professionnels, a présenté au FMI un tableau réel de la situation et un plan de sortie équitable. En face, une partie des parlementaires libanais s’est mobilisée pour remettre ces données en question

Entretemps, depuis le début des négociations avec le FMI, le taux de change de la livre libanaise est passé d’environ 3 500 à 10 000 livres/dollar sur le marché noir, très loin du taux officiel et théorique de 1 507,5 livres, en vigueur depuis 1997. Les conséquences sont dévastatrices et l’aggravation de la situation financière est telle que même l’importation de fuel est affectée. Certaines régions commencent à connaitre des coupures de courant. En diminuant la consommation, l’épidémie de Covid-19 a certes retardé l’échéance, mais depuis mai, la dégradation est rapide et les réserves de la Banque centrale (BDL) ne peuvent assurer la totalité des besoins vitaux du pays. Le FMI semble être le dernier espoir. Mais ces derniers jours, plusieurs indices indiquent que la position libanaise n’est pas claire.

Quelque chose ne tourne pas rond. La démission fin juin du directeur général du ministère des Finances, le numéro deux du ministère, Alain Bifani, en atteste. Nommé en 2000, jouissant d’une excellente réputation de grand serviteur de l’Etat, il a expliqué lors d’une conférence de presse le 29 juin qu’il « refuse d’être complice de ce qui se passe », estimant que le Liban était aujourd’hui dans une « impasse »

Les forces de l’injustice

Selon lui, le problème n’est pas le plan de sauvetage économique (dont il est un des principaux auteurs), qui a été adopté par le gouvernement et sert de base à la demande d’aide financière auprès du FMI. Il accuse ceux qu’il appelle « les forces de l’injustice » de s’être « liguées pour faire avorter le plan de sauvetage économique du pays ». Il affirme qu’un « conflit oppose les bénéficiaires du système à ses victimes ». « Le Liban, a-t-il ajouté lors de la conférence, a élaboré un plan acceptable, d’autant qu’il est devenu évident que cette fois-ci, il est impossible pour le pays d’obtenir de l’argent sans la mise en œuvre d’un grand plan de réformes ». Par « réformes » il faut comprendre : qui est responsable du problème et qui va payer ? 

Bifani mentionne le recouvrement « des fonds volés à hauteur de 10 milliards de dollars », précisant que « depuis fin 2018, 18,3 milliards de dollars ont été sortis des banques, sans compter les intérêts qui représentent 30 milliards de dollars, dont la plupart proviennent de comptes supérieurs à un million de dollars ». Le plan adopté par le gouvernement libanais exige la levée du secret bancaire sur les fonds transférés à l’étranger. Les grandes fortunes ont bénéficié pendant des années de taux d’intérêt défiant toute concurrence. Un certain nombre d’acteurs a pillé – plus ou moins légalement – le Liban en bénéficiant d’un taux d’intérêt particulier et surtout en achetant avec leurs livres libanaises des dollars bon marché avant de les planquer à l’étranger. Il n’est pas très difficile de les identifier : il suffit de voir qui essaie de faire échouer les négociations avec le FMI et pourquoi : l’Association des Banques du Liban (ABL), ainsi que la commission parlementaire des Finances et du Budget. 

Certains proposent à présent la conversion des dépôts en livres libanaises et le gel de l’argent des déposants. Trop facile ! Ceux qui ont converti leurs livres à un taux très favorable, il y a deux ou trois ans, avant de transférer leurs capitaux hors du pays, exigent aujourd’hui que ceux qui ont toujours leur argent au Liban soient soumis à une dévaluation forcée qui diminuerait drastiquement la valeur de leur épargne. 

Braquage à la libanaise

Comme si cela ne suffisait pas, dans son plan alternatif, l’ABL propose de combler la dette grâce à la vente des réserves d’or de la Banque Centrale, les propriétés immobilières de l’État ou la façade maritime du pays (c’est écrit noir sur blanc dans le rapport) ! Ce qui fait dire à l’ex-conseiller du ministre des Finances Henri Chaoul : « Après avoir conduit le plus grand système de Ponzi de l’Histoire, au niveau national, le Liban s’embarque dans le plus grand braquage au monde : une vente des actifs de l’État et une vente de l’or au profit des 1% des gens les plus riches. »

Selon Wiam Wahhab, ancien ministre druze, Bifani aurait « reçu des menaces de la part d’un chef de parti qui a des centaines de milliers de dollars gelés dans les banques et qui lui a expliqué que cet argent appartenait aux membres de sa communauté ». Le ministre des finances libanais Ghazi Wazni, chargé de piloter les négociations, reste vague. Sa position est délicate. Nommé le 20 janvier dernier sur la recommandation du président du parlement Nabih Berri, Wazni était pendant longtemps le conseiller économique de ce dernier…  On s’en doutait. Le « système » politique libanais est bien impliqué dans ce pillage organisé de l’économie nationale. Il peut être même sa matrice.

Le FMI estime que les vrais chiffres sont ceux du plan présenté par le gouvernement, et il considère ce plan comme une bonne base de travail. Mais l’organisation a exprimé des doutes. Son porte-parole, Gerry Rice, est allé jusqu’à appeler les négociateurs libanais à présenter une position unie sur la question des pertes financières pour avancer sur le sujet crucial des réformes… et même la directrice générale de l’organisation, Kristalina Georgieva a décidé de s’exprimer publiquement pour pointer le nœud de l’affaire libanais : « Le cœur du problème, c’est de savoir si des objectifs communs peuvent être trouvés dans le pays afin de lancer une série de mesures qui seront très difficiles, mais nécessaires ». 

Henri Chaoul, qui a été le premier à démissioner de l’équipe libanaise des négociations en claquant la porte, accusa la classe politique de vouloir empêcher un accord avec le FMI qui « leur imposera de faire des réformes et de mettre la main à la poche pour payer une partie de l’addition que coûtera le redressement du pays ». C’est bien la question du partage des pertes qui braque de nombreux membres de l’élite politique et financière libanaise. Le gouvernement, représenté jusqu’à fin juin par des hauts fonctionnaires et des conseillers honnêtes et professionnels, a présenté au FMI un tableau réel de la situation et un plan de sortie équitable. En face, une partie des parlementaires libanais s’est mobilisée pour remettre ces données en question. Alignés sur les banques, la BDL et certains acteurs du secteur privé, ils reprochent au gouvernement d’avoir surévalué les pertes…

Le travail de Bifani reconnu par le FMI

Cependant, ni la démarche ni les chiffres des parlementaires ne semblent avoir convaincu le FMI. Celui-ci rejette l’approche comptable proposée permettant de dissimuler l’importance des pertes. Et puis, le FMI n’accepte pas non plus la proposition des parlementaires d’utiliser les actifs de l’État pour refuser une recapitalisation des banques. Utiliser les actifs de la nation libanaise pour payer des dettes dont les responsables sont les membres de l’élite économique et politique du pays n’est pas accepté.

Le FMI a répété à plusieurs reprises que les estimations du gouvernement étaient globalement alignées aux siennes. Une manière de donner raison aux trois mille fonctionnaires du ministère des Finances qui ont fait ce travail (conseillés par la banque Lazard), et à leur directeur Alain Bifani. 

Dans cette bataille qui s’est engagée depuis la double démission de Chaoul et Bifani, les adversaires ne se cachent plus. Jeudi dernier dans une émission politique sur la chaîne de télévision MTV, Elie Ferzli, le vice-Président du Parlement (et membre du conseil d’administration d’IBL, Intercontinental Bank of Lebanon), a déclaré : « Il faudrait mettre en prison Alain Bifani et ces quatre salauds de conseillers » avant d’avouer dans la même émission que : « Oui, nous sommes le parti des banques. » 

Trente ans après la fin de la guerre civile, le système politique libanais né en 1989-1992 de l’accord de Taïf est aujourd’hui en banqueroute. Il ne s’agit plus de trouver des compromis improbables et des formules magiques de quadrature de cercle mais de sortir son chéquier. Et ce n’est pas une fête des comptables mais un véritable moment révolutionnaire :   le partage de la facture suivi par celui de la richesse nationale sont la base du futur système politique libanais.    

Edward Hopper, génialement antimoderne


La fondation Beyeler propose jusqu’au 26 juillet une importante exposition Edward Hopper, consacrée principalement à ses paysages. Cet artiste a échappé au déclassement et à l’oubli qui a marqué la plupart des artistes figuratifs américains de la première moitié du XXe siècle. Une belle occasion d’entrer dans son univers si singulier et, à travers lui, d’entrouvrir les portes d’une période particulièrement riche de l’art américain.


Un cas de réfutation de l’historiographie ordinaire

Les historiens de l’art commencent à parler de Hopper, souvent on les sent en difficulté.

Ils ont du mal à raccrocher cet artiste au récit qui tient habituellement lieu d’histoire de l’art du XXe siècle. Les uns vont chercher à son crédit qu’il aurait été apprécié par certains expressionnistes abstraits comme Motherwell. Le critique d’art Philippe Dagen explique avec le plus grand sérieux (lors d’une précédente exposition) que : « Hopper, à son insu, annonce la rigueur ultramoderne du minimalisme new-yorkais ». Beaucoup se résignent à considérer Hopper juste comme un électron libre, une exception qui confirme la règle. Enfin, Claire Maingon, de Beaux-arts magazine, voit tout simplement en lui un homme « à contre-courant ». Tout ceci est totalement absurde. En réalité, Hopper est tout sauf isolé. Il appartient à une histoire extraordinairement riche, mais que tout le monde ignore superbement, celle de l’illustration et de la peinture figurative américaines de la première moitié du XXe siècle.

À l’école de la poubelle

Edward Hopper naît en 1882 dans une famille de commerçants baptistes qui encouragent ses aspirations artistiques. Il grandit à Nyack, au nord de New York, au bord de la Hudson river. Cette région est fréquentée tout au long du XIXe siècle par des peintres de paysage regroupés sous le nom de Hudson river school (voir encadré plus bas). Ils popularisent une conception mystique des grands espaces. Dieu et la nature forment à leurs yeux un tout indissociable qui pourrait évoquer Spinoza, mais qui dérive plus directement de l’esthétique du sublime de Burke (connu en France pour sa critique de la Révolution). L’Hudson river school constitue le socle de la tradition américaine et de la culture de Hopper.

Il fait des études d’art à New York et rencontre, soit comme professeurs, soit comme élèves, des artistes de l’Ash Can School (littéralement école de la poubelle). On peut dire que, depuis les caravagesques, peu de peintres représentent avec autant de verve et de crudité la vie réelle des humains. Hopper et son ami Guy de Penne, tout en faisant partie du groupe, s’en distinguent par une sensibilité plus contemplative.

Edward Hopper Lighthouse Hill, 1927 Huile sur toile, 73.8 x 102.2 cm Dallas Museum of Art, don de Mr et Mme Maurice Purnell © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Dallas Museum of Art, Photo by Brad Flowers
Edward Hopper
Lighthouse Hill, 1927
Huile sur toile, 73.8 x 102.2 cm
Dallas Museum of Art, don de Mr et Mme Maurice Purnell
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Dallas Museum of Art, Photo by Brad Flowers
Edward Hopper Cobb’s Barns and Distant Houses, 1930–1933 Huile sur toile, 74 x 109.5 cm Whitney Museum of American Art, New York, legs de Josephine N. Hopper © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala
Edward Hopper
Cobb’s Barns and Distant Houses, 1930–1933
Huile sur toile, 74 x 109.5 cm
Whitney Museum of American Art, New York, legs de Josephine N. Hopper
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

Après ses études new-yorkaises, Hopper voyage en Europe à plusieurs reprises, et tout spécialement à Paris qui fait figure à cette époque de métropole des arts. On vient y rechercher l’enseignement de maîtres considérés aujourd’hui un peu vite comme académiques au sens péjoratif, tels que Bouguereau, Carolus-Duran, Benjamin-Constant, etc. Des institutions privées, comme l’Académie Julian, suppléent l’accès restreint de l’École des beaux-arts et forment de nombreux étrangers. Hooper fait de longs séjours à Paris. Il est fasciné par cette ville. Il est ardemment francophile et le restera toute sa vie. Il aime notre littérature et se récite par cœur des poèmes de Verlaine. Cependant, contrairement aux autres jeunes Américains, il ne fréquente guère d’atelier ou d’académie. Il passe son temps à déambuler en solitaire. Il peint et dessine dans la rue et visite les musées. Il mène une vie très rangée, rencontre peu de monde et n’est pas affecté par les nouveaux courants artistiques. Il ne s’intéresse que momentanément aux impressionnistes, et pas du tout aux cubistes. Il est présenté à Gertrude Stein, mais son cénacle l’ennuie. On pense qu’il y croise Picasso, mais il n’en garde aucun souvenir. Ce qui le marque surtout, ce sont les maîtres anciens, notamment les Hollandais.

L’illustration, poursuite de la peinture d’histoire par d’autres moyens

De retour à New York, il commence à gagner sa vie comme illustrateur. On est en plein âge d’or de l’illustration (voir encadré). Généralement, l’historiographie considère ce genre comme inférieur et superficiel. C’est une très lourde erreur. En effet, l’illustration apparaît à beaucoup d’égards comme une poursuite par d’autres moyens de la peinture d’histoire et de genre. En effet, l’explosion des livres et des magazines offre aux créateurs un public beaucoup plus vaste que les cimaises de quelques lieux prestigieux. C’est là, sur le papier, que sont évoqués les événements comme la Première Guerre mondiale. C’est là qu’on peut le mieux développer la satire des hommes et des femmes de ce temps. Il suffit de regarder sans a priori les grands illustrateurs de cette époque pour saisir leur excellence artistique et leur verve narrative. Pendant vingt ans, Hooper est principalement un illustrateur. C’est une école de concision et d’efficacité des images.

Cependant, quand on voit des photos du jeune Hopper dans des sortes d’openspace avec d’autres illustrateurs, on le sent morne. Il n’aime pas la vie en groupe et n’a pas envie qu’on lui dicte ses sujets.

Hopper lit beaucoup. Il a une grande culture. Il se passionne en particulier pour Freud et Jung. Il va aussi énormément au cinéma et réfléchit à la force des images cinématographiques. Il est convaincu que la peinture a une capacité particulière à exprimer certaines choses profondes et silencieuses. Il voudrait être autonome, créer entièrement par lui-même. Du coup, il commence à produire des gravures, des aquarelles ou des peintures de chevalet et essaye de les vendre. Mais ses sujets, un peu déprimants, ne trouvent pas acquéreur. Ce n’est que la quarantaine passée, et encore très lentement, que sa carrière décolle.

Taiseux, bizarre, contemplatif

C’est aussi à quarante-deux ans qu’il croise Jo, une ancienne étudiante en art qu’il avait aperçue jadis dans la mouvance de l’Ash Can School. Ils se marient. Très vite leur divergence de caractère devient un enfer. Ayant découvert avec Edward les joies de la bagatelle, Jo ne cesse de se plaindre à la cantonade du manque d’ardeur de son mari. Edward, de son côté, trouve qu’en matière artistique Jo est nulle et il lui demande d’arrêter. Cette dernière accepte, mais lui interdit en retour d’avoir d’autres modèles qu’elle. Jo inspirera à Edward ses inoubliables personnages de bimbos hypersexuées ne suscitant qu’une désolante distanciation. Cependant, ce qui exaspère le plus Edward est que Jo est une personnalité très sociable et très bavarde. Il voudrait la faire taire. En vain.

Edward Hopper, lui, est un authentique taiseux. Là où il se trouve le mieux, c’est dans une sorte d’ermitage, quand le temps le permet, au bout du Cape Cod, au nord-est des États-Unis. Ils y résideront souvent et formeront un couple étrange. Après la mort d’Edward, en 1967, Jo sera une veuve modèle s’occupant activement de la promotion de son défunt.

La voie de la clarté

Beaucoup reprochent à Hopper une facture plate – croient-ils – et une absence de picturalité. C’est l’avoir bien mal observée. Sa peinture est en réalité animée de discrètes vibrations produisant un lyrisme retenu. Le problème est que beaucoup d’amateurs d’art sont habitués à des empâtements de plus en plus démonstratifs. Avec les fauves, la pâte s’exhibe avec la consistance du dentifrice. Quand on en arrive à des gens comme Lindström, la matière semble préparée à la bétonnière. À force, nombre de regardeurs ne perçoivent plus la subtilité d’une touche discrète. En outre, au fur et à mesure que ces matières prennent de l’importance, la peinture change de statut. On finit par y voir une surface créative, un objet en soi, mais l’on n’est plus invité à entrer par l’imagination dans le monde de l’artiste. Il y a présentation et non-représentation.

La picturalité de Hopper passe inaperçue pour beaucoup de gens, car elle est mezzo voce. Hopper veut qu’on pénètre sans difficulté dans son univers. Il rend même ses images plus lisibles que des images réelles. Il est comme un auteur qui aurait travaillé son texte pour qu’il soit si concis que le lecteur avance sans même sans s’en apercevoir. Ce parti pris ne doit rien au hasard. Pour s’en convaincre, il suffit de remarquer qu’au début la peinture de Hopper est assez empâtée. On y voit de larges coups de pinceau. Cependant, avec les années, sa touche se resserre et c’est là qu’il devient original, qu’il affirme son style.

Cette exigence de clarté est loin d’être l’apanage du seul Hopper. Elle est popularisée par le terme de « ligne claire », à l’occasion des BD d’Hergé. Cependant, bien avant, de nombreux illustrateurs de la fin du XIXe et du début du XXe livrent des compositions souvent pleines de fantaisie, voire très complexes, mais marquées par un souci très poussé de lisibilité. On peut même dire qu’il y a parfois une sorte de virtuosité à rendre parfaitement lisibles les compositions les plus enchevêtrées. Thornton Oakley, rendant hommage à son maître Howard Pyle (voir encadré), résume bien cet état d’esprit en disant que « l’illustration est le type d’art pictural le plus élevé, parce qu’elle est […] simplement une image éclaircissante ». Cette voie de la clarté, à rebours de l’opacité recherchée par la peinture post-impressionniste et moderne, est un fil conducteur de beaucoup d’illustrateurs et de peintres figuratifs.

Le renouvellement de la notion de sujet

L’exposition proposée par la fondation Beyeler met l’accent sur les paysages. Il s’agit de vues de coins de nature, de maisons et de paysages urbains, ou encore de navigation de plaisance. Elles reflètent le tempérament contemplatif de leur auteur. On y voit généralement aucune action véritable et peu d’objets. C’est donc principalement la vacuité de l’espace qui est à regarder et la présence de choses indifférentes à l’homme. Souvent, les paysages de Hopper sont traversés par des ombres portées produites par un soleil hors cadre suggérant une sorte de sentiment métaphysique. Cela pousse certains à faire un rapprochement avec la peinture « métaphysique » de Chirico. Cependant, ce qui est un procédé répétitif et finalement abandonné à la maturité chez ce dernier est développé de façon subtile, variée et sincère chez Hopper.

Nombre de compositions de Hopper comportent cependant des personnages. Leur attitude est souvent passive. Par exemple, certains sont allongés sur des chaises longues et regardent le lointain. Parfois, ils sont occupés – et c’est sans doute là le plus intéressant – à des tâches extrêmement bénignes. C’est le cas de ce pompiste en train de remettre le pistolet de la pompe à son emplacement. C’est aussi le cas de cette femme (hors exposition) occupée à tourner sa cuillère dans une tasse de café. On est loin de la peinture d’histoire ou des scènes de genre habituelles qui condensent un récit édifiant ou ironique. Ce dont il s’agit avec Hopper, c’est bien d’une histoire, si l’on veut, ou d’une anecdote, mais si minime qu’on entre dans le tissu même de l’existence. On prend conscience de ces moments microscopiques qu’on néglige habituellement. Cette conception existentielle du sujet renouvelle complètement la figuration.

Quelques pistes pour découvrir la figuration américaine autour de Hopper

La Hudson river school débute avec Thomas Cole, puis Frederic Edwin Church et Albert Bierstadt. Ces peintres évoquent la beauté religieuse des grands espaces. Les œuvres de Thomas Moran contribuent à la création du parc de Yellowstone. Les générations suivantes mettent l’accent sur la vie des pionniers. Charles Marion Russell s’engage comme simple cow-boy dans le Nevada et Frederic Remington brosse des scènes du Far West.

Les poids lourds du XIXe : comme en Europe, les États-Unis voient apparaître dans la seconde partie du xixe de grandes figures artistiques : Citons Thomas Pollock Anshutz, Winslow Homer, William Merritt Chase, John Singer Sargent. Le remuant Thomas Eakins a une influence décisive sur les générations suivantes.

Le tonalisme de George Inness ainsi que celui de Thomas Dewing livrent des peintures particulièrement vibrantes et intimistes de la nature.

L’Ash Can Scool (école de la poubelle), sous l’impulsion de Robert Henri, préconise des thèmes crus et une facture puissante, sans oublier un engagement à gauche. On y trouve des artistes aussi exceptionnels que George Luks, John Sloan, Everett Shinn, George Bellows, mais aussi parmi les élèves, le jeune Léon Trotski. C’est principalement dans ce cénacle que Hopper se forme, même si ses sujets peuvent paraître plus froids.

La Brandywine river school, fondée par Howard Pyle, porte l’illustration à un niveau impressionnant tout en continuant à pratiquer une très belle peinture. Thornton Oakley, NC Wyeth (le père d’Andrew) et les Red Rose Girls (voir ci-après) y sont formés. Ce mouvement influence des illustrateurs comme Maxfield Parrish et Norman Rockwell.

Les Red Rose Girls : trois artistes, Violet Oakley, Jessie Willcox Smith et Elizabeth Shippen Green, vivent en communauté dans une maison intitulée Red Rose Inn qui leur donne son nom. Elles portent l’illustration, mais aussi la peinture murale, à un niveau inégalé.

Nombre de personnalités ayant des vies et des œuvres stupéfiantes enrichissent cette période. Citons parmi beaucoup d’autres Ralph Blakelock. Son insuccès le rend dépressif alors qu’il doit nourrir une famille qui compte neuf enfants. Il est finalement interné. Peu après, des amis viennent lui dire que désormais de nombreux musées s’arrachent ses peintures. Il en parle à ses médecins qui y voient de la paranoïa et durcissent son traitement. Citons aussi Henry Ossawa Tanner, peintre afro-américain. Sa mère naît esclave. Il est ainsi prénommé en référence à la bataille d’Osawatomie, haut lieu des combats abolitionnistes. Il est formé par Thomas Eakins et évolue vers un style symboliste en rapport avec sa grande ferveur méthodiste. Fuyant le racisme de son pays, il part s’installer en France où il épouse une chanteuse d’opéra suédoise. Il repose au cimetière de Sceaux.

Le choix d’évoquer de petits instants, on s’en rend compte avec le recul du temps, anticipe la nouvelle peinture figurative qui prend son essor actuellement. Par exemple, les personnages de Michael Borremans s’affairent eux aussi avec sérieux à des besognes apparemment insignifiantes. Servan Sabu, observateur de la vie ordinaire en Roumanie, peint des moments infimes du quotidien. Luc Tuymans développe un minimalisme du même ordre. On pourrait multiplier les exemples, mais ce qu’il y a de commun entre tous ces artistes, c’est qu’ils ont une conception existentielle de la figuration qui fait parfaitement écho à celle de Hopper.

Un antimoderne absolu

Pendant l’Entre-deux-guerres, Hopper sent monter des formes d’art auxquelles il est profondément hostile. En particulier dans le cadre du New Deal, l’Art Project finance un certain nombre de plasticiens en difficulté. Les créateurs concernés sont relativement variés. Ce que conteste Hopper est que l’État est peu regardant, à ses yeux, sur la qualité des œuvres et fait vivre artificiellement des artistes en dehors de toute sanction du public. En particulier, des expressionnistes abstraits encore peu connus, comme Pollock, Rothko, Ad Reinhardt, Lee Krasner, etc., sont soutenus par les pouvoirs publics. Après la Seconde Guerre mondiale, Hopper est furieux que les grands musées américains achètent en masse ces artistes et les promeuvent à l’échelle de la planète dans le cadre de la dimension culturelle de la Guerre froide. Dans le même temps, les artistes figuratifs populaires américains sont progressivement rétrogradés au statut d’artistes « régionaux ». Hopper comprend que son monde est en train de disparaître et cela finit d’assombrir sa vieillesse.

On peut remarquer que les dates d’Edward Hopper (1882-1967) sont très similaires à celles de Marcel Duchamp (1887-1968). On comprend aisément à quel point ces deux hommes appartiennent à des conceptions de l’art et à des histoires extraordinairement éloignées l’une de l’autre. La différence est que l’histoire à laquelle appartient Hopper reste à écrire.

À voir absolument : Edward Hopper, Fondation Beyeler, Bâle (Suisse), jusqu’au 26 juillet.

https://www.fondationbeyeler.ch/fr/

Edward Hopper Portrait of Orleans, 1950 Huile sur toile, 66 x 101.6 cm Fine Arts Museums of San Francisco, don de Mr et Mme Jerrold et June Kingsley © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Randy Dodson, The Fine Arts Museums of San Francisco
Edward Hopper
Portrait of Orleans, 1950
Huile sur toile, 66 x 101.6 cm
Fine Arts Museums of San Francisco, don de Mr et Mme Jerrold et June Kingsley
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Randy Dodson, The Fine Arts Museums of San Francisco
Edward Hopper Cape Cod Morning, 1950 Huile sur toile, 86.7 x 102.3 cm Smithsonian American Art Museum, Gift of the Sara Roby Foundation © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Smithsonian American Art Museum, Gene Young
Edward Hopper
Cape Cod Morning, 1950
Huile sur toile, 86.7 x 102.3 cm
Smithsonian American Art Museum, Gift of the Sara Roby Foundation
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Smithsonian American Art Museum, Gene Young
Edward Hopper Cape Ann Granite, 1928 Huile sur toile, 73.5 x 102.3 cm Collection privée © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Christie's
Edward Hopper
Cape Ann Granite, 1928
Huile sur toile, 73.5 x 102.3 cm
Collection privée
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Christie’s
Edward Hopper Second Story Sunlight, 1960 Huile sur toile, 102.1 x 127.3 cm Whitney Museum of American Art, New York ; Purchase, with funds from the Friends of the Whitney Museum of American Art © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala
Edward Hopper
Second Story Sunlight, 1960
Huile sur toile, 102.1 x 127.3 cm
Whitney Museum of American Art, New York ; Purchase, with funds
from the Friends of the Whitney Museum of American Art
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

Pour approfondir : 200 years of american illustration, Henry C. Pitz, préface de Norman Rockwell, 1977

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Philippe de Villiers: la revanche de l’agité du bocage


Dans son dernier essai, Philippe de Villiers s’adresse aux Gaulois réfractaires. Il leur dit: « Je vous ai compris! » Doit-on s’attendre à un moment Villiers?


Aux échecs, le Fou est l’une des pièces stratégiques. Avec la Reine, elle a la particularité de pouvoir traverser en diagonale tout l’échiquier. C’est en se déplaçant ainsi que le Fou prend les pièces adverses. Depuis la case où il se trouve, si sa trajectoire est dégagée, il peut mettre en difficulté un adversaire manquant de hauteur de vue et d’anticipation, et mettre en échec son Roi.

Comme l’intéressé l’a dit lui-même il y a quelques jours, un retour dans l’arène politique en 2022 n’est pas à exclure…

Selon la représentation classique de l’échiquier (que l’on a coutume de voir comme le reflet symbolique de l’espace politique), Philippe de Villiers est ce Fou. Depuis son Puy – sa base de repli vendéenne bien connue – il a mis en échec un Roi qui n’a de pouvoir que les artifices, et dont le royaume se désagrège lentement, attaqué par un virus venu d’ailleurs. On voit déjà apparaître les failles tragiques d’une souveraineté hélas dépecée.

Un titre en clin d’œil à Emmanuel Macron

Philippe de Villiers, figure incontournable de la droite souverainiste anti-Maastricht et anti-socialiste, s’était montré discret depuis son retrait de la vie politique en 2014. Il préférait s’occuper de culture que de politique. Aujourd’hui, il fait un retour en force avec son nouvel essai, les Gaulois réfractaires demandent des comptes au nouveau monde. Le Vendéen entend tirer les leçons de la crise sanitaire pour instruire le procès de la mondialisation et démontrer la pertinence et la légitimité du souverainisme.

A lire aussi: Causeur #81: justice pour la police!

Dès le titre, le ton est donné. Tout le monde aura reconnu l’expression employée en 2018 par un Emmanuel Macron plein de morgue devant la reine du Danemark, se moquant de la réticence des Français au changement imposé par la « startup nation ».

Macron, le souverainisme en carton

Le verbe est haut, le propos tape. L’essai s’ouvre sur le récit de la visite du futur couple présidentiel au Puy du Fou, dans la chaleur de l’été 2016.

Emmanuel Macron et Philippe de Villiers au Puy du Fou en août 2016 © SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA Numéro de reportage: 00768589_000004
Emmanuel Macron et Philippe de Villiers au Puy du Fou en août 2016 © SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA Numéro de reportage: 00768589_000004

L’auteur rappelle la profession de foi souverainiste de celui qui est alors ministre de l’Économie de Hollande et pas encore le premier « marcheur ». Saint Simonien, Philippe de Villiers s’appuie sur cette anecdote pour renforcer la charge de sa critique contre la politique schizophrénique d’Emmanuel Macron. Et si l’auteur se permet de retranscrire les propos de son invité, c’est pour mieux témoigner du reniement total de ce drôle de disciple, une fois élu à la fonction suprême.

Emmanuel Macron ne sera pas le président du souverainisme, mais bien le promoteur du no borders, faisant de la « lèpre populiste » son adversaire désigné. Rapidement, le chef de l’État instaure un nouveau clivage entre le camp du Bien incarné par les progressistes cosmopolites, et le camp du Mal où sévissent populistes et nationalistes identitaires et xénophobes.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Onfray, le peuple et nous

Nos ratés de la gestion de la crise sanitaire sont imputables à cette « guerre idéologique », selon Villiers. Il rappelle que c’est au nom de cette vision manichéenne et du dogme sans frontiériste qu’Emmanuel Macron a « refusé de fermer la frontière nationale qui dépend de nous et appelle à fermer la frontière européenne qui ne dépend pas de nous » … Les faits sont têtus. La pandémie qui s’est abattue sur le nouveau monde a dévoilé la face cachée de la mondialisation et la dépendance sanitaire d’un pays qui se targuait d’avoir le meilleur modèle social au monde. « Cette crise a agi comme un miroir grossissant (…) la mondialisation nous a désarmé face au virus, il a fallu un pont aérien avec la Chine pour le Doliprane et les masques » déplore Philippe de Villiers, amer.

Revers de la médaille : le retour en grâce de la notion de souveraineté à laquelle l’auteur tient tant, longtemps ostracisée dans l’espace politique. Villiers propose un « carré magique de la survie » : les frontières, la souveraineté, le local et la famille.

Le Nouveau monde est déjà derrière nous

Détournant le célèbre slogan des soixante-huitards libertaires, Villiers nous apostrophe : « Cours camarade, le Nouveau monde est derrière toi ». Ironie de l’histoire : devant la menace sanitaire, les mercenaires du monde des flux sans frontières appliquent désormais avec la plus grande application les gestes barrières, cette ultime frontière entre les individus.

Ce retournement de situation est l’occasion pour celui qu’on a souvent appelé « l’agité du bocage » de prendre sa revanche. Avec ses aphorismes éloquents et ses formules lapidaires et imagées, la plume villiériste règle ses comptes aux pourfendeurs d’hier.

Aux côtés des gaullistes légendaires Charles Pasqua et Philippe Seguin, le « Mouvement pour la France » de Villiers, premier parti souverainiste, a tenu sa ligne politique des années durant. « Pendant trente ans, j’ai vécu avec d’autres, comme un paria. On a établi autour de nous un périmètre sanitaire » rappelle Philippe de Villiers, soulignant la tentative de lepénisation du camp souverainiste par les zélateurs du progressisme, que lui prend plaisir à rabaisser au rang de « populisme des élites mondialisés ». Retour à l’envoyeur !

A lire aussi, Marie Pinsard: Antiracisme : Jacques a tout bon !

Si sa démonstration est plaisante, on pourrait toutefois reprocher à Villiers d’utiliser les mêmes ficelles et la technique de diabolisation de ses adversaires en renvoyant à la face de ses contempteurs les anathèmes dont il a été lui-même victime.

La mondialisation, biotope du Covid !

Reste qu’au-delà d’être plaisante, la démonstration de Villiers est convaincante ! Et que la lèpre semble bien avoir changé de camp. Elle est maintenant du côté de ce monde sans frontières, caractérisé par le flux incessant et sans contrôle des capitaux et des hommes, menaçant les intérêts vitaux des nations. Pour Philippe de Villiers, « la mondialisation est microbienne par nature et par circulation ». Elle est « le biotope du virus » ! Face à la crise sanitaire, seule se dresse la frontière. Hier objet de haine, elle est devenue notre planche de salut. « L’ancien Monde est de retour: l’idée des nations protectrices a refait surface »… Pour combien de temps encore? aimerait-on savoir.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Tous souverainistes, les uns contre les autres

Le souverainisme est revenu « par la fenêtre du confinement ». Villiers signe avec son livre la chronique d’une victoire annoncée. Pour preuve, le livre est en tête des ventes depuis son arrivée en librairie. Est-ce suffisant pour convertir demain ce lectorat populaire et fournir des bulletins souverainistes dans les urnes ? À en croire le sondage Ifop effectué au lendemain du 2ème tour des municipales, une grande majorité de Français estime qu’il est plus important de « relocaliser des activités stratégiques » et de préserver « l’indépendance des approvisionnements alimentaires et sanitaires » que de protéger la nature. Doit-on s’attendre à un moment Villiers ? Une recomposition de la droite sur son aile souverainiste serait-elle envisageable, réunissant Dupont-Aignan et Marion Maréchal ? Comme l’intéressé l’a dit lui-même au micro de RMC il y a quelques jours, un retour dans l’arène politique en 2022 n’est pas à exclure. Gardons l’œil sur la diagonale, le premier des Gaulois réfractaires n’a pas dit son dernier mot.

Causeur: justice pour la police!

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Causeur revient et il n’est pas content ! Comme de juste, Elisabeth Lévy remet les pendules à l’heure après des semaines d’hystérie médiatique autour du prétendu racisme systémique. Dans la vulgate manichéenne qu’on nous fait gober, « tout Blanc est un raciste, comme tout homme est un violeur et tout flic une brute. Aussi le policier a-t-il le douteux privilège d’être trois fois mauvais. Le comité Adama opère la jonction entre les deux fronts, celui du racisme et celui des « violences policières », qui seraient également systémiques. Et martèle quelques contre-vérités simples: les policiers contrôlent au faciès, les Arabes et les Noirs ont peur de la police », résume notre directrice de la rédaction. Cet amalgame injuste ignore l’ensauvagement d’une société dans laquelle les forces de l’ordre sont devenues des cibles.

Aussi consacrons-nous un dossier entier à l’offensive ethno-racialiste en cours. Puisque les faits sont têtus, Erwan Seznec a décidé de les rétablir. Notre reporter a ainsi reconstitué la journée de la mort d’Adama Traoré (19 juillet 2016) et les suivantes, telles que les gendarmes les ont vécues. Les faits, les expertises, les contre-expertises et l’instruction démontrent qu’il n’y a pas eu de faute ni aucun racisme. Quant au comité Adama, il en démonte la genèse et les réseaux mondains dans une enquête au peigne fin. Grand entretien de ce numéro, Linda Kebbab, représentante du syndicat Unité SGP-FO – s’insurge contre la vulgate anti-flics et nous explique les processus de sanctions auxquels ses collègues sont (sévèrement) soumis. De son côté, Bérénice Levet s’inquiète de notre incapacité à répondre à la rage destructrice des manifestants identitaires. Face aux déboulonneurs de statue, nous devons mobiliser notre héritage pour promouvoir le modèle universaliste français. Mais Emmanuel Macron aura-t-il le courage de le faire ? On peut en douter… D’autant que la culture « woke », ce politiquement correct anglo-saxon dopé aux stéroïdes, colonise le monde occidental, ainsi que nous l’explique Jeremy Stubbs.  

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Passons aux actualités. Comme l’analyse Gil Mihaely, divisée entre deux camps rivaux soutenus par des puissances étrangères, la Libye est devenue un nouveau front de la guerre mondiale contre le djihadisme. Profitant du conflit pour remettre un pied en Afrique du nord, la Turquie espère faire main basse sur le gaz offshore.

Sur tous les fronts, Erwan Seznec démontre que dans la lutte contre la Covid-19, la France a perdu un temps précieux avant de rétablir des contrôles aux frontières, comme le préconisait l’OMS dès le 16 février. Quand la désinvolture rejoint l’idéologie, les citoyens trinquent ! Côté politique, après les municipales, le politologue et sondeur Jérôme Sainte-Marie observe l’affaiblissement de l’échelon communal. Dans un contexte d’abstention massive, les succès des Verts et de la gauche dans les grandes villes doivent être relativisés. Réagissant aux derniers soubresauts de l’affaire Fillon, le magistrat Jean de Maillard nous offre un beau papier. Doté de pouvoirs excessifs, opérant depuis sept ans en secret sous la férule d’une hiérarchie centralisée, le Parquet national financier vient de se saborder.

Enfin, dans les rayonnages de notre rubrique culture, outre les conseils de lecture de Jérôme Leroy, l’été s’annonce chargé. Les deux Patrick, Mandon et Eudeline, racontent le roman de Polanski, du ghetto de Cracovie au monde post-Weinstein d’aujourd’hui pour rendre hommage à ce grand cinéaste. Dans un grand exercice d’admiration, François Sureau narre la vie et l’œuvre de Joseph Kessel (1898-1979), désormais en Pléiade. De l’Irlande à l’Afghanistan, ce juif exilé devenu Français libre a écrit une œuvre entre reportage et roman. Et pour ne rien perdre des plaisirs de l’été, Emmanuel Tresmontant nous présente la glace des maquis. Combinant toutes les nuances du froid avec les parfums de sa Corse natale et du monde entier, Pierre Geronimi propose des créations dignes d’un véritable alchimiste. Profitez-en, sucer ses sorbets n’est pas tromper.

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Romans et récits (Tome 2): Oeuvres I

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La justice mise à nu par ses magistrats!


Doté de pouvoirs excessifs, opérant depuis sept ans en secret sous la férule d’une hiérarchie centralisée, le Parquet national financier vient de se saborder au terme de l’affaire Fillon.


La femme de César doit être insoupçonnable. Chacun sait pourtant que, dans leur orageuse union, l’État a toujours été le premier à jeter le doute sur les frasques, réelles ou supposées, de sa justice. Ombrageux et jaloux, il n’a jamais pour autant voulu demander le divorce, ni même accepté de la laisser s’émanciper. Il s’est toujours assuré en revanche de la garder sous sa coupe, en lui rappelant ses stricts devoirs d’obéissance et de fidélité. Après avoir jeté sa gourme, à la fin du siècle précédent, dans quelques affaires de corruption, la justice a fini par comprendre ce qu’on attendait d’elle et a appris comment satisfaire quelques-uns de ses propres penchants, tout en servant de rabatteur à son seigneur et maître. C’est ainsi qu’au fil du temps, État et justice sont parvenus à trouver des accommodements qui les satisfaisaient tous les deux. L’opinion publique, témoin muet de leur lunatique relation, a pu d’ailleurs croire – c’était ce qu’on voulait qu’elle crût – que la justice était tranquillement rentrée au bercail.

Poursuites les plus sensibles

Ces quelques lignes pourraient résumer toute l’évolution, depuis trente ans, de notre système judiciaire. Il est loin, le temps où le garde des Sceaux affrétait un hélicoptère pour l’Himalaya en vue de récupérer un procureur en vacances et de sauver la République des initiatives d’un substitut trop zélé[tooltips content= »En novembre 1996, tandis que le procureur d’Évry, Laurent Davenas, est en vacances dans l’Himalaya, un magistrat de son parquet, Hubert Dujardin, décide d’ouvrir une information judiciaire visant Xavière Tiberi. Il reproche à cette dernière d’avoir été rémunérée 200 000 francs pour la rédaction d’un rapport bidon par le conseil général de l’Essonne. Affolé, le garde des Sceaux, Jacques Toubon, envoie un hélicoptère pour tenter de trouver Laurent Davenas, afin qu’il empêche son vice-procureur de saisir un juge d’instruction. Prudent, L. Davenas feindra de ne pas avoir été informé des recherches dont il était l’objet. »](1)[/tooltips]. Durant toutes ces années, on a pu faire, sans vagues, du juge d’instruction un mort-vivant, ce qui valait beaucoup mieux que d’en faire un martyr. Il n’y a pas eu besoin de lui enlever ses attributions et moins encore de le sacrifier. Il a suffi de donner tout simplement aux parquets, placés sous haute surveillance et qui n’ont de comptes à rendre qu’à leur hiérarchie, des pouvoirs qui concurrencent largement ceux de l’« homme le plus puissant de France ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Belloubet: circulaire, y’a rien à voir

Seuls quelques « accidents » judiciaires ont pu alors faire éclater encore, ici ou là, un scandale, comme l’affaire Cahuzac, qui allait montrer que le système n’était pas encore assez bien verrouillé. C’est dans ces conditions qu’est né en 2013 le Parquet national financier (PNF), chargé de centraliser les poursuites les plus sensibles qui seraient désormais suivies de près par une poignée de magistrats triés sur le volet. Le PNF a, depuis lors, bien rempli la mission qui lui était assignée. Doté de pouvoirs d’enquête qui valent largement ceux des juges d’instruction, mais sans être encombré par les droits de la défense, agissant – selon les besoins – tantôt dans l’ombre, tantôt en pleine lumière, il est parvenu à incarner la vertu financière ou, plutôt, il l’incarnait jusqu’à ces derniers jours, qui ont vu tomber le masque de la comédie.

Mme Houlette vend la mèche

Beaucoup en étaient restés à l’idée désuète que, lorsque le pouvoir politique s’intéresse à la justice, c’est pour l’empêcher de faire son travail et qu’il serait encore assez maladroit et grossier pour aller lui-même lui mettre des bâtons dans les roues cahotantes de la charrette judiciaire. Ce sont en général les mêmes qui croyaient que le PNF était un instrument de moralisation de la vie publique. Comment auraient-ils imaginé qu’un organe centralisé entre les mains expertes de quelques hiérarques au sommet des honneurs judiciaires, nommés après des parcours professionnels sans faute, disposant de pouvoirs exorbitants, enquêtant en secret, dont les agents sont promis eux-mêmes à une brillante carrière et n’ont d’autres censeurs que leurs supérieurs hiérarchiques, puisse servir à autre chose qu’à faire triompher la justice et le droit ?

A lire aussi, Stanislas François: Condamnation des époux Fillon: la séparation des pouvoirs en question

Il est rare qu’en France un haut magistrat mette sur la place publique les petits arrangements de l’institution judiciaire avec l’idée de justice et c’est du jamais-vu que le chef d’un des plus grands parquets saborde tout seul son propre service. Pourquoi Mme Houlette a-t-elle vendu la mèche, venant se plaindre tout haut de ce qui fait le quotidien des parquets et qu’elle a vécu toute sa vie professionnelle durant ? Il y a trois manières d’analyser le naufrage d’une institution quand il est provoqué de l’intérieur. La première est de l’attribuer aux vices du système ; la seconde aux vices de ceux qui en ont la charge ; la troisième à la conjugaison des deux précédentes. Que le Parquet national financier soit une hérésie judiciaire, il n’y a que dans la patrie des droits de l’homme que la chose pouvait passer inaperçue, au nom d’une autorité républicaine qui sert à perpétuer les privilèges, au premier rang desquels l’impunité des grands. Mais cela n’est ni nouveau ni propre au PNF, et il faudrait, pour revenir à des mœurs plus saines, réviser tout le système qui fait du juge le simple auxiliaire du parquet et de celui-ci le majordome des puissants. Aucune famille politique ne le souhaite quand elle est au pouvoir ou qu’elle espère y revenir, ce ne sera donc sûrement pas une réforme mise au programme du « monde d’après ».

Que, par ailleurs, les hommes et les femmes qui ont la charge de la justice ne soient pas parfaits, cela peut chagriner, mais ne devrait pas surprendre. La vraie question est donc de savoir pourquoi nos tribunaux, construits sur le modèle des casernes, se sont transformés en cour du roi Pétaud, avec des généraux qui retournent leurs canons contre les murs qui les protègent. L’arbre du PNF cache peut-être une forêt moins bucolique qu’on ne le croit, mais pour s’en assurer, il faudrait y pénétrer. Et personne, aujourd’hui, n’en prendrait le risque. Ceux qui aiment voir le verre à moitié plein ou qui sont les moins avertis de la chose judiciaire pourront se réjouir de voir, en tout cas, grâce aux aveux publics de Mme Houlette, que le Code pénal et le Code de procédure pénale, judicieusement utilisés, peuvent servir en même temps à défendre la vertu républicaine et à faire pencher la balance électorale dans la bonne direction. Et tout cela pour bien moins cher que l’envoi d’un hélicoptère au fin fond du Tibet.

Nomination d’Éric Dupond-Moretti: une mauvaise nouvelle pour les féministes

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Passation de pouvoirs à la Chancellerie le 7 juin 2020 © Laurent Vu/SIPA Numéro de reportage: 00971392_000009

La nomination d’Éric Dupond-Moretti est réjouissante.


Le lecteur vigilant de Causeur pourrait attribuer l’enthousiasme qui se dégage de cet article à un réflexe corporatiste. Je ne m’en cacherais pas : la profession espérait bien qu’un avocat fût nommé. Mais d’autres considérations, liées notamment à certaines prises de position, viennent également fonder ce jugement. Ces prises de position sont notamment celles ayant conduit une poignée de militantes féministes à se révolter cette semaine contre la nomination du nouveau Garde des Sceaux. 

En tant qu’avocat, Dupond-Moretti a toujours manifesté la plus profonde hostilité aux mouvements #metoo et « Balance ton porc ! », hostilité qui aura trouvé son apogée à l’occasion du procès de Georges Tron. Plusieurs associations féministes se sont insurgées dans un communiqué intitulé « Trois ans après #metoo, le gouvernement nous engage sur un chemin qui nous condamne à une marche à rebours », repris sur le site de l’impayable mouvement “Osez le féminisme”. Dans leur texte, les associations remettent en cause la légitimité du ministre de la Justice, lequel est accusé de véhiculer la fameuse « culture du viol » et ne serait qu’un « gros masculiniste »… 

Finalement, il est autant reproché à Eric Dupond-Moretti d’avoir pris la défense de son client que de ne pas avoir souscrit à des considérations féministes purement militantes. Mais Mesdames, c’est précisément ce qui est attendu d’un Garde des Sceaux. Qu’il serve la justice, non le militantisme.

La libération de la parole fait fi de la justice

Il est très curieux que les médias relaient complaisamment ces reproches des militantes. Cette méfiance de Dupond-Moretti à leur égard est pourtant légitime, tant l’essence même de certains mouvements est d’être hostile à l’idée de Justice.

Le féminisme « Balance ton porc ! » repose en effet sur l’idée selon laquelle l’autorité judiciaire serait par nature impuissante pour défendre la cause des femmes, et qu’il conviendrait de piétiner les principes fondamentaux du droit pour corriger cela, en soustrayant un présumé coupable à la Justice et en le livrant à la vindicte médiatique. Avec « Balance ton porc ! » Twitter est devenu un prétoire dans lequel la « libération de la parole » constitue un exutoire et la cause de la femme se réduit à une chasse à l’homme.

Entendons-nous bien et refusons l’amalgame trop souvent allégué : critiquer « Balance ton porc ! » ce n’est pas remettre en cause la défense des femmes, bien au contraire. C’est regretter que cette cause soit dévoyée et accaparée par un militantisme sectaire qui méprise les fondements mêmes de notre droit.

La présomption d’innocence et le secret de l’instruction de retour?

En tant qu’avocat, il est très difficile d’entendre dire que la justice serait désarmée et que Twitter serait un supplétif à son action prétendument défaillante. Être avocat, c’est croire en l’idée de justice, au droit à un procès équitable, à la présomption d’innocence, au secret de l’instruction, au débat contradictoire et à l’idée qu’une victime à évidemment droit à réparation, mais qu’elle ne saurait diriger seule la conduite d’un procès. Ma consœur Marie Dosé avait remarquablement décrit le phénomène « Balance ton porc ! » en ces termes :

« Justifier le procédé « Balance ton porc ! » par une prétendue défaillance de l’autorité judiciaire ou par la prescription des faits dénoncés, conduit à une forme de despotisme. Une démocratie se doit de combattre l’arbitraire avant l’impunité, parce qu’une culpabilité ne se décrète pas sur les réseaux sociaux, mais se questionne judiciairement. (…) Il ne s’agit pas de dénonciation mais de délation, pas de plaignantes, mais de balances, pas de justice mais de vengeance. En esquivant la sphère judiciaire, les preuves à apporter et le principe contradictoire, on condamne un homme avec une violence telle qu’il n’y a plus guère de réponse possible. Les victimes n’ont pas à décider du sort infligé à leur présumé harceleur en contournant la sphère judiciaire ». 

Rappel de la tartufferie Sandra Muller

Que le nouveau ministre de la Justice désapprouve un phénomène qui entend s’affranchir impunément des principes de l’État de droit, on ne peut alors que s’en féliciter. C’est dans la logique des choses. « Balance ton porc ! » est à la justice ce que la loi Avia est au droit. On transgresse les principes fondamentaux et on fonce droit dans le mur.

Sandra Muller, l’instigatrice du hasthag « Balance ton porc ! » en aura en outre fait l’amère expérience. Après avoir voulu se faire justice elle-même, elle aura finalement été condamnée pour diffamation et a du verser à sa victime la somme de 15 000 euros au titre des dommages et intérêts. Voilà où nous en sommes, trois ans après #metoo.

Architecture: la fin des copies « made in China »

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Hangzhou, Chine, 2007 © EyePress News / NEWSCOM / SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31025404_000026

L’un des phénomènes les plus étranges de la culture chinoise est ce qu’on nomme la duplitecture. Il s’agit de ce courant architectural tout simplement spécialisé dans… la copie de monuments ou de villes existantes.


Ces copies ne sont pas des sites touristiques ou des monuments à visiter, mais des véritables lieux de vie où les habitants vivent à la chinoise, dans un décor et une ambiance d’ailleurs.

Les plus célèbres exemples de duplitecture sont la reproduction d’un quartier de Paris et de la Tour Eiffel à Tiandu Cheng (au sud de Shanghai), et une reconstitution du village autrichien de Hallstatt dans la province de Guangdong (Sud du pays). Cependant, ce phénomène est aujourd’hui menacé. Autrefois répandue, un nouvel ensemble de réglementations du ministère chinois du logement et du développement urbain entend mettre fin à cette pratique.

Sans contrefaçon, j’habite à Canton

La tendance chinoise à « l’architecture de contrefaçon » a commencé au début des années 1990 avec la construction à Zhengzhou (centre-est) d’une réplique – démolie depuis – de la chapelle Ronchamp de Le Corbusier. Le phénomène a rapidement gagné en popularité car il donnait aux habitants le sentiment de voyager sans sortir de la Chine (et de chez eux). Bien que l’important parc de bâtiments-copies, fidèlement reproduits – et parfois sujets à des poursuites judiciaires -, ne soit pas nécessairement orienté vers un style particulier, les « villes » européennes, dont beaucoup sont situées dans la périphérie de Shanghai, se sont révélées particulièrement populaires. Thames Town, Holland Town, Venice Town, German Town, Sweden Town et Sky City, un quartier d’habitations de 16 km carrés développé comme une sorte de Paris miniaturisé en dehors de Hangzhou sont les exemples les plus connus. Et s’il existe aussi une réplique de la Maison Blanche à Jiangsu (au nord-est de Shanghai), des versions plus patriotiques comme des copies d’un secteur de la Grande Muraille ou et la place Tiananmen sont également assez populaires.

A lire aussi: Labo P4: les tribulations des Français en Chine

Or, depuis quelques années cette pratique soulève des problèmes, notamment à cause de l’histoire trouble des relations entre la Chine (et sa culture) et les étrangers, thème hautement politique aujourd’hui… On commence aussi à craindre que ces copies qui étaient vues jusqu’alors comme une sorte d’affirmation de l’hégémonie chinoise (comme un musée à ciel ouvert ou un jardin des plantes tropicales) ne finissent par être perçues comme des vulgaires imitations, et donc autant de signes d’infériorité, de manque de créativité et de négation d’une tradition authentique et originale.

Le parti veut un design original

Le gouvernement chinois a donc décidé d’y mettre fin.

Terminé le clonage de styles architecturaux et de structures emblématiques appartenant à d’autres pays, et place à la défense et à la promotion de l’architecture locale.

« Plagier, imiter et copier » est désormais strictement interdit dans la construction de nouveaux bâtiments. Et les autorités promettent d’être particulièrement vigilantes concernant la pureté stylistique architecturale des nouvelles constructions de stades sportifs, de centres d’exposition, de musées et d’autres grands bâtiments, désormais priés de participer au rayonnement de la culture chinoise.

Cher et regretté bac de français

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Diplôme du Bac (c) ALLILI MOURAD/SIPA/2006251520

Alors que le bac de français a été annulé cette année, Laurence Cadet, professeur de français, tient à lui déclarer sa flamme. Cette regrettable disparition, motivée par des angoisses sanitaires, est en fait loin d’être anodine…


Cher et regretté bac de français,

Je ne sais pas si tu comptes encore beaucoup de défenseurs en notre République covidée mais je chante pour toi l’élégie de ta disparition.

Il paraît que tu n’étais là que pour semer le trouble et l’inquiétude dans les esprits : parents, élèves, professeurs, pas un qui n’échappait à tes assauts, tout tremblant de stupeur et d’effarement !

Quoi ! Nous allons maintenir cet improbable despote, ce fanal des austères humanités alors que le pays est confiné, les élèves renvoyés dans leurs pénates et leurs enseignants assignés à résidence ?

Les parents hurlaient : qu’on leur donne leur bac sans risque sanitaire ! Les élèves réclamaient : droit au bac comme nos aînés par contrôle continu et les enseignants suppliaient leur ministre : revenez sur votre décision ! Cette épreuve est une injustice sociale ! Bourdieu renaissait: c’est le milieu social et non l’élève que nous allons évaluer !

On peut dire qu’ils ont été nombreux à vouloir ta peau et tenaces et efficaces.

À lire aussi : Réforme du bac: Blanquer, reçu sans mention?

Et pourtant, jamais nous n’avions eu tant besoin de toi en ces temps confinés. Nous redécouvrions ce qu’Hugo peut nous dire du présent quand il écrit que le travail qui se développe sous l’effet de l’industrialisation : « produit la richesse en créant la misère » et qu’il « prend l’âge tendre en sa serre », qu’il « se sert d’un enfant ainsi que d’un outil ». Ce n’était pas bien difficile de comprendre que notre société n’avait fait que déplacer le problème social au reste du monde et qu’il faudrait toujours, quelque part dans le monde, des petites mains naïves et dociles pour continuer à fabriquer de la croissance.

Et pourtant nos cours à distance sur des serveurs pas toujours efficaces avaient quelque chose d’insolite et d’étonnant. Le prof devenait clavier et les élèves frappaient leurs réponses, la salle de classe avait la dimension d’un petit écran mais nous formions un réseau d’un genre nouveau. Nous n’avions ni produits à placer ni profils à enregistrer, juste quelque chose de bien désuet qu’on appelle le savoir, juste cet objet- là au bout de nos doigts qui ne se décourageaient pas, même s’il nous arrivait souvent d’être déconnectés.

Et pourtant, je pensais qu’après les soignants qui avaient tant donné pour essayer de sauver des vies, les enseignants répondraient tous présents pour élever la jeunesse de France. Car « chaque enfant qu’on élève est un homme qu’on gagne » et que le sang des hussards noirs de la République battrait encore suffisamment fort pour évaluer le mérite de ceux qui n’avaient pas renoncé à « frotter leur cervelle» contre celle de Montaigne, Beaumarchais, Molière, Racine ou Hugo.

Hélas, cher et regretté bac de français, les peurs sanitaires, les doxas idéologiques et le défaitisme auront eu raison de toi !

L’été s’annonce, les robes s’envoleront le long des terrasses, des jeunes gens éclateront de rire à ton évocation.

Nous t’enterrons tous avec soulagement comme l’on fait d’un malade trop âgé jugé inutile.

Et on fera taire tous les affreux

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Dieudonné et, Alain Soral à une conférence de presse en 2017. © CHAMUSSY/SIPA

Sous prétexte de nous protéger, les plateformes finiront par prohiber toute parole singulière


Alain Soral n’ira pas en prison. Le 25 juin, la cour d’appel de Paris a commué en amende de 5000 euros la peine d’un an ferme infligée en avril 2019 par le tribunal correctionnel au patron du mal-nommé site « Égalité et Réconciliation ». Cinq jours plus tard, Google annonçait la fermeture de la chaîne YouTube de Dieudonné, forte de 400 000 abonnés, « suite à des enfreintes répétées » au règlement de la plate-forme sur les « discours de haine ».

Cette coïncidence résume l’équation de la liberté d’expression, rendue presque insoluble par l’arrière-monde virtuel qui infuse en continu son fiel à la réalité concrète, et pose à nouveaux frais la question classique – Quelle liberté pour les ennemis de la liberté ? – traduite en sabir politique moderne par : Comment lutter contre les discours de haine ? Qu’en moins de deux siècles le lexique de la vie publique ait quitté les sommets des concepts pour s’ébrouer dans le marais des sentiments résume peut-être le désastre de notre temps.

A lire aussi, votre nouveau magazine Causeur: justice pour la police!

Certes, il y a peu de doute sur le caractère « haineux » de leur propos, les deux compères partageant avec leur public l’obsession qui leur fait voir, derrière chaque malheur du monde, la main du lobby que vous savez. De sacrés malins, ces juifs, capables de mentir tout le temps à tout le monde, au point que le bobard qu’ils ont inventé pour passer pour des victimes et mieux dominer le monde tient encore, soixante-quinze ans après. « YouTube, torchecul d’Israël », tweetait un certain Wilhem Winter après l’annonce de la suspension, résumant l’ambiance dans la dieudosphère.

Sans doute le débat public gagnerait-il en qualité si cette prose et cette logorrhée (souvent drôles en même temps qu’ignobles, d’ailleurs) n’existaient pas. Seulement, elles existent. Croire qu’on va les neutraliser par étouffement relève de la pensée magique.

Les sociétés libérales doivent-elles accorder à leurs ennemis les droits de « parler, écrire, imprimer librement », consacrés par la déclaration de 1789 ? La polémique est récurrente entre les tenants du laissez-faire, déplorant qu’on ne puisse plus rien dire, et les partisans de la censure qui s’indignent qu’on puisse dire n’importe quoi. Au milieu, il y a ceux qui célèbrent la libération de la parole féministe un jour et se désolent le lendemain de la libération de la parole populiste. Aucune société ne tolère une liberté de parole absolue. Il s’agit donc de définir le licite et l’illicite, et ce qui est encore plus important, l’instance légitime pour constater et apprécier les infractions. Les cas de Soral et de Dieudonné permettent d’observer in vivo deux modes de régulation de la liberté d’expression.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Dorénavant, le « New York Times » écrira « Black » avec une majuscule

Pour Soral, la Justice a tranché : en France, on n’embastille pas pour délit d’opinion et c’est tant mieux. Pour autant, on n’a pas le choix entre tolérance totale et tolérance zéro. Le domaine de l’interdit s’est exagérément étendu, avec les dizaines de modifications introduites dans la loi de 1881 pour sanctionner l’incitation à la haine de diverses minorités.

Contre Dieudonné, c’est une multinationale qui est à la manœuvre. Or, si la loi Avia a été réduite en charpie par le Conseil constitutionnel, c’est précisément parce qu’elle abandonnait la défense de l’ordre public à des acteurs privés. Quelques jours plus tard, Google décide souverainement, en se moquant éperdument de nos lois, et d’ailleurs du premier amendement américain, de couper le sifflet à Dieudonné, et à une trentaine d’autres.

Google et les autres sont peut-être réellement imprégnés par l’idéologie inclusive de la gauche américaine (et française). S’ils s’inclinent devant des minorités surchauffées, c’est parce que celles-ci, au terme d’une campagne d’intimidation mondiale, ont rallié le big business mondial à leurs causes délirantes. Les plates-formes ne craignent plus seulement le « bad buzz » et les boycotts organisés par des citoyens « en colère » : plus de 200 multinationales, qui ont rallié le mouvement #StopHateForProfit, menacent de leur couper les vivres publicitaires si elles n’en font pas assez « contre la haine ». Résultat, le grand ménage a commencé.

À l’annonce de la fermeture de « iamdieudo4 », les dirigeants de l’UEJF et la Licra ont sablé le champagne, preuve qu’ils ne comprennent rien. S’il faut se résoudre à restreindre le droit sacré de dire des conneries, on doit le faire avec le cœur lourd et la main qui tremble. Comment défendre la liberté de Mila et accepter que l’on bafoue celle de Dieudonné ? Ce n’est pas la même chose, dira-t-on. Ce n’est jamais la même chose. Mais si nous exigeons que la susceptibilité des autres s’accommode de notre liberté, il nous faut bien endurer la leur. Jusqu’à un certain point, bien sûr.

A lire ensuite, Jean Nouailhac: Pour Macron, c’est le moment ou jamais!

Laisser des entreprises tenues en joue par des obsédés de l’interdit fixer ce point[tooltips content= »Comme on a laissé l’afficheur Jean-Claude Decaux censurer nos amis de L’Incorrect, qui n’ont pas pu promouvoir leur une (assez osée il est vrai) sur le remigration. »]1[/tooltips], c’est instaurer la dictature du plus fort, ou du plus bruyant. Ce n’est pas à la loi du marché, mais à la loi de l’État de fixer les limites de la liberté d’expression. Heureusement, car la Justice préfère encore les excès de la liberté à ceux de la censure. Contrairement aux plates-formes qui pratiquent le précautionnisme idéologique : sous prétexte de nous protéger des propos blessants, elles finiront par prohiber toute parole tranchante ou simplement singulière.

Ainsi, Mark Zuckerberg, qui avait d’abord résisté à la vague, a-t-il fait repentance. Désormais, les publicités décrivant des minorités comme des menaces « en raison de leurs origines, de leurs religions, de leurs castes, de leur orientation sexuelle ou de leur statut migratoire » seront interdites sur Facebook. Gageons que ce régime sera promptement étendu à tous les contenus et qu’il sera impossible d’y publier un texte critique sur les immigrés clandestins ou sur le lobby gay.

En matière de liberté d’expression, il n’y a pas que des mauvaises solutions, il y en a aussi de très mauvaises. En laissant les géants du numérique imposer à tous les règles qui leur sont dictées par un chantage planétaire, nous avons choisi la pire.

Les Rien-pensants

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Russie: le nouveau Soljenitsyne est-il sur Youtube?

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Iouri Doud. Image: montage Causeur

Au sein d’un espace politique russe sclérosé, divisé entre fidèles au pouvoir et opposition, de nouvelles personnalités au ton moins partisan émergent. Sur YouTube, un journaliste de 33 ans, du nom de Iouri Doud, pourrait bien être le prochain éveilleur de la conscience russe.


Iouri Doud c’est d’abord un journaliste à la formation classique, passé par le journal Izvestia puis par différentes émissions dédiées au sport, notamment sur la chaîne Rossiya 2. En 2017 il lance sa chaine Youtube, qui gagne rapidement en popularité jusqu’à devenir aujourd’hui l’une des chaînes les plus importantes du pays, avec près de huit millions d’abonnés. Doud débute son aventure de vidéaste sur Internet par des entretiens avec des artistes et des sportifs médiatiques. Menées dans un style décontracté et souvent humoristique ces interviews lui assurent un important succès, ce qui le pousse à étendre ses invitations aux personnalités politiques. Mais là où Doud se distingue de la majorité des productions médiatiques russes, c’est par son approche peu ou pas partisane : on a vu invités sur sa chaîne aussi bien Alexeï Navalny, opposant majeur à Vladimir Poutine, que Dmitri Kisselev, journaliste influent considéré par beaucoup comme le Monsieur Propagande du Kremlin. 

Partage du champ médiatique

Cette approche n’est pas anecdotique dans une Russie où le champ médiatique est victime d’un clivage profond et durable. Alors que la télévision est presque exclusivement favorable au pouvoir, les quelques journaux indépendants peinent à garder leur autonomie, comme l’illustre la récente affaire Vedomosti. En revanche, Internet constitue un espace d’expression privilégiée pour l’opposition, notamment sur les réseaux sociaux autour de personnalités comme Alexeï Navalny. Ce partage du champ médiatique ne laisse pas beaucoup de place à la discussion paisible mais encourage plutôt les insultes et les attaques personnelles, pour des motifs plus ou moins valables. Au milieu de cette zizanie, Doud veut donner la parole à tous. Il n’est donc pas un dissident au sens pur du terme, comme l’était le grand Alexandre Soljenitsyne. D’obédience libérale et capitaliste, il ne cherche pas à remettre en cause le système mais plutôt à apporter sa pierre au débat public dans un pays qui en a rudement besoin.

A lire aussi: Gil Mihaely: Liban, les cèdres qu’on abat

Il y a tout de même quelque chose à sauver dans cette comparaison volontairement provocante entre un vidéaste et l’auteur d’Une Journée d’Ivan Dénissovitch : le rôle d’éveilleur de conscience. Comme son illustre prédécesseur, Iouri Doud tente de mobiliser une société civile apathique et résignée.

Doud ne se contente pas en effet d’interroger des personnalités russes. Il livre également des reportages d’une grande qualité sur différents sujets historiques et politiques.  Ces reportages jouissent d’une production toujours soignée, d’un ton neutre et réfléchi et surtout d’une maîtrise parfaite des codes d’Internet et de la jeune génération. Récemment, la publication sur sa chaine Youtube d’une vidéo consacrée au virus du VIH en Russie a fait l’effet d’une bombe. Avec plus de 18 millions de vues, le documentaire a relancé le débat autour de la question du Sida en Russie, et plusieurs personnalités publiques, parmi lesquelles le président de la Cour des Comptes Alexeï Koudrine, ont réagi directement au reportage (voir ci-dessous), proposant de porter la question du virus devant les députés russes.

Réinformation à la russe

Iouri Doud n’en est pas à son coup d’essai. Son documentaire (d’une durée de quatre heures !) sur la prise d’otage de l’école Beslan en 2004, où près de 350 personnes ont été tuées, dont 186 enfants, a provoqué un vif émoi sur la toile russe. Beaucoup de jeunes n’avaient jamais entendu parler de cette attaque menée par les indépendantistes tchétchènes. Une situation étonnante quand on sait qu’il s’agit de la prise d’otage la plus meurtrière de l’histoire (notamment à cause d’une gestion déplorable de l’assaut par les forces spéciales russes), mais également d’un évènement majeur du début de l’ère Poutine, qui a poussé le président russe à renforcer la verticale du pouvoir. Plus étonnant encore, Doud a connu un autre grand succès avec un reportage sur la route de la Kolyma, vidéo qui avoisine les 21 millions de vues. Cette voie infernale, aussi appelée « Route des os » est en fait une bande gelée de 2 032 km, où ont péri 250 000 victimes des purges staliniennes. Comment expliquer un tel succès sur un sujet si éloigné du ton léger qui règne dans les autres vidéos sur Youtube ? La réponse peut choquer : selon une étude du Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique parue en 2017, 55% des Russes entre 18 et 24 ans n’ont jamais entendu parler des purges staliniennes.

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Le rapport compliqué des Russes à leur histoire mériterait son propre article. Doud a précisément cela de précieux qu’il apporte une connaissance historique dépassionnée à son auditoire, libérée des tabous et de l’autocensure. La plateforme de Google est également le média parfait pour supporter cette tâche, puisqu’elle permet d’atteindre l’auditeur dans sa vie de tous les jours, face à son ordinateur, dans le métro, dans son lit. Mis face à face avec les pages tragiques de leur histoire, qu’elles soient dues au terrorisme tchétchène ou au totalitarisme soviétique, les jeunes Russes peuvent désormais former leurs convictions en toute liberté. 

Restons toutefois réalistes. Les centaines de millions de vues comptabilisées par Doud sur Youtube sont certes impressionnantes, mais elles ne représentent pour l’instant qu’une goutte d’eau. La télévision reste le principal média en termes d’audience et le public de Youtube ne constitue pas un échantillon représentatif de la société russe. De plus, la possible entrée en politique de Iouri Doud, annoncée à demi-mot dans certains médias, pourrait entacher son image de Russe moyen menant une quête de la vérité historique et de la transparence politique.

Dans les pas de Soljenitsyne?

Doud n’est sans doute pas le prochain Soljenitsyne (s’il doit un jour y en avoir un) et son reportage sur l’épidémie de VIH ne devrait pas avoir le même héritage que l’Archipel du Goulag. Ses détracteurs aiment à rappeler que moins des 5% des Russes déclarent le reconnaître. Mais son rôle et sa personnalité sont d’utiles clés de lecture pour comprendre la société russe actuelle. Son succès s’explique en fait assez simplement : ses documentaires, fouillés et neutres, ses interviews sans concession mais sans parti pris rencontrent un public, c’est-à-dire une demande. Cette demande c’est celle d’une approche plus dépassionnée des questions historiques et politiques, qui permettra aux russes de faire la paix avec une histoire troublée comme celle de la période soviétique, ou avec des non-dits nocifs comme celui qui entoure l’épidémie du VIH.

Il est amusant de remarquer que cette approche bénéficierait tout autant aux observateurs occidentaux de la Russie actuelle. Plutôt que d’adopter des positions braquées, qui n’ont souvent pour origine qu’une opinion positive ou négative de Monsieur Poutine, on gagnerait à tenter de comprendre la Russie au-delà des questions médiatiques de géopolitique ou des droits de l’homme, certes importantes mais loin d’être suffisantes. On peut ne pas croire au rôle messianique de la Sainte Russie sans pour autant la considérer comme partie de l’Axe du Mal. Iouri Doud l’a bien compris et son travail le prouve : la Russie est un pays comme beaucoup d’autres qui ne nécessite rien de plus qu’une approche sans préjugés, capable de reconnaître à la fois les lâchetés et les grandeurs de son histoire.

Une journée d'Ivan Denissovitch

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Conversations avec Poutine

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Les cèdres qu’on abat

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Conférence de presse d'Alain Bifani, le directeur général du ministère des Finances démissionnaire, le 29 juin à Beyrouth © Hassan Ammar/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22468579_000002

Le Liban vit une double faillite, politique et économique


Dans un état critique depuis presqu’un an déjà, la situation économique du Liban ne cesse de se dégrader. À la fin de l’hiver, les réserves en devises n’étaient plus que de 20 milliards de dollars. Au mois de mars, pour la première fois de son histoire, le Liban a fait défaut sur sa dette extérieure. Rien que pour les importations annuelles libanaises de mazout, électricité, fuel, blé et médicaments, il faut 12 milliards de dollars à l’État. 

Le Liban n’a pas eu le choix – les créanciers attendront. Dans le pays, la situation est en passe de devenir intenable. En quelques mois, la monnaie locale s’est effondrée, faisant perdre aux Libanais plus de la moitié de leur pouvoir d’achat. L’association des banques a imposé aux déposants le rationnement des devises étrangères. Le chômage et la pauvreté explosent. 30% des Libanais étaient en dessous du seuil de pauvreté en octobre dernier ; ils sont aujourd’hui 55%, et on estime que le taux de chômage atteindra 75% à la fin de l’année. 

Si l’État arrive à tenir certains des engagements – comme celui de payer les agents du service public – c’est en faisant appel à la planche à billets.

Réformes promises

Début mai, aux abois, le gouvernement a adressé une demande d’assistance financière au Fonds monétaire international (FMI), premier pas vers une restructuration de la dette publique, en accord bien entendu avec les créanciers. La dette libanaise était estimée fin 2019 à 92 milliards de dollars (176 % du PIB) et le gouvernement estime les besoins de financements externes immédiats à 10 milliards de dollars, en plus des 11 milliards de dollars de prêts et de dons déjà prévus en échange de réformes structurelles exigées par plusieurs pays, dont la France, lors de la conférence des bailleurs de fond organisé à Paris au printemps 2018 (CEDRE). Des réformes promises mais jamais engagées. 

Le gouvernement, représenté jusqu’à fin juin par des hauts fonctionnaires et des conseillers honnêtes et professionnels, a présenté au FMI un tableau réel de la situation et un plan de sortie équitable. En face, une partie des parlementaires libanais s’est mobilisée pour remettre ces données en question

Entretemps, depuis le début des négociations avec le FMI, le taux de change de la livre libanaise est passé d’environ 3 500 à 10 000 livres/dollar sur le marché noir, très loin du taux officiel et théorique de 1 507,5 livres, en vigueur depuis 1997. Les conséquences sont dévastatrices et l’aggravation de la situation financière est telle que même l’importation de fuel est affectée. Certaines régions commencent à connaitre des coupures de courant. En diminuant la consommation, l’épidémie de Covid-19 a certes retardé l’échéance, mais depuis mai, la dégradation est rapide et les réserves de la Banque centrale (BDL) ne peuvent assurer la totalité des besoins vitaux du pays. Le FMI semble être le dernier espoir. Mais ces derniers jours, plusieurs indices indiquent que la position libanaise n’est pas claire.

Quelque chose ne tourne pas rond. La démission fin juin du directeur général du ministère des Finances, le numéro deux du ministère, Alain Bifani, en atteste. Nommé en 2000, jouissant d’une excellente réputation de grand serviteur de l’Etat, il a expliqué lors d’une conférence de presse le 29 juin qu’il « refuse d’être complice de ce qui se passe », estimant que le Liban était aujourd’hui dans une « impasse »

Les forces de l’injustice

Selon lui, le problème n’est pas le plan de sauvetage économique (dont il est un des principaux auteurs), qui a été adopté par le gouvernement et sert de base à la demande d’aide financière auprès du FMI. Il accuse ceux qu’il appelle « les forces de l’injustice » de s’être « liguées pour faire avorter le plan de sauvetage économique du pays ». Il affirme qu’un « conflit oppose les bénéficiaires du système à ses victimes ». « Le Liban, a-t-il ajouté lors de la conférence, a élaboré un plan acceptable, d’autant qu’il est devenu évident que cette fois-ci, il est impossible pour le pays d’obtenir de l’argent sans la mise en œuvre d’un grand plan de réformes ». Par « réformes » il faut comprendre : qui est responsable du problème et qui va payer ? 

Bifani mentionne le recouvrement « des fonds volés à hauteur de 10 milliards de dollars », précisant que « depuis fin 2018, 18,3 milliards de dollars ont été sortis des banques, sans compter les intérêts qui représentent 30 milliards de dollars, dont la plupart proviennent de comptes supérieurs à un million de dollars ». Le plan adopté par le gouvernement libanais exige la levée du secret bancaire sur les fonds transférés à l’étranger. Les grandes fortunes ont bénéficié pendant des années de taux d’intérêt défiant toute concurrence. Un certain nombre d’acteurs a pillé – plus ou moins légalement – le Liban en bénéficiant d’un taux d’intérêt particulier et surtout en achetant avec leurs livres libanaises des dollars bon marché avant de les planquer à l’étranger. Il n’est pas très difficile de les identifier : il suffit de voir qui essaie de faire échouer les négociations avec le FMI et pourquoi : l’Association des Banques du Liban (ABL), ainsi que la commission parlementaire des Finances et du Budget. 

Certains proposent à présent la conversion des dépôts en livres libanaises et le gel de l’argent des déposants. Trop facile ! Ceux qui ont converti leurs livres à un taux très favorable, il y a deux ou trois ans, avant de transférer leurs capitaux hors du pays, exigent aujourd’hui que ceux qui ont toujours leur argent au Liban soient soumis à une dévaluation forcée qui diminuerait drastiquement la valeur de leur épargne. 

Braquage à la libanaise

Comme si cela ne suffisait pas, dans son plan alternatif, l’ABL propose de combler la dette grâce à la vente des réserves d’or de la Banque Centrale, les propriétés immobilières de l’État ou la façade maritime du pays (c’est écrit noir sur blanc dans le rapport) ! Ce qui fait dire à l’ex-conseiller du ministre des Finances Henri Chaoul : « Après avoir conduit le plus grand système de Ponzi de l’Histoire, au niveau national, le Liban s’embarque dans le plus grand braquage au monde : une vente des actifs de l’État et une vente de l’or au profit des 1% des gens les plus riches. »

Selon Wiam Wahhab, ancien ministre druze, Bifani aurait « reçu des menaces de la part d’un chef de parti qui a des centaines de milliers de dollars gelés dans les banques et qui lui a expliqué que cet argent appartenait aux membres de sa communauté ». Le ministre des finances libanais Ghazi Wazni, chargé de piloter les négociations, reste vague. Sa position est délicate. Nommé le 20 janvier dernier sur la recommandation du président du parlement Nabih Berri, Wazni était pendant longtemps le conseiller économique de ce dernier…  On s’en doutait. Le « système » politique libanais est bien impliqué dans ce pillage organisé de l’économie nationale. Il peut être même sa matrice.

Le FMI estime que les vrais chiffres sont ceux du plan présenté par le gouvernement, et il considère ce plan comme une bonne base de travail. Mais l’organisation a exprimé des doutes. Son porte-parole, Gerry Rice, est allé jusqu’à appeler les négociateurs libanais à présenter une position unie sur la question des pertes financières pour avancer sur le sujet crucial des réformes… et même la directrice générale de l’organisation, Kristalina Georgieva a décidé de s’exprimer publiquement pour pointer le nœud de l’affaire libanais : « Le cœur du problème, c’est de savoir si des objectifs communs peuvent être trouvés dans le pays afin de lancer une série de mesures qui seront très difficiles, mais nécessaires ». 

Henri Chaoul, qui a été le premier à démissioner de l’équipe libanaise des négociations en claquant la porte, accusa la classe politique de vouloir empêcher un accord avec le FMI qui « leur imposera de faire des réformes et de mettre la main à la poche pour payer une partie de l’addition que coûtera le redressement du pays ». C’est bien la question du partage des pertes qui braque de nombreux membres de l’élite politique et financière libanaise. Le gouvernement, représenté jusqu’à fin juin par des hauts fonctionnaires et des conseillers honnêtes et professionnels, a présenté au FMI un tableau réel de la situation et un plan de sortie équitable. En face, une partie des parlementaires libanais s’est mobilisée pour remettre ces données en question. Alignés sur les banques, la BDL et certains acteurs du secteur privé, ils reprochent au gouvernement d’avoir surévalué les pertes…

Le travail de Bifani reconnu par le FMI

Cependant, ni la démarche ni les chiffres des parlementaires ne semblent avoir convaincu le FMI. Celui-ci rejette l’approche comptable proposée permettant de dissimuler l’importance des pertes. Et puis, le FMI n’accepte pas non plus la proposition des parlementaires d’utiliser les actifs de l’État pour refuser une recapitalisation des banques. Utiliser les actifs de la nation libanaise pour payer des dettes dont les responsables sont les membres de l’élite économique et politique du pays n’est pas accepté.

Le FMI a répété à plusieurs reprises que les estimations du gouvernement étaient globalement alignées aux siennes. Une manière de donner raison aux trois mille fonctionnaires du ministère des Finances qui ont fait ce travail (conseillés par la banque Lazard), et à leur directeur Alain Bifani. 

Dans cette bataille qui s’est engagée depuis la double démission de Chaoul et Bifani, les adversaires ne se cachent plus. Jeudi dernier dans une émission politique sur la chaîne de télévision MTV, Elie Ferzli, le vice-Président du Parlement (et membre du conseil d’administration d’IBL, Intercontinental Bank of Lebanon), a déclaré : « Il faudrait mettre en prison Alain Bifani et ces quatre salauds de conseillers » avant d’avouer dans la même émission que : « Oui, nous sommes le parti des banques. » 

Trente ans après la fin de la guerre civile, le système politique libanais né en 1989-1992 de l’accord de Taïf est aujourd’hui en banqueroute. Il ne s’agit plus de trouver des compromis improbables et des formules magiques de quadrature de cercle mais de sortir son chéquier. Et ce n’est pas une fête des comptables mais un véritable moment révolutionnaire :   le partage de la facture suivi par celui de la richesse nationale sont la base du futur système politique libanais.    

Edward Hopper, génialement antimoderne

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Le cinéaste Wim Wenders à l'exposition Edward Hopper de la Fondation Beyeler © Mandoga Media/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30199386_000004

La fondation Beyeler propose jusqu’au 26 juillet une importante exposition Edward Hopper, consacrée principalement à ses paysages. Cet artiste a échappé au déclassement et à l’oubli qui a marqué la plupart des artistes figuratifs américains de la première moitié du XXe siècle. Une belle occasion d’entrer dans son univers si singulier et, à travers lui, d’entrouvrir les portes d’une période particulièrement riche de l’art américain.


Un cas de réfutation de l’historiographie ordinaire

Les historiens de l’art commencent à parler de Hopper, souvent on les sent en difficulté.

Ils ont du mal à raccrocher cet artiste au récit qui tient habituellement lieu d’histoire de l’art du XXe siècle. Les uns vont chercher à son crédit qu’il aurait été apprécié par certains expressionnistes abstraits comme Motherwell. Le critique d’art Philippe Dagen explique avec le plus grand sérieux (lors d’une précédente exposition) que : « Hopper, à son insu, annonce la rigueur ultramoderne du minimalisme new-yorkais ». Beaucoup se résignent à considérer Hopper juste comme un électron libre, une exception qui confirme la règle. Enfin, Claire Maingon, de Beaux-arts magazine, voit tout simplement en lui un homme « à contre-courant ». Tout ceci est totalement absurde. En réalité, Hopper est tout sauf isolé. Il appartient à une histoire extraordinairement riche, mais que tout le monde ignore superbement, celle de l’illustration et de la peinture figurative américaines de la première moitié du XXe siècle.

À l’école de la poubelle

Edward Hopper naît en 1882 dans une famille de commerçants baptistes qui encouragent ses aspirations artistiques. Il grandit à Nyack, au nord de New York, au bord de la Hudson river. Cette région est fréquentée tout au long du XIXe siècle par des peintres de paysage regroupés sous le nom de Hudson river school (voir encadré plus bas). Ils popularisent une conception mystique des grands espaces. Dieu et la nature forment à leurs yeux un tout indissociable qui pourrait évoquer Spinoza, mais qui dérive plus directement de l’esthétique du sublime de Burke (connu en France pour sa critique de la Révolution). L’Hudson river school constitue le socle de la tradition américaine et de la culture de Hopper.

Il fait des études d’art à New York et rencontre, soit comme professeurs, soit comme élèves, des artistes de l’Ash Can School (littéralement école de la poubelle). On peut dire que, depuis les caravagesques, peu de peintres représentent avec autant de verve et de crudité la vie réelle des humains. Hopper et son ami Guy de Penne, tout en faisant partie du groupe, s’en distinguent par une sensibilité plus contemplative.

Edward Hopper Lighthouse Hill, 1927 Huile sur toile, 73.8 x 102.2 cm Dallas Museum of Art, don de Mr et Mme Maurice Purnell © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Dallas Museum of Art, Photo by Brad Flowers
Edward Hopper
Lighthouse Hill, 1927
Huile sur toile, 73.8 x 102.2 cm
Dallas Museum of Art, don de Mr et Mme Maurice Purnell
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Dallas Museum of Art, Photo by Brad Flowers
Edward Hopper Cobb’s Barns and Distant Houses, 1930–1933 Huile sur toile, 74 x 109.5 cm Whitney Museum of American Art, New York, legs de Josephine N. Hopper © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala
Edward Hopper
Cobb’s Barns and Distant Houses, 1930–1933
Huile sur toile, 74 x 109.5 cm
Whitney Museum of American Art, New York, legs de Josephine N. Hopper
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

Après ses études new-yorkaises, Hopper voyage en Europe à plusieurs reprises, et tout spécialement à Paris qui fait figure à cette époque de métropole des arts. On vient y rechercher l’enseignement de maîtres considérés aujourd’hui un peu vite comme académiques au sens péjoratif, tels que Bouguereau, Carolus-Duran, Benjamin-Constant, etc. Des institutions privées, comme l’Académie Julian, suppléent l’accès restreint de l’École des beaux-arts et forment de nombreux étrangers. Hooper fait de longs séjours à Paris. Il est fasciné par cette ville. Il est ardemment francophile et le restera toute sa vie. Il aime notre littérature et se récite par cœur des poèmes de Verlaine. Cependant, contrairement aux autres jeunes Américains, il ne fréquente guère d’atelier ou d’académie. Il passe son temps à déambuler en solitaire. Il peint et dessine dans la rue et visite les musées. Il mène une vie très rangée, rencontre peu de monde et n’est pas affecté par les nouveaux courants artistiques. Il ne s’intéresse que momentanément aux impressionnistes, et pas du tout aux cubistes. Il est présenté à Gertrude Stein, mais son cénacle l’ennuie. On pense qu’il y croise Picasso, mais il n’en garde aucun souvenir. Ce qui le marque surtout, ce sont les maîtres anciens, notamment les Hollandais.

L’illustration, poursuite de la peinture d’histoire par d’autres moyens

De retour à New York, il commence à gagner sa vie comme illustrateur. On est en plein âge d’or de l’illustration (voir encadré). Généralement, l’historiographie considère ce genre comme inférieur et superficiel. C’est une très lourde erreur. En effet, l’illustration apparaît à beaucoup d’égards comme une poursuite par d’autres moyens de la peinture d’histoire et de genre. En effet, l’explosion des livres et des magazines offre aux créateurs un public beaucoup plus vaste que les cimaises de quelques lieux prestigieux. C’est là, sur le papier, que sont évoqués les événements comme la Première Guerre mondiale. C’est là qu’on peut le mieux développer la satire des hommes et des femmes de ce temps. Il suffit de regarder sans a priori les grands illustrateurs de cette époque pour saisir leur excellence artistique et leur verve narrative. Pendant vingt ans, Hooper est principalement un illustrateur. C’est une école de concision et d’efficacité des images.

Cependant, quand on voit des photos du jeune Hopper dans des sortes d’openspace avec d’autres illustrateurs, on le sent morne. Il n’aime pas la vie en groupe et n’a pas envie qu’on lui dicte ses sujets.

Hopper lit beaucoup. Il a une grande culture. Il se passionne en particulier pour Freud et Jung. Il va aussi énormément au cinéma et réfléchit à la force des images cinématographiques. Il est convaincu que la peinture a une capacité particulière à exprimer certaines choses profondes et silencieuses. Il voudrait être autonome, créer entièrement par lui-même. Du coup, il commence à produire des gravures, des aquarelles ou des peintures de chevalet et essaye de les vendre. Mais ses sujets, un peu déprimants, ne trouvent pas acquéreur. Ce n’est que la quarantaine passée, et encore très lentement, que sa carrière décolle.

Taiseux, bizarre, contemplatif

C’est aussi à quarante-deux ans qu’il croise Jo, une ancienne étudiante en art qu’il avait aperçue jadis dans la mouvance de l’Ash Can School. Ils se marient. Très vite leur divergence de caractère devient un enfer. Ayant découvert avec Edward les joies de la bagatelle, Jo ne cesse de se plaindre à la cantonade du manque d’ardeur de son mari. Edward, de son côté, trouve qu’en matière artistique Jo est nulle et il lui demande d’arrêter. Cette dernière accepte, mais lui interdit en retour d’avoir d’autres modèles qu’elle. Jo inspirera à Edward ses inoubliables personnages de bimbos hypersexuées ne suscitant qu’une désolante distanciation. Cependant, ce qui exaspère le plus Edward est que Jo est une personnalité très sociable et très bavarde. Il voudrait la faire taire. En vain.

Edward Hopper, lui, est un authentique taiseux. Là où il se trouve le mieux, c’est dans une sorte d’ermitage, quand le temps le permet, au bout du Cape Cod, au nord-est des États-Unis. Ils y résideront souvent et formeront un couple étrange. Après la mort d’Edward, en 1967, Jo sera une veuve modèle s’occupant activement de la promotion de son défunt.

La voie de la clarté

Beaucoup reprochent à Hopper une facture plate – croient-ils – et une absence de picturalité. C’est l’avoir bien mal observée. Sa peinture est en réalité animée de discrètes vibrations produisant un lyrisme retenu. Le problème est que beaucoup d’amateurs d’art sont habitués à des empâtements de plus en plus démonstratifs. Avec les fauves, la pâte s’exhibe avec la consistance du dentifrice. Quand on en arrive à des gens comme Lindström, la matière semble préparée à la bétonnière. À force, nombre de regardeurs ne perçoivent plus la subtilité d’une touche discrète. En outre, au fur et à mesure que ces matières prennent de l’importance, la peinture change de statut. On finit par y voir une surface créative, un objet en soi, mais l’on n’est plus invité à entrer par l’imagination dans le monde de l’artiste. Il y a présentation et non-représentation.

La picturalité de Hopper passe inaperçue pour beaucoup de gens, car elle est mezzo voce. Hopper veut qu’on pénètre sans difficulté dans son univers. Il rend même ses images plus lisibles que des images réelles. Il est comme un auteur qui aurait travaillé son texte pour qu’il soit si concis que le lecteur avance sans même sans s’en apercevoir. Ce parti pris ne doit rien au hasard. Pour s’en convaincre, il suffit de remarquer qu’au début la peinture de Hopper est assez empâtée. On y voit de larges coups de pinceau. Cependant, avec les années, sa touche se resserre et c’est là qu’il devient original, qu’il affirme son style.

Cette exigence de clarté est loin d’être l’apanage du seul Hopper. Elle est popularisée par le terme de « ligne claire », à l’occasion des BD d’Hergé. Cependant, bien avant, de nombreux illustrateurs de la fin du XIXe et du début du XXe livrent des compositions souvent pleines de fantaisie, voire très complexes, mais marquées par un souci très poussé de lisibilité. On peut même dire qu’il y a parfois une sorte de virtuosité à rendre parfaitement lisibles les compositions les plus enchevêtrées. Thornton Oakley, rendant hommage à son maître Howard Pyle (voir encadré), résume bien cet état d’esprit en disant que « l’illustration est le type d’art pictural le plus élevé, parce qu’elle est […] simplement une image éclaircissante ». Cette voie de la clarté, à rebours de l’opacité recherchée par la peinture post-impressionniste et moderne, est un fil conducteur de beaucoup d’illustrateurs et de peintres figuratifs.

Le renouvellement de la notion de sujet

L’exposition proposée par la fondation Beyeler met l’accent sur les paysages. Il s’agit de vues de coins de nature, de maisons et de paysages urbains, ou encore de navigation de plaisance. Elles reflètent le tempérament contemplatif de leur auteur. On y voit généralement aucune action véritable et peu d’objets. C’est donc principalement la vacuité de l’espace qui est à regarder et la présence de choses indifférentes à l’homme. Souvent, les paysages de Hopper sont traversés par des ombres portées produites par un soleil hors cadre suggérant une sorte de sentiment métaphysique. Cela pousse certains à faire un rapprochement avec la peinture « métaphysique » de Chirico. Cependant, ce qui est un procédé répétitif et finalement abandonné à la maturité chez ce dernier est développé de façon subtile, variée et sincère chez Hopper.

Nombre de compositions de Hopper comportent cependant des personnages. Leur attitude est souvent passive. Par exemple, certains sont allongés sur des chaises longues et regardent le lointain. Parfois, ils sont occupés – et c’est sans doute là le plus intéressant – à des tâches extrêmement bénignes. C’est le cas de ce pompiste en train de remettre le pistolet de la pompe à son emplacement. C’est aussi le cas de cette femme (hors exposition) occupée à tourner sa cuillère dans une tasse de café. On est loin de la peinture d’histoire ou des scènes de genre habituelles qui condensent un récit édifiant ou ironique. Ce dont il s’agit avec Hopper, c’est bien d’une histoire, si l’on veut, ou d’une anecdote, mais si minime qu’on entre dans le tissu même de l’existence. On prend conscience de ces moments microscopiques qu’on néglige habituellement. Cette conception existentielle du sujet renouvelle complètement la figuration.

Quelques pistes pour découvrir la figuration américaine autour de Hopper

La Hudson river school débute avec Thomas Cole, puis Frederic Edwin Church et Albert Bierstadt. Ces peintres évoquent la beauté religieuse des grands espaces. Les œuvres de Thomas Moran contribuent à la création du parc de Yellowstone. Les générations suivantes mettent l’accent sur la vie des pionniers. Charles Marion Russell s’engage comme simple cow-boy dans le Nevada et Frederic Remington brosse des scènes du Far West.

Les poids lourds du XIXe : comme en Europe, les États-Unis voient apparaître dans la seconde partie du xixe de grandes figures artistiques : Citons Thomas Pollock Anshutz, Winslow Homer, William Merritt Chase, John Singer Sargent. Le remuant Thomas Eakins a une influence décisive sur les générations suivantes.

Le tonalisme de George Inness ainsi que celui de Thomas Dewing livrent des peintures particulièrement vibrantes et intimistes de la nature.

L’Ash Can Scool (école de la poubelle), sous l’impulsion de Robert Henri, préconise des thèmes crus et une facture puissante, sans oublier un engagement à gauche. On y trouve des artistes aussi exceptionnels que George Luks, John Sloan, Everett Shinn, George Bellows, mais aussi parmi les élèves, le jeune Léon Trotski. C’est principalement dans ce cénacle que Hopper se forme, même si ses sujets peuvent paraître plus froids.

La Brandywine river school, fondée par Howard Pyle, porte l’illustration à un niveau impressionnant tout en continuant à pratiquer une très belle peinture. Thornton Oakley, NC Wyeth (le père d’Andrew) et les Red Rose Girls (voir ci-après) y sont formés. Ce mouvement influence des illustrateurs comme Maxfield Parrish et Norman Rockwell.

Les Red Rose Girls : trois artistes, Violet Oakley, Jessie Willcox Smith et Elizabeth Shippen Green, vivent en communauté dans une maison intitulée Red Rose Inn qui leur donne son nom. Elles portent l’illustration, mais aussi la peinture murale, à un niveau inégalé.

Nombre de personnalités ayant des vies et des œuvres stupéfiantes enrichissent cette période. Citons parmi beaucoup d’autres Ralph Blakelock. Son insuccès le rend dépressif alors qu’il doit nourrir une famille qui compte neuf enfants. Il est finalement interné. Peu après, des amis viennent lui dire que désormais de nombreux musées s’arrachent ses peintures. Il en parle à ses médecins qui y voient de la paranoïa et durcissent son traitement. Citons aussi Henry Ossawa Tanner, peintre afro-américain. Sa mère naît esclave. Il est ainsi prénommé en référence à la bataille d’Osawatomie, haut lieu des combats abolitionnistes. Il est formé par Thomas Eakins et évolue vers un style symboliste en rapport avec sa grande ferveur méthodiste. Fuyant le racisme de son pays, il part s’installer en France où il épouse une chanteuse d’opéra suédoise. Il repose au cimetière de Sceaux.

Le choix d’évoquer de petits instants, on s’en rend compte avec le recul du temps, anticipe la nouvelle peinture figurative qui prend son essor actuellement. Par exemple, les personnages de Michael Borremans s’affairent eux aussi avec sérieux à des besognes apparemment insignifiantes. Servan Sabu, observateur de la vie ordinaire en Roumanie, peint des moments infimes du quotidien. Luc Tuymans développe un minimalisme du même ordre. On pourrait multiplier les exemples, mais ce qu’il y a de commun entre tous ces artistes, c’est qu’ils ont une conception existentielle de la figuration qui fait parfaitement écho à celle de Hopper.

Un antimoderne absolu

Pendant l’Entre-deux-guerres, Hopper sent monter des formes d’art auxquelles il est profondément hostile. En particulier dans le cadre du New Deal, l’Art Project finance un certain nombre de plasticiens en difficulté. Les créateurs concernés sont relativement variés. Ce que conteste Hopper est que l’État est peu regardant, à ses yeux, sur la qualité des œuvres et fait vivre artificiellement des artistes en dehors de toute sanction du public. En particulier, des expressionnistes abstraits encore peu connus, comme Pollock, Rothko, Ad Reinhardt, Lee Krasner, etc., sont soutenus par les pouvoirs publics. Après la Seconde Guerre mondiale, Hopper est furieux que les grands musées américains achètent en masse ces artistes et les promeuvent à l’échelle de la planète dans le cadre de la dimension culturelle de la Guerre froide. Dans le même temps, les artistes figuratifs populaires américains sont progressivement rétrogradés au statut d’artistes « régionaux ». Hopper comprend que son monde est en train de disparaître et cela finit d’assombrir sa vieillesse.

On peut remarquer que les dates d’Edward Hopper (1882-1967) sont très similaires à celles de Marcel Duchamp (1887-1968). On comprend aisément à quel point ces deux hommes appartiennent à des conceptions de l’art et à des histoires extraordinairement éloignées l’une de l’autre. La différence est que l’histoire à laquelle appartient Hopper reste à écrire.

À voir absolument : Edward Hopper, Fondation Beyeler, Bâle (Suisse), jusqu’au 26 juillet.

https://www.fondationbeyeler.ch/fr/

Edward Hopper Portrait of Orleans, 1950 Huile sur toile, 66 x 101.6 cm Fine Arts Museums of San Francisco, don de Mr et Mme Jerrold et June Kingsley © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Randy Dodson, The Fine Arts Museums of San Francisco
Edward Hopper
Portrait of Orleans, 1950
Huile sur toile, 66 x 101.6 cm
Fine Arts Museums of San Francisco, don de Mr et Mme Jerrold et June Kingsley
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Randy Dodson, The Fine Arts Museums of San Francisco
Edward Hopper Cape Cod Morning, 1950 Huile sur toile, 86.7 x 102.3 cm Smithsonian American Art Museum, Gift of the Sara Roby Foundation © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Smithsonian American Art Museum, Gene Young
Edward Hopper
Cape Cod Morning, 1950
Huile sur toile, 86.7 x 102.3 cm
Smithsonian American Art Museum, Gift of the Sara Roby Foundation
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Smithsonian American Art Museum, Gene Young
Edward Hopper Cape Ann Granite, 1928 Huile sur toile, 73.5 x 102.3 cm Collection privée © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : Christie's
Edward Hopper
Cape Ann Granite, 1928
Huile sur toile, 73.5 x 102.3 cm
Collection privée
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : Christie’s
Edward Hopper Second Story Sunlight, 1960 Huile sur toile, 102.1 x 127.3 cm Whitney Museum of American Art, New York ; Purchase, with funds from the Friends of the Whitney Museum of American Art © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala
Edward Hopper
Second Story Sunlight, 1960
Huile sur toile, 102.1 x 127.3 cm
Whitney Museum of American Art, New York ; Purchase, with funds
from the Friends of the Whitney Museum of American Art
© Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich
Photo : © 2019. Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

Pour approfondir : 200 years of american illustration, Henry C. Pitz, préface de Norman Rockwell, 1977

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Philippe de Villiers: la revanche de l’agité du bocage

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Philippe de Villiers © Hannah ASSOULINE

Dans son dernier essai, Philippe de Villiers s’adresse aux Gaulois réfractaires. Il leur dit: « Je vous ai compris! » Doit-on s’attendre à un moment Villiers?


Aux échecs, le Fou est l’une des pièces stratégiques. Avec la Reine, elle a la particularité de pouvoir traverser en diagonale tout l’échiquier. C’est en se déplaçant ainsi que le Fou prend les pièces adverses. Depuis la case où il se trouve, si sa trajectoire est dégagée, il peut mettre en difficulté un adversaire manquant de hauteur de vue et d’anticipation, et mettre en échec son Roi.

Comme l’intéressé l’a dit lui-même il y a quelques jours, un retour dans l’arène politique en 2022 n’est pas à exclure…

Selon la représentation classique de l’échiquier (que l’on a coutume de voir comme le reflet symbolique de l’espace politique), Philippe de Villiers est ce Fou. Depuis son Puy – sa base de repli vendéenne bien connue – il a mis en échec un Roi qui n’a de pouvoir que les artifices, et dont le royaume se désagrège lentement, attaqué par un virus venu d’ailleurs. On voit déjà apparaître les failles tragiques d’une souveraineté hélas dépecée.

Un titre en clin d’œil à Emmanuel Macron

Philippe de Villiers, figure incontournable de la droite souverainiste anti-Maastricht et anti-socialiste, s’était montré discret depuis son retrait de la vie politique en 2014. Il préférait s’occuper de culture que de politique. Aujourd’hui, il fait un retour en force avec son nouvel essai, les Gaulois réfractaires demandent des comptes au nouveau monde. Le Vendéen entend tirer les leçons de la crise sanitaire pour instruire le procès de la mondialisation et démontrer la pertinence et la légitimité du souverainisme.

A lire aussi: Causeur #81: justice pour la police!

Dès le titre, le ton est donné. Tout le monde aura reconnu l’expression employée en 2018 par un Emmanuel Macron plein de morgue devant la reine du Danemark, se moquant de la réticence des Français au changement imposé par la « startup nation ».

Macron, le souverainisme en carton

Le verbe est haut, le propos tape. L’essai s’ouvre sur le récit de la visite du futur couple présidentiel au Puy du Fou, dans la chaleur de l’été 2016.

Emmanuel Macron et Philippe de Villiers au Puy du Fou en août 2016 © SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA Numéro de reportage: 00768589_000004
Emmanuel Macron et Philippe de Villiers au Puy du Fou en août 2016 © SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA Numéro de reportage: 00768589_000004

L’auteur rappelle la profession de foi souverainiste de celui qui est alors ministre de l’Économie de Hollande et pas encore le premier « marcheur ». Saint Simonien, Philippe de Villiers s’appuie sur cette anecdote pour renforcer la charge de sa critique contre la politique schizophrénique d’Emmanuel Macron. Et si l’auteur se permet de retranscrire les propos de son invité, c’est pour mieux témoigner du reniement total de ce drôle de disciple, une fois élu à la fonction suprême.

Emmanuel Macron ne sera pas le président du souverainisme, mais bien le promoteur du no borders, faisant de la « lèpre populiste » son adversaire désigné. Rapidement, le chef de l’État instaure un nouveau clivage entre le camp du Bien incarné par les progressistes cosmopolites, et le camp du Mal où sévissent populistes et nationalistes identitaires et xénophobes.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Onfray, le peuple et nous

Nos ratés de la gestion de la crise sanitaire sont imputables à cette « guerre idéologique », selon Villiers. Il rappelle que c’est au nom de cette vision manichéenne et du dogme sans frontiériste qu’Emmanuel Macron a « refusé de fermer la frontière nationale qui dépend de nous et appelle à fermer la frontière européenne qui ne dépend pas de nous » … Les faits sont têtus. La pandémie qui s’est abattue sur le nouveau monde a dévoilé la face cachée de la mondialisation et la dépendance sanitaire d’un pays qui se targuait d’avoir le meilleur modèle social au monde. « Cette crise a agi comme un miroir grossissant (…) la mondialisation nous a désarmé face au virus, il a fallu un pont aérien avec la Chine pour le Doliprane et les masques » déplore Philippe de Villiers, amer.

Revers de la médaille : le retour en grâce de la notion de souveraineté à laquelle l’auteur tient tant, longtemps ostracisée dans l’espace politique. Villiers propose un « carré magique de la survie » : les frontières, la souveraineté, le local et la famille.

Le Nouveau monde est déjà derrière nous

Détournant le célèbre slogan des soixante-huitards libertaires, Villiers nous apostrophe : « Cours camarade, le Nouveau monde est derrière toi ». Ironie de l’histoire : devant la menace sanitaire, les mercenaires du monde des flux sans frontières appliquent désormais avec la plus grande application les gestes barrières, cette ultime frontière entre les individus.

Ce retournement de situation est l’occasion pour celui qu’on a souvent appelé « l’agité du bocage » de prendre sa revanche. Avec ses aphorismes éloquents et ses formules lapidaires et imagées, la plume villiériste règle ses comptes aux pourfendeurs d’hier.

Aux côtés des gaullistes légendaires Charles Pasqua et Philippe Seguin, le « Mouvement pour la France » de Villiers, premier parti souverainiste, a tenu sa ligne politique des années durant. « Pendant trente ans, j’ai vécu avec d’autres, comme un paria. On a établi autour de nous un périmètre sanitaire » rappelle Philippe de Villiers, soulignant la tentative de lepénisation du camp souverainiste par les zélateurs du progressisme, que lui prend plaisir à rabaisser au rang de « populisme des élites mondialisés ». Retour à l’envoyeur !

A lire aussi, Marie Pinsard: Antiracisme : Jacques a tout bon !

Si sa démonstration est plaisante, on pourrait toutefois reprocher à Villiers d’utiliser les mêmes ficelles et la technique de diabolisation de ses adversaires en renvoyant à la face de ses contempteurs les anathèmes dont il a été lui-même victime.

La mondialisation, biotope du Covid !

Reste qu’au-delà d’être plaisante, la démonstration de Villiers est convaincante ! Et que la lèpre semble bien avoir changé de camp. Elle est maintenant du côté de ce monde sans frontières, caractérisé par le flux incessant et sans contrôle des capitaux et des hommes, menaçant les intérêts vitaux des nations. Pour Philippe de Villiers, « la mondialisation est microbienne par nature et par circulation ». Elle est « le biotope du virus » ! Face à la crise sanitaire, seule se dresse la frontière. Hier objet de haine, elle est devenue notre planche de salut. « L’ancien Monde est de retour: l’idée des nations protectrices a refait surface »… Pour combien de temps encore? aimerait-on savoir.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Tous souverainistes, les uns contre les autres

Le souverainisme est revenu « par la fenêtre du confinement ». Villiers signe avec son livre la chronique d’une victoire annoncée. Pour preuve, le livre est en tête des ventes depuis son arrivée en librairie. Est-ce suffisant pour convertir demain ce lectorat populaire et fournir des bulletins souverainistes dans les urnes ? À en croire le sondage Ifop effectué au lendemain du 2ème tour des municipales, une grande majorité de Français estime qu’il est plus important de « relocaliser des activités stratégiques » et de préserver « l’indépendance des approvisionnements alimentaires et sanitaires » que de protéger la nature. Doit-on s’attendre à un moment Villiers ? Une recomposition de la droite sur son aile souverainiste serait-elle envisageable, réunissant Dupont-Aignan et Marion Maréchal ? Comme l’intéressé l’a dit lui-même au micro de RMC il y a quelques jours, un retour dans l’arène politique en 2022 n’est pas à exclure. Gardons l’œil sur la diagonale, le premier des Gaulois réfractaires n’a pas dit son dernier mot.

Causeur: justice pour la police!

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Notre numéro d’été est en vente


Causeur revient et il n’est pas content ! Comme de juste, Elisabeth Lévy remet les pendules à l’heure après des semaines d’hystérie médiatique autour du prétendu racisme systémique. Dans la vulgate manichéenne qu’on nous fait gober, « tout Blanc est un raciste, comme tout homme est un violeur et tout flic une brute. Aussi le policier a-t-il le douteux privilège d’être trois fois mauvais. Le comité Adama opère la jonction entre les deux fronts, celui du racisme et celui des « violences policières », qui seraient également systémiques. Et martèle quelques contre-vérités simples: les policiers contrôlent au faciès, les Arabes et les Noirs ont peur de la police », résume notre directrice de la rédaction. Cet amalgame injuste ignore l’ensauvagement d’une société dans laquelle les forces de l’ordre sont devenues des cibles.

Aussi consacrons-nous un dossier entier à l’offensive ethno-racialiste en cours. Puisque les faits sont têtus, Erwan Seznec a décidé de les rétablir. Notre reporter a ainsi reconstitué la journée de la mort d’Adama Traoré (19 juillet 2016) et les suivantes, telles que les gendarmes les ont vécues. Les faits, les expertises, les contre-expertises et l’instruction démontrent qu’il n’y a pas eu de faute ni aucun racisme. Quant au comité Adama, il en démonte la genèse et les réseaux mondains dans une enquête au peigne fin. Grand entretien de ce numéro, Linda Kebbab, représentante du syndicat Unité SGP-FO – s’insurge contre la vulgate anti-flics et nous explique les processus de sanctions auxquels ses collègues sont (sévèrement) soumis. De son côté, Bérénice Levet s’inquiète de notre incapacité à répondre à la rage destructrice des manifestants identitaires. Face aux déboulonneurs de statue, nous devons mobiliser notre héritage pour promouvoir le modèle universaliste français. Mais Emmanuel Macron aura-t-il le courage de le faire ? On peut en douter… D’autant que la culture « woke », ce politiquement correct anglo-saxon dopé aux stéroïdes, colonise le monde occidental, ainsi que nous l’explique Jeremy Stubbs.  

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Passons aux actualités. Comme l’analyse Gil Mihaely, divisée entre deux camps rivaux soutenus par des puissances étrangères, la Libye est devenue un nouveau front de la guerre mondiale contre le djihadisme. Profitant du conflit pour remettre un pied en Afrique du nord, la Turquie espère faire main basse sur le gaz offshore.

Sur tous les fronts, Erwan Seznec démontre que dans la lutte contre la Covid-19, la France a perdu un temps précieux avant de rétablir des contrôles aux frontières, comme le préconisait l’OMS dès le 16 février. Quand la désinvolture rejoint l’idéologie, les citoyens trinquent ! Côté politique, après les municipales, le politologue et sondeur Jérôme Sainte-Marie observe l’affaiblissement de l’échelon communal. Dans un contexte d’abstention massive, les succès des Verts et de la gauche dans les grandes villes doivent être relativisés. Réagissant aux derniers soubresauts de l’affaire Fillon, le magistrat Jean de Maillard nous offre un beau papier. Doté de pouvoirs excessifs, opérant depuis sept ans en secret sous la férule d’une hiérarchie centralisée, le Parquet national financier vient de se saborder.

Enfin, dans les rayonnages de notre rubrique culture, outre les conseils de lecture de Jérôme Leroy, l’été s’annonce chargé. Les deux Patrick, Mandon et Eudeline, racontent le roman de Polanski, du ghetto de Cracovie au monde post-Weinstein d’aujourd’hui pour rendre hommage à ce grand cinéaste. Dans un grand exercice d’admiration, François Sureau narre la vie et l’œuvre de Joseph Kessel (1898-1979), désormais en Pléiade. De l’Irlande à l’Afghanistan, ce juif exilé devenu Français libre a écrit une œuvre entre reportage et roman. Et pour ne rien perdre des plaisirs de l’été, Emmanuel Tresmontant nous présente la glace des maquis. Combinant toutes les nuances du froid avec les parfums de sa Corse natale et du monde entier, Pierre Geronimi propose des créations dignes d’un véritable alchimiste. Profitez-en, sucer ses sorbets n’est pas tromper.

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La justice mise à nu par ses magistrats!

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Éliane Houlette, Paris, 23 janvier 2017. L'ex-procureure du Parquet national financier (PNF) a évoqué des "pressions" de sa hiérarchie dans l'enquête sur François Fillon © Christophe Archambault / AFP

Doté de pouvoirs excessifs, opérant depuis sept ans en secret sous la férule d’une hiérarchie centralisée, le Parquet national financier vient de se saborder au terme de l’affaire Fillon.


La femme de César doit être insoupçonnable. Chacun sait pourtant que, dans leur orageuse union, l’État a toujours été le premier à jeter le doute sur les frasques, réelles ou supposées, de sa justice. Ombrageux et jaloux, il n’a jamais pour autant voulu demander le divorce, ni même accepté de la laisser s’émanciper. Il s’est toujours assuré en revanche de la garder sous sa coupe, en lui rappelant ses stricts devoirs d’obéissance et de fidélité. Après avoir jeté sa gourme, à la fin du siècle précédent, dans quelques affaires de corruption, la justice a fini par comprendre ce qu’on attendait d’elle et a appris comment satisfaire quelques-uns de ses propres penchants, tout en servant de rabatteur à son seigneur et maître. C’est ainsi qu’au fil du temps, État et justice sont parvenus à trouver des accommodements qui les satisfaisaient tous les deux. L’opinion publique, témoin muet de leur lunatique relation, a pu d’ailleurs croire – c’était ce qu’on voulait qu’elle crût – que la justice était tranquillement rentrée au bercail.

Poursuites les plus sensibles

Ces quelques lignes pourraient résumer toute l’évolution, depuis trente ans, de notre système judiciaire. Il est loin, le temps où le garde des Sceaux affrétait un hélicoptère pour l’Himalaya en vue de récupérer un procureur en vacances et de sauver la République des initiatives d’un substitut trop zélé[tooltips content= »En novembre 1996, tandis que le procureur d’Évry, Laurent Davenas, est en vacances dans l’Himalaya, un magistrat de son parquet, Hubert Dujardin, décide d’ouvrir une information judiciaire visant Xavière Tiberi. Il reproche à cette dernière d’avoir été rémunérée 200 000 francs pour la rédaction d’un rapport bidon par le conseil général de l’Essonne. Affolé, le garde des Sceaux, Jacques Toubon, envoie un hélicoptère pour tenter de trouver Laurent Davenas, afin qu’il empêche son vice-procureur de saisir un juge d’instruction. Prudent, L. Davenas feindra de ne pas avoir été informé des recherches dont il était l’objet. »](1)[/tooltips]. Durant toutes ces années, on a pu faire, sans vagues, du juge d’instruction un mort-vivant, ce qui valait beaucoup mieux que d’en faire un martyr. Il n’y a pas eu besoin de lui enlever ses attributions et moins encore de le sacrifier. Il a suffi de donner tout simplement aux parquets, placés sous haute surveillance et qui n’ont de comptes à rendre qu’à leur hiérarchie, des pouvoirs qui concurrencent largement ceux de l’« homme le plus puissant de France ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Belloubet: circulaire, y’a rien à voir

Seuls quelques « accidents » judiciaires ont pu alors faire éclater encore, ici ou là, un scandale, comme l’affaire Cahuzac, qui allait montrer que le système n’était pas encore assez bien verrouillé. C’est dans ces conditions qu’est né en 2013 le Parquet national financier (PNF), chargé de centraliser les poursuites les plus sensibles qui seraient désormais suivies de près par une poignée de magistrats triés sur le volet. Le PNF a, depuis lors, bien rempli la mission qui lui était assignée. Doté de pouvoirs d’enquête qui valent largement ceux des juges d’instruction, mais sans être encombré par les droits de la défense, agissant – selon les besoins – tantôt dans l’ombre, tantôt en pleine lumière, il est parvenu à incarner la vertu financière ou, plutôt, il l’incarnait jusqu’à ces derniers jours, qui ont vu tomber le masque de la comédie.

Mme Houlette vend la mèche

Beaucoup en étaient restés à l’idée désuète que, lorsque le pouvoir politique s’intéresse à la justice, c’est pour l’empêcher de faire son travail et qu’il serait encore assez maladroit et grossier pour aller lui-même lui mettre des bâtons dans les roues cahotantes de la charrette judiciaire. Ce sont en général les mêmes qui croyaient que le PNF était un instrument de moralisation de la vie publique. Comment auraient-ils imaginé qu’un organe centralisé entre les mains expertes de quelques hiérarques au sommet des honneurs judiciaires, nommés après des parcours professionnels sans faute, disposant de pouvoirs exorbitants, enquêtant en secret, dont les agents sont promis eux-mêmes à une brillante carrière et n’ont d’autres censeurs que leurs supérieurs hiérarchiques, puisse servir à autre chose qu’à faire triompher la justice et le droit ?

A lire aussi, Stanislas François: Condamnation des époux Fillon: la séparation des pouvoirs en question

Il est rare qu’en France un haut magistrat mette sur la place publique les petits arrangements de l’institution judiciaire avec l’idée de justice et c’est du jamais-vu que le chef d’un des plus grands parquets saborde tout seul son propre service. Pourquoi Mme Houlette a-t-elle vendu la mèche, venant se plaindre tout haut de ce qui fait le quotidien des parquets et qu’elle a vécu toute sa vie professionnelle durant ? Il y a trois manières d’analyser le naufrage d’une institution quand il est provoqué de l’intérieur. La première est de l’attribuer aux vices du système ; la seconde aux vices de ceux qui en ont la charge ; la troisième à la conjugaison des deux précédentes. Que le Parquet national financier soit une hérésie judiciaire, il n’y a que dans la patrie des droits de l’homme que la chose pouvait passer inaperçue, au nom d’une autorité républicaine qui sert à perpétuer les privilèges, au premier rang desquels l’impunité des grands. Mais cela n’est ni nouveau ni propre au PNF, et il faudrait, pour revenir à des mœurs plus saines, réviser tout le système qui fait du juge le simple auxiliaire du parquet et de celui-ci le majordome des puissants. Aucune famille politique ne le souhaite quand elle est au pouvoir ou qu’elle espère y revenir, ce ne sera donc sûrement pas une réforme mise au programme du « monde d’après ».

Que, par ailleurs, les hommes et les femmes qui ont la charge de la justice ne soient pas parfaits, cela peut chagriner, mais ne devrait pas surprendre. La vraie question est donc de savoir pourquoi nos tribunaux, construits sur le modèle des casernes, se sont transformés en cour du roi Pétaud, avec des généraux qui retournent leurs canons contre les murs qui les protègent. L’arbre du PNF cache peut-être une forêt moins bucolique qu’on ne le croit, mais pour s’en assurer, il faudrait y pénétrer. Et personne, aujourd’hui, n’en prendrait le risque. Ceux qui aiment voir le verre à moitié plein ou qui sont les moins avertis de la chose judiciaire pourront se réjouir de voir, en tout cas, grâce aux aveux publics de Mme Houlette, que le Code pénal et le Code de procédure pénale, judicieusement utilisés, peuvent servir en même temps à défendre la vertu républicaine et à faire pencher la balance électorale dans la bonne direction. Et tout cela pour bien moins cher que l’envoi d’un hélicoptère au fin fond du Tibet.