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Joe Dassin: «La vague impression que c’était foutu»

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Pour l’anniversaire de la mort du chanteur en 1980, une exposition en ligne à découvrir.


Cela fait quarante ans que Joe Dassin a été terrassé par une crise cardiaque à Papeete. Mathieu Alterman, qui collabora au magazine Schnock, lui consacre une exposition en ligne. Il évoque cet homme « déraciné et tourmenté, prisonnier d’un personnage trop lisse pour lui », à travers une foule d’archives.

Joseph Ira Dassin naquit à New-York en 1938 dans une famille d’artistes juive ashkénaze. Son père était le réalisateur Jules Dassin et sa mère était violoniste. La famille a dû cependant fuir les États-Unis car Jules Dassin subit l’inquisition maccarthyste. S’ensuivit une errance à travers l’Europe qui a beaucoup marqué le chanteur au costume blanc. Toute sa vie il fut « entre » : entre la France et l’Amérique, entre le chanteur populaire de la France des années 70 et le docteur en anthropologie qui vénérait Brassens.

Personnalité kaléidoscopique

Mathieu Alterman explore cette personnalité kaléidoscopique, du crooner à l’homme perdu, en divisant sa carrière en cinq parties : le mélodiste, le song writer, l’Américain, l’Italien et le fantaisiste. Ce virtuose de la guitare, fan de blues et de folk, qui débuta sa carrière en 68, sur le tard à l’âge de 28 ans dans le registre comico-léger cowboy: « Les Dalton », fut aussi l’interprète de « Katy Cruel », traditionnel folk, magnifié des années auparavant par la chanteuse culte à la voix rauque et profonde Karen Dalton. Les Dalton se suivent et ne se ressemblent pas.

A lire aussi: Emmanuelle Béart modernise les chansons de son père

À la fin de sa carrière en 80, en plein marasme personnel  et artistique, il collabore avec Tony Joe White avec notamment « Le marché aux puces » où sur un texte de Claude Lemesle il interprète un blues crépusculaire, son meilleur morceau dit Mathieu Alterman. Il enregistre la version anglaise sous le titre « The guitar don’t lie » juste avant de mourir. La camarde, comme disait son cher Brassens le rattrapa au moment où il se permit enfin d’être lui-même sur le plan artistique.

Joe Dassin, l’Américain

Le song writer Joe Dassin est relativement méconnu même s’il composa des titres pour la lumineuse et sombre Marie Laforêt, et pour l’immense Serge Reggiani. Il livre d’ailleurs quelques années auparavant « Salut c’est encore moi » une adaptation de « E tu » de Toto Cutugno. Comme Reggiani dans « L’Italien », il interprète un homme brisé qui revient vers ses amours après des années d’absence. Mais si le grand Serge joue de manière bouleversante sur le pathos, Dassin est pudique. Résigné aussi : « Tu n’as plus rien à me dire/ Je ne suis qu’un souvenir/Peut-être pas trop mauvais ». La pudeur dans la tristesse, voilà qui qualifie Joe Dassin.

Il fallait aussi, à cette époque, coller à la légende américaine mais celle de Dassin était bien réelle, contrairement à Johnny. Il y eut beaucoup d’adaptations, elles sont à la fois populaires et exigeantes, ce que devrait être la variété. Sa version de « Ode to Billie Joe » de Bobby Gentry, « La Marie Jeanne », n’a rien à envier à l’originale, comme si la France profonde de ces années-là faisait parfaitement écho à l’Amérique des rednecks. « Salut les amoureux », une adaptation de « The city of New Orleans » de Arlo Guthrie est à la fois une des préférées du public et de l’underground de la chanson française. En effet, elle figure dans un album de reprises réalisé dans les années 90, consacré à cette icône de la variété, par des figures sulfureuses de la pop rock frenchy. De Daniel Darc en passant par la trop méconnue Louise Féron. Et l’intelligentsia s’aperçut que Joe Dassin c’était bien.

L’été indien ou les inconvénients d’un tube

Peu de gens savent que son tube interplanétaire « L’été indien » est une adaptation de « Africa » toujours de Toto Cutugno. Destinée d’abord à Cloclo, qui l’oublia, ce fut finalement Dassin qui l’enregistra. Angoissé comme toujours, il fit faire vingt prises alors que la deuxième était la bonne, et il en vendit 800 000. Extraordinaire coup de bol mais peut être aussi, à l’image de l’ « Aline » de Christophe, tube qui l’a trop longtemps cantonné dans les slows un tantinet dégoulinants, mais toujours sauvé par sa façon d’interpréter toute en délicatesse et retenue.

Mathieu Alterman a cette formule étonnante concernant le chanteur : « C’était un énorme dépressif, Daniel Darc à côté c’est Bézu ! » C’est peut-être pour cela qu’il multiplia les chansons fantaisistes, quelquefois un peu idiotes, et les duos avec Carlos dans les émissions des Carpentier. Pour conjurer le sort. Politesse du désespoir. Peut-être également la raison pour laquelle, lorsqu’il évoque son déracinement dans » Les chemins de Papa », c’est sur une musique sautillante pour farder la tragédie.

Cependant dans ce qui est à mon sens sa plus belle et relativement méconnue chanson « Tellement bu, tellement fumé », il se débarrasse de ses oripeaux. Dans ce morceau qui n’aurait pu être qu’une énième et banale évocation d’une désillusion amoureuse, il campe une ambiance sombre, déchirée par quelques éclaircies. Et c’est son absolu désespoir qui rejaillit. Comme s’il avait toujours eu « la vague impression que c’était foutu ».

La « cancel culture », cette effrayante intolérance progressiste

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Les déboires récents de J.K. Rowling, l’auteur de Harry Potter, boycottée par des militants adeptes de la théorie du genre, peuvent sembler aussi grotesques qu’éloignés de nous. Après avoir lu une bien curieuse prose dans le Monde cette semaine, Jeremy Stubbs nous met en garde: l’ennemi est déjà dans la place.


Quand nous pensons à la censure, à la confiscation de la liberté de parole, nous pensons en priorité aux exemples historiques des régimes autoritaires ou théocratiques, aux témoignages vécus comme celui de Soljenitsyne, ou aux transpositions dans la fiction comme celle, aujourd’hui archétypique, du 1984 d’Orwell.

Dans chaque cas, il s’agit d’un carcan linguistique et intellectuel imposé par un État centralisé, hiérarchique et dominateur. Mardi dernier, dans une lettre ouverte publiée sur le site de la revue américaine, Harper’s Magazine, plus de 150 membres de l’intelligentsia internationale, surtout anglo-américaine, mettent en garde contre une forme de censure inédite exercée par des minorités – ou pour leur compte – qui se prétendent dépourvues de tout pouvoir politique, économique et médiatique. Parmi les signataires, on trouve des noms illustres d’écrivains, d’universitaires et de journalistes tels que Salman Rushdie, Garry Kasparov, Margaret Atwood, Martin Amis, Noam Chomsky, Stephen Pinker, Malcolm Gladwell ou Jonathan Haidt. Étrangement, ils appartiennent autant à la gauche qu’à la droite du spectre politique.

La France souffre du syndrome du village d’Astérix. On croit que, quel que soit le vent de folie qui souffle depuis les pays anglophones, la Gaule résistera…

La portée de cette lettre est suffisamment significative pour qu’elle soit publiée simultanément dans les presses allemande, espagnole, japonaise et française – en l’occurrence, dans le Monde, fait sur lequel nous reviendrons.

 A lire aussi, du même auteur: Dorénavant, le « New York Times » écrira « Black » avec une majuscule

Selon les auteurs, la nouvelle censure qui s’exerce dans les universités, les maisons d’édition, les médias et même les entreprises, se caractérise par une « intolérance à l’égard des opinions divergentes », un « goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme » et une « tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. » Il s’agit d’exclure du discours public à la fois certains points de vue et les voix qui les portent. L’idéologie au nom de laquelle ces prohibitions sont imposées est le woke, ce politiquement correct dopé aux stéroïdes ; la stratégie adoptée par ses partisans est la cancel culture, littéralement « la culture de l’annulation » ou « du boycott » Quels en sont les tenants et aboutissants ?

L’annulation pour les nuls

Le woke, d’un mot anglais voulant dire « éveillé » ou «  vigilant », constitue une sorte de tétraèdre aux quatre facettes, chacune représentant une opposition manichéenne : la race, montant les noirs contre les blancs (toutes les autres ethnies sont invitées à se ranger du côté des noirs) ; le féminisme, montant les femmes contre les hommes ; la sexualité, montant les homos contre les hétéros ; et le genre, montant les transgenres et autres non-binaires contre les cis, c’est-à-dire tous ceux qui ne se catégorisent pas comme les premiers. Chaque facette est inséparable des autres ; les militants de l’une sont solidaires des autres. Dans chaque opposition, le second groupe – les blancs, les hommes, les hétéros et les cis – est considéré comme ayant tort de par son existence même. Cela s’appelle le « privilège » blanc, masculin et/ou hétéro. Tout le système est placé sous le signe du vieux marxisme révolutionnaire : il s’agit de saisir le pouvoir dans tous les pays, de détruire le capitalisme et de renverser l’ordre social. Quant à la cancel culture, elle se justifie de la manière suivante : des groupes qui, au cours de l’histoire, auraient été privés d’opportunités pour s’exprimer, qui auraient été « silencés », ont le droit aujourd’hui de « silencer » à leur tour tous ceux qui expriment une opinion contraire à la leur.

Si, dans le monde fictif de 1984 ou le monde réel de la Chine contemporaine, l’imposition de la pensée unique est « top down », dictée d’en haut par un gouvernement, la cancel culture est « bottom up », promue par de simples militants – quoique avec l’appui d’un grand nombre des vrais privilégiés, les peoples, vedettes et autres m’as-tu-vu qui, étant majoritairement blancs, hétéros et cis, ressentent le besoin de se faire bien voir en dénonçant publiquement tout écart doctrinal de la part de leurs semblables.

 A lire aussi, Mathieu Bock-Côté: Jordan Peterson, professeur d’insoumission au système médiatique

La cancel culture est une métonymie. Au début, il s’agissait bien pour les partisans du woke de faire annuler, par des campagnes de protestations, des événements tels que des conférences ou des débats universitaires auxquels participaient des penseurs dont les idées pouvaient provoquer une détresse psychique insupportable chez les bien-pensants. L’exemple classique en est celui du Canadien Jordan Petersen, professeur de psychologie, grand pourfendeur des idéologies politiquement correctes et auteur du bestseller, 12 règles pour une vie (Michel Lafon, 2018). L’année dernière, l’université anglaise de Cambridge, qui lui avait proposé un poste de chercheur invité, a retiré son offre suite à une campagne de dénonciation organisée par des étudiants et des membres de la faculté. Pas de liberté académique pour les ennemis de la liberté woke.

Pourtant, après la simple annulation, l’action des woke s’étend à des appels à boycotter un(e) tel(le) de façon permanente. En particulier, toute déclaration publique contraire à l’esprit woke, qu’elle provienne d’une personnalité médiatisée ou même parfois d’un simple quidam, suscite une campagne vindicative et haineuse sur les médias sociaux. C’est ce qu’on appelle le « pile on. » Ici, l’exemple classique est celui de l’auteure de la série Harry Potter, l’anglaise J. K. Rowling, elle-même assez bien-pensante, plutôt de gauche et pro-Union européenne. En décembre dernier, elle publie un tweet où elle défend une employée d’une ONG virée pour avoir soutenu que des trans femmes, nées donc avec une physiologie masculine, ne sont pas des femmes de la même manière que des femmes nées avec une physiologie féminine. Dans le tollé qui suit, elle est dénoncée comme une « TERF », abréviation pour « Trans Exclusionary Radical Feministe » ou « Féministe radicale opposée aux transgenres. » De simple acronyme descriptif, cette monosyllabe est devenue une injure qui met fin à tout débat. Au mois de juin, elle récidive et le torrent d’insultes et d’appels au boycott de ses livres reprend avec une force décuplée, menée par les activistes purs et durs suivis par des peoples, en l’occurrence les comédiens rendus célèbres par les adaptations de ses romans. Le « pile on » a deux caractéristiques essentielles. La première est un mélange d’hyperbole outrancière et de chantage émotionnel. Voici le contenu d’un tweet typique d’une trans femme californienne : « Soyons clairs : ce que prônent J. K. Rowling et d’autres TERFs c’est la torture et la mise à mort des jeunes trans. » La deuxième est le recours à des torrents d’injures où l’argumentation intellectuelle joue peu de rôle. Au cours du véritable déferlement de haine virtuelle qui s’abat sur elle, J. K. Rowling, femme et victime dans le passé de violences conjugales, est inondée des pires grossièretés misogynes. C’est presque rassurant : le vieil ordre patriarcal reste présent même chez les militants woke.

Quand la foi est mauvaise

La France souffre du syndrome du village d’Astérix. Ici, on croit que, quel que soit le vent de folie qui souffle depuis les pays anglophones, la Gaule résistera. Faux. L’ennemi est déjà dans la place. La publication de la tribune des 150 par le Monde peut sembler un acte de solidarité en faveur de la liberté de parole par ce quotidien à la gloire sans doute passée, mais non dépourvu d’un certain prestige. Pourtant, tout dans sa façon de présenter le texte constitue un désaveu paradoxal.

A lire aussi, Martin Pimentel: La « cancel culture » débarque en France

Le titre en anglais est littéralement « Une lettre sur la justice et le débat ouvert. » En revanche, le titre du Monde est « Notre résistance à Donald Trump ne doit pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. » Il y a certes une référence passagère à M. Trump dans le texte, mais ce n’est pas du tout une polémique gauchiste contre lui. Enfin, après la tribune vient une véritable mise en garde éditoriale dans le journal français. Citant des groupes d’intellectuels qui ne sont jamais nommés, omettant tout exemple précis, le Monde affirme que le vrai danger provient, non de la gauche radicale mais de l’extrême droite et des « suprématistes blancs », avant de rappeler que Donald Trump lui-même a dénoncé récemment la cancel culture. Le message aussi clair que contradictoire : la tribune a été écrite surtout pour dénoncer Donald Trump mais par des auteurs qui sont proches de sa façon de penser ultra-conservatrice. Cette aporie logique empreinte de mauvaise foi est dans le plus pur esprit woke.

1984

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Darmanin et les islamistes: jeux de dupes

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Les réponses du nouveau ministre de l’Intérieur à la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio ne rassurent pas ceux qui s’inquiètent pour notre précieuse laïcité.


Après avoir arraché à Emmanuel Macron le ministère de l’Intérieur, Gerald Darmanin s’est rendu au Sénat avec tous ses collègues fraichement nommés – ou confirmés – aux postes de ministres du nouveau gouvernement, pour passer la traditionnelle épreuve de feu : les questions d’actualité au gouvernement. Certaines des réponses du nouveau locataire de la place Beauvau ont de quoi sérieusement inquiéter tous ceux qui se soucient de la laïcité.

Jacqueline Eustache-Brinio veut des réponses concrètes 

Ce mercredi 8 juillet, la sénatrice du Val d’Oise Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur de la Commission d’Enquête sur la radicalisation islamiste en France, a interpellé le nouveau ministre sur son approche concernant certains cas liés aux élections municipales : l’entrée d’une élue en hijab au conseil municipal de Strasbourg, l’élection d’un fiché S pour radicalisation à la tête de la mairie de Goussainville[tooltips content= »Abdelaziz Hamida NDLR »](1)[/tooltips], ou encore l’élection manquée du fondateur du CCIF à Garges-lès-Gonesse [tooltips content= »A une centaine de voix seulement, Samy Debah aurait pu l’emporter NDLR… « ](2)[/tooltips] Ce que le président de la République a qualifié lui-même il y quelques mois à peine de « séparatisme » prend forme sur le terrain devant nos yeux. Il semble donc légitime et important de s’intéresser à ce qu’en pense le nouveau ministre et surtout à ce qu’il a l’intention de faire.

Face aux sénateurs, on a eu l’impression d’entendre le maire de Tourcoing plutôt que le ministre de l’Intérieur de la République française… Face à ces exemples flagrants d’entrisme et cette tactique du salami faite de petits pas et des provocations dont la dynamique ne cesse de s’accélérer, Gérald Darmanin rappelle dans sa réponse qu’en tant que ministre de l’Intérieur il est également en charge des cultes, et il embraye en accusant la sénatrice Eustache-Brinio d’être dans la « caricature »… Il va jusqu’à suggérer que le fait même de s’inquiéter de l’islam politique contreviendrait à la liberté de culte et conclut par une anecdote on ne peut plus hors-sujet devant la sénatrice sidérée.

Un faux naïf

En effet, c’est en contant aux membres du Sénat comment son grand-père priait Allah (!), et comment il était un produit réussi de l’assimilation républicaine – lui le premier flic de France dont le second prénom est Moussa – que l’on devrait être rassuré et se convaincre que toutes ces manifestations de l’entrisme islamique ne devraient plus vraiment être un problème…

A lire aussi: Gérald Darmanin, la soumission tranquille

Puisqu’on peut soupçonner Darmanin de tout sauf de naïveté, sa prestation de mercredi devant le Sénat devrait rapidement figurer dans l’article « cynisme » de Wikipedia. Il suffit de lire le rapport de Mme Eustache-Brinio, pour comprendre que presque toute la France (la Bretagne semblant être moins affectée pour le moment) est touchée par un projet lancé il y a des années déjà. Les salafistes ne sont pas les seuls concernés. Une grande partie de l’activisme du terrain est dû aux Frères Musulmans et tous ceux qui en sont proches, sans parler du Tabligh ou du national-islamisme turc qui sévit dans l’Est.

Concordat et laïcité « punitive »

Avant, les séparatistes demandaient des mosquées. Maintenant ils veulent des écoles et se mettent à faire de l’entrisme sur les listes municipales, comme dans les trois cas cités plus haut. Malheureusement, ce qui pour les observateurs lucides est clairement une stratégie visant à s’infiltrer et à noyauter les lieux des pouvoirs locaux, est vu par le nouveau ministre de l’Intérieur comme une forme somme toute normale et légitime de clientélisme. Sans doute se base-t-il sur son expérience en tant que maire. Il s’agit d’un jeu de dupes entre les militants entristes au service d’une idéologie pas tout à fait conforme aux valeurs de la République – à commencer par la laïcité. Sauf que Darmanin croit que les dupes ce sont eux et que lui, plus malin et plus rusé, finira par l’emporter.

Il n’en demeure pas moins qu’il a totalement omis de répondre à deux questions posées par la Sénatrice sur d’anciens propos qu’il a tenu en faveur d’un concordat avec un islam de France et en défaveur de la laïcité qu’il qualifiait alors de « punitive ». Ses réponses étaient attendues par tous les défenseurs de la laïcité. Ils auront eu droit à un terrible avant-goût de la future politique de Darmanin qui se pense « en charge des cultes », quand son ministère est en réalité en charge des « relations avec les cultes ».

Le président de la République a été interrompu par la crise sanitaire et doit encore finir de présenter son plan de lutte contre le séparatisme. Les évènements des vingt dernières années apportent suffisamment de preuves que les dupes ne sont hélas pas ceux qu’on croit. En y réfléchissant de plus près, ce n’est peut-être pas l’article « cynisme » que Darmanin doit illustrer, mais plutôt l’entrée « naïveté confondante » …

Le grand abandon: Les élites françaises et l'islamisme

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عذرة (maedhira)

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C’est vraiment formidable, cette épidémie de pardons qui parcourt soudain la planète…


À peu de choses près, le monde entier présente ses excuses à son voisin. J’ai donc rassemblé ci-après quelques-unes de ces génuflexions spontanées, déjà réalisées ou sur le point de l’être — car aucune faute ne doit rester dans l’ombre, et il ferait beau voir que ce fussent toujours les mêmes qui s’agenouillassent. Le lecteur averti fera le tri dans ces événements, et barrera éventuellement ceux qui ne se sont pas encore accomplis, mais ça ne saurait tarder…

– De jolies blondes s’agenouillent devant de grands Blacks américains pour demander pardon si des marins européens se sont livrés jadis au trafic triangulaire… Oh, so sorry, you, niggers…
– Des étudiants américains de toutes origines supplient les descendants d’Indiens de bien vouloir excuser Wounded Knee et toute une kyrielle de massacres opérés par l’armée américaine… I’m so sorry, you, yellow face…
– L’armée américaine a d’ailleurs envoyé ses plus hauts généraux au Vietnam pour s’excuser du massacre de My-Lai et autres opérations moins guerrières que criminelles… I beg your pardon, gook ?…
– Un président de la République français a qualifié la colonisation française de « crime contre l’humanité » — ce qui a incité l’actuel président algérien à réclamer des excuses formelles pour les 250 000 morts de la guerre, excuses qui ne sauraient tarder — vraiment, désolés, chers amis fellaghas…

Abdelmajid Tebboune en 2017 Photo DR
Abdelmajid Tebboune en 2017 Photo DR

– Lequel président algérien, Abdelmadjid Tebboune, va incessamment sous peu s’excuser des tueries perpétrées par des Algériens très tardivement ralliés au FLN sur la personne de centaines de Pieds-Noirs, essentiellement des femmes et des enfants, à Oran ou ailleurs, sur les Kabyles massacrés, et sur 250 000 Harkis — eux aussi surtout des femmes et des enfants — torturés et mis en pièces par ces mêmes militants de la 11ème heure après la signature des Accords d’Evian… maedhira, infidèles !
– Les Français sont d’ailleurs confus d’avoir apporté des vivres et des médicaments à des populations indigènes qui mouraient de tueries internes et de maladies endémiques… On ne nous y reprendra plus…

Contentons-nous de sourire, de ne pas remarquer les apostrophes douteuses de Danièle Obono sur Jean Castex (ce qui lui donnerait raison)…

– Les Anglais s’excuseront platement pour Jeanne d’Arc — et pour toutes les exactions commises par leurs troupes… Not so glorious, nail eaters…
– Ces mêmes Britanniques envisagent sûrement de présenter leurs excuses pour l’extermination des Aborigènes australiens — entre autres populations autochtones déblayées pour faire de la place aux prostituées et aux bagnards envoyés pour les remplacer… So deeply sorry, boongs…
– Les Allemands n’ont cessé de s’excuser pour les 6 millions de Juifs de la Shoah… Promis-juré, on ne le refera plus… Entschuldigen Sie… C’est d’ailleurs pour ça que chez eux les groupuscules néo-nazis ne prolifèrent pas…
– Les Occidentaux vont prochainement se charger symboliquement de chaînes pour se punir d’avoir envoyé Outre-Atlantique un grand nombre de Noirs, que leur avaient vendus d’autres Noirs…
– D’ailleurs toute l’Afrique sous peu se repentira publiquement d’avoir prêté les deux mains au commerce de bois d’ébène, comme on disait alors…
– Et les Hutus sont vraiment confus d’avoir découpé un bon million de Tutsis à la machette —entre autres génocides inter-ethniques africains…
– Les Musulmans de toutes nationalités sont désolés d’avoir opéré une traite transsaharienne bien plus sévère que la traite atlantique, d’avoir châtré des millions d’hommes et vendu des millions de femmes — y compris un bon million de femmes blanches, fort prisées dans les harems, razziées sur les côtes européennes pour le seul XVIIIe siècle… Et ils sont confus de constater que nombre de pays musulmans continuent à pratiquer l’esclavage à grande échelle… Mais ils vont mettre bon ordre, d’autant que lesdits esclaves sont eux-mêmes musulmans…
– Les Romains s’excuseront bientôt d’avoir envahi la Gaule, qui ne leur avait rien fait depuis des siècles, et d’avoir anéanti sa civilisation et sa langue…
– Les Polonais s’excuseront d’avoir massacré les Tatars et déporté les populations d’origine allemande, les Russes d’avoir massacré les Polonais et réduit les Ukrainiens à une jolie famine exterminatrice…
– Les Palestiniens demandent pardon pour les divers attentats commis contre les Israéliens, à Munich et ailleurs, et lesdits Israéliens sont confus d’avoir exterminé les auteurs de ces attentats — et leurs familles, parfois…
– Les Chinois — non, les Chinois ne s’excusent jamais, pas même de constituer avec les Ouïgours détenus dans des camps des réservoirs d’organes 100% halal à destination des pays à devises fortes, occupés par de paisibles habitants soucieux de se voir greffer un foie qui n’a jamais connu l’alcool…

J’en oublie certainement…

Comme c’est magnifique, ces demandes croisées de pardons — même si pour le moment c’est à sens unique, mais la réciproque ne saurait tarder, n’est-ce pas…

La bête humaine est répugnante, nous n’y pouvons rien. Il y a de bonnes chances qu’elle le reste — c’est dans sa nature. La civilisation — un concept gréco-latin exporté dans les pays barbares — fait depuis 3000 ans des avancées prudentes. Des nations blanches suppriment ainsi l’esclavage, ayant découvert qu’un prolétaire sous-éduqué et sous-payé rapporte plus qu’un esclave acheté-logé-nourri, et qu’Uber est plus fonctionnel que le trafic triangulaire pour dégager des bénéfices…

Quant à ceux qui exigent des excuses (et, tant qu’à faire, des réparations, car comme dit l’Autre, le facteur économique est déterminant en dernière instance), ils sont victimes de ce processus psychologique qui fait que plus on a de droits, plus on en demande. Depuis 50 ans les droits des femmes et des minorités sexuellement opprimées se sont affermis, en Occident tout au moins, et c’est tant mieux. Moyennant quoi ces mêmes minorités beuglent plus fort encore qu’il y a un demi-siècle, affirmant haut et fort que les minorités intra-minoritaires ont des droits eux aussi, que J.K. Rowling est une brute, que tout policier est un tueur raciste et tout homme hétéro un violeur en puissance… Ce n’est pas dans les pays où elles sont considérées comme des objets qu’elles se révoltent, non. Et nos féministes occidentales se soucient assez peu de leurs consœurs méprisées, excisées, et lapidées… Ailleurs, c’est si loin…

Contentons-nous de sourire, de ne pas remarquer les apostrophes douteuses de Danièle Obono sur Jean Castex (parce que les relever serait bien sûr la compartimenter dans sa case « femme noire », ce qui lui donnerait raison), et d’aller de l’avant : parce que pendant que nous nous épuisons en salamalecs culpabilisants, les Chinois (qui eux ne s’excusent guère, voir plus haut) rigolent et progressent.

Harkis, crime d'Etat : Généalogie d'un abandon

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Retrouvez plus d’articles de Jean-Paul Brighelli sur son blog hébergé par Causeur

Iran / Israël: déjà vingt ans de guerre secrète


Une série d’incidents dans des sites iraniens sensibles fait encore monter la tension


En Iran, la série d’explosions et d’incendies de la semaine dernière demeure mystérieuse.

Trois incidents sont connus : le plus grave a eu lieu jeudi 2 juillet dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. Le second est signalé dans le complexe de Parchin, dédié à la fabrication de missiles balistiques, ces porteurs d’ogives nucléaires “potentielles”. Ces deux incidents interviennent quelques jours seulement après l’explosion dans la centrale thermique qui fournit en électricité la ville d’Ahwaz, près de la frontière irakienne. Ces évènements se produisent alors que l’Iran et Israel sont déjà en pleine passe d’armes cyber : l’Iran a saboté le système israélien d’approvisionnement en eau potable, et selon toute probabilité, Israël a mis la pagaille dans le port de Bandar Abas.

Pour comprendre tous ces évènements, il faut revenir au début du millénaire, qui est également le début de cette guerre secrète.

L’Iran joue la montre

Signataire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), l’Iran est tenu de signaler à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) toute installation, équipement ou matière nucléaire sur son territoire. En août 2002, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), une organisation fédérant les opposants au régime des Mollahs, rend publique l’information selon laquelle l’Iran construisait une installation souterraine d’enrichissement d’uranium (à 30 mètres de profondeur), près de Natanz. Dans le même temps, il est révélé que la République islamique installe, dans l’une des zones industrielles de Téhéran et sous la couverture factice d’une usine de montres électroniques, un centre de construction de centrifugeuses, éléments-clés dans l’enrichissement de l’uranium. Avant d’autoriser les inspecteurs à visiter Natnaz et le site de Téhéran, l’Iran a tout fait pour gagner du temps.

Il est très probable que les informations dévoilées en 2002 aient eu pour source les services de renseignements israéliens (aidés d’autres services), et que le CNRI ait été utilisé pour les « blanchir » et cacher cette origine. Après la chute de Sadam Hussein, le MI6 et la CIA ont pu compléter ces informations avec la coopération de Mouammar Kadhafi, qui a craint pendant un certain temps de finir comme le président irakien. C’est lui qui apprend aux Américains et aux Britanniques que les Iraniens ont développé leurs capacités techniques et scientifiques grâce à Abd al-Qadir Khan, le spécialiste nucléaire du Pakistan.

La découverte de l’installation de Natanz a été un signal d’alarme pour de nombreux services des renseignements (pas uniquement ceux des Israéliens et des Américains) : l’Iran était déterminé à faire avancer son programme nucléaire par tous les moyens. Une collaboration étroite entre Israël et les Etats-Unis s’engage, pour espionner, améliorer le recueil de l’information et infiltrer les réseaux d’approvisionnement iraniens dans le monde. Ces informations permettent le sabotage des équipements rachetés par l’Iran, afin d’endommager les installations et de ralentir la marche vers la bombe.

Une autre stratégie fut l’introduction d’un virus informatique surnommé «Stuxnet» dans des équipements Siemens connectés aux ordinateurs du site de Nantaz. Cette opération nommée « Jeux olympiques » dure un certain temps. Les Iraniens finissent par découvrir le virus et le neutralisent, après avoir perdu quelques années et beaucoup d’argent.

Mais l’Iran n’est pas uniquement sur la défensive ! En 2009, il est découvert que l’Iran a construit un autre site à Fordo, à 150 kilomètres au sud-ouest de Téhéran. Ce site a été creusé encore plus profondément que celui de Natanz, pour le mettre hors de la portée de l’armée de l’air israélienne. Malgré les efforts importants de plusieurs services de renseignements, l’Iran parvient bien à faire avancer son programme militaire et à dissimuler des pans entiers de son projet.

Disparitions non élucidées

La guerre secrète passe alors à la vitesse supérieure. Des scientifiques iraniens commencent à disparaître un par un. À l’époque de ces malheureuses disparitions, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton indique que son pays n’est pas impliqué. Les médias internationaux supposent alors que ces assassinats doivent être attribués au Mossad.

Parallèlement aux assassinats, la pression diplomatique et économique exercée par les États-Unis et les puissances occidentales augmente (ces dernières sont rejointes par la Russie et la Chine, qui finissent par voter les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU à ce sujet). Et là aussi, le Mossad aurait joué un rôle important, en fournissant les informations concernant les entreprises iraniennes choisies pour cible des sanctions. Sanctions qui finissent par convaincre l’Iran de regagner la table des négociations en 2013. En juillet 2015, l’accord nucléaire entre l’Iran et six puissances (Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) est signé à Vienne.

Si la plupart des hauts responsables israéliens de la sécurité et du renseignement pensent qu’en dépit de ses lacunes, l’accord de Vienne est le moindre mal, le ministre Benjamin Netanyahu n’est pas de cet avis. Il va jusqu’à faire un discours dénonçant l’accord devant le Congrès des États-Unis, défiant Barack Obama, son architecte principal.

En 2016, Netanayahu nomme à la tête du Mossad Yossi Cohen. Sa mission principale : obtenir des preuves que l’Iran viole l’accord. L’un des plus grands succès de Cohen a été de mettre la main sur les archives nucléaires de l’Iran en janvier 2018, et à les ramener en Israël. Mais cette impressionnante réussite ne produit pas le résultat politique escompté : la communauté internationale estime que l’Iran respecte les engagements de l’accord de Vienne.

Donald Trump élu, le Premier ministre israélien trouve une oreille bien plus attentive et peut se réjouir du retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord, mesure accompagnée par un retour graduel des sanctions. Après avoir tenté en vain de mobiliser les autres signataires (notamment la France et l’Allemagne), par ses petits pas bruyamment médiatisés, l’Iran commence à s’écarter de l’accord, sans pour autant s’en retirer. La décision la plus importante est la relance du projet de développement des nouvelles centrifuges avancées, décision annoncé le 4 novembre 2019, jour du quarantième anniversaire de la prise de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. L’Iran essaie de se constituer une capacité de « percer rapide », c’est-à-dire d’être en situation, si le chef de l’État en donnait l’ordre, d’arriver en quelques mois à une arme nucléaire. Cette situation est considérée par les États-Unis et Israël comme inacceptable. Cela revient peu ou prou à positionner ses troupes à la frontière sans déclarer la guerre.

Yossi Cohen à la manoeuvre?

En Israël, les réactions officielles se sont bornées au rappel des antécédents d’accidents graves résultant d’un mauvais entretien et d’un équipement obsolète de l’Iran : les « incidents » n’étaient donc pas liés à l’état hébreu. Néanmoins une source identifiée comme « responsable de renseignements au Moyen Orient » a confirmé début juillet au New York Times qu’Israël est bien derrière le sabotage de l’atelier des centrifuges à Natanz. Peu de temps après l’ancien ministre de la Défense israélien, Avigdor Lieberman a vendu la mèche : lui voit bien la main de Yossi Cohen, dont le mandat prend fin début 2021 et qui prépare déjà, à coup des fuites glorifiant son action, son avenir politique…

Qu’Israël soit ou non responsable de ce qui vient de se passer la semaine passée, le fait que de tels incidents lui soient attribués renforce le prestige de ses services. Au-delà des nouveaux retards engendrés, cela porte surtout un coup terrible à l’image que le régime iranien renvoie de lui à sa propre population, ainsi qu’aux yeux des gouvernements arabes de la région. D’Irak à Oman, en passant par le Liban, la Syrie ou l’Arabie saoudite, on observe et on enregistre les derniers mouvements de ce jeu d’échecs. La partie dure déjà depuis plus de deux décennies. Et rien ne lui augure une résolution rapide.

Les vignes, dernier bastion de résistance au «décolonialisme»

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Connaissez-vous le Comte de Négret?


J’ai succombé au charme de cette piquette
En tardant dans les rayons de Carrefour Market
Moins de cinq euros une bonne affaire ma foi
Tant pis si ça grattouille et picote mon foie

« Intense et puissant » est selon ses petits mots
Le Comte de Négret apaise à peine mes maux
Et pour cause voici ce qui y est gravé
De l’autre côté de la bouteille abreuvée

La somptueuse peau noire (de son raisin)

« La Négrette, ce joli cépage autochtone de notre terroir Frontonnais ». Voilà un beau sujet, ma foi, mais à l’arôme fichtrement colonial. Et ce n’est pas fini: « [La Négrette] doit son nom à la somptueuse peau noire de son raisin ». Allo Caroline, Clémentine, Rokhaya et consœurs? J’ai un nouveau job pour vous, une croisade de rêve, à l’intersection de l’antiracisme et du féminisme, à mener dans le sud-ouest, voilà qui vous ferait prendre l’air de Paris! Quant à vous, chers lecteurs, ne voyez-vous pas cette énième humiliation des femmes noires acculées à leur condition d’objets de désir par des mâles blancs avides de chair exotique (et avinés) ?

Pour les novices, le site internet des vignerons de l’Appellation d’Origine Protégée (AOP) Fronton, en Occitanie, nous informe que « la légende rapporte que la Négrette, ce cépage noir caractéristique du vignoble de Fronton aurait été rapporté de Chypre par les Hospitaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ». Maudits croisés! Il y est également inscrit que « c’est parce que nous avons choisi de refuser l’uniformisation et de perpétuer la culture de la Négrette […] que nous vous proposons des vins rouges et rosés extraordinaires ». De ma propre expérience, « extraordinaire », me semble exagéré mais qu’importe. Loin de la société aseptisée dont rêvent nos néo-épurateurs année après année, trinquons à la Négrette cet été! Et en attendant d’arpenter Fronton en quête du puissant breuvage, écoutons comment Baudelaire s’adressait à Jeanne Duval, sa « Vénus noire » au début de « Sed non satiata ».

Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d’ébène, enfant de noirs minuits

Après vous être enivré de ces vers, vous trouverez de précieux renseignements pour visiter les domaines de la Négrette sur le site de l’AOP Fronton.

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Antiracisme, accusation identitaire et expiation en milieu académique

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Le 16 juin 2020, le président d’une société savante états-unienne, la Society For Seventeenth-Century Music, écrit à ses adhérents. 


Consécutive à l’horreur qu’a inspirée la mort atroce de George Floyd, la Lettre du président informe ses adhérents que l’organisation entend affirmer une politique d’antiracisme et d’« inclusion ».

Tout en rappelant opportunément le principe universel de la non-discrimination, le programme exposé s’engage dans une entreprise d’auto-accusation identitaire qui a quelque chose d’expiatoire et propose, pour orienter aussi bien ses objets d’étude que ses participants, de recourir à un critère discriminatoire. Mais le texte de référence dont la Lettre se réclame va plus loin encore.

Faisant partie d’un groupe « predominantly white », même si vous n’êtes pas coupable de racisme, vous êtes coupable de ne pas reconnaître la filiation du racisme en vous

Résumons le raisonnement : puisque nous avons été jusqu’à présent complices et agents involontaires d’un privilège blanc (« whiteness as the norm ») dans le choix de nos objets d’étude et dans celui des chercheurs que nous soutenons, prenons des mesures pour que ces choix soient à l’avenir guidés par un critère opposé et volontaire : le dé-centrement de la blancheur (« de-centering whiteness »).

On ne passe pas d’un critère discriminatoire implicite (le privilège blanc) à son abolition vigilante, comme le voudrait la déclaration de principe, mais à son inverse explicite et tout autant excluant. Le grand bouleversement antiraciste consiste à inverser des attributs (blanc, inconscient / non-blanc, conscient) et à conserver la substance (discrimination). Combattre une attitude en la reproduisant volontairement et en la déplaçant, ce n’est pas nouveau : on reconnaît le schéma de la bien nommée discrimination positive.

Quel progrès. Quel bel exemple de liberté dans la recherche scientifique.

A lire également, Théophile Blondy-Dupraz : Sélectionner les étudiants au mérite? Quel scandale!

Une démarche de type inquisitorial

Si les Blancs jouissent d’un privilège, il faut le combattre prioritairement et concrètement, en chaque occurrence, par l’application stricte du principe d’égalité et des lois qui condamnent le favoritisme. Vigilance qui implique qu’on se pose inlassablement des questions, lesquelles valent pour tous en toutes occurrences. A-t-on écarté un candidat à cause de ce qu’il est et non parce que son dossier était insuffisant ? A-t-on fait obstacle à un domaine de recherche, négligé un objet, récusé une méthode ou un courant de pensée pour des motifs extérieurs à la validation scientifique ? Mais tel n’est pas exactement le propos de la Lettre qui procède par culpabilisation générale : une moralisation auto-accusatrice et identitaire y encadre les propositions.

Une démarche de type inquisitorial s’introduit par la mise en place d’un sentiment de culpabilité générale liée par essence à une couleur de peau. On ne parle pas expressément de culpabilité – en l’occurrence de racisme, susceptible d’enquête débouchant éventuellement sur une sanction – mais plus subtilement d’une complicité diffuse avec le racisme, l’esclavagisme et le colonialisme en général, particulièrement relatifs au passé. La notion de complicité n’a pas ici son sens judiciaire ; elle a pour fonction de permettre des rapprochements. Il devient ainsi possible, de proche en proche, de considérer quelqu’un comme lié par héritage (« legacy ») à des crimes, des délits, des fautes commis par ses ancêtres proches ou lointains (ou par l’un des « siens », ceux qui lui ressemblent), mais qu’il n’a pas commis lui-même. Faisant partie d’un groupe « predominantly white », même si vous n’êtes pas coupable de racisme, vous êtes coupable de ne pas reconnaître la filiation du racisme en vous. Il s’agit donc de vous mettre en état d’effectuer cette reconnaissance, d’en faire l’aveu.

Or cette complicité est inconsciente par définition (« unintentional complicity »). Elle touche le milieu académique, mais aussi, si on y pense bien, tout autre milieu que l’on voudra, pourvu qu’on y soupçonne une trace de « whiteness as the norm », pourvu qu’on puisse le catégoriser par une assignation désormais infamante. Il n’y a pas lieu de l’établir : elle est présentée comme un phénomène social général auquel « nous » n’échappons pas. S’érigeant en analyste sauvage qui sait vous dire votre vérité, la Lettre se fait procureur qui saura vous la faire avouer. On peut ainsi décider que quelqu’un, du fait même qu’on l’assigne à un groupe, est impliqué par essence dans un dispositif répréhensible. Il s’agira alors de lui faire prendre conscience de sa position « inappropriée », et non de mener une enquête à charge et à décharge en bonne et due forme. Que l’accusé se défende sera une preuve de plus qu’il s’accroche à une attitude nuisible en s’y aveuglant : il faut donc charitablement lui ouvrir les yeux. Mené par des procureurs dont la conscience lucide autoproclamée n’est pas effleurée par le doute mais guidée par le soupçon, la suite d’un tel procès en « conscientisation » n’est pas nécessairement pénale, elle est avant tout morale. L’histoire enseigne qu’elle en vient vite à la violence physique : c’est l’exorcisme, c’est l’expiation, c’est la rééducation.

A lire aussi, Jeremy Stubbs : Dorénavant, le New York Times écrira « Black » avec une majuscule

Dix commandements aux universitaires blancs

Devant ce politiquement correct venant d’une tranquille société savante consacrée à un objet spécialisé à mille lieues de l’agitation sociétale, on peut penser à un affichage apeuré, à une mesure de protection hâtive contre un courant qui devient de plus en plus menaçant, et pas seulement outre-Atlantique.

La Lettre fait appel à une référence qu’elle recommande vivement. Cité comme arrière-plan directeur, ce texte vigoureux donne la mesure de l’insécurité morale et intellectuelle qui s’abat sur le monde académique [tooltips content= »Jasmine Roberts, White Academia: Do Better« ]2[/tooltips]. Il ne s’embarrasse pas de susciter un scrupule – qu’il traite au demeurant et assez plaisamment comme une contorsion dérisoire. C’est une série d’injonctions comminatoires, de sommations sans appel : dix commandements y sont adressés aux universitaires blancs en vue de leur « amélioration ». On y apprend que la contrition et la repentance ne sont que des manières de prolonger, sur un mode larmoyant, le privilège blanc : plus fort encore que dans la procédure de l’Inquisition, l’aveu de la faute est encore une faute, un péché narcissique. Un miroir féroce est tendu à nos musicologues dix-septiémistes, renvoyés à un nombrilisme pleurnichard. Toute objection est d’avance disqualifiée comme relevant de ce que, en France, on appellerait une « crispation de privilégiés ». On en a connu naguère la version stalinienne qui qualifiait de « petite-bourgeoise » toute velléité critique. Le gauchisme militant en reprit bientôt le schéma par la fameuse et systématique interrogation : « D’où parles-tu ? » .

En lisant ce texte impératif, je pouvais croire à une fiction, comme j’ai pu le croire en regardant la fameuse vidéo sur l’université Evergreen. Mais ces nouveaux inquisiteurs sont bien réels. La question n’est plus de savoir si les ordres qu’ils donnent ont pour finalités l’égalité des droits, la justice sociale et la concorde : on sait qu’ils ont pour effet (et souvent pour objet) la partition de l’humanité. Elle est de savoir si ceux qui les donnent ont le pouvoir de les faire respecter.

Revenons à notre modeste société savante. Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste du XVIIe siècle pour extraire de la fable de La Fontaine « Le loup et l’agneau » le principe accusateur identitaire « C’est donc quelqu’un des tiens ». Mais il sera intéressant de voir si le ballet du Bourgeois gentilhomme sera réexaminé au sein de la Society For Seventeenth Century Music : appropriation culturelle occidentalo-centrée ou satire de l’Empire ottoman esclavagiste ?

N.B. La critique ci-dessus n’affecte en rien l’estime que je porte, par ailleurs, à la SSCM en tant que société savante, aux chercheurs qui y travaillent et aux travaux conduits et soutenus par elle.

>>> Vous pouvez retrouver cet article dans sa version longue sur le site de son auteur Mezetulle <<<

« Il n’y a pas de tournant souverainiste chez Emmanuel Macron »


Après les municipales, le politologue et sondeur Jérôme Sainte-Marie observe l’affaiblissement de l’échelon communal. Dans un contexte d’abstention massive, le succès des Verts et de la gauche dans les grandes villes doivent être relativisés.


Causeur. Que retenez-vous des résultats des élections municipales ?

Jérôme Sainte-Marie. La principale leçon est l’affaiblissement d’un véritable pilier de la République : le scrutin municipal. Avec 58 %, l’abstention massive du second tour n’est pas réductible au Covid-19. Autrefois, on parlait de la République au village, car ce sont dans ces 36 000 communes que s’est enraciné notre régime. En février, plus de six Français sur dix exprimaient leur confiance dans leur maire et dans leur conseil municipal. C’est exceptionnel par rapport au reste des institutions.

On se retrouve pourtant aujourd’hui dans une situation assimilable à celle des élections législatives de 2017. Il y avait également eu 58 % d’abstention au second tour, tant et si bien que la majorité des sièges de l’Assemblée nationale, pour La République en marche, reposait sur 15 % des inscrits. Une partie des problèmes du quinquennat vient de là.

Cette crise de légitimité manifeste-t-elle un malaise beaucoup plus profond qu’une simple grogne contre le régime d’Emmanuel Macron ?

C’est une nouvelle illustration de la crise démocratique. Le monde municipal est resté relativement stable avec des mairies de droite et des mairies de gauche. Simplement, les mairies de gauche sont plus dominées par les écologistes qu’auparavant. Pourquoi ? Les Français redoutent une catastrophe économique, une perte d’emploi, une perte de pouvoir d’achat et une dislocation de notre système social, voire de notre État. Or, l’échelon municipal a peu de prérogatives en la matière. En revanche, il en a une pour une autre préoccupation des Français, certes secondaire, mais réelle : l’environnement.

D’où une vague de victoires écologistes à Bordeaux, Lyon, Strasbourg, Tours, Marseille…

Relativisons-la. Les médias raisonnent sur un second tour ayant lieu essentiellement dans les villes moyennes ou grandes. Le succès vert se fait sur une base très minoritaire, dans le cadre des villes, des métropoles et des villes-centres décrites par Christophe Guilluy. Ce n’est plus du tout la même sociologie que le reste de la France. Au second tour des municipales, seul un tiers des Français était appelé aux urnes. Et sur ce tiers, une part énorme n’est pas allée voter.

Enfin, dans la plupart des cas, les candidats verts étaient têtes de liste d’une couleur beaucoup plus chatoyante. Le cas emblématique est celui de Marseille, où Michèle Rubirola a été choisie parce que, compatible avec tous, elle empêchait un blocage : les socialistes voulaient être tête de liste, la France insoumise aussi. Et les Marseillais ont voté pour elle, ou plutôt pour ses listes marquées à gauche, parce qu’elle était porteuse de beaucoup d’autres demandes sociales que l’environnement.

A lire également : Philippe emporté par la vague verte ?

Vers la fin du confinement, Jérôme Fourquet diagnostiquait une certaine radicalisation de l’électorat. Pourquoi ce sentiment ne s’est-il pas manifesté dans les mairies ?

les choses ne se passent plus via le vote, mais des mouvements de rue comme celui qu’on connaîtra peut-être demain avec les soignants. D’autant que la formation la plus opposée dans les sondages au macronisme, le RN, était doublement exclue de ce scrutin. D’abord, les électeurs du Rassemblement national habitent essentiellement les petites villes. Jérôme Fourquet a d’ailleurs montré qu’aux européennes, Jordan Bardella atteignait 28 % dans les communes de moins de 3 500 habitants contre seulement 14 % dans les communes de 100 000 habitants. Plus la taille de la ville augmente, plus son score baisse. Souvent, il n’y a pas beaucoup de listes Rassemblement national, tant il est difficile de s’afficher avec cette étiquette dans une petite ville. La France insoumise joue également de moins en moins ce rôle de radicalité et se livre désormais à des jeux d’appareil avec une espèce de gauche reconstituée.

C’est-à-dire ?

La France insoumise a tenté une forme de populisme de gauche, mais a refusé toute forme d’alliance ou de report de voix avec l’autre populisme qu’est le RN. Du « populisme de gauche », il ne reste donc plus que le mot « gauche ».

Dans le dernier sondage présidentiel de l’IFOP pour Sud Radio qui donne Macron-Le Pen à 55 %-45 %, la gauche est à 25 % toutes formations confondues, de l’extrême gauche jusqu’à l’électorat Jadot. Dans ce cadre, les Verts incarnent la tentative de retrouver l’époque où les partis politiques étaient ceux de la classe moyenne, de la petite bourgeoisie. C’est une façon d’échapper au conflit de classes caractérisant le quinquennat d’Emmanuel Macron.

Autrement dit, le vote EELV s’agrège au « bloc bourgeois » que vous opposez au « bloc populaire » ?

Non. Entre ces deux blocs qui polarisent les classes sociales, il y a toujours eu beaucoup de monde. Un Français sur deux cherche des solutions moyennes comme le vote vert, contestataire mais pas trop. D’ailleurs, l’écologisme peut constituer l’accompagnement idéal pour les transformations capitalistes, portant les idéaux du sans-frontiérisme, de l’individualisme et du mondialisme. La croissance et le capitalisme verts permettent de reconstituer des marges et de lancer une forme de keynésianisme écolo.

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Mais tout le monde adopte désormais ce discours social. Avec la crise, Emmanuel Macron a changé de politique en nationalisant les salaires, réhabilitant la souveraineté et la relocalisation de l’industrie. Le populisme souverainiste perd-il une partie de sa rente ou en sort-il renforcé ?

Il n’y a pas de tournant souverainiste chez Emmanuel Macron, mais quelques concessions verbales qui ne satisfont que Jean-Pierre Chevènement, si j’ose dire. Quand on parle d’indépendance nationale et européenne dans la même phrase, il y a une contradiction. Et le recours à de l’argent public pour surmonter la crise correspond à ce qui avait été fait lorsqu’il fallait sauver le système bancaire en 2008. Bref, rien de très nouveau sous le soleil : on sauve un système grâce à de l’argent public, ce qui a comme effet d’accroître l’endettement et de restreindre encore davantage la souveraineté nationale.

N’est-ce pas une sorte de 1983 à l’envers ?

Pas du tout. Le gouvernement dépense de l’argent public de manière transitoire, mais cela ne modifie en rien sa volonté de réformes structurelles, en matière de Code du travail ou de périmètre de la propriété publique.

Rappelons que Macron a été élu pour « libérer les énergies » et réduire la part du public dans l’économie. Il ne peut renoncer à ces réformes, sans quoi il perdrait une partie de son électorat qui partirait vers plus libéral que lui. Au niveau de la souveraineté nationale, je ne vois pas du tout Emmanuel Macron revenir sur ses vues europhiles, pour ne pas dire européistes, comme en témoigne l’idée d’un emprunt commun, portée avec l’Allemagne.

Bloc contre bloc - La dynamique du Macronisme

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Emmanuelle Béart modernise les chansons de son père


En reprenant le titre de son père Qu’on est bien, Emmanuelle Béart a jugé nécessaire de réaliser des ajustements pour rendre les paroles conformes avec notre époque


Emmanuelle Béart a voulu rendre hommage à son père chanteur. Qui pourrait l’en blâmer ? C’est ce qu’on se disait avant d’écouter le double album de reprises qu’elle vient d’éditer. À elle la première chanson en duo avec le fils Dutronc (on est donc entre héritiers…), soit le célèbre titre Qu’on est bien, dont les paroles originales disent :

« Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien dans ces bras-là
Qu’on est bien dans les bras d’une personne du genre qu’on n’a pas.
C’est la vraie prière, la prochaine aime le prochain
C’est la vraie grammaire, le masculin s’accorde avec le féminin. »

C’était sans compter sur la vigilance de Mademoiselle Béart qui s’autorise purement et simplement à caviarder le paternel pour chanter :

« Qu’on est bien dans les bras d’une personne du genre qui nous va
Qu’on est bien dans ces bras-là
C’est une prière, la prochaine aime le prochain
C’est une grammaire, le masculin s’accorde avec le féminin. »

Et plus loin, toujours et encore en substitution aux paroles originelles : « Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe désiré. »

Et voilà comment on transforme une chanson tout bêtement hétérosexuelle en un hymne dans l’air du temps. Un caviardage d’autant plus incongru que Guy Béart dans sa chanson se gardait bien de toute forme d’homophobie en chantant : « Certains jouent quand même les atouts de même couleur /Libre à eux, moi j’aime les valets pour les dames, les trèfles pour les cœurs. »

Ce n’était pas assez pour Emmanuelle B. qui rejoint ainsi l’actuelle cohorte de celles et ceux qui voudraient refaire l’Histoire et les histoires au cinéma, en littérature, sur les noms de rues et sur les statues.

Spécialement pour cette fille à papa, voici le début d’un long travail à faire concernant la chanson française. Fini le « Ton style, c’est ton cul » de Léo Ferré, à remplacer immédiatement par un bien plus valorisant « Ton style, c’est ton QI ».

Remanié le Fernande de Brassens qu’il faut désormais chanter ainsi : « Quand je pense à Fernande, je bande, je bande / Quand je pense à Antony, je bande aussi. »

Complété le Mes hommes de Barbara par impérativement la formule « Mes hommes et mes femmes ».

On a du pain sur la planche et du ridicule à tuer sur l’air du « Ah ! ça ira, ça ira, les guillotineurs de mots à la lanterne ! »

Un RIP pour le bien-être animal?

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Le RIC (référendum d’initiative citoyenne), emblème des gilets jaunes, est mort et enterré. Sa nouvelle mouture plus contraignante, le RIP (référendum d’initiative populaire), est inaugurée en grande pompe par le journaliste Hugo Clément et des entrepreneurs comme Xavier Niel. Laurence Trochu s’indigne et dit « R.I.P. la démocratie ! »


Après le RIC, le RIP. Au référendum d’initiative citoyenne succède le référendum d’initiative populaire, différence moins anodine qu’il n’y paraît. Si le RIC, non reconnu en droit français à ce stade, permet la saisine relativement facile de l’Assemblée nationale par tout groupe de citoyens un tant soit peu organisé, le RIP est plus contraignant : il faut, pour que les députés puissent se saisir du sujet, l’appui préalable d’1/5 des parlementaires (185) et de 10% des personnes inscrites sur les listes électorales (4,7 millions). Tenté sans succès au cours de la dernière année pour essayer de s’opposer à la privatisation d’Aéroports de Paris, le coronavirus aura finalement été plus efficace pour obtenir, à défaut d’annulation, le report du projet.

Le retour du RIP : Démocratie ou oligarchie ?

Toutes les grandes victoires étant précédées d’échecs cuisants, le RIP revient cette fois-ci sous une autre forme, plus mature, plus solide, et plus … dangereuse. Pour quelle raison? Là où la première fois il s’agissait surtout de la réaction épidermique de groupes para politiques sans organisation efficiente, cette fois-ci, les choses sont beaucoup mieux ficelées.

Outre le fait que ce référendum est inapproprié, malhonnête et malvenu, il pourrait finalement enfoncer un coin définitif dans notre vie démocratique

D’un côté, Hugo Clément, journaliste qui fait profession de l’indignation militante. De l’autre côté, des grands patrons aux fortunes récentes réalisées dans l’univers du numérique et du virtuel ; Xavier Niel (Free, Le Monde), Marc Simoncini (Meetic) et Jacques-Antoine Granjon (Veepee). Il s’agit en somme d’une rencontre de l’intérêt bien compris de part et d’autre : la Vertu marchant au bras de l’Argent-roi. Ou l’inverse. Les uns et les autres savent ce qu’ils peuvent retirer d’une telle alliance : Hugo Clément, la puissance de feu – le projet de référendum est déjà rédigé par les meilleurs avocats de la place, les entrées dans tous les cercles des gens qui comptent sont acquises. Les grands argentiers trouvent de leur côté une manière de faire passer leur rapacité pour de l’altruisme et de la philanthropie. Plus payant en somme que de donner quelques centaines de millions d’euros pour restaurer Notre Dame. Que manquait-il pour que tout soit parfait ? l’appui d’associations. Celui-ci fut acquis assez largement et sans trop de difficultés (Fondation Brigitte Bardot).

Le motif est, quant à lui, incontestable : ce sera le référendum pour le bien-être animal. Brillant. D’ores et déjà, dans l’intitulé, la réponse est évidente : qui peut-être contre, sous-entendu “Peut-on être pour le mal-être, pour la maltraitance animale ?”

La politique du mignon petit poussin ou la castanerisation du droit ramené à l’émotion

Seulement, comme souvent, le diable se niche dans les détails. Le référendum se propose, en six mesures, de régler la question. C’est proprement fascinant – tous les codes les plus efficaces de la communication contemporaine sont repris. D’abord, on s’appuie sur un groupuscule aux méthodes radicales, parfois violentes, mais qui, pour dénoncer de temps à autre d’authentiques scandales, reconnaissons-le, n’en est pas moins une organisation extrémiste : L214. Comment cela fonctionne-t-il : des photos choc, des slogans, de l’émotion. Des choses qui remueraient le cœur du plus fervent dévoreur de BigMac ! Et une fois la foudre affective passée par là, on en profite pour mixer pêle-mêle des demandes d’abolition en tous sens, sans autre cohérence que celle des images d’animaux en souffrance. Il est ainsi question de l’élevage en batterie, des chasses, parmi lesquelles le déterrage et la chasse à courre, des expérimentations animales, et tant d’autres choses. On notera au passage que l’abattage rituel, dont on sait l’atrocité des conditions, n’est visiblement pas un problème.

A lire également, Martin Pimentel : Hugo Clément, Juliette Binoche : faites ce qu’ils disent, pas ce qu’ils font !

Ce référendum est de fait un prémâché idéologique, inspiré par l’antispécisme qui infiltre doucement une conception soi-disant écologique de la société illustrant le principe nietzschéen “Les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombe.” Et sur tous ces sujets, comme bien souvent, les choses sont plus complexes et nuancées que dans la tête d’Hugo Clément. Combien d’éleveurs respectueux de leurs bêtes, combien de chasseurs au service de la biodiversité chaque jour dans tous les territoires, combien de progrès de la médecine grâce aux tests, combien d’amoureux de la nature qui ne la vivent pas comme des « usagers », mais véritablement comme des acteurs du quotidien ?

De l’urgence de ressusciter la politique, la vraie…

Outre le fait que ce référendum est inapproprié, malhonnête et malvenu, il pourrait finalement enfoncer un coin définitif dans notre vie démocratique. À force de dépolitiser tous les sujets, on les laisse à la merci des puissances alliées des médias et de l’argent, des groupes de pression organisés. Et on dépouille par contrecoup les dépositaires légitimes de la souveraineté populaire que sont les élus, réduits à voter en l’état des propositions servies sur un plateau. Plus de travail. Plus de vision. Plus de politique ! Simplement entériner sans débat, paradoxalement, une cause huilée et remarquablement orchestrée médiatiquement, dans un ersatz d’expression de la souveraineté populaire.

A lire aussi, du même auteur: Multiculturalisme, le mal-vivre ensemble

Comment lutter contre cela ? Il faut repolitiser, d’urgence.

Et cela ne peut passer que par la relégitimation des élus via une réforme de nos institutions: oui, il faut réinstituer le septennat et décorréler à nouveau le mandat présidentiel de celui des députés pour que ces derniers ne soient pas les godillots d’un Président en campagne permanente.

Oui, il faut une droite, il faut une gauche.

Oui, il faut des Conservateurs, il faut des Progressistes.

Oui, il faut que les sujets soient débattus, que ces débats soient enflammés et mobilisent largement la population française parce qu’il n’y a pas de sens de l’histoire et que rien ne va de soi.

C’est cela seul qui permettra de tuer dans l’œuf ce RIP, putsch aux atours populistes sans le dire mais qui a bien tout d’un populicide – le dernier clou dans le cercueil d’une démocratie française fragile et malade qu’ils sont nombreux à rêver d’enterrer en faisant croire qu’ils la portent en triomphe.

Joe Dassin: «La vague impression que c’était foutu»

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Joe Dassin en 1977 © BENAROCH/SIPA Numéro de reportage : 00266000_000015

Pour l’anniversaire de la mort du chanteur en 1980, une exposition en ligne à découvrir.


Cela fait quarante ans que Joe Dassin a été terrassé par une crise cardiaque à Papeete. Mathieu Alterman, qui collabora au magazine Schnock, lui consacre une exposition en ligne. Il évoque cet homme « déraciné et tourmenté, prisonnier d’un personnage trop lisse pour lui », à travers une foule d’archives.

Joseph Ira Dassin naquit à New-York en 1938 dans une famille d’artistes juive ashkénaze. Son père était le réalisateur Jules Dassin et sa mère était violoniste. La famille a dû cependant fuir les États-Unis car Jules Dassin subit l’inquisition maccarthyste. S’ensuivit une errance à travers l’Europe qui a beaucoup marqué le chanteur au costume blanc. Toute sa vie il fut « entre » : entre la France et l’Amérique, entre le chanteur populaire de la France des années 70 et le docteur en anthropologie qui vénérait Brassens.

Personnalité kaléidoscopique

Mathieu Alterman explore cette personnalité kaléidoscopique, du crooner à l’homme perdu, en divisant sa carrière en cinq parties : le mélodiste, le song writer, l’Américain, l’Italien et le fantaisiste. Ce virtuose de la guitare, fan de blues et de folk, qui débuta sa carrière en 68, sur le tard à l’âge de 28 ans dans le registre comico-léger cowboy: « Les Dalton », fut aussi l’interprète de « Katy Cruel », traditionnel folk, magnifié des années auparavant par la chanteuse culte à la voix rauque et profonde Karen Dalton. Les Dalton se suivent et ne se ressemblent pas.

A lire aussi: Emmanuelle Béart modernise les chansons de son père

À la fin de sa carrière en 80, en plein marasme personnel  et artistique, il collabore avec Tony Joe White avec notamment « Le marché aux puces » où sur un texte de Claude Lemesle il interprète un blues crépusculaire, son meilleur morceau dit Mathieu Alterman. Il enregistre la version anglaise sous le titre « The guitar don’t lie » juste avant de mourir. La camarde, comme disait son cher Brassens le rattrapa au moment où il se permit enfin d’être lui-même sur le plan artistique.

Joe Dassin, l’Américain

Le song writer Joe Dassin est relativement méconnu même s’il composa des titres pour la lumineuse et sombre Marie Laforêt, et pour l’immense Serge Reggiani. Il livre d’ailleurs quelques années auparavant « Salut c’est encore moi » une adaptation de « E tu » de Toto Cutugno. Comme Reggiani dans « L’Italien », il interprète un homme brisé qui revient vers ses amours après des années d’absence. Mais si le grand Serge joue de manière bouleversante sur le pathos, Dassin est pudique. Résigné aussi : « Tu n’as plus rien à me dire/ Je ne suis qu’un souvenir/Peut-être pas trop mauvais ». La pudeur dans la tristesse, voilà qui qualifie Joe Dassin.

Il fallait aussi, à cette époque, coller à la légende américaine mais celle de Dassin était bien réelle, contrairement à Johnny. Il y eut beaucoup d’adaptations, elles sont à la fois populaires et exigeantes, ce que devrait être la variété. Sa version de « Ode to Billie Joe » de Bobby Gentry, « La Marie Jeanne », n’a rien à envier à l’originale, comme si la France profonde de ces années-là faisait parfaitement écho à l’Amérique des rednecks. « Salut les amoureux », une adaptation de « The city of New Orleans » de Arlo Guthrie est à la fois une des préférées du public et de l’underground de la chanson française. En effet, elle figure dans un album de reprises réalisé dans les années 90, consacré à cette icône de la variété, par des figures sulfureuses de la pop rock frenchy. De Daniel Darc en passant par la trop méconnue Louise Féron. Et l’intelligentsia s’aperçut que Joe Dassin c’était bien.

L’été indien ou les inconvénients d’un tube

Peu de gens savent que son tube interplanétaire « L’été indien » est une adaptation de « Africa » toujours de Toto Cutugno. Destinée d’abord à Cloclo, qui l’oublia, ce fut finalement Dassin qui l’enregistra. Angoissé comme toujours, il fit faire vingt prises alors que la deuxième était la bonne, et il en vendit 800 000. Extraordinaire coup de bol mais peut être aussi, à l’image de l’ « Aline » de Christophe, tube qui l’a trop longtemps cantonné dans les slows un tantinet dégoulinants, mais toujours sauvé par sa façon d’interpréter toute en délicatesse et retenue.

Mathieu Alterman a cette formule étonnante concernant le chanteur : « C’était un énorme dépressif, Daniel Darc à côté c’est Bézu ! » C’est peut-être pour cela qu’il multiplia les chansons fantaisistes, quelquefois un peu idiotes, et les duos avec Carlos dans les émissions des Carpentier. Pour conjurer le sort. Politesse du désespoir. Peut-être également la raison pour laquelle, lorsqu’il évoque son déracinement dans » Les chemins de Papa », c’est sur une musique sautillante pour farder la tragédie.

Cependant dans ce qui est à mon sens sa plus belle et relativement méconnue chanson « Tellement bu, tellement fumé », il se débarrasse de ses oripeaux. Dans ce morceau qui n’aurait pu être qu’une énième et banale évocation d’une désillusion amoureuse, il campe une ambiance sombre, déchirée par quelques éclaircies. Et c’est son absolu désespoir qui rejaillit. Comme s’il avait toujours eu « la vague impression que c’était foutu ».

La « cancel culture », cette effrayante intolérance progressiste

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J. K. Rowling photographiée en 2016, à Londres. La créatrice d'Harry Potter est malmenée par des progressistes qui lui reprochent ses prises de position. © Nils Jorgensen/Shutters/SIPA Numéro de reportage: REX40442118_000013

Les déboires récents de J.K. Rowling, l’auteur de Harry Potter, boycottée par des militants adeptes de la théorie du genre, peuvent sembler aussi grotesques qu’éloignés de nous. Après avoir lu une bien curieuse prose dans le Monde cette semaine, Jeremy Stubbs nous met en garde: l’ennemi est déjà dans la place.


Quand nous pensons à la censure, à la confiscation de la liberté de parole, nous pensons en priorité aux exemples historiques des régimes autoritaires ou théocratiques, aux témoignages vécus comme celui de Soljenitsyne, ou aux transpositions dans la fiction comme celle, aujourd’hui archétypique, du 1984 d’Orwell.

Dans chaque cas, il s’agit d’un carcan linguistique et intellectuel imposé par un État centralisé, hiérarchique et dominateur. Mardi dernier, dans une lettre ouverte publiée sur le site de la revue américaine, Harper’s Magazine, plus de 150 membres de l’intelligentsia internationale, surtout anglo-américaine, mettent en garde contre une forme de censure inédite exercée par des minorités – ou pour leur compte – qui se prétendent dépourvues de tout pouvoir politique, économique et médiatique. Parmi les signataires, on trouve des noms illustres d’écrivains, d’universitaires et de journalistes tels que Salman Rushdie, Garry Kasparov, Margaret Atwood, Martin Amis, Noam Chomsky, Stephen Pinker, Malcolm Gladwell ou Jonathan Haidt. Étrangement, ils appartiennent autant à la gauche qu’à la droite du spectre politique.

La France souffre du syndrome du village d’Astérix. On croit que, quel que soit le vent de folie qui souffle depuis les pays anglophones, la Gaule résistera…

La portée de cette lettre est suffisamment significative pour qu’elle soit publiée simultanément dans les presses allemande, espagnole, japonaise et française – en l’occurrence, dans le Monde, fait sur lequel nous reviendrons.

 A lire aussi, du même auteur: Dorénavant, le « New York Times » écrira « Black » avec une majuscule

Selon les auteurs, la nouvelle censure qui s’exerce dans les universités, les maisons d’édition, les médias et même les entreprises, se caractérise par une « intolérance à l’égard des opinions divergentes », un « goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme » et une « tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. » Il s’agit d’exclure du discours public à la fois certains points de vue et les voix qui les portent. L’idéologie au nom de laquelle ces prohibitions sont imposées est le woke, ce politiquement correct dopé aux stéroïdes ; la stratégie adoptée par ses partisans est la cancel culture, littéralement « la culture de l’annulation » ou « du boycott » Quels en sont les tenants et aboutissants ?

L’annulation pour les nuls

Le woke, d’un mot anglais voulant dire « éveillé » ou «  vigilant », constitue une sorte de tétraèdre aux quatre facettes, chacune représentant une opposition manichéenne : la race, montant les noirs contre les blancs (toutes les autres ethnies sont invitées à se ranger du côté des noirs) ; le féminisme, montant les femmes contre les hommes ; la sexualité, montant les homos contre les hétéros ; et le genre, montant les transgenres et autres non-binaires contre les cis, c’est-à-dire tous ceux qui ne se catégorisent pas comme les premiers. Chaque facette est inséparable des autres ; les militants de l’une sont solidaires des autres. Dans chaque opposition, le second groupe – les blancs, les hommes, les hétéros et les cis – est considéré comme ayant tort de par son existence même. Cela s’appelle le « privilège » blanc, masculin et/ou hétéro. Tout le système est placé sous le signe du vieux marxisme révolutionnaire : il s’agit de saisir le pouvoir dans tous les pays, de détruire le capitalisme et de renverser l’ordre social. Quant à la cancel culture, elle se justifie de la manière suivante : des groupes qui, au cours de l’histoire, auraient été privés d’opportunités pour s’exprimer, qui auraient été « silencés », ont le droit aujourd’hui de « silencer » à leur tour tous ceux qui expriment une opinion contraire à la leur.

Si, dans le monde fictif de 1984 ou le monde réel de la Chine contemporaine, l’imposition de la pensée unique est « top down », dictée d’en haut par un gouvernement, la cancel culture est « bottom up », promue par de simples militants – quoique avec l’appui d’un grand nombre des vrais privilégiés, les peoples, vedettes et autres m’as-tu-vu qui, étant majoritairement blancs, hétéros et cis, ressentent le besoin de se faire bien voir en dénonçant publiquement tout écart doctrinal de la part de leurs semblables.

 A lire aussi, Mathieu Bock-Côté: Jordan Peterson, professeur d’insoumission au système médiatique

La cancel culture est une métonymie. Au début, il s’agissait bien pour les partisans du woke de faire annuler, par des campagnes de protestations, des événements tels que des conférences ou des débats universitaires auxquels participaient des penseurs dont les idées pouvaient provoquer une détresse psychique insupportable chez les bien-pensants. L’exemple classique en est celui du Canadien Jordan Petersen, professeur de psychologie, grand pourfendeur des idéologies politiquement correctes et auteur du bestseller, 12 règles pour une vie (Michel Lafon, 2018). L’année dernière, l’université anglaise de Cambridge, qui lui avait proposé un poste de chercheur invité, a retiré son offre suite à une campagne de dénonciation organisée par des étudiants et des membres de la faculté. Pas de liberté académique pour les ennemis de la liberté woke.

Pourtant, après la simple annulation, l’action des woke s’étend à des appels à boycotter un(e) tel(le) de façon permanente. En particulier, toute déclaration publique contraire à l’esprit woke, qu’elle provienne d’une personnalité médiatisée ou même parfois d’un simple quidam, suscite une campagne vindicative et haineuse sur les médias sociaux. C’est ce qu’on appelle le « pile on. » Ici, l’exemple classique est celui de l’auteure de la série Harry Potter, l’anglaise J. K. Rowling, elle-même assez bien-pensante, plutôt de gauche et pro-Union européenne. En décembre dernier, elle publie un tweet où elle défend une employée d’une ONG virée pour avoir soutenu que des trans femmes, nées donc avec une physiologie masculine, ne sont pas des femmes de la même manière que des femmes nées avec une physiologie féminine. Dans le tollé qui suit, elle est dénoncée comme une « TERF », abréviation pour « Trans Exclusionary Radical Feministe » ou « Féministe radicale opposée aux transgenres. » De simple acronyme descriptif, cette monosyllabe est devenue une injure qui met fin à tout débat. Au mois de juin, elle récidive et le torrent d’insultes et d’appels au boycott de ses livres reprend avec une force décuplée, menée par les activistes purs et durs suivis par des peoples, en l’occurrence les comédiens rendus célèbres par les adaptations de ses romans. Le « pile on » a deux caractéristiques essentielles. La première est un mélange d’hyperbole outrancière et de chantage émotionnel. Voici le contenu d’un tweet typique d’une trans femme californienne : « Soyons clairs : ce que prônent J. K. Rowling et d’autres TERFs c’est la torture et la mise à mort des jeunes trans. » La deuxième est le recours à des torrents d’injures où l’argumentation intellectuelle joue peu de rôle. Au cours du véritable déferlement de haine virtuelle qui s’abat sur elle, J. K. Rowling, femme et victime dans le passé de violences conjugales, est inondée des pires grossièretés misogynes. C’est presque rassurant : le vieil ordre patriarcal reste présent même chez les militants woke.

Quand la foi est mauvaise

La France souffre du syndrome du village d’Astérix. Ici, on croit que, quel que soit le vent de folie qui souffle depuis les pays anglophones, la Gaule résistera. Faux. L’ennemi est déjà dans la place. La publication de la tribune des 150 par le Monde peut sembler un acte de solidarité en faveur de la liberté de parole par ce quotidien à la gloire sans doute passée, mais non dépourvu d’un certain prestige. Pourtant, tout dans sa façon de présenter le texte constitue un désaveu paradoxal.

A lire aussi, Martin Pimentel: La « cancel culture » débarque en France

Le titre en anglais est littéralement « Une lettre sur la justice et le débat ouvert. » En revanche, le titre du Monde est « Notre résistance à Donald Trump ne doit pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. » Il y a certes une référence passagère à M. Trump dans le texte, mais ce n’est pas du tout une polémique gauchiste contre lui. Enfin, après la tribune vient une véritable mise en garde éditoriale dans le journal français. Citant des groupes d’intellectuels qui ne sont jamais nommés, omettant tout exemple précis, le Monde affirme que le vrai danger provient, non de la gauche radicale mais de l’extrême droite et des « suprématistes blancs », avant de rappeler que Donald Trump lui-même a dénoncé récemment la cancel culture. Le message aussi clair que contradictoire : la tribune a été écrite surtout pour dénoncer Donald Trump mais par des auteurs qui sont proches de sa façon de penser ultra-conservatrice. Cette aporie logique empreinte de mauvaise foi est dans le plus pur esprit woke.

1984

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Darmanin et les islamistes: jeux de dupes

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Le ministre de l'Intérieur Gerald Darmanin, le 7 juillet 2020 © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471030_000029

Les réponses du nouveau ministre de l’Intérieur à la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio ne rassurent pas ceux qui s’inquiètent pour notre précieuse laïcité.


Après avoir arraché à Emmanuel Macron le ministère de l’Intérieur, Gerald Darmanin s’est rendu au Sénat avec tous ses collègues fraichement nommés – ou confirmés – aux postes de ministres du nouveau gouvernement, pour passer la traditionnelle épreuve de feu : les questions d’actualité au gouvernement. Certaines des réponses du nouveau locataire de la place Beauvau ont de quoi sérieusement inquiéter tous ceux qui se soucient de la laïcité.

Jacqueline Eustache-Brinio veut des réponses concrètes 

Ce mercredi 8 juillet, la sénatrice du Val d’Oise Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur de la Commission d’Enquête sur la radicalisation islamiste en France, a interpellé le nouveau ministre sur son approche concernant certains cas liés aux élections municipales : l’entrée d’une élue en hijab au conseil municipal de Strasbourg, l’élection d’un fiché S pour radicalisation à la tête de la mairie de Goussainville[tooltips content= »Abdelaziz Hamida NDLR »](1)[/tooltips], ou encore l’élection manquée du fondateur du CCIF à Garges-lès-Gonesse [tooltips content= »A une centaine de voix seulement, Samy Debah aurait pu l’emporter NDLR… « ](2)[/tooltips] Ce que le président de la République a qualifié lui-même il y quelques mois à peine de « séparatisme » prend forme sur le terrain devant nos yeux. Il semble donc légitime et important de s’intéresser à ce qu’en pense le nouveau ministre et surtout à ce qu’il a l’intention de faire.

Face aux sénateurs, on a eu l’impression d’entendre le maire de Tourcoing plutôt que le ministre de l’Intérieur de la République française… Face à ces exemples flagrants d’entrisme et cette tactique du salami faite de petits pas et des provocations dont la dynamique ne cesse de s’accélérer, Gérald Darmanin rappelle dans sa réponse qu’en tant que ministre de l’Intérieur il est également en charge des cultes, et il embraye en accusant la sénatrice Eustache-Brinio d’être dans la « caricature »… Il va jusqu’à suggérer que le fait même de s’inquiéter de l’islam politique contreviendrait à la liberté de culte et conclut par une anecdote on ne peut plus hors-sujet devant la sénatrice sidérée.

Un faux naïf

En effet, c’est en contant aux membres du Sénat comment son grand-père priait Allah (!), et comment il était un produit réussi de l’assimilation républicaine – lui le premier flic de France dont le second prénom est Moussa – que l’on devrait être rassuré et se convaincre que toutes ces manifestations de l’entrisme islamique ne devraient plus vraiment être un problème…

A lire aussi: Gérald Darmanin, la soumission tranquille

Puisqu’on peut soupçonner Darmanin de tout sauf de naïveté, sa prestation de mercredi devant le Sénat devrait rapidement figurer dans l’article « cynisme » de Wikipedia. Il suffit de lire le rapport de Mme Eustache-Brinio, pour comprendre que presque toute la France (la Bretagne semblant être moins affectée pour le moment) est touchée par un projet lancé il y a des années déjà. Les salafistes ne sont pas les seuls concernés. Une grande partie de l’activisme du terrain est dû aux Frères Musulmans et tous ceux qui en sont proches, sans parler du Tabligh ou du national-islamisme turc qui sévit dans l’Est.

Concordat et laïcité « punitive »

Avant, les séparatistes demandaient des mosquées. Maintenant ils veulent des écoles et se mettent à faire de l’entrisme sur les listes municipales, comme dans les trois cas cités plus haut. Malheureusement, ce qui pour les observateurs lucides est clairement une stratégie visant à s’infiltrer et à noyauter les lieux des pouvoirs locaux, est vu par le nouveau ministre de l’Intérieur comme une forme somme toute normale et légitime de clientélisme. Sans doute se base-t-il sur son expérience en tant que maire. Il s’agit d’un jeu de dupes entre les militants entristes au service d’une idéologie pas tout à fait conforme aux valeurs de la République – à commencer par la laïcité. Sauf que Darmanin croit que les dupes ce sont eux et que lui, plus malin et plus rusé, finira par l’emporter.

Il n’en demeure pas moins qu’il a totalement omis de répondre à deux questions posées par la Sénatrice sur d’anciens propos qu’il a tenu en faveur d’un concordat avec un islam de France et en défaveur de la laïcité qu’il qualifiait alors de « punitive ». Ses réponses étaient attendues par tous les défenseurs de la laïcité. Ils auront eu droit à un terrible avant-goût de la future politique de Darmanin qui se pense « en charge des cultes », quand son ministère est en réalité en charge des « relations avec les cultes ».

Le président de la République a été interrompu par la crise sanitaire et doit encore finir de présenter son plan de lutte contre le séparatisme. Les évènements des vingt dernières années apportent suffisamment de preuves que les dupes ne sont hélas pas ceux qu’on croit. En y réfléchissant de plus près, ce n’est peut-être pas l’article « cynisme » que Darmanin doit illustrer, mais plutôt l’entrée « naïveté confondante » …

Le grand abandon: Les élites françaises et l'islamisme

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عذرة (maedhira)

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Le Marché d'esclaves (détail), tableau de Jean-Léon Gérôme, vers 1866. D.R.

C’est vraiment formidable, cette épidémie de pardons qui parcourt soudain la planète…


À peu de choses près, le monde entier présente ses excuses à son voisin. J’ai donc rassemblé ci-après quelques-unes de ces génuflexions spontanées, déjà réalisées ou sur le point de l’être — car aucune faute ne doit rester dans l’ombre, et il ferait beau voir que ce fussent toujours les mêmes qui s’agenouillassent. Le lecteur averti fera le tri dans ces événements, et barrera éventuellement ceux qui ne se sont pas encore accomplis, mais ça ne saurait tarder…

– De jolies blondes s’agenouillent devant de grands Blacks américains pour demander pardon si des marins européens se sont livrés jadis au trafic triangulaire… Oh, so sorry, you, niggers…
– Des étudiants américains de toutes origines supplient les descendants d’Indiens de bien vouloir excuser Wounded Knee et toute une kyrielle de massacres opérés par l’armée américaine… I’m so sorry, you, yellow face…
– L’armée américaine a d’ailleurs envoyé ses plus hauts généraux au Vietnam pour s’excuser du massacre de My-Lai et autres opérations moins guerrières que criminelles… I beg your pardon, gook ?…
– Un président de la République français a qualifié la colonisation française de « crime contre l’humanité » — ce qui a incité l’actuel président algérien à réclamer des excuses formelles pour les 250 000 morts de la guerre, excuses qui ne sauraient tarder — vraiment, désolés, chers amis fellaghas…

Abdelmajid Tebboune en 2017 Photo DR
Abdelmajid Tebboune en 2017 Photo DR

– Lequel président algérien, Abdelmadjid Tebboune, va incessamment sous peu s’excuser des tueries perpétrées par des Algériens très tardivement ralliés au FLN sur la personne de centaines de Pieds-Noirs, essentiellement des femmes et des enfants, à Oran ou ailleurs, sur les Kabyles massacrés, et sur 250 000 Harkis — eux aussi surtout des femmes et des enfants — torturés et mis en pièces par ces mêmes militants de la 11ème heure après la signature des Accords d’Evian… maedhira, infidèles !
– Les Français sont d’ailleurs confus d’avoir apporté des vivres et des médicaments à des populations indigènes qui mouraient de tueries internes et de maladies endémiques… On ne nous y reprendra plus…

Contentons-nous de sourire, de ne pas remarquer les apostrophes douteuses de Danièle Obono sur Jean Castex (ce qui lui donnerait raison)…

– Les Anglais s’excuseront platement pour Jeanne d’Arc — et pour toutes les exactions commises par leurs troupes… Not so glorious, nail eaters…
– Ces mêmes Britanniques envisagent sûrement de présenter leurs excuses pour l’extermination des Aborigènes australiens — entre autres populations autochtones déblayées pour faire de la place aux prostituées et aux bagnards envoyés pour les remplacer… So deeply sorry, boongs…
– Les Allemands n’ont cessé de s’excuser pour les 6 millions de Juifs de la Shoah… Promis-juré, on ne le refera plus… Entschuldigen Sie… C’est d’ailleurs pour ça que chez eux les groupuscules néo-nazis ne prolifèrent pas…
– Les Occidentaux vont prochainement se charger symboliquement de chaînes pour se punir d’avoir envoyé Outre-Atlantique un grand nombre de Noirs, que leur avaient vendus d’autres Noirs…
– D’ailleurs toute l’Afrique sous peu se repentira publiquement d’avoir prêté les deux mains au commerce de bois d’ébène, comme on disait alors…
– Et les Hutus sont vraiment confus d’avoir découpé un bon million de Tutsis à la machette —entre autres génocides inter-ethniques africains…
– Les Musulmans de toutes nationalités sont désolés d’avoir opéré une traite transsaharienne bien plus sévère que la traite atlantique, d’avoir châtré des millions d’hommes et vendu des millions de femmes — y compris un bon million de femmes blanches, fort prisées dans les harems, razziées sur les côtes européennes pour le seul XVIIIe siècle… Et ils sont confus de constater que nombre de pays musulmans continuent à pratiquer l’esclavage à grande échelle… Mais ils vont mettre bon ordre, d’autant que lesdits esclaves sont eux-mêmes musulmans…
– Les Romains s’excuseront bientôt d’avoir envahi la Gaule, qui ne leur avait rien fait depuis des siècles, et d’avoir anéanti sa civilisation et sa langue…
– Les Polonais s’excuseront d’avoir massacré les Tatars et déporté les populations d’origine allemande, les Russes d’avoir massacré les Polonais et réduit les Ukrainiens à une jolie famine exterminatrice…
– Les Palestiniens demandent pardon pour les divers attentats commis contre les Israéliens, à Munich et ailleurs, et lesdits Israéliens sont confus d’avoir exterminé les auteurs de ces attentats — et leurs familles, parfois…
– Les Chinois — non, les Chinois ne s’excusent jamais, pas même de constituer avec les Ouïgours détenus dans des camps des réservoirs d’organes 100% halal à destination des pays à devises fortes, occupés par de paisibles habitants soucieux de se voir greffer un foie qui n’a jamais connu l’alcool…

J’en oublie certainement…

Comme c’est magnifique, ces demandes croisées de pardons — même si pour le moment c’est à sens unique, mais la réciproque ne saurait tarder, n’est-ce pas…

La bête humaine est répugnante, nous n’y pouvons rien. Il y a de bonnes chances qu’elle le reste — c’est dans sa nature. La civilisation — un concept gréco-latin exporté dans les pays barbares — fait depuis 3000 ans des avancées prudentes. Des nations blanches suppriment ainsi l’esclavage, ayant découvert qu’un prolétaire sous-éduqué et sous-payé rapporte plus qu’un esclave acheté-logé-nourri, et qu’Uber est plus fonctionnel que le trafic triangulaire pour dégager des bénéfices…

Quant à ceux qui exigent des excuses (et, tant qu’à faire, des réparations, car comme dit l’Autre, le facteur économique est déterminant en dernière instance), ils sont victimes de ce processus psychologique qui fait que plus on a de droits, plus on en demande. Depuis 50 ans les droits des femmes et des minorités sexuellement opprimées se sont affermis, en Occident tout au moins, et c’est tant mieux. Moyennant quoi ces mêmes minorités beuglent plus fort encore qu’il y a un demi-siècle, affirmant haut et fort que les minorités intra-minoritaires ont des droits eux aussi, que J.K. Rowling est une brute, que tout policier est un tueur raciste et tout homme hétéro un violeur en puissance… Ce n’est pas dans les pays où elles sont considérées comme des objets qu’elles se révoltent, non. Et nos féministes occidentales se soucient assez peu de leurs consœurs méprisées, excisées, et lapidées… Ailleurs, c’est si loin…

Contentons-nous de sourire, de ne pas remarquer les apostrophes douteuses de Danièle Obono sur Jean Castex (parce que les relever serait bien sûr la compartimenter dans sa case « femme noire », ce qui lui donnerait raison), et d’aller de l’avant : parce que pendant que nous nous épuisons en salamalecs culpabilisants, les Chinois (qui eux ne s’excusent guère, voir plus haut) rigolent et progressent.

Harkis, crime d'Etat : Généalogie d'un abandon

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Retrouvez plus d’articles de Jean-Paul Brighelli sur son blog hébergé par Causeur

Iran / Israël: déjà vingt ans de guerre secrète

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Image du site de Natanz, le 2 juillet 2020 © AP/SIPA Numéro de reportage: AP22469617_000003

Une série d’incidents dans des sites iraniens sensibles fait encore monter la tension


En Iran, la série d’explosions et d’incendies de la semaine dernière demeure mystérieuse.

Trois incidents sont connus : le plus grave a eu lieu jeudi 2 juillet dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. Le second est signalé dans le complexe de Parchin, dédié à la fabrication de missiles balistiques, ces porteurs d’ogives nucléaires “potentielles”. Ces deux incidents interviennent quelques jours seulement après l’explosion dans la centrale thermique qui fournit en électricité la ville d’Ahwaz, près de la frontière irakienne. Ces évènements se produisent alors que l’Iran et Israel sont déjà en pleine passe d’armes cyber : l’Iran a saboté le système israélien d’approvisionnement en eau potable, et selon toute probabilité, Israël a mis la pagaille dans le port de Bandar Abas.

Pour comprendre tous ces évènements, il faut revenir au début du millénaire, qui est également le début de cette guerre secrète.

L’Iran joue la montre

Signataire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), l’Iran est tenu de signaler à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) toute installation, équipement ou matière nucléaire sur son territoire. En août 2002, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), une organisation fédérant les opposants au régime des Mollahs, rend publique l’information selon laquelle l’Iran construisait une installation souterraine d’enrichissement d’uranium (à 30 mètres de profondeur), près de Natanz. Dans le même temps, il est révélé que la République islamique installe, dans l’une des zones industrielles de Téhéran et sous la couverture factice d’une usine de montres électroniques, un centre de construction de centrifugeuses, éléments-clés dans l’enrichissement de l’uranium. Avant d’autoriser les inspecteurs à visiter Natnaz et le site de Téhéran, l’Iran a tout fait pour gagner du temps.

Il est très probable que les informations dévoilées en 2002 aient eu pour source les services de renseignements israéliens (aidés d’autres services), et que le CNRI ait été utilisé pour les « blanchir » et cacher cette origine. Après la chute de Sadam Hussein, le MI6 et la CIA ont pu compléter ces informations avec la coopération de Mouammar Kadhafi, qui a craint pendant un certain temps de finir comme le président irakien. C’est lui qui apprend aux Américains et aux Britanniques que les Iraniens ont développé leurs capacités techniques et scientifiques grâce à Abd al-Qadir Khan, le spécialiste nucléaire du Pakistan.

La découverte de l’installation de Natanz a été un signal d’alarme pour de nombreux services des renseignements (pas uniquement ceux des Israéliens et des Américains) : l’Iran était déterminé à faire avancer son programme nucléaire par tous les moyens. Une collaboration étroite entre Israël et les Etats-Unis s’engage, pour espionner, améliorer le recueil de l’information et infiltrer les réseaux d’approvisionnement iraniens dans le monde. Ces informations permettent le sabotage des équipements rachetés par l’Iran, afin d’endommager les installations et de ralentir la marche vers la bombe.

Une autre stratégie fut l’introduction d’un virus informatique surnommé «Stuxnet» dans des équipements Siemens connectés aux ordinateurs du site de Nantaz. Cette opération nommée « Jeux olympiques » dure un certain temps. Les Iraniens finissent par découvrir le virus et le neutralisent, après avoir perdu quelques années et beaucoup d’argent.

Mais l’Iran n’est pas uniquement sur la défensive ! En 2009, il est découvert que l’Iran a construit un autre site à Fordo, à 150 kilomètres au sud-ouest de Téhéran. Ce site a été creusé encore plus profondément que celui de Natanz, pour le mettre hors de la portée de l’armée de l’air israélienne. Malgré les efforts importants de plusieurs services de renseignements, l’Iran parvient bien à faire avancer son programme militaire et à dissimuler des pans entiers de son projet.

Disparitions non élucidées

La guerre secrète passe alors à la vitesse supérieure. Des scientifiques iraniens commencent à disparaître un par un. À l’époque de ces malheureuses disparitions, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton indique que son pays n’est pas impliqué. Les médias internationaux supposent alors que ces assassinats doivent être attribués au Mossad.

Parallèlement aux assassinats, la pression diplomatique et économique exercée par les États-Unis et les puissances occidentales augmente (ces dernières sont rejointes par la Russie et la Chine, qui finissent par voter les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU à ce sujet). Et là aussi, le Mossad aurait joué un rôle important, en fournissant les informations concernant les entreprises iraniennes choisies pour cible des sanctions. Sanctions qui finissent par convaincre l’Iran de regagner la table des négociations en 2013. En juillet 2015, l’accord nucléaire entre l’Iran et six puissances (Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) est signé à Vienne.

Si la plupart des hauts responsables israéliens de la sécurité et du renseignement pensent qu’en dépit de ses lacunes, l’accord de Vienne est le moindre mal, le ministre Benjamin Netanyahu n’est pas de cet avis. Il va jusqu’à faire un discours dénonçant l’accord devant le Congrès des États-Unis, défiant Barack Obama, son architecte principal.

En 2016, Netanayahu nomme à la tête du Mossad Yossi Cohen. Sa mission principale : obtenir des preuves que l’Iran viole l’accord. L’un des plus grands succès de Cohen a été de mettre la main sur les archives nucléaires de l’Iran en janvier 2018, et à les ramener en Israël. Mais cette impressionnante réussite ne produit pas le résultat politique escompté : la communauté internationale estime que l’Iran respecte les engagements de l’accord de Vienne.

Donald Trump élu, le Premier ministre israélien trouve une oreille bien plus attentive et peut se réjouir du retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord, mesure accompagnée par un retour graduel des sanctions. Après avoir tenté en vain de mobiliser les autres signataires (notamment la France et l’Allemagne), par ses petits pas bruyamment médiatisés, l’Iran commence à s’écarter de l’accord, sans pour autant s’en retirer. La décision la plus importante est la relance du projet de développement des nouvelles centrifuges avancées, décision annoncé le 4 novembre 2019, jour du quarantième anniversaire de la prise de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. L’Iran essaie de se constituer une capacité de « percer rapide », c’est-à-dire d’être en situation, si le chef de l’État en donnait l’ordre, d’arriver en quelques mois à une arme nucléaire. Cette situation est considérée par les États-Unis et Israël comme inacceptable. Cela revient peu ou prou à positionner ses troupes à la frontière sans déclarer la guerre.

Yossi Cohen à la manoeuvre?

En Israël, les réactions officielles se sont bornées au rappel des antécédents d’accidents graves résultant d’un mauvais entretien et d’un équipement obsolète de l’Iran : les « incidents » n’étaient donc pas liés à l’état hébreu. Néanmoins une source identifiée comme « responsable de renseignements au Moyen Orient » a confirmé début juillet au New York Times qu’Israël est bien derrière le sabotage de l’atelier des centrifuges à Natanz. Peu de temps après l’ancien ministre de la Défense israélien, Avigdor Lieberman a vendu la mèche : lui voit bien la main de Yossi Cohen, dont le mandat prend fin début 2021 et qui prépare déjà, à coup des fuites glorifiant son action, son avenir politique…

Qu’Israël soit ou non responsable de ce qui vient de se passer la semaine passée, le fait que de tels incidents lui soient attribués renforce le prestige de ses services. Au-delà des nouveaux retards engendrés, cela porte surtout un coup terrible à l’image que le régime iranien renvoie de lui à sa propre population, ainsi qu’aux yeux des gouvernements arabes de la région. D’Irak à Oman, en passant par le Liban, la Syrie ou l’Arabie saoudite, on observe et on enregistre les derniers mouvements de ce jeu d’échecs. La partie dure déjà depuis plus de deux décennies. Et rien ne lui augure une résolution rapide.

Les vignes, dernier bastion de résistance au «décolonialisme»

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Photo Pixabay

Connaissez-vous le Comte de Négret?


J’ai succombé au charme de cette piquette
En tardant dans les rayons de Carrefour Market
Moins de cinq euros une bonne affaire ma foi
Tant pis si ça grattouille et picote mon foie

« Intense et puissant » est selon ses petits mots
Le Comte de Négret apaise à peine mes maux
Et pour cause voici ce qui y est gravé
De l’autre côté de la bouteille abreuvée

La somptueuse peau noire (de son raisin)

« La Négrette, ce joli cépage autochtone de notre terroir Frontonnais ». Voilà un beau sujet, ma foi, mais à l’arôme fichtrement colonial. Et ce n’est pas fini: « [La Négrette] doit son nom à la somptueuse peau noire de son raisin ». Allo Caroline, Clémentine, Rokhaya et consœurs? J’ai un nouveau job pour vous, une croisade de rêve, à l’intersection de l’antiracisme et du féminisme, à mener dans le sud-ouest, voilà qui vous ferait prendre l’air de Paris! Quant à vous, chers lecteurs, ne voyez-vous pas cette énième humiliation des femmes noires acculées à leur condition d’objets de désir par des mâles blancs avides de chair exotique (et avinés) ?

Pour les novices, le site internet des vignerons de l’Appellation d’Origine Protégée (AOP) Fronton, en Occitanie, nous informe que « la légende rapporte que la Négrette, ce cépage noir caractéristique du vignoble de Fronton aurait été rapporté de Chypre par les Hospitaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ». Maudits croisés! Il y est également inscrit que « c’est parce que nous avons choisi de refuser l’uniformisation et de perpétuer la culture de la Négrette […] que nous vous proposons des vins rouges et rosés extraordinaires ». De ma propre expérience, « extraordinaire », me semble exagéré mais qu’importe. Loin de la société aseptisée dont rêvent nos néo-épurateurs année après année, trinquons à la Négrette cet été! Et en attendant d’arpenter Fronton en quête du puissant breuvage, écoutons comment Baudelaire s’adressait à Jeanne Duval, sa « Vénus noire » au début de « Sed non satiata ».

Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d’ébène, enfant de noirs minuits

Après vous être enivré de ces vers, vous trouverez de précieux renseignements pour visiter les domaines de la Négrette sur le site de l’AOP Fronton.

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Negrette-2-causeur

Antiracisme, accusation identitaire et expiation en milieu académique

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Photo prise pendant une manifestation pour le déboulonnement d'une statue de Cecil Rhodes à Oxford, Royaume-Uni, le 9 juin 2020. © REX/SIPA/10674989L//2006100215

Le 16 juin 2020, le président d’une société savante états-unienne, la Society For Seventeenth-Century Music, écrit à ses adhérents. 


Consécutive à l’horreur qu’a inspirée la mort atroce de George Floyd, la Lettre du président informe ses adhérents que l’organisation entend affirmer une politique d’antiracisme et d’« inclusion ».

Tout en rappelant opportunément le principe universel de la non-discrimination, le programme exposé s’engage dans une entreprise d’auto-accusation identitaire qui a quelque chose d’expiatoire et propose, pour orienter aussi bien ses objets d’étude que ses participants, de recourir à un critère discriminatoire. Mais le texte de référence dont la Lettre se réclame va plus loin encore.

Faisant partie d’un groupe « predominantly white », même si vous n’êtes pas coupable de racisme, vous êtes coupable de ne pas reconnaître la filiation du racisme en vous

Résumons le raisonnement : puisque nous avons été jusqu’à présent complices et agents involontaires d’un privilège blanc (« whiteness as the norm ») dans le choix de nos objets d’étude et dans celui des chercheurs que nous soutenons, prenons des mesures pour que ces choix soient à l’avenir guidés par un critère opposé et volontaire : le dé-centrement de la blancheur (« de-centering whiteness »).

On ne passe pas d’un critère discriminatoire implicite (le privilège blanc) à son abolition vigilante, comme le voudrait la déclaration de principe, mais à son inverse explicite et tout autant excluant. Le grand bouleversement antiraciste consiste à inverser des attributs (blanc, inconscient / non-blanc, conscient) et à conserver la substance (discrimination). Combattre une attitude en la reproduisant volontairement et en la déplaçant, ce n’est pas nouveau : on reconnaît le schéma de la bien nommée discrimination positive.

Quel progrès. Quel bel exemple de liberté dans la recherche scientifique.

A lire également, Théophile Blondy-Dupraz : Sélectionner les étudiants au mérite? Quel scandale!

Une démarche de type inquisitorial

Si les Blancs jouissent d’un privilège, il faut le combattre prioritairement et concrètement, en chaque occurrence, par l’application stricte du principe d’égalité et des lois qui condamnent le favoritisme. Vigilance qui implique qu’on se pose inlassablement des questions, lesquelles valent pour tous en toutes occurrences. A-t-on écarté un candidat à cause de ce qu’il est et non parce que son dossier était insuffisant ? A-t-on fait obstacle à un domaine de recherche, négligé un objet, récusé une méthode ou un courant de pensée pour des motifs extérieurs à la validation scientifique ? Mais tel n’est pas exactement le propos de la Lettre qui procède par culpabilisation générale : une moralisation auto-accusatrice et identitaire y encadre les propositions.

Une démarche de type inquisitorial s’introduit par la mise en place d’un sentiment de culpabilité générale liée par essence à une couleur de peau. On ne parle pas expressément de culpabilité – en l’occurrence de racisme, susceptible d’enquête débouchant éventuellement sur une sanction – mais plus subtilement d’une complicité diffuse avec le racisme, l’esclavagisme et le colonialisme en général, particulièrement relatifs au passé. La notion de complicité n’a pas ici son sens judiciaire ; elle a pour fonction de permettre des rapprochements. Il devient ainsi possible, de proche en proche, de considérer quelqu’un comme lié par héritage (« legacy ») à des crimes, des délits, des fautes commis par ses ancêtres proches ou lointains (ou par l’un des « siens », ceux qui lui ressemblent), mais qu’il n’a pas commis lui-même. Faisant partie d’un groupe « predominantly white », même si vous n’êtes pas coupable de racisme, vous êtes coupable de ne pas reconnaître la filiation du racisme en vous. Il s’agit donc de vous mettre en état d’effectuer cette reconnaissance, d’en faire l’aveu.

Or cette complicité est inconsciente par définition (« unintentional complicity »). Elle touche le milieu académique, mais aussi, si on y pense bien, tout autre milieu que l’on voudra, pourvu qu’on y soupçonne une trace de « whiteness as the norm », pourvu qu’on puisse le catégoriser par une assignation désormais infamante. Il n’y a pas lieu de l’établir : elle est présentée comme un phénomène social général auquel « nous » n’échappons pas. S’érigeant en analyste sauvage qui sait vous dire votre vérité, la Lettre se fait procureur qui saura vous la faire avouer. On peut ainsi décider que quelqu’un, du fait même qu’on l’assigne à un groupe, est impliqué par essence dans un dispositif répréhensible. Il s’agira alors de lui faire prendre conscience de sa position « inappropriée », et non de mener une enquête à charge et à décharge en bonne et due forme. Que l’accusé se défende sera une preuve de plus qu’il s’accroche à une attitude nuisible en s’y aveuglant : il faut donc charitablement lui ouvrir les yeux. Mené par des procureurs dont la conscience lucide autoproclamée n’est pas effleurée par le doute mais guidée par le soupçon, la suite d’un tel procès en « conscientisation » n’est pas nécessairement pénale, elle est avant tout morale. L’histoire enseigne qu’elle en vient vite à la violence physique : c’est l’exorcisme, c’est l’expiation, c’est la rééducation.

A lire aussi, Jeremy Stubbs : Dorénavant, le New York Times écrira « Black » avec une majuscule

Dix commandements aux universitaires blancs

Devant ce politiquement correct venant d’une tranquille société savante consacrée à un objet spécialisé à mille lieues de l’agitation sociétale, on peut penser à un affichage apeuré, à une mesure de protection hâtive contre un courant qui devient de plus en plus menaçant, et pas seulement outre-Atlantique.

La Lettre fait appel à une référence qu’elle recommande vivement. Cité comme arrière-plan directeur, ce texte vigoureux donne la mesure de l’insécurité morale et intellectuelle qui s’abat sur le monde académique [tooltips content= »Jasmine Roberts, White Academia: Do Better« ]2[/tooltips]. Il ne s’embarrasse pas de susciter un scrupule – qu’il traite au demeurant et assez plaisamment comme une contorsion dérisoire. C’est une série d’injonctions comminatoires, de sommations sans appel : dix commandements y sont adressés aux universitaires blancs en vue de leur « amélioration ». On y apprend que la contrition et la repentance ne sont que des manières de prolonger, sur un mode larmoyant, le privilège blanc : plus fort encore que dans la procédure de l’Inquisition, l’aveu de la faute est encore une faute, un péché narcissique. Un miroir féroce est tendu à nos musicologues dix-septiémistes, renvoyés à un nombrilisme pleurnichard. Toute objection est d’avance disqualifiée comme relevant de ce que, en France, on appellerait une « crispation de privilégiés ». On en a connu naguère la version stalinienne qui qualifiait de « petite-bourgeoise » toute velléité critique. Le gauchisme militant en reprit bientôt le schéma par la fameuse et systématique interrogation : « D’où parles-tu ? » .

En lisant ce texte impératif, je pouvais croire à une fiction, comme j’ai pu le croire en regardant la fameuse vidéo sur l’université Evergreen. Mais ces nouveaux inquisiteurs sont bien réels. La question n’est plus de savoir si les ordres qu’ils donnent ont pour finalités l’égalité des droits, la justice sociale et la concorde : on sait qu’ils ont pour effet (et souvent pour objet) la partition de l’humanité. Elle est de savoir si ceux qui les donnent ont le pouvoir de les faire respecter.

Revenons à notre modeste société savante. Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste du XVIIe siècle pour extraire de la fable de La Fontaine « Le loup et l’agneau » le principe accusateur identitaire « C’est donc quelqu’un des tiens ». Mais il sera intéressant de voir si le ballet du Bourgeois gentilhomme sera réexaminé au sein de la Society For Seventeenth Century Music : appropriation culturelle occidentalo-centrée ou satire de l’Empire ottoman esclavagiste ?

N.B. La critique ci-dessus n’affecte en rien l’estime que je porte, par ailleurs, à la SSCM en tant que société savante, aux chercheurs qui y travaillent et aux travaux conduits et soutenus par elle.

>>> Vous pouvez retrouver cet article dans sa version longue sur le site de son auteur Mezetulle <<<

« Il n’y a pas de tournant souverainiste chez Emmanuel Macron »

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Jérôme Sainte-Marie © Manuel Braun

Après les municipales, le politologue et sondeur Jérôme Sainte-Marie observe l’affaiblissement de l’échelon communal. Dans un contexte d’abstention massive, le succès des Verts et de la gauche dans les grandes villes doivent être relativisés.


Causeur. Que retenez-vous des résultats des élections municipales ?

Jérôme Sainte-Marie. La principale leçon est l’affaiblissement d’un véritable pilier de la République : le scrutin municipal. Avec 58 %, l’abstention massive du second tour n’est pas réductible au Covid-19. Autrefois, on parlait de la République au village, car ce sont dans ces 36 000 communes que s’est enraciné notre régime. En février, plus de six Français sur dix exprimaient leur confiance dans leur maire et dans leur conseil municipal. C’est exceptionnel par rapport au reste des institutions.

On se retrouve pourtant aujourd’hui dans une situation assimilable à celle des élections législatives de 2017. Il y avait également eu 58 % d’abstention au second tour, tant et si bien que la majorité des sièges de l’Assemblée nationale, pour La République en marche, reposait sur 15 % des inscrits. Une partie des problèmes du quinquennat vient de là.

Cette crise de légitimité manifeste-t-elle un malaise beaucoup plus profond qu’une simple grogne contre le régime d’Emmanuel Macron ?

C’est une nouvelle illustration de la crise démocratique. Le monde municipal est resté relativement stable avec des mairies de droite et des mairies de gauche. Simplement, les mairies de gauche sont plus dominées par les écologistes qu’auparavant. Pourquoi ? Les Français redoutent une catastrophe économique, une perte d’emploi, une perte de pouvoir d’achat et une dislocation de notre système social, voire de notre État. Or, l’échelon municipal a peu de prérogatives en la matière. En revanche, il en a une pour une autre préoccupation des Français, certes secondaire, mais réelle : l’environnement.

D’où une vague de victoires écologistes à Bordeaux, Lyon, Strasbourg, Tours, Marseille…

Relativisons-la. Les médias raisonnent sur un second tour ayant lieu essentiellement dans les villes moyennes ou grandes. Le succès vert se fait sur une base très minoritaire, dans le cadre des villes, des métropoles et des villes-centres décrites par Christophe Guilluy. Ce n’est plus du tout la même sociologie que le reste de la France. Au second tour des municipales, seul un tiers des Français était appelé aux urnes. Et sur ce tiers, une part énorme n’est pas allée voter.

Enfin, dans la plupart des cas, les candidats verts étaient têtes de liste d’une couleur beaucoup plus chatoyante. Le cas emblématique est celui de Marseille, où Michèle Rubirola a été choisie parce que, compatible avec tous, elle empêchait un blocage : les socialistes voulaient être tête de liste, la France insoumise aussi. Et les Marseillais ont voté pour elle, ou plutôt pour ses listes marquées à gauche, parce qu’elle était porteuse de beaucoup d’autres demandes sociales que l’environnement.

A lire également : Philippe emporté par la vague verte ?

Vers la fin du confinement, Jérôme Fourquet diagnostiquait une certaine radicalisation de l’électorat. Pourquoi ce sentiment ne s’est-il pas manifesté dans les mairies ?

les choses ne se passent plus via le vote, mais des mouvements de rue comme celui qu’on connaîtra peut-être demain avec les soignants. D’autant que la formation la plus opposée dans les sondages au macronisme, le RN, était doublement exclue de ce scrutin. D’abord, les électeurs du Rassemblement national habitent essentiellement les petites villes. Jérôme Fourquet a d’ailleurs montré qu’aux européennes, Jordan Bardella atteignait 28 % dans les communes de moins de 3 500 habitants contre seulement 14 % dans les communes de 100 000 habitants. Plus la taille de la ville augmente, plus son score baisse. Souvent, il n’y a pas beaucoup de listes Rassemblement national, tant il est difficile de s’afficher avec cette étiquette dans une petite ville. La France insoumise joue également de moins en moins ce rôle de radicalité et se livre désormais à des jeux d’appareil avec une espèce de gauche reconstituée.

C’est-à-dire ?

La France insoumise a tenté une forme de populisme de gauche, mais a refusé toute forme d’alliance ou de report de voix avec l’autre populisme qu’est le RN. Du « populisme de gauche », il ne reste donc plus que le mot « gauche ».

Dans le dernier sondage présidentiel de l’IFOP pour Sud Radio qui donne Macron-Le Pen à 55 %-45 %, la gauche est à 25 % toutes formations confondues, de l’extrême gauche jusqu’à l’électorat Jadot. Dans ce cadre, les Verts incarnent la tentative de retrouver l’époque où les partis politiques étaient ceux de la classe moyenne, de la petite bourgeoisie. C’est une façon d’échapper au conflit de classes caractérisant le quinquennat d’Emmanuel Macron.

Autrement dit, le vote EELV s’agrège au « bloc bourgeois » que vous opposez au « bloc populaire » ?

Non. Entre ces deux blocs qui polarisent les classes sociales, il y a toujours eu beaucoup de monde. Un Français sur deux cherche des solutions moyennes comme le vote vert, contestataire mais pas trop. D’ailleurs, l’écologisme peut constituer l’accompagnement idéal pour les transformations capitalistes, portant les idéaux du sans-frontiérisme, de l’individualisme et du mondialisme. La croissance et le capitalisme verts permettent de reconstituer des marges et de lancer une forme de keynésianisme écolo.

A lire également : Municipales, quel verre choisir ?

Mais tout le monde adopte désormais ce discours social. Avec la crise, Emmanuel Macron a changé de politique en nationalisant les salaires, réhabilitant la souveraineté et la relocalisation de l’industrie. Le populisme souverainiste perd-il une partie de sa rente ou en sort-il renforcé ?

Il n’y a pas de tournant souverainiste chez Emmanuel Macron, mais quelques concessions verbales qui ne satisfont que Jean-Pierre Chevènement, si j’ose dire. Quand on parle d’indépendance nationale et européenne dans la même phrase, il y a une contradiction. Et le recours à de l’argent public pour surmonter la crise correspond à ce qui avait été fait lorsqu’il fallait sauver le système bancaire en 2008. Bref, rien de très nouveau sous le soleil : on sauve un système grâce à de l’argent public, ce qui a comme effet d’accroître l’endettement et de restreindre encore davantage la souveraineté nationale.

N’est-ce pas une sorte de 1983 à l’envers ?

Pas du tout. Le gouvernement dépense de l’argent public de manière transitoire, mais cela ne modifie en rien sa volonté de réformes structurelles, en matière de Code du travail ou de périmètre de la propriété publique.

Rappelons que Macron a été élu pour « libérer les énergies » et réduire la part du public dans l’économie. Il ne peut renoncer à ces réformes, sans quoi il perdrait une partie de son électorat qui partirait vers plus libéral que lui. Au niveau de la souveraineté nationale, je ne vois pas du tout Emmanuel Macron revenir sur ses vues europhiles, pour ne pas dire européistes, comme en témoigne l’idée d’un emprunt commun, portée avec l’Allemagne.

Bloc contre bloc - La dynamique du Macronisme

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Emmanuelle Béart modernise les chansons de son père

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Emmanuelle Béart. © Patrick Kovarik/AFP - Mantovani

En reprenant le titre de son père Qu’on est bien, Emmanuelle Béart a jugé nécessaire de réaliser des ajustements pour rendre les paroles conformes avec notre époque


Emmanuelle Béart a voulu rendre hommage à son père chanteur. Qui pourrait l’en blâmer ? C’est ce qu’on se disait avant d’écouter le double album de reprises qu’elle vient d’éditer. À elle la première chanson en duo avec le fils Dutronc (on est donc entre héritiers…), soit le célèbre titre Qu’on est bien, dont les paroles originales disent :

« Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien dans ces bras-là
Qu’on est bien dans les bras d’une personne du genre qu’on n’a pas.
C’est la vraie prière, la prochaine aime le prochain
C’est la vraie grammaire, le masculin s’accorde avec le féminin. »

C’était sans compter sur la vigilance de Mademoiselle Béart qui s’autorise purement et simplement à caviarder le paternel pour chanter :

« Qu’on est bien dans les bras d’une personne du genre qui nous va
Qu’on est bien dans ces bras-là
C’est une prière, la prochaine aime le prochain
C’est une grammaire, le masculin s’accorde avec le féminin. »

Et plus loin, toujours et encore en substitution aux paroles originelles : « Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe désiré. »

Et voilà comment on transforme une chanson tout bêtement hétérosexuelle en un hymne dans l’air du temps. Un caviardage d’autant plus incongru que Guy Béart dans sa chanson se gardait bien de toute forme d’homophobie en chantant : « Certains jouent quand même les atouts de même couleur /Libre à eux, moi j’aime les valets pour les dames, les trèfles pour les cœurs. »

Ce n’était pas assez pour Emmanuelle B. qui rejoint ainsi l’actuelle cohorte de celles et ceux qui voudraient refaire l’Histoire et les histoires au cinéma, en littérature, sur les noms de rues et sur les statues.

Spécialement pour cette fille à papa, voici le début d’un long travail à faire concernant la chanson française. Fini le « Ton style, c’est ton cul » de Léo Ferré, à remplacer immédiatement par un bien plus valorisant « Ton style, c’est ton QI ».

Remanié le Fernande de Brassens qu’il faut désormais chanter ainsi : « Quand je pense à Fernande, je bande, je bande / Quand je pense à Antony, je bande aussi. »

Complété le Mes hommes de Barbara par impérativement la formule « Mes hommes et mes femmes ».

On a du pain sur la planche et du ridicule à tuer sur l’air du « Ah ! ça ira, ça ira, les guillotineurs de mots à la lanterne ! »

Un RIP pour le bien-être animal?

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Hugo Clément à la maison Tiérarche, Liart le 02/02/2017. ©J.Witt/SIPA/1702021806

Le RIC (référendum d’initiative citoyenne), emblème des gilets jaunes, est mort et enterré. Sa nouvelle mouture plus contraignante, le RIP (référendum d’initiative populaire), est inaugurée en grande pompe par le journaliste Hugo Clément et des entrepreneurs comme Xavier Niel. Laurence Trochu s’indigne et dit « R.I.P. la démocratie ! »


Après le RIC, le RIP. Au référendum d’initiative citoyenne succède le référendum d’initiative populaire, différence moins anodine qu’il n’y paraît. Si le RIC, non reconnu en droit français à ce stade, permet la saisine relativement facile de l’Assemblée nationale par tout groupe de citoyens un tant soit peu organisé, le RIP est plus contraignant : il faut, pour que les députés puissent se saisir du sujet, l’appui préalable d’1/5 des parlementaires (185) et de 10% des personnes inscrites sur les listes électorales (4,7 millions). Tenté sans succès au cours de la dernière année pour essayer de s’opposer à la privatisation d’Aéroports de Paris, le coronavirus aura finalement été plus efficace pour obtenir, à défaut d’annulation, le report du projet.

Le retour du RIP : Démocratie ou oligarchie ?

Toutes les grandes victoires étant précédées d’échecs cuisants, le RIP revient cette fois-ci sous une autre forme, plus mature, plus solide, et plus … dangereuse. Pour quelle raison? Là où la première fois il s’agissait surtout de la réaction épidermique de groupes para politiques sans organisation efficiente, cette fois-ci, les choses sont beaucoup mieux ficelées.

Outre le fait que ce référendum est inapproprié, malhonnête et malvenu, il pourrait finalement enfoncer un coin définitif dans notre vie démocratique

D’un côté, Hugo Clément, journaliste qui fait profession de l’indignation militante. De l’autre côté, des grands patrons aux fortunes récentes réalisées dans l’univers du numérique et du virtuel ; Xavier Niel (Free, Le Monde), Marc Simoncini (Meetic) et Jacques-Antoine Granjon (Veepee). Il s’agit en somme d’une rencontre de l’intérêt bien compris de part et d’autre : la Vertu marchant au bras de l’Argent-roi. Ou l’inverse. Les uns et les autres savent ce qu’ils peuvent retirer d’une telle alliance : Hugo Clément, la puissance de feu – le projet de référendum est déjà rédigé par les meilleurs avocats de la place, les entrées dans tous les cercles des gens qui comptent sont acquises. Les grands argentiers trouvent de leur côté une manière de faire passer leur rapacité pour de l’altruisme et de la philanthropie. Plus payant en somme que de donner quelques centaines de millions d’euros pour restaurer Notre Dame. Que manquait-il pour que tout soit parfait ? l’appui d’associations. Celui-ci fut acquis assez largement et sans trop de difficultés (Fondation Brigitte Bardot).

Le motif est, quant à lui, incontestable : ce sera le référendum pour le bien-être animal. Brillant. D’ores et déjà, dans l’intitulé, la réponse est évidente : qui peut-être contre, sous-entendu “Peut-on être pour le mal-être, pour la maltraitance animale ?”

La politique du mignon petit poussin ou la castanerisation du droit ramené à l’émotion

Seulement, comme souvent, le diable se niche dans les détails. Le référendum se propose, en six mesures, de régler la question. C’est proprement fascinant – tous les codes les plus efficaces de la communication contemporaine sont repris. D’abord, on s’appuie sur un groupuscule aux méthodes radicales, parfois violentes, mais qui, pour dénoncer de temps à autre d’authentiques scandales, reconnaissons-le, n’en est pas moins une organisation extrémiste : L214. Comment cela fonctionne-t-il : des photos choc, des slogans, de l’émotion. Des choses qui remueraient le cœur du plus fervent dévoreur de BigMac ! Et une fois la foudre affective passée par là, on en profite pour mixer pêle-mêle des demandes d’abolition en tous sens, sans autre cohérence que celle des images d’animaux en souffrance. Il est ainsi question de l’élevage en batterie, des chasses, parmi lesquelles le déterrage et la chasse à courre, des expérimentations animales, et tant d’autres choses. On notera au passage que l’abattage rituel, dont on sait l’atrocité des conditions, n’est visiblement pas un problème.

A lire également, Martin Pimentel : Hugo Clément, Juliette Binoche : faites ce qu’ils disent, pas ce qu’ils font !

Ce référendum est de fait un prémâché idéologique, inspiré par l’antispécisme qui infiltre doucement une conception soi-disant écologique de la société illustrant le principe nietzschéen “Les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombe.” Et sur tous ces sujets, comme bien souvent, les choses sont plus complexes et nuancées que dans la tête d’Hugo Clément. Combien d’éleveurs respectueux de leurs bêtes, combien de chasseurs au service de la biodiversité chaque jour dans tous les territoires, combien de progrès de la médecine grâce aux tests, combien d’amoureux de la nature qui ne la vivent pas comme des « usagers », mais véritablement comme des acteurs du quotidien ?

De l’urgence de ressusciter la politique, la vraie…

Outre le fait que ce référendum est inapproprié, malhonnête et malvenu, il pourrait finalement enfoncer un coin définitif dans notre vie démocratique. À force de dépolitiser tous les sujets, on les laisse à la merci des puissances alliées des médias et de l’argent, des groupes de pression organisés. Et on dépouille par contrecoup les dépositaires légitimes de la souveraineté populaire que sont les élus, réduits à voter en l’état des propositions servies sur un plateau. Plus de travail. Plus de vision. Plus de politique ! Simplement entériner sans débat, paradoxalement, une cause huilée et remarquablement orchestrée médiatiquement, dans un ersatz d’expression de la souveraineté populaire.

A lire aussi, du même auteur: Multiculturalisme, le mal-vivre ensemble

Comment lutter contre cela ? Il faut repolitiser, d’urgence.

Et cela ne peut passer que par la relégitimation des élus via une réforme de nos institutions: oui, il faut réinstituer le septennat et décorréler à nouveau le mandat présidentiel de celui des députés pour que ces derniers ne soient pas les godillots d’un Président en campagne permanente.

Oui, il faut une droite, il faut une gauche.

Oui, il faut des Conservateurs, il faut des Progressistes.

Oui, il faut que les sujets soient débattus, que ces débats soient enflammés et mobilisent largement la population française parce qu’il n’y a pas de sens de l’histoire et que rien ne va de soi.

C’est cela seul qui permettra de tuer dans l’œuf ce RIP, putsch aux atours populistes sans le dire mais qui a bien tout d’un populicide – le dernier clou dans le cercueil d’une démocratie française fragile et malade qu’ils sont nombreux à rêver d’enterrer en faisant croire qu’ils la portent en triomphe.