Alors que les lycéens passent actuellement leurs épreuves, cette tribune revient sur la réforme du baccalauréat. Selon Pierre-Henri Picard, William Thay et Jean-François Champollion, cette réforme symbolise l’ère Macron. Blanquer, beau parleur, petit faiseur !


L’épreuve de philosophie sur laquelle ont planché les lycéens lundi dernier venait entamer l’avant-dernière session du baccalauréat suivant le système des filières. La réforme Blanquer, enclenchée dès la Seconde en 2018, trouvera son point culminant au cours de la session de 2021, au cours de laquelle les candidats seront évalués sur les nouveaux programmes. Visant une modernisation de l’examen tout en redonnant au lycée un prestige qu’il avait perdu, celle-ci avait été accueillie favorablement, notamment à droite. Bien que nous considérions également que la philosophie générale des mesures de Jean-Michel Blanquer aille dans le bon sens, par la fin du système des filières, la plus grande exigence des épreuves finales ou encore la meilleure articulation avec l’enseignement supérieur, la réforme ne lève pas un certain nombre de contradictions qui sont au cœur du macronisme éducatif.

La ruralité encore une fois négligée

Le premier hiatus se situe entre cette politique ambitieuse dans les mots du ministre et les impératifs de gestion des effectifs auxquels l’Education nationale est soumise depuis de trop longues années et qui empêchent la bonne mise en œuvre de la réforme. Alors que les effectifs des nouvelles promotions d’agrégés et de certifiés baissent d’année en année, ce qui empêche de compenser le départ de la génération du baby-boom, la réforme pourrait au contraire nécessiter une augmentation des effectifs d’enseignants bien formés. À titre d’illustration, le passage des mathématiques en option conduira à ce que de deux tiers à trois quarts des élèves- selon les prévisions- choisiront cette matière fondamentale. De fait, la limitation à 35 du nombre d’élèves par classes risque fort d’être dépassée. Or, le contenu du nouveau programme de mathématiques est unanimement considéré comme beaucoup plus soutenu que celui qui prévaut en TS actuellement, ce qui pose le problème de la capacité d’enseignants ayant le bagage suffisant pour enseigner cette discipline aux élèves.

La seconde contradiction majeure réside dans la bonne mise en pratique du système des options qui pourrait paradoxalement accroître les inégalités sociales comme territoriales, alors que la méritocratie républicaine et l’égalité des chances se situent au cœur des principes français depuis la Révolution. Certains établissements, situés dans des territoires ruraux, n’auront pas les moyens de fournir l’ensemble du choix des options disponibles selon les instructions officielles. Bien souvent, les lycéens seront contraints d’effectuer des dizaines de kilomètres pour accéder à une option qu’ils souhaitent et dont l’enseignement ne serait pas prodigué dans leur établissement. De plus, en donnant une large part au contrôle continu (40% du total de la moyenne finale du bachelier), Jean-Michel Blanquer ouvre implicitement la voie à une mise en concurrence des établissements, indexant clairement la valeur du baccalauréat sur celle du lycée dans lequel il aura été passé. Ainsi, un baccalauréat passé avec mention Très Bien à Henri IV ou à Louis-le-Grand n’aura plus du tout la même valeur qu’un baccalauréat réalisé au lycée Jean Jaurès de Bobigny ou au lycée Raymond Loewy de La Souterraine, renforçant les inégalités territoriales déjà bien inscrites dans notre système éducatif.

Réforme Blanquer: peut mieux faire pour les « néo-lycéens »

Comme le démontre les rapports successifs de l’OCDE, l’école française est plus inégalitaire que celle des autres pays développés. Ainsi, les adultes dont les parents sont diplômés de l’enseignement supérieur ont 14 fois plus de chance d’être également diplômés de l’enseignement supérieur que ceux dont les parents ont un niveau d’éducation moins élevé. Seulement 17% des adultes avec des parents qui n’ont pas de diplôme du second cycle ont obtenu un diplôme de l’enseignement supérieur, alors que c’est le cas de 73% des adultes avec des parents diplômés de l’enseignement supérieur selon le dernier rapport de l’OCDE. L’objectif d’une grande réforme d’ampleur doit être de combattre ces inégalités par une réforme globale de l’école dès le primaire mais également de combattre les inégalités territoriales en remettant à plat le montant dépensé par rectorat. En effet, un rapport de la Cour des comptes de 2012 montrait bien que, du fait de la concentration des enseignants expérimentés et des professeurs agrégés dans l’académie de Paris, l’Etat dépense 47 % de plus en moyenne pour un élève parisien que pour un élève de l’académie de Créteil. Il ne faudrait pas par contre renforcer le dispositif des ZEP qui ne fonctionne pas alors qu’en 2016, un rapport du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) dénonçait à juste titre l’inefficacité de ce dispositif.

Enfin, il existe très clairement un problème de cohérence entre la politique du lycée et celle du collège menée lors du quinquennat précédent et de laquelle Emmanuel Macron est en partie comptable en tant que membre du même gouvernement que Najat Vallaud-Belkacem. Ainsi, le maintien de la réforme du collège de 2016 et de ses fameux EPI (Enseignements pratiques interdisciplinaires) pousse à s’interroger sur la différence abyssale entre un collège où est consacré le nivellement par le bas et un lycée cherchant à réhabiliter l’excellence. Le fossé qu’il y aura entre la troisième et la seconde dans des matières aussi fondamentales que le français, les mathématiques ou l’histoire-géographie, sera au moins aussi important que celui qui existe actuellement entre le lycée et l’enseignement supérieur. La majorité des néo-lycéens, sauf s’ils ont été préparés dans des collèges privés des grandes métropoles, seront complètement déphasés par rapport aux impératifs de niveau du lycée. Une fois encore, les élèves des quartiers les plus aisés seront donc favorisés.

Indispensable refonte du corps enseignant

La politique du lycée risque donc, in fine, d’entraîner une augmentation des disparités sociales comme territoriales qui lui préexistaient. Il faut donc établir une série de mesures complémentaires qui permettraient de rendre le nouveau lycée accessible à tous.

Ces dernières passeront en premier lieu par une refonte complète des effectifs de l’Éducation nationale pour ne pas se concentrer sur l’objectif quantitatif (de réduction ou d’augmentation qui dépend surtout de la démographie) mais surtout sur l’objectif qualitatif. Certaines disciplines nécessitent un plus grand nombre d’enseignants de haut niveau. La diminution constante des promotions d’agrégés doit donc être revue, tout en rendant le métier d’enseignant attrayant pour les meilleurs étudiants, ne serait-ce que d’un point de vue salarial. Ainsi, un récent rapport de la Banque Mondiale a montré que les enseignants français gagnaient beaucoup moins en début de carrière que dans l’immense majorité des pays de l’OCDE, mais aussi par rapport aux professeurs qui travaillaient dans des pays comme le Costa Rica (27 000 euros bruts annuels en France contre 29 000 au Costa Rica). La France devrait, en la matière, s’inspirer des conditions salariales des enseignants dans d’autres pays européens comme l’Allemagne (45000 euros bruts annuels en début de carrière, soit le double des enseignants débutants en France). Il s’agit de remettre l’enseignant au cœur de cette réforme, pour revaloriser cette fonction essentielle dans toute société développée. Par ailleurs, il faudra veiller à l’équité territoriale au sein de chaque rectorat en plaçant prioritairement les enseignements des options les plus rares dans les territoires ruraux, la mobilité étant rendue plus aisée dans les métropoles où une mutualisation, bien que mesurée, entre les établissements serait rendue possible.

Retour aux fondamentaux de l’Ecole

Si la réforme du lycée s’inscrit dans un objectif d’excellence, elle souffre de plusieurs problèmes qu’il est nécessaire de corriger pour ne pas aggraver les disparités sociales et territoriales afin de garantir l’équité des chances. Pour cela, la réforme de Blanquer doit être plus globale en proposant une nouvelle réforme du collège et du primaire pour combattre les faiblesses du système scolaire français dans ses racines. On s’attachera donc à revoir à la hausse l’exigence des programmes scolaires, en remettant au cœur du contenu pédagogique les grands classiques de la littérature française, la chronologie en histoire ainsi que les équations en mathématiques. Nous pourrions revenir par ce biais à l’esprit de l’Ecole napoléonienne et républicaine, où le lycée tirait l’ensemble du système éducatif par le haut.

Pierre-Henri Picard est Secrétaire général délégué du think-tank Le Millénaire

William Thay est président du think-tank Le Millénaire

Jean-François Champollion est agrégé et doctorant en histoire contemporaine

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