Jacques Toubon a produit son dernier rapport en tant que Défenseur des droits. Il embrasse la vulgate « antiraciste » à la mode.


« Discrimination et origines : l’urgence d’agir ». Voilà bien un slogan idéal pour les t-shirts militants très en vogue, mais pourtant il s’agit de l’intitulé d’un rapport rendu par le Défenseur des droits le 22 juin dernier.

Jacques Toubon fait ce qu’on lui demande

Le moins qu’on puisse dire est que ce bilan arrive à point nommé, au cœur des conflits « racialistes » qui ont suivi la mort de George Floyd, soufflant comme un accélérateur d’incendie sur un feu qui couvait déjà depuis des années.

Nommer les choses, ce n’est pas seulement les combattre, c’est aussi les faire exister

Le document fait ce qu’on lui demande: il dénonce les discriminations que rencontrent les « personnes d’origine étrangère ou perçues comme telles » dans la société française à tous les stades de leur vie : scolarité, travail, logement, contrôles de police, justice et plus largement dans les lieux de vie publique et dans les relations de sociabilité. Mais il va plus loin. Il implique l’État et, au-delà, la société française, dans la persistance de ces discriminations. Non content d’en être la source, l’État s’emploierait à les entretenir. Dans sa grande mansuétude, le Défenseur des droits absout les coupables de toute intention volontaire de générer du racisme, du moins collectivement, mais plus sobrement d’y contribuer inconsciemment au vu de « l’expérience répétée des discriminations et leur nature systémique », notant « un continuum » dont il ne situe pas l’origine mais qui est consacré en 1972 par la loi Pleven, introduisant dans le droit le délit de provocation à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion. Le texte précisait des dispositions déjà présentes dans la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

Depuis, l’arsenal législatif s’est enrichi de nombreuses mesures en plus de créations de commission, observatoires et autres associations, très souvent largement subventionnées, qui s’indignent, dénoncent, vocifèrent, tancent, sermonnent mais apparemment en vain : rien n’y fait, le racisme est « systémique » en France, devenu une coutume qui s’est solidifiée alors même qu’on multipliait les initiatives pour lutter contre. A croire que les effets et les causes se confondent dans une spirale infernale, et que l’inflation de lois pour lutter contre un phénomène nourrit le phénomène lui-même. Nommer les choses, ce n’est pas seulement les combattre, c’est aussi les faire exister.

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Idée à la mode

Incriminer ainsi l’État, c’est aussi légitimer un antiracisme politique vindicatif portant un discours plus que critique sur l’occident, ciblant son histoire, ses valeurs et dénonçant un « privilège blanc » auquel il s’oppose comme contre-pouvoir. On peut légitimement craindre de voir émerger un racisme politique. Quand Assa Traoré dit « mes frères », en haranguant la foule de manifestants, est-on sûr qu’elle parle de tous ses frères humains ?

Dans le rapport, si le mot d’apartheid n’est pas prononcé, on y rencontre au fil des pages des formules qui l’évoquent furieusement. Le mot de ségrégation est largement employé tout comme les termes « raciaux » et « ethniques » rappelés régulièrement. Bref, comme le texte, à grands renforts d’études sociologiques, de pratiques du testing, et de témoignages recueillis par l’instance elle-même, on s’escrime à démontrer que les « discriminations » sont « de nature systémiques». La France est au racisme ce que monsieur Jourdain fut à la prose, elle le pratique sans le savoir ou du moins en feignant de l’ignorer. Le Gaulois est retors.

Toutes ces dénonciations laissent assez peu planer de doute sur la finalité du document qui tient plus du manifeste militant que d’un compte-rendu objectif.

Rien n’y fait, le racisme est « systémique » en France, devenu une coutume qui s’est solidifiée alors même qu’on multipliait les initiatives pour lutter contre

Toubon se retire en beauté

Il est l’ultime rapport que Jacques Toubon signe dans le cadre de ses fonctions de Défenseur des droits amenées à se terminer le 16 juillet. Vieux briscard de la politique, l’ancien ministre de la Justice de Jacques Chirac veut laisser un nom dans l’histoire qui est en train de s’écrire, celle d’un nouveau monde voué à un progressisme radical.

Certains pourront être surpris du parti-pris de celui qui incarna longtemps une frange plutôt conservatrice de la droite. Sa nomination en 2008 par François Hollande avait provoqué des remous au sein de la gauche. Une pétition pour protester contre sa nomination avait circulé. Las, il conserva son poste.

Jacques Toubon a longtemps promené sa grande silhouette, son air avenant et son visage lunaire dans les couloirs de la droite avec une image et des prises de position plutôt réactionnaires. En 1981, jeune député, il avait voté contre l’abolition de la peine de mort. Il ne s’était pas montré très « gay friendly » quand il s’est agi de dépénaliser les rapports homosexuels avec un mineur de plus de quinze ans. Il a collaboré à la revue Contrepoints du club de l’Horloge, co-fondé par Henry de Lesquen, déjà pas franchement droit-de-l’hommiste. Il a aussi douté de la compatibilité de l’Islam avec la République française au détour d’un programme du RPR, parti dont il fut l’un des piliers, toujours fidèle à Jacques Chirac.

L’ancien ministre de la Justice de Jacques Chirac veut laisser un nom dans l’histoire qui est en train de s’écrire, celle d’un nouveau monde voué à un progressisme radical

Lise, l’épouse qui lui indique les bonnes manières progressistes

Il avait été moqué lors de sa nomination au ministère de la Culture. Un droitard rondouillard au prestigieux poste sur lequel plane éternellement l’ombre de Jack Lang, le Malraux de la gauche caviar : sacrilège! Mais dans ce milieu qui ne semblait pas le sien, guidé par Lise, son épouse artiste disposant d’un bon réseau, Jacques Toubon s’est senti plus à l’aise qu’on a bien voulu le laisser entendre. Il s’est fondu dans le décor comme il le fait toujours, sorte de Zelig qui, en épousant une fonction, en épouse la cause, les principes et l’action… Président du comité d’orientation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, on le retrouve quelques années plus tard, dans son rôle de Défenseur des droits, prenant fait et cause pour les migrants en 2015, reprochant aux États européens de vouloir leur fermer leurs frontières et montant au créneau pour fustiger la politique macronienne du droit d’asile, prônant la multiplication des centres d’accueil au nom « des droits fondamentaux » des migrants « qui doivent être garantis ». Une colère mémorable qui lui a valu les félicitations du jury du camp du Bien et l’intronisation définitive dans le cercle des justiciers des droits de l’Homme.

Le Défenseur des droits, institution indépendante du gouvernement mais dont la tête est nommée par l’exécutif, désigne à la fois l’office et celui qui le dirige. Comment ne pas s’y fondre une nouvelle fois ? Fusionnant des organismes dont les missions étaient jadis bien détaillées, comme la Halde ou le défenseur des enfants, cette entité se veut plus généraliste et exalte le droit subjectif sous toutes les formes qu’il voudra bien prendre.

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Dans une société à la fois plus individualiste et plus communautariste (ce qui peut apparaître paradoxal), l’intérêt général et le bien commun s’effacent de plus en plus derrière les revendications et prérogatives d’un individu ou d’un groupe, le premier venant incarner l’autre dès qu’il se sent – à tort ou à raison – touché dans son droit.

Et puisque c’est SON droit, le Défenseur (des droits, pas du droit, vous suivez?) préconise de renverser la charge de la preuve quand une personne se sent discriminée. Par exemple, ce ne serait plus à elle de prouver devant le juge le caractère raciste du préjudice subi, mais au défendeur de montrer qu’il n’a pas fait preuve de discrimination raciale (au nom du droit à ne pas être discriminé, vous suivez toujours?). Cette « solution » avait déjà été évoquée dans un précédent rapport du défenseur concernant les contrôles policiers au faciès.

L’émotion dépasse les règles juridiques

Garantir les droits subjectifs et les libertés est le rôle de la société, mais le droit objectif risque de s’épuiser à courir après une réalité qui ne prend en compte que les prérogatives individuelles, faisant régner l’émotion (elle est au-dessus des règles selon le ministre de l’Intérieur et justifie de laisser se dérouler une manifestation interdite), les ressentis, les susceptibilités bafouées, les batailles d’ego. Assignant surtout chacun à sa « condition » : femme, homosexuel, maghrébin, noir, timide, complexé, disgracieux, pauvre, gros, athée, musulman… Le « vivre ensemble » relève de chacun, de l’usage, des codes, des coutumes, de la morale, de l’éducation. La « chose publique » de nous tous collectivement et de l’État. L’immiscion du droit dans toutes ces sphères fait reculer la République au profit du Vivre ensemble, « agrégat inconstitué de peuples désunis » pour reprendre la formule de Mirabeau évoquant la France à la veille de la Révolution.

L’adhésion du Défenseur des droits Jacques Toubon aux nouvelles sociologies militantes est le reflet de ce que devient la société. Notre cohésion nationale s’atomise en autant d’individualités, engendrant une société de privilèges appuyées par les lobbies et le communautarisme. Il va dès lors devenir normal de pouvoir parler de privilège blanc dans un sens juridique rapidement.

Et vous, sur une échelle de 1 à 10, comment vous sentez vous discriminé ?

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