Au sein d’un espace politique russe sclérosé, divisé entre fidèles au pouvoir et opposition, de nouvelles personnalités au ton moins partisan émergent. Sur YouTube, un journaliste de 33 ans, du nom de Iouri Doud, pourrait bien être le prochain éveilleur de la conscience russe.


Iouri Doud c’est d’abord un journaliste à la formation classique, passé par le journal Izvestia puis par différentes émissions dédiées au sport, notamment sur la chaîne Rossiya 2. En 2017 il lance sa chaine Youtube, qui gagne rapidement en popularité jusqu’à devenir aujourd’hui l’une des chaînes les plus importantes du pays, avec près de huit millions d’abonnés. Doud débute son aventure de vidéaste sur Internet par des entretiens avec des artistes et des sportifs médiatiques. Menées dans un style décontracté et souvent humoristique ces interviews lui assurent un important succès, ce qui le pousse à étendre ses invitations aux personnalités politiques. Mais là où Doud se distingue de la majorité des productions médiatiques russes, c’est par son approche peu ou pas partisane : on a vu invités sur sa chaîne aussi bien Alexeï Navalny, opposant majeur à Vladimir Poutine, que Dmitri Kisselev, journaliste influent considéré par beaucoup comme le Monsieur Propagande du Kremlin. 

Partage du champ médiatique

Cette approche n’est pas anecdotique dans une Russie où le champ médiatique est victime d’un clivage profond et durable. Alors que la télévision est presque exclusivement favorable au pouvoir, les quelques journaux indépendants peinent à garder leur autonomie, comme l’illustre la récente affaire Vedomosti. En revanche, Internet constitue un espace d’expression privilégiée pour l’opposition, notamment sur les réseaux sociaux autour de personnalités comme Alexeï Navalny. Ce partage du champ médiatique ne laisse pas beaucoup de place à la discussion paisible mais encourage plutôt les insultes et les attaques personnelles, pour des motifs plus ou moins valables. Au milieu de cette zizanie, Doud veut donner la parole à tous. Il n’est donc pas un dissident au sens pur du terme, comme l’était le grand Alexandre Soljenitsyne. D’obédience libérale et capitaliste, il ne cherche pas à remettre en cause le système mais plutôt à apporter sa pierre au débat public dans un pays qui en a rudement besoin.

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Il y a tout de même quelque chose à sauver dans cette comparaison volontairement provocante entre un vidéaste et l’auteur d’Une Journée d’Ivan Dénissovitch : le rôle d’éveilleur de conscience. Comme son illustre prédécesseur, Iouri Doud tente de mobiliser une société civile apathique et résignée.

Doud ne se contente pas en effet d’interroger des personnalités russes. Il livre également des reportages d’une grande qualité sur différents sujets historiques et politiques.  Ces reportages jouissent d’une production toujours soignée, d’un ton neutre et réfléchi et surtout d’une maîtrise parfaite des codes d’Internet et de la jeune génération. Récemment, la publication sur sa chaine Youtube d’une vidéo consacrée au virus du VIH en Russie a fait l’effet d’une bombe. Avec plus de 18 millions de vues, le documentaire a relancé le débat autour de la question du Sida en Russie, et plusieurs personnalités publiques, parmi lesquelles le président de la Cour des Comptes Alexeï Koudrine, ont réagi directement au reportage (voir ci-dessous), proposant de porter la question du virus devant les députés russes.

Réinformation à la russe

Iouri Doud n’en est pas à son coup d’essai. Son documentaire (d’une durée de quatre heures !) sur la prise d’otage de l’école Beslan en 2004, où près de 350 personnes ont été tuées, dont 186 enfants, a provoqué un vif émoi sur la toile russe. Beaucoup de jeunes n’avaient jamais entendu parler de cette attaque menée par les indépendantistes tchétchènes. Une situation étonnante quand on sait qu’il s’agit de la prise d’otage la plus meurtrière de l’histoire (notamment à cause d’une gestion déplorable de l’assaut par les forces spéciales russes), mais également d’un évènement majeur du début de l’ère Poutine, qui a poussé le président russe à renforcer la verticale du pouvoir. Plus étonnant encore, Doud a connu un autre grand succès avec un reportage sur la route de la Kolyma, vidéo qui avoisine les 21 millions de vues. Cette voie infernale, aussi appelée « Route des os » est en fait une bande gelée de 2 032 km, où ont péri 250 000 victimes des purges staliniennes. Comment expliquer un tel succès sur un sujet si éloigné du ton léger qui règne dans les autres vidéos sur Youtube ? La réponse peut choquer : selon une étude du Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique parue en 2017, 55% des Russes entre 18 et 24 ans n’ont jamais entendu parler des purges staliniennes.

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Le rapport compliqué des Russes à leur histoire mériterait son propre article. Doud a précisément cela de précieux qu’il apporte une connaissance historique dépassionnée à son auditoire, libérée des tabous et de l’autocensure. La plateforme de Google est également le média parfait pour supporter cette tâche, puisqu’elle permet d’atteindre l’auditeur dans sa vie de tous les jours, face à son ordinateur, dans le métro, dans son lit. Mis face à face avec les pages tragiques de leur histoire, qu’elles soient dues au terrorisme tchétchène ou au totalitarisme soviétique, les jeunes Russes peuvent désormais former leurs convictions en toute liberté. 

Restons toutefois réalistes. Les centaines de millions de vues comptabilisées par Doud sur Youtube sont certes impressionnantes, mais elles ne représentent pour l’instant qu’une goutte d’eau. La télévision reste le principal média en termes d’audience et le public de Youtube ne constitue pas un échantillon représentatif de la société russe. De plus, la possible entrée en politique de Iouri Doud, annoncée à demi-mot dans certains médias, pourrait entacher son image de Russe moyen menant une quête de la vérité historique et de la transparence politique.

Dans les pas de Soljenitsyne?

Doud n’est sans doute pas le prochain Soljenitsyne (s’il doit un jour y en avoir un) et son reportage sur l’épidémie de VIH ne devrait pas avoir le même héritage que l’Archipel du Goulag. Ses détracteurs aiment à rappeler que moins des 5% des Russes déclarent le reconnaître. Mais son rôle et sa personnalité sont d’utiles clés de lecture pour comprendre la société russe actuelle. Son succès s’explique en fait assez simplement : ses documentaires, fouillés et neutres, ses interviews sans concession mais sans parti pris rencontrent un public, c’est-à-dire une demande. Cette demande c’est celle d’une approche plus dépassionnée des questions historiques et politiques, qui permettra aux russes de faire la paix avec une histoire troublée comme celle de la période soviétique, ou avec des non-dits nocifs comme celui qui entoure l’épidémie du VIH.

Il est amusant de remarquer que cette approche bénéficierait tout autant aux observateurs occidentaux de la Russie actuelle. Plutôt que d’adopter des positions braquées, qui n’ont souvent pour origine qu’une opinion positive ou négative de Monsieur Poutine, on gagnerait à tenter de comprendre la Russie au-delà des questions médiatiques de géopolitique ou des droits de l’homme, certes importantes mais loin d’être suffisantes. On peut ne pas croire au rôle messianique de la Sainte Russie sans pour autant la considérer comme partie de l’Axe du Mal. Iouri Doud l’a bien compris et son travail le prouve : la Russie est un pays comme beaucoup d’autres qui ne nécessite rien de plus qu’une approche sans préjugés, capable de reconnaître à la fois les lâchetés et les grandeurs de son histoire.

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