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Parole de « Blanc »!

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Un collectif « antiraciste » français propose aux Blancs de se taire, et de faire leur éducation. Aurélien Marq analyse ces inquiétantes dérives


Le collectif Mwasi est un groupe qui se présente comme « afroféministe », et dont l’objet semble être de dénoncer la France comme un « État raciste » tout en y exigeant la régularisation des sans papiers sur son sol, afin que de plus en plus de « racisés » viennent y subir « l’oppression systémique » que leur inflige ledit État…

Début juillet, l’une des membres de ce collectif, Annette Davis, a diffusé sur le groupe Facebook « Parlons Privilège Blanc » un message qui mérite toute notre attention (voir ci-dessus). Il s’adresse aux Blancs et leur dit en substance : « donnez-nous de l’argent, de l’espace, des ressources mais ne donnez surtout pas votre avis, quand on vous critique modifiez votre comportement comme on vous demande de le faire, mais surtout taisez-vous et n’essayez même pas d’avoir une réflexion critique sur ce que les « racisés » vous disent de faire, de penser ou de croire. » Certains prétendront que ces injonctions ne concernent que le seul sujet du racisme, mais c’est bien sûr faux : pour ces militants, le racisme est le fait social majeur, l’ultima ratio du monde, et tout y est donc systématiquement ramené, jusqu’aux sciences expérimentales qu’ils qualifient de « science blanche ». N’oublions pas que la ville de New York explique désormais très officiellement aux enseignants que rechercher l’objectivité est un marqueur de la « culture suprémaciste blanche » (tout comme d’ailleurs l’importance accordée à la politesse et à l’évitement des conflits).

L’antiracisme détourné

On pourrait voir dans ces « conseils » un délire trop extrémiste pour avoir la moindre chance d’être pris au sérieux. Hélas ! L’actualité des Etats-Unis montre qu’il n’en est rien. Nous n’en sommes pas loin non plus, vu la manière dont trop de gens chez nous suivent servilement la moindre mode « progressiste » d’Outre-Atlantique. Aussi, dans son outrance, ce texte est fondamental, car il révèle comme une loupe la véritable nature de l’idéologie qui se prétend aujourd’hui « antiraciste », et qui ne fait qu’usurper ce terme en le vidant de son sens.

A lire ensuite, Yves Mamou: Les soutiens idéologique et pécuniaire surprenants de «Black lives matter»

Disqualifiant les opinions de certains sur la seule base de leur couleur de peau, les injonctions d’Annette Davis sont en effet viscéralement racistes. Hors de question d’euphémiser la réalité en parlant de « racialisme » : ce qui s’étale dans ce message, c’est du racisme décomplexé. Les Blancs peuvent seulement se taire, écouter et obéir, pendant que des Noirs proclament, ordonnent, et reçoivent des offrandes auxquels ils ne doivent rigoureusement rien en retour, pas même des « cookies », c’est-à-dire « quelque chose qui fait se sentir bien », une forme de reconnaissance ou de gratitude.

Ne voyant pas plus loin que la couleur de peau, ce texte n’envisage d’ailleurs même pas le cas des métis, qui seraient bien en peine de se situer dans ce tout ou rien, et on sait que l’incapacité à penser le métissage est une marque classique des idéologies racistes.

Que cette doctrine se dise « antiraciste » est un mensonge dont le seul but est de disqualifier toute critique : si vous êtes contre l’anti-racisme, c’est que vous êtes raciste ! Et bien non : c’est justement parce que le racisme me dégoûte que je le combats même lorsqu’il porte le masque d’un « antiracisme » totalement dévoyé. Ses tenants ne sont pas des héros qui veulent abolir la servitude. Ce sont des arrivistes qui veulent s’emparer du fouet pour le manier à leur guise. Ils sont comme les esclaves révoltés de Spartacus, dont certains idéologues ont fait des icônes de la défense de la liberté en oubliant fort opportunément que loin d’avoir voulu mettre fin à l’esclavage, une fois libérés de leurs chaînes ils s’empressaient d’acheter eux-mêmes des esclaves.

Une démarche sectaire

Exigeant des Blancs qu’ils se soumettent sans le moindre esprit critique aux enseignements des Noirs, promus au rang de « sachants » du seul fait de leur taux de mélanine, donnant une valeur absolue à l’expérience subjective (réelle ou supposée) pour rejeter radicalement toute possibilité d’une réflexion partagée, la démarche d’Annette Davis est aussi celle d’une secte de la pire espèce. Son credo est simple : les « racisés » sont supérieurs, car le seul fait d’être « racisés » leur donne accès à un vécu initiatique (celui du « racisme systémique »). En revanche, les Blancs sont porteurs du poids d’un péché originel héréditaire inexpiable – qu’ils devront donc tenter d’expier à l’infini – et incapables de partager l’initiation : ils doivent se taire, obéir, et donner de leurs ressources aux gourous pour faire avancer la Cause.

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On voit les fondamentaux néo-marxistes de l’idéologie « woke » dans son ensemble : pour elle, la société humaine n’est que rapports de forces, la vérité est purement subjective, le ressenti et le témoignage sont tout, la connaissance objective est impossible. D’ailleurs, elle ne parle pas d’injustices, mais « d’inconfort ». Voilà tout à la fois Platon, Euclide et Galilée niés par un obscurantisme à côté duquel Torquemada passerait pour un esprit rationnel et moderne. Avec ce refus de deux millénaires et demi de civilisation, et la négation du travail du logos qui justement est à la fois pensée et parole, il n’est pas étonnant que cette idéologie, surtout lorsqu’elle s’abandonne à l’ivresse d’un militantisme sans frein, n’aboutisse qu’à des émeutes où la violence se déchaîne, comme on le voit avec les scènes de pillages et les agressions qui accompagnent les démonstrations de force de Black Lives Matter dans les rues américaines.

Le « dérapage » antisémite de Nick Cannon

Il n’est pas étonnant non plus de voir prospérer avec ce mouvement les thèses racialo-historiques les plus délirantes, comme celle récemment défendue par le rappeur et présentateur Nick Cannon (4,8 millions d’abonnés sur Twitter, l’ex-mari de la chanteuse Mariah Carey, excusez du peu) selon laquelle les Noirs seraient les « vrais Hébreux », théorie complotiste lourde d’antisémitisme et qui lui vaut d’ailleurs la fin de son contrat avec CBS. Ou celle qui affirme que les Egyptiens du temps des pharaons auraient été Noirs, contredite par les analyses scientifiques mais qui pousse régulièrement des mouvements « de défense des Noirs » à manifester contre des expositions sur l’Egypte Antique.

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Cette idéologie « antiraciste » en fait néo-raciste est totalement absurde. Parce que le racisme en lui-même est absurde, bien sûr, mais aussi à force d’incohérences. Admettons un instant que le postulat fondamental d’Annette Davis soit vrai, que l’appartenance raciale soit tout, et qu’elle soit définie par la couleur de peau. Alors il deviendrait évident que l’Europe, bâtie par les Blancs depuis des millénaires, est Blanche et que les « racisés » n’y auraient aucune légitimité. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis : contrairement aux victimes du commerce triangulaire et à leurs descendants, les personnes de couleur présentes en France métropolitaine et en Europe y sont venues de leur plein gré, ou par le libre choix de leurs ancêtres. Et si la couleur de peau formait entre eux et les Blancs un fossé infranchissable qui les empêcherait de s’assimiler aux peuples européens, alors en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ils n’auraient pas leur mot à dire sur la conduite des affaires de ces pays. En France, il n’y a qu’Outre-Mer que de tels discours pourraient éventuellement être légitimes, sous réserve d’assumer pleinement l’indépendance de ces territoires.

Pendant ce temps, on ne parle pas de l’Afrique

La France est loin d’être parfaite, c’est une évidence, mais même imparfait ce pays de Blancs traite infiniment mieux les Noirs et tous les « racisés » que n’importe quel pays d’Afrique ne traite ses minorités ethniques. Le racisme des Noirs envers d’autres Noirs échappe manifestement aux « antiracistes », « décoloniaux » et autres « woke » qui feignent d’oublier que les esclaves Noirs furent généralement vendus aux Blancs et aux Arabes par des esclavagistes Noirs. Ils ferment les yeux sur la dimension incontestablement raciale et raciste des crimes atroces perpétrés lors des guerres tribales ravageant l’Afrique, et tiennent de plus en plus ouvertement des propos assez semblables à ceux des semeurs de haine préparant ces massacres – Radio Mille Colines n’en fut qu’un exemple parmi tant d’autres. Aucun pays dont les habitants sont majoritairement de couleur ne se soucie de ses minorités ethniques comme la France se soucie des siennes, et bien sûr aucun ne tolérerait de leur part les excès ahurissants envers lesquels une trop grande partie de l’Occident fait preuve aujourd’hui d’une indulgence coupable.

A lire ensuite: Rokhaya Diallo: «Je pense qu’il y a un racisme d’Etat en France. Mais je ne sais pas si ma mère dirait la même chose»

Assez de ce laisser-faire ! Il est temps de renvoyer Annette Davis et ceux qui partagent ses idées à leurs incohérences. S’ils méprisent à ce point la parole et donc la pensée des Blancs, qu’ils aient au moins le courage de renoncer à ce qui est selon leurs propres théories la technologie des Blancs, la médecine des Blancs, le confort et la tolérance de la société des Blancs.

À ce moment-là seulement, ils mériteront peut-être d’être pris au sérieux.

Covid-19: « Le Règlement sanitaire international n’a pas échoué. Il n’a pas été appliqué! »


Entretien avec Hélène De Pooter, maître de conférences en droit public, université de Franche-Comté.


Causeur. Votre thèse[tooltips content= »Le Droit international face aux pandémies : vers un système de sécurité sanitaire collective ?, Pedone, 2015. »][1][/tooltips], soutenue en 2013, commence par une description prémonitoire de la pandémie de Covid : un voyageur contracte un virus à l’étranger, asymptomatique à son retour, il le transmet autour de lui. L’épidémie se propage à toute vitesse, les hôpitaux sont débordés, il faut fermer les écoles et interdire les rassemblements.

Hélène De Pooter. Les spécialistes des maladies infectieuses n’ont pas été surpris par l’émergence de cette nouvelle maladie et sa propagation. Dès 1995, les États ont réfléchi à un texte destiné à appréhender une telle situation. L’épidémie de SRAS de 2002-2003 a accéléré les discussions. Le nouveau Règlement sanitaire international (RSI), adopté en 2005, est entré en vigueur en 2007 dans 196 pays, dont la France. C’est un succès, car le texte est ambitieux. Les États y acceptent des obligations importantes en matière de surveillance et de notification des maladies infectieuses.

Il n’a pourtant pas empêché la pandémie.

Un texte en soi ne peut rien empêcher. C’est son application qu’il faut apprécier. Or, le RSI n’a pas été correctement appliqué, en particulier par la Chine. À mon avis, le texte garde toute sa pertinence. Le renégocier pour l’améliorer serait risqué, car il y a peu de chances de retrouver le consensus de 2005, dans le contexte international actuel. Par ailleurs, plusieurs reproches adressés actuellement à l’Organisation mondiale de la santé sont à nuancer.

En lien avec cet article, du même auteur : Fermer les frontières ? Plutôt mourir…

En effet, l’OMS appelle à la détection des cas de Covid dès le 17 janvier. Par la suite, elle actualise ses directives toutes les semaines. Le 16 février, elle demande des contrôles aux frontières, en invoquant le RSI.

Certains États ou territoires comme Taïwan ou la Thaïlande avaient anticipé ces directives en appliquant des mesures de dépistage des voyageurs dès le début du mois de janvier. Mais la plupart n’ont appliqué des mesures sanitaires que tardivement, ce qui n’est pas une surprise. Les mesures de protection de la santé publique apparaissent souvent comme des entraves à la liberté des échanges internationaux.

Le Règlement sanitaire est « contraignant », selon le site du ministère français de la Santé. Est-ce à dire que la France a manqué à ses obligations en ne suivant pas les directives de l’OMS ?

Il faut distinguer deux choses. Le RSI en lui-même est un texte juridiquement contraignant. Mais lorsqu’il autorise le directeur général de l’organisation à adopter des « recommandations », celles-ci n’ont pas de caractère obligatoire, comme d’ailleurs toutes les recommandations émises par l’OMS, qu’elles soient ou non adoptées sur le fondement du RSI. Cependant, un juge national quelque peu audacieux pourrait estimer qu’un État qui a négligé ces recommandations a commis une faute susceptible d’engager sa responsabilité.

La vérité sur l’affaire Adama Traoré


Causeur a reconstitué la journée de la mort d’Adama (19 juillet 2016) et les suivantes, telles que les gendarmes les ont vécues. Les faits, les expertises, les contre-expertises et l’instruction démontrent qu’il n’y a pas eu de faute. Ni aucun racisme.


Causeur a reconstitué la journée du 19 juillet 2016 et celles qui ont suivi, telles que les gendarmes les ont vécues. Dire que leur version diverge de celle du comité Vérité pour Adama serait un euphémisme. Ce n’est pas un plaidoyer. Ils n’en ont pas besoin. Les faits, les expertises, les contre-expertises, une instruction basée sur 2 700 procès-verbaux, tout va dans le même sens : il n’y a pas eu de faute. Et pas la moindre trace de racisme.

19 juillet 2016, vers 15 heures

La journée est étouffante et l’actualité très lourde. Cinq jours plus tôt, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien de 31 ans, a tué 86 personnes sur la promenade des Anglais, au volant d’un camion. À la gendarmerie de Persan, Val-d’Oise, le chef du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) annonce la mission du jour. Rien de palpitant. Il s’agit d’interpeller une vieille connaissance, Bagui Traoré, un dealer soupçonné d’extorsion de fonds [Bagui sera condamné en mai 2019 pour trafic de stupéfiants, NDLR]. La victime est une dame sous curatelle tombée dans un piège classique, dit le chrome. Les vendeurs de drogue lui ont fait crédit en sachant qu’il ne serait guère difficile de lui mettre la pression pour se faire payer le moment venu. C’est la routine. Trois ans plus tôt, la gendarmerie a repris en main un secteur délaissé. Sachant qu’elle allait passer le relais, dans le cadre d’une refonte territoriale, la police nationale se contentait d’enregistrer des plaintes, en allant le moins possible au contact.

A lire aussi, du même auteur: L’étrange arrêt-maladie d’Assa Traoré

Les premiers temps, les gendarmes cueillaient littéralement sur la voie publique des dealers presque scandalisés d’être interrompus dans leur commerce. En 2016, la vente de drogue se poursuit au grand jour. Un des points d’approvisionnement les plus connus se trouve devant le PMU de Beaumont-sur-Oise. L’endroit ménage aux petits trafiquants plusieurs échappatoires à pied, en cas d’arrivée des gendarmes.

Deux équipes s’y dirigent pour interpeller Bagui Traoré. La première est en civil. La seconde, en tenue, gare sa voiture à distance, prête à intervenir. La famille Traoré est bien connue à Beaumont. Quatre des frères Traoré ont déjà eu affaire à la gendarmerie et à la justice.

Un homme est mort, oui, mais il n’y a pas d’affaire. Le problème est que plusieurs centaines d’articles racontent le contraire!

L’interpellation de Bagui Traoré se passe sans incident. Trafiquant expérimenté, il ne garde ni drogue ni argent liquide sur lui. Comme il ne sait pas encore qu’il est recherché pour extorsion de fonds, il n’oppose pas de résistance. Le jeune homme avec lequel il discutait, en revanche, prend la fuite sur un vélo type BMX. C’est son frère Adama Traoré, bien connu des gendarmes. Mais à ce stade, aucun ne l’a identifié. Le cycliste lâche rapidement son vélo, conçu pour les acrobaties et non la vitesse. Il est rattrapé une première fois et déjà, dit qu’il est essoufflé au gendarme qui entreprend de lui passer les menottes. Adama lui glisse entre les doigts et reprend sa course.

Aux environs de 17 heures

La deuxième équipe entre alors en scène. Elle reçoit un appel radio. Adama est signalé dans une rue. Il se cacherait entre les voitures. Sur place, l’équipe de trois gendarmes est orientée vers un logement, où se trouve Adama. Les gendarmes entrent. Ils ne voient rien, tout d’abord, car les stores sont baissés pour protéger le peu de fraîcheur qui subsiste. La pièce est plongée dans l’obscurité. Puis l’un d’eux aperçoit les yeux d’Adama Traoré, au sol, enroulé dans une couverture, sur le ventre. Les gendarmes ne voient pas ses mains et ne savent pas s’il est armé. Comme il résiste, ils l’immobilisent. En procédant à la palpation, l’un des gendarmes le reconnaît enfin.

Les trois gendarmes sont expérimentés. Celui qui a reconnu Adama est moniteur d’intervention professionnelle (MIP) : non seulement il maîtrise les gestes qu’il vient d’accomplir, mais il les enseigne. En moins de deux minutes, les gendarmes passent les menottes dans le dos à Adama et ressortent. L’interpellation a apporté sa dose d’adrénaline, mais à aucun moment les gendarmes, à trois contre un, n’ont eu le sentiment de perdre le contrôle de la situation. Le jeune homme a résisté, mais il n’était pas armé. Il n’a pas été nécessaire de le mettre à terre, il l’était déjà. Adama Traoré paraît sonné, mais il marche. Il porte 1 330 euros en coupures de 10 et 20 euros. Sa sœur expliquera plus tard que c’était de l’argent donné par ses proches pour son anniversaire, puisqu’il a 24 ans ce jour-là. Les gendarmes pensent plutôt qu’il portait la recette de deal du jour, et que c’est pour cette raison qu’il a fui.

19 juillet 2016, 18 heures

Alors que la patrouille rentre à la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise, les gendarmes constatent qu’Adama a tendance à somnoler. Ils n’échangent pas vraiment avec lui, préférant laisser redescendre la tension. En le sortant de la voiture, un gendarme constate qu’il a uriné sur le siège, signe d’une perte de conscience. On le place en position latérale de sécurité. Les secours sont appelés. Ils arrivent en six minutes. Ils tentent de le ranimer en lui faisant un massage cardiaque, sans succès. Ce massage est sans doute la raison pour laquelle l’autopsie trouvera une côte cassée. C’est un effet secondaire fréquent.

19 juillet 2016, 19 heures

Adama Traoré décède à 19 h 05, alors que les pompiers sont présents. La gendarmerie prévient immédiatement la préfecture. Comme le veut la procédure dans un tel cas, les gendarmes qui l’ont interpellé rendent leurs armes. Ils sont placés à l’isolement et soumis à un contrôle visant à détecter une éventuelle prise d’alcool ou de stupéfiant (tous ces contrôles seront négatifs). Le directeur de cabinet du préfet et le procureur adjoint de Pontoise arrivent à la gendarmerie. Ils sont censés prendre la situation en main, mais les gendarmes les sentent désemparés. La nouvelle de l’arrestation de Bagui et Adama a circulé dans leur cité. Il y a de plus en plus de monde devant la gendarmerie.

19 juillet 2016, 21 heures

Le temps passe. La mère d’Adama Traoré est à l’extérieur. Elle réclame des nouvelles de son fils. Ni le procureur adjoint ni le directeur de cabinet du préfet n’arrivent à franchir le pas. Comprenant que la situation devient explosive et que les consignes peuvent se faire attendre encore longtemps, un capitaine de gendarmerie finit par prendre les choses en main. À 21 h 30, il sort et annonce le décès. Deux heures trop tard, sans doute. 120 minutes de silence pendant lesquelles la rumeur a enflé. « Ils » l’ont tué. C’est l’émeute. Une gendarme se fait casser le nez en tentant de calmer la foule devant la gendarmerie. Bagui Traoré, qui était en garde à vue, est relâché le soir même en signe d’apaisement (il sera renvoyé aux assises en juillet 2019 pour avoir tenté de tuer des représentants des forces de l’ordre, juste après sa garde à vue).

20 juillet 2016

Affrontements avec les forces de l’ordre, incendies de véhicule, caillassage de pompiers, manifestations, le secteur de Persan-Beaumont-Champagne-sur-Oise s’embrase. La famille d’Adama est dévastée. Elle n’est pas la seule. Immédiatement, des menaces de mort sont proférées contre les gendarmes qui ont interpellé le jeune homme, mais aussi contre leurs femmes et leurs enfants, comme s’il s’agissait d’une guerre des gangs et que la gendarmerie en était un parmi d’autres. Leurs noms circulent. La hiérarchie les informe qu’ils vont devoir quitter la région immédiatement. Ce n’est pas une sanction. Ils sont mutés, pour leur sécurité. R. a 27 ans, une petite fille de neuf mois. II appelle sa compagne, gendarme dans une autre unité :
« Il faut que je te parle…
– J’allais monter le lit que je viens d’acheter pour la petite.
– Tu peux le laisser dans l’emballage. On s’en va. »

24 juillet 2016

Le ministre de l’Intérieur ne s’est pas déplacé. L’attentat de Nice mobilise toute son attention. 86 morts et une sauvagerie insensée d’un côté, une arrestation qui a – peut-être ! – mal tourné de l’autre, le choix est vite fait. Du reste, les émeutes sont restées circonscrites au Val-d’Oise et commencent à se calmer. Pour les gendarmes, en revanche, le calvaire commence. Dans les jours qui suivent la mort d’Adama Traoré, ses proches ne parlent pas du tout de crime raciste. Après quelques semaines seulement cette thématique s’impose, au mépris de l’évidence. Sur Persan ou Beaumont, les premières victimes des délinquants d’origine subsaharienne ou maghrébine en général – et des frères Traoré en particulier – sont d’autres personnes d’origine subsaharienne ou maghrébine. Le peloton de gendarmerie de Persan lui-même en comprend, bien entendu, mais il est hors de question de commenter leur implication éventuelle dans l’arrestation d’Adama. Ce serait racialiser une question qui n’a pas lieu d’être, considèrent les gendarmes.

C’est ce qui va se passer, qu’ils le veuillent ou non, sous l’impulsion du comité Vérité pour Adama. La figure de proue de celui-ci est Assa Traoré. Les gendarmes la découvrent. Bagui, Adama et Ysoufou Traoré sont des incontournables de la cité Boyenval, mais leur sœur ne s’y montre jamais. Elle vit à Ivry-sur-Seine et travaille à Sarcelles. Ce n’est pas elle qui vient les chercher à la gendarmerie lorsqu’ils sont arrêtés – ce qui arrive souvent.

Un mois plus tard

Une instruction a été ouverte. Suite à une communication hasardeuse du procureur de Pontoise, elle est dépaysée à Paris. Les gendarmes sont entendus. Les magistrats ne les mettent pas en examen. Ils sont témoins assistés. Rien n’est retenu contre eux à ce stade, et rien ne le sera par la suite. Bien au contraire, deux expertises vont confirmer leurs dires : il n’y a pas eu de « plaquage ventral » (une expression qui ne correspond à aucune méthode pratiquée par les forces de l’ordre), pas de genou sur la carotide, pas de cage thoracique écrasée. Adama Traoré paraissait robuste. En réalité, il avait des fragilités. L’autopsie a mis en évidence une sarcoïdose pulmonaire, une cardiopathie hypertrophique et un trait drépanocytaire. En langage profane : un problème au poumon, une fragilité possible du cœur et une tendance possible à l’essoufflement causé par la drépanocytose, une maladie génétique particulièrement répandue en Afrique de l’Ouest. Adama Traoré est probablement mort après avoir piqué un sprint un jour de grande chaleur, comme cela a pu arriver à des footballeurs professionnels de son âge tels Marc-Vivien Foé en 2003 ou Patrick Ekeng en 2016. Il se trouvait de plus en état de « stress intense » et « sous concentration élevée de tétrahydrocannabinol », autrement dit, du cannabis.

Trois ans plus tard, 2019

Pour le troisième anniversaire de la mort de son frère, le 19 juillet 2019, Assa Traoré publie son « J’accuse ». En toute simplicité. Elle donne les noms et prénoms de toutes les personnes qu’elle estime impliquées dans le décès de son frère, comme s’ils avaient participé à un complot : gendarmes, magistrats, experts, tous mouillés, tous menteurs ! Un scénario classique de mauvaise série policière. Le ministère de l’Intérieur est aux abonnés absents. Les gendarmes portent plainte en diffamation. Ils ne peuvent pas ouvrir un magazine ou allumer leur télévision sans risquer d’entendre qu’ils sont des meurtriers. Ils cachent à une partie de leur entourage qu’ils sont au cœur du dossier. La thèse de la bavure étouffée par une machination d’État se répand. Beaucoup de gens y croient.

Quatre ans plus tard, mai 2020

IMG_20200624_150708Le comité Vérité pour Adama a commandé sa propre expertise à des médecins reconnus. Les juges d’instruction ont accepté une contre-contre-expertise. Elle a confirmé la première, en mars 2020 (voir extrait ci-dessus). Le dossier comprend plus de 2 700 procès-verbaux d’auditions. Personne n’a été mis en examen. Il y a des anomalies et des contradictions dans les récits des témoins, comme toujours, mais absolument rien d’inexplicable. Les magistrats instructeurs s’orientent logiquement vers un non-lieu. Un homme est mort, oui, mais il n’y a pas d’affaire. Le problème est que plusieurs centaines d’articles racontent le contraire ! Dans leur immense majorité, ils ne prennent pas en compte le dossier.

A lire aussi, Pierre Cretin  Adama Traoré: l’avocat de la famille sous-entend à présent que les gendarmes l’ont tué par vengeance

Les gendarmes voient avec effarement monter la marée de l’empathie pour Assa Traoré. Une empathie irraisonnée, qui habille de bouillie compassionnelle de dangereux dérapages. Ils enragent de ne pas pouvoir répondre. Leurs proches compilent silencieusement les émissions et les articles mensongers. Peut-être dans l’espoir de pouvoir un jour rétablir les faits, rien que les faits.

En attendant, les gendarmes prennent sur eux. Ils ont l’habitude. Ils voient souvent la mort et la violence. Les suicidés, les accidentés. Les martyrs. Certaines affaires vous hantent. Comment oublier qu’on a sorti d’une machine à laver le corps sans vie d’un enfant de trois ans torturé par ses parents ? Et comment, malgré tout, traiter les bourreaux en êtres humains ? C’est ce que les gendarmes doivent pourtant faire. Ils n’y arrivent pas toujours. Certains dérapent et la hiérarchie les sanctionne. Des représentants des forces de l’ordre passent chaque année en correctionnelle. Sur quels critères la « machine d’État » aurait-elle décidé d’étouffer la vérité spécialement sur l’affaire Traoré ? Le comité Vérité pour Adama répond par le complotisme : ce n’est pas un cas isolé, les bavures racistes sont légion et le pouvoir les cache. Cette rhétorique est de celles qui transforment des manifestations en émeutes et des émeutes en affrontements ethniques. Le pire, c’est que ceux qui en abusent avec tant de désinvolture savent que le jour où les choses se gâteront vraiment, ils pourront appeler la gendarmerie.

La France masquée

urlLe 20 novembre 1977, Anouar el-Sadate prononça devant la Knesset un discours historique qui déboucha l’année suivante, le 17 septembre, sur la signature des accords de Camp David. Pour ce geste de paix, cette espérance un instant partagée, Sadate et Begin reçurent le Prix Nobel de la Paix.

On sait rarement que le discours du président égyptien fut filmé par les services secrets israéliens avec des caméras ultra-rapides — le meilleur moyen pour se repasser l’événement au ralenti. Les maîtres-espions, épaulés de quelques linguistes de premier ordre, scrutèrent attentivement le visage de Sadate, pour y déceler une contradiction éventuelle entre ce qu’il disait et ses intentions profondes. Parce que 80% de ce que nous disons appartient à ce que le grand linguiste américain Edward T. Hall appelle le « langage silencieux ». Mimiques, gestes, inflexions de voix, tout participe de la véracité de notre discours — ou de nos mensonges.

Les spécialistes conclurent que Sadate était sincère. Les terroristes arabes tirèrent la même conclusion, et assassinèrent Sadate le 6 octobre 1981.

Que se passerait-il aujourd’hui si un émule de Sadate venait devant la Knesset ? L’obligerait-on à mettre un masque ? Et qui nous dirait, alors, si les avions des mollahs ne bombarderaient pas Tel-Aviv une heure plus tard ?

J’ai expliqué déjà que l’on ne peut pas enseigner masqué. Et que l’on va probablement amuser le populo à la rentrée avec des considérations sanitaires qui feront oublier les mesures économiques drastiques, les manifestations non réprimées de la racaille et les églises brûlées. 80% de ce que l’on dit en classe passe par le langage silencieux — gestes, mimiques, inflexions de voix. AH, essayez donc de moduler votre voix avec des épaisseurs de tissu sur le visage ! Il faut être idiot pour croire que la transmission des savoirs passe exclusivement par le discours verbal — sinon, autant l’écrire, et tous les « distanciels » du monde ne valent pas un cours en « présentiel ».

Le masque que l’on veut nous imposer dans toutes les circonstances importantes de la vie

Les « milieux fermés » sont à géométrie variable, mais ont vocation à se développer: qui veut parier avec moi que le masque sera imposé en fonction de la taille des magasins, de façon à ce que les grandes surfaces s’en mettent plein les poches et finissent de ruiner les commerces de proximité ? Une timide reprise économique se dessinait, on la flingue dans l’œuf — personne ne me fera croire qu’on fait les mêmes achats avec un masque sur le visage ou à l’air libre.

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Et dans tous les moments où il est essentiel de savoir ce que pense l’autre, il en sera de même. Comme dans le tableau de Magritte en tête de cet article, les amants se disent « oui » désormais à la mairie avec un masque sur la bouche — et pourtant, c’est un moment où il vaut mieux savoir si le partenaire que nous avons choisi est ou non sincère. Croyez-vous qu’au Cap d’Agde ou ailleurs, les amateurs de radada se rencontrent masqués ? C’est pourtant essentiel, de décrypter, juste avant l’instant fatal, les vraies intentions de l’autre…
C’est pour le coup que l’on en arriverait à dire, toujours comme Magritte : « Ceci n’est pas une pipe »… L’amour au temps du coronavirus, quelle aventure !

Je ne porte pas de masque, et je n’en porterai pas, quitte à slalomer entre commerces intelligents et espaces dédiés à la trouille. Je ne suis pas doué pour l’hystérie collective (et j’en arrive à postuler que les gens masqués dans la rue, sur les plages et même dans leur automobile et alors qu’ils y sont seuls, sont des hystériques, surtout s’ils le nient), quand de toute évidence elle a pour but de nous pré-vendre un illusoire vaccin qui remplira les poches des géants de la pharmacie. Quand je pense que certains de mes collègues refusent déjà de revenir en cours tant qu’un vaccin n’est pas au point… Quand je constate que les syndicats ont imposé au ministre des règles drastiques sur la « distance » entre élèves — et comment vais-je « distancier » les 45 ou 50 élèves de mes classes dans un espace de 40M2 maximum, hein ?

Les rumeurs distillées par les médias sont d’admirables vecteurs d’hystérie. « Reprise de l’épidémie à Marseille », clame un toubib en manque de notoriété. En fait, 11…

>>> Lire la fin de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Le discours de Donald Trump au Mont Rushmore

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Le 4 juillet 2020, à l’occasion du Jour de l’Indépendance, Donald Trump prononce un long discours face au mémorial du Mont Rushmore. Empreinte d’exceptionnalisme, son allocution met en avant la Destinée Manifeste, l’« histoire miraculeuse » des Etats-Unis. Le président américain condamne également les récents mouvements de dégradations des mémoriaux et statues dans le pays. La revue amie Conflits propose à ses lecteurs de lire l’intégralité du discours.


 

Ce long discours apparaît essentiel pour bien comprendre la pensée de Donald Trump, qui est également celle de bon nombre d’Américains.

Le premier élément qui ressort à la lecture de ce texte, c’est l’exceptionnalisme américain : « chacun d’entre vous vit dans le pays le plus magnifique de l’histoire du monde, et il sera bientôt plus grand que jamais. » Dans une leçon d’histoire passionnée, Trump raconte les vies des figures du Mont Rushmore : Georges Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Theodore Roosevelt. Le président met en avant l’héritage fondamental de l’Indépendance : « 1776 a représenté le point culminant de milliers d’années de civilisation occidentale et le triomphe non seulement de l’esprit, mais aussi de la sagesse, de la philosophie et de la raison. »

Là où le discours prend toute sa profondeur, c’est dans l’actualisation de cet héritage. Donald Trump le déclare menacé par « un nouveau fascisme d’extrême gauche » qui utilise la méthode « totalitaire » de la « cancel culture ». En se positionnant devant le Mont Rushmore, le plus connu des mémoriaux du pays, le président américain adresse un message clair : il ne laissera pas l’histoire être bafouée, il entend bien fonder « la prochaine génération de patriotes américains ».

Revue Conflits

Le président : Merci beaucoup à vous ainsi qu’au gouverneur Noem, au secrétaire Bernhardt – que j’apprécie beaucoup – aux membres du Congrès, les invités de marque, et un bonjour très spécial au Dakota du Sud.  (Applaudissements).

En ce début de week-end du 4 juillet, la Première Dame et moi-même souhaitons à chacun d’entre vous un très, très heureux Jour de l’Indépendance. Je vous remercie.  (Applaudissements.)

Montrons notre reconnaissance à l’armée et à la garde nationale aérienne du Dakota du Sud, ainsi qu’à l’armée de l’air américaine, qui nous ont inspiré par cette magnifique démonstration de la puissance aérienne américaine et bien sûr, notre gratitude, comme toujours, aux légendaires et très talentueux Blue Angels.  Merci beaucoup.

Envoyons également nos plus sincères remerciements à nos merveilleux vétérans, aux forces de l’ordre, ainsi qu’aux médecins, infirmières et scientifiques qui travaillent sans relâche pour tuer le virus.  Ils travaillent dur.  Je tiens à les remercier très, très sincèrement.

À lire aussi : Derrière les émeutes, une cible: l’Amérique de Trump

Nous sommes également reconnaissants à la délégation du Congrès de votre État : Sénateurs John Thune – John, merci beaucoup – Sénateur Mike Rounds – merci, Mike – et Dusty Johnson, membre du Congrès. Salut, Dusty.  Merci, Dusty.  Et tous les autres membres du Congrès qui sont avec nous ce soir, merci beaucoup d’être venus.  Nous vous en sommes reconnaissants.

Il n’y a pas de meilleur endroit pour célébrer l’indépendance de l’Amérique que sous cette magnifique, incroyable, majestueuse montagne et monument aux plus grands Américains qui n’aient jamais vécu.

Aujourd’hui, nous rendons hommage à la vie exceptionnelle et à l’héritage extraordinaire de George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Teddy Roosevelt.  Je suis ici en tant que votre président pour proclamer devant le pays et devant le monde : Ce monument ne sera jamais profané, ces héros ne seront jamais défigurés, leur héritage ne sera jamais, jamais détruit, leurs réalisations ne seront jamais oubliées, et le Mont Rushmore restera à jamais un hommage éternel à nos ancêtres et à notre liberté.

Public :  USA !  USA !  USA !

Le président : Nous sommes réunis ce soir pour annoncer le jour le plus important de l’histoire des nations : le 4 juillet 1776.  À ces mots, le cœur de chaque Américain devrait se gonfler de fierté. Chaque famille américaine devrait applaudir avec joie. Et chaque patriote américain devrait être rempli de joie, car chacun d’entre vous vit dans le pays le plus magnifique de l’histoire du monde, et il sera bientôt plus grand que jamais.

Nos fondateurs ont lancé non seulement une révolution dans le gouvernement, mais aussi une révolution dans la poursuite de la justice, de l’égalité, de la liberté et de la prospérité. Aucune nation n’a fait plus pour faire progresser la condition humaine que les États-Unis d’Amérique.  Et aucun peuple n’a fait plus pour promouvoir le progrès humain que les citoyens de notre grande nation.

Tout cela a été rendu possible grâce au courage de 56 patriotes qui se sont réunis à Philadelphie il y a 244 ans et ont signé la Déclaration d’indépendance. Ils ont consacré une vérité divine qui a changé le monde à jamais lorsqu’ils ont dit « …tous les hommes sont créés égaux. »

À lire aussi : Donald Trump, le faiseur de miracle économique

Ces mots immortels ont mis en branle la marche imparable de la liberté. Nos fondateurs ont déclaré avec audace que nous sommes tous dotés des mêmes droits divins – qui nous ont été donnés par notre Créateur dans le ciel.  Et ce que Dieu nous a donné, nous ne permettrons à personne de nous le retirer – jamais.

1776 a représenté le point culminant de milliers d’années de civilisation occidentale et le triomphe non seulement de l’esprit, mais aussi de la sagesse, de la philosophie et de la raison.

Et pourtant, alors que nous sommes réunis ici ce soir, il existe un danger croissant qui menace chaque bénédiction pour laquelle nos ancêtres se sont si durement battus, ont lutté, ont saigné pour s’en assurer.

Notre nation est le témoin d’une campagne impitoyable visant à effacer notre histoire, à diffamer nos héros, à effacer nos valeurs et à endoctriner nos enfants. (…)

>>> Poursuivez la lecture du discours sur le site de la Revue Conflits <<<

Il pleure sur Nantes


Après le dramatique incendie survenu samedi matin à la cathédrale de Nantes, alors que l’enquête est toujours en cours, un homme suspecté a vu sa garde à vue être prolongée hier. L’orgue du XVIIème siècle, inestimable, est parti en fumée.


L’image est étrangement belle : sur la façade étroite, une rougeur enflamme la rosace à hauteur du grand orgue. Après Notre-Dame de Paris, la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes est en feu. Trois départs d’incendie, à droite et à gauche de la nef. Au bout de plusieurs heures, ce samedi matin 18 juillet, le feu est maîtrisé par les pompiers mais le grand orgue, un chef-d’œuvre inestimable, datant du XVIIème siècle, est entièrement détruit. Certes dira-t-on, la charpente de la cathédrale a résisté. Mais qu’un orgue d’une valeur inestimable disparaisse dans le feu, avec son merveilleux buffet, ses vitraux et ses stalles attenantes, est hautement symbolique. Car l’orgue est l’instrument, par excellence, de la liturgie chrétienne.

Un orgue ce sont « des tuyaux sur un réservoir d’air » disait Charles-Marie Widor. Mais quel instrument savant ! Connu depuis l’Antiquité, hydraulique puis pneumatique, son succès en Europe est rapide, dès le IXème siècle, et l’orgue prend place dans les églises pour accompagner la liturgie. Un répertoire voit le jour au XVIIème siècle avec les facteurs d’orgue. Certes, ce répertoire est lié à Bach mais il ne faudrait pas oublier notre brillante école française avec Vierne, Dupré, Tournemire, Alain, Duruflé et Olivier Messiaen, natif de Nantes, et mort en 1992.

La louange de Dieu suppose le chant et la musique. Si l’orgue est depuis toujours considéré comme le roi des instruments, c’est qu’il reprend tous les sons de la création, fait résonner la plénitude des sentiments humains et renvoie au divin. C’est pourquoi on bénit un orgue avant qu’il ne joue comme on consacre l’autel. 

J’ai des souvenirs d’orgue inoubliables : le Kyrie de Vierne à Notre-Dame, pendant les messes, avec la maîtrise entière. (Que devient-elle cette maîtrise ?) Les improvisations à Saint-Etienne du Mont de Thierry Escaich. Des Passions à la cathédrale d’Aix-en-Provence. Et l’œuvre de Messiaen, joué à Notre-Dame, par Olivier Latry, ainsi qu’à la Trinité, par des organistes du monde entier, pour lui rendre hommage, à sa mort, en 1992, sur l’orgue Cavaillé-Coll dont il fut toute sa vie le titulaire. C’est avec Messiaen que l’on découvre avec émerveillement toutes les couleurs de l’orgue, de la plus éthérée à la plus âpre.

Relire notre numéro de mai 2019: Causeur: Notre-Dame des touristes

L’orgue de la cathédrale de Nantes, œuvre du facteur d’orgue Girardet, avait traversé les tourmentes de l’histoire : la Révolution, la seconde guerre mondiale et l’incendie de 1972. Et il aura suffi d’un incendie volontaire, le 18 juillet 2020, pour qu’il parte en fumée ! Quand on regarde un tableau d’orgue, sa complexité inouïe, on est émerveillé du savoir humain. Quand on voit les cendres, on est effrayé de la barbarie humaine : tant de temps pour construire, si peu pour détruire ! On se souvient de la ville d’Alep tombée sous les coups de barbares. On dira que beaucoup de monuments publics ont brûlé : l’Hôtel de Ville de la Rochelle en 2013, la toiture de Chaillot en 1997, le toit du Parlement de Bretagne, en 1994, à Nantes. Certes, mais ce n’est pas une raison pour que nos cloches et nos orgues soient menacés. Cet incendie touche les fidèles  mais aussi tous les Français attachés à leur patrimoine. Il est un malheur pour les organistes.

Une question se pose sérieusement. Comment se fait-il que des œuvres classées au patrimoine soient si peu protégées ? Avec quelles précautions, Renaud Capuçon veille sur son violon, un Guarneri de 1737 qui appartenu à Isaac Stern ! L’orgue récent de Saint-Jean de Malte, à Aix, frère Daniel Bourgeois y veille comme sur la prunelle de ses yeux. Et nos trésors multiséculaires sont laissés sans protection particulière ! Quand il n’y aura plus d’orgues, plus de maîtrise, plus de cloches dans nos églises, faudra-t-il que les organistes et les musiciens s’engagent dans l’humanitaire ? Partout l’art  sacré est menacé.

Aucune trace d’effraction n’a été constatée dans la cathédrale. Un bénévole a été mis en examen. Son avocat, maître Quentin Chabert, déclare à Ouest France : « … s’il s’avérait que la piste accidentelle soit écartée, quel que soit l’auteur de cet incendie, la communauté catholique (sic) est le mieux placée pour, d’ores et déjà, faire preuve de miséricorde (sic) vis-à-vis du ou des auteurs malgré le choc de perdre des biens multiséculaires. Et d’autant plus que le ou les auteurs font partie de leur communauté (sic). L’épreuve réelle de perdre des éléments matériels importants et l’intervention symbolique du politique (?) ne doit pas nous empêcher de relativiser… » Car il n’y a pas mort d’homme. Dieu soit loué, en effet. 

En réponse à cette déclaration, et pour rappel, la miséricorde n’a rien à faire ici. Et les catholiques ne sont pas « une communauté ».

Transgressions

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Un détour par les expositions Gustav Klimt et Paul Klee aux Bassins de Lumières à Bordeaux


Samedi dernier, j’ai eu le plaisir d’aller visiter l’exposition « Gustav Klimt, d’or et de couleurs » et « Paul Klee, peindre la musique » à la base sous-marine de Bordeaux. Autant le dire tout de suite : c’était fabuleux. Le style des deux artistes, particulièrement chatoyant, se prêtait admirablement bien au principe de la projection mise en scène et sonorisée.

Le résultat était donc à couper le souffle, les lumières jouant tant sur les perspectives géométriques des quais que sur les reflets des plans d’eau pour donner aux visiteurs l’impression stupéfiante d’évoluer au sein des œuvres, les plongeant totalement dans l’univers des peintres.

Trouble

Et puis, un instant, sous les projections dorées qui recouvraient les murs, je vis apparaître quelques lignes en lettres gothiques, reliquats d’anciennes consignes militaires. D’un seul coup, je réalisai où j’étais et le contraste m’apparut, saisissant, entre la magie lumineuse des tableaux et le béton armé sombre et froid de cette base d’où s’élançaient jadis les redoutables U-Boote de la Kriegsmarine. Le fait que Klimt et Klee fussent tous deux issus de l’aire austro-allemande majorait encore la brutale sensation de malaise et de choc qui s’imposait à moi : comment l’originale, délicate et sensuelle beauté de leurs œuvres pouvait-elle être née dans le même espace culturel que la violence froide, implacable et austère du militarisme prussien?

A lire ensuite, Pierre Lamalattie: Edward Hopper, génialement antimoderne

La réponse apportée habituellement à ce paradoxe est simple, et tient en un seul mot : réaction. Tant pour l’historiographie marxiste que pour des penseurs conservateurs comme Ernst Nolte, le nazisme ne serait en fait que la forme la plus extrême de réponse apportée par les éléments réactionnaires germaniques aux multiples défis (sociaux, politiques et culturels) qu’avait soulevés l’entrée dans la modernité. Un anti-modernisme, en somme. Mais est-ce si simple, en fait ? Car le monde austro-allemand fut lui-même à l’origine d’un bon nombre des ruptures déclenchantes de cette modernité. Luther (fin du monolithisme religieux), Kant (fin du dogmatisme intellectuel), Nietzsche (fin de la métaphysique) et Freud (fin du monolithisme du conscient) ont plus que largement contribué au gigantesque basculement de la pensée occidentale qui nous fit passer en quatre siècles du grand ordonnancement médiéval (Dieu, l’Église, le Prince et l’immuable tripartition) au désordre absolu qui caractérise le monde contemporain, tant dans son agencement externe – atomisation de la sphère sociale – que dans ses fondements intimes – renversement des valeurs. Et ils eurent leurs pendants esthétiques, dont Klimt et Klee ne furent pas les moindres en leurs temps, remettant progressivement en cause les antiques canon de l’art pour libérer leur insatiable énergie créatrice de ces anciennes gangues… Mais quel fut, au final, à la fois l’objectif et la conséquence de ces multiples révolutions ? La disparition progressive de la norme établie comme cadre indispensable à tout travail intellectuel et artistique… Or, malgré des dehors hyper-hiérarchisés, c’est précisément là que réside le principe même de la pensée nationale-socialiste, dans le rejet de toute règle sociale imposée d’origine religieuse ou philosophique – vue comme une contrainte artificielle et exogène – pour promouvoir à sa place le retour à un prétendu état de nature originel, fondement de la pensée raciste. Dans la violence et la cruauté du nazisme, comme dans les formes les plus radicales de l’art et de la philosophie, la règle est donc finalement dans l’absence de règle.

Il ne faut pas tout mélanger

Revenu de ces considérations toutes personnelles, je secouai la tête avec véhémence : non, il n’était pas possible de tout confondre, et je n’avais aucune raison de bouder mon plaisir devant le sublime portrait de la « Femme en or » … Mais malgré tout, quelques instants plus tard, je serrai les mains de mes fils avec un frisson inhabituel en voyant se dessiner peu à peu sur les milliers de mètres carrés de béton gothique qui m’entouraient les branches aux allures de triskèles de « l’Arbre de vie » : lorsqu’on bouscule l’ordre établi, le pire, comme le meilleur, peut en sortir…

Le site des expositions bordelaises évoquées : https://www.bassins-lumieres.com/fr

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Les sortilèges portugais d’Antonio Tabucchi

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Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Le Portugal est une utopie, un sortilège, un rêve. Il est à la fois baroque, latin, atlantique : c’est le pays de toutes les attentes et de toutes les nostalgies. Il a même inventé un mot intraduisible pour dire son rapport au monde : la saudade, une tristesse calme qui dit aussi le plaisir d’être triste, une nostalgie d’un avant incertain, une espérance d’un retour, peut-être celui du Cinquième Empire et du Roi Absent, peut-être celui de l’être aimé, peut-être celui de l’enfance, la sienne et celle du monde.

Tabucchi, le plus italien des Portugais… ou le contraire

Le Portugal invite à une littérature de l’intranquillité pour reprendre un terme de Fernando Pessoa, méconnu de son temps et devenu gloire nationale, Pessoa qui était à la fois personne et la multitude. Antonio Tabucchi (1943-2012) écrivain italien a découvert Pessoa à Paris en 1953. Tabucchi deviendra son traducteur en italien et sera toute sa vie fasciné par le Portugal, ce pays où les jeux de miroirs sur la Mer de Paille à Lisbonne au couchant et les torsades manuélines du couvent de Saint-Jérôme feront de lui un lisboète d’adoption au point d’écrire directement en portugais Requiem et dont il supervisera la traduction… en français et qui paraîtra en 1992 chez Christian Bourgois.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Big Brother n’aime pas les gros

« Si l’on me demande pourquoi cette histoire a été écrite en portugais, je répondrais qu’une histoire pareille ne pouvait être écrite en portugais. » déclare Tabucchi à propos de Requiem qu’il refuse d’appeler roman mais pour lequel il préfère le terme révélateur d’« hallucination » et dans lequel il raconte sa propre errance dans Lisbonne par un dimanche caniculaire de juillet, le jour le plus chaud de l’année.

Un merveilleux porto 1952

Il se souvient vaguement qu’il ne devrait pas être là d’ailleurs, mais plutôt endormi quelque part en Alentejo où il fait sa sieste dans le jardin d’une villa. Les personnes qu’il va rencontrer, en attendant un rendez-vous à minuit avec un maître mystérieux qui est en fait Pessoa lui-même, sont bien bel et bien réels même si certains d’entre eux sont morts depuis des années comme son ami Tadeus. Il revoit ainsi, dans la chambre d’une pension, son père en jeune homme, ou encore, après avoir bu un merveilleux porto 1952, Isabel, son amour disparu et jamais oublié. Finalement, à Lisbonne, pour qui sait se perdre, la vie et la mort ne sont plus des catégories réellement pertinentes.

Requiem est une errance initiatique, poignante et somptueuse, dont la clé est peut-être dans le détail d’un tableau de Jérôme Bosch, peut-être dans la prédiction de cette Gitane qui mendie à l’entrée du Cimetière des Plaisirs : « Écoute, me dit la vieille, tu ne peux pas vivre des deux côtés à la fois, du côté du rêve et du côté de la réalité, cela provoque des hallucinations, tu es comme un somnambule qui traverse un paysage, les bras tendus, et tout ce que tu touches commence à faire partie de ton rêve. »

Une horloge qui tourne à l’envers

Il y aurait sans doute une étude à faire de ce tropisme lusitanien chez certains artistes du vingtième siècle, comme si une manière de vérité était à trouver dans cette périphérie calme de l’Europe. Ainsi, en 1998, Requiem de Tabucchi sera-t-il magnifiquement adapté au cinéma par Alain Tanner, le patriarche du cinéma suisse qui lui aussi a été fasciné par Lisbonne comme labyrinthe de tous les possibles puisqu’il a donné de cette ville une de ses plus belles représentations avec Dans la ville blanche en 1983. On y voit ce plan inoubliable de Bruno Ganz, marin en rupture de ban, qui s’égare dans un café de l’Alfama et, tout en prenant une bière au comptoir, qui s’aperçoit que l’horloge au-dessus de la serveuse tourne à l’envers… Ce qui est un parfait résumé, en plus, de toute l’œuvre d’Antonio Tabucchi dont on recommandera aussi, entre autre, Nocturne indien et Pereira prétend.

Pereira prétend: Un témoignage

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Requiem: Une hallucination

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Topor et moi


Le billet du vaurien


Topor m’avait bluffé avec ses cent bonnes raisons de se suicider tout de suite. On travaillait alors dans une revue anarchiste, « Le Fou parle », financée à ses débuts par l’Armée rouge japonaise. Le suicide, après tout, n’est jamais qu’une révolution ratée : on se tue à défaut de pouvoir tuer les autres.

Un bref échantillon de Topor :

  • Pour tuer un juif comme tout le monde ;
  • Parce qu’un suicide bien conduit vaut mieux qu’un coït banal ;
  • Pour, devenu vampire, me repaitre du sang exquis des jeunes filles ;
  • Pour être le fondateur d’un nouveau style, le Dead Art ;
  • Pour jouir des avantages de l’exhibitionnisme intégral dans une salle de dissection.

Pour ne pas être en reste, j’avais aussitôt rédigé cent raisons de ne pas me suicider. En voici quelques-unes :

  • Parce que j’attends beaucoup de la déchéance progressive de mes amis – et d’abord un miroir de la mienne ;
  • Parce que je n’ai plus vraiment besoin de me suicider pour que les autres voient que je suis déjà mort ;
  • Parce que je redoute de plus en plus que l’enfer n’existe pas. C’était pourtant un endroit bien commode pour y retrouver d’anciens copains ;
  • Parce que se suicider, c’est prendre la décision de ne plus tyranniser ses semblables. Je me vois mal y renoncer ;
  • Parce qu’un coït réussi vaut mieux qu’un suicide raté.

J’avais demandé à Topor d’illustrer mon Dictionnaire du parfait cynique. Il m’avait répondu: « Entre Roland, on ne peut rien se refuser. » Il se méfiait de ces pessimistes qui décortiquent les mécanismes du pire, cependant qu’une sale petite lueur d’espoir continue de briller tout là-bas, au fond de leurs yeux. J’étais soulagé qu’il ne m’assimilât pas à eux. Je le tenais pour un génie, un des rares que le hasard avait mis sur ma route et je m’en serais voulu de le décevoir. Il m’intimidait. Il avait trop de dons et je me sentais bien dépourvu à ses côtés. Tout ce qui est Topor brille et je manquais d’éclat.

Comme Cioran, il me jugeait « trop civilisé ». Si le réel donnait de l’asthme à Cioran, il provoquait le rire, un rire énorme, de Topor. C’était sa manière à lui de le supporter. La mienne était de m’effacer derrière un mur de citations.

Lorsqu’on demandait à Topor pourquoi il peignait, il répondait : « Pour ressembler à un peintre. C’est si beau un peintre ! » Quand on lui demandait pourquoi il écrivait, il répondait : « Pour ressembler à un écrivain. C’est si beau un écrivain ! » Quand on lui demandait pourquoi il faisait des films, il répondait : « Pour ressembler à un cinéaste ! Des lunettes noires, une foule de gens autour de lui, des starlettes, le festival de Cannes, Hollywood…» Quand on lui demandait pourquoi il ne faisait rien, il répondait : « Pour ressembler à un héros. C’est si beau, c’est si triste un héros ! » Et quand enfin on lui demandait comment il trouvait le temps de faire tout ça, il répondait : « Je dors beaucoup.» J’ai essayé d’appliquer sa recette. En pure perte !

Cet été, je lève le pied!


En 1970, le film « Les Choses de la vie » plongeait le public dans un trio amoureux


Avec les disparitions de Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie au printemps durant le confinement, les Français ont vu défiler leur histoire récente. Ils ont aimé revoir leur image fantasmée dans le rétroviseur du réalisateur Claude Sautet, retrouver le temps d’un film, cette pellicule d’élégance qui les habillait jadis. Ils ont oublié, durant quatre-vingt-dix minutes, les débats boueux et la laideur du spectacle permanent, cette cohorte des petits chefs sans classe et sans barrières qui occupent le devant de la scène médiatique.

L’incertitude amoureuse guidait nos pas

En mars 1970, les acteurs étaient beaux et conquérants, fragiles et sensuels, perdus et dignes, souples et charismatiques, excessifs et pudiques. Leur voix portait plus loin, leurs gestes amples dessinaient des caractères aux contours immenses, aux frontières inatteignables ; ils n’étaient pas encore comprimés dans une mécanique de répétition commerciale ; ils ne semblaient pas, comme trop souvent aujourd’hui, gesticuler dans un bocal où les sorties de route sont balisées, encadrées, amorties.

A lire aussi, Thomas Morales sur Piccoli: Une conscience s’en va

Même leurs silences paraissaient plus intelligents et énigmatiques. Nous avons perdu cette autonomie d’action et de sentiments qui définissait autrefois les peuples libres. Une décennie plus tard, nous imitions, nous singions, nous errions dans un grand espace marchand. En 1970, paradoxalement nous n’étions pas soumis aux modes et aux injonctions futiles alors que l’ogre économique tournait à plein régime. L’incertitude amoureuse guidait nos pas. Le passé venait nous hanter, il n’avait pas décidé de nous laisser totalement en paix. Aussi, nous étions suffisamment malléables ou fous pour accepter, à nouveau, l’aventure à deux. Nous n’étions pas figés dans de vieux réflexes et terrifiés par le changement.

Les choses de la vie, entre écorchure et bien-être

Les hommes n’avaient pas complètement abdiqué le désir de vivre une existence pleine et entière. « Les Choses de la vie », Prix Louis-Delluc et en compétition officielle au Festival de Cannes, nous raconte en accéléré, et, par un découpage soyeux et violent, l’enchevêtrement de nos actes. Sautet dénoue l’inextricable ou comment un accident de voiture rebat la carte du tendre. Pourquoi ce film laisse-t-il dans nos esprits, cinquante ans plus tard, le sentiment ambivalent d’une écorchure et d’un bien-être ? À la fois cataplasme réconfortant et activateur de nos douleurs enfouies.

D’abord, il y a le roman court de Paul Guimard, l’ami d’un président florentin à la rose et d’Antoine Blondin, ce marin du couple, prévisionniste des tempêtes intérieures qui savait écrire les troubles. Puis Dabadie à la tapisserie des dialogues, Sarde à la mélodie déchirante, et des visages qui agissent comme des électrochocs, celui de Jean Bouise, de Dominique Zardi ou de Boby Lapointe au volant d’une bétaillère.

A lire aussi: Dabadie, le couturier des mots

On retrouve sa famille de pensée, cette patine d’une France bataillant entre émancipation et classicisme, cet entre-deux doucereux qui nous manque tant. Une voiture d’origine italienne, l’Alfa-Romeo Giulietta Sprint, grise de carrosserie, immatriculée 4483 VD 75 joue les funestes messagères sur une route de campagne. Ce qui rend ce film épidémiologiquement irrésistible pour la nuit des temps, c’est ce trio à la beauté aveuglante. Ces trois-là nous empêchent de respirer tellement nous sommes absorbés par leur toucher délicat, ces acteurs effleuraient les émotions avec un naturel désarmant. Piccoli, au centre des ébats, cigarette inamovible à la bouche, le charme secret d’une chemise blanche repassée et d’une barbe mal rasée, l’expression splendide du quadra qui s’interroge, qui voit sa maturité triomphante vaciller. Son chancellement est un bonheur de spectateur. Il nous a appris à nous comporter en société. Une leçon de maintien pour les masses ignorantes.

Les chemins piégeux de l’adolescence

Piccoli traçait un chemin piégeux pour tous les adolescents d’alors, il nous montrait cette voie étroite du style et du doute. De dos, les cheveux détachés, la peau polie par un rayon de soleil, Romy aimantait notre regard. Doucement, elle se retournait, pianotait à la machine, lunettes sur le nez et cet accent délicieusement coupant venait ponctuer son tapuscrit. Nous savions qu’une telle rencontre allait profondément modifier notre rapport aux femmes, bousculant notre imaginaire. Nous faisions le constat étrange que le désir pouvait se teinter de tristesse, qu’une intonation pouvait être plus érotique qu’une poitrine dénudée, que l’intensité se nichait dans une intimité jusqu’alors insoupçonnée. En surplomb et en peignoir éponge, Lea Massari scellait ce triangle lui insufflant une puissance charnelle et une sorte de retenue souveraine. Ce cinéma-là nous élevait.

Les Choses de la vie, film de Claude Sautet, 1970.

Parole de « Blanc »!

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Françoise Vergès © Estelle Ruiz / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Un collectif « antiraciste » français propose aux Blancs de se taire, et de faire leur éducation. Aurélien Marq analyse ces inquiétantes dérives


Le collectif Mwasi est un groupe qui se présente comme « afroféministe », et dont l’objet semble être de dénoncer la France comme un « État raciste » tout en y exigeant la régularisation des sans papiers sur son sol, afin que de plus en plus de « racisés » viennent y subir « l’oppression systémique » que leur inflige ledit État…

Début juillet, l’une des membres de ce collectif, Annette Davis, a diffusé sur le groupe Facebook « Parlons Privilège Blanc » un message qui mérite toute notre attention (voir ci-dessus). Il s’adresse aux Blancs et leur dit en substance : « donnez-nous de l’argent, de l’espace, des ressources mais ne donnez surtout pas votre avis, quand on vous critique modifiez votre comportement comme on vous demande de le faire, mais surtout taisez-vous et n’essayez même pas d’avoir une réflexion critique sur ce que les « racisés » vous disent de faire, de penser ou de croire. » Certains prétendront que ces injonctions ne concernent que le seul sujet du racisme, mais c’est bien sûr faux : pour ces militants, le racisme est le fait social majeur, l’ultima ratio du monde, et tout y est donc systématiquement ramené, jusqu’aux sciences expérimentales qu’ils qualifient de « science blanche ». N’oublions pas que la ville de New York explique désormais très officiellement aux enseignants que rechercher l’objectivité est un marqueur de la « culture suprémaciste blanche » (tout comme d’ailleurs l’importance accordée à la politesse et à l’évitement des conflits).

L’antiracisme détourné

On pourrait voir dans ces « conseils » un délire trop extrémiste pour avoir la moindre chance d’être pris au sérieux. Hélas ! L’actualité des Etats-Unis montre qu’il n’en est rien. Nous n’en sommes pas loin non plus, vu la manière dont trop de gens chez nous suivent servilement la moindre mode « progressiste » d’Outre-Atlantique. Aussi, dans son outrance, ce texte est fondamental, car il révèle comme une loupe la véritable nature de l’idéologie qui se prétend aujourd’hui « antiraciste », et qui ne fait qu’usurper ce terme en le vidant de son sens.

A lire ensuite, Yves Mamou: Les soutiens idéologique et pécuniaire surprenants de «Black lives matter»

Disqualifiant les opinions de certains sur la seule base de leur couleur de peau, les injonctions d’Annette Davis sont en effet viscéralement racistes. Hors de question d’euphémiser la réalité en parlant de « racialisme » : ce qui s’étale dans ce message, c’est du racisme décomplexé. Les Blancs peuvent seulement se taire, écouter et obéir, pendant que des Noirs proclament, ordonnent, et reçoivent des offrandes auxquels ils ne doivent rigoureusement rien en retour, pas même des « cookies », c’est-à-dire « quelque chose qui fait se sentir bien », une forme de reconnaissance ou de gratitude.

Ne voyant pas plus loin que la couleur de peau, ce texte n’envisage d’ailleurs même pas le cas des métis, qui seraient bien en peine de se situer dans ce tout ou rien, et on sait que l’incapacité à penser le métissage est une marque classique des idéologies racistes.

Que cette doctrine se dise « antiraciste » est un mensonge dont le seul but est de disqualifier toute critique : si vous êtes contre l’anti-racisme, c’est que vous êtes raciste ! Et bien non : c’est justement parce que le racisme me dégoûte que je le combats même lorsqu’il porte le masque d’un « antiracisme » totalement dévoyé. Ses tenants ne sont pas des héros qui veulent abolir la servitude. Ce sont des arrivistes qui veulent s’emparer du fouet pour le manier à leur guise. Ils sont comme les esclaves révoltés de Spartacus, dont certains idéologues ont fait des icônes de la défense de la liberté en oubliant fort opportunément que loin d’avoir voulu mettre fin à l’esclavage, une fois libérés de leurs chaînes ils s’empressaient d’acheter eux-mêmes des esclaves.

Une démarche sectaire

Exigeant des Blancs qu’ils se soumettent sans le moindre esprit critique aux enseignements des Noirs, promus au rang de « sachants » du seul fait de leur taux de mélanine, donnant une valeur absolue à l’expérience subjective (réelle ou supposée) pour rejeter radicalement toute possibilité d’une réflexion partagée, la démarche d’Annette Davis est aussi celle d’une secte de la pire espèce. Son credo est simple : les « racisés » sont supérieurs, car le seul fait d’être « racisés » leur donne accès à un vécu initiatique (celui du « racisme systémique »). En revanche, les Blancs sont porteurs du poids d’un péché originel héréditaire inexpiable – qu’ils devront donc tenter d’expier à l’infini – et incapables de partager l’initiation : ils doivent se taire, obéir, et donner de leurs ressources aux gourous pour faire avancer la Cause.

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On voit les fondamentaux néo-marxistes de l’idéologie « woke » dans son ensemble : pour elle, la société humaine n’est que rapports de forces, la vérité est purement subjective, le ressenti et le témoignage sont tout, la connaissance objective est impossible. D’ailleurs, elle ne parle pas d’injustices, mais « d’inconfort ». Voilà tout à la fois Platon, Euclide et Galilée niés par un obscurantisme à côté duquel Torquemada passerait pour un esprit rationnel et moderne. Avec ce refus de deux millénaires et demi de civilisation, et la négation du travail du logos qui justement est à la fois pensée et parole, il n’est pas étonnant que cette idéologie, surtout lorsqu’elle s’abandonne à l’ivresse d’un militantisme sans frein, n’aboutisse qu’à des émeutes où la violence se déchaîne, comme on le voit avec les scènes de pillages et les agressions qui accompagnent les démonstrations de force de Black Lives Matter dans les rues américaines.

Le « dérapage » antisémite de Nick Cannon

Il n’est pas étonnant non plus de voir prospérer avec ce mouvement les thèses racialo-historiques les plus délirantes, comme celle récemment défendue par le rappeur et présentateur Nick Cannon (4,8 millions d’abonnés sur Twitter, l’ex-mari de la chanteuse Mariah Carey, excusez du peu) selon laquelle les Noirs seraient les « vrais Hébreux », théorie complotiste lourde d’antisémitisme et qui lui vaut d’ailleurs la fin de son contrat avec CBS. Ou celle qui affirme que les Egyptiens du temps des pharaons auraient été Noirs, contredite par les analyses scientifiques mais qui pousse régulièrement des mouvements « de défense des Noirs » à manifester contre des expositions sur l’Egypte Antique.

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Cette idéologie « antiraciste » en fait néo-raciste est totalement absurde. Parce que le racisme en lui-même est absurde, bien sûr, mais aussi à force d’incohérences. Admettons un instant que le postulat fondamental d’Annette Davis soit vrai, que l’appartenance raciale soit tout, et qu’elle soit définie par la couleur de peau. Alors il deviendrait évident que l’Europe, bâtie par les Blancs depuis des millénaires, est Blanche et que les « racisés » n’y auraient aucune légitimité. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis : contrairement aux victimes du commerce triangulaire et à leurs descendants, les personnes de couleur présentes en France métropolitaine et en Europe y sont venues de leur plein gré, ou par le libre choix de leurs ancêtres. Et si la couleur de peau formait entre eux et les Blancs un fossé infranchissable qui les empêcherait de s’assimiler aux peuples européens, alors en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ils n’auraient pas leur mot à dire sur la conduite des affaires de ces pays. En France, il n’y a qu’Outre-Mer que de tels discours pourraient éventuellement être légitimes, sous réserve d’assumer pleinement l’indépendance de ces territoires.

Pendant ce temps, on ne parle pas de l’Afrique

La France est loin d’être parfaite, c’est une évidence, mais même imparfait ce pays de Blancs traite infiniment mieux les Noirs et tous les « racisés » que n’importe quel pays d’Afrique ne traite ses minorités ethniques. Le racisme des Noirs envers d’autres Noirs échappe manifestement aux « antiracistes », « décoloniaux » et autres « woke » qui feignent d’oublier que les esclaves Noirs furent généralement vendus aux Blancs et aux Arabes par des esclavagistes Noirs. Ils ferment les yeux sur la dimension incontestablement raciale et raciste des crimes atroces perpétrés lors des guerres tribales ravageant l’Afrique, et tiennent de plus en plus ouvertement des propos assez semblables à ceux des semeurs de haine préparant ces massacres – Radio Mille Colines n’en fut qu’un exemple parmi tant d’autres. Aucun pays dont les habitants sont majoritairement de couleur ne se soucie de ses minorités ethniques comme la France se soucie des siennes, et bien sûr aucun ne tolérerait de leur part les excès ahurissants envers lesquels une trop grande partie de l’Occident fait preuve aujourd’hui d’une indulgence coupable.

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Assez de ce laisser-faire ! Il est temps de renvoyer Annette Davis et ceux qui partagent ses idées à leurs incohérences. S’ils méprisent à ce point la parole et donc la pensée des Blancs, qu’ils aient au moins le courage de renoncer à ce qui est selon leurs propres théories la technologie des Blancs, la médecine des Blancs, le confort et la tolérance de la société des Blancs.

À ce moment-là seulement, ils mériteront peut-être d’être pris au sérieux.

Covid-19: « Le Règlement sanitaire international n’a pas échoué. Il n’a pas été appliqué! »

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Olivier Véran, ministre de la Santé et des Solidarités, au QG de l'OMS à Genève, le 25 juin 2020. © Salvatore di Nolfi/AP/SIPA/AP22467545_000002

Entretien avec Hélène De Pooter, maître de conférences en droit public, université de Franche-Comté.


Causeur. Votre thèse[tooltips content= »Le Droit international face aux pandémies : vers un système de sécurité sanitaire collective ?, Pedone, 2015. »][1][/tooltips], soutenue en 2013, commence par une description prémonitoire de la pandémie de Covid : un voyageur contracte un virus à l’étranger, asymptomatique à son retour, il le transmet autour de lui. L’épidémie se propage à toute vitesse, les hôpitaux sont débordés, il faut fermer les écoles et interdire les rassemblements.

Hélène De Pooter. Les spécialistes des maladies infectieuses n’ont pas été surpris par l’émergence de cette nouvelle maladie et sa propagation. Dès 1995, les États ont réfléchi à un texte destiné à appréhender une telle situation. L’épidémie de SRAS de 2002-2003 a accéléré les discussions. Le nouveau Règlement sanitaire international (RSI), adopté en 2005, est entré en vigueur en 2007 dans 196 pays, dont la France. C’est un succès, car le texte est ambitieux. Les États y acceptent des obligations importantes en matière de surveillance et de notification des maladies infectieuses.

Il n’a pourtant pas empêché la pandémie.

Un texte en soi ne peut rien empêcher. C’est son application qu’il faut apprécier. Or, le RSI n’a pas été correctement appliqué, en particulier par la Chine. À mon avis, le texte garde toute sa pertinence. Le renégocier pour l’améliorer serait risqué, car il y a peu de chances de retrouver le consensus de 2005, dans le contexte international actuel. Par ailleurs, plusieurs reproches adressés actuellement à l’Organisation mondiale de la santé sont à nuancer.

En lien avec cet article, du même auteur : Fermer les frontières ? Plutôt mourir…

En effet, l’OMS appelle à la détection des cas de Covid dès le 17 janvier. Par la suite, elle actualise ses directives toutes les semaines. Le 16 février, elle demande des contrôles aux frontières, en invoquant le RSI.

Certains États ou territoires comme Taïwan ou la Thaïlande avaient anticipé ces directives en appliquant des mesures de dépistage des voyageurs dès le début du mois de janvier. Mais la plupart n’ont appliqué des mesures sanitaires que tardivement, ce qui n’est pas une surprise. Les mesures de protection de la santé publique apparaissent souvent comme des entraves à la liberté des échanges internationaux.

Le Règlement sanitaire est « contraignant », selon le site du ministère français de la Santé. Est-ce à dire que la France a manqué à ses obligations en ne suivant pas les directives de l’OMS ?

Il faut distinguer deux choses. Le RSI en lui-même est un texte juridiquement contraignant. Mais lorsqu’il autorise le directeur général de l’organisation à adopter des « recommandations », celles-ci n’ont pas de caractère obligatoire, comme d’ailleurs toutes les recommandations émises par l’OMS, qu’elles soient ou non adoptées sur le fondement du RSI. Cependant, un juge national quelque peu audacieux pourrait estimer qu’un État qui a négligé ces recommandations a commis une faute susceptible d’engager sa responsabilité.

La vérité sur l’affaire Adama Traoré

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Déploiement de gendarmes à Beaumont-sur-Oise (Val-d'Oise), suite à des affrontements entre des résidents et les forces de l'ordre après la mort d'Adama Traoré, 23 juillet 2016. © Thomas Samson/AFP

Causeur a reconstitué la journée de la mort d’Adama (19 juillet 2016) et les suivantes, telles que les gendarmes les ont vécues. Les faits, les expertises, les contre-expertises et l’instruction démontrent qu’il n’y a pas eu de faute. Ni aucun racisme.


Causeur a reconstitué la journée du 19 juillet 2016 et celles qui ont suivi, telles que les gendarmes les ont vécues. Dire que leur version diverge de celle du comité Vérité pour Adama serait un euphémisme. Ce n’est pas un plaidoyer. Ils n’en ont pas besoin. Les faits, les expertises, les contre-expertises, une instruction basée sur 2 700 procès-verbaux, tout va dans le même sens : il n’y a pas eu de faute. Et pas la moindre trace de racisme.

19 juillet 2016, vers 15 heures

La journée est étouffante et l’actualité très lourde. Cinq jours plus tôt, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien de 31 ans, a tué 86 personnes sur la promenade des Anglais, au volant d’un camion. À la gendarmerie de Persan, Val-d’Oise, le chef du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) annonce la mission du jour. Rien de palpitant. Il s’agit d’interpeller une vieille connaissance, Bagui Traoré, un dealer soupçonné d’extorsion de fonds [Bagui sera condamné en mai 2019 pour trafic de stupéfiants, NDLR]. La victime est une dame sous curatelle tombée dans un piège classique, dit le chrome. Les vendeurs de drogue lui ont fait crédit en sachant qu’il ne serait guère difficile de lui mettre la pression pour se faire payer le moment venu. C’est la routine. Trois ans plus tôt, la gendarmerie a repris en main un secteur délaissé. Sachant qu’elle allait passer le relais, dans le cadre d’une refonte territoriale, la police nationale se contentait d’enregistrer des plaintes, en allant le moins possible au contact.

A lire aussi, du même auteur: L’étrange arrêt-maladie d’Assa Traoré

Les premiers temps, les gendarmes cueillaient littéralement sur la voie publique des dealers presque scandalisés d’être interrompus dans leur commerce. En 2016, la vente de drogue se poursuit au grand jour. Un des points d’approvisionnement les plus connus se trouve devant le PMU de Beaumont-sur-Oise. L’endroit ménage aux petits trafiquants plusieurs échappatoires à pied, en cas d’arrivée des gendarmes.

Deux équipes s’y dirigent pour interpeller Bagui Traoré. La première est en civil. La seconde, en tenue, gare sa voiture à distance, prête à intervenir. La famille Traoré est bien connue à Beaumont. Quatre des frères Traoré ont déjà eu affaire à la gendarmerie et à la justice.

Un homme est mort, oui, mais il n’y a pas d’affaire. Le problème est que plusieurs centaines d’articles racontent le contraire!

L’interpellation de Bagui Traoré se passe sans incident. Trafiquant expérimenté, il ne garde ni drogue ni argent liquide sur lui. Comme il ne sait pas encore qu’il est recherché pour extorsion de fonds, il n’oppose pas de résistance. Le jeune homme avec lequel il discutait, en revanche, prend la fuite sur un vélo type BMX. C’est son frère Adama Traoré, bien connu des gendarmes. Mais à ce stade, aucun ne l’a identifié. Le cycliste lâche rapidement son vélo, conçu pour les acrobaties et non la vitesse. Il est rattrapé une première fois et déjà, dit qu’il est essoufflé au gendarme qui entreprend de lui passer les menottes. Adama lui glisse entre les doigts et reprend sa course.

Aux environs de 17 heures

La deuxième équipe entre alors en scène. Elle reçoit un appel radio. Adama est signalé dans une rue. Il se cacherait entre les voitures. Sur place, l’équipe de trois gendarmes est orientée vers un logement, où se trouve Adama. Les gendarmes entrent. Ils ne voient rien, tout d’abord, car les stores sont baissés pour protéger le peu de fraîcheur qui subsiste. La pièce est plongée dans l’obscurité. Puis l’un d’eux aperçoit les yeux d’Adama Traoré, au sol, enroulé dans une couverture, sur le ventre. Les gendarmes ne voient pas ses mains et ne savent pas s’il est armé. Comme il résiste, ils l’immobilisent. En procédant à la palpation, l’un des gendarmes le reconnaît enfin.

Les trois gendarmes sont expérimentés. Celui qui a reconnu Adama est moniteur d’intervention professionnelle (MIP) : non seulement il maîtrise les gestes qu’il vient d’accomplir, mais il les enseigne. En moins de deux minutes, les gendarmes passent les menottes dans le dos à Adama et ressortent. L’interpellation a apporté sa dose d’adrénaline, mais à aucun moment les gendarmes, à trois contre un, n’ont eu le sentiment de perdre le contrôle de la situation. Le jeune homme a résisté, mais il n’était pas armé. Il n’a pas été nécessaire de le mettre à terre, il l’était déjà. Adama Traoré paraît sonné, mais il marche. Il porte 1 330 euros en coupures de 10 et 20 euros. Sa sœur expliquera plus tard que c’était de l’argent donné par ses proches pour son anniversaire, puisqu’il a 24 ans ce jour-là. Les gendarmes pensent plutôt qu’il portait la recette de deal du jour, et que c’est pour cette raison qu’il a fui.

19 juillet 2016, 18 heures

Alors que la patrouille rentre à la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise, les gendarmes constatent qu’Adama a tendance à somnoler. Ils n’échangent pas vraiment avec lui, préférant laisser redescendre la tension. En le sortant de la voiture, un gendarme constate qu’il a uriné sur le siège, signe d’une perte de conscience. On le place en position latérale de sécurité. Les secours sont appelés. Ils arrivent en six minutes. Ils tentent de le ranimer en lui faisant un massage cardiaque, sans succès. Ce massage est sans doute la raison pour laquelle l’autopsie trouvera une côte cassée. C’est un effet secondaire fréquent.

19 juillet 2016, 19 heures

Adama Traoré décède à 19 h 05, alors que les pompiers sont présents. La gendarmerie prévient immédiatement la préfecture. Comme le veut la procédure dans un tel cas, les gendarmes qui l’ont interpellé rendent leurs armes. Ils sont placés à l’isolement et soumis à un contrôle visant à détecter une éventuelle prise d’alcool ou de stupéfiant (tous ces contrôles seront négatifs). Le directeur de cabinet du préfet et le procureur adjoint de Pontoise arrivent à la gendarmerie. Ils sont censés prendre la situation en main, mais les gendarmes les sentent désemparés. La nouvelle de l’arrestation de Bagui et Adama a circulé dans leur cité. Il y a de plus en plus de monde devant la gendarmerie.

19 juillet 2016, 21 heures

Le temps passe. La mère d’Adama Traoré est à l’extérieur. Elle réclame des nouvelles de son fils. Ni le procureur adjoint ni le directeur de cabinet du préfet n’arrivent à franchir le pas. Comprenant que la situation devient explosive et que les consignes peuvent se faire attendre encore longtemps, un capitaine de gendarmerie finit par prendre les choses en main. À 21 h 30, il sort et annonce le décès. Deux heures trop tard, sans doute. 120 minutes de silence pendant lesquelles la rumeur a enflé. « Ils » l’ont tué. C’est l’émeute. Une gendarme se fait casser le nez en tentant de calmer la foule devant la gendarmerie. Bagui Traoré, qui était en garde à vue, est relâché le soir même en signe d’apaisement (il sera renvoyé aux assises en juillet 2019 pour avoir tenté de tuer des représentants des forces de l’ordre, juste après sa garde à vue).

20 juillet 2016

Affrontements avec les forces de l’ordre, incendies de véhicule, caillassage de pompiers, manifestations, le secteur de Persan-Beaumont-Champagne-sur-Oise s’embrase. La famille d’Adama est dévastée. Elle n’est pas la seule. Immédiatement, des menaces de mort sont proférées contre les gendarmes qui ont interpellé le jeune homme, mais aussi contre leurs femmes et leurs enfants, comme s’il s’agissait d’une guerre des gangs et que la gendarmerie en était un parmi d’autres. Leurs noms circulent. La hiérarchie les informe qu’ils vont devoir quitter la région immédiatement. Ce n’est pas une sanction. Ils sont mutés, pour leur sécurité. R. a 27 ans, une petite fille de neuf mois. II appelle sa compagne, gendarme dans une autre unité :
« Il faut que je te parle…
– J’allais monter le lit que je viens d’acheter pour la petite.
– Tu peux le laisser dans l’emballage. On s’en va. »

24 juillet 2016

Le ministre de l’Intérieur ne s’est pas déplacé. L’attentat de Nice mobilise toute son attention. 86 morts et une sauvagerie insensée d’un côté, une arrestation qui a – peut-être ! – mal tourné de l’autre, le choix est vite fait. Du reste, les émeutes sont restées circonscrites au Val-d’Oise et commencent à se calmer. Pour les gendarmes, en revanche, le calvaire commence. Dans les jours qui suivent la mort d’Adama Traoré, ses proches ne parlent pas du tout de crime raciste. Après quelques semaines seulement cette thématique s’impose, au mépris de l’évidence. Sur Persan ou Beaumont, les premières victimes des délinquants d’origine subsaharienne ou maghrébine en général – et des frères Traoré en particulier – sont d’autres personnes d’origine subsaharienne ou maghrébine. Le peloton de gendarmerie de Persan lui-même en comprend, bien entendu, mais il est hors de question de commenter leur implication éventuelle dans l’arrestation d’Adama. Ce serait racialiser une question qui n’a pas lieu d’être, considèrent les gendarmes.

C’est ce qui va se passer, qu’ils le veuillent ou non, sous l’impulsion du comité Vérité pour Adama. La figure de proue de celui-ci est Assa Traoré. Les gendarmes la découvrent. Bagui, Adama et Ysoufou Traoré sont des incontournables de la cité Boyenval, mais leur sœur ne s’y montre jamais. Elle vit à Ivry-sur-Seine et travaille à Sarcelles. Ce n’est pas elle qui vient les chercher à la gendarmerie lorsqu’ils sont arrêtés – ce qui arrive souvent.

Un mois plus tard

Une instruction a été ouverte. Suite à une communication hasardeuse du procureur de Pontoise, elle est dépaysée à Paris. Les gendarmes sont entendus. Les magistrats ne les mettent pas en examen. Ils sont témoins assistés. Rien n’est retenu contre eux à ce stade, et rien ne le sera par la suite. Bien au contraire, deux expertises vont confirmer leurs dires : il n’y a pas eu de « plaquage ventral » (une expression qui ne correspond à aucune méthode pratiquée par les forces de l’ordre), pas de genou sur la carotide, pas de cage thoracique écrasée. Adama Traoré paraissait robuste. En réalité, il avait des fragilités. L’autopsie a mis en évidence une sarcoïdose pulmonaire, une cardiopathie hypertrophique et un trait drépanocytaire. En langage profane : un problème au poumon, une fragilité possible du cœur et une tendance possible à l’essoufflement causé par la drépanocytose, une maladie génétique particulièrement répandue en Afrique de l’Ouest. Adama Traoré est probablement mort après avoir piqué un sprint un jour de grande chaleur, comme cela a pu arriver à des footballeurs professionnels de son âge tels Marc-Vivien Foé en 2003 ou Patrick Ekeng en 2016. Il se trouvait de plus en état de « stress intense » et « sous concentration élevée de tétrahydrocannabinol », autrement dit, du cannabis.

Trois ans plus tard, 2019

Pour le troisième anniversaire de la mort de son frère, le 19 juillet 2019, Assa Traoré publie son « J’accuse ». En toute simplicité. Elle donne les noms et prénoms de toutes les personnes qu’elle estime impliquées dans le décès de son frère, comme s’ils avaient participé à un complot : gendarmes, magistrats, experts, tous mouillés, tous menteurs ! Un scénario classique de mauvaise série policière. Le ministère de l’Intérieur est aux abonnés absents. Les gendarmes portent plainte en diffamation. Ils ne peuvent pas ouvrir un magazine ou allumer leur télévision sans risquer d’entendre qu’ils sont des meurtriers. Ils cachent à une partie de leur entourage qu’ils sont au cœur du dossier. La thèse de la bavure étouffée par une machination d’État se répand. Beaucoup de gens y croient.

Quatre ans plus tard, mai 2020

IMG_20200624_150708Le comité Vérité pour Adama a commandé sa propre expertise à des médecins reconnus. Les juges d’instruction ont accepté une contre-contre-expertise. Elle a confirmé la première, en mars 2020 (voir extrait ci-dessus). Le dossier comprend plus de 2 700 procès-verbaux d’auditions. Personne n’a été mis en examen. Il y a des anomalies et des contradictions dans les récits des témoins, comme toujours, mais absolument rien d’inexplicable. Les magistrats instructeurs s’orientent logiquement vers un non-lieu. Un homme est mort, oui, mais il n’y a pas d’affaire. Le problème est que plusieurs centaines d’articles racontent le contraire ! Dans leur immense majorité, ils ne prennent pas en compte le dossier.

A lire aussi, Pierre Cretin  Adama Traoré: l’avocat de la famille sous-entend à présent que les gendarmes l’ont tué par vengeance

Les gendarmes voient avec effarement monter la marée de l’empathie pour Assa Traoré. Une empathie irraisonnée, qui habille de bouillie compassionnelle de dangereux dérapages. Ils enragent de ne pas pouvoir répondre. Leurs proches compilent silencieusement les émissions et les articles mensongers. Peut-être dans l’espoir de pouvoir un jour rétablir les faits, rien que les faits.

En attendant, les gendarmes prennent sur eux. Ils ont l’habitude. Ils voient souvent la mort et la violence. Les suicidés, les accidentés. Les martyrs. Certaines affaires vous hantent. Comment oublier qu’on a sorti d’une machine à laver le corps sans vie d’un enfant de trois ans torturé par ses parents ? Et comment, malgré tout, traiter les bourreaux en êtres humains ? C’est ce que les gendarmes doivent pourtant faire. Ils n’y arrivent pas toujours. Certains dérapent et la hiérarchie les sanctionne. Des représentants des forces de l’ordre passent chaque année en correctionnelle. Sur quels critères la « machine d’État » aurait-elle décidé d’étouffer la vérité spécialement sur l’affaire Traoré ? Le comité Vérité pour Adama répond par le complotisme : ce n’est pas un cas isolé, les bavures racistes sont légion et le pouvoir les cache. Cette rhétorique est de celles qui transforment des manifestations en émeutes et des émeutes en affrontements ethniques. Le pire, c’est que ceux qui en abusent avec tant de désinvolture savent que le jour où les choses se gâteront vraiment, ils pourront appeler la gendarmerie.

La France masquée

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SYSPEO/SIPA Numéro de reportage : 00958217_000002

urlLe 20 novembre 1977, Anouar el-Sadate prononça devant la Knesset un discours historique qui déboucha l’année suivante, le 17 septembre, sur la signature des accords de Camp David. Pour ce geste de paix, cette espérance un instant partagée, Sadate et Begin reçurent le Prix Nobel de la Paix.

On sait rarement que le discours du président égyptien fut filmé par les services secrets israéliens avec des caméras ultra-rapides — le meilleur moyen pour se repasser l’événement au ralenti. Les maîtres-espions, épaulés de quelques linguistes de premier ordre, scrutèrent attentivement le visage de Sadate, pour y déceler une contradiction éventuelle entre ce qu’il disait et ses intentions profondes. Parce que 80% de ce que nous disons appartient à ce que le grand linguiste américain Edward T. Hall appelle le « langage silencieux ». Mimiques, gestes, inflexions de voix, tout participe de la véracité de notre discours — ou de nos mensonges.

Les spécialistes conclurent que Sadate était sincère. Les terroristes arabes tirèrent la même conclusion, et assassinèrent Sadate le 6 octobre 1981.

Que se passerait-il aujourd’hui si un émule de Sadate venait devant la Knesset ? L’obligerait-on à mettre un masque ? Et qui nous dirait, alors, si les avions des mollahs ne bombarderaient pas Tel-Aviv une heure plus tard ?

J’ai expliqué déjà que l’on ne peut pas enseigner masqué. Et que l’on va probablement amuser le populo à la rentrée avec des considérations sanitaires qui feront oublier les mesures économiques drastiques, les manifestations non réprimées de la racaille et les églises brûlées. 80% de ce que l’on dit en classe passe par le langage silencieux — gestes, mimiques, inflexions de voix. AH, essayez donc de moduler votre voix avec des épaisseurs de tissu sur le visage ! Il faut être idiot pour croire que la transmission des savoirs passe exclusivement par le discours verbal — sinon, autant l’écrire, et tous les « distanciels » du monde ne valent pas un cours en « présentiel ».

Le masque que l’on veut nous imposer dans toutes les circonstances importantes de la vie

Les « milieux fermés » sont à géométrie variable, mais ont vocation à se développer: qui veut parier avec moi que le masque sera imposé en fonction de la taille des magasins, de façon à ce que les grandes surfaces s’en mettent plein les poches et finissent de ruiner les commerces de proximité ? Une timide reprise économique se dessinait, on la flingue dans l’œuf — personne ne me fera croire qu’on fait les mêmes achats avec un masque sur le visage ou à l’air libre.

A lire aussi, Paulina Dalmayer: Libertinage: que la fête recommence !

Et dans tous les moments où il est essentiel de savoir ce que pense l’autre, il en sera de même. Comme dans le tableau de Magritte en tête de cet article, les amants se disent « oui » désormais à la mairie avec un masque sur la bouche — et pourtant, c’est un moment où il vaut mieux savoir si le partenaire que nous avons choisi est ou non sincère. Croyez-vous qu’au Cap d’Agde ou ailleurs, les amateurs de radada se rencontrent masqués ? C’est pourtant essentiel, de décrypter, juste avant l’instant fatal, les vraies intentions de l’autre…
C’est pour le coup que l’on en arriverait à dire, toujours comme Magritte : « Ceci n’est pas une pipe »… L’amour au temps du coronavirus, quelle aventure !

Je ne porte pas de masque, et je n’en porterai pas, quitte à slalomer entre commerces intelligents et espaces dédiés à la trouille. Je ne suis pas doué pour l’hystérie collective (et j’en arrive à postuler que les gens masqués dans la rue, sur les plages et même dans leur automobile et alors qu’ils y sont seuls, sont des hystériques, surtout s’ils le nient), quand de toute évidence elle a pour but de nous pré-vendre un illusoire vaccin qui remplira les poches des géants de la pharmacie. Quand je pense que certains de mes collègues refusent déjà de revenir en cours tant qu’un vaccin n’est pas au point… Quand je constate que les syndicats ont imposé au ministre des règles drastiques sur la « distance » entre élèves — et comment vais-je « distancier » les 45 ou 50 élèves de mes classes dans un espace de 40M2 maximum, hein ?

Les rumeurs distillées par les médias sont d’admirables vecteurs d’hystérie. « Reprise de l’épidémie à Marseille », clame un toubib en manque de notoriété. En fait, 11…

>>> Lire la fin de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Le discours de Donald Trump au Mont Rushmore

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Discours de Donald Trump au Mont Rushmore (c) (AP Photo/Alex Brandon)/POW208/20192821352961//2007110146

 


Le 4 juillet 2020, à l’occasion du Jour de l’Indépendance, Donald Trump prononce un long discours face au mémorial du Mont Rushmore. Empreinte d’exceptionnalisme, son allocution met en avant la Destinée Manifeste, l’« histoire miraculeuse » des Etats-Unis. Le président américain condamne également les récents mouvements de dégradations des mémoriaux et statues dans le pays. La revue amie Conflits propose à ses lecteurs de lire l’intégralité du discours.


 

Ce long discours apparaît essentiel pour bien comprendre la pensée de Donald Trump, qui est également celle de bon nombre d’Américains.

Le premier élément qui ressort à la lecture de ce texte, c’est l’exceptionnalisme américain : « chacun d’entre vous vit dans le pays le plus magnifique de l’histoire du monde, et il sera bientôt plus grand que jamais. » Dans une leçon d’histoire passionnée, Trump raconte les vies des figures du Mont Rushmore : Georges Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Theodore Roosevelt. Le président met en avant l’héritage fondamental de l’Indépendance : « 1776 a représenté le point culminant de milliers d’années de civilisation occidentale et le triomphe non seulement de l’esprit, mais aussi de la sagesse, de la philosophie et de la raison. »

Là où le discours prend toute sa profondeur, c’est dans l’actualisation de cet héritage. Donald Trump le déclare menacé par « un nouveau fascisme d’extrême gauche » qui utilise la méthode « totalitaire » de la « cancel culture ». En se positionnant devant le Mont Rushmore, le plus connu des mémoriaux du pays, le président américain adresse un message clair : il ne laissera pas l’histoire être bafouée, il entend bien fonder « la prochaine génération de patriotes américains ».

Revue Conflits

Le président : Merci beaucoup à vous ainsi qu’au gouverneur Noem, au secrétaire Bernhardt – que j’apprécie beaucoup – aux membres du Congrès, les invités de marque, et un bonjour très spécial au Dakota du Sud.  (Applaudissements).

En ce début de week-end du 4 juillet, la Première Dame et moi-même souhaitons à chacun d’entre vous un très, très heureux Jour de l’Indépendance. Je vous remercie.  (Applaudissements.)

Montrons notre reconnaissance à l’armée et à la garde nationale aérienne du Dakota du Sud, ainsi qu’à l’armée de l’air américaine, qui nous ont inspiré par cette magnifique démonstration de la puissance aérienne américaine et bien sûr, notre gratitude, comme toujours, aux légendaires et très talentueux Blue Angels.  Merci beaucoup.

Envoyons également nos plus sincères remerciements à nos merveilleux vétérans, aux forces de l’ordre, ainsi qu’aux médecins, infirmières et scientifiques qui travaillent sans relâche pour tuer le virus.  Ils travaillent dur.  Je tiens à les remercier très, très sincèrement.

À lire aussi : Derrière les émeutes, une cible: l’Amérique de Trump

Nous sommes également reconnaissants à la délégation du Congrès de votre État : Sénateurs John Thune – John, merci beaucoup – Sénateur Mike Rounds – merci, Mike – et Dusty Johnson, membre du Congrès. Salut, Dusty.  Merci, Dusty.  Et tous les autres membres du Congrès qui sont avec nous ce soir, merci beaucoup d’être venus.  Nous vous en sommes reconnaissants.

Il n’y a pas de meilleur endroit pour célébrer l’indépendance de l’Amérique que sous cette magnifique, incroyable, majestueuse montagne et monument aux plus grands Américains qui n’aient jamais vécu.

Aujourd’hui, nous rendons hommage à la vie exceptionnelle et à l’héritage extraordinaire de George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Teddy Roosevelt.  Je suis ici en tant que votre président pour proclamer devant le pays et devant le monde : Ce monument ne sera jamais profané, ces héros ne seront jamais défigurés, leur héritage ne sera jamais, jamais détruit, leurs réalisations ne seront jamais oubliées, et le Mont Rushmore restera à jamais un hommage éternel à nos ancêtres et à notre liberté.

Public :  USA !  USA !  USA !

Le président : Nous sommes réunis ce soir pour annoncer le jour le plus important de l’histoire des nations : le 4 juillet 1776.  À ces mots, le cœur de chaque Américain devrait se gonfler de fierté. Chaque famille américaine devrait applaudir avec joie. Et chaque patriote américain devrait être rempli de joie, car chacun d’entre vous vit dans le pays le plus magnifique de l’histoire du monde, et il sera bientôt plus grand que jamais.

Nos fondateurs ont lancé non seulement une révolution dans le gouvernement, mais aussi une révolution dans la poursuite de la justice, de l’égalité, de la liberté et de la prospérité. Aucune nation n’a fait plus pour faire progresser la condition humaine que les États-Unis d’Amérique.  Et aucun peuple n’a fait plus pour promouvoir le progrès humain que les citoyens de notre grande nation.

Tout cela a été rendu possible grâce au courage de 56 patriotes qui se sont réunis à Philadelphie il y a 244 ans et ont signé la Déclaration d’indépendance. Ils ont consacré une vérité divine qui a changé le monde à jamais lorsqu’ils ont dit « …tous les hommes sont créés égaux. »

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Ces mots immortels ont mis en branle la marche imparable de la liberté. Nos fondateurs ont déclaré avec audace que nous sommes tous dotés des mêmes droits divins – qui nous ont été donnés par notre Créateur dans le ciel.  Et ce que Dieu nous a donné, nous ne permettrons à personne de nous le retirer – jamais.

1776 a représenté le point culminant de milliers d’années de civilisation occidentale et le triomphe non seulement de l’esprit, mais aussi de la sagesse, de la philosophie et de la raison.

Et pourtant, alors que nous sommes réunis ici ce soir, il existe un danger croissant qui menace chaque bénédiction pour laquelle nos ancêtres se sont si durement battus, ont lutté, ont saigné pour s’en assurer.

Notre nation est le témoin d’une campagne impitoyable visant à effacer notre histoire, à diffamer nos héros, à effacer nos valeurs et à endoctriner nos enfants. (…)

>>> Poursuivez la lecture du discours sur le site de la Revue Conflits <<<

Il pleure sur Nantes

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A Nantes, des policiers empêchent l'approche de la cathédrale en feu, samedi 18 juillet 2020 © Laetitia Notarianni/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22474389_000011

Après le dramatique incendie survenu samedi matin à la cathédrale de Nantes, alors que l’enquête est toujours en cours, un homme suspecté a vu sa garde à vue être prolongée hier. L’orgue du XVIIème siècle, inestimable, est parti en fumée.


L’image est étrangement belle : sur la façade étroite, une rougeur enflamme la rosace à hauteur du grand orgue. Après Notre-Dame de Paris, la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes est en feu. Trois départs d’incendie, à droite et à gauche de la nef. Au bout de plusieurs heures, ce samedi matin 18 juillet, le feu est maîtrisé par les pompiers mais le grand orgue, un chef-d’œuvre inestimable, datant du XVIIème siècle, est entièrement détruit. Certes dira-t-on, la charpente de la cathédrale a résisté. Mais qu’un orgue d’une valeur inestimable disparaisse dans le feu, avec son merveilleux buffet, ses vitraux et ses stalles attenantes, est hautement symbolique. Car l’orgue est l’instrument, par excellence, de la liturgie chrétienne.

Un orgue ce sont « des tuyaux sur un réservoir d’air » disait Charles-Marie Widor. Mais quel instrument savant ! Connu depuis l’Antiquité, hydraulique puis pneumatique, son succès en Europe est rapide, dès le IXème siècle, et l’orgue prend place dans les églises pour accompagner la liturgie. Un répertoire voit le jour au XVIIème siècle avec les facteurs d’orgue. Certes, ce répertoire est lié à Bach mais il ne faudrait pas oublier notre brillante école française avec Vierne, Dupré, Tournemire, Alain, Duruflé et Olivier Messiaen, natif de Nantes, et mort en 1992.

La louange de Dieu suppose le chant et la musique. Si l’orgue est depuis toujours considéré comme le roi des instruments, c’est qu’il reprend tous les sons de la création, fait résonner la plénitude des sentiments humains et renvoie au divin. C’est pourquoi on bénit un orgue avant qu’il ne joue comme on consacre l’autel. 

J’ai des souvenirs d’orgue inoubliables : le Kyrie de Vierne à Notre-Dame, pendant les messes, avec la maîtrise entière. (Que devient-elle cette maîtrise ?) Les improvisations à Saint-Etienne du Mont de Thierry Escaich. Des Passions à la cathédrale d’Aix-en-Provence. Et l’œuvre de Messiaen, joué à Notre-Dame, par Olivier Latry, ainsi qu’à la Trinité, par des organistes du monde entier, pour lui rendre hommage, à sa mort, en 1992, sur l’orgue Cavaillé-Coll dont il fut toute sa vie le titulaire. C’est avec Messiaen que l’on découvre avec émerveillement toutes les couleurs de l’orgue, de la plus éthérée à la plus âpre.

Relire notre numéro de mai 2019: Causeur: Notre-Dame des touristes

L’orgue de la cathédrale de Nantes, œuvre du facteur d’orgue Girardet, avait traversé les tourmentes de l’histoire : la Révolution, la seconde guerre mondiale et l’incendie de 1972. Et il aura suffi d’un incendie volontaire, le 18 juillet 2020, pour qu’il parte en fumée ! Quand on regarde un tableau d’orgue, sa complexité inouïe, on est émerveillé du savoir humain. Quand on voit les cendres, on est effrayé de la barbarie humaine : tant de temps pour construire, si peu pour détruire ! On se souvient de la ville d’Alep tombée sous les coups de barbares. On dira que beaucoup de monuments publics ont brûlé : l’Hôtel de Ville de la Rochelle en 2013, la toiture de Chaillot en 1997, le toit du Parlement de Bretagne, en 1994, à Nantes. Certes, mais ce n’est pas une raison pour que nos cloches et nos orgues soient menacés. Cet incendie touche les fidèles  mais aussi tous les Français attachés à leur patrimoine. Il est un malheur pour les organistes.

Une question se pose sérieusement. Comment se fait-il que des œuvres classées au patrimoine soient si peu protégées ? Avec quelles précautions, Renaud Capuçon veille sur son violon, un Guarneri de 1737 qui appartenu à Isaac Stern ! L’orgue récent de Saint-Jean de Malte, à Aix, frère Daniel Bourgeois y veille comme sur la prunelle de ses yeux. Et nos trésors multiséculaires sont laissés sans protection particulière ! Quand il n’y aura plus d’orgues, plus de maîtrise, plus de cloches dans nos églises, faudra-t-il que les organistes et les musiciens s’engagent dans l’humanitaire ? Partout l’art  sacré est menacé.

Aucune trace d’effraction n’a été constatée dans la cathédrale. Un bénévole a été mis en examen. Son avocat, maître Quentin Chabert, déclare à Ouest France : « … s’il s’avérait que la piste accidentelle soit écartée, quel que soit l’auteur de cet incendie, la communauté catholique (sic) est le mieux placée pour, d’ores et déjà, faire preuve de miséricorde (sic) vis-à-vis du ou des auteurs malgré le choc de perdre des biens multiséculaires. Et d’autant plus que le ou les auteurs font partie de leur communauté (sic). L’épreuve réelle de perdre des éléments matériels importants et l’intervention symbolique du politique (?) ne doit pas nous empêcher de relativiser… » Car il n’y a pas mort d’homme. Dieu soit loué, en effet. 

En réponse à cette déclaration, et pour rappel, la miséricorde n’a rien à faire ici. Et les catholiques ne sont pas « une communauté ».

Transgressions

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Bassins de Lumiere Bordeaux. Expositions Gustav Klimt et Paul Klee, juin 2020 © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage: 00966729_000001

Un détour par les expositions Gustav Klimt et Paul Klee aux Bassins de Lumières à Bordeaux


Samedi dernier, j’ai eu le plaisir d’aller visiter l’exposition « Gustav Klimt, d’or et de couleurs » et « Paul Klee, peindre la musique » à la base sous-marine de Bordeaux. Autant le dire tout de suite : c’était fabuleux. Le style des deux artistes, particulièrement chatoyant, se prêtait admirablement bien au principe de la projection mise en scène et sonorisée.

Le résultat était donc à couper le souffle, les lumières jouant tant sur les perspectives géométriques des quais que sur les reflets des plans d’eau pour donner aux visiteurs l’impression stupéfiante d’évoluer au sein des œuvres, les plongeant totalement dans l’univers des peintres.

Trouble

Et puis, un instant, sous les projections dorées qui recouvraient les murs, je vis apparaître quelques lignes en lettres gothiques, reliquats d’anciennes consignes militaires. D’un seul coup, je réalisai où j’étais et le contraste m’apparut, saisissant, entre la magie lumineuse des tableaux et le béton armé sombre et froid de cette base d’où s’élançaient jadis les redoutables U-Boote de la Kriegsmarine. Le fait que Klimt et Klee fussent tous deux issus de l’aire austro-allemande majorait encore la brutale sensation de malaise et de choc qui s’imposait à moi : comment l’originale, délicate et sensuelle beauté de leurs œuvres pouvait-elle être née dans le même espace culturel que la violence froide, implacable et austère du militarisme prussien?

A lire ensuite, Pierre Lamalattie: Edward Hopper, génialement antimoderne

La réponse apportée habituellement à ce paradoxe est simple, et tient en un seul mot : réaction. Tant pour l’historiographie marxiste que pour des penseurs conservateurs comme Ernst Nolte, le nazisme ne serait en fait que la forme la plus extrême de réponse apportée par les éléments réactionnaires germaniques aux multiples défis (sociaux, politiques et culturels) qu’avait soulevés l’entrée dans la modernité. Un anti-modernisme, en somme. Mais est-ce si simple, en fait ? Car le monde austro-allemand fut lui-même à l’origine d’un bon nombre des ruptures déclenchantes de cette modernité. Luther (fin du monolithisme religieux), Kant (fin du dogmatisme intellectuel), Nietzsche (fin de la métaphysique) et Freud (fin du monolithisme du conscient) ont plus que largement contribué au gigantesque basculement de la pensée occidentale qui nous fit passer en quatre siècles du grand ordonnancement médiéval (Dieu, l’Église, le Prince et l’immuable tripartition) au désordre absolu qui caractérise le monde contemporain, tant dans son agencement externe – atomisation de la sphère sociale – que dans ses fondements intimes – renversement des valeurs. Et ils eurent leurs pendants esthétiques, dont Klimt et Klee ne furent pas les moindres en leurs temps, remettant progressivement en cause les antiques canon de l’art pour libérer leur insatiable énergie créatrice de ces anciennes gangues… Mais quel fut, au final, à la fois l’objectif et la conséquence de ces multiples révolutions ? La disparition progressive de la norme établie comme cadre indispensable à tout travail intellectuel et artistique… Or, malgré des dehors hyper-hiérarchisés, c’est précisément là que réside le principe même de la pensée nationale-socialiste, dans le rejet de toute règle sociale imposée d’origine religieuse ou philosophique – vue comme une contrainte artificielle et exogène – pour promouvoir à sa place le retour à un prétendu état de nature originel, fondement de la pensée raciste. Dans la violence et la cruauté du nazisme, comme dans les formes les plus radicales de l’art et de la philosophie, la règle est donc finalement dans l’absence de règle.

Il ne faut pas tout mélanger

Revenu de ces considérations toutes personnelles, je secouai la tête avec véhémence : non, il n’était pas possible de tout confondre, et je n’avais aucune raison de bouder mon plaisir devant le sublime portrait de la « Femme en or » … Mais malgré tout, quelques instants plus tard, je serrai les mains de mes fils avec un frisson inhabituel en voyant se dessiner peu à peu sur les milliers de mètres carrés de béton gothique qui m’entouraient les branches aux allures de triskèles de « l’Arbre de vie » : lorsqu’on bouscule l’ordre établi, le pire, comme le meilleur, peut en sortir…

Le site des expositions bordelaises évoquées : https://www.bassins-lumieres.com/fr

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Les sortilèges portugais d’Antonio Tabucchi

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L'écrivain Antonio Tabucchi Photo: LEONARDO CENDAMO / Leemage via AFP

Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Le Portugal est une utopie, un sortilège, un rêve. Il est à la fois baroque, latin, atlantique : c’est le pays de toutes les attentes et de toutes les nostalgies. Il a même inventé un mot intraduisible pour dire son rapport au monde : la saudade, une tristesse calme qui dit aussi le plaisir d’être triste, une nostalgie d’un avant incertain, une espérance d’un retour, peut-être celui du Cinquième Empire et du Roi Absent, peut-être celui de l’être aimé, peut-être celui de l’enfance, la sienne et celle du monde.

Tabucchi, le plus italien des Portugais… ou le contraire

Le Portugal invite à une littérature de l’intranquillité pour reprendre un terme de Fernando Pessoa, méconnu de son temps et devenu gloire nationale, Pessoa qui était à la fois personne et la multitude. Antonio Tabucchi (1943-2012) écrivain italien a découvert Pessoa à Paris en 1953. Tabucchi deviendra son traducteur en italien et sera toute sa vie fasciné par le Portugal, ce pays où les jeux de miroirs sur la Mer de Paille à Lisbonne au couchant et les torsades manuélines du couvent de Saint-Jérôme feront de lui un lisboète d’adoption au point d’écrire directement en portugais Requiem et dont il supervisera la traduction… en français et qui paraîtra en 1992 chez Christian Bourgois.

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« Si l’on me demande pourquoi cette histoire a été écrite en portugais, je répondrais qu’une histoire pareille ne pouvait être écrite en portugais. » déclare Tabucchi à propos de Requiem qu’il refuse d’appeler roman mais pour lequel il préfère le terme révélateur d’« hallucination » et dans lequel il raconte sa propre errance dans Lisbonne par un dimanche caniculaire de juillet, le jour le plus chaud de l’année.

Un merveilleux porto 1952

Il se souvient vaguement qu’il ne devrait pas être là d’ailleurs, mais plutôt endormi quelque part en Alentejo où il fait sa sieste dans le jardin d’une villa. Les personnes qu’il va rencontrer, en attendant un rendez-vous à minuit avec un maître mystérieux qui est en fait Pessoa lui-même, sont bien bel et bien réels même si certains d’entre eux sont morts depuis des années comme son ami Tadeus. Il revoit ainsi, dans la chambre d’une pension, son père en jeune homme, ou encore, après avoir bu un merveilleux porto 1952, Isabel, son amour disparu et jamais oublié. Finalement, à Lisbonne, pour qui sait se perdre, la vie et la mort ne sont plus des catégories réellement pertinentes.

Requiem est une errance initiatique, poignante et somptueuse, dont la clé est peut-être dans le détail d’un tableau de Jérôme Bosch, peut-être dans la prédiction de cette Gitane qui mendie à l’entrée du Cimetière des Plaisirs : « Écoute, me dit la vieille, tu ne peux pas vivre des deux côtés à la fois, du côté du rêve et du côté de la réalité, cela provoque des hallucinations, tu es comme un somnambule qui traverse un paysage, les bras tendus, et tout ce que tu touches commence à faire partie de ton rêve. »

Une horloge qui tourne à l’envers

Il y aurait sans doute une étude à faire de ce tropisme lusitanien chez certains artistes du vingtième siècle, comme si une manière de vérité était à trouver dans cette périphérie calme de l’Europe. Ainsi, en 1998, Requiem de Tabucchi sera-t-il magnifiquement adapté au cinéma par Alain Tanner, le patriarche du cinéma suisse qui lui aussi a été fasciné par Lisbonne comme labyrinthe de tous les possibles puisqu’il a donné de cette ville une de ses plus belles représentations avec Dans la ville blanche en 1983. On y voit ce plan inoubliable de Bruno Ganz, marin en rupture de ban, qui s’égare dans un café de l’Alfama et, tout en prenant une bière au comptoir, qui s’aperçoit que l’horloge au-dessus de la serveuse tourne à l’envers… Ce qui est un parfait résumé, en plus, de toute l’œuvre d’Antonio Tabucchi dont on recommandera aussi, entre autre, Nocturne indien et Pereira prétend.

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Requiem: Une hallucination

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Topor et moi

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L'écrivain Roland Jaccard © Hannah Assouline / Causeur

Le billet du vaurien


Topor m’avait bluffé avec ses cent bonnes raisons de se suicider tout de suite. On travaillait alors dans une revue anarchiste, « Le Fou parle », financée à ses débuts par l’Armée rouge japonaise. Le suicide, après tout, n’est jamais qu’une révolution ratée : on se tue à défaut de pouvoir tuer les autres.

Un bref échantillon de Topor :

  • Pour tuer un juif comme tout le monde ;
  • Parce qu’un suicide bien conduit vaut mieux qu’un coït banal ;
  • Pour, devenu vampire, me repaitre du sang exquis des jeunes filles ;
  • Pour être le fondateur d’un nouveau style, le Dead Art ;
  • Pour jouir des avantages de l’exhibitionnisme intégral dans une salle de dissection.

Pour ne pas être en reste, j’avais aussitôt rédigé cent raisons de ne pas me suicider. En voici quelques-unes :

  • Parce que j’attends beaucoup de la déchéance progressive de mes amis – et d’abord un miroir de la mienne ;
  • Parce que je n’ai plus vraiment besoin de me suicider pour que les autres voient que je suis déjà mort ;
  • Parce que je redoute de plus en plus que l’enfer n’existe pas. C’était pourtant un endroit bien commode pour y retrouver d’anciens copains ;
  • Parce que se suicider, c’est prendre la décision de ne plus tyranniser ses semblables. Je me vois mal y renoncer ;
  • Parce qu’un coït réussi vaut mieux qu’un suicide raté.

J’avais demandé à Topor d’illustrer mon Dictionnaire du parfait cynique. Il m’avait répondu: « Entre Roland, on ne peut rien se refuser. » Il se méfiait de ces pessimistes qui décortiquent les mécanismes du pire, cependant qu’une sale petite lueur d’espoir continue de briller tout là-bas, au fond de leurs yeux. J’étais soulagé qu’il ne m’assimilât pas à eux. Je le tenais pour un génie, un des rares que le hasard avait mis sur ma route et je m’en serais voulu de le décevoir. Il m’intimidait. Il avait trop de dons et je me sentais bien dépourvu à ses côtés. Tout ce qui est Topor brille et je manquais d’éclat.

Comme Cioran, il me jugeait « trop civilisé ». Si le réel donnait de l’asthme à Cioran, il provoquait le rire, un rire énorme, de Topor. C’était sa manière à lui de le supporter. La mienne était de m’effacer derrière un mur de citations.

Lorsqu’on demandait à Topor pourquoi il peignait, il répondait : « Pour ressembler à un peintre. C’est si beau un peintre ! » Quand on lui demandait pourquoi il écrivait, il répondait : « Pour ressembler à un écrivain. C’est si beau un écrivain ! » Quand on lui demandait pourquoi il faisait des films, il répondait : « Pour ressembler à un cinéaste ! Des lunettes noires, une foule de gens autour de lui, des starlettes, le festival de Cannes, Hollywood…» Quand on lui demandait pourquoi il ne faisait rien, il répondait : « Pour ressembler à un héros. C’est si beau, c’est si triste un héros ! » Et quand enfin on lui demandait comment il trouvait le temps de faire tout ça, il répondait : « Je dors beaucoup.» J’ai essayé d’appliquer sa recette. En pure perte !

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Cet été, je lève le pied!

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Michel Piccoli etRomy Schneider dans le film: "Les choses de la vie" © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage: 00521279_000023

En 1970, le film « Les Choses de la vie » plongeait le public dans un trio amoureux


Avec les disparitions de Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie au printemps durant le confinement, les Français ont vu défiler leur histoire récente. Ils ont aimé revoir leur image fantasmée dans le rétroviseur du réalisateur Claude Sautet, retrouver le temps d’un film, cette pellicule d’élégance qui les habillait jadis. Ils ont oublié, durant quatre-vingt-dix minutes, les débats boueux et la laideur du spectacle permanent, cette cohorte des petits chefs sans classe et sans barrières qui occupent le devant de la scène médiatique.

L’incertitude amoureuse guidait nos pas

En mars 1970, les acteurs étaient beaux et conquérants, fragiles et sensuels, perdus et dignes, souples et charismatiques, excessifs et pudiques. Leur voix portait plus loin, leurs gestes amples dessinaient des caractères aux contours immenses, aux frontières inatteignables ; ils n’étaient pas encore comprimés dans une mécanique de répétition commerciale ; ils ne semblaient pas, comme trop souvent aujourd’hui, gesticuler dans un bocal où les sorties de route sont balisées, encadrées, amorties.

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Même leurs silences paraissaient plus intelligents et énigmatiques. Nous avons perdu cette autonomie d’action et de sentiments qui définissait autrefois les peuples libres. Une décennie plus tard, nous imitions, nous singions, nous errions dans un grand espace marchand. En 1970, paradoxalement nous n’étions pas soumis aux modes et aux injonctions futiles alors que l’ogre économique tournait à plein régime. L’incertitude amoureuse guidait nos pas. Le passé venait nous hanter, il n’avait pas décidé de nous laisser totalement en paix. Aussi, nous étions suffisamment malléables ou fous pour accepter, à nouveau, l’aventure à deux. Nous n’étions pas figés dans de vieux réflexes et terrifiés par le changement.

Les choses de la vie, entre écorchure et bien-être

Les hommes n’avaient pas complètement abdiqué le désir de vivre une existence pleine et entière. « Les Choses de la vie », Prix Louis-Delluc et en compétition officielle au Festival de Cannes, nous raconte en accéléré, et, par un découpage soyeux et violent, l’enchevêtrement de nos actes. Sautet dénoue l’inextricable ou comment un accident de voiture rebat la carte du tendre. Pourquoi ce film laisse-t-il dans nos esprits, cinquante ans plus tard, le sentiment ambivalent d’une écorchure et d’un bien-être ? À la fois cataplasme réconfortant et activateur de nos douleurs enfouies.

D’abord, il y a le roman court de Paul Guimard, l’ami d’un président florentin à la rose et d’Antoine Blondin, ce marin du couple, prévisionniste des tempêtes intérieures qui savait écrire les troubles. Puis Dabadie à la tapisserie des dialogues, Sarde à la mélodie déchirante, et des visages qui agissent comme des électrochocs, celui de Jean Bouise, de Dominique Zardi ou de Boby Lapointe au volant d’une bétaillère.

A lire aussi: Dabadie, le couturier des mots

On retrouve sa famille de pensée, cette patine d’une France bataillant entre émancipation et classicisme, cet entre-deux doucereux qui nous manque tant. Une voiture d’origine italienne, l’Alfa-Romeo Giulietta Sprint, grise de carrosserie, immatriculée 4483 VD 75 joue les funestes messagères sur une route de campagne. Ce qui rend ce film épidémiologiquement irrésistible pour la nuit des temps, c’est ce trio à la beauté aveuglante. Ces trois-là nous empêchent de respirer tellement nous sommes absorbés par leur toucher délicat, ces acteurs effleuraient les émotions avec un naturel désarmant. Piccoli, au centre des ébats, cigarette inamovible à la bouche, le charme secret d’une chemise blanche repassée et d’une barbe mal rasée, l’expression splendide du quadra qui s’interroge, qui voit sa maturité triomphante vaciller. Son chancellement est un bonheur de spectateur. Il nous a appris à nous comporter en société. Une leçon de maintien pour les masses ignorantes.

Les chemins piégeux de l’adolescence

Piccoli traçait un chemin piégeux pour tous les adolescents d’alors, il nous montrait cette voie étroite du style et du doute. De dos, les cheveux détachés, la peau polie par un rayon de soleil, Romy aimantait notre regard. Doucement, elle se retournait, pianotait à la machine, lunettes sur le nez et cet accent délicieusement coupant venait ponctuer son tapuscrit. Nous savions qu’une telle rencontre allait profondément modifier notre rapport aux femmes, bousculant notre imaginaire. Nous faisions le constat étrange que le désir pouvait se teinter de tristesse, qu’une intonation pouvait être plus érotique qu’une poitrine dénudée, que l’intensité se nichait dans une intimité jusqu’alors insoupçonnée. En surplomb et en peignoir éponge, Lea Massari scellait ce triangle lui insufflant une puissance charnelle et une sorte de retenue souveraine. Ce cinéma-là nous élevait.

Les Choses de la vie, film de Claude Sautet, 1970.

Les Choses de la vie

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