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Gustav Klimt et Paul Klee aux Bassins de Lumières à Bordeaux

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Bassins de Lumiere Bordeaux. Expositions Gustav Klimt et Paul Klee, juin 2020 © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage: 00966729_000001

Un détour par les expositions Gustav Klimt et Paul Klee aux Bassins de Lumières à Bordeaux


Samedi dernier, j’ai eu le plaisir d’aller visiter l’exposition « Gustav Klimt, d’or et de couleurs » et « Paul Klee, peindre la musique » à la base sous-marine de Bordeaux. Autant le dire tout de suite : c’était fabuleux. Le style des deux artistes, particulièrement chatoyant, se prêtait admirablement bien au principe de la projection mise en scène et sonorisée.

Le résultat était donc à couper le souffle, les lumières jouant tant sur les perspectives géométriques des quais que sur les reflets des plans d’eau pour donner aux visiteurs l’impression stupéfiante d’évoluer au sein des œuvres, les plongeant totalement dans l’univers des peintres.

Trouble

Et puis, un instant, sous les projections dorées qui recouvraient les murs, je vis apparaître quelques lignes en lettres gothiques, reliquats d’anciennes consignes militaires. D’un seul coup, je réalisai où j’étais et le contraste m’apparut, saisissant, entre la magie lumineuse des tableaux et le béton armé sombre et froid de cette base d’où s’élançaient jadis les redoutables U-Boote de la Kriegsmarine. Le fait que Klimt et Klee fussent tous deux issus de l’aire austro-allemande majorait encore la brutale sensation de malaise et de choc qui s’imposait à moi : comment l’originale, délicate et sensuelle beauté de leurs œuvres pouvait-elle être née dans le même espace culturel que la violence froide, implacable et austère du militarisme prussien?

A lire ensuite, Pierre Lamalattie: Edward Hopper, génialement antimoderne

La réponse apportée habituellement à ce paradoxe est simple, et tient en un seul mot : réaction. Tant pour l’historiographie marxiste que pour des penseurs conservateurs comme Ernst Nolte, le nazisme ne serait en fait que la forme la plus extrême de réponse apportée par les éléments réactionnaires germaniques aux multiples défis (sociaux, politiques et culturels) qu’avait soulevés l’entrée dans la modernité. Un anti-modernisme, en somme. Mais est-ce si simple, en fait ? Car le monde austro-allemand fut lui-même à l’origine d’un bon nombre des ruptures déclenchantes de cette modernité. Luther (fin du monolithisme religieux), Kant (fin du dogmatisme intellectuel), Nietzsche (fin de la métaphysique) et Freud (fin du monolithisme du conscient) ont plus que largement contribué au gigantesque basculement de la pensée occidentale qui nous fit passer en quatre siècles du grand ordonnancement médiéval (Dieu, l’Église, le Prince et l’immuable tripartition) au désordre absolu qui caractérise le monde contemporain, tant dans son agencement externe – atomisation de la sphère sociale – que dans ses fondements intimes – renversement des valeurs. Et ils eurent leurs pendants esthétiques, dont Klimt et Klee ne furent pas les moindres en leurs temps, remettant progressivement en cause les antiques canon de l’art pour libérer leur insatiable énergie créatrice de ces anciennes gangues… Mais quel fut, au final, à la fois l’objectif et la conséquence de ces multiples révolutions ? La disparition progressive de la norme établie comme cadre indispensable à tout travail intellectuel et artistique… Or, malgré des dehors hyper-hiérarchisés, c’est précisément là que réside le principe même de la pensée nationale-socialiste, dans le rejet de toute règle sociale imposée d’origine religieuse ou philosophique – vue comme une contrainte artificielle et exogène – pour promouvoir à sa place le retour à un prétendu état de nature originel, fondement de la pensée raciste. Dans la violence et la cruauté du nazisme, comme dans les formes les plus radicales de l’art et de la philosophie, la règle est donc finalement dans l’absence de règle.

Il ne faut pas tout mélanger

Revenu de ces considérations toutes personnelles, je secouai la tête avec véhémence : non, il n’était pas possible de tout confondre, et je n’avais aucune raison de bouder mon plaisir devant le sublime portrait de la « Femme en or » … Mais malgré tout, quelques instants plus tard, je serrai les mains de mes fils avec un frisson inhabituel en voyant se dessiner peu à peu sur les milliers de mètres carrés de béton gothique qui m’entouraient les branches aux allures de triskèles de « l’Arbre de vie » : lorsqu’on bouscule l’ordre établi, le pire, comme le meilleur, peut en sortir…

Le site des expositions bordelaises évoquées : https://www.bassins-lumieres.com/fr

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est médecin et auteur/écrivain.

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