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Le noir, le bibelot et le tapis de bain

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Montées en épingle par le petit marigot politico-médiatique, les images de la bavure policière sur le producteur de rap Michel Zecler permettent aussi de remettre une pièce dans la machine de la victimisation racialiste. Les difficultés importantes de la police nationale, que la loi “sécurité globale” entendait combattre, sont-elles oubliées ?


 

Aux yeux des élites françaises et occidentales, le noir est devenu une sorte de bibelot, un objet fragile et précieux que l’on installe dans la pièce la plus luxueuse de la maison, là où on fait salon en compagnie de la bonne société. Un fétiche rapporté d’un voyage lointain, un masque africain qu’il faut garder à une certaine température et sous certaines conditions d’humidité. Et à chaque fois que la femme de ménage passe, on a un haut-le-cœur de crainte qu’elle ne fasse tomber le bibelot ou qu’elle marque de ses gros doigts sa délicate texture.

C’est ainsi que l’on peut décrire l’état d’esprit de nos élites. Dès qu’un noir est victime de violence, le racisme est systématiquement convoqué comme la seule et unique explication. Et ce n’est pas n’importe quel racisme, c’est le racisme systémique issu du privilège blanc c’est-à-dire un crime collectif qui exige bien entendu une punition collective de tous les Français, tous coupables au fond. 

La vidéosurveillance ne dit pas le réel

Le tabassage d’un producteur musical par des policiers indignes de leur uniforme est une répétition générale de ce que nous venons de décrire. La femme de ménage blanche a encore cassé le bibelot noir. O indignation, ô exaspération, les élites font la moue, elles sont désolées de la grossièreté des manières de leurs sous-fifres.  

Des images de vidéosurveillance montrent le producteur de rap battu par la police © MICHEL ZECLER / GS GROUP / AFP
Des images de vidéosurveillance montrent le producteur de rap battu par la police © MICHEL ZECLER / GS GROUP / AFP

Personne n’attend les résultats de l’enquête pour être sûr que les policiers étaient motivés par le racisme. Moi, je n’en sais rien et vous non plus ne devriez pas sauter aux conclusions car une vidéo n’a jamais remplacé la vérité. Si la vidéosurveillance urbaine disait le réel, nous pourrions économiser des centaines de postes de commissaire et de magistrat ! Les seuls qui savent réellement ce qui s’est passé cette nuit-là dans le 17e arrondissement sont les mis en cause (les policiers) et les victimes (le producteur et les jeunes musiciens). Si on les laisse s’exprimer sans mettre de mots à leur bouche, l’on entendra peut-être les échos de la peur (toujours mauvaise conseillère), de la colère (ennemie du discernement) et peut-être du racisme le plus abject.  

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Or, nos élites se fichent éperdument de la vérité et de la justice, elles courent après la nausée (pensez à la une de Libération le 27 novembre). Cette nausée leur permet de poser leur supériorité morale et de se distinguer de la plèbe qui ne peut goûter de tels tourments. Le peuple est trop occupé à survivre pour s’autoflageller. Le luxe a été toujours le privilège du petit nombre.

liberation-uneEt peu importe que ce hobby de riches finisse par créer chez certains noirs un syndrome de persécution qui les amène à craindre réellement la police et les blancs qui sont leurs concitoyens, leurs collègues et leurs frères. Victimes éternelles et systémiques, ces noirs sont repoussés dans les marges, loin des centres de décision et des cercles d’influence.

Si Frantz Fanon était encore de ce monde, il serait très en colère contre cette nouvelle aliénation de l’homme noir, sans cesse empêché d’être un homme comme les autres. Ses drames sont toujours vus comme le fruit d’un complot ourdi par les méchants blancs. Et ses succès sont toujours présentés comme des justes réparations

Fétichisation raciale

L’arabe lui aussi a été fétichisé par les bien-pensants qui le placent au-delà de tout, même de la morale la plus basique. Il a le droit de voler et de détruire car lui, plus que tout autre, est victime de la pauvreté et des discriminations. Pensez toujours au bibelot que l’on pose soigneusement sur un meuble en acajou, derrière une vitrine qui l’isole de la poussière, du froid et de la chaleur c’est-à-dire de la vie. On l’aime mais on le méprise en même temps car on l’estime indigne de vivre dans la réalité, celle des droits et des devoirs. Le monde des adultes en somme.  

La gouvernance dont je viens d’esquisser les contours a pensé aussi aux blancs et aux Français de souche. Elle leur assigne le rôle du tapis de bain. Leur place est symboliquement par terre, au contact du carrelage froid et humide.

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Le blanc est le souffre-douleur. Les faits divers dont il est la victime sont passés sous silence. Quand il est attaqué par un noir, un arabe ou un tchétchène, ce n’est jamais un crime raciste mais un simple contentieux qui mérite une médiation et non une punition.

Du matin au soir, il est l’objet d’un procès de Nuremberg, instruit à charge par les universités et les médias autorisés. Certains jours, le service public audiovisuel me rappelle un peu la Radio des Mille Collines, dans sa monomanie obsessive et sa diabolisation systématique d’une partie de la population. Le blanc est coupable de tous les crimes imprescriptibles : esclavage, colonialisme, racisme, machisme, masculinité toxique, homophobie, réchauffement climatique etc. De là à considérer licite sa disparition, de là à justifier les agressions dont il est victime au quotidien, il n’y a qu’un pas… 

Naufrage

Pas besoin d’être gaulois pour être blanc, il suffit d’être policier : combien de gardiens de la paix issus de l’immigration ont été agressés voire tués sans que cela ne fasse la une des journaux ? L’on peut aussi être déclassé c’est-à-dire passer du statut du bibelot au statut du tapis de bain si on « pense mal » ou l’on « s’exprime mal ». C’est ce qui arrive, je crois, à votre humble serviteur à chaque fois qu’il n’adopte pas le point de vue attendu d’un maghrébin. Je suis, comme tant d’autres, assigné à résidence : je dois condamner la colonisation, excuser la délinquance et disculper l’Islam de toute dérive fanatique. Sinon, eh bien sinon je deviens un « arabe de service » donc un compagnon de route et d’infortune du Français de souche.

Défaite de la pensée. Naufrage de l’esprit français. Le pays des Lumières s’est laissé brûler par le soleil américain. À force de nous frotter au contre-modèle anglo-saxon, nous sommes en train de devenir une annexe du Bronx où rien ne pousse à part le ressentiment croisé. Un mur de lamentation doublé d’un mur de séparation entre les races et les religions. Quelle honte.

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La mission première de la génération actuelle est de dynamiter ce mur. Elle doit recommencer à penser l’homme dans sa plénitude. Elle doit faire l’autodafé de l’idéologie dominante qui réduit tout à la couleur de la peau, au genre et à l’orientation sexuelle. Si les élites nous veulent myopes, achetons-nous des lunettes pour voir loin. Si les puissants nous prennent par les émotions (pour ne pas dire autre chose), réfugions-nous dans les idées. Prendre de la hauteur, c’est déjà résister.

Quand quelqu’un vous intime de vous agenouiller au nom du racisme, méfiez-vous. Dans neuf cas sur dix, il veut vous empêcher de voir la pleine lune et vous priver de sa lumière céleste. Rebellez-vous quitte à lui mordre le doigt. 

L’imbroglio de l’article 24

La loi sécurité globale est bien mal partie! Et l’on peut redouter que le déni d’autorité et la haine anti-flic aient encore de beaux jours devant eux.

D’importantes manifestations sont prévues ce samedi pour protester contre le fameux article 24 (qui veut punir la diffusion malveillante d’images de policiers). Des députés de la majorité LREM, Richard Ferrand et le président du Sénat Gérard Larcher pestent contre la nomination – voulue par le Premier ministre – d’une commission indépendante, chargée de réécrire l’article incriminé.

Les images de l’arrestation violente du producteur de musique dans le 17e par des policiers douteux sont venues perturber, encore d’avantage, cette situation politique déjà passablement compliquée autour de la loi “sécurité globale”.

Pendant ce temps, l’écrasante majorité de policiers fait convenablement son travail et est oubliée, quand elle n’est pas vilipendée dans son ensemble par des médias mainstream trop contents de nous rejouer une affaire George Floyd, version tricolore. Pendant que toute l’attention est portée sur une bavure, pendant que médias et politiques pinaillent, les violences contre les forces de l’ordre ont doublé en dix ans, 7399 policiers ont été blessés en intervention en 2019 (soit une vingtaine par jour!) et 59 se sont suicidés. Depuis janvier, 63 commissariats ont été ciblés par des attaques.
La rédaction.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Patrice Leconte : cadreur supérieur


Le roi de la comédie populaire a su mettre en scène tout le monde, de l’équipe des Bronzés à Alain Delon en passant par Johnny. Même avec Jean Rochefort, il a fini par s’entendre. Mais pour lui, ses échecs sont plus intéressants que ses triomphes. Entretien. 


Il possède l’art de montrer des silhouettes extravagantes soumises à des métamorphoses qui nous laissent pantois et mélancoliques. La grande galerie des burlesques cinématographiques s’honore, par exemple, des portraits de Jean Rochefort, dans Le Mari de la coiffeuse (1990), dont la destination, au-delà du mot fin, ne saurait être que l’asile, et de Jean-Pierre Marielle dans Le Parfum d’Yvonne (1994).
Une partie de la critique française a éreinté Leconte sans nuance ; c’est le droit de la critique d’être sans nuance : il est arrivé à François Truffaut d’en manquer lorsqu’il fustigeait la « qualité française » dans « Une certaine tendance du cinéma français » (Cahiers du cinéma, janvier 1954). Il l’a reconnu.
Est-il donc si difficile d’admettre que Patrice Leconte a donné quelques chefs-d’œuvre ou, si l’on préfère, des bijoux d’observation, et que ses « caractères », portés par une fiction implacable et frôlés par les ailes d’un ange bouffon, sont bien propres à hanter nos mémoires ?

Causeur. Les vécés étaient fermés de l’intérieur est traversé par une loufoquerie d’époque. Malgré l’esprit du scénario, il paraît que Jean Rochefort vous a rendu la vie difficile.

Patrice Leconte. C’est très simple et très triste. Je rêve de faire du cinéma depuis l’enfance. Mon rêve se réalise. Me voilà sur un plateau de cinéma, je suis metteur en scène. Et c’est une catastrophe ! Jean Rochefort m’a pris pour un incapable. Par son attitude, il a cherché à le faire savoir pendant toute la durée du tournage. Je peux dire que j’ai connu l’enfer.

Jean Rochefort a-t-il été seulement irrité par un jeune maladroit ou a-t-il voulu « casser » un débutant ?

Il s’est mal comporté, certes, mais j’étais sans doute très maladroit. À cette époque, j’étais avant tout attentif à la technique, le cadre, un travelling, j’ai donc certainement négligé mes rapports avec les comédiens, chose que je ne ferais évidemment plus aujourd’hui. Quand on est réalisateur, il vaut mieux s’y connaître en technique, les objectifs, la lumière, le son, etc., mais cette technique n’est jamais une fin en soi.

Vous êtes le cadreur de vos films, n’est-ce pas ?

Cadrer, c’est montrer, c’est choisir. Réaliser moi-même les images qui me trottent en tête, sans déléguer, est une liberté magnifique.

Revenons à votre « premier Jean Rochefort ».

Après quelques jours, alors que je veux lui expliquer le plan que nous allions faire, il m’interrompt : « Patrice, ne me parle pas, ne me parle plus jamais ! Ne m’adresse plus la parole ! Je suis anéanti d’avoir signé ce film. » Peut-on vivre un moment plus humiliant, plus violent, alors qu’on réalise son premier film, qu’on est très jeune et qu’on manque d’assurance ? Vous imaginez dans quel état d’esprit je me suis trouvé ! Je me rendais chaque matin sur le plateau totalement désespéré. Je me suis dit que je m’étais trompé de voie, de métier, de vocation. Après cela, j’ai traversé une période… déplaisante, trois années sombres, vraiment. Mais je n’ai pas abandonné. Puis Les Bronzés sont arrivés, et le ciel s’est ouvert.

Vous devenez un cinéaste de « divertissement » : Les Bronzés font du ski (1979), Viens chez moi, j’habite chez une copine (1981), Les Spécialistes (1985)… Le public vous suit, une certaine critique boude. Et voilà que vous sollicitez Jean Rochefort pour l’un des deux grands rôles de Tandem (1987).

Avec Jean Rochefort, nous ne nous étions jamais revus. Mais j’allais le voir dans les films des autres. Et, malgré ce qu’il m’avait fait vivre sur ce premier film, je continuais à trouver qu’il était un acteur merveilleux, fêlé et rare. Et, confusément, quand j’ai eu le projet de Tandem, j’ai voulu sans doute lui prouver qu’il s’était trompé sur mon compte et que j’étais un type formidable. Au total, nous avons tourné sept films ensemble, mais nous n’avons jamais évoqué le cauchemar qu’il m’avait fait vivre, jamais ! Une fois seulement, il a prononcé cette phrase, alors que nous achevions Tandem : « Vois-tu Patrice, nous avons naguère mangé notre pain noir, aujourd’hui, nous goûtons à notre pain blanc ! »

Dans les deux premiers Bronzés, les principaux rôles suscitent à la fois notre rire et notre détestation. Leur méchanceté nous ravit parce qu’elle nous acquitte de la nôtre. Mais voici le troisième, Amis pour la vie, et l’on peut s’interroger : cet avenir, que vous leur donnez, nous intéresse-t-il ? Hier, ils pouvaient encore changer, aujourd’hui, il n’y a plus d’issue.

Les Bronzés constituent une série incroyable, que j’aime infiniment. Je suis à jamais reconnaissant à l’équipe du Splendid d’avoir mené cette aventure avec moi ; le premier Bronzés est une adaptation de leur pièce Amour, coquillages et crustacés : nous étions de la même génération, nous riions des mêmes choses, ensemble nous avons connu le succès. Néanmoins, avec le recul, j’analyse plus précisément les limites du dernier. Auparavant, les acteurs n’étaient pas installés dans la renommée cinématographique. Ils étaient tous très jeunes, ils n’étaient pas encore « fameux ». Dans le troisième tome de leurs aventures, ils se sont en quelque sorte embourgeoisés : ce sont des vedettes. Du fait de leur réussite, nous ne considérons plus leurs personnages avec une semblable indulgence. Dans Amis pour la vie, celui que je trouve le plus attachant, c’est Jérôme (Christian Clavier). Il est au bout du rouleau, il n’a plus aucune ressource matérielle, sa vie a été un échec, il pourrait s’effondrer, or, il fait encore preuve de cette énergie, de cette combativité qui le sauvera peut-être.

Les Bronzés, comédie réalisée par Patrice Leconte, 1978. © Jean-Pierre Fizet/Bridgeman images
Les Bronzés, comédie réalisée par Patrice Leconte, 1978. © Jean-Pierre Fizet/Bridgeman images

Vous avez confié à Michel Blanc le rôle dans Monsieur Hire (1989), sans aucun rapport avec le type qui chante à tue-tête Étoile des neiges sur son siège de téléphérique. De même, Gérard Jugnot dans Tandem (1987) n’a rien de commun avec le râleur agressif que nous adorions détester ! Et que dire de Johnny Hallyday, remarquable dans L’Homme du train (2002) ! On oublie le rocker, on est en présence d’un comédien.

Michel Blanc éprouvait quelque crainte de s’aventurer sur ce terrain, mais les comédiens comiques sont avant tout des comédiens : ils sont très souvent bouleversants et vrais dans un registre dramatique. En tout cas, Jugnot et Blanc sont de ceux-là. Johnny Hallyday, je l’ai rencontré à une soirée des Césars. Je ne le connaissais pas personnellement. Nous nous croisons dans les coulisses, et, spontanément, il s’adresse à moi. Il me parle aimablement de mes films, puis il pose sa main sur mon épaule et presque en murmurant : « J’aimerais bien être dirigé par toi. » Sa proposition m’est restée en mémoire : elle est à l’origine du couple cinématographique, parfait et inattendu, Johnny Hallyday/Jean Rochefort. Pour moi, la rencontre et le tournage sont de très beaux souvenirs : Johnny était un type charmant, touchant même. À aucun moment je n’ai vu seulement percer l’idole, la rock star capricieuse.

Ce n’était pas évident, car l’oeuvre de Modiano semble échapper à toute adaptation possible

Dans Le Parfum d’Yvonne, toute la difficulté consistait à traduire à l’écran l’ambiance modianesque : il fallait rendre son étrangeté suggestive, son ambiguïté parfois inquiétante. Vous réussissez parfaitement toutes les épreuves : le choix des comédiens, des lieux, le scénario, la mise en scène… Modiano est merveilleusement servi. Mais la critique n’a pas aimé, le public n’est pas venu.

Je suis un lecteur fervent de Modiano. Ce monde incertain, le passé qui vient brouiller le temps du présent, tout cela me parle. Je me sens bien dans son univers, mais je n’imaginais pas adapter un de ses romans. Un jour, l’un de mes amis me dit : « J’ai dans ma poche une histoire faite pour toi. » Et il sort de sa poche Villa triste. Je l’avais lu, je l’ai relu, je l’avais aimé, je l’ai re-aimé. Ce n’était pas évident, car l’œuvre de Modiano semble échapper à toute adaptation possible. Je me suis souvenu d’une leçon que Jean-Claude Carrière nous avait donnée, alors que j’étudiais le cinéma. Il nous avait parlé de l’adaptation qu’il avait faite du Journal d’une femme de chambre, d’Octave Mirbeau, pour Luis Buñuel. Il nous avait dit : « Lisez le livre une fois, deux fois, vingt fois, refermez-le et ne le rouvrez plus jamais. » C’est ce que j’ai fait avec Villa triste. Il s’est alors produit un phénomène d’infusion comparable à celle d’un sachet de thé dans une eau chaude, une secrète osmose entre mon projet et le texte original. J’ai donc respecté plutôt son esprit que sa lettre, et c’est ainsi que Jean-Pierre Marielle compose un éblouissant René Meinthe, plus âgé que celui de Modiano.

Ce film fut un échec incompréhensible. La carrière de Sandra Majani, qui s’annonçait sous les meilleurs auspices, s’est arrêtée. Pour les spectateurs qui se rappellent sa grâce, c’est une perte irréparable !

Quand on débute, il arrive qu’on ne se relève pas d’un échec dont on n’est pas responsable. Sandra Majani possédait le talent, la beauté ; l’avenir, à l’évidence, lui souriait. Cette jeune femme, parfaite incarnation d’une héroïne de Modiano, aurait pu devenir une vedette si le film avait été un succès, parce qu’il y avait une place pour elle dans le paysage du cinéma français. Elle est à présent tapissière quelque part en France…

Nous ne verrons jamais ce qui aurait pu être le film ultime d’Alain Delon. Je me réjouissais : avec lui, j’espérais que vous solliciteriez votre veine « crépusculaire », bien cachée sous l’humour…

C’est vrai, j’ai une face nord, un versant assez sombre.

Et puis… rien !

Depuis Une chance sur deux (1998), dans lequel j’avais réuni Alain Delon, Jean-Belmondo et Vanessa Paradis, nous ne nous étions pas éloignés, Delon et moi. Il n’ignore pas que je l’admire et je sais qu’il m’aime bien. Je vous disais que, souvent, une idée m’est apportée par un tiers, ce fut là encore le cas. C’est bel et bien Delon qui se trouve à l’origine du projet. Interrogé par Laurent Delahousse, sur France 2, il avait glissé dans la conversation qu’il souhaiterait vivement faire son dernier film avec moi. Il m’a immédiatement confirmé ce vœu : « Ce ne sont pas des paroles en l’air. Je veux que tu m’écrives mon dernier film ! » Je me suis mis au travail avec Jérôme Tonnerre. Notre scénario portait ce titre, qui m’évoquait Simenon : « La Maison vide ». Le sujet présentait un aspect « crépusculaire », en effet. Je l’ai apporté à Delon. Peu après, il m’appelle : « Patrice, j’ai les larmes aux yeux, quand commençons-nous ? » J’avais songé à Juliette Binoche pour lui donner la réplique, qui avait accepté, bref, toutes les planètes étaient impeccablement alignées. Puis tout s’est lentement désintégré. Delon a connu des ennuis de santé, après son rétablissement Juliette Binoche n’était plus disponible, les signatures n’arrivaient pas. Quant à moi, je ne pouvais attendre indéfiniment. Ce qui promettait de devenir un beau film, vraiment, s’est perdu dans les obstacles, les complications. En outre, il n’est pas impossible qu’au dernier moment Alain ait hésité devant ce dernier rôle, ce clap de fin, ce film ultime comme vous dites, malgré son désir réel de travailler avec moi, sa fidélité, son implication initiale sincère. J’en éprouve encore un profond regret.

Leconte sur le papier

Faites la tête
Depuis le temps qu’il nous observe : voici sa première collection de portraits écrits et illustrés.
Sont convoquées à ce dîner de tête la fameuse Tête de linotte, l’immortelle Tête de lit, l’éminente Tête de clou, la glorieuse Tête de gondole, l’illustre Tête de l’emploi, l’inoubliable Tête de gland, la célèbre Tête de mule, la légendaire Tête de nœud. Elles nous donnent rendez-vous… en tête-à-tête.
Pour les enfants, pour leurs parents.
Faites la tête, textes et dessins de Patrice Leconte, Flammarion, 2020.

Deux passantes dans la nuit
Voici Anna et Arlette, deux jeunes femmes dans Paris, la nuit. On y parle français, bien sûr, et allemand en deuxième langue : cela se passe sous l’occupation. Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre ont écrit le scénario de leurs aventures, Alexandre Coutelis les a dessinées. Ses superbes aplats servent l’errance de ces noctambules traqués, au plus près de la peur…
Deux passantes dans la nuit, tome 1 : Arlette (scénario de Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre, dessins d’Alexandre Coutelis), Bamboo, 2020.

La France face à l'(in)sécurité globale

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Retour sur une semaine d’hystérie médiatique autour de la proposition de loi dite «sécurité globale».


Du côté du gouvernement, des bruits disent que la réussite de l’actuelle séquence « régalienne » conditionnerait à elle seule l’élection présidentielle de 2022, partant l’avenir d’Emmanuel Macron et de son petit lieutenant Gérald Darmanin. Pourtant, à y regarder de plus près, le texte est purement technique. Beaucoup de bruit pour rien ?

Un premier volet consensuel

Composé de quatre titres principaux, le texte du projet de loi « sécurité globale » traite dans ses deux premières parties des polices municipales et des entreprises de sécurité privée. Le ministère de l’Intérieur a pris en compte l’évolution des menaces de la délinquance quotidienne et du terrorisme, nécessitant l’emploi de forces de sécurité diverses allant bien au-delà de la police nationale et de la gendarmerie. On l’a récemment constaté à Nice, où une police municipale solidement équipée et entraînée a pu intervenir immédiatement pour neutraliser le terrorisme islamiste qui a tué trois personnes dans la basilique Notre-Dame de l’Assomption le jeudi 29 octobre.

Nice, le 29 octobre 2020 © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage: 00988176_000001
Nice, le 29 octobre 2020 © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage: 00988176_000001

Les policiers municipaux peuvent désormais se retrouver en première ligne lors d’une attaque terroriste. Que le fonctionnement de ces forces de défense de proximité soit rationnalisé par la loi et leurs compétences élargies est donc une mesure de bon sens, réclamée de longue date par les spécialistes de la sécurité. Longtemps réfractaires à cette idée, les syndicats de la police nationale ont d’ailleurs fini par s’y ranger, conscients des failles françaises pour faire face à la diversité et l’intensité des menaces dans les villes.

A lire ensuite: «Que font-ils chez vous?»: la réaction des Asiatiques devant notre trop grande mansuétude

Entre 1999 et 2019, les effectifs de la police municipale ont quasiment doublé (de 13.000 à 23.934 agents), confortant leur place essentielle dans le dispositif de sécurité intérieure. Répondant aux arrêtés municipaux des maires des communes dans lesquelles ils exercent leurs fonctions, les policiers municipaux étaient naguère mal considérés, vu comme des vigiles améliorés. Ce n’est plus du tout le cas maintenant. Pour preuve, les « municipaux » toulousains sont tous entraînés au tir, les policiers nationaux s’entrainant même dans leur stand. La réalité imposait donc d’étendre le champ de leurs missions, comme le demandaient de nombreux élus locaux et parlementaires à l’image de Louis Aliot ou de certains sénateurs des Républicains.

Ils seront donc en capacité de constater davantage d’infractions en dressant des procès-verbaux, assureront la sécurisation de manifestations sportives et pourront même dans certains cas faire parvenir des procès-verbaux au maire et au procureur sans en référer à un officier de police judiciaire. Autant d’annonces bienvenues qui faciliteront le travail de la police municipale comme celle de la police nationale, déchargée de missions pénibles qu’elle peut ne pas avoir le temps ou les moyens d’effectuer. Procédant d’une même logique, la réorganisation des forces de sécurité privée sur le territoire s’imposait tant pour éviter les dérives d’une activité trop peu régulée que pour la rendre plus efficace.

Mal encadré, le secteur de la sécurité privée avait besoin d’un coup de polish au même titre que la police municipale. Employée sur tout le territoire national pour des missions qui devraient parfois être dévolues à la police nationale – des sociétés de Tchétchènes opèrent ainsi dans les quartiers de la drogue à Toulouse à la demande des OPH pour des contrats à six chiffres -, les forces de sécurité privée étaient trop opaques en matière de recrutement et de fonctionnement, employant parfois des étrangers ne maitrisant même pas la langue française. Ce ne sera plus possible avec la loi sécurité globale puisque ses articles 10 à 19 édictent des règles très strictes pour l’accès à ces professions ; imposant le port de tenues ne prêtant pas à confusion, l’interdiction professionnelle en cas de condamnations à une peine correctionnelle ou à une peine criminelle inscrite au bulletin n° 2 du casier judiciaire, une connaissance suffisante de la langue française, la possession d’un titre de séjour en règle depuis au moins cinq ans pour les ressortissants étrangers ne relevant pas de l’article L 121-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers, etc.

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Encore une fois, il s’agit de bon sens. Avec un agent de sécurité pour un policier présent sur le territoire, il n’était plus possible de confier une partie de la sécurité quotidienne des Français à des troupes supplétives inquiétantes, parfois composées de semi-voyous brutaux qui salissent l’image de cette profession dont les rangs sont majoritairement occupés par des indépendants et des auto-entrepreneurs. Depuis la série noire d’attentats islamistes de 2015, les besoins en sécurité privée se sont accrus sans que les professionnels comme le public s’y retrouvent ; la règle des appels d’offres publics étant malheureusement le moins-disant qui encourage la sous-traitance en cascade à des travailleurs non déclarés et insuffisamment formés.

Les relations public-privé  seront désormais normalisées, bornées et plus au fait des dangers d’un secteur nécessaire mais trop noyauté par des sociétés suspectes. Rappelons à cette occasion que l’assassin tchétchène de Samuel Paty devait travailler dans le secteur avec l’appui de son professionnel de père… Comme à Rome où l’on confiait les frontières à des barbares, nous confions les frontières intérieures françaises à des supplétifs qui ne nous veulent pas toujours du bien. Les spécialistes s’inquiètent même de la porosité du secteur de la sécurité privée avec les trafiquants de drogue et les clans mafieux des quartiers de non-droit…

Un second volet polémique

Aux deux premiers titres plutôt consensuels – c’est toutefois nouveau tant la police municipale était naguère mal vue de la gauche française – et fondés sur des problématiques concrètes répondent deux titres sujets à polémique. Les titres III et IV de la loi « sécurité globale », respectivement nommés « vidéoprotection et captation d’images » et « dispositions relatives aux forces de sécurité intérieure ». Evidemment, les associations sont vent debout, décrivant une loi qui entérinerait non pas la « sécurité globale » mais la surveillance généralisée, la restriction des libertés individuelles et publiques, et le laisser-faire pour les forces de l’ordre. Bref, une loi policière et autoritariste sous prétexte de lutte contre l’insécurité, bien réelle quoi qu’ils puissent en dire.

De l’expulsion filmée de migrants à Paris – la vraie question à se poser est pourquoi se trouvent-ils en France en situation d’illégalité, mais passons – à l’affaire « Michel », du nom de ce producteur de rap arrêté brutalement, il semblerait que certains activistes souhaitent installer un climat façon « George Floyd » en France dans une optique de contestation de l’autorité. Comme à l’accoutumée, des images et des cas soigneusement choisis, parfois coupés avec malice et rapportés sans contexte, sont utilisés pour faire avancer l’agenda prétendument « progressiste ». Le journaliste Etienne Baldit l’a parfaitement résumé : « Griezmann, Mbappé… Si les sportifs les plus médiatiques du pays, les plus en réussite et les plus aimés de la jeunesse s’impliquent dans le débat sur les violences policières, dans la lignée de Black Lives Matter, le débat public peut changer de dimension. »

À l’origine des polémiques, l’article 24 de la loi sécurité globale, il est vrai mal rédigé et confus. Cet article prévoit que la diffusion de « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » d’un policier ou d’un gendarme en intervention, lorsque celle-ci a pour but de porter « atteinte à son intégrité physique ou psychique », serait pénalisée d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende, « sans préjudice du droit d’informer ». Partant d’une bonne intention, des images de policiers aux visages reconnaissables ayant conduit à du harcèlement et des menaces contre des familles, parfois à la mort comme ce fut le cas à Magnanville, le texte pourrait toutefois créer des difficultés opérationnelles. Une réécriture au Sénat et une saisie du Conseil constitutionnel pourraient-elles lever les doutes et laisser la place à un texte plus compréhensible, plus efficace ?

A lire aussi: Terrorisme et Covid-19: une atmosphère de fin du monde

Depuis quelques années, des vidéos d’interventions policières sont diffusées … toujours montées de A à Z. Les procès contre les mauvais comportements policiers ne doivent pas être faits sur les réseaux sociaux par des foules d’utilisateurs vengeurs mais bien devant les tribunaux au terme d’enquêtes menées dans le calme et le sérieux. Il est loisible que la réponse du ministère de l’Intérieur se fonde sur une problématique légitime posée à l’Etat et aux forces de l’ordre, sous pression et subissant des menaces, mais la réponse de Gérald Darmanin était probablement trop précipitée et mue par des intérêts politiciens à court terme. De fait, la responsabilité de l’Etat dans la dégradation des rapports entre les Français et la police est patent. Ils ont trop utilisé la police pour des opérations de maintien de l’ordre parfois non nécessaires, soumettant les fonctionnaires de police à des cadences infernales que ne pouvaient compenser à elles seules les primes financières.

Un coup pour rien?

Au fond, la loi sécurité globale est un prétexte pour le gouvernement comme pour ses opposants. Pour les premiers, il s’agit avant tout de communication, de montrer « qu’on en a » et qu’on ne reculera pas face à l’insécurité. Pourquoi alors hurler avec les loups quand des clandestins sont expulsés sous les caméras soigneusement placées par les associations qui cherchent à obtenir des images pour montrer le « martyr » de personnes qui n’ont tout simplement rien à faire en France ? Pour les seconds, l’objectif est toujours le même : faire croire aux Français que le sentiment d’insécurité n’est pas justifié, que l’immigration est une chance pour la France, que la police française est raciste, etc. C’est le programme de la gauche américaine, celui du Washington Post qui fait croire au monde que la France fiche les enfants musulmans ou que des « populations racisées » sont assassinées en toute impunité dans les rues de la capitale. Un discours qui justifiera demain de nouveaux attentats qui tueront des citoyens français ou des policiers en exercice.

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Hormis les ajustements relatifs à la police municipale et à la sécurité privée, la loi sécurité globale n’aura pas d’effets sur la sécurité des Français. Dans les quartiers de la drogue, on continuera à se tuer au fusil automatique en plein jour, à l’image des Izards à Toulouse. Dans les transports, on aura toujours peur d’être volé, violé ou tabassé. La menace islamiste ne disparaitra pas par magie, pas plus que celle des terroristes du quotidien au mode de vie fondé sur la violence et l’incapacité à faire face à la frustration, ainsi que l’a démontré le pédopsychiatre Maurice Berger. Gérald Darmanin peut toujours monter sur ses ergots, nous sommes loin d’en avoir fini.

Dernier arrêt avant la soumission


L’effroyable assassinat de Samuel Paty a obligé les athlètes du déni à ouvrir les yeux. Beaucoup les ont déjà refermés. Les Français, eux, savent que le compte à rebours a commencé. Il est encore temps de contrer la progression islamiste dans le cadre de l’État de droit. Mais le respect du droit n’interdit pas l’usage de la force. Faute de quoi nous devrons choisir demain entre la guerre civile et la résignation. 


Le déni c’est fini. Cette fois, ça ne peut pas continuer. Le 16 octobre, c’est ce que beaucoup ont pensé, la rage au cœur, en apprenant qu’un professeur avait été décapité en pleine rue à quelques encablures de son collège. L’horreur du mode opératoire, le statut de professeur de la victime, encore porteur d’une vague effluve de sacralité même si depuis plusieurs décennies, on s’est efforcé, avec succès, d’en effacer toutes les expressions, y compris la plus simple qui consistait à se lever quand il pénétrait dans la classe (habitude abandonnée au cours de ma propre scolarité qui ne date pas d’hier), sans oublier la nature du crime qui lui était reproché, avoir essayé d’acclimater ses élèves à la liberté d’expression : tout devrait conspirer à réveiller les somnambules qui foncent vers l’abîme en insultant ceux qui tentent de les arrêter et, ce qui est plus fâcheux, en les entraînant avec eux.

Pourtant, on ne nous la fait plus. On ne croit plus aux rituels usés, auxquels les masques omniprésents ajoutent un zeste de grotesque: le Premier ministre qui se rend sur les lieux, les chaînes info qui basculent en « édition spéciale », les mots et proclamations martiales d’usage, la République et ses valeurs, la laïcité et ses défenseurs, nous ne céderons pas, sans oublier le ridicule « ils ne passeront pas » du président, alors qu’ils sont passés et depuis longtemps. On a du mal à croire que derrière ces signifiants fétichisés il y ait encore des référents. Depuis 2015, on connaît la chanson : plus il y a de mots, moins il y a d’actes.

L’islamo-gauchisme assommé par un grand coup de réel

Il est vrai qu’on a un peu moins abusé que d’habitude (que nous ayons pris ce genre d’habitude est éloquent) des nounours, bougies petits cœurs, qu’on a laissés aux adolescents venus pleurer leur professeur assassiné et peut-être, sans le savoir, la fin de l’insouciance et de l’innocence. On nous a aussi épargné quelques jours durant le déluge de compréhension et le flot d’excuses – de pauvreté, de minorité, d’insanité – qui, en pareil cas, s’attachent à amoindrir, sinon l’horreur du geste, sa portée. Au contraire, quelques heures après l’attentat, de nombreux procureurs, plus ou moins légitimes dans la fonction, dressaient la liste des coupables par omission, complices par dénégation et tueurs par procuration – les imbéciles fanatisés qui, pour oublier leur impuissance, vitupèrent et maudissent derrière leur écran, et dans une langue à peine articulée, tous ceux qui leur refusent (à eux et/ou à leurs croyances) ce « respect » dont ils semblent croire qu’il leur est dû par naissance ou par essence. Le gotha de la soumission était pointé du doigt. Et on a beau détester les lynchages, avouons qu’on ressentait un brin de joie mauvaise à voir enfin dénoncés ceux qui, depuis si longtemps, insultent le doigt pour ne pas voir la lune. On peut savourer la victoire, même quand elle est obtenue par l’intimidation morale – car soyons honnête, à ce stade, il aurait été hardi, voire suicidaire, de faire entendre un avis divergent.

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Au lendemain du crime, l’islamo-gauchisme semblait donc défait par les faits, assommé par un grand coup de réel. Pas un de ses thuriféraires avisés ni de ses idiots utiles, me semble-t-il, n’a osé prononcer le mot « islamophobie » sur un média grand public (en fouinant chez Mediapart, on doit bien trouver quelques pépites en dehors de ce malencontreux billet de blog s’indignant que la police ait abattu l’assassin). Tous voulaient soudain « désigner l’ennemi ». Et tous sommaient cet État auquel ils reprochaient la veille d’être brutal et arbitraire d’agir vite et fort.

On a donc assisté à un impayable bal des Tartuffe le dimanche 18 octobre place de la République à Paris. Pas gênés pour deux ronds, les représentants de toutes les boutiques de la gauche pleurnicharde jouaient des coudes pour qu’on les voie « refuser l’inacceptable » et « nommer l’innommable ». Tous Charlie, tous Paty, tout est pardonné. Il y avait SOS racisme qui depuis des années, pourchasse de sa vindicte Zemmour et tous les « nauséabonds », rendus responsables des fractures françaises ; la Ligue des droits de l’homme qui, deux jours plus tôt, adressait à ses amis et alliés une tribune contre la loi « séparatisme » (devenue la loi « laïcité ») et qui s’est illustré comme auxiliaire zélé du djihad judiciaire mené par le CCIF ; des syndicalistes qui se bouchaient le nez quand un de leurs collègues était suspect de laïcisme exagéré. Et bien d’autres encore qui ont déployé une énergie considérable pour empêcher que l’on voie ce que l’on voyait. Tous les compassionnels qui, au motif de protéger les musulmans (de leurs compatriotes ?) les ont englués dans un statut victimaire où beaucoup se complaisent alors qu’il fait d’eux les objets impuissants de leur propre destin.

L’islamisme est une partie de l’islam

On ne va pas se plaindre que tous ces experts en escamotage aient enfin vu la lumière – si on peut dire s’agissant d’une aussi sombre réalité. Nul ne leur demande de faire leur autocritique publique – nous ne sommes pas des progressistes ! –, mais un brin d’examen de conscience de nuit pas. Qu’ils aient retourné leur veste sans le dire, en feignant au contraire d’avoir toujours pensé ce qu’ils prétendent penser aujourd’hui, suggère plutôt qu’ils ont fait le dos rond pour se mettre à la mode idéologique et émotionnelle du moment en attendant que la roue de l’émotion tourne. La brutalité et l’unanimité des conversions n’augurent nullement de leur authenticité. On fera donc doublement crédit à Aurélien Taché, premièrement de ne pas s’être renié et, deuxièmement, de venir porter la contradiction chez l’adversaire.

Nous ne voulons pas vivrensemble avec des gens qui sortent leur poignard quand ils entendent le mot culture française

Pour le coup, on n’a pas été déçus en bien. La quinzaine de la vérité a duré moins d’une semaine et nombre d’yeux se sont fermés aussi promptement qu’ils s’étaient ouverts. On a donc vu refleurir, sinon les justifications, les minimisations et les occultations. La petite musique du « rienàvoirisme », terme forgé par Jean Birnbaum, s’est à nouveau fait entendre : ce crime effroyable n’aurait rien à voir avec l’islam. Pas d’amalgame. Certes, tous les islamistes ne sont pas terroristes (heureusement) et tous les musulmans ne sont pas des islamistes. Mais il est presque impossible de ne pas voir que l’islamisme est une partie de l’islam, peut-être son surmoi. Si on en croit les très nombreuses et très sérieuses études sur le sujet, l’imprégnation islamiste, qui fait de l’appartenance à l’islam le socle absolutiste de l’identité personnelle, concerne un bon tiers des musulmans de France et la moitié de la jeunesse – musulmans d’abord et souvent musulmans seulement. Ils condamnent sincèrement les assassins. Mais ils continuent à refuser, en tout cas à ne pas comprendre, que l’on puisse se moquer de leur religion. Il ne s’agit pas de fétichiser les caricatures, ce qu’on a commencé à faire après avoir tout fait pour oublier leur existence. Qu’elles puissent offenser les musulmans, et tous les autres croyants, ne fait guère de doute. La ligne de fracture du séparatisme passe entre ceux qui acceptent la souffrance de la liberté et ceux qui demandent ou exigent qu’on s’adapte à leur susceptibilité. Être pleinement français, c’est pratiquer l’acceptation des offenses. Et si possible y répondre par une moquerie ou un mot d’esprit. Nous ne voulons pas vivrensemble avec des gens qui sortent leur poignard quand ils entendent le mot culture française. Élisabeth Badinter a parlé d’un deuxième peuple en référence à ces Français qui, pour pacifiques qu’ils soient, vivent dans un autre monde culturel et même anthropologique que le nôtre. Il y a de la place en France pour toutes sortes d’individus. Pas pour un deuxième peuple.

Et pourtant, on se dit que, cette fois, tout ne sera pas comme avant, que le rideau qui s’est déchiré ne retombera pas sur la réalité.

Une colère qui monte 

C’est que, cette fois, la colère est plus forte que la tristesse et même que la peur, qui pourtant s’insinue partout, des salles des profs aux rédactions en passant par les commissariats. Assez ! ça suffit ! Dans tout le pays, on a poussé le même cri de révolte en découvrant l’étendue du désastre. On croyait encore, en dépit des vicissitudes, que l’école avait le pouvoir magique de fabriquer des Français. Et on découvre qu’elle est l’un des hauts lieux de la déconstruction de la France.

Tout le monde le sent, il est minuit moins le quart, peut-être même minuit passé. Il n’est plus le temps de jouer les belles âmes en ouvrant nos frontières et nos bras. Pas seulement parce que nous les avons trop souvent ouverts à de futurs assassins. Nous avons assez à faire avec des centaines de milliers de Français qui n’aiment ni la culture ni les mœurs ni les lois de leur pays pour accueillir toute la misère du monde, plus attirée (et on le comprend) par les charmes de l’État-providence que par les rigueurs de nos libertés.

Cérémonie d'hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne, Paris, 21 octobre 2020. © François Mori/ POOL/ AFP
Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne, Paris, 21 octobre 2020. © François Mori/ POOL/ AFP

Bien sûr, on se paiera encore de mots, on expliquera qu’il ne faut pas exagérer, que ce n’est pas si grave, on dira qu’il faut les comprendre avec les discriminations, le racisme sans oublier le colonialisme. On expliquera que tout ça c’est la faute de l’extrême droite. Sauf que plus personne n’y croit.

Les représentants officiels de l’islam ont-ils entendu cette colère qui pourrait nourrir d’injustes amalgames ? Toujours est-il que beaucoup ne se sont pas contentés de dire « non » à la violence, ils ont dit « oui » aux caricatures. L’un deux a même appelé les musulmans de France à défendre les intérêts de leur pays contre les appels au boycott, l’autre à en finir avec les discours victimaires. Certes, leur influence sur une jeunesse qui les considère comme des « vendus », voire des « Français » est quasi nulle. En revanche, ils peuvent contribuer à faire tomber du bon côté les hésitants et les tiraillés. Ceux qui, dans les repas de famille, pourraient prendre la défense des professeurs et engueuler le cousin qui explique à son fils que ce qu’on lui enseigne en classe est haram. Alors peu importe, dans le fond, que leurs proclamations républicaines soient dictées par leurs convictions profondes ou par sens du rapport de forces.

Le spectre de la guerre civile

Reste à apprécier la détermination de nos gouvernants et leur capacité à insuffler un peu de courage à tous les étages de la puissance publique. Nous avons besoin de fonctionnaires capables d’aller au conflit.

Emmanuel Macron a peut-être accompli une révolution intellectuelle et compris la gravité de la situation. Il doit encore prouver qu’il peut affronter la réprobation du Monde, la haine des réseaux sociaux et les froncements de sourcils de sa majorité – sans oublier les offuscations du New York Times. En plus de son patriotisme, on peut peut-être compter sur son sens des réalités électorales. Et sur sa peur de rester dans l’Histoire comme celui qui aura laissé l’islam politique gagner et le multiculturalisme s’installer. Pour commencer.

À lire aussi, Aurélien Marq: Le projet de loi “confortant les principes républicains” ne tourne-t-il pas autour du pot?

Si personne ne veut prononcer ou écrire le mot, le spectre de la guerre civile hante les esprits. Sans doute, elle n’est pas pour demain. Mais si on n’arrête pas le processus en cours, beaucoup en déduiront qu’elle est la seule alternative à la soumission. Pour Élisabeth Badinter, il est trop tard pour que la reconquête se déroule pacifiquement. Mais il est encore possible de la mener dans le cadre de l’État de droit, si celui-ci cesse d’être un carcan synonyme de désarmement. Respecter le droit n’interdit nullement d’employer la force – ne dit-on pas que force doit rester à la loi ? Or, aujourd’hui, souligne Marcel Gauchet dans Le Figaro, les normes juridiques, telles qu’elles sont interprétées par un empilement de juridictions, protègent d’abord les individus contre les empiétements de l’État. Résultat, les caprices de millions d’individus s’opposent à la volonté du peuple, en particulier à la première, qui est de continuer à exister comme communauté politique. Nos gouvernants feraient bien de s’en souvenir : on peut changer les lois. Pas le peuple.

Les Rien-pensants

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Les forces de l’esprit

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Un livre de Christine Goguet sur le rapport des grands hommes à la divinité


Lors de ses ultimes vœux télévisés au peuple français, le 31 décembre 1994, François Mitterrand a surpris en disant : « Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas. » Catholique de tradition familiale, élevé chez les jésuites d’Angoulême, le président socialiste a toujours cherché la foi sans qu’elle parvienne à s’imposer à lui. Il entrait dans les églises, priait, sans savoir qui au fond.

Mitterrand le mystique

Il espérait qu’il atteindrait à une forme d’éternité sans dire s’il la devrait à Dieu ou à l’Histoire. C’était un mystique avant tout, quêtant le moindre signe de l’Invisible. Il avait surpris son entourage en partant en Égypte, en décembre 1987. Il avait décidé de gravir le mont Sinaï, là où Dieu avait confié les Dix Commandement à Moïse, malgré le cancer et la douleur, les cailloux, le froid, la nuit. Il avait testé sa résistance sous les hourras des touristes espagnols qui l’avaient reconnu. Parvenu au point sacré, il se tenait droit dans ses chairs meurtris, la volonté intacte, à guetter le soleil se lever. Il vit alors un disque jaune, des rayons orange, une lumière de plus en plus vive, le paysage grandiose enfin. Il y eut le silence. Mitterrand redescendit. L’Invisible avait délivré son message. Son entourage avait compris qu’il serait candidat à sa propre succession.

Je me suis souvenu de ce moment extraordinaire en lisant l’excellent livre de la journaliste Christine Goguet, directrice de la mission mécénat et partenariats au centre des monuments nationaux, dans lequel elle raconte le rapport à la foi de treize personnalités : Charles de Gaulle, Albert Einstein, Winston Churchill, Victor Hugo, Napoléon, Mère Teresa, Van Gogh, François Mitterrand, etc. Sa démarche consiste à montrer comment le divin les a durablement inspirés et a influencé leur action.

Le portrait du général de Gaulle montre un homme que la foi a toujours habité. Il y avait en lui une dimension messianique. À un moment crucial de l’Histoire, il serait amené à sauver la France. Ce pays avait une âme catholique, il savait se ressaisir lorsque tout semblait perdu, à condition que quelqu’un se dressât pour indiquer le chemin à suivre. Le Général et son épouse furent durement éprouvés lorsqu’ils apprirent que leur fille, Jeanne, était née trisomique. De Gaulle : « Son âme était dans un corps qui n’était pas fait pour elle. » Mais il parvint à surmonter l’ordalie. À son aumônier, il déclara, humblement : «  Lorsque cette enfant vint au monde, elle fut la source d’un immense chagrin. Aujourd’hui, c’est un don de Dieu. »

Dieu, pour tenir en respect la souffrance

Christine Goguet rappelle les mots de son petit-fils, Yves de Gaulle : « Mon grand-père se reconnaissait particulièrement dans une valeur chrétienne : la liberté. » Il ajoute: « L’étoile du berger domine sa trajectoire. Pour lui, le monde était un chaos mais avec au bout l’espérance. »

Le cas Van Gogh est passionnant. Son père est pasteur dans l’Église calviniste. Il est sévère, froid, rugueux. Vincent développe un caractère mélancolique. Après une jeunesse austère, il finit par découvrir la vie de Jésus, son sacrifice. C’est décidé, il sera pasteur. Il étudie la théologie à l’université d’Amsterdam. Il mange peu, travaille beaucoup, s’affaiblit. Il rate ses examens. Puis il suit des cours à l’école protestante de Laeken, en Belgique. Dépressif, rebelle, c’est un nouvel échec. Christine Goguet raconte son parcours qui le conduit à partager son amour du Christ avec les mineurs de Borinage. Il vit avec eux, prêche l’Évangile, tente d’adoucir les maux des travailleurs brisés. Les autorités ecclésiales traditionalistes lui mettent alors des bâtons dans les jambes. Ce prédicateur ouvrier dérange. Ils suspendent sa mission. Vincent retourne chez ses parents. Il est violent. Le père veut le faire interner. Il trouvera le salut dans la peinture. Dans ses œuvres, on retrouve la puissance du divin, son mouvement, ses ciels tourmentés où luisent les étoiles des brûlés de Dieu. Mais cet écorché vif, ce solitaire sans amour, finit par se suicider à 37 ans. Dans une lettre à Émile Bernard, Vincent écrit: « Le Christ a vécu sereinement, en artiste plus grand que tous les artistes, dédaignant et le marbre et l’argile et la couleur, travaillant en chair vivante… » Que peut-on ajouter ?

Préface posthume de Denis Tillinac

Comme le note le regretté Denis Tillinac, dans sa préface, Napoléon vécut « une spiritualité tourmentée ». Ce n’est qu’au soir de sa vie qu’il eut un « véritable retour de foi ». Christine Goguet rappelle les paroles de l’Empereur au général Bertrand : « Je connais les hommes et je vous dis que Jésus n’était pas un homme. »

La France voit ses églises désertées, transformées en hôtel ou en brocante, détruites. La marchandisation du monde est implacable. La nation française n’y échappe pas. Nous vivons des temps où les spectres s’agitent pour nous précipiter dans la dictature de l’uniformisation et de l’égalitarisme. Les politiques sont dépassés, ils mettent en avant la laïcité. Mais la laïcité ne peut pas tout. Il conviendrait également de réaffirmer les valeurs fondamentales du christianisme, sans lesquelles la France ne serait pas. Le livre de Christine Goguet rencontre le succès parce qu’il rappelle que, sans la spiritualité qui élève, il ne peut y avoir de liberté.

Christine Goguet, Les grands hommes & Dieu, préface de Denis Tillinac, Editions du Rocher.

Les grands hommes et Dieu

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« Que font-ils chez vous? »: la réaction des Asiatiques devant notre trop grande mansuétude


En Asie, on ne comprend pas comment nous pouvons nous laisser critiquer et tuer par des étrangers chez nous. On ne comprend pas non plus comment nous pouvons publier des dessins salissant les divinités des autres. Et s’il nous manquait un brin de sagesse bouddhiste… ?


Chez les Asiatiques[tooltips content= »Cet article traite uniquement de l’Asie du Nord-Est et du Sud-Est, à l’exclusion du sous-continent indien. »](1)[/tooltips], l’incompréhension est totale devant ce qui nous arrive. Notre société idéale qui, hier, les faisait rêver en a pris un sacré coup à leurs yeux. Par quelle bizarrerie pouvons-nous à la fois laisser des étrangers nous critiquer et nous tuer sur notre sol et, en même temps, heurter au nom d’un principe la croyance de millions de personnes ancrées chez nous depuis plusieurs générations ? Trop faibles d’un côté, trop durs de l’autre. Comment la France en est-elle arrivée là ?

Chine, Vietnam, Corée du Nord, Philippines, Cambodge, Thaïlande, Singapour, Malaisie… les régimes des pays de la région ne sont pas là pour rigoler. Leur priorité : faire régner l’ordre afin de poursuivre leur croissance économique. La contestation ? À dose homéopathique s’il vous plaît. La liberté d’expression ? Il y a des limites à ce que l’on peut dire et il est préférable de les connaître avant de prendre la parole. Le droit des minorités ? Il passe après la volonté de la majorité, etc. Même le Japon qui, avec la Corée du Sud et Taïwan, se rapproche le plus de nos standards démocratiques, conserve des aspects autoritaires et expéditifs à nos yeux, comme l’a montré le traitement infligé à Carlos Ghosn. Ces pays, où nous adorons nous rendre en vacances malgré nos différences culturelles – et peut-être aussi pour l’ordre qui y règne – continuent à nous faire de grands sourires, mais ne comprennent plus où nous en sommes.

Un seuil de tolérance beaucoup plus bas que le nôtre

Leur première interrogation concerne la présence d’un stock apparemment infini d’étrangers candidats au terrorisme islamiste sur notre sol. Pour des pays que n’atteint aucune vague migratoire, légale ou illégale, et où l’entrée sur le territoire est étroitement surveillée, cette situation est insolite. L’accueil des migrants, le droit d’asile ne sont pas des valeurs supérieures ici. L’expulsion d’un étranger y est une banale procédure juridique.

Marchands de journaux à Hanoï, Vietnam, 15 novembre 2015. © HOANG DINH NAM/AFP
Marchand de journaux à Hanoï, Vietnam, 15 novembre 2015. © HOANG DINH NAM/AFP

Plus incompréhensible encore aux yeux des Asiatiques est notre mansuétude devant l’utilisation faite de la liberté d’expression par nos ennemis sur notre propre sol. Que nous nous laissions traiter de dépravées (pour les femmes en jupe), de racistes et d’islamophobes (pour tout le monde) tous les cinq matins, au nom de la liberté d’expression, dépasse l’entendement du péquin moyen. Le seuil de tolérance des pays de la région est incomparablement plus bas, quand il existe. Allez critiquer publiquement ou sur la toile les Chinois en Chine, ou les Vietnamiens au Vietnam et vous m’en direz des nouvelles… Impensable.La décapitation de Samuel Paty a horrifié tout un chacun ici comme ailleurs. Localement, cet acte rappelle autant la cruauté du régime khmer rouge que les crises d’amok des pogroms anti-chinois en Asie du Sud-Est ou la froideur des gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise au XXe siècle. Néanmoins, on ne cautionne pas pour autant les caricatures de Charlie Hebdo. En Extrême-Orient comme dans la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, il ne viendrait à l’idée de personne de publier ou d’exhiber des dessins salissant les divinités de son voisin, même au nom de la défense de la liberté d’expression.

Qui insulte une divinité aujourd’hui risque de « prendre cher » demain

Cette Asie largement bouddhiste et confucianiste croit à la réincarnation. Les défunts ne meurent jamais totalement. Chaque maison possède un autel des ancêtres devant lequel on se prosterne chaque jour. Quiconque oserait s’en prendre aux esprits qui vivent dans l’au-delà, ou salir l’image du dieu qui les héberge, y compris celui des autres, prendrait le risque de le payer très cher dans sa vie actuelle ou dans une prochaine réincarnation. « Je n’insulte pas le grand-père des autres au nom de la liberté. Pour cela, je ne suis pas Charlie », résume Thanh, expert en communication, parfait francophone et ancien étudiant en France.

À lire aussi : Armées confucéennes et hordes européennes

« Le respect des croyances des autres fait partie des règles non écrites que chacun observe », ajoute Mai, journaliste de presse écrite. Pour le coup, même pas besoin de faire appel à la censure d’État, qui permettrait à n’importe quel gouvernement dans la région de supprimer des écrans et des kiosques la moindre caricature « à la Charlie ». « Un Asiatique, ça se retient », oserais-je écrire en détournant la citation d’Albert Camus chère à Alain Finkielkraut[tooltips content= »« L’homme civilisé, c’est celui qui se retient », Albert Camus. »](2)[/tooltips]. Le débat d’idée enflammé et la liberté d’expression de toutes les opinions qui fait la fierté de notre société – et de ce journal – apparaissent déraisonnables de ce côté de la planète. On nous y oppose une vision plus pragmatique. Si cette liberté d’expression totale accroît les divisions et met le pays à feu et à sang, c’est la preuve qu’elle est excessive et doit être révisée à la baisse. L’évitement d’une guerre civile justifie que l’on revienne sur certaines valeurs absolues, nous rétorquent les politiques.

Une forme de common decency

S’impose dès lors une sorte de terrain de jeu feutré qui évite la confrontation au sein du groupe où, à l’image de la représentation du Bouddha les yeux mi-clos, on s’efforce de sourire et de ne blesser personne. On reproche souvent aux cultures asiatiques de susciter refoulement et autocensure des sentiments individuels au profit des intérêts du groupe. Cette critique est loin d’être sans fondement. Mais cette discipline, parfois très dure à supporter, contribue à créer une common decency dans le débat qui, ajoutée aux croyances métaphysiques mentionnées plus haut, impose la retenue dans l’expression des opinions et exclut du même coup les caricatures à la Charlie Hebdo. Sur le terrain du débat et de la confrontation des idées, nous vivons dans deux mondes aussi opposés que les deux faces contraires d’un aimant. À défaut de comprendre les tenants d’une situation, mes interlocuteurs en analysent le résultat. (Les Asiatiques sont d’incurables pragmatiques.) Et là aussi, la perplexité l’emporte. Avec d’un côté nos caricatures brandies à bout de bras et de l’autre notre main tendue à tous les damnés de la terre, nous semblons, à leurs yeux, nous tirer sur le pied tout en tendant la joue gauche. Ils sont fous, ces Français…

Omar Sy, facho!

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La contreverse progressiste à trois francs six sous de la semaine


Mais que s’est-il passé dans la tête d’Omar Sy ? Est-ce un effet secondaire de la pandémie ou la présomption d’être intouchable qui a poussé la célébrité préférée des Français -devant Jean-Jacques Goldmann- à foncer tête baissée dans la gueule du loup ?

A lire aussi: Aya Nakamura, le grand remplacement lexical?

Dimanche dernier, affublé d’un turban en modèle peau de léopard et d’une tunique traditionnelle du « bled », l’acteur a relayé sur son compte Twitter son interprétation du tube « Doudou » d’Aya Nakamura, en faisant des mimiques bébêtes et en pastichant un accent noir africain très prononcé. « C’était trop tentant… », a-t-il argué sur la publication en guise de mise en bouche.

La blague potache de trop ? Toujours est-il que la chansonnette a suscité l’ire de nombre de ses groupies qui voient désormais en l’humoriste un raciste, un misogyne et, encore plus grave, un « n.gre de service » qui se moque des « siens ».

« C’est du racisme, comment peut-on encore se moquer des femmes en se travestissant, et en se moquant des accents africains… Ce whifeface est inadmissible » écrit l’un sur Twitter. « De toute manière, Omar Sy, Jamel Debbouze, Malik Bentalha etc. tous le même combat: se moquer des siens pour faire rire les blancs. Ils ont un talent qu’ils ne méritent pas » commente un autre.

D’aucuns prennent sa défense en soulignant que la mama africaine en cause n’est autre que le personnage de Doudou créé par Omar Sy lui-même il y a vingt ans, que l’on a notamment pu entendre interpréter « Que je t’aime » de Johnny Hallyday avec un fort accent africain sur Canal +.

« Tu ne nous fais plus rire ! », s’est encore indignée sur Twitter une ancienne apôtre d’Omar Sy tandis qu’une autre s’est dit « fatiguée de ces imitations des femmes noires en forçant sur l’accent ». Omar Sy cochait pourtant toutes les bonnes cases: il est noir, il vit à Los Angeles, il fait rire petits et grands, il a bruyamment manifesté lors de la mort de George Floyd, il a invité les Français à en faire de même et a signé une tribune dans L’Obs intitulée « Réveillons-nous. Ayons le courage de dénoncer les violences policières en France ». Ça ne suffit plus.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Concours de beauté morale contre «Valeurs Actuelles»

L’idéologie « woke » étant en croisade permanente pour toujours plus de pureté, Omar Sy semble voué aux gémonies. Pour la suite de sa carrière, on ne saurait que lui déconseiller de parodier Danièle Obono.

A-t-il senti le vent tourner?
Afin de se racheter, l’acteur vient de tweeter dans la pure prose progressiste: « Doudou […] est un hommage ici au titre d’Aya qui s’appelle comme lui et un soutien face à tout ce qu’elle reçoit elle aussi de critiques aussi injustes et malveillantes », avant d’ajouter, un brin hautain: « Je suis libre. Et la critique ici ne mène à rien à part diviser. Surtout, la vraie vie est ailleurs que sur Twitter et les vraies actions qui changent les choses aussi ».
« Vraie vie » ou non, ces derniers tweets ont désormais été effacés par leur auteur… Visiblement, Omar Sy ne sait plus sur quel pied danser.

LI-BER-TÉ-DE-CULTE!

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Les adeptes de la victimisation affirment haut et fort que la laïcité est hostile aux religions. Or, celle-ci n’est en rien un athéisme d’État. Son objectif? Elle vise à soumettre les cultes à la loi. 


Ah, la laïcité ! Ce cadre juridique merveilleux qui garantit la liberté de culte pour tous, et vous assure que l’État respectera une stricte neutralité en ne se mêlant jamais de ce que vous faites pourvu que vos activités aient un caractère religieux… Non ? Non.

En réalité, la laïcité subordonne justement la liberté de culte à des droits encore plus fondamentaux, et notamment au respect absolu de la liberté de conscience, de la liberté de pensée et, puisqu’il est impossible de véritablement penser sans confronter ses pensées aux pensées des autres, sans prendre le risque d’être bousculé voire choqué par les idées des autres, à la liberté d’expression. Mais reprenons du début.

La laïcité est un projet politique

Première erreur, croire que la laïcité serait un cadre juridique, alors qu’elle est un projet politique. Celui-ci s’inscrit dans un cheminement historique, que l’on peut résumer – pour simplifier – par un immense « plus jamais ça ! » répondant à la Saint Barthélémy, et faisant écho au « plus jamais ça ! » antique répondant à la condamnation de Socrate. Naturellement, il se traduit par un certain nombre de règles juridiques, notamment la fameuse loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des églises et de l’État, mais les deux ne doivent pas être confondus.

Quel est ce projet politique ? L’émancipation de l’individu, l’épanouissement de sa liberté de conscience et de pensée, en particulier par rapport aux prescriptions religieuses. Sapere aude, ose penser par toi-même. Plus généralement, il s’agit de donner la primauté au choix lucide et responsable sur l’automatisme de l’injonction.

Et puisque la laïcité est en elle-même un projet, elle ne saurait être réduite à un simple espace vide où faire coexister les projets des différentes religions et sensibilités métaphysiques, une neutralité passive. Elle n’est pas une liberté mais une volonté de libération, une détermination active à faire reconnaître et à défendre une liberté.

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Deuxième erreur, croire que la laïcité serait garante de la liberté de culte: non, et heureusement. La loi de 1905 subordonne au contraire la liberté de culte à l’ordre public et au respect des lois: je renvoie à ses articles 25 à 36 relatifs à la police des cultes.
Absolutiser la liberté de culte reviendrait à accepter les sacrifices humains – et j’entends d’ici les libéraux-libertaires et autres « woke » qui me diront que si le sacrifié est volontaire et la religion « racisée », après tout pourquoi pas ? Juger les coutumes aztèques ou carthaginoises à l’aune de notre « morale blanche » occidentalo-centrée est une attitude néo-coloniale et raciste, et puis offrir sa vie à Moloch ou Tezcatlipoca n’est qu’une forme d’euthanasie comme les autres : ma religion – ma mort – mon choix. Ainsi meurt surtout l’idée même de civilisation.

Dieux merci, nous n’en sommes pas là, et je crois pouvoir affirmer sans me faire traiter de (crypto-)fasciste que l’Ordre du Temple Solaire et ses suicides de masse ne doivent en aucun cas bénéficier de la liberté de culte, tout comme il faut la refuser à un groupe dont les cérémonies permettent au gourou d’enseigner « l’orgasme cosmique » aux filles prépubères de ses adeptes.

Troisième erreur, croire qu’il existerait une pancarte magique « c’est religieux » qui empêcherait l’œil vigilant de la loi de voir ce que l’on fait, un joker à brandir au tribunal « c’est religieux, donc je peux ! » Et bien non.

Je n’ai pas le droit de rouler à 180 km/h sur l’autoroute, même si je suis un adorateur d’Hermès, que je vois en lui le dieu de la vitesse, qu’à mes yeux rouler (trop) vite est un rituel religieux et que j’ai une très ancienne parole d’un très ancien oracle qui m’ordonne de le faire. D’aucuns jugeront cette restriction insupportable, hurleront qu’il s’agit d’une atteinte à leurs libertés, d’hermèsismophobie voire de racisme anti-grec, mais c’est ainsi.
De même, la loi française a aboli l’esclavage et garantit l’égalité des droits civiques entre les sexes, et je n’ai pas le droit de faire l’apologie d’un texte qui encourage l’esclavage et les violences conjugales, même si je suis un adorateur de… Ah ? Là, ce serait différent, me souffle Aurélien Taché. Mais non, monsieur le député, c’est exactement la même chose. L’inacceptable ne devient pas subitement acceptable du seul fait que ceux qui s’y livrent prétendent que c’est un Dieu qui le leur a permis ou prescrit.

Aurélien Taché, ici à l'Assemblée nationale le 19 octobre 2019, a récemment fait polémique sur la polygamie en déclarant : "Ce n'est pas à l'État de savoir si les gens vivent à deux, à trois ou autres". © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 00926993_000035
Aurélien Taché, ici à l’Assemblée nationale le 19 octobre 2019, a récemment créé la polémique en déclarant au sujet de la polygamie : « Ce n’est pas à l’État de savoir si les gens vivent à deux, à trois ou autres ».  © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 00926993_000035

Les cultes obligés de se soumettre à la loi

Et contrairement à ce que disent les abonnés aux geignements victimaires, ce principe de laïcité n’est en rien hostile aux religions. Au contraire, même. « Religion », du latin religio, ne vient pas de religare « relier » mais de relegere « relire avec un œil critique » (Cicéron, déjà, jugeait utile de le rappeler). « Religion » s’oppose à « superstition », superstitio, qui désigne toute croyance que l’on refuse de soumettre à la critique de la raison et du sens moral. Et si « superstition » évoque maintenant les chats noirs et les vendredis 13, superstitio peut aussi se traduire par « secte », « obscurantisme », « fanatisme ».
La laïcité est un projet politique qui, en obligeant les cultes à se soumettre à la loi, au débat démocratique donc à l’examen critique par la collectivité au service du bien commun, agit comme un tamis permettant de distinguer entre religions et sectes, afin que les religions puissent participer à la vie de la cité sans servir de caution morale aux sectes, et afin que l’État puisse combattre l’emprise délétère des sectes sans restreindre injustement les libertés des religions.

Mais il faut, pour que ce projet se concrétise, que la laïcité soit appliquée sans faiblesse, et nous savons tous que ce n’est aujourd’hui pas le cas. Par complaisance multiculturaliste, bien sûr, par lâcheté et clientélisme politique, mais aussi parce que trop de ses défenseurs se trompent fréquemment de cible.

Paradoxe : d’un côté, on oublie souvent que l’entrée en vigueur de la loi de 1905 fut un combat, qu’il fallut la force publique pour que l’Église se résigne à sa défaite, et qu’il n’y a aucune raison pour que l’islam s’adapte plus facilement à la laïcité aujourd’hui que le catholicisme hier – au contraire même. Et d’un autre côté, certains ténors du « camp laïque » s’enferrent dans une opposition stérile à un christianisme désormais sincèrement pacifié: ils ne parviennent pas à dépasser le souvenir des affrontements de jadis, ou ils sont crispés sur des désaccords qu’il ne faut pas nier mais qui ne sont pas des remises en cause de la laïcité, ou encore ils sont obsédés par l’impératif de « ne pas stigmatiser » et se croient obligés de taper à égale mesure sur toutes les religions (ce qui, Hermès me pardonnera de filer la métaphore, revient à harceler les bons conducteurs pour des vétilles plutôt que de se concentrer sur la répression des chauffards), ou enfin ils sont sincèrement incapables de comprendre la différence entre religio et superstitio, religion et secte, et d’en tirer les conséquences pratiques.

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Cette distinction millénaire serait pourtant bienvenue face aux enjeux actuels.

Autoriserions-nous des associations à enseigner à des enfants que la référence normative et morale ultime est un livre validant (entre autres choses) l’utilisation des prisonnières de guerre comme esclaves sexuelles et refusant catégoriquement la liberté de conscience, si ces associations ne se paraient pas du qualificatif de « cultuelles » ? Autoriserions-nous de tels enseignements si elles ne se prévalaient pas de traditions exotiques, donc intouchables sous peine d’être accusé de racisme, et c’est ainsi qu’une antenne du planning familial peut en arriver à justifier l’excision ? L’autoriserions-nous si ces associations ne faisaient pas trembler les élus avec le vote communautaire, et l’État avec des menaces d’émeutes, et si nous n’étions pas collectivement rongés par une telle crainte de manquer de tolérance que nous ne savons plus condamner l’intolérable ?

Et je souligne la différence entre considérer que certains passages d’un livre peuvent être des sources d’inspiration, et affirmer que le livre dans son ensemble serait la suprême pierre de touche. Quel que soit le livre sacré, subordonner l’application de ses préceptes à la raison et à la conscience morale est religieux, alors que placer ces mêmes préceptes au-dessus de tout, hors de portée de la critique, est superstitieux.

Il faut le dire et le redire. La laïcité n’est ni un athéisme d’État, ni un relativisme lâche: elle est, lorsqu’elle est correctement appliquée, la garantie que l’État protègera les cultes qui respectent les lois, et qu’il sanctionnera impitoyablement les autres. Cette distinction, bien sûr, en dérange certains. Devinez lesquels ?

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Ils voient dans les nécessaires lois sécuritaires notre « asservissement de demain »…

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Je ne crois pas à la « mise entre parenthèses de l’exigence
démocratique » qui résulterait des dispositions exceptionnelles qu’une
insupportable actualité contraindrait à prendre.


La période troublée, éprouvante que nous vivons, avec la multitude de crises que le pouvoir doit affronter et auxquelles nous sommes confrontés dans notre quotidienneté d’humains et de citoyens, fait surgir trop de prophètes de malheur démocratique.

Ils se recrutent beaucoup parmi les avocats et de fait ce ne sont pas les plus médiocres qui s’expriment.

On en trouve aussi parmi les intellectuels pour lesquels une absence de morosité républicaine serait incompatible avec l’importance qu’ils cherchent à se donner.

Il y a, de toutes manières, des psychologies singulières qui, en toute bonne foi, ne pourraient concevoir la marche du monde que sous l’angle d’un pessimisme obstiné et se croyant sans cesse plus lucide que les bouffées d’espérance venant rassurer, consoler ou mobiliser.

Me Henri Leclerc, Me Patrice Spinosi: « Il me semble que ce n’est pas offenser ces intelligences déprimées que de les qualifier de prophètes de malheur démocratique »

J’ai évoqué d’abord les avocats parce que chez certains d’entre eux la passion vive de la liberté, dominant l’exigence moins considérée de la sécurité, et le souci obsessionnel du droit suscitent des réflexions et un climat qui, oubliant le passé et sautant par-dessus le présent, anticipent un futur forcément menaçant, désiré telle une preuve de l’inéluctabilité du pire supputé.

Pour Me Henri Leclerc qui demeure fidèle à une ligne constante toujours largement approuvée par une gauche se revendiquant dépositaire du seul humanisme qui vaille, « l’État fait, sans s’en rendre compte, des concessions aux ennemis de la liberté. »

Me Patrice Spinosi n’est pas en reste, et même bien davantage. Ce cabinet, où officie également le remarquable François Sureau qui partage les mêmes préoccupations et inquiétudes que son associé et avec lequel, sur ces thèmes, j’ai croisé à plusieurs reprises amicalement le fer, n’est à l’abri d’aucune angoisse républicaine et est prêt à les accueillir toutes, tant pour lui les virtualités présumées dangereuses sont plus tangibles que les périls tragiquement concrets de chaque instant. Me Patrice Spinosi, qui n’est pas désaccordé d’avec la philosophie sociale et juridique du Monde qui le questionne, n’hésite pas à nous prédire que « nous bâtissons notre asservissement de demain » et que « pendant un état d’urgence, qu’il soit terroriste ou sanitaire, l’exigence démocratique est mise entre parenthèses », sa pensée étant plus abruptement résumée par le quotidien : « Pour cet avocat, les lois sécuritaires permettront à un gouvernement populiste de surveiller la population ».

Il me semble que ce n’est pas offenser ces intelligences déprimées que de les qualifier de prophètes de malheur démocratique.

D’abord parce qu’il n’est pas un moment de notre Histoire, une étape de notre société où ils se sont dispensés de cette approche, où ils nous auraient privés de leur négativité.

À tout coup, dans l’arbitrage républicain qu’un pouvoir se doit d’opérer entre les nécessités de sa protection et les risques de sa dénaturation, le choix est toujours le même pour ces voluptueux Cassandre qui aspirent aux frissons des discours anxiogènes. Les premières sont systématiquement reléguées au bénéfice des seconds. Les certitudes au bénéfice des éventualités. Le sûr du péril au bénéfice du danger seulement supposé.

A lire aussi: Alain Finkielkraut VS François Sureau: qui menace nos libertés?

Ce processus déjà discutable à cause de son caractère jamais remis en question est encore plus choquant dans ce temps où l’infinité des épreuves, le poids des souffrances et l’incroyable diversité des épées de Damoclès suspendues sur nos destins et notre sauvegarde ne devraient pas laisser de place à d’autres interrogations que celles tenant à notre survie sans que nous soyons coupables pour cela de non-humanisme.

Il m’apparaît que la focalisation sur un futur présumé dévastateur « populisme » – ce serait le mal suprême – et « asservissement de demain » – n’est pas loin de relever d’une mise en danger d’une société actuellement attaquée aux bords de son délitement sans une défense efficace.

Il y a quelque chose de surréaliste, face à un réel constamment menaçant, à nous entretenir de fantasmes engendrés par le lien pervers du droit dans une définition univoque et de la liberté dans un sens suicidaire.

Surtout, je ne crois pas à la « mise entre parenthèses de l’exigence démocratique » qui résulterait des dispositions exceptionnelles qu’une insupportable actualité contraindrait à prendre.

En effet j’irais jusqu’à soutenir, au contraire, que ce qui est décidé par un pouvoir légitime, approuvé par le parlement et validé par des instances de contrôle bénéficie d’une présomption démocratique, grâce à laquelle ce qui s’inscrit dans un espace bouleversé par les défis du présent et les obligations même de rupture par rapport à la normalité qu’il est susceptible d’engendrer, ne perd jamais rien de sa tonalité républicaine.

On ne sort pas de la démocratie quand on se plie à ce qu’elle doit inventer pour se défendre, quoi qu’il lui en coûte, quoi qu’en pensent les dogmatiques compulsifs qui préféreraient la voir mourir dans sa pureté théorique que sauvée par un pragmatisme la conduisant à adapter ses principes aux maux qui l’affectent.

Je conviens que ces prophètes de malheur sont là, certes, pour nous garder en éveil, pour nous donner mauvaise conscience mais de grâce qu’ils n’en abusent pas !

Tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire, et inversement!

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Au ridicule français


Certes, les Français sont indisciplinés, râleurs, de mauvaise humeur, exigeants, capricieux, attendant tout de l’État et considérant le travail comme une valeur, mais surtout comme l’exploitation de l’homme par l’homme, détestant les riches (sauf ceux qui ont gagné au loto), n’ayant confiance en personne, adorant la démocratie mais votant de moins en moins… Mais ils sont aussi capables d’exploits et d’un redoutable bon sens.

Il semblerait que l’administration (peut-on encore dire l’« État » ?) ne cesse d’en rajouter sur ce qui les exaspère et paralyse le pays, pour leur bien, évidemment. On se demande comment cette politique consistant à dire non à pratiquement tout va cesser.

Les Français et la luxure capitaliste

L’impuissance gouvernementale est actée, il suffit d’entendre l’ancien Premier ministre Édouard Philippe répondre avec mesure à une audition parlementaire, tentant d’expliquer courageusement que l’on pourra de moins en moins prendre de décisions nécessaires, mais contraires à certains décrets promulgués, si la menace d’une mise en examen et de poursuites au pénal est une épée de Damoclès permanente.

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Nous n’avons pas de temps à perdre avec des coupables en puissance, mais beaucoup de temps à gagner avec ceux qui cherchent des solutions. Pour cela il vaut mieux s’adresser aux entrepreneurs, sachant qu’en France nous privilégions tout ce qui est « à but non lucratif ». Le lucratif c’est le stupre et la luxure capitaliste, d’où la méfiance permanente envers tout ce qui vient du privé : cliniques, libéraux, initiatives des entreprises, etc.

L’État profond a atteint un tel stade de pouvoirs diffus et dissimulés, de structures imbriquées, de stratifications administratives, de petits chefs ayant le pouvoir de bloquer, que rien ne peut arrêter ce canard sans tête. Prenons l’exemple récent et encourageant de l’annonce d’un vaccin contre le Covid-19. On commence par interroger les Français sur le sujet, mais en l’état actuel des choses, comment pourraient-ils avoir une opinion objective ? De fait, ils répondent à 59% que, personnellement ils ne se feraient pas vacciner. Et médias et politiques de renchérir en déplorant que nous soyons le peuple le plus opposé à la vaccination. Conclusion: certains envisagent alors de le rendre obligatoire! Un préambule symbolique et navrant: on peut légitimement exprimer des doutes sur les effets secondaires potentiels d’un vaccin dont on ne sait rien, sinon que la perspective de son arrivée sur le marché a fait prendre 4% à Wall Street dès l’ouverture ! S’inquiéter des possibles dommages sanitaires d’un vaccin en cours de test ne veut pas dire que l’on est réfractaire à la vaccination en général (laissons cela aux Verts !). En revanche la perspective de la vaccination obligatoire ouvre la porte à de grandioses polémiques.

De la même façon on découvre que les masques chirurgicaux sont lavables plusieurs fois et réutilisables, test à l’appui. Oui, mais un décret interdit « la réutilisation de dispositifs médicaux à usage unique », donc la collecte des masques usagés en milieu pharmaceutique. Alors, très vite, on opte pour la création d’une « mission d’évaluation » – nous voilà rassurés. Bien entendu, on ne consulte pas les industriels et les réseaux de récupération qui pourraient intervenir. Dans la réalité, tout le monde s’en fiche et chacun fait ce qu’il veut de ses masques (y compris les jeter sur la chaussée ou à la mer). Tant pis, l’essentiel, c’est la règle: les masques sont obligatoires et leur réutilisation interdite.

Rappelons que lorsque le port du masque est devenu obligatoire, il était interdit aux entreprises d’en acheter et aux pharmacies d’en vendre. Même pas peur !

70 psychologues à l’écoute du télétravailleur désemparé

On a invité les entreprises à recourir avec discernement au télétravail, jusqu’à ce qu’il devienne « obligatoire ». Il est ainsi interdit d’aller travailler sans attestation obligatoire de l’employeur, auquel on interdit par ailleurs d’employer ses salariés autrement qu’en télétravail. Le même télétravail, si j’ai bien compris le président de la République, est « interdit » aux administrations qui doivent obligatoirement continuer à dysfonctionner normalement. Là, cela devrait aller.

A lire ensuite: Et en même temps, il fallait bien l’évacuer cette place de la République…

Mais ce serait trop simple. Est donc apparu récemment le principe d’une prime compensant le télétravail à la maison, dont on peut gager qu’elle va devenir obligatoire. Sans parler des tickets-restaurant obligatoirement distribués lorsqu’on reste chez soi et que les restaurants sont fermés. On comprend qu’Élisabeth Borne ait créé un numéro vert (0800 130 000) auquel répondent 70 psychologues chargés de soutenir le télétravailleur désemparé.

Il est interdit de sortir de chez soi, mais obligatoire de sortir dûment nanti d’une attestation que l’on se fait à soi-même. Au sujet du motif invoqué, il est donc interdit de se mentir à soi-même.

Pas de chance: il est interdit d’interdire le « Black Friday », car les commerçants (interdits d’ouverture) sont autorisés à organiser toute l’année des opérations de promotion limitées dans le temps. De toute façon, il est interdit d’acheter ce qui n’est pas « essentiel ». Toutefois, l’essentiel n’est pas encore obligatoire.

Le gouvernement ressemble de plus en plus à un syndic d’immeubles en déroute, le concierge en chef est dans l’escalier et l’ascenseur toujours en panne.

Le noir, le bibelot et le tapis de bain

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Le producteur de rap frappé par la police répond aux journalistes alors qu'il se rend à l'IGPN, le 26 novembre 2020 © Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22517147_000001

Montées en épingle par le petit marigot politico-médiatique, les images de la bavure policière sur le producteur de rap Michel Zecler permettent aussi de remettre une pièce dans la machine de la victimisation racialiste. Les difficultés importantes de la police nationale, que la loi “sécurité globale” entendait combattre, sont-elles oubliées ?


 

Aux yeux des élites françaises et occidentales, le noir est devenu une sorte de bibelot, un objet fragile et précieux que l’on installe dans la pièce la plus luxueuse de la maison, là où on fait salon en compagnie de la bonne société. Un fétiche rapporté d’un voyage lointain, un masque africain qu’il faut garder à une certaine température et sous certaines conditions d’humidité. Et à chaque fois que la femme de ménage passe, on a un haut-le-cœur de crainte qu’elle ne fasse tomber le bibelot ou qu’elle marque de ses gros doigts sa délicate texture.

C’est ainsi que l’on peut décrire l’état d’esprit de nos élites. Dès qu’un noir est victime de violence, le racisme est systématiquement convoqué comme la seule et unique explication. Et ce n’est pas n’importe quel racisme, c’est le racisme systémique issu du privilège blanc c’est-à-dire un crime collectif qui exige bien entendu une punition collective de tous les Français, tous coupables au fond. 

La vidéosurveillance ne dit pas le réel

Le tabassage d’un producteur musical par des policiers indignes de leur uniforme est une répétition générale de ce que nous venons de décrire. La femme de ménage blanche a encore cassé le bibelot noir. O indignation, ô exaspération, les élites font la moue, elles sont désolées de la grossièreté des manières de leurs sous-fifres.  

Des images de vidéosurveillance montrent le producteur de rap battu par la police © MICHEL ZECLER / GS GROUP / AFP
Des images de vidéosurveillance montrent le producteur de rap battu par la police © MICHEL ZECLER / GS GROUP / AFP

Personne n’attend les résultats de l’enquête pour être sûr que les policiers étaient motivés par le racisme. Moi, je n’en sais rien et vous non plus ne devriez pas sauter aux conclusions car une vidéo n’a jamais remplacé la vérité. Si la vidéosurveillance urbaine disait le réel, nous pourrions économiser des centaines de postes de commissaire et de magistrat ! Les seuls qui savent réellement ce qui s’est passé cette nuit-là dans le 17e arrondissement sont les mis en cause (les policiers) et les victimes (le producteur et les jeunes musiciens). Si on les laisse s’exprimer sans mettre de mots à leur bouche, l’on entendra peut-être les échos de la peur (toujours mauvaise conseillère), de la colère (ennemie du discernement) et peut-être du racisme le plus abject.  

A lire aussi: Ils voient dans les nécessaires lois sécuritaires notre «asservissement de demain»…

Or, nos élites se fichent éperdument de la vérité et de la justice, elles courent après la nausée (pensez à la une de Libération le 27 novembre). Cette nausée leur permet de poser leur supériorité morale et de se distinguer de la plèbe qui ne peut goûter de tels tourments. Le peuple est trop occupé à survivre pour s’autoflageller. Le luxe a été toujours le privilège du petit nombre.

liberation-uneEt peu importe que ce hobby de riches finisse par créer chez certains noirs un syndrome de persécution qui les amène à craindre réellement la police et les blancs qui sont leurs concitoyens, leurs collègues et leurs frères. Victimes éternelles et systémiques, ces noirs sont repoussés dans les marges, loin des centres de décision et des cercles d’influence.

Si Frantz Fanon était encore de ce monde, il serait très en colère contre cette nouvelle aliénation de l’homme noir, sans cesse empêché d’être un homme comme les autres. Ses drames sont toujours vus comme le fruit d’un complot ourdi par les méchants blancs. Et ses succès sont toujours présentés comme des justes réparations

Fétichisation raciale

L’arabe lui aussi a été fétichisé par les bien-pensants qui le placent au-delà de tout, même de la morale la plus basique. Il a le droit de voler et de détruire car lui, plus que tout autre, est victime de la pauvreté et des discriminations. Pensez toujours au bibelot que l’on pose soigneusement sur un meuble en acajou, derrière une vitrine qui l’isole de la poussière, du froid et de la chaleur c’est-à-dire de la vie. On l’aime mais on le méprise en même temps car on l’estime indigne de vivre dans la réalité, celle des droits et des devoirs. Le monde des adultes en somme.  

La gouvernance dont je viens d’esquisser les contours a pensé aussi aux blancs et aux Français de souche. Elle leur assigne le rôle du tapis de bain. Leur place est symboliquement par terre, au contact du carrelage froid et humide.

A lire aussi, Driss Ghali: Carrefour et le racisme imaginaire

Le blanc est le souffre-douleur. Les faits divers dont il est la victime sont passés sous silence. Quand il est attaqué par un noir, un arabe ou un tchétchène, ce n’est jamais un crime raciste mais un simple contentieux qui mérite une médiation et non une punition.

Du matin au soir, il est l’objet d’un procès de Nuremberg, instruit à charge par les universités et les médias autorisés. Certains jours, le service public audiovisuel me rappelle un peu la Radio des Mille Collines, dans sa monomanie obsessive et sa diabolisation systématique d’une partie de la population. Le blanc est coupable de tous les crimes imprescriptibles : esclavage, colonialisme, racisme, machisme, masculinité toxique, homophobie, réchauffement climatique etc. De là à considérer licite sa disparition, de là à justifier les agressions dont il est victime au quotidien, il n’y a qu’un pas… 

Naufrage

Pas besoin d’être gaulois pour être blanc, il suffit d’être policier : combien de gardiens de la paix issus de l’immigration ont été agressés voire tués sans que cela ne fasse la une des journaux ? L’on peut aussi être déclassé c’est-à-dire passer du statut du bibelot au statut du tapis de bain si on « pense mal » ou l’on « s’exprime mal ». C’est ce qui arrive, je crois, à votre humble serviteur à chaque fois qu’il n’adopte pas le point de vue attendu d’un maghrébin. Je suis, comme tant d’autres, assigné à résidence : je dois condamner la colonisation, excuser la délinquance et disculper l’Islam de toute dérive fanatique. Sinon, eh bien sinon je deviens un « arabe de service » donc un compagnon de route et d’infortune du Français de souche.

Défaite de la pensée. Naufrage de l’esprit français. Le pays des Lumières s’est laissé brûler par le soleil américain. À force de nous frotter au contre-modèle anglo-saxon, nous sommes en train de devenir une annexe du Bronx où rien ne pousse à part le ressentiment croisé. Un mur de lamentation doublé d’un mur de séparation entre les races et les religions. Quelle honte.

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La mission première de la génération actuelle est de dynamiter ce mur. Elle doit recommencer à penser l’homme dans sa plénitude. Elle doit faire l’autodafé de l’idéologie dominante qui réduit tout à la couleur de la peau, au genre et à l’orientation sexuelle. Si les élites nous veulent myopes, achetons-nous des lunettes pour voir loin. Si les puissants nous prennent par les émotions (pour ne pas dire autre chose), réfugions-nous dans les idées. Prendre de la hauteur, c’est déjà résister.

Quand quelqu’un vous intime de vous agenouiller au nom du racisme, méfiez-vous. Dans neuf cas sur dix, il veut vous empêcher de voir la pleine lune et vous priver de sa lumière céleste. Rebellez-vous quitte à lui mordre le doigt. 

L’imbroglio de l’article 24

La loi sécurité globale est bien mal partie! Et l’on peut redouter que le déni d’autorité et la haine anti-flic aient encore de beaux jours devant eux.

D’importantes manifestations sont prévues ce samedi pour protester contre le fameux article 24 (qui veut punir la diffusion malveillante d’images de policiers). Des députés de la majorité LREM, Richard Ferrand et le président du Sénat Gérard Larcher pestent contre la nomination – voulue par le Premier ministre – d’une commission indépendante, chargée de réécrire l’article incriminé.

Les images de l’arrestation violente du producteur de musique dans le 17e par des policiers douteux sont venues perturber, encore d’avantage, cette situation politique déjà passablement compliquée autour de la loi “sécurité globale”.

Pendant ce temps, l’écrasante majorité de policiers fait convenablement son travail et est oubliée, quand elle n’est pas vilipendée dans son ensemble par des médias mainstream trop contents de nous rejouer une affaire George Floyd, version tricolore. Pendant que toute l’attention est portée sur une bavure, pendant que médias et politiques pinaillent, les violences contre les forces de l’ordre ont doublé en dix ans, 7399 policiers ont été blessés en intervention en 2019 (soit une vingtaine par jour!) et 59 se sont suicidés. Depuis janvier, 63 commissariats ont été ciblés par des attaques.
La rédaction.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Patrice Leconte : cadreur supérieur

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Patrice Leconte. © HANNAH ASSOULINE

Le roi de la comédie populaire a su mettre en scène tout le monde, de l’équipe des Bronzés à Alain Delon en passant par Johnny. Même avec Jean Rochefort, il a fini par s’entendre. Mais pour lui, ses échecs sont plus intéressants que ses triomphes. Entretien. 


Il possède l’art de montrer des silhouettes extravagantes soumises à des métamorphoses qui nous laissent pantois et mélancoliques. La grande galerie des burlesques cinématographiques s’honore, par exemple, des portraits de Jean Rochefort, dans Le Mari de la coiffeuse (1990), dont la destination, au-delà du mot fin, ne saurait être que l’asile, et de Jean-Pierre Marielle dans Le Parfum d’Yvonne (1994).
Une partie de la critique française a éreinté Leconte sans nuance ; c’est le droit de la critique d’être sans nuance : il est arrivé à François Truffaut d’en manquer lorsqu’il fustigeait la « qualité française » dans « Une certaine tendance du cinéma français » (Cahiers du cinéma, janvier 1954). Il l’a reconnu.
Est-il donc si difficile d’admettre que Patrice Leconte a donné quelques chefs-d’œuvre ou, si l’on préfère, des bijoux d’observation, et que ses « caractères », portés par une fiction implacable et frôlés par les ailes d’un ange bouffon, sont bien propres à hanter nos mémoires ?

Causeur. Les vécés étaient fermés de l’intérieur est traversé par une loufoquerie d’époque. Malgré l’esprit du scénario, il paraît que Jean Rochefort vous a rendu la vie difficile.

Patrice Leconte. C’est très simple et très triste. Je rêve de faire du cinéma depuis l’enfance. Mon rêve se réalise. Me voilà sur un plateau de cinéma, je suis metteur en scène. Et c’est une catastrophe ! Jean Rochefort m’a pris pour un incapable. Par son attitude, il a cherché à le faire savoir pendant toute la durée du tournage. Je peux dire que j’ai connu l’enfer.

Jean Rochefort a-t-il été seulement irrité par un jeune maladroit ou a-t-il voulu « casser » un débutant ?

Il s’est mal comporté, certes, mais j’étais sans doute très maladroit. À cette époque, j’étais avant tout attentif à la technique, le cadre, un travelling, j’ai donc certainement négligé mes rapports avec les comédiens, chose que je ne ferais évidemment plus aujourd’hui. Quand on est réalisateur, il vaut mieux s’y connaître en technique, les objectifs, la lumière, le son, etc., mais cette technique n’est jamais une fin en soi.

Vous êtes le cadreur de vos films, n’est-ce pas ?

Cadrer, c’est montrer, c’est choisir. Réaliser moi-même les images qui me trottent en tête, sans déléguer, est une liberté magnifique.

Revenons à votre « premier Jean Rochefort ».

Après quelques jours, alors que je veux lui expliquer le plan que nous allions faire, il m’interrompt : « Patrice, ne me parle pas, ne me parle plus jamais ! Ne m’adresse plus la parole ! Je suis anéanti d’avoir signé ce film. » Peut-on vivre un moment plus humiliant, plus violent, alors qu’on réalise son premier film, qu’on est très jeune et qu’on manque d’assurance ? Vous imaginez dans quel état d’esprit je me suis trouvé ! Je me rendais chaque matin sur le plateau totalement désespéré. Je me suis dit que je m’étais trompé de voie, de métier, de vocation. Après cela, j’ai traversé une période… déplaisante, trois années sombres, vraiment. Mais je n’ai pas abandonné. Puis Les Bronzés sont arrivés, et le ciel s’est ouvert.

Vous devenez un cinéaste de « divertissement » : Les Bronzés font du ski (1979), Viens chez moi, j’habite chez une copine (1981), Les Spécialistes (1985)… Le public vous suit, une certaine critique boude. Et voilà que vous sollicitez Jean Rochefort pour l’un des deux grands rôles de Tandem (1987).

Avec Jean Rochefort, nous ne nous étions jamais revus. Mais j’allais le voir dans les films des autres. Et, malgré ce qu’il m’avait fait vivre sur ce premier film, je continuais à trouver qu’il était un acteur merveilleux, fêlé et rare. Et, confusément, quand j’ai eu le projet de Tandem, j’ai voulu sans doute lui prouver qu’il s’était trompé sur mon compte et que j’étais un type formidable. Au total, nous avons tourné sept films ensemble, mais nous n’avons jamais évoqué le cauchemar qu’il m’avait fait vivre, jamais ! Une fois seulement, il a prononcé cette phrase, alors que nous achevions Tandem : « Vois-tu Patrice, nous avons naguère mangé notre pain noir, aujourd’hui, nous goûtons à notre pain blanc ! »

Dans les deux premiers Bronzés, les principaux rôles suscitent à la fois notre rire et notre détestation. Leur méchanceté nous ravit parce qu’elle nous acquitte de la nôtre. Mais voici le troisième, Amis pour la vie, et l’on peut s’interroger : cet avenir, que vous leur donnez, nous intéresse-t-il ? Hier, ils pouvaient encore changer, aujourd’hui, il n’y a plus d’issue.

Les Bronzés constituent une série incroyable, que j’aime infiniment. Je suis à jamais reconnaissant à l’équipe du Splendid d’avoir mené cette aventure avec moi ; le premier Bronzés est une adaptation de leur pièce Amour, coquillages et crustacés : nous étions de la même génération, nous riions des mêmes choses, ensemble nous avons connu le succès. Néanmoins, avec le recul, j’analyse plus précisément les limites du dernier. Auparavant, les acteurs n’étaient pas installés dans la renommée cinématographique. Ils étaient tous très jeunes, ils n’étaient pas encore « fameux ». Dans le troisième tome de leurs aventures, ils se sont en quelque sorte embourgeoisés : ce sont des vedettes. Du fait de leur réussite, nous ne considérons plus leurs personnages avec une semblable indulgence. Dans Amis pour la vie, celui que je trouve le plus attachant, c’est Jérôme (Christian Clavier). Il est au bout du rouleau, il n’a plus aucune ressource matérielle, sa vie a été un échec, il pourrait s’effondrer, or, il fait encore preuve de cette énergie, de cette combativité qui le sauvera peut-être.

Les Bronzés, comédie réalisée par Patrice Leconte, 1978. © Jean-Pierre Fizet/Bridgeman images
Les Bronzés, comédie réalisée par Patrice Leconte, 1978. © Jean-Pierre Fizet/Bridgeman images

Vous avez confié à Michel Blanc le rôle dans Monsieur Hire (1989), sans aucun rapport avec le type qui chante à tue-tête Étoile des neiges sur son siège de téléphérique. De même, Gérard Jugnot dans Tandem (1987) n’a rien de commun avec le râleur agressif que nous adorions détester ! Et que dire de Johnny Hallyday, remarquable dans L’Homme du train (2002) ! On oublie le rocker, on est en présence d’un comédien.

Michel Blanc éprouvait quelque crainte de s’aventurer sur ce terrain, mais les comédiens comiques sont avant tout des comédiens : ils sont très souvent bouleversants et vrais dans un registre dramatique. En tout cas, Jugnot et Blanc sont de ceux-là. Johnny Hallyday, je l’ai rencontré à une soirée des Césars. Je ne le connaissais pas personnellement. Nous nous croisons dans les coulisses, et, spontanément, il s’adresse à moi. Il me parle aimablement de mes films, puis il pose sa main sur mon épaule et presque en murmurant : « J’aimerais bien être dirigé par toi. » Sa proposition m’est restée en mémoire : elle est à l’origine du couple cinématographique, parfait et inattendu, Johnny Hallyday/Jean Rochefort. Pour moi, la rencontre et le tournage sont de très beaux souvenirs : Johnny était un type charmant, touchant même. À aucun moment je n’ai vu seulement percer l’idole, la rock star capricieuse.

Ce n’était pas évident, car l’oeuvre de Modiano semble échapper à toute adaptation possible

Dans Le Parfum d’Yvonne, toute la difficulté consistait à traduire à l’écran l’ambiance modianesque : il fallait rendre son étrangeté suggestive, son ambiguïté parfois inquiétante. Vous réussissez parfaitement toutes les épreuves : le choix des comédiens, des lieux, le scénario, la mise en scène… Modiano est merveilleusement servi. Mais la critique n’a pas aimé, le public n’est pas venu.

Je suis un lecteur fervent de Modiano. Ce monde incertain, le passé qui vient brouiller le temps du présent, tout cela me parle. Je me sens bien dans son univers, mais je n’imaginais pas adapter un de ses romans. Un jour, l’un de mes amis me dit : « J’ai dans ma poche une histoire faite pour toi. » Et il sort de sa poche Villa triste. Je l’avais lu, je l’ai relu, je l’avais aimé, je l’ai re-aimé. Ce n’était pas évident, car l’œuvre de Modiano semble échapper à toute adaptation possible. Je me suis souvenu d’une leçon que Jean-Claude Carrière nous avait donnée, alors que j’étudiais le cinéma. Il nous avait parlé de l’adaptation qu’il avait faite du Journal d’une femme de chambre, d’Octave Mirbeau, pour Luis Buñuel. Il nous avait dit : « Lisez le livre une fois, deux fois, vingt fois, refermez-le et ne le rouvrez plus jamais. » C’est ce que j’ai fait avec Villa triste. Il s’est alors produit un phénomène d’infusion comparable à celle d’un sachet de thé dans une eau chaude, une secrète osmose entre mon projet et le texte original. J’ai donc respecté plutôt son esprit que sa lettre, et c’est ainsi que Jean-Pierre Marielle compose un éblouissant René Meinthe, plus âgé que celui de Modiano.

Ce film fut un échec incompréhensible. La carrière de Sandra Majani, qui s’annonçait sous les meilleurs auspices, s’est arrêtée. Pour les spectateurs qui se rappellent sa grâce, c’est une perte irréparable !

Quand on débute, il arrive qu’on ne se relève pas d’un échec dont on n’est pas responsable. Sandra Majani possédait le talent, la beauté ; l’avenir, à l’évidence, lui souriait. Cette jeune femme, parfaite incarnation d’une héroïne de Modiano, aurait pu devenir une vedette si le film avait été un succès, parce qu’il y avait une place pour elle dans le paysage du cinéma français. Elle est à présent tapissière quelque part en France…

Nous ne verrons jamais ce qui aurait pu être le film ultime d’Alain Delon. Je me réjouissais : avec lui, j’espérais que vous solliciteriez votre veine « crépusculaire », bien cachée sous l’humour…

C’est vrai, j’ai une face nord, un versant assez sombre.

Et puis… rien !

Depuis Une chance sur deux (1998), dans lequel j’avais réuni Alain Delon, Jean-Belmondo et Vanessa Paradis, nous ne nous étions pas éloignés, Delon et moi. Il n’ignore pas que je l’admire et je sais qu’il m’aime bien. Je vous disais que, souvent, une idée m’est apportée par un tiers, ce fut là encore le cas. C’est bel et bien Delon qui se trouve à l’origine du projet. Interrogé par Laurent Delahousse, sur France 2, il avait glissé dans la conversation qu’il souhaiterait vivement faire son dernier film avec moi. Il m’a immédiatement confirmé ce vœu : « Ce ne sont pas des paroles en l’air. Je veux que tu m’écrives mon dernier film ! » Je me suis mis au travail avec Jérôme Tonnerre. Notre scénario portait ce titre, qui m’évoquait Simenon : « La Maison vide ». Le sujet présentait un aspect « crépusculaire », en effet. Je l’ai apporté à Delon. Peu après, il m’appelle : « Patrice, j’ai les larmes aux yeux, quand commençons-nous ? » J’avais songé à Juliette Binoche pour lui donner la réplique, qui avait accepté, bref, toutes les planètes étaient impeccablement alignées. Puis tout s’est lentement désintégré. Delon a connu des ennuis de santé, après son rétablissement Juliette Binoche n’était plus disponible, les signatures n’arrivaient pas. Quant à moi, je ne pouvais attendre indéfiniment. Ce qui promettait de devenir un beau film, vraiment, s’est perdu dans les obstacles, les complications. En outre, il n’est pas impossible qu’au dernier moment Alain ait hésité devant ce dernier rôle, ce clap de fin, ce film ultime comme vous dites, malgré son désir réel de travailler avec moi, sa fidélité, son implication initiale sincère. J’en éprouve encore un profond regret.

Leconte sur le papier

Faites la tête
Depuis le temps qu’il nous observe : voici sa première collection de portraits écrits et illustrés.
Sont convoquées à ce dîner de tête la fameuse Tête de linotte, l’immortelle Tête de lit, l’éminente Tête de clou, la glorieuse Tête de gondole, l’illustre Tête de l’emploi, l’inoubliable Tête de gland, la célèbre Tête de mule, la légendaire Tête de nœud. Elles nous donnent rendez-vous… en tête-à-tête.
Pour les enfants, pour leurs parents.
Faites la tête, textes et dessins de Patrice Leconte, Flammarion, 2020.

Deux passantes dans la nuit
Voici Anna et Arlette, deux jeunes femmes dans Paris, la nuit. On y parle français, bien sûr, et allemand en deuxième langue : cela se passe sous l’occupation. Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre ont écrit le scénario de leurs aventures, Alexandre Coutelis les a dessinées. Ses superbes aplats servent l’errance de ces noctambules traqués, au plus près de la peur…
Deux passantes dans la nuit, tome 1 : Arlette (scénario de Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre, dessins d’Alexandre Coutelis), Bamboo, 2020.

La France face à l'(in)sécurité globale

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Gerald Darmanin photographié avant son entretien au journal de 20 heures de France 2, le 26 novembre 2020 © Thomas COEX / AFP.

Retour sur une semaine d’hystérie médiatique autour de la proposition de loi dite «sécurité globale».


Du côté du gouvernement, des bruits disent que la réussite de l’actuelle séquence « régalienne » conditionnerait à elle seule l’élection présidentielle de 2022, partant l’avenir d’Emmanuel Macron et de son petit lieutenant Gérald Darmanin. Pourtant, à y regarder de plus près, le texte est purement technique. Beaucoup de bruit pour rien ?

Un premier volet consensuel

Composé de quatre titres principaux, le texte du projet de loi « sécurité globale » traite dans ses deux premières parties des polices municipales et des entreprises de sécurité privée. Le ministère de l’Intérieur a pris en compte l’évolution des menaces de la délinquance quotidienne et du terrorisme, nécessitant l’emploi de forces de sécurité diverses allant bien au-delà de la police nationale et de la gendarmerie. On l’a récemment constaté à Nice, où une police municipale solidement équipée et entraînée a pu intervenir immédiatement pour neutraliser le terrorisme islamiste qui a tué trois personnes dans la basilique Notre-Dame de l’Assomption le jeudi 29 octobre.

Nice, le 29 octobre 2020 © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage: 00988176_000001
Nice, le 29 octobre 2020 © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage: 00988176_000001

Les policiers municipaux peuvent désormais se retrouver en première ligne lors d’une attaque terroriste. Que le fonctionnement de ces forces de défense de proximité soit rationnalisé par la loi et leurs compétences élargies est donc une mesure de bon sens, réclamée de longue date par les spécialistes de la sécurité. Longtemps réfractaires à cette idée, les syndicats de la police nationale ont d’ailleurs fini par s’y ranger, conscients des failles françaises pour faire face à la diversité et l’intensité des menaces dans les villes.

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Entre 1999 et 2019, les effectifs de la police municipale ont quasiment doublé (de 13.000 à 23.934 agents), confortant leur place essentielle dans le dispositif de sécurité intérieure. Répondant aux arrêtés municipaux des maires des communes dans lesquelles ils exercent leurs fonctions, les policiers municipaux étaient naguère mal considérés, vu comme des vigiles améliorés. Ce n’est plus du tout le cas maintenant. Pour preuve, les « municipaux » toulousains sont tous entraînés au tir, les policiers nationaux s’entrainant même dans leur stand. La réalité imposait donc d’étendre le champ de leurs missions, comme le demandaient de nombreux élus locaux et parlementaires à l’image de Louis Aliot ou de certains sénateurs des Républicains.

Ils seront donc en capacité de constater davantage d’infractions en dressant des procès-verbaux, assureront la sécurisation de manifestations sportives et pourront même dans certains cas faire parvenir des procès-verbaux au maire et au procureur sans en référer à un officier de police judiciaire. Autant d’annonces bienvenues qui faciliteront le travail de la police municipale comme celle de la police nationale, déchargée de missions pénibles qu’elle peut ne pas avoir le temps ou les moyens d’effectuer. Procédant d’une même logique, la réorganisation des forces de sécurité privée sur le territoire s’imposait tant pour éviter les dérives d’une activité trop peu régulée que pour la rendre plus efficace.

Mal encadré, le secteur de la sécurité privée avait besoin d’un coup de polish au même titre que la police municipale. Employée sur tout le territoire national pour des missions qui devraient parfois être dévolues à la police nationale – des sociétés de Tchétchènes opèrent ainsi dans les quartiers de la drogue à Toulouse à la demande des OPH pour des contrats à six chiffres -, les forces de sécurité privée étaient trop opaques en matière de recrutement et de fonctionnement, employant parfois des étrangers ne maitrisant même pas la langue française. Ce ne sera plus possible avec la loi sécurité globale puisque ses articles 10 à 19 édictent des règles très strictes pour l’accès à ces professions ; imposant le port de tenues ne prêtant pas à confusion, l’interdiction professionnelle en cas de condamnations à une peine correctionnelle ou à une peine criminelle inscrite au bulletin n° 2 du casier judiciaire, une connaissance suffisante de la langue française, la possession d’un titre de séjour en règle depuis au moins cinq ans pour les ressortissants étrangers ne relevant pas de l’article L 121-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers, etc.

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Encore une fois, il s’agit de bon sens. Avec un agent de sécurité pour un policier présent sur le territoire, il n’était plus possible de confier une partie de la sécurité quotidienne des Français à des troupes supplétives inquiétantes, parfois composées de semi-voyous brutaux qui salissent l’image de cette profession dont les rangs sont majoritairement occupés par des indépendants et des auto-entrepreneurs. Depuis la série noire d’attentats islamistes de 2015, les besoins en sécurité privée se sont accrus sans que les professionnels comme le public s’y retrouvent ; la règle des appels d’offres publics étant malheureusement le moins-disant qui encourage la sous-traitance en cascade à des travailleurs non déclarés et insuffisamment formés.

Les relations public-privé  seront désormais normalisées, bornées et plus au fait des dangers d’un secteur nécessaire mais trop noyauté par des sociétés suspectes. Rappelons à cette occasion que l’assassin tchétchène de Samuel Paty devait travailler dans le secteur avec l’appui de son professionnel de père… Comme à Rome où l’on confiait les frontières à des barbares, nous confions les frontières intérieures françaises à des supplétifs qui ne nous veulent pas toujours du bien. Les spécialistes s’inquiètent même de la porosité du secteur de la sécurité privée avec les trafiquants de drogue et les clans mafieux des quartiers de non-droit…

Un second volet polémique

Aux deux premiers titres plutôt consensuels – c’est toutefois nouveau tant la police municipale était naguère mal vue de la gauche française – et fondés sur des problématiques concrètes répondent deux titres sujets à polémique. Les titres III et IV de la loi « sécurité globale », respectivement nommés « vidéoprotection et captation d’images » et « dispositions relatives aux forces de sécurité intérieure ». Evidemment, les associations sont vent debout, décrivant une loi qui entérinerait non pas la « sécurité globale » mais la surveillance généralisée, la restriction des libertés individuelles et publiques, et le laisser-faire pour les forces de l’ordre. Bref, une loi policière et autoritariste sous prétexte de lutte contre l’insécurité, bien réelle quoi qu’ils puissent en dire.

De l’expulsion filmée de migrants à Paris – la vraie question à se poser est pourquoi se trouvent-ils en France en situation d’illégalité, mais passons – à l’affaire « Michel », du nom de ce producteur de rap arrêté brutalement, il semblerait que certains activistes souhaitent installer un climat façon « George Floyd » en France dans une optique de contestation de l’autorité. Comme à l’accoutumée, des images et des cas soigneusement choisis, parfois coupés avec malice et rapportés sans contexte, sont utilisés pour faire avancer l’agenda prétendument « progressiste ». Le journaliste Etienne Baldit l’a parfaitement résumé : « Griezmann, Mbappé… Si les sportifs les plus médiatiques du pays, les plus en réussite et les plus aimés de la jeunesse s’impliquent dans le débat sur les violences policières, dans la lignée de Black Lives Matter, le débat public peut changer de dimension. »

À l’origine des polémiques, l’article 24 de la loi sécurité globale, il est vrai mal rédigé et confus. Cet article prévoit que la diffusion de « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » d’un policier ou d’un gendarme en intervention, lorsque celle-ci a pour but de porter « atteinte à son intégrité physique ou psychique », serait pénalisée d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende, « sans préjudice du droit d’informer ». Partant d’une bonne intention, des images de policiers aux visages reconnaissables ayant conduit à du harcèlement et des menaces contre des familles, parfois à la mort comme ce fut le cas à Magnanville, le texte pourrait toutefois créer des difficultés opérationnelles. Une réécriture au Sénat et une saisie du Conseil constitutionnel pourraient-elles lever les doutes et laisser la place à un texte plus compréhensible, plus efficace ?

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Depuis quelques années, des vidéos d’interventions policières sont diffusées … toujours montées de A à Z. Les procès contre les mauvais comportements policiers ne doivent pas être faits sur les réseaux sociaux par des foules d’utilisateurs vengeurs mais bien devant les tribunaux au terme d’enquêtes menées dans le calme et le sérieux. Il est loisible que la réponse du ministère de l’Intérieur se fonde sur une problématique légitime posée à l’Etat et aux forces de l’ordre, sous pression et subissant des menaces, mais la réponse de Gérald Darmanin était probablement trop précipitée et mue par des intérêts politiciens à court terme. De fait, la responsabilité de l’Etat dans la dégradation des rapports entre les Français et la police est patent. Ils ont trop utilisé la police pour des opérations de maintien de l’ordre parfois non nécessaires, soumettant les fonctionnaires de police à des cadences infernales que ne pouvaient compenser à elles seules les primes financières.

Un coup pour rien?

Au fond, la loi sécurité globale est un prétexte pour le gouvernement comme pour ses opposants. Pour les premiers, il s’agit avant tout de communication, de montrer « qu’on en a » et qu’on ne reculera pas face à l’insécurité. Pourquoi alors hurler avec les loups quand des clandestins sont expulsés sous les caméras soigneusement placées par les associations qui cherchent à obtenir des images pour montrer le « martyr » de personnes qui n’ont tout simplement rien à faire en France ? Pour les seconds, l’objectif est toujours le même : faire croire aux Français que le sentiment d’insécurité n’est pas justifié, que l’immigration est une chance pour la France, que la police française est raciste, etc. C’est le programme de la gauche américaine, celui du Washington Post qui fait croire au monde que la France fiche les enfants musulmans ou que des « populations racisées » sont assassinées en toute impunité dans les rues de la capitale. Un discours qui justifiera demain de nouveaux attentats qui tueront des citoyens français ou des policiers en exercice.

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Hormis les ajustements relatifs à la police municipale et à la sécurité privée, la loi sécurité globale n’aura pas d’effets sur la sécurité des Français. Dans les quartiers de la drogue, on continuera à se tuer au fusil automatique en plein jour, à l’image des Izards à Toulouse. Dans les transports, on aura toujours peur d’être volé, violé ou tabassé. La menace islamiste ne disparaitra pas par magie, pas plus que celle des terroristes du quotidien au mode de vie fondé sur la violence et l’incapacité à faire face à la frustration, ainsi que l’a démontré le pédopsychiatre Maurice Berger. Gérald Darmanin peut toujours monter sur ses ergots, nous sommes loin d’en avoir fini.

Dernier arrêt avant la soumission

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@ Causeur

L’effroyable assassinat de Samuel Paty a obligé les athlètes du déni à ouvrir les yeux. Beaucoup les ont déjà refermés. Les Français, eux, savent que le compte à rebours a commencé. Il est encore temps de contrer la progression islamiste dans le cadre de l’État de droit. Mais le respect du droit n’interdit pas l’usage de la force. Faute de quoi nous devrons choisir demain entre la guerre civile et la résignation. 


Le déni c’est fini. Cette fois, ça ne peut pas continuer. Le 16 octobre, c’est ce que beaucoup ont pensé, la rage au cœur, en apprenant qu’un professeur avait été décapité en pleine rue à quelques encablures de son collège. L’horreur du mode opératoire, le statut de professeur de la victime, encore porteur d’une vague effluve de sacralité même si depuis plusieurs décennies, on s’est efforcé, avec succès, d’en effacer toutes les expressions, y compris la plus simple qui consistait à se lever quand il pénétrait dans la classe (habitude abandonnée au cours de ma propre scolarité qui ne date pas d’hier), sans oublier la nature du crime qui lui était reproché, avoir essayé d’acclimater ses élèves à la liberté d’expression : tout devrait conspirer à réveiller les somnambules qui foncent vers l’abîme en insultant ceux qui tentent de les arrêter et, ce qui est plus fâcheux, en les entraînant avec eux.

Pourtant, on ne nous la fait plus. On ne croit plus aux rituels usés, auxquels les masques omniprésents ajoutent un zeste de grotesque: le Premier ministre qui se rend sur les lieux, les chaînes info qui basculent en « édition spéciale », les mots et proclamations martiales d’usage, la République et ses valeurs, la laïcité et ses défenseurs, nous ne céderons pas, sans oublier le ridicule « ils ne passeront pas » du président, alors qu’ils sont passés et depuis longtemps. On a du mal à croire que derrière ces signifiants fétichisés il y ait encore des référents. Depuis 2015, on connaît la chanson : plus il y a de mots, moins il y a d’actes.

L’islamo-gauchisme assommé par un grand coup de réel

Il est vrai qu’on a un peu moins abusé que d’habitude (que nous ayons pris ce genre d’habitude est éloquent) des nounours, bougies petits cœurs, qu’on a laissés aux adolescents venus pleurer leur professeur assassiné et peut-être, sans le savoir, la fin de l’insouciance et de l’innocence. On nous a aussi épargné quelques jours durant le déluge de compréhension et le flot d’excuses – de pauvreté, de minorité, d’insanité – qui, en pareil cas, s’attachent à amoindrir, sinon l’horreur du geste, sa portée. Au contraire, quelques heures après l’attentat, de nombreux procureurs, plus ou moins légitimes dans la fonction, dressaient la liste des coupables par omission, complices par dénégation et tueurs par procuration – les imbéciles fanatisés qui, pour oublier leur impuissance, vitupèrent et maudissent derrière leur écran, et dans une langue à peine articulée, tous ceux qui leur refusent (à eux et/ou à leurs croyances) ce « respect » dont ils semblent croire qu’il leur est dû par naissance ou par essence. Le gotha de la soumission était pointé du doigt. Et on a beau détester les lynchages, avouons qu’on ressentait un brin de joie mauvaise à voir enfin dénoncés ceux qui, depuis si longtemps, insultent le doigt pour ne pas voir la lune. On peut savourer la victoire, même quand elle est obtenue par l’intimidation morale – car soyons honnête, à ce stade, il aurait été hardi, voire suicidaire, de faire entendre un avis divergent.

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Au lendemain du crime, l’islamo-gauchisme semblait donc défait par les faits, assommé par un grand coup de réel. Pas un de ses thuriféraires avisés ni de ses idiots utiles, me semble-t-il, n’a osé prononcer le mot « islamophobie » sur un média grand public (en fouinant chez Mediapart, on doit bien trouver quelques pépites en dehors de ce malencontreux billet de blog s’indignant que la police ait abattu l’assassin). Tous voulaient soudain « désigner l’ennemi ». Et tous sommaient cet État auquel ils reprochaient la veille d’être brutal et arbitraire d’agir vite et fort.

On a donc assisté à un impayable bal des Tartuffe le dimanche 18 octobre place de la République à Paris. Pas gênés pour deux ronds, les représentants de toutes les boutiques de la gauche pleurnicharde jouaient des coudes pour qu’on les voie « refuser l’inacceptable » et « nommer l’innommable ». Tous Charlie, tous Paty, tout est pardonné. Il y avait SOS racisme qui depuis des années, pourchasse de sa vindicte Zemmour et tous les « nauséabonds », rendus responsables des fractures françaises ; la Ligue des droits de l’homme qui, deux jours plus tôt, adressait à ses amis et alliés une tribune contre la loi « séparatisme » (devenue la loi « laïcité ») et qui s’est illustré comme auxiliaire zélé du djihad judiciaire mené par le CCIF ; des syndicalistes qui se bouchaient le nez quand un de leurs collègues était suspect de laïcisme exagéré. Et bien d’autres encore qui ont déployé une énergie considérable pour empêcher que l’on voie ce que l’on voyait. Tous les compassionnels qui, au motif de protéger les musulmans (de leurs compatriotes ?) les ont englués dans un statut victimaire où beaucoup se complaisent alors qu’il fait d’eux les objets impuissants de leur propre destin.

L’islamisme est une partie de l’islam

On ne va pas se plaindre que tous ces experts en escamotage aient enfin vu la lumière – si on peut dire s’agissant d’une aussi sombre réalité. Nul ne leur demande de faire leur autocritique publique – nous ne sommes pas des progressistes ! –, mais un brin d’examen de conscience de nuit pas. Qu’ils aient retourné leur veste sans le dire, en feignant au contraire d’avoir toujours pensé ce qu’ils prétendent penser aujourd’hui, suggère plutôt qu’ils ont fait le dos rond pour se mettre à la mode idéologique et émotionnelle du moment en attendant que la roue de l’émotion tourne. La brutalité et l’unanimité des conversions n’augurent nullement de leur authenticité. On fera donc doublement crédit à Aurélien Taché, premièrement de ne pas s’être renié et, deuxièmement, de venir porter la contradiction chez l’adversaire.

Nous ne voulons pas vivrensemble avec des gens qui sortent leur poignard quand ils entendent le mot culture française

Pour le coup, on n’a pas été déçus en bien. La quinzaine de la vérité a duré moins d’une semaine et nombre d’yeux se sont fermés aussi promptement qu’ils s’étaient ouverts. On a donc vu refleurir, sinon les justifications, les minimisations et les occultations. La petite musique du « rienàvoirisme », terme forgé par Jean Birnbaum, s’est à nouveau fait entendre : ce crime effroyable n’aurait rien à voir avec l’islam. Pas d’amalgame. Certes, tous les islamistes ne sont pas terroristes (heureusement) et tous les musulmans ne sont pas des islamistes. Mais il est presque impossible de ne pas voir que l’islamisme est une partie de l’islam, peut-être son surmoi. Si on en croit les très nombreuses et très sérieuses études sur le sujet, l’imprégnation islamiste, qui fait de l’appartenance à l’islam le socle absolutiste de l’identité personnelle, concerne un bon tiers des musulmans de France et la moitié de la jeunesse – musulmans d’abord et souvent musulmans seulement. Ils condamnent sincèrement les assassins. Mais ils continuent à refuser, en tout cas à ne pas comprendre, que l’on puisse se moquer de leur religion. Il ne s’agit pas de fétichiser les caricatures, ce qu’on a commencé à faire après avoir tout fait pour oublier leur existence. Qu’elles puissent offenser les musulmans, et tous les autres croyants, ne fait guère de doute. La ligne de fracture du séparatisme passe entre ceux qui acceptent la souffrance de la liberté et ceux qui demandent ou exigent qu’on s’adapte à leur susceptibilité. Être pleinement français, c’est pratiquer l’acceptation des offenses. Et si possible y répondre par une moquerie ou un mot d’esprit. Nous ne voulons pas vivrensemble avec des gens qui sortent leur poignard quand ils entendent le mot culture française. Élisabeth Badinter a parlé d’un deuxième peuple en référence à ces Français qui, pour pacifiques qu’ils soient, vivent dans un autre monde culturel et même anthropologique que le nôtre. Il y a de la place en France pour toutes sortes d’individus. Pas pour un deuxième peuple.

Et pourtant, on se dit que, cette fois, tout ne sera pas comme avant, que le rideau qui s’est déchiré ne retombera pas sur la réalité.

Une colère qui monte 

C’est que, cette fois, la colère est plus forte que la tristesse et même que la peur, qui pourtant s’insinue partout, des salles des profs aux rédactions en passant par les commissariats. Assez ! ça suffit ! Dans tout le pays, on a poussé le même cri de révolte en découvrant l’étendue du désastre. On croyait encore, en dépit des vicissitudes, que l’école avait le pouvoir magique de fabriquer des Français. Et on découvre qu’elle est l’un des hauts lieux de la déconstruction de la France.

Tout le monde le sent, il est minuit moins le quart, peut-être même minuit passé. Il n’est plus le temps de jouer les belles âmes en ouvrant nos frontières et nos bras. Pas seulement parce que nous les avons trop souvent ouverts à de futurs assassins. Nous avons assez à faire avec des centaines de milliers de Français qui n’aiment ni la culture ni les mœurs ni les lois de leur pays pour accueillir toute la misère du monde, plus attirée (et on le comprend) par les charmes de l’État-providence que par les rigueurs de nos libertés.

Cérémonie d'hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne, Paris, 21 octobre 2020. © François Mori/ POOL/ AFP
Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne, Paris, 21 octobre 2020. © François Mori/ POOL/ AFP

Bien sûr, on se paiera encore de mots, on expliquera qu’il ne faut pas exagérer, que ce n’est pas si grave, on dira qu’il faut les comprendre avec les discriminations, le racisme sans oublier le colonialisme. On expliquera que tout ça c’est la faute de l’extrême droite. Sauf que plus personne n’y croit.

Les représentants officiels de l’islam ont-ils entendu cette colère qui pourrait nourrir d’injustes amalgames ? Toujours est-il que beaucoup ne se sont pas contentés de dire « non » à la violence, ils ont dit « oui » aux caricatures. L’un deux a même appelé les musulmans de France à défendre les intérêts de leur pays contre les appels au boycott, l’autre à en finir avec les discours victimaires. Certes, leur influence sur une jeunesse qui les considère comme des « vendus », voire des « Français » est quasi nulle. En revanche, ils peuvent contribuer à faire tomber du bon côté les hésitants et les tiraillés. Ceux qui, dans les repas de famille, pourraient prendre la défense des professeurs et engueuler le cousin qui explique à son fils que ce qu’on lui enseigne en classe est haram. Alors peu importe, dans le fond, que leurs proclamations républicaines soient dictées par leurs convictions profondes ou par sens du rapport de forces.

Le spectre de la guerre civile

Reste à apprécier la détermination de nos gouvernants et leur capacité à insuffler un peu de courage à tous les étages de la puissance publique. Nous avons besoin de fonctionnaires capables d’aller au conflit.

Emmanuel Macron a peut-être accompli une révolution intellectuelle et compris la gravité de la situation. Il doit encore prouver qu’il peut affronter la réprobation du Monde, la haine des réseaux sociaux et les froncements de sourcils de sa majorité – sans oublier les offuscations du New York Times. En plus de son patriotisme, on peut peut-être compter sur son sens des réalités électorales. Et sur sa peur de rester dans l’Histoire comme celui qui aura laissé l’islam politique gagner et le multiculturalisme s’installer. Pour commencer.

À lire aussi, Aurélien Marq: Le projet de loi “confortant les principes républicains” ne tourne-t-il pas autour du pot?

Si personne ne veut prononcer ou écrire le mot, le spectre de la guerre civile hante les esprits. Sans doute, elle n’est pas pour demain. Mais si on n’arrête pas le processus en cours, beaucoup en déduiront qu’elle est la seule alternative à la soumission. Pour Élisabeth Badinter, il est trop tard pour que la reconquête se déroule pacifiquement. Mais il est encore possible de la mener dans le cadre de l’État de droit, si celui-ci cesse d’être un carcan synonyme de désarmement. Respecter le droit n’interdit nullement d’employer la force – ne dit-on pas que force doit rester à la loi ? Or, aujourd’hui, souligne Marcel Gauchet dans Le Figaro, les normes juridiques, telles qu’elles sont interprétées par un empilement de juridictions, protègent d’abord les individus contre les empiétements de l’État. Résultat, les caprices de millions d’individus s’opposent à la volonté du peuple, en particulier à la première, qui est de continuer à exister comme communauté politique. Nos gouvernants feraient bien de s’en souvenir : on peut changer les lois. Pas le peuple.

Les Rien-pensants

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Les forces de l’esprit

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Christine Goguet Photo D.R.

Un livre de Christine Goguet sur le rapport des grands hommes à la divinité


Lors de ses ultimes vœux télévisés au peuple français, le 31 décembre 1994, François Mitterrand a surpris en disant : « Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas. » Catholique de tradition familiale, élevé chez les jésuites d’Angoulême, le président socialiste a toujours cherché la foi sans qu’elle parvienne à s’imposer à lui. Il entrait dans les églises, priait, sans savoir qui au fond.

Mitterrand le mystique

Il espérait qu’il atteindrait à une forme d’éternité sans dire s’il la devrait à Dieu ou à l’Histoire. C’était un mystique avant tout, quêtant le moindre signe de l’Invisible. Il avait surpris son entourage en partant en Égypte, en décembre 1987. Il avait décidé de gravir le mont Sinaï, là où Dieu avait confié les Dix Commandement à Moïse, malgré le cancer et la douleur, les cailloux, le froid, la nuit. Il avait testé sa résistance sous les hourras des touristes espagnols qui l’avaient reconnu. Parvenu au point sacré, il se tenait droit dans ses chairs meurtris, la volonté intacte, à guetter le soleil se lever. Il vit alors un disque jaune, des rayons orange, une lumière de plus en plus vive, le paysage grandiose enfin. Il y eut le silence. Mitterrand redescendit. L’Invisible avait délivré son message. Son entourage avait compris qu’il serait candidat à sa propre succession.

Je me suis souvenu de ce moment extraordinaire en lisant l’excellent livre de la journaliste Christine Goguet, directrice de la mission mécénat et partenariats au centre des monuments nationaux, dans lequel elle raconte le rapport à la foi de treize personnalités : Charles de Gaulle, Albert Einstein, Winston Churchill, Victor Hugo, Napoléon, Mère Teresa, Van Gogh, François Mitterrand, etc. Sa démarche consiste à montrer comment le divin les a durablement inspirés et a influencé leur action.

Le portrait du général de Gaulle montre un homme que la foi a toujours habité. Il y avait en lui une dimension messianique. À un moment crucial de l’Histoire, il serait amené à sauver la France. Ce pays avait une âme catholique, il savait se ressaisir lorsque tout semblait perdu, à condition que quelqu’un se dressât pour indiquer le chemin à suivre. Le Général et son épouse furent durement éprouvés lorsqu’ils apprirent que leur fille, Jeanne, était née trisomique. De Gaulle : « Son âme était dans un corps qui n’était pas fait pour elle. » Mais il parvint à surmonter l’ordalie. À son aumônier, il déclara, humblement : «  Lorsque cette enfant vint au monde, elle fut la source d’un immense chagrin. Aujourd’hui, c’est un don de Dieu. »

Dieu, pour tenir en respect la souffrance

Christine Goguet rappelle les mots de son petit-fils, Yves de Gaulle : « Mon grand-père se reconnaissait particulièrement dans une valeur chrétienne : la liberté. » Il ajoute: « L’étoile du berger domine sa trajectoire. Pour lui, le monde était un chaos mais avec au bout l’espérance. »

Le cas Van Gogh est passionnant. Son père est pasteur dans l’Église calviniste. Il est sévère, froid, rugueux. Vincent développe un caractère mélancolique. Après une jeunesse austère, il finit par découvrir la vie de Jésus, son sacrifice. C’est décidé, il sera pasteur. Il étudie la théologie à l’université d’Amsterdam. Il mange peu, travaille beaucoup, s’affaiblit. Il rate ses examens. Puis il suit des cours à l’école protestante de Laeken, en Belgique. Dépressif, rebelle, c’est un nouvel échec. Christine Goguet raconte son parcours qui le conduit à partager son amour du Christ avec les mineurs de Borinage. Il vit avec eux, prêche l’Évangile, tente d’adoucir les maux des travailleurs brisés. Les autorités ecclésiales traditionalistes lui mettent alors des bâtons dans les jambes. Ce prédicateur ouvrier dérange. Ils suspendent sa mission. Vincent retourne chez ses parents. Il est violent. Le père veut le faire interner. Il trouvera le salut dans la peinture. Dans ses œuvres, on retrouve la puissance du divin, son mouvement, ses ciels tourmentés où luisent les étoiles des brûlés de Dieu. Mais cet écorché vif, ce solitaire sans amour, finit par se suicider à 37 ans. Dans une lettre à Émile Bernard, Vincent écrit: « Le Christ a vécu sereinement, en artiste plus grand que tous les artistes, dédaignant et le marbre et l’argile et la couleur, travaillant en chair vivante… » Que peut-on ajouter ?

Préface posthume de Denis Tillinac

Comme le note le regretté Denis Tillinac, dans sa préface, Napoléon vécut « une spiritualité tourmentée ». Ce n’est qu’au soir de sa vie qu’il eut un « véritable retour de foi ». Christine Goguet rappelle les paroles de l’Empereur au général Bertrand : « Je connais les hommes et je vous dis que Jésus n’était pas un homme. »

La France voit ses églises désertées, transformées en hôtel ou en brocante, détruites. La marchandisation du monde est implacable. La nation française n’y échappe pas. Nous vivons des temps où les spectres s’agitent pour nous précipiter dans la dictature de l’uniformisation et de l’égalitarisme. Les politiques sont dépassés, ils mettent en avant la laïcité. Mais la laïcité ne peut pas tout. Il conviendrait également de réaffirmer les valeurs fondamentales du christianisme, sans lesquelles la France ne serait pas. Le livre de Christine Goguet rencontre le succès parce qu’il rappelle que, sans la spiritualité qui élève, il ne peut y avoir de liberté.

Christine Goguet, Les grands hommes & Dieu, préface de Denis Tillinac, Editions du Rocher.

Les grands hommes et Dieu

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« Que font-ils chez vous? »: la réaction des Asiatiques devant notre trop grande mansuétude

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Écoliers thaïlandais récupérant des bouteilles d'eau avant l'examen de fin d'études secondaires, Hanoï, 9 août 2020. © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage : 00976137_000002

En Asie, on ne comprend pas comment nous pouvons nous laisser critiquer et tuer par des étrangers chez nous. On ne comprend pas non plus comment nous pouvons publier des dessins salissant les divinités des autres. Et s’il nous manquait un brin de sagesse bouddhiste… ?


Chez les Asiatiques[tooltips content= »Cet article traite uniquement de l’Asie du Nord-Est et du Sud-Est, à l’exclusion du sous-continent indien. »](1)[/tooltips], l’incompréhension est totale devant ce qui nous arrive. Notre société idéale qui, hier, les faisait rêver en a pris un sacré coup à leurs yeux. Par quelle bizarrerie pouvons-nous à la fois laisser des étrangers nous critiquer et nous tuer sur notre sol et, en même temps, heurter au nom d’un principe la croyance de millions de personnes ancrées chez nous depuis plusieurs générations ? Trop faibles d’un côté, trop durs de l’autre. Comment la France en est-elle arrivée là ?

Chine, Vietnam, Corée du Nord, Philippines, Cambodge, Thaïlande, Singapour, Malaisie… les régimes des pays de la région ne sont pas là pour rigoler. Leur priorité : faire régner l’ordre afin de poursuivre leur croissance économique. La contestation ? À dose homéopathique s’il vous plaît. La liberté d’expression ? Il y a des limites à ce que l’on peut dire et il est préférable de les connaître avant de prendre la parole. Le droit des minorités ? Il passe après la volonté de la majorité, etc. Même le Japon qui, avec la Corée du Sud et Taïwan, se rapproche le plus de nos standards démocratiques, conserve des aspects autoritaires et expéditifs à nos yeux, comme l’a montré le traitement infligé à Carlos Ghosn. Ces pays, où nous adorons nous rendre en vacances malgré nos différences culturelles – et peut-être aussi pour l’ordre qui y règne – continuent à nous faire de grands sourires, mais ne comprennent plus où nous en sommes.

Un seuil de tolérance beaucoup plus bas que le nôtre

Leur première interrogation concerne la présence d’un stock apparemment infini d’étrangers candidats au terrorisme islamiste sur notre sol. Pour des pays que n’atteint aucune vague migratoire, légale ou illégale, et où l’entrée sur le territoire est étroitement surveillée, cette situation est insolite. L’accueil des migrants, le droit d’asile ne sont pas des valeurs supérieures ici. L’expulsion d’un étranger y est une banale procédure juridique.

Marchands de journaux à Hanoï, Vietnam, 15 novembre 2015. © HOANG DINH NAM/AFP
Marchand de journaux à Hanoï, Vietnam, 15 novembre 2015. © HOANG DINH NAM/AFP

Plus incompréhensible encore aux yeux des Asiatiques est notre mansuétude devant l’utilisation faite de la liberté d’expression par nos ennemis sur notre propre sol. Que nous nous laissions traiter de dépravées (pour les femmes en jupe), de racistes et d’islamophobes (pour tout le monde) tous les cinq matins, au nom de la liberté d’expression, dépasse l’entendement du péquin moyen. Le seuil de tolérance des pays de la région est incomparablement plus bas, quand il existe. Allez critiquer publiquement ou sur la toile les Chinois en Chine, ou les Vietnamiens au Vietnam et vous m’en direz des nouvelles… Impensable.La décapitation de Samuel Paty a horrifié tout un chacun ici comme ailleurs. Localement, cet acte rappelle autant la cruauté du régime khmer rouge que les crises d’amok des pogroms anti-chinois en Asie du Sud-Est ou la froideur des gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise au XXe siècle. Néanmoins, on ne cautionne pas pour autant les caricatures de Charlie Hebdo. En Extrême-Orient comme dans la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, il ne viendrait à l’idée de personne de publier ou d’exhiber des dessins salissant les divinités de son voisin, même au nom de la défense de la liberté d’expression.

Qui insulte une divinité aujourd’hui risque de « prendre cher » demain

Cette Asie largement bouddhiste et confucianiste croit à la réincarnation. Les défunts ne meurent jamais totalement. Chaque maison possède un autel des ancêtres devant lequel on se prosterne chaque jour. Quiconque oserait s’en prendre aux esprits qui vivent dans l’au-delà, ou salir l’image du dieu qui les héberge, y compris celui des autres, prendrait le risque de le payer très cher dans sa vie actuelle ou dans une prochaine réincarnation. « Je n’insulte pas le grand-père des autres au nom de la liberté. Pour cela, je ne suis pas Charlie », résume Thanh, expert en communication, parfait francophone et ancien étudiant en France.

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« Le respect des croyances des autres fait partie des règles non écrites que chacun observe », ajoute Mai, journaliste de presse écrite. Pour le coup, même pas besoin de faire appel à la censure d’État, qui permettrait à n’importe quel gouvernement dans la région de supprimer des écrans et des kiosques la moindre caricature « à la Charlie ». « Un Asiatique, ça se retient », oserais-je écrire en détournant la citation d’Albert Camus chère à Alain Finkielkraut[tooltips content= »« L’homme civilisé, c’est celui qui se retient », Albert Camus. »](2)[/tooltips]. Le débat d’idée enflammé et la liberté d’expression de toutes les opinions qui fait la fierté de notre société – et de ce journal – apparaissent déraisonnables de ce côté de la planète. On nous y oppose une vision plus pragmatique. Si cette liberté d’expression totale accroît les divisions et met le pays à feu et à sang, c’est la preuve qu’elle est excessive et doit être révisée à la baisse. L’évitement d’une guerre civile justifie que l’on revienne sur certaines valeurs absolues, nous rétorquent les politiques.

Une forme de common decency

S’impose dès lors une sorte de terrain de jeu feutré qui évite la confrontation au sein du groupe où, à l’image de la représentation du Bouddha les yeux mi-clos, on s’efforce de sourire et de ne blesser personne. On reproche souvent aux cultures asiatiques de susciter refoulement et autocensure des sentiments individuels au profit des intérêts du groupe. Cette critique est loin d’être sans fondement. Mais cette discipline, parfois très dure à supporter, contribue à créer une common decency dans le débat qui, ajoutée aux croyances métaphysiques mentionnées plus haut, impose la retenue dans l’expression des opinions et exclut du même coup les caricatures à la Charlie Hebdo. Sur le terrain du débat et de la confrontation des idées, nous vivons dans deux mondes aussi opposés que les deux faces contraires d’un aimant. À défaut de comprendre les tenants d’une situation, mes interlocuteurs en analysent le résultat. (Les Asiatiques sont d’incurables pragmatiques.) Et là aussi, la perplexité l’emporte. Avec d’un côté nos caricatures brandies à bout de bras et de l’autre notre main tendue à tous les damnés de la terre, nous semblons, à leurs yeux, nous tirer sur le pied tout en tendant la joue gauche. Ils sont fous, ces Français…

Omar Sy, facho!

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Omar Sy au Festival international du film de Berlin, le 28 février 2020. ©Denis Makarenko/REX/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40753252_000011

La contreverse progressiste à trois francs six sous de la semaine


Mais que s’est-il passé dans la tête d’Omar Sy ? Est-ce un effet secondaire de la pandémie ou la présomption d’être intouchable qui a poussé la célébrité préférée des Français -devant Jean-Jacques Goldmann- à foncer tête baissée dans la gueule du loup ?

A lire aussi: Aya Nakamura, le grand remplacement lexical?

Dimanche dernier, affublé d’un turban en modèle peau de léopard et d’une tunique traditionnelle du « bled », l’acteur a relayé sur son compte Twitter son interprétation du tube « Doudou » d’Aya Nakamura, en faisant des mimiques bébêtes et en pastichant un accent noir africain très prononcé. « C’était trop tentant… », a-t-il argué sur la publication en guise de mise en bouche.

La blague potache de trop ? Toujours est-il que la chansonnette a suscité l’ire de nombre de ses groupies qui voient désormais en l’humoriste un raciste, un misogyne et, encore plus grave, un « n.gre de service » qui se moque des « siens ».

« C’est du racisme, comment peut-on encore se moquer des femmes en se travestissant, et en se moquant des accents africains… Ce whifeface est inadmissible » écrit l’un sur Twitter. « De toute manière, Omar Sy, Jamel Debbouze, Malik Bentalha etc. tous le même combat: se moquer des siens pour faire rire les blancs. Ils ont un talent qu’ils ne méritent pas » commente un autre.

D’aucuns prennent sa défense en soulignant que la mama africaine en cause n’est autre que le personnage de Doudou créé par Omar Sy lui-même il y a vingt ans, que l’on a notamment pu entendre interpréter « Que je t’aime » de Johnny Hallyday avec un fort accent africain sur Canal +.

« Tu ne nous fais plus rire ! », s’est encore indignée sur Twitter une ancienne apôtre d’Omar Sy tandis qu’une autre s’est dit « fatiguée de ces imitations des femmes noires en forçant sur l’accent ». Omar Sy cochait pourtant toutes les bonnes cases: il est noir, il vit à Los Angeles, il fait rire petits et grands, il a bruyamment manifesté lors de la mort de George Floyd, il a invité les Français à en faire de même et a signé une tribune dans L’Obs intitulée « Réveillons-nous. Ayons le courage de dénoncer les violences policières en France ». Ça ne suffit plus.

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L’idéologie « woke » étant en croisade permanente pour toujours plus de pureté, Omar Sy semble voué aux gémonies. Pour la suite de sa carrière, on ne saurait que lui déconseiller de parodier Danièle Obono.

A-t-il senti le vent tourner?
Afin de se racheter, l’acteur vient de tweeter dans la pure prose progressiste: « Doudou […] est un hommage ici au titre d’Aya qui s’appelle comme lui et un soutien face à tout ce qu’elle reçoit elle aussi de critiques aussi injustes et malveillantes », avant d’ajouter, un brin hautain: « Je suis libre. Et la critique ici ne mène à rien à part diviser. Surtout, la vraie vie est ailleurs que sur Twitter et les vraies actions qui changent les choses aussi ».
« Vraie vie » ou non, ces derniers tweets ont désormais été effacés par leur auteur… Visiblement, Omar Sy ne sait plus sur quel pied danser.

LI-BER-TÉ-DE-CULTE!

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Un fidèle lors de la priere de l'Aid à Marseille, en 2010 © POCHARD PASCAL/SIPA Numéro de reportage: 00609537_000003

Les adeptes de la victimisation affirment haut et fort que la laïcité est hostile aux religions. Or, celle-ci n’est en rien un athéisme d’État. Son objectif? Elle vise à soumettre les cultes à la loi. 


Ah, la laïcité ! Ce cadre juridique merveilleux qui garantit la liberté de culte pour tous, et vous assure que l’État respectera une stricte neutralité en ne se mêlant jamais de ce que vous faites pourvu que vos activités aient un caractère religieux… Non ? Non.

En réalité, la laïcité subordonne justement la liberté de culte à des droits encore plus fondamentaux, et notamment au respect absolu de la liberté de conscience, de la liberté de pensée et, puisqu’il est impossible de véritablement penser sans confronter ses pensées aux pensées des autres, sans prendre le risque d’être bousculé voire choqué par les idées des autres, à la liberté d’expression. Mais reprenons du début.

La laïcité est un projet politique

Première erreur, croire que la laïcité serait un cadre juridique, alors qu’elle est un projet politique. Celui-ci s’inscrit dans un cheminement historique, que l’on peut résumer – pour simplifier – par un immense « plus jamais ça ! » répondant à la Saint Barthélémy, et faisant écho au « plus jamais ça ! » antique répondant à la condamnation de Socrate. Naturellement, il se traduit par un certain nombre de règles juridiques, notamment la fameuse loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des églises et de l’État, mais les deux ne doivent pas être confondus.

Quel est ce projet politique ? L’émancipation de l’individu, l’épanouissement de sa liberté de conscience et de pensée, en particulier par rapport aux prescriptions religieuses. Sapere aude, ose penser par toi-même. Plus généralement, il s’agit de donner la primauté au choix lucide et responsable sur l’automatisme de l’injonction.

Et puisque la laïcité est en elle-même un projet, elle ne saurait être réduite à un simple espace vide où faire coexister les projets des différentes religions et sensibilités métaphysiques, une neutralité passive. Elle n’est pas une liberté mais une volonté de libération, une détermination active à faire reconnaître et à défendre une liberté.

À lire aussi: Aurélien Taché: « Faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils? »

Deuxième erreur, croire que la laïcité serait garante de la liberté de culte: non, et heureusement. La loi de 1905 subordonne au contraire la liberté de culte à l’ordre public et au respect des lois: je renvoie à ses articles 25 à 36 relatifs à la police des cultes.
Absolutiser la liberté de culte reviendrait à accepter les sacrifices humains – et j’entends d’ici les libéraux-libertaires et autres « woke » qui me diront que si le sacrifié est volontaire et la religion « racisée », après tout pourquoi pas ? Juger les coutumes aztèques ou carthaginoises à l’aune de notre « morale blanche » occidentalo-centrée est une attitude néo-coloniale et raciste, et puis offrir sa vie à Moloch ou Tezcatlipoca n’est qu’une forme d’euthanasie comme les autres : ma religion – ma mort – mon choix. Ainsi meurt surtout l’idée même de civilisation.

Dieux merci, nous n’en sommes pas là, et je crois pouvoir affirmer sans me faire traiter de (crypto-)fasciste que l’Ordre du Temple Solaire et ses suicides de masse ne doivent en aucun cas bénéficier de la liberté de culte, tout comme il faut la refuser à un groupe dont les cérémonies permettent au gourou d’enseigner « l’orgasme cosmique » aux filles prépubères de ses adeptes.

Troisième erreur, croire qu’il existerait une pancarte magique « c’est religieux » qui empêcherait l’œil vigilant de la loi de voir ce que l’on fait, un joker à brandir au tribunal « c’est religieux, donc je peux ! » Et bien non.

Je n’ai pas le droit de rouler à 180 km/h sur l’autoroute, même si je suis un adorateur d’Hermès, que je vois en lui le dieu de la vitesse, qu’à mes yeux rouler (trop) vite est un rituel religieux et que j’ai une très ancienne parole d’un très ancien oracle qui m’ordonne de le faire. D’aucuns jugeront cette restriction insupportable, hurleront qu’il s’agit d’une atteinte à leurs libertés, d’hermèsismophobie voire de racisme anti-grec, mais c’est ainsi.
De même, la loi française a aboli l’esclavage et garantit l’égalité des droits civiques entre les sexes, et je n’ai pas le droit de faire l’apologie d’un texte qui encourage l’esclavage et les violences conjugales, même si je suis un adorateur de… Ah ? Là, ce serait différent, me souffle Aurélien Taché. Mais non, monsieur le député, c’est exactement la même chose. L’inacceptable ne devient pas subitement acceptable du seul fait que ceux qui s’y livrent prétendent que c’est un Dieu qui le leur a permis ou prescrit.

Aurélien Taché, ici à l'Assemblée nationale le 19 octobre 2019, a récemment fait polémique sur la polygamie en déclarant : "Ce n'est pas à l'État de savoir si les gens vivent à deux, à trois ou autres". © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 00926993_000035
Aurélien Taché, ici à l’Assemblée nationale le 19 octobre 2019, a récemment créé la polémique en déclarant au sujet de la polygamie : « Ce n’est pas à l’État de savoir si les gens vivent à deux, à trois ou autres ».  © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 00926993_000035

Les cultes obligés de se soumettre à la loi

Et contrairement à ce que disent les abonnés aux geignements victimaires, ce principe de laïcité n’est en rien hostile aux religions. Au contraire, même. « Religion », du latin religio, ne vient pas de religare « relier » mais de relegere « relire avec un œil critique » (Cicéron, déjà, jugeait utile de le rappeler). « Religion » s’oppose à « superstition », superstitio, qui désigne toute croyance que l’on refuse de soumettre à la critique de la raison et du sens moral. Et si « superstition » évoque maintenant les chats noirs et les vendredis 13, superstitio peut aussi se traduire par « secte », « obscurantisme », « fanatisme ».
La laïcité est un projet politique qui, en obligeant les cultes à se soumettre à la loi, au débat démocratique donc à l’examen critique par la collectivité au service du bien commun, agit comme un tamis permettant de distinguer entre religions et sectes, afin que les religions puissent participer à la vie de la cité sans servir de caution morale aux sectes, et afin que l’État puisse combattre l’emprise délétère des sectes sans restreindre injustement les libertés des religions.

Mais il faut, pour que ce projet se concrétise, que la laïcité soit appliquée sans faiblesse, et nous savons tous que ce n’est aujourd’hui pas le cas. Par complaisance multiculturaliste, bien sûr, par lâcheté et clientélisme politique, mais aussi parce que trop de ses défenseurs se trompent fréquemment de cible.

Paradoxe : d’un côté, on oublie souvent que l’entrée en vigueur de la loi de 1905 fut un combat, qu’il fallut la force publique pour que l’Église se résigne à sa défaite, et qu’il n’y a aucune raison pour que l’islam s’adapte plus facilement à la laïcité aujourd’hui que le catholicisme hier – au contraire même. Et d’un autre côté, certains ténors du « camp laïque » s’enferrent dans une opposition stérile à un christianisme désormais sincèrement pacifié: ils ne parviennent pas à dépasser le souvenir des affrontements de jadis, ou ils sont crispés sur des désaccords qu’il ne faut pas nier mais qui ne sont pas des remises en cause de la laïcité, ou encore ils sont obsédés par l’impératif de « ne pas stigmatiser » et se croient obligés de taper à égale mesure sur toutes les religions (ce qui, Hermès me pardonnera de filer la métaphore, revient à harceler les bons conducteurs pour des vétilles plutôt que de se concentrer sur la répression des chauffards), ou enfin ils sont sincèrement incapables de comprendre la différence entre religio et superstitio, religion et secte, et d’en tirer les conséquences pratiques.

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Cette distinction millénaire serait pourtant bienvenue face aux enjeux actuels.

Autoriserions-nous des associations à enseigner à des enfants que la référence normative et morale ultime est un livre validant (entre autres choses) l’utilisation des prisonnières de guerre comme esclaves sexuelles et refusant catégoriquement la liberté de conscience, si ces associations ne se paraient pas du qualificatif de « cultuelles » ? Autoriserions-nous de tels enseignements si elles ne se prévalaient pas de traditions exotiques, donc intouchables sous peine d’être accusé de racisme, et c’est ainsi qu’une antenne du planning familial peut en arriver à justifier l’excision ? L’autoriserions-nous si ces associations ne faisaient pas trembler les élus avec le vote communautaire, et l’État avec des menaces d’émeutes, et si nous n’étions pas collectivement rongés par une telle crainte de manquer de tolérance que nous ne savons plus condamner l’intolérable ?

Et je souligne la différence entre considérer que certains passages d’un livre peuvent être des sources d’inspiration, et affirmer que le livre dans son ensemble serait la suprême pierre de touche. Quel que soit le livre sacré, subordonner l’application de ses préceptes à la raison et à la conscience morale est religieux, alors que placer ces mêmes préceptes au-dessus de tout, hors de portée de la critique, est superstitieux.

Il faut le dire et le redire. La laïcité n’est ni un athéisme d’État, ni un relativisme lâche: elle est, lorsqu’elle est correctement appliquée, la garantie que l’État protègera les cultes qui respectent les lois, et qu’il sanctionnera impitoyablement les autres. Cette distinction, bien sûr, en dérange certains. Devinez lesquels ?

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Ils voient dans les nécessaires lois sécuritaires notre « asservissement de demain »…

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Philippe Bilger © CORET PHOTOS/SIPA Numéro de reportage: 00925894_000016.

Je ne crois pas à la « mise entre parenthèses de l’exigence
démocratique » qui résulterait des dispositions exceptionnelles qu’une
insupportable actualité contraindrait à prendre.


La période troublée, éprouvante que nous vivons, avec la multitude de crises que le pouvoir doit affronter et auxquelles nous sommes confrontés dans notre quotidienneté d’humains et de citoyens, fait surgir trop de prophètes de malheur démocratique.

Ils se recrutent beaucoup parmi les avocats et de fait ce ne sont pas les plus médiocres qui s’expriment.

On en trouve aussi parmi les intellectuels pour lesquels une absence de morosité républicaine serait incompatible avec l’importance qu’ils cherchent à se donner.

Il y a, de toutes manières, des psychologies singulières qui, en toute bonne foi, ne pourraient concevoir la marche du monde que sous l’angle d’un pessimisme obstiné et se croyant sans cesse plus lucide que les bouffées d’espérance venant rassurer, consoler ou mobiliser.

Me Henri Leclerc, Me Patrice Spinosi: « Il me semble que ce n’est pas offenser ces intelligences déprimées que de les qualifier de prophètes de malheur démocratique »

J’ai évoqué d’abord les avocats parce que chez certains d’entre eux la passion vive de la liberté, dominant l’exigence moins considérée de la sécurité, et le souci obsessionnel du droit suscitent des réflexions et un climat qui, oubliant le passé et sautant par-dessus le présent, anticipent un futur forcément menaçant, désiré telle une preuve de l’inéluctabilité du pire supputé.

Pour Me Henri Leclerc qui demeure fidèle à une ligne constante toujours largement approuvée par une gauche se revendiquant dépositaire du seul humanisme qui vaille, « l’État fait, sans s’en rendre compte, des concessions aux ennemis de la liberté. »

Me Patrice Spinosi n’est pas en reste, et même bien davantage. Ce cabinet, où officie également le remarquable François Sureau qui partage les mêmes préoccupations et inquiétudes que son associé et avec lequel, sur ces thèmes, j’ai croisé à plusieurs reprises amicalement le fer, n’est à l’abri d’aucune angoisse républicaine et est prêt à les accueillir toutes, tant pour lui les virtualités présumées dangereuses sont plus tangibles que les périls tragiquement concrets de chaque instant. Me Patrice Spinosi, qui n’est pas désaccordé d’avec la philosophie sociale et juridique du Monde qui le questionne, n’hésite pas à nous prédire que « nous bâtissons notre asservissement de demain » et que « pendant un état d’urgence, qu’il soit terroriste ou sanitaire, l’exigence démocratique est mise entre parenthèses », sa pensée étant plus abruptement résumée par le quotidien : « Pour cet avocat, les lois sécuritaires permettront à un gouvernement populiste de surveiller la population ».

Il me semble que ce n’est pas offenser ces intelligences déprimées que de les qualifier de prophètes de malheur démocratique.

D’abord parce qu’il n’est pas un moment de notre Histoire, une étape de notre société où ils se sont dispensés de cette approche, où ils nous auraient privés de leur négativité.

À tout coup, dans l’arbitrage républicain qu’un pouvoir se doit d’opérer entre les nécessités de sa protection et les risques de sa dénaturation, le choix est toujours le même pour ces voluptueux Cassandre qui aspirent aux frissons des discours anxiogènes. Les premières sont systématiquement reléguées au bénéfice des seconds. Les certitudes au bénéfice des éventualités. Le sûr du péril au bénéfice du danger seulement supposé.

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Ce processus déjà discutable à cause de son caractère jamais remis en question est encore plus choquant dans ce temps où l’infinité des épreuves, le poids des souffrances et l’incroyable diversité des épées de Damoclès suspendues sur nos destins et notre sauvegarde ne devraient pas laisser de place à d’autres interrogations que celles tenant à notre survie sans que nous soyons coupables pour cela de non-humanisme.

Il m’apparaît que la focalisation sur un futur présumé dévastateur « populisme » – ce serait le mal suprême – et « asservissement de demain » – n’est pas loin de relever d’une mise en danger d’une société actuellement attaquée aux bords de son délitement sans une défense efficace.

Il y a quelque chose de surréaliste, face à un réel constamment menaçant, à nous entretenir de fantasmes engendrés par le lien pervers du droit dans une définition univoque et de la liberté dans un sens suicidaire.

Surtout, je ne crois pas à la « mise entre parenthèses de l’exigence démocratique » qui résulterait des dispositions exceptionnelles qu’une insupportable actualité contraindrait à prendre.

En effet j’irais jusqu’à soutenir, au contraire, que ce qui est décidé par un pouvoir légitime, approuvé par le parlement et validé par des instances de contrôle bénéficie d’une présomption démocratique, grâce à laquelle ce qui s’inscrit dans un espace bouleversé par les défis du présent et les obligations même de rupture par rapport à la normalité qu’il est susceptible d’engendrer, ne perd jamais rien de sa tonalité républicaine.

On ne sort pas de la démocratie quand on se plie à ce qu’elle doit inventer pour se défendre, quoi qu’il lui en coûte, quoi qu’en pensent les dogmatiques compulsifs qui préféreraient la voir mourir dans sa pureté théorique que sauvée par un pragmatisme la conduisant à adapter ses principes aux maux qui l’affectent.

Je conviens que ces prophètes de malheur sont là, certes, pour nous garder en éveil, pour nous donner mauvaise conscience mais de grâce qu’ils n’en abusent pas !

Tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire, et inversement!

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© John Cairns/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22516761_000003

Au ridicule français


Certes, les Français sont indisciplinés, râleurs, de mauvaise humeur, exigeants, capricieux, attendant tout de l’État et considérant le travail comme une valeur, mais surtout comme l’exploitation de l’homme par l’homme, détestant les riches (sauf ceux qui ont gagné au loto), n’ayant confiance en personne, adorant la démocratie mais votant de moins en moins… Mais ils sont aussi capables d’exploits et d’un redoutable bon sens.

Il semblerait que l’administration (peut-on encore dire l’« État » ?) ne cesse d’en rajouter sur ce qui les exaspère et paralyse le pays, pour leur bien, évidemment. On se demande comment cette politique consistant à dire non à pratiquement tout va cesser.

Les Français et la luxure capitaliste

L’impuissance gouvernementale est actée, il suffit d’entendre l’ancien Premier ministre Édouard Philippe répondre avec mesure à une audition parlementaire, tentant d’expliquer courageusement que l’on pourra de moins en moins prendre de décisions nécessaires, mais contraires à certains décrets promulgués, si la menace d’une mise en examen et de poursuites au pénal est une épée de Damoclès permanente.

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Nous n’avons pas de temps à perdre avec des coupables en puissance, mais beaucoup de temps à gagner avec ceux qui cherchent des solutions. Pour cela il vaut mieux s’adresser aux entrepreneurs, sachant qu’en France nous privilégions tout ce qui est « à but non lucratif ». Le lucratif c’est le stupre et la luxure capitaliste, d’où la méfiance permanente envers tout ce qui vient du privé : cliniques, libéraux, initiatives des entreprises, etc.

L’État profond a atteint un tel stade de pouvoirs diffus et dissimulés, de structures imbriquées, de stratifications administratives, de petits chefs ayant le pouvoir de bloquer, que rien ne peut arrêter ce canard sans tête. Prenons l’exemple récent et encourageant de l’annonce d’un vaccin contre le Covid-19. On commence par interroger les Français sur le sujet, mais en l’état actuel des choses, comment pourraient-ils avoir une opinion objective ? De fait, ils répondent à 59% que, personnellement ils ne se feraient pas vacciner. Et médias et politiques de renchérir en déplorant que nous soyons le peuple le plus opposé à la vaccination. Conclusion: certains envisagent alors de le rendre obligatoire! Un préambule symbolique et navrant: on peut légitimement exprimer des doutes sur les effets secondaires potentiels d’un vaccin dont on ne sait rien, sinon que la perspective de son arrivée sur le marché a fait prendre 4% à Wall Street dès l’ouverture ! S’inquiéter des possibles dommages sanitaires d’un vaccin en cours de test ne veut pas dire que l’on est réfractaire à la vaccination en général (laissons cela aux Verts !). En revanche la perspective de la vaccination obligatoire ouvre la porte à de grandioses polémiques.

De la même façon on découvre que les masques chirurgicaux sont lavables plusieurs fois et réutilisables, test à l’appui. Oui, mais un décret interdit « la réutilisation de dispositifs médicaux à usage unique », donc la collecte des masques usagés en milieu pharmaceutique. Alors, très vite, on opte pour la création d’une « mission d’évaluation » – nous voilà rassurés. Bien entendu, on ne consulte pas les industriels et les réseaux de récupération qui pourraient intervenir. Dans la réalité, tout le monde s’en fiche et chacun fait ce qu’il veut de ses masques (y compris les jeter sur la chaussée ou à la mer). Tant pis, l’essentiel, c’est la règle: les masques sont obligatoires et leur réutilisation interdite.

Rappelons que lorsque le port du masque est devenu obligatoire, il était interdit aux entreprises d’en acheter et aux pharmacies d’en vendre. Même pas peur !

70 psychologues à l’écoute du télétravailleur désemparé

On a invité les entreprises à recourir avec discernement au télétravail, jusqu’à ce qu’il devienne « obligatoire ». Il est ainsi interdit d’aller travailler sans attestation obligatoire de l’employeur, auquel on interdit par ailleurs d’employer ses salariés autrement qu’en télétravail. Le même télétravail, si j’ai bien compris le président de la République, est « interdit » aux administrations qui doivent obligatoirement continuer à dysfonctionner normalement. Là, cela devrait aller.

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Mais ce serait trop simple. Est donc apparu récemment le principe d’une prime compensant le télétravail à la maison, dont on peut gager qu’elle va devenir obligatoire. Sans parler des tickets-restaurant obligatoirement distribués lorsqu’on reste chez soi et que les restaurants sont fermés. On comprend qu’Élisabeth Borne ait créé un numéro vert (0800 130 000) auquel répondent 70 psychologues chargés de soutenir le télétravailleur désemparé.

Il est interdit de sortir de chez soi, mais obligatoire de sortir dûment nanti d’une attestation que l’on se fait à soi-même. Au sujet du motif invoqué, il est donc interdit de se mentir à soi-même.

Pas de chance: il est interdit d’interdire le « Black Friday », car les commerçants (interdits d’ouverture) sont autorisés à organiser toute l’année des opérations de promotion limitées dans le temps. De toute façon, il est interdit d’acheter ce qui n’est pas « essentiel ». Toutefois, l’essentiel n’est pas encore obligatoire.

Le gouvernement ressemble de plus en plus à un syndic d’immeubles en déroute, le concierge en chef est dans l’escalier et l’ascenseur toujours en panne.