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L’ensauvagement, problème ou solution?


L’ensauvagement que subit la France depuis l’été dernier est le signe d’une régression de notre civilisation à la barbarie. Ce retour à l’état sauvage n’a pas grand-chose à voir avec celui dont rêvaient les philosophes du XVIIIe siècle, pas plus qu’avec celui dont rêvent nos écologistes modernes.


La décapitation du professeur d’histoire Samuel Paty relance le débat sur l’«ensauvagement» de la France suscité par la mort du chauffeur de bus de Bayonne[tooltips content= »Voir « La vie d’un chauffeur de bus compte (aussi) ! », mis en ligne sur le site de Causeur.fr le 17 juillet 2020. »](1)[/tooltips], qui a donné lieu à un face-à-face musclé entre Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti ; le ministre de l’Intérieur légitimant l’usage de ce terme par les chiffres de la criminalité et le garde des Sceaux appelant à ne pas confondre le « sentiment d’insécurité » avec le réel. Rien donc, dans ce débat, qu’on ne sache déjà quant au clivage droite-gauche. Mais le plus étrange reste qu’on se contente d’évoquer des bilans catégoriels (incivilités, actes de délinquance ou de banditisme, homicides) en passant sous silence un processus régressif infiniment plus inquiétant et complexe ; et qu’on récuse parallèlement l’emploi de ce mot en affirmant que la population tend à confondre son ressenti avec la réalité des faits. Il est bon que le peuple dise ce qu’il pense, mais à condition que ça aille dans le sens du Progrès!

Régression globale de la société

Le mot tiendrait donc son aura ambiguë de la dramatisation qui l’a porté sur le devant de la scène, et pas du processus qu’il montre du doigt : qu’un pays qui a tant contribué à promouvoir les valeurs de la civilisation puisse être en train d’en sortir, et se renier en laissant la barbarie regagner chaque jour davantage le terrain qu’on pensait définitivement acquis aux idéaux républicains. L’ensauvagement est en ce sens bien pire que la sauvagerie native de l’homme des « sylves » (forêts), puisqu’il conduit toute une société qui se pensait civilisée à occulter que des actes, pour l’heure isolés mais particulièrement abominables, sont révélateurs d’une régression globale de la société. Considérer l’ensauvagement de la France comme un processus bien réel, distinct de la criminalité qu’on ose dire « ordinaire », suppose donc qu’on soit capable d’en identifier les signes, même si un assassinat sordide commis au nom de l’idéologie islamique témoigne d’un autre type d’ensauvagement que les agressions quotidiennement observées dans les transports en commun. Or ces signes sont là, et depuis longtemps déjà, dès lors qu’on veut bien les voir : montée en puissance d’une brutalité sans limites, haine viscérale de la culture occidentale, indifférence à la souffrance des victimes…

À lire aussi, Paul Godefrood : Ensauvagement: les contorsions impossibles de ceux qui nient la montée de la violence

Aucun doute n’est donc possible quant à la nature « barbare » de cet ensauvagement qui annule tous les efforts de réflexion consentis par les Européens depuis la fin du XVIIIe siècle pour mieux distinguer le sauvage du barbare. Nombre d’écrivains et artistes revendiquent en effet de retrouver leur part de « sauvagerie » au nom – là est le paradoxe – d’un idéal de culture plus profond et plus noble que celui de l’Europe où l’excès de civilisation, ou de ce qu’on prend pour telle, génère de nouvelles formes de barbarie. Assumant son « irrémédiable sauvagerie », François Augiéras disait de la « civilisation de Paris » qu’elle est « la seule qui n’incarne pas les valeurs qu’elle prétend siennes[tooltips content= »François Augiéras, Le Voyage des morts, Grasset, « Les Cahiers rouges », 2000, p. 9. »](2)[/tooltips] ». Ces aventuriers de l’esprit pensaient qu’on ne sauverait la culture européenne qu’en apprenant à connaître la part de « primitivité » qui ancre l’individu dans un fonds anthropologique archaïque, seul capable de contrebalancer la perte de contact avec la réalité due à un excès de rationalité, d’intellectualité.

Le pacte social fondait notre civilisation

On nous dira sans doute que l’ensauvagement d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui dont on attendait hier qu’il restaure un équilibre perdu entre l’homme et son environnement naturel et social. Dans leurs formes respectives sans aucun doute, mais pas en tant que symptômes d’un dérèglement des rapports entre nature et culture, sociabilité et barbarie. Notre tort est de ne pas vouloir admettre que les sociétés occidentales modernes ne survivront qu’en relevant le défi de Nietzsche : « Jusqu’où un homme, un peuple peut-il déchaîner en lui les instincts les plus redoutables et les faire tourner à son salut, sans qu’ils entraînent sa perte : mais au contraire sa fécondité, en actes et en œuvres[tooltips content= »Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes XII : Fragments posthumes (trad. J. Hervier), Gallimard, 1979, p. 21. »](3)[/tooltips]. » Mais comment savoir si la contre-culture de l’ensauvagement volontaire répond à cette attente ou favorise le déchaînement d’une « primitivité » barbare ?

À lire aussi, Aurélien Marq : N’ayons pas peur des mots, la France s’ensauvage

De même ne voit-on pas clairement le rapport, s’il en est un, entre la lutte contre l’ensauvagement mortifère véhiculé par l’islamisme radical, et les pratiques de « réensauvagement » (rewilding) du milieu naturel : permettre à des écosystèmes de se reformer naturellement grâce à l’éviction de l’homme, qui se contente d’être l’initiateur du projet, et à la réintroduction des grands mammifères dont l’activité prédatrice contribue à l’équilibre de l’ensemble et favorise le retour d’espèces qu’on pensait disparues. En revanche, quand le prédateur humain sévit, c’est le dérèglement de l’ordre social qui s’ensuit. Le réensauvagement pourrait ainsi devenir le modèle d’un nouveau pacte social, sans autre engagement contractuel que de produire du « sociétal » à l’image d’un milieu naturel préservé de toute intervention humaine. Comme l’ensauvagement barbare, mais par de tout autres moyens, le réensauvagement appliqué aux sociétés humaines mettrait fin au politique et préparerait une sortie, en douceur cette fois-ci, hors de la civilisation jusqu’alors fondée sur le pacte social.

Avons-nous donc raison de nous y accrocher ou devrions-nous accepter ce changement de paradigme au profit d’un pacte avec la nature qui se chargerait de rééduquer les plus récalcitrants ? Ainsi pourrait-on envisager des travaux d’intérêt collectif qui, effectués dans un environnement peu propice aux regroupements grégaires, stimuleraient l’émergence d’une sauvagerie reconstructrice. Le souvenir me revient alors de ces Touaregs du Hoggar qui, ayant entendu parler des actes de délinquance commis en France par de jeunes Maghrébins, nous suggéraient de leur envoyer ces « sauvageons » afin que quelques marches dans le désert leur remettent les idées en place. C’étaient là propos d’hommes sages, civilisés. Aujourd’hui sillonné par des groupes de djihadistes lourdement armés, le désert lui-même n’est plus un sanctuaire où se « réensauvager » afin de retrouver sa place dans la cité. C’est en son sein que le combat doit donc être mené, à l’arme la plus lourde dont dispose le législateur qui ne peut hélas rien contre le désarmement moral de certains de nos concitoyens.

Entretien d’outre-tombe avec Philip Roth (1933-2018)


Petit-fils d’immigrés juifs originaires d’Europe centrale, Philip Roth (1933-2018), génial et controversé, a – même mort – encore des choses à nous dire sur la littérature, le sexe et l’Amérique.


Causeur. Bonjour, Philip Roth.
Philippe Roth. Fichez-moi le camp ! Vous savez bien que je hais les journalistes.

Vous avez l’air en pleine forme !
Est-ce que ça vous regarde ?

On dirait que vous allez beaucoup mieux, non ?
Mourir est un remède infaillible contre l’imbécillité, la mauvaise humeur et la panne sexuelle, vous ne le saviez pas ? Vous devriez essayer…

N’êtes-vous pas un peu déprimé ?
Non, j’évite de fréquenter des Ashkénazes !…
Toutes mes misères – mes crises cardiaques, mon cancer, ma honte devant ce corps avili qui se faisait passer pour moi – ont disparu. Le corps, sujet sérieux, hein ! On sait que l’animal finira par trahir mais quand ?
Aujourd’hui, je m’en fous. Le chien enragé qui me visitait de ses crocs chaque nuit est dans sa niche. Vous n’allez pas me croire, j’ai arrêté le Lexomil – enfin presque, juste un ou deux pour le goût.

Mais non !
Mais si. Je mène une vie beaucoup plus saine ici. Moins de transes, de dérobades, de facéties, bon débarras ! Gym aquatique, vélo, prière – non, je plaisante.

Vous ne vous sentez pas trop seul ?
Ici, je n’ai que des amis : ce soir, je dîne avec Kafka, c’est l’homme le plus joyeux du monde. On partage la même vision comique de l’Amérique. Son humour me tue. Savez-vous que c’est un excellent nageur ?

Où est-on exactement ? Au Purgatoire ?…
Ce que je peux vous dire, c’est qu’on est bondés cette saison – à cause du Covid chez vous ! Pour le moment, je partage une chambre avec Gustave Flaubert, une crème d’homme, pas du tout le vieux grincheux qu’on m’avait dit – il a dans son armoire à pharmacie un calvados du tonnerre de Dieu.

Quoi, vous l’avez rencontré !
Qui ça, Dieu ? Euh, non ! pas encore. On est fâchés, vous savez. J’ai écrit des horreurs à son sujet. Ici, je n’en reviens pas, il se fait appeler Zeus, les mauvaises langues disent qu’il passe son temps à se déguiser en taureau ou en cygne. Pas facile de lui parler, d’autant que son anglais est assez approximatif et que, d’après Kafka, son yiddish est tout à fait insuffisant.

Philip Roth et sa femme, Claire Bloom, aux 38e British Academy Film Awards (BAFA), Londres, 1986
Philip Roth et sa femme, Claire Bloom, aux 38e British Academy Film Awards (BAFA), Londres, 1986

Et avec Flaubert, de quoi parlez-vous ?
De tout et de rien. Surtout de rien. Le vide, le néant, l’oubli, ça le passionne. Moi aussi. Hier encore, il me disait : « J’ai entrevu un état de l’âme supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. » Je ne suis pas aussi détaché que lui, je m’accroche encore à des chimères. Pourquoi n’ai-je pas obtenu le Nobel, bon sang ? J’en rêve encore, c’est idiot.

Quoi d’autre ?
Vous n’allez pas me croire, le vieil Homère est gay et il n’est pas du tout aveugle ! Je vous jure, je l’ai croisé à la plage l’autre jour, il jouait à la pétanque avec Onassis et Platon, en bermuda, un verre d’ouzo à la main ! Ah, ces Grecs ! Ils ont toujours su vivre. Ici, c’est un éternel été, ça change tout.
Tenez, Salinger par exemple. Ce vieux chameau est devenu d’un cool, je n’en reviens pas, toute sa paranoïa ancestrale l’a quitté. Ça reste un intello juif névrosé comme vous et moi, mais très zen, chemise tahitienne, tongs, Ray-Ban – je l’ai à peine reconnu.

À lire aussi, Roland Jaccard : Claire Bloom et Philip Roth, une catastrophe annoncée

Vous êtes un écrivain juif, c’est-à-dire ?…
Comment avez-vous deviné ?… Je suis un New-Yorkais, je suis juif et je suis un écrivain, mais je ne suis pas un « écrivain juif » – ni un « écrivain new-yorkais ».

Entre le chagrin et le néant, vous préférez quoi ?
Je viens de vous répondre.

N’êtes-vous pas finalement heureux ?
Le bonheur ? Ah non ! ça me dégoûte.

Qu’avez-vous appris depuis votre séjour ici ?
Normalement, je ne dois rien révéler… Vous voulez vraiment le savoir ?… Eh bien voilà : il n’y a que l’amour – prévenez Sollers quand vous le verrez à Paris ! Oui, il n’y a que l’amour, puis le travail, et puis rien.
Je ne suis pas surpris : écrire – jusqu’à n’être que soi, puis jusqu’à l’extinction de soi – et en rire. Puis en mourir. Rien d’autre.

Vous n’avez pas souhaité être inhumé selon le rite hébraïque. Pourquoi ?
Parce que je ne suis pas un juif religieux, pardi ! Je suis relié autrement.
J’ai été aimé par ma mère, je m’en veux de l’avoir fait tant souffrir. J’ai eu un père, je l’ai aimé sans jamais le comprendre. Je suis un fils. Tous les juifs sont des fils. C’est ça, mon patrimoine.

Pourquoi refusez-vous catégoriquement de croire encore aujourd’hui ?
Aucune prière ne franchit la barrière de mes dents. Trop de bruit sur mes lèvres, trop de dents ! J’ai choisi pour la frime d’être enterré dans le cimetière de Bard College – vous connaissez Annandale-on-Hudson ? C’est un endroit agréable, très apaisant. Des écureuils, des oies sauvages, des ormes centenaires. J’ai une coloc sympa, complètement perchée, Hannah Arendt, qui m’explique qu’Heidegger était un vieux cochon, assez nazi, d’accord, mais qu’il avait une baguette magique. Je l’adore !

Philip Roth, notre « oncle d’Amérique »
Né le 19 mars 1933, à Newark dans le New Jersey, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie, une province de l’ancien empire austro-hongrois, Philip Roth a grandi à Weequahic – prononcez « week-wake »[tooltips content= »« Weequahic » signifie « le chef de l’anse » dans la langue des Indiens Lenapes – appelés les « Loups » par les anciens colons français et les « Delawares » par les Britanniques. »](1)[/tooltips] –, le quartier juif de la ville. Cette année-là, Malraux publie La Condition humaine, Adolf Hitler devient le chancelier du Reich, Albert Einstein et Bertolt Brecht quittent l’Allemagne, Roosevelt est élu président des États-Unis.
Après des études à Rutgers, puis à Bucknell en Pennsylvanie et à l’université de Chicago (où il enseignera la littérature), Philip Roth dirige des séminaires d’écriture à l’université d’Iowa jusqu’au début des années 1960 avant de s’établir à New York pour se consacrer à son œuvre. Plusieurs années plus tard (et jusqu’en 1992), Philip Roth enseigne la littérature comparée à Princeton et à l’université de Pennsylvanie.
Dès son premier roman, Good bye, Colombus (1959) et surtout avec Portnoy et son complexe (1969), suivis d’Opération Shylock (1993), Pastorale américaine (1997) et La Tâche (2000), entre autres, Philip Roth s’est imposé, au-delà des controverses qu’il a suscitées comme l’un des écrivains majeurs de son époque[tooltips content= »Les romans de Philip Roth sont publiés chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier ». Voir aussi Romans et nouvelles (1959-1977) dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». »](2)[/tooltips].
Mais qu’est-ce qu’un « grand écrivain » aujourd’hui ? Roth en fait lui-même l’objet d’un questionnement mélancolique. À sa façon – obsessionnelle, violente, satirique –, Roth a tenté d’y répondre à travers des récits, des romans, des formes – neuves parfois, belles souvent. Admirateur dans sa jeunesse de Flaubert, Henry James et Kafka, et plus près de lui de Saul Bellow et Bernard Malamud – ou encore des humoristes des cabarets new-yorkais, Lenny Bruce et Henny Youngman –, Roth n’a cessé de s’exposer dans une œuvre férocement autobiographique qui se hisse du singulier à l’universel, et qui s’offre comme un miroir comique de nos désirs.
C’est pourquoi il serait absurde de réduire son œuvre à un versant de sa vie intime ou à une simple illustration de la « question juive » sous un accoutrement tragique et burlesque. Chez Roth, l’humour est le bouclier du désespoir – le legs le plus précieux de la diaspora ? S’il n’a cessé de se mettre en scène sous divers masques, le romancier transfigure en les parant d’un vernis salutaire les épreuves et les aléas de l’existence – les blessures. Surtout masculines ? On le lui a reproché.
Souvent jugé scabreux ou provocateur dans son pays, accusé de sexisme par certaines féministes américaines, il a été en France pour plusieurs générations de l’après-guerre notre « oncle d’Amérique » ! Moins un paria adulé qu’un héros sombre, solitaire, hargneux, fraternel – et génial. Un artiste de l’introspection quand elle est sans remède. Un samouraï de l’écriture, piteux et triomphal, délicat jusque dans la parodie.
Philip Roth est mort le 22 mai 2018 à New York.

Vous êtes un orfèvre de l’autofiction. Dans plusieurs de vos romans, le personnage de Nathan Zuckerman, votre double…
Oubliez ça ! Zuckerman, ce n’est pas moi. Ni Portnoy, ni David Kepesh non plus ! Si j’avais voulu raconter ma vie, je m’y serais pris autrement.
Tous mes personnages sont des cocottes en papier : je les plie, je les froisse, je les déchire ; ils n’ont rien à redire. Je mens comme un arracheur de dents, eux aussi. N’ayez aucune confiance en nous ! J’ai tout imaginé de leur disgrâce.

Vraiment ?
À part certains souvenirs, certaines odeurs, qui ne sont qu’à moi – je ne vous dirai pas lesquelles, ça serait trop facile. Vous me faites rire, vous, les journalistes ! Vous êtes comme des renards dans le poulailler, une fois que vous vous êtes servis, vous repartez, les plumes à la gueule.
Vous voulez que je vous dise pourquoi je déteste les interviews ?

Non.
J’insiste.

Parce que vous avez une sensibilité d’oursin ?
Parce que je suis violent et parce que je suis pudique. C’est ma façon d’aimer.
Je n’ai rien à ajouter à mes romans. Qu’est-ce qu’un roman ? Une préface. L’aveu d’un échec. Un croc de boucher où je suspends mes personnages comme de la viande. Leur âme se répand sur le sol en flaques d’encre noire que je lèche comme un chien. Écrivez ça dans votre journal !
Je ne vous fais pas peur au moins ?…

À lire aussi,  Alain Finkielkraut: « Nous étions fiers d’habiter un monde où Philip Roth était vivant »

À sa parution en 1969, Portnoy a fait scandale, le livre a même été interdit en Australie !
Écrire, c’est toujours un peu malsain, et obscène, mais ça l’est moins que de regarder Fox News ! Je suis un objet de scandale. Aimer est un scandale. L’Amérique est un scandale.
Pourquoi j’écris ? Parce que je n’ai jamais appris à vivre. On n’est pas là pour sauver le monde – l’écrivain n’est pas un messie –, on est seulement là pour le réparer, comme on recolle les morceaux d’un vase brisé. On essaye. On met de la neige sur de la boue. La neige fond, à la fin c’est la boue qui gagne.
On échoue, on recommence, on échoue mieux. C’est sans fin.

Dans Portnoy, vous exprimez un penchant immodéré pour certains motifs intimes : la fellation, la masturbation, l’attrait coupable des shikse blondes…
…  Ha ! ha ! De l’hébreu sheketz : « abomination », « souillure » !
Je vous confesse, ça va vous plaire, que les chapitres intitulés en français « La branlette » ou « Fou de la chatte » sont furieusement autobiographiques.

Vous vous contredisez, là.
Pas du tout ! Plus on parle de soi, plus il faut raconter d’histoires. C’est tout un art – un métier. J’ai écrit mes livres avec mes repentirs, mes peurs, mes illusions, mes duperies, mes défaillances, mes lubies, mes deuils, mes goûts, ma haine et ma nostalgie du Talmud – et encore je ne dis pas tout !
Avec quoi d’autre voulez-vous écrire des romans ?

En tant qu’écrivain américain, vous êtes…
Arrêtez ! Dans mes livres, je parle de l’Amérique, je ne parle même que de ça, mais je ne suis pas sûr d’être un « écrivain américain ». Je ne suis ni un orphelin fugueur, ni un clochard céleste, ni un boxeur noir, ni un bûcheron transcendantaliste, ni un pêcheur de baleines, ni un tueur de daims, ni un chasseur de lions, ni un amateur de corridas, ni un homme invisible, ni un pasteur sudiste, ni une vierge mystique, ni une lesbienne en colère, ni un détective cherokee, ni une chanteuse du Far West.

Philip Roth et Nicole Kidman, sur le tournage du film La Couleur du mensonge de Robert Benton, 2003
Philip Roth et Nicole Kidman, sur le tournage du film La Couleur du mensonge de Robert Benton, 2003

C’est dur d’être un écrivain en Amérique ?
On doit se défendre contre les coyotes, les serpents à sonnettes, les Indiens – notez, dans le Connecticut, ils sont plus rares – mais il faut aussi lutter contre les féministes, les associations de dames prudes et les critiques du New Yorker. On a la NRA, les cyclones, le Ku Klux Klan… la routine quoi !
On a de surcroît un taux anormalement élevé de rabbins ultra conservateurs, d’astrologues végétariens et de prédicateurs antisémites, sans oublier ces messieurs distingués de Yale ou de Princeton qui lisent Freud en Hochdeutsch et qui rêvent d’inceste en yiddish.

Les Américains n’arrêtent pas de pleurer sur le thème de l’innocence perdue. Pourquoi ?
Pas moi ! La solitude, les rodéos, l’amitié virile, pitié ! Règlement de comptes à O.K. Corral n’est pas mon film préféré. Je déteste Robert Redford et Buffalo Bill.

Et Huckleberry Finn alors ? 
C’est le roman d’un puceau. Moi, je veux des femmes !

Justement, contrairement à vous, pourquoi les Américains sont-ils si peu curieux des femmes ?
Ils se sentent coupables ! La Genèse, la Chute, le Péché originel, ça vous dit quelque chose ? Ça fait parfois de bons livres. Les Américains sont tous obsédés par le salut – le leur, mais aussi le vôtre ! Ils ont trois phobies : les incendies, l’alcool et le sexe. Évidemment, vous les Français, ça vous fait rire !

À lire aussi, Pascal Louvrier : Philip Roth, l’homme que n’aimaient pas les tièdes

Je vous sers un second bourbon ?
On a remplacé la galanterie par le harcèlement, et le marivaudage par la terreur, merde à la fin !… Oui, merci, avec de la glace. Je ne devrais pas, à cause des calmants. Vous savez le mélange…

Aujourd’hui, vous êtes un écrivain célèbre.
Quoi, je suis devenu l’écrivain préféré de Donald Trump ? Ha ! je n’ai aucune illusion, les plus fêtés ne sont pas les plus grands, les plus grands sont les moins lus : Virgile, Dante, Cervantès.

Vous ?
Foutaises ! J’ai écrit en pure perte, je me suis dupé moi-même. Il fut un temps où la littérature servait à penser. Ce temps est révolu. Pendant les années de la guerre froide en Union soviétique et en Europe de l’Est, les écrivains étaient proscrits ; aujourd’hui en Amérique, c’est nous. On donnera peut-être mon nom à une piscine de quartier à Newark, mais certainement pas à une gare ou à une station de métro !

On vous a accusé de sexisme, de machisme. Êtes-vous misogyne ?
C’est Dieu qui l’est ! Aucune femme n’a jamais été harcelée ou violée dans un de mes romans parce qu’aucune femme n’existe, aucun homme non plus d’ailleurs. Ce sont des fictions. Harvey Weinstein est un salopard, moi je suis un romancier. Je suis le diable, boo !… Dans ce pays, le diable a de nombreux synonymes qui permettent de le nommer sans frémir. Encore que…

Satan fait recette chez les vertueux…
En Amérique, si on confesse publiquement sa faute, on vous pend, on vous électrocute, on vous injecte du poison dans les veines, on vous assoit sur une chaise, mais on vous pardonne. Si vous avez menti, vous êtes perdu. Ai-je menti ?… Vous avez remarqué ce feu pâle qu’il y a dans le ciel et qui déchire le jour ?… Le plus difficile avec la vérité, ce n’est pas de la dire, c’est de la vouloir. Excusez-moi, il faut que je vous quitte. J’ai rendez-vous avec Monsieur K. sur les Champs-Élysées. À propos, quand vous verrez Sollers à Paris, dites-lui que le Paradis, ce n’est pas du tout ce qu’il croit.
C’est mieux.

Avez-vous un regret ?
Un seul : New York – la langouste à la sétchouannaise de Fu’s sur la 8e Avenue.

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Romans et nouvelles: (1959-1977)

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Antiracisme, féminisme, écologie: un air bien connu

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Aucune fausse note!


Artiste, footballeur ou sœur d’Adama Traoré, chacun y va de sa dénonciation du « racisme systémique » français. Le pianiste Alexandre Tharaud, qui vient de donner un entretien à l’excellente revue de musique classique Diapason, n’échappe pas à la règle. Après quelques considérations sur sa carrière et sur le temps qui passe, l’artiste enfile les perles.

couv-diapason-nov-2020Oui, dit-il, les « cheffes » et les « compositrices » commencent à être reconnues, mais « en revanche, en termes d’origine, le manque de mixité dans les orchestres me met de plus en plus mal à l’aise, surtout en France. » Il voit, ajoute-t-il, beaucoup plus de chanteurs, de solistes et de chefs noirs de l’autre côté de l’Atlantique qu’en Europe. 

La population noire étant proportionnellement beaucoup plus élevée aux États-Unis qu’en Europe, ceci pourrait expliquer cela, mais, pour suivre d’assez près les orchestres symphoniques européens et américains, je ne saurais pas dire ce qui justifie les allégations du pianiste. Je vois aussi peu de musiciens noirs dans les orchestres de Boston ou New-York que dans ceux de Londres, Berlin ou Paris. En revanche, les musiciens d’origine asiatique, excellents musiciens de pupitre ou éminents solistes, sont de plus en plus nombreux dans les rangs de ces grands orchestres. Il n’empêche, Tharaud tranche : « je trouve, hélas, que le racisme reste présent dans la musique classique en France, comme dans tant d’autres secteurs de la vie sociale. » 

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Le pianiste a également fait une découverte surprenante : les « compositeurs non-blancs » sont « trop souvent mis de côté du répertoire des concerts. » Premièrement, avant la deuxième moitié du XXe siècle les compositeurs de musique dite classique sont très majoritairement des Européens. Deuxièmement, les programmes des plus grandes salles proposent essentiellement de faire entendre la musique d’avant 1950 – ce qui est regrettable mais c’est ainsi. Nous aimerions par conséquent bien savoir de quels « compositeurs non-blancs mis de côté » parle exactement Alexandre Tharaud ? 

Sa riche et talentueuse discographie confirme d’ailleurs cet état de fait : Ravel, Chopin, Grieg, Rameau, Bach, Couperin, Satie, Milhaud, Poulenc, Brahms, Rachmaninov, Debussy, Beethoven… pas un seul compositeur non-blanc ! Dans un disque récent (Contemporary Concertos, Janvier 2020), Alexandre Tharaud aurait pu rétablir la balance et combattre ce racisme musical qui le chagrine tant. Mais le sort s’acharne, les compositeurs contemporains joués par Tharaud dans ce disque sont tous des compositeurs blancs.

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Le pianiste joue la partition progressiste jusqu’au bout : il demande que ne soit pas éludée « la charge négative de certaines œuvres ou titres », et aimerait voir « expliquer le racisme, par un texte dans la partition ou une introduction avant le concert. » A-t-il l’intention, pour parfaire le tableau, de mettre un genou à terre au début de chacune de ses prochaines représentations ? Réponse au prochain concert… lequel se tiendra uniquement dans « une salle à l’acoustique parfaite […] construite au milieu des bois », car Alexandre Tharaud ne manque pas de cocher aussi la case écologique et est prêt à lutter contre les « mauvaises habitudes du monde d’avant » : « il n’est pas possible de continuer à prendre l’avion tous les jours. »

Alexandre Tharaud n’est pas une exception dans le monde artistique. C’est à qui dégoulinera le plus en se couvrant de cendres devant l’autel des bonnes causes ! Ce monde est devenu le monde des béni-oui-oui qui se ripolinent la conscience en recyclant les poncifs vertueux. C’est « le monde de ceux qui font les malins », dirait Péguy, de ceux qui nous en remontrent, et qui n’ont de cesse de faire de la France le pire des pays, le plus raciste, le plus intolérant, le plus minable. Eh bien ! Qu’ils restent en Amérique s’ils y trouvent leur bonheur, et qu’ils nous fichent la paix une fois pour toutes.

La France parle trop et ne punit pas assez

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La nouvelle loi en préparation « contre les séparatismes » montre surtout la faiblesse de la France. On va encore légiférer, parler, discuter, débattre, ergoter sur les mots… Au lieu d’agir.


Une nouvelle loi se prépare contre « les séparatismes ». On ne parle déjà plus de l’islam politique, ni de l’islam radical, ni même « du » séparatisme. On noie déjà le poisson. Après cela, on discutera, on débattra, on ergotera, on se disputera, on s’insultera même, mais on n’agira pas. C’est devenu, dans notre pays, comme une seconde nature.

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Bourguiba et « L’État, c’est moi »

Lorsque, en 57, Bourguiba arrive au pouvoir en Tunisie, il charge immédiatement l’avocat Ahmed Mestiri, son jeune Ministre de la Justice, de mettre en place les dites « Lois de statut personnel ». Il est tellement persuadé de l’importance fondamentale de ces lois qu’il dira plus tard à un autre Ministre, Béji Caïd Essebsi (devenu à son tour, en 2014, Président de la République), qu’il ne savait pas s’il aurait pu les promulguer s’il avait attendu seulement 6 mois…

Comme on le sait, ces lois imposent à la Tunisie un certain nombre de dispositions laïques, surtout concernant les femmes : égalité hommes/femmes, droit au divorce pour les femmes, etc… Ces lois libératrices mettent très clairement le pouvoir religieux de la Zitouna, la grande mosquée de Tunis, sous la coupe du pouvoir politique. Les tunisiennes y sont très attachées, mais aussi leurs maris, qui sont heureux de vivre avec des femmes libres, plutôt qu’avec des esclaves sociales. C’est si vrai que lorsque, au moment de la rédaction de la Constitution, après la Révolution du Jasmin de 2010, les constituants majoritaires d’Ennahda, le parti des Frères Musulmans, voudront subrepticement remplacer l’expression « égales de l’homme » par le mot « complémentaires », elles descendront en masse dans la rue pour protester, et leurs maris les y suivront, fiers de les soutenir. Ennahda retirera vite sa proposition.

On connaît les Lois de statut personnel. Mais ce qu’on ne sait pas, en général, c’est que parallèlement à cela, Bourguiba fait construire, dans tous les villages ou presque, des mosquées modestes, pour que les « petites gens » puissent y prier pacifiquement.

Par ces deux actes politiques parallèles, audacieux et même magistraux, Bourguiba dépolitise en une seule fois l’islam de son pays. Il coupe définitivement les velléités politiques du pouvoir islamique de la Zitouna, tant par le haut (lois de statut personnel) que par le bas (mosquées provinciales). Il ne parle pas, il ne disserte pas sur l’islam radical, ni sur l’islam politique, ni sur l’islam tout court, mais il affirme simplement, par les actes, la primauté et la verticalité du pouvoir politique. « L’État, c’est moi », en quelque sorte. Malgré les vicissitudes ultérieures, la Tunisie vit encore sous ces lois, et les tunisiens et tunisiennes y restent très attachés. Elles sont une de leurs fiertés.

Immédiatement, alors, se pose une question : « Pourquoi ce que Bourguiba a su faire, dans un pays de culture totalement musulmane, pour réduire le pouvoir islamique, nos dirigeants n’arrivent pas à le faire, dans un pays laïque et de culture chrétienne ? Pourquoi cette faiblesse ? Notre problème n’est-il pas, simplement, que nous avons oublié ce que signifie l’expression verticalité du pouvoir, et même le sens du mot autorité ? ».

« Monzon parle peu et frappe beaucoup »

En 1972, à La Défense, avait eu lieu un championnat du monde de boxe qui avait opposé un jeune français prometteur, Jean-Claude Bouttier, et le champion du monde argentin de l’époque, Carlos Monzon. Dans le journal « l’Équipe », les deux managers avaient résumé la tactique de leurs champions. Ainsi, celui de Bouttier avait déclaré : « Si Jean-Claude parvient, par des esquives rotatives, à éviter dans un premier temps les crochets de son adversaire, il devrait pouvoir ensuite, par des jabs bien ajustés, prendre un certain avantage, puis, à partir du 8ème round, peut-être, placer une droite… ». De son côté, le manager de Monzon avait résumé les choses : « C’est simple. Carlos parle peu et frappe beaucoup ». Lors du combat, Monzon a tellement massacré Bouttier que celui-ci a ensuite abandonné la boxe.

À lire aussi, Simon Moos: L’ennemi est l’islamisme, mais qui sommes-nous?

On parle, on discute, on fait des lois, mais on ne règle pas le problème islamiste en France. A-t-on encore besoin de lois ? Le problème n’est-il pas le fait que, tout simplement, la France parle trop et ne punit pas assez ?

La vie à la campagne

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Joseph de Pesquidoux (1869-1946) raconte les coutumes rurales gasconnes de 1914 à 1922


Aujourd’hui, la ruralité s’étudie dans des colloques à défaut de se vivre, les pieds dans la terre. Un peu honteux d’avoir délaissé pendant des décennies ce sujet en or, fatigués aussi par la sociologie des cités et l’amertume du périurbain, les penseurs ont découvert ce nouvel eldorado. On s’y rend en TER ou en Intercités quand ces trains ont décidé de bien fonctionner.

Le rural meurt en silence

Un champ d’enquêtes et de situations aussi dramatiques que le quotidien déprimant des tours bétonnées est là, juste à côté, parfois à cent cinquante kilomètres de Paris. Carnets à la main, ils interrogent, ils sondent, ils ratissent le Morvan, le Nivernais ou le Bourbonnais à la recherche de ce rural, étrange citoyen qui meurt dans le silence et dont l’image s’effacera bientôt des livres d’Histoire. Ils sont même surpris de son existence, on le croyait parti à la ville depuis longtemps, jadis son exode avait fait l’objet de nombreux ouvrages, il subsiste néanmoins dans le dénuement des services publics.

chez-nous-en-gascogneIl est folklorique par bien des aspects, d’abord il se déplace uniquement en voiture, fait ses courses dans des supermarchés, n’a pas de librairie dans un rayon de cinquante kilomètres, n’est pas forcément un paysan, ses enfants sont souvent pensionnaires au lycée le plus proche et il évite de tomber malade, cela l’obligerait à changer carrément de département, voire de région. Sa qualité de vie est toute relative.

L’appel du jardin

On fantasme sur le bon air qu’il respire, les étendues qu’il dispose et sa tranquillité d’esprit par rapport aux citadins entassés, mal-logés et abandonnés des pouvoirs successifs. Ce virus nous aura appris que le mal-être français se moque des limites entre la ville et la campagne. Il essaime généreusement sur l’ensemble du territoire. Partout, les coutures cèdent, la sécurité fait défaut et les vieux chaînons d’entraide ne résistent pas à la férocité de la mondialisation. Au printemps dernier pourtant, les agences immobilières de province avaient été assaillies de demandes, l’appel du jardin avait sonné. Combien de ces visites aux beaux jours, l’odeur du gazon coupé dans les narines se sont concrétisées par des achats fermes à l’automne, sous une pluie peu amène ? Si vivre à la campagne est un rêve pour beaucoup d’entre nous, le réaliser s’avère aussi difficile que d’obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologue dans le Berry en moins de dix-huit mois ! Et même si le prix de l’habitat peut sembler « bas » pour un habitant des métropoles, il est parfois trompeur, il recèle mille déconvenues.

Le Virgile Gascon

C’est pourquoi, même avec la généralisation du télétravail, un retour massif de la population dans les profondeurs de notre pays n’est pas d’actualité. Et puis, cette campagne vénérée a beaucoup changé en cinquante ans. J’entends encore à la veillée, les histoires de ma grand-mère, narrant les comices agricoles d’antan, les fanfares locales, les concours de musique et le bal des conscrits. Vient de paraître aux éditions Le Festin, dans leur collection « Les Merveilles », un texte oublié d’un auteur tout aussi oublié : Chez nous en Gascogne de Joseph de Pesquidoux, « chroniques sur les travaux, les coutumes et les jeux en Gascogne » comme le rappelle Serge Airoldi dans une très belle préface. Ce châtelain-académicien a fini sa vie au Houga dans le Gers, il est l’auteur notamment de La Glèbe, Le Livre de raison ou La Harde, il fut surnommé par l’Express, « le Virgile gascon » et son talent de conteur fut salué, en son temps, par Gide.

Ce recueil de textes écrits entre 1914 et 1922 a le charme d’un tracteur vert SFV (Société Française de Vierzon) dodelinant sur un chemin vicinal. Le seigneur de Pesquidoux, avec une langue charnue et le ton juste du bon pédagogue, c’est-à-dire qui a plaisir à instruire sans ennuyer, à décrire précisément les gestes sans noyer dans les détails, nous fait découvrir la course landaise, la chasse aux palombes, la fête du cochon, la culture du maïs ou le fonctionnement d’un alambic défendant fièrement l’eau-de-vie.

Nous irons tous en Gascogne

Ce qui lui vaudrait aujourd’hui une haine sanitaire tenace. « Car la vraie, la pure eau-de-vie n’est pas un poison, mais un stimulant et un cordial. Un quasi-centenaire de mon pays, qui savoure chaque jour son petit verre d’Armagnac, a coutume de dire : c’est le lait des vieillards » écrit-il, avec jubilation. Et quand Pesquidoux parle des sabots d’aulne, d’ormeau, de noyer ou de hêtre, c’est toute une France qui apparaît sous nos yeux : « J’ai porté des sabots à l’âge où nous avons tous les pieds véloces d’Atalante ou d’Achille. J’avais vingt ans et je servais, de rouge et bleu vêtu, de l’azur sur du sang, au 9e Chasseurs à cheval ».

Quand l’autorisation de se déplacer sera royalement accordée aux Français, nous irons tous en Gascogne !

Chez nous en Gascogne de Joseph de Pesquidoux – Le Festin

Le vieil homme et la fille à lunettes

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Le vieil homme sait qu’il y a des choses qu’il ne faut pas faire, surtout quand on est un lettré comme il se flatte de l’être. On peut certes annoter un livre, mais en déchirer des pages, voilà qui est hors de question. C’est pourtant ce qu’il fait, préférant feuilleter quelques chapitres, si possible brefs, que de s’encombrer avec un pavé qui le décourage d’emblée : il ne sait que trop combien la vie est brève et les sommes philosophiques assommantes.

Contre la littérature pour femmes délaissées

Il est vrai qu’il a travaillé pendant près de quarante ans dans l’édition. Et qu’il a appris à très vite reconnaître non seulement la valeur d’un livre et la technique de son auteur pour épater d’éventuels gogos. Seul ce qui peut être exprimé en quelques lignes le retient encore. C’est dire qu’il ne se sent vraiment à son aise qu’entouré de notes fugitives et d’aphorismes cinglants.

Il a abandonné l’érudition quand il a pigé qu’elle n’était jamais qu’une fuite loin de notre propre vie, de même qu’il a renoncé aux pamphlets tant les polémiques le lassent et mis une croix définitive sur les pavés qui s’adressent à des femmes délaissées en quête du Prince Charmant. Quant à celles, abusées ou non, qui veulent se venger de leur passé – elles sont innombrables – il jette sur leurs livres un regard apitoyé : sans doute n’ont-elles rien compris à la littérature, ce qui n’est pas grave, mais moins encore à la vie, ce qui est plus fâcheux.

Le sourire des jeunes filles myopes

Le vieil homme en était là dans ses réflexions, lorsque subitement il décida d’entrer chez un opticien pour vérifier sa vue déclinante. On le pria d’attendre quelques minutes. Observant les jeunes filles qui s’affairaient dans le magasin, il songea à son ami Ceronetti qui lui avait dit, ce qu’il avait eu maintes fois l’occasion de vérifier, qu’un sourire des plus enchanteurs et des plus énigmatiques est le patrimoine exclusif des jeunes filles myopes qui portent des lunettes aux verres clairs, avec une monture invisible.

Ce genre de jeunes filles, avait-il ajouté, n’est pas si rare : d’ordinaire, elles ont des cheveux blonds ou châtain clair, une allure très svelte. Derrière leurs verres, la lumière de leurs yeux est pâle. Leur regard que la nature a limité se dirige vers des lointains inconnus. Leur sourire, quand il se manifeste, est d’une luminosité extrême. On jurerait qu’il annonce pour ceux qui les aiment ou les aimeront, un bonheur supérieur à la félicité commune.

Mourir de soif auprès de la fontaine

Le vieil homme se souvient avoir connu des jeunes filles au sourire énigmatique et aux lunettes claires. Il aimerait les passer en revue. Il aimerait plus encore savoir s’il en existe encore. Il est trop tard : l’examen de sa vue débute. Le résultat n’est pas fameux. Mais qu’est-ce qui peut l’être encore à son âge ? En sortant son portefeuille pour régler les vingt-cinq francs de la consultation, il en extrait une page déchirée d’un essai qu’il ne sait plus à qui attribuer. Plus tard dans un café, il lira ceci qui s’adresse directement à lui :« Dans l’une des maximes à la visée éthique du “Dhammapada” on trouve cette image d’un vieux : il dépérit comme un héron sur un lac sans poissons. » Il songe que cette maxime conviendrait encore mieux à son besoin d’amour. Il est trop tard. Comme Villon, « il meurt de soif auprès de la fontaine. » Ceux qui l’observent chez Nespresso le trouvent plutôt affable : il n’a pas l’air de mourir de soif. Il convient de donner le change quand les jeunes filles éthérées à lunettes ont disparu et que soi-même on est si proche du gouffre. On lui apporte un second ristretto qu’il dégustera en lisant la presse. Il faut bien feindre d’être encore vivant, se dit-il. Sans conviction.

LGBTHOVEN


Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne!


Pauvre Ludwig ! Ce n’était pas assez de perdre l’oreille à 25 ans. Pas assez de voir son anniversaire saboté par un microbe (né en 1770, 2020 est son quart de millénaire, la fiesta promettait). Pas assez. Il faut encore se faire gommer par les effacistes.

Du passé faisons table rase…

« Cancel culture » qu’ils disent. Culture à effacer avec Colbert, Schœlcher, Polanski et Woody. Donc, comme cadeau de deux-cent-cinquantenaire, les effacistes effacent Beethoven. Son crime ? Avoir composé la Cinquième symphonie. Pompompompom : cri primal du colon dominateur. Quelques Black Lives Avengers comme le critique James Bennett II avaient lancé l’alerte. Deux thermidoriens new age, le journaliste pop Charlie Harding et son double musicologue Nate Sloan, rejoignent aujourd’hui le comité de salut public sur le média américain Vox. « Depuis la création en 1808, écrivent nos experts, les auditoires ont interprété ce parcours [du pompompompom initial à l’ut final, NDLR] comme une métaphore de la résilience personnelle de Beethoven face à la surdité. » Mais en vrai, ce que raconte la Cinquième, c’est la marche triomphale du macho « blanc et riche » à la tête de sa légion réactionnaire. « Pour d’autres groupes – personnes LGBTQ+, personnes de couleur – la symphonie de Beethoven peut surtout rappeler que la musique classique est une histoire de l’exclusion et de l’élitisme. »

À lire aussi, Jeremy Stubbs : La « cancel culture », cette effrayante intolérance progressiste

Selon cette théorie pas tellement nouvelle, Mozart était cool parce qu’on pouvait applaudir entre les mouvements de ses concertos et bouffer des chips pendant ses opéras, alors que Beethoven aurait inventé l’Œuvre avec un gros Œ, qui domine, qui intimide, qui écrase le public. Pas tousser, pas hurler, pas bouger, « signifiants de la classe bourgeoise ». D’où « un mur entre la musique classique et un public nouveau et divers. » Mur inauguré truelle en main par Beethoven. Et vive la pop citoyenne qui vous cause d’égal à égal.
Vous direz : laissez ces tarés tarer. Mais voyez-vous, ces maîtres-là ont des disciples, plein de disciples, chaque semaine plus nombreux. Et depuis que Notre Castex a fermé les salles de concert, si on ne vole pas au secours du brave Ludwig, qu’est-ce qu’il va devenir ?
Alors. Déjà tomber sur Beethoven relève du parfait opportunisme, genre tu vas voir comment ton anniv ça être ta fête. Bach non plus, il n’en a rien à foutre de ton moi écoresponsable : il compose directement pour Dieu, pour prouver Dieu comme dirait Pascal. Et le mégalo Michel-Ange, tu crois qu’il t’inclut inclusivement ? Depuis que l’art est art y’en a des qui chatouillent et des qui gratouillent (et des qui ni l’un ni l’autre). Et puis ?

À qui le tour ?

Et puis, question mur, la pop ne se gêne pas tant. Le Floyd, dans The Wall justement, il se mouche du genou ? D’ailleurs qui leur a dit, aux effacistes, que Beethoven était un militant hétéro à la recherche des bourgeois en fleur ? Il leur crachait dessus, aux bourgeois. Depuis deux siècles la Cinquième reste un mystère sans classe, à la fois le plus écrasant et le plus populaire.

À lire aussi, Edouard Girard : Une considération actuelle : David Doucet, La Haine en ligne

Élitiste ? Si on admet que le marché a changé d’élite. À l’époque de Beethoven, ses patrons roulaient en carrosse et lui en carriole ; à l’époque de Rihanna, Madame roule en Lamborghini et ses fans en métro. Cherchez le bourgeois.
Et maintenant à qui le tour ? Accusé de child abuse, voilà un candidat solide, qui s’écriait « I’m not gay », n’aimait la peau que blanche, se voyait très au-dessus de nous autres et se comparait publiquement à Jésus. Je propose donc d’effacer Michael Jackson.

La Haine en ligne: Enquête sur la mort sociale

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Vu en Amérique... Bientôt en France

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Luc-Olivier d’Algange ou l’Europe secrète

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On réédite quatre titres de l’écrivain néo-païen qui en appelle au déconfinement de la pensée. 


Lecteur de Balzac, disciple du gnostique Raymond Abellio et du mystique monarchiste Henry Montaigu, Luc-Olivier d’Algange poursuit depuis des décennies une quête exigeante, nourrie d’immenses lectures, de Platon à Nietzsche, et dont l’objectif est toujours de « sauvegarder en soi, contre les ricaneurs, le sens de la tragédie et de la joie ».

Pensée orphique et contre modernité

Même s’il en appelle parfois au Christ, un Christ solaire et victorieux à des années lumières du dolorisme ecclésiastique, Luc-Olivier d’Algange se révèle Hellène, adepte d’une pensée de type orphique. Contre-moderne résolu, allergique aux « voies ferrées » de l’infralittérature officielle, il résiste à toutes les formes d’hébétude et d’anesthésie, à la massification globale comme aux formes nouvelles d’obscurantisme.

Il y a chez lui du paladin de l’ancienne France royale et du mystique de l’Allemagne secrète. Par son travail de recherche et d’approfondissement effectué dans la solitude et dans l’indifférence aux modes, l’homme prépare un « dé-confinement » esthétique et spirituel, une sortie de la Caverne ainsi qu’un recours à l’essentielle leçon des Grecs, nos Pères : faire de l’homme « la mesure de toute chose » pour citer le Protagoras de Platon. Il s’agit bien de faire contrepoids aux langueurs du déclin : « L’exil intérieur est source de folles sagesses dont aucune ne se soumet à la tristesse ».

Ombre de Venise et souvenir de Dominique de Roux

C’est dire s’il faut applaudir la réédition revue et augmentée de quatre de ses livres dans la belle collection Théôria que dirige Pierre-Marie Sigaud chez L’Harmattan, et qui a pris la suite de la regrettée collection Delphica des éditions L’Âge d’Homme. Il s’y retrouve en bonne compagnie aux côtés de Françoise Bonardel, de Jean Borella ou de Frithjof Schuon. L’ombre de Venise, le salut aux mânes de Dominique de Roux, les relectures de Dante et d’Hölderlin, l’alchimie et Henry Corbin peuplent des pages marquées au sceau de l’exigence.

Luc-Olivier d’Algange ou le Bon Européen, celui « qui ne se soumet point au temps » !

Luc-Olivier d’Algange, L’Âme secrète de l’Europe, L’Harmattan.

M. le président, il faut économiser sa honte!

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Après les violences subies par Michel Zecler lors de son interpellation par des policiers, le président semble rejoindre ceux qui s’indignent et ont manifesté bruyamment ce samedi 28 novembre. L’analyse de Philippe Bilger.


Le président de la République a délivré un long message sur Facebook où il faisait part de sa « honte » face aux images « insupportables » de la brutalité durable et raciste dont Michel Zecler, un producteur noir, a été la victime à l’intérieur du studio comme à l’extérieur de la part de trois fonctionnaires de police, un quatrième jetant une bombe lacrymogène.


Pourquoi ces vidéos ont-elles indigné bien au-delà du cercle des opposants compulsifs de la police quoi qu’elle fasse, des idéologues aspirant à ce qu’elle seule soit livrée pieds et poings liés à ceux voulant « bouffer du flic »?

Parce que ce déchaînement de violence, apparemment, a surgi comme une malfaisance inspirée par rien d’autre que le besoin de libérer une agressivité folle à l’encontre de cet homme traité de « sale nègre ». Parce que ce dernier, contrairement à tant de polémiques imputant à la police les comportements non civiques de ceux la fuyant ou se battant avec elle, n’a eu rigoureusement rien à se reprocher, bien au contraire, dans cette trop longue fureur exclusivement policière.

Cet unanimisme mêlant président, ministres, élus, droite et gauche, journalistes, célébrités, footballeurs, humanistes patentés et compassionnels conjoncturels, pourrait réjouir alors que tout démontre que notre démocratie est rien moins qu’unie. Pourquoi cependant, face à un tel maelström, est-ce que je me sens un peu gêné, comme si c’était trop?

A lire aussi, Driss Ghali: Le noir, le bibelot et le tapis de bain

Ces dernières semaines, tant de choses nous ont sollicités qui sur les plans sanitaire, de l’ordre, de la sécurité et de la police ne brillaient pas par la cohérence et la limpidité qu’on a le droit de réfléchir au-delà de cet odieux épisode. La gestion totalement erratique d’un article 24 pourtant nécessaire pour protéger la police, notamment dans sa sphère privée, a constitué cet article comme un repoussoir instrumentalisé par les journalistes avant que le Premier ministre ajoute à la confusion par ses fluctuations.

La sincérité de Gérald Darmanin questionnée

Si le président de la République a semblé transmettre récemment des dates susceptibles de nous rassurer sur l’existence d’un dessein gouvernemental, il n’empêche que tous les exclus de novembre et de décembre, rejetés jusqu’en janvier, sont dans un état de désespérance et de colère où l’incompréhension le dispute à un sentiment puissant d’injustice. Il apparaît qu’il y aurait un « sanitaire » deux poids deux mesures et qu’on peut craindre que notre société déjà largement éprouvée s’enfonce l’année prochaine dans un gouffre tragiquement mesurable.

Sur la police elle-même, on est heureux d’apprendre que le préfet de police a demandé à ses troupes de respecter « une ligne républicaine ». Je suis persuadé qu’il ne s’oublie pas dans cet avertissement. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin devient une cible commode. Il est vrai que lui-même mène une politique qui ne plaît pas à ce qu’il y a de gauche dans LREM et le fait de telle manière en mêlant, ces derniers jours, juste rigueur et démagogie précipitée qu’il peut faire douter de la constance et de la sincérité de son projet. Il donne trop l’impression d’avoir des embardées contradictoires plus qu’une plénitude digne de ce nom.

Gerald Darmanin photographié avant son entretien au journal de 20 heures de France 2, le 26 novembre 2020 © Thomas COEX / AFP.
Gerald Darmanin photographié avant son entretien au journal de 20 heures de France 2, le 26 novembre 2020 © Thomas COEX / AFP.

Mais à tout seigneur tout honneur. Le président de la République n’a pas seulement eu « honte ». Il a affirmé qu’il « croyait en la République exemplaire et en une police exemplaire » et qu’il attendait rapidement qu’on lui soumette des mesures pour lutter contre les discriminations dans la police. Incitant à ne jamais succomber à la violence, d’où qu’elle vienne, il ne risquait pas, avec ces nobles banalités, d’être contredit. L’action est malaisée: le verbe généreux compense et console.

Le terme « croire » est signifiant. Il manifeste comme l’exigence ne relève pas de la volonté mais du souhait.

Pour cette République exemplaire, serait-ce enfin l’irruption bienfaisante d’un nouveau monde de l’éthique quand depuis 2017 l’ancien a dominé?

Pour cette police exemplaire, il convient surtout de ne pas tirer de la brutalité inouïe que Michel Zecler a subie, des conclusions qui globaliseraient.

Mais qu’on me permette de ne pas tomber dans une absurde stupéfaction révélant à la fois une méconnaissance de la réalité et une naïveté face à la difficulté des missions policières. Dans la mesure où j’ai toujours soutenu que l’usage de la force légitime par la police était conforme à l’esprit républicain, je n’ai jamais minimisé les rares violences illégitimes que certains fonctionnaires pouvaient commettre, de sorte que je ne suis pas surpris, mais tétanisé par leur caractère délibéré.

Les manifestants du 28 novembre oublient les violences dont sont victimes les policiers

Je n’oublie pas non plus que pendant qu’on compatissait avec ce producteur, d’autres policiers, au quotidien, étaient victimes de scandaleuses résistances, de graves atteintes et que par exemple dans le même trait de temps une quinzaine de voyous, en Seine-et-Marne, s’en prenaient à des fonctionnaires attirés dans un guet-apens.

A lire aussi, du même auteur: Ils voient dans les nécessaires lois sécuritaires notre « asservissement de demain »…

Je ne rappelle pas ces évidences pour faire preuve de mauvaise foi mais pour mettre sur un plateau de la balance l’intolérable d’agressions ponctuelles comme celle à l’égard de Michel Zecler, et sur l’autre les mille offenses verbales et physiques causées à des policiers dans l’accomplissement de leur mission. Il me semble que ma démarche n’est pas inutile alors qu’une foule impressionnante défile à Paris le 28 novembre, mais contre les seules violences policières et la loi « sécurité globale » qui n’avait rien de liberticide.

Mollo!

En même temps, dans cet étrange climat où le pouvoir semble même dépassé par le cours d’événements qu’il a pourtant initiés, la cote du président monte, celle de plusieurs ministres, comme si le pays ne se sentait pas vraiment concerné dans ses profondeurs par l’écume des anecdotes politiciennes mais jugeait passable, voire en progrès l’action du gouvernement. Mais de grâce, que le président économise sa honte et économisons la nôtre avec lui! On a pu déjà en dépenser beaucoup depuis 2017 et il y aura, dans notre avenir agité, mille opportunités d’indignation, de mépris, de révolte: il faudra qu’il nous en reste encore.

Car un pouvoir jamais assez exemplaire, une police jamais assez exemplaire et des citoyens jamais assez républicains !

Le Mur des cons

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Des contradictions de la République et de l’idolâtrie dans l’islam

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Michel Orcel explore deux paradoxes du conflit qui nous oppose à l’islamisme: la République oublie qu’elle est la fille de la Terreur, tandis que l’islamiste ne se rend pas compte qu’il commet le péché d’idolâtrie en condamnant les caricatures.


L’épouvantable décapitation d’un professeur de collège au prétexte qu’il avait choqué la foi religieuse de quelques adolescents nous invite à observer d’abord que c’est au seul concept de République que nos hommes politiques se réfèrent pour condamner cette exécution. Référence absurde, car il existe toutes sortes de républiques où la liberté ne s’exerce pas, et surtout parce qu’aucun régime n’a mieux développé que la Révolution française la décapitation de masse pour justifier une idéologie totalitaire.

La République française n’est pas un principe, mais un régime

Et qu’on ne nous rétorque pas, comme certains, qu’il y a rupture entre la Révolution et la Ve République : sa devise, son hymne, ses principes, sa négation des corps intermédiaires, son centralisme, sa prétention à créer un homme nouveau délivré de toutes contingences naturelles ou historiques (« mariage pour tous », lois dites bioéthiques, extension de l’avortement, PMA « pour toutes et tous », etc.), enfin le gouvernement actuel d’un parti si autoritariste qu’il en est venu à réprimer violemment des manifestations pacifiques, contrôler nos plus simples sorties ou interdire momentanément l’exercice du culte, montrent assez que notre République est historiquement la fille de la Révolution jacobine.
La République française n’est pas un principe, mais un régime ; et la France transcende de loin l’histoire si récente et si meurtrière de ce régime-là. Ce n’est donc pas tant la République que bouleverse cette décapitation (une république qui, à travers l’immigration, est largement responsable, par laxisme, angélisme, calcul ou complicité, de l’émergence d’un islamisme aujourd’hui meurtrier) que la France : le vin, la musique, la politesse, la galanterie, la pensée libre, ne sont pas républicaines, mais françaises.

Évidemment, aménager la loi pour de petits groupes (les juifs de France au XIXe siècle, par exemple) est tout à fait concevable : l’ancienne France était même fondée sur des privilèges divers et variés, qui respectaient les coutumes locales, les droits corporatifs, les libertés communales. N’ayons pas peur de dire que la réification des personnes à l’état d’individus interchangeables telle que l’a conçue et voulue la République rousseauiste et jacobine – Georges Bernanos ou François Furet, pour ne citer qu’eux, l’avaient bien vu – a fait le lit de tous les terrorismes.

L’islam contemporain est-il en mesure de nous respecter ?

Les mesures radicales qu’il serait nécessaire d’adopter pour endiguer la terreur islamiste qui gagne notre pays (mesures que je ne suis pas seul à préconiser mais qui semblent impossibles dans le cadre législatif européen), ce n’est pas un islamophobe, loin s’en faut, qui les soutient ici. Si la civilisation musulmane est endormie depuis plusieurs siècles, on ne saurait ignorer ses très riches apports, pas plus que l’abondance et la profondeur de sa poésie et de sa mystique, par exemple. J’aime et respecte l’islam – que j’ai longuement fréquenté –, et la figure de Lyautey m’est très chère. Pour protéger l’islam marocain des insolences coloniales, il fit édicter l’interdiction des lieux de culte aux non-musulmans. Mais la France n’est pas un pays musulman et nous devons aux fidèles de cette religion le respect qu’on doit à tout homme, dans la mesure où il accepte notre culture et nos lois. Or telle est la question qui se pose aujourd’hui : l’islam contemporain est-il en mesure de nous respecter ? L’islam d’aujourd’hui – c’est-à-dire le fondamentalisme islamique – a-t-il encore quelque chose à voir avec l’islam traditionnel, historiquement si proche de nous encore, et si amical : pensons aux unités musulmanes de l’armée française actives jusqu’à la guerre d’Indochine, à leur double allégeance manifestée notamment dans leurs insignes et leurs devises (« Allahou akbar »[tooltips content= »5e Régiment de tirailleurs algériens. »](1)[/tooltips] ! ou « Dieu, l’islam et la France »[tooltips content= »200e bataillon de pionniers nord-africains. « ](2)[/tooltips]), aux harkis, ou même aux vieux et respectueux Algériens transplantés en France que nous avons tous connus dans notre jeunesse ?…

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Je ne serai pas le premier à répondre par la négative. Dans l’islam traditionnel, le djihad offensif était considéré comme désormais clos depuis le XIVe siècle. Seul l’agression du dar al-islam appelait à la guerre sainte (l’Algérie avec le grand Abdelkader, qui, une fois défait, devint un ami de la France et un défenseur des chrétiens de Syrie, en est le meilleur exemple). Ajoutons que terorisme et suicide sont rigoureusement contraires à la tradition musulmane du « petit » djihad (la guerre sainte). Même le précédent des Assassins (Hashashins), auquel certains ont eu recours pour trouver une généalogie au djihadisme moderne, est tout à fait inopérant, non seulement parce qu’il s’agissait d’actions émanant d’une minuscule secte ismaélite, mais aussi parce que leurs victimes n’étaient que des souverains. D’autres facteurs marquent donc la rupture doctrinale entre l’islam ancien et l’islamisme qui se développe chaque jour un peu plus dans le monde musulman.

Islam : l’ancien et le nouveau

Le facteur essentiel est très évidemment la mondialisation, et son corollaire : la puissance des États les plus riches. Le wahhabisme saoudien, qui, voilà un siècle encore, n’était qu’une petite secte hérétique de l’islam, a diffusé sa doctrine dans le monde musulman, soit directement, soit à travers la mouvance salafiste, qui en est dogmatiquement très proche. Alors que l’ancien islam présentait un éventail très varié de coutumes et de croyances ainsi qu’une littérature foisonnante (juridique, littéraire, spirituelle), le fondamentalisme favorise l’extrême pauvreté de la pensée et l’adoption de règles passe-partout, fort commodes pour enrôler les masses incultes, en jouant sur le réflexe communautariste de l’oumma. Et il n’est pas peu curieux d’observer que la secte wahhabite, qui passe son temps à lutter contre toute vénération qui ne s’adresse pas à Dieu (la majorité des sanctuaires et lieux historiques de La Mecque ont été détruits, et le tombeau même du prophète a été menacé, sous prétexte qu’ils suscitent des vénérations idolâtriques), n’a eu d’autre résultat que de favoriser, non seulement la mondialisation du « voile », mais l’idolâtrie de la figure du prophète…

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Sans revenir aux origines de l’islam et en s’en tenant à l’histoire canonique, la figure de Mahomet a été à la fois contestée, et très tôt vénérée. Vénérée comme celle d’un homme choisi par Dieu, comme un véhicule de la parole divine ; mais jamais comme un dieu, cela va de soi. Cette vénération, associée à l’iconoclasme sémite (partagé avec le judaïsme), a beaucoup réduit la représentation picturale du prophète, dont on trouve cependant de belles et nombreuses traces (le visage découvert ou voilé d’un linge blanc) dans le monde persan, l’Inde moghole ou l’empire ottoman. Si elle n’est pas courante, la figuration du prophète jouit donc d’une réelle tradition. Par ailleurs, le prophète de l’islam s’est toujours gardé de se comparer aux grands prophètes juifs, notamment Jésus, « Verbe de Dieu » (IV, 171), dont les miracles sont chantés dans le Coran, et annonce clairement : « Je ne suis qu’un simple mortel, envoyé par Dieu à mes semblables » (Coran XVII, 93). Si la tradition légendaire lui attribue quelques prodiges, le prophète admettait lui-même que son seul miracle était la descente du Coran – ce qui revenait à attribuer le miracle à Dieu et à confirmer la nature purement humaine de son envoyé.

Le paradoxe du péché d’idolâtrie

Ce petit excursus nous permet de revenir à l’objet de cet article : l’islamisme – même s’il a déjà gangréné les représentations officielles (les Musulmans de France, le CCIF, etc.) – ne représente heureusement pas la pensée de tous les musulmans français, dont beaucoup sont parfaitement intégrés à notre culture.

On comprend néanmoins que la masse des fidèles, même modérés, puissent être violemment choqués par des caricatures auxquelles leur histoire ne les a pas habitués ; mais, en s’enflammant contre elles au point de justifier le meurtre de leurs auteurs ou de ceux qui les colportent, les fondamentalistes (et ils sont de plus en plus nombreux : les services secrets viennent d’en avertir l’Élysée) commettent sans en avoir conscience le péché le plus condamnable de l’islam : l’idolâtrie.

Ils divinisent le prophète et se font ainsi les spectateurs d’une adoration qui, aux yeux de l’islam, est considérée comme impie. Ajoutons que ces musulmans auraient beaucoup à apprendre des chrétiens occidentaux, lesquels, depuis des décennies, supportent les railleries les plus ordurières au sujet du Christ (notamment dans Charlie Hebdo), parce qu’ils savent bien que ces figurations ne sauraient affecter en quoi que ce soit la nature du Dieu infini dans lequel ils croient.

L’ensauvagement, problème ou solution?

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Bayonne, 8 juillet 2020 : marche blanche en hommage à Philippe Monguillot, le chauffeur de bus décédé à la suite de sa violente agression. © Iroz Gaizka/AFP

L’ensauvagement que subit la France depuis l’été dernier est le signe d’une régression de notre civilisation à la barbarie. Ce retour à l’état sauvage n’a pas grand-chose à voir avec celui dont rêvaient les philosophes du XVIIIe siècle, pas plus qu’avec celui dont rêvent nos écologistes modernes.


La décapitation du professeur d’histoire Samuel Paty relance le débat sur l’«ensauvagement» de la France suscité par la mort du chauffeur de bus de Bayonne[tooltips content= »Voir « La vie d’un chauffeur de bus compte (aussi) ! », mis en ligne sur le site de Causeur.fr le 17 juillet 2020. »](1)[/tooltips], qui a donné lieu à un face-à-face musclé entre Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti ; le ministre de l’Intérieur légitimant l’usage de ce terme par les chiffres de la criminalité et le garde des Sceaux appelant à ne pas confondre le « sentiment d’insécurité » avec le réel. Rien donc, dans ce débat, qu’on ne sache déjà quant au clivage droite-gauche. Mais le plus étrange reste qu’on se contente d’évoquer des bilans catégoriels (incivilités, actes de délinquance ou de banditisme, homicides) en passant sous silence un processus régressif infiniment plus inquiétant et complexe ; et qu’on récuse parallèlement l’emploi de ce mot en affirmant que la population tend à confondre son ressenti avec la réalité des faits. Il est bon que le peuple dise ce qu’il pense, mais à condition que ça aille dans le sens du Progrès!

Régression globale de la société

Le mot tiendrait donc son aura ambiguë de la dramatisation qui l’a porté sur le devant de la scène, et pas du processus qu’il montre du doigt : qu’un pays qui a tant contribué à promouvoir les valeurs de la civilisation puisse être en train d’en sortir, et se renier en laissant la barbarie regagner chaque jour davantage le terrain qu’on pensait définitivement acquis aux idéaux républicains. L’ensauvagement est en ce sens bien pire que la sauvagerie native de l’homme des « sylves » (forêts), puisqu’il conduit toute une société qui se pensait civilisée à occulter que des actes, pour l’heure isolés mais particulièrement abominables, sont révélateurs d’une régression globale de la société. Considérer l’ensauvagement de la France comme un processus bien réel, distinct de la criminalité qu’on ose dire « ordinaire », suppose donc qu’on soit capable d’en identifier les signes, même si un assassinat sordide commis au nom de l’idéologie islamique témoigne d’un autre type d’ensauvagement que les agressions quotidiennement observées dans les transports en commun. Or ces signes sont là, et depuis longtemps déjà, dès lors qu’on veut bien les voir : montée en puissance d’une brutalité sans limites, haine viscérale de la culture occidentale, indifférence à la souffrance des victimes…

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Aucun doute n’est donc possible quant à la nature « barbare » de cet ensauvagement qui annule tous les efforts de réflexion consentis par les Européens depuis la fin du XVIIIe siècle pour mieux distinguer le sauvage du barbare. Nombre d’écrivains et artistes revendiquent en effet de retrouver leur part de « sauvagerie » au nom – là est le paradoxe – d’un idéal de culture plus profond et plus noble que celui de l’Europe où l’excès de civilisation, ou de ce qu’on prend pour telle, génère de nouvelles formes de barbarie. Assumant son « irrémédiable sauvagerie », François Augiéras disait de la « civilisation de Paris » qu’elle est « la seule qui n’incarne pas les valeurs qu’elle prétend siennes[tooltips content= »François Augiéras, Le Voyage des morts, Grasset, « Les Cahiers rouges », 2000, p. 9. »](2)[/tooltips] ». Ces aventuriers de l’esprit pensaient qu’on ne sauverait la culture européenne qu’en apprenant à connaître la part de « primitivité » qui ancre l’individu dans un fonds anthropologique archaïque, seul capable de contrebalancer la perte de contact avec la réalité due à un excès de rationalité, d’intellectualité.

Le pacte social fondait notre civilisation

On nous dira sans doute que l’ensauvagement d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui dont on attendait hier qu’il restaure un équilibre perdu entre l’homme et son environnement naturel et social. Dans leurs formes respectives sans aucun doute, mais pas en tant que symptômes d’un dérèglement des rapports entre nature et culture, sociabilité et barbarie. Notre tort est de ne pas vouloir admettre que les sociétés occidentales modernes ne survivront qu’en relevant le défi de Nietzsche : « Jusqu’où un homme, un peuple peut-il déchaîner en lui les instincts les plus redoutables et les faire tourner à son salut, sans qu’ils entraînent sa perte : mais au contraire sa fécondité, en actes et en œuvres[tooltips content= »Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes XII : Fragments posthumes (trad. J. Hervier), Gallimard, 1979, p. 21. »](3)[/tooltips]. » Mais comment savoir si la contre-culture de l’ensauvagement volontaire répond à cette attente ou favorise le déchaînement d’une « primitivité » barbare ?

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De même ne voit-on pas clairement le rapport, s’il en est un, entre la lutte contre l’ensauvagement mortifère véhiculé par l’islamisme radical, et les pratiques de « réensauvagement » (rewilding) du milieu naturel : permettre à des écosystèmes de se reformer naturellement grâce à l’éviction de l’homme, qui se contente d’être l’initiateur du projet, et à la réintroduction des grands mammifères dont l’activité prédatrice contribue à l’équilibre de l’ensemble et favorise le retour d’espèces qu’on pensait disparues. En revanche, quand le prédateur humain sévit, c’est le dérèglement de l’ordre social qui s’ensuit. Le réensauvagement pourrait ainsi devenir le modèle d’un nouveau pacte social, sans autre engagement contractuel que de produire du « sociétal » à l’image d’un milieu naturel préservé de toute intervention humaine. Comme l’ensauvagement barbare, mais par de tout autres moyens, le réensauvagement appliqué aux sociétés humaines mettrait fin au politique et préparerait une sortie, en douceur cette fois-ci, hors de la civilisation jusqu’alors fondée sur le pacte social.

Avons-nous donc raison de nous y accrocher ou devrions-nous accepter ce changement de paradigme au profit d’un pacte avec la nature qui se chargerait de rééduquer les plus récalcitrants ? Ainsi pourrait-on envisager des travaux d’intérêt collectif qui, effectués dans un environnement peu propice aux regroupements grégaires, stimuleraient l’émergence d’une sauvagerie reconstructrice. Le souvenir me revient alors de ces Touaregs du Hoggar qui, ayant entendu parler des actes de délinquance commis en France par de jeunes Maghrébins, nous suggéraient de leur envoyer ces « sauvageons » afin que quelques marches dans le désert leur remettent les idées en place. C’étaient là propos d’hommes sages, civilisés. Aujourd’hui sillonné par des groupes de djihadistes lourdement armés, le désert lui-même n’est plus un sanctuaire où se « réensauvager » afin de retrouver sa place dans la cité. C’est en son sein que le combat doit donc être mené, à l’arme la plus lourde dont dispose le législateur qui ne peut hélas rien contre le désarmement moral de certains de nos concitoyens.

Entretien d’outre-tombe avec Philip Roth (1933-2018)

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Philip Roth, New York, 2008. © Nancy CRAMPTON/Opale/Leemage

Petit-fils d’immigrés juifs originaires d’Europe centrale, Philip Roth (1933-2018), génial et controversé, a – même mort – encore des choses à nous dire sur la littérature, le sexe et l’Amérique.


Causeur. Bonjour, Philip Roth.
Philippe Roth. Fichez-moi le camp ! Vous savez bien que je hais les journalistes.

Vous avez l’air en pleine forme !
Est-ce que ça vous regarde ?

On dirait que vous allez beaucoup mieux, non ?
Mourir est un remède infaillible contre l’imbécillité, la mauvaise humeur et la panne sexuelle, vous ne le saviez pas ? Vous devriez essayer…

N’êtes-vous pas un peu déprimé ?
Non, j’évite de fréquenter des Ashkénazes !…
Toutes mes misères – mes crises cardiaques, mon cancer, ma honte devant ce corps avili qui se faisait passer pour moi – ont disparu. Le corps, sujet sérieux, hein ! On sait que l’animal finira par trahir mais quand ?
Aujourd’hui, je m’en fous. Le chien enragé qui me visitait de ses crocs chaque nuit est dans sa niche. Vous n’allez pas me croire, j’ai arrêté le Lexomil – enfin presque, juste un ou deux pour le goût.

Mais non !
Mais si. Je mène une vie beaucoup plus saine ici. Moins de transes, de dérobades, de facéties, bon débarras ! Gym aquatique, vélo, prière – non, je plaisante.

Vous ne vous sentez pas trop seul ?
Ici, je n’ai que des amis : ce soir, je dîne avec Kafka, c’est l’homme le plus joyeux du monde. On partage la même vision comique de l’Amérique. Son humour me tue. Savez-vous que c’est un excellent nageur ?

Où est-on exactement ? Au Purgatoire ?…
Ce que je peux vous dire, c’est qu’on est bondés cette saison – à cause du Covid chez vous ! Pour le moment, je partage une chambre avec Gustave Flaubert, une crème d’homme, pas du tout le vieux grincheux qu’on m’avait dit – il a dans son armoire à pharmacie un calvados du tonnerre de Dieu.

Quoi, vous l’avez rencontré !
Qui ça, Dieu ? Euh, non ! pas encore. On est fâchés, vous savez. J’ai écrit des horreurs à son sujet. Ici, je n’en reviens pas, il se fait appeler Zeus, les mauvaises langues disent qu’il passe son temps à se déguiser en taureau ou en cygne. Pas facile de lui parler, d’autant que son anglais est assez approximatif et que, d’après Kafka, son yiddish est tout à fait insuffisant.

Philip Roth et sa femme, Claire Bloom, aux 38e British Academy Film Awards (BAFA), Londres, 1986
Philip Roth et sa femme, Claire Bloom, aux 38e British Academy Film Awards (BAFA), Londres, 1986

Et avec Flaubert, de quoi parlez-vous ?
De tout et de rien. Surtout de rien. Le vide, le néant, l’oubli, ça le passionne. Moi aussi. Hier encore, il me disait : « J’ai entrevu un état de l’âme supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. » Je ne suis pas aussi détaché que lui, je m’accroche encore à des chimères. Pourquoi n’ai-je pas obtenu le Nobel, bon sang ? J’en rêve encore, c’est idiot.

Quoi d’autre ?
Vous n’allez pas me croire, le vieil Homère est gay et il n’est pas du tout aveugle ! Je vous jure, je l’ai croisé à la plage l’autre jour, il jouait à la pétanque avec Onassis et Platon, en bermuda, un verre d’ouzo à la main ! Ah, ces Grecs ! Ils ont toujours su vivre. Ici, c’est un éternel été, ça change tout.
Tenez, Salinger par exemple. Ce vieux chameau est devenu d’un cool, je n’en reviens pas, toute sa paranoïa ancestrale l’a quitté. Ça reste un intello juif névrosé comme vous et moi, mais très zen, chemise tahitienne, tongs, Ray-Ban – je l’ai à peine reconnu.

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Vous êtes un écrivain juif, c’est-à-dire ?…
Comment avez-vous deviné ?… Je suis un New-Yorkais, je suis juif et je suis un écrivain, mais je ne suis pas un « écrivain juif » – ni un « écrivain new-yorkais ».

Entre le chagrin et le néant, vous préférez quoi ?
Je viens de vous répondre.

N’êtes-vous pas finalement heureux ?
Le bonheur ? Ah non ! ça me dégoûte.

Qu’avez-vous appris depuis votre séjour ici ?
Normalement, je ne dois rien révéler… Vous voulez vraiment le savoir ?… Eh bien voilà : il n’y a que l’amour – prévenez Sollers quand vous le verrez à Paris ! Oui, il n’y a que l’amour, puis le travail, et puis rien.
Je ne suis pas surpris : écrire – jusqu’à n’être que soi, puis jusqu’à l’extinction de soi – et en rire. Puis en mourir. Rien d’autre.

Vous n’avez pas souhaité être inhumé selon le rite hébraïque. Pourquoi ?
Parce que je ne suis pas un juif religieux, pardi ! Je suis relié autrement.
J’ai été aimé par ma mère, je m’en veux de l’avoir fait tant souffrir. J’ai eu un père, je l’ai aimé sans jamais le comprendre. Je suis un fils. Tous les juifs sont des fils. C’est ça, mon patrimoine.

Pourquoi refusez-vous catégoriquement de croire encore aujourd’hui ?
Aucune prière ne franchit la barrière de mes dents. Trop de bruit sur mes lèvres, trop de dents ! J’ai choisi pour la frime d’être enterré dans le cimetière de Bard College – vous connaissez Annandale-on-Hudson ? C’est un endroit agréable, très apaisant. Des écureuils, des oies sauvages, des ormes centenaires. J’ai une coloc sympa, complètement perchée, Hannah Arendt, qui m’explique qu’Heidegger était un vieux cochon, assez nazi, d’accord, mais qu’il avait une baguette magique. Je l’adore !

Philip Roth, notre « oncle d’Amérique »
Né le 19 mars 1933, à Newark dans le New Jersey, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie, une province de l’ancien empire austro-hongrois, Philip Roth a grandi à Weequahic – prononcez « week-wake »[tooltips content= »« Weequahic » signifie « le chef de l’anse » dans la langue des Indiens Lenapes – appelés les « Loups » par les anciens colons français et les « Delawares » par les Britanniques. »](1)[/tooltips] –, le quartier juif de la ville. Cette année-là, Malraux publie La Condition humaine, Adolf Hitler devient le chancelier du Reich, Albert Einstein et Bertolt Brecht quittent l’Allemagne, Roosevelt est élu président des États-Unis.
Après des études à Rutgers, puis à Bucknell en Pennsylvanie et à l’université de Chicago (où il enseignera la littérature), Philip Roth dirige des séminaires d’écriture à l’université d’Iowa jusqu’au début des années 1960 avant de s’établir à New York pour se consacrer à son œuvre. Plusieurs années plus tard (et jusqu’en 1992), Philip Roth enseigne la littérature comparée à Princeton et à l’université de Pennsylvanie.
Dès son premier roman, Good bye, Colombus (1959) et surtout avec Portnoy et son complexe (1969), suivis d’Opération Shylock (1993), Pastorale américaine (1997) et La Tâche (2000), entre autres, Philip Roth s’est imposé, au-delà des controverses qu’il a suscitées comme l’un des écrivains majeurs de son époque[tooltips content= »Les romans de Philip Roth sont publiés chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier ». Voir aussi Romans et nouvelles (1959-1977) dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». »](2)[/tooltips].
Mais qu’est-ce qu’un « grand écrivain » aujourd’hui ? Roth en fait lui-même l’objet d’un questionnement mélancolique. À sa façon – obsessionnelle, violente, satirique –, Roth a tenté d’y répondre à travers des récits, des romans, des formes – neuves parfois, belles souvent. Admirateur dans sa jeunesse de Flaubert, Henry James et Kafka, et plus près de lui de Saul Bellow et Bernard Malamud – ou encore des humoristes des cabarets new-yorkais, Lenny Bruce et Henny Youngman –, Roth n’a cessé de s’exposer dans une œuvre férocement autobiographique qui se hisse du singulier à l’universel, et qui s’offre comme un miroir comique de nos désirs.
C’est pourquoi il serait absurde de réduire son œuvre à un versant de sa vie intime ou à une simple illustration de la « question juive » sous un accoutrement tragique et burlesque. Chez Roth, l’humour est le bouclier du désespoir – le legs le plus précieux de la diaspora ? S’il n’a cessé de se mettre en scène sous divers masques, le romancier transfigure en les parant d’un vernis salutaire les épreuves et les aléas de l’existence – les blessures. Surtout masculines ? On le lui a reproché.
Souvent jugé scabreux ou provocateur dans son pays, accusé de sexisme par certaines féministes américaines, il a été en France pour plusieurs générations de l’après-guerre notre « oncle d’Amérique » ! Moins un paria adulé qu’un héros sombre, solitaire, hargneux, fraternel – et génial. Un artiste de l’introspection quand elle est sans remède. Un samouraï de l’écriture, piteux et triomphal, délicat jusque dans la parodie.
Philip Roth est mort le 22 mai 2018 à New York.

Vous êtes un orfèvre de l’autofiction. Dans plusieurs de vos romans, le personnage de Nathan Zuckerman, votre double…
Oubliez ça ! Zuckerman, ce n’est pas moi. Ni Portnoy, ni David Kepesh non plus ! Si j’avais voulu raconter ma vie, je m’y serais pris autrement.
Tous mes personnages sont des cocottes en papier : je les plie, je les froisse, je les déchire ; ils n’ont rien à redire. Je mens comme un arracheur de dents, eux aussi. N’ayez aucune confiance en nous ! J’ai tout imaginé de leur disgrâce.

Vraiment ?
À part certains souvenirs, certaines odeurs, qui ne sont qu’à moi – je ne vous dirai pas lesquelles, ça serait trop facile. Vous me faites rire, vous, les journalistes ! Vous êtes comme des renards dans le poulailler, une fois que vous vous êtes servis, vous repartez, les plumes à la gueule.
Vous voulez que je vous dise pourquoi je déteste les interviews ?

Non.
J’insiste.

Parce que vous avez une sensibilité d’oursin ?
Parce que je suis violent et parce que je suis pudique. C’est ma façon d’aimer.
Je n’ai rien à ajouter à mes romans. Qu’est-ce qu’un roman ? Une préface. L’aveu d’un échec. Un croc de boucher où je suspends mes personnages comme de la viande. Leur âme se répand sur le sol en flaques d’encre noire que je lèche comme un chien. Écrivez ça dans votre journal !
Je ne vous fais pas peur au moins ?…

À lire aussi,  Alain Finkielkraut: « Nous étions fiers d’habiter un monde où Philip Roth était vivant »

À sa parution en 1969, Portnoy a fait scandale, le livre a même été interdit en Australie !
Écrire, c’est toujours un peu malsain, et obscène, mais ça l’est moins que de regarder Fox News ! Je suis un objet de scandale. Aimer est un scandale. L’Amérique est un scandale.
Pourquoi j’écris ? Parce que je n’ai jamais appris à vivre. On n’est pas là pour sauver le monde – l’écrivain n’est pas un messie –, on est seulement là pour le réparer, comme on recolle les morceaux d’un vase brisé. On essaye. On met de la neige sur de la boue. La neige fond, à la fin c’est la boue qui gagne.
On échoue, on recommence, on échoue mieux. C’est sans fin.

Dans Portnoy, vous exprimez un penchant immodéré pour certains motifs intimes : la fellation, la masturbation, l’attrait coupable des shikse blondes…
…  Ha ! ha ! De l’hébreu sheketz : « abomination », « souillure » !
Je vous confesse, ça va vous plaire, que les chapitres intitulés en français « La branlette » ou « Fou de la chatte » sont furieusement autobiographiques.

Vous vous contredisez, là.
Pas du tout ! Plus on parle de soi, plus il faut raconter d’histoires. C’est tout un art – un métier. J’ai écrit mes livres avec mes repentirs, mes peurs, mes illusions, mes duperies, mes défaillances, mes lubies, mes deuils, mes goûts, ma haine et ma nostalgie du Talmud – et encore je ne dis pas tout !
Avec quoi d’autre voulez-vous écrire des romans ?

En tant qu’écrivain américain, vous êtes…
Arrêtez ! Dans mes livres, je parle de l’Amérique, je ne parle même que de ça, mais je ne suis pas sûr d’être un « écrivain américain ». Je ne suis ni un orphelin fugueur, ni un clochard céleste, ni un boxeur noir, ni un bûcheron transcendantaliste, ni un pêcheur de baleines, ni un tueur de daims, ni un chasseur de lions, ni un amateur de corridas, ni un homme invisible, ni un pasteur sudiste, ni une vierge mystique, ni une lesbienne en colère, ni un détective cherokee, ni une chanteuse du Far West.

Philip Roth et Nicole Kidman, sur le tournage du film La Couleur du mensonge de Robert Benton, 2003
Philip Roth et Nicole Kidman, sur le tournage du film La Couleur du mensonge de Robert Benton, 2003

C’est dur d’être un écrivain en Amérique ?
On doit se défendre contre les coyotes, les serpents à sonnettes, les Indiens – notez, dans le Connecticut, ils sont plus rares – mais il faut aussi lutter contre les féministes, les associations de dames prudes et les critiques du New Yorker. On a la NRA, les cyclones, le Ku Klux Klan… la routine quoi !
On a de surcroît un taux anormalement élevé de rabbins ultra conservateurs, d’astrologues végétariens et de prédicateurs antisémites, sans oublier ces messieurs distingués de Yale ou de Princeton qui lisent Freud en Hochdeutsch et qui rêvent d’inceste en yiddish.

Les Américains n’arrêtent pas de pleurer sur le thème de l’innocence perdue. Pourquoi ?
Pas moi ! La solitude, les rodéos, l’amitié virile, pitié ! Règlement de comptes à O.K. Corral n’est pas mon film préféré. Je déteste Robert Redford et Buffalo Bill.

Et Huckleberry Finn alors ? 
C’est le roman d’un puceau. Moi, je veux des femmes !

Justement, contrairement à vous, pourquoi les Américains sont-ils si peu curieux des femmes ?
Ils se sentent coupables ! La Genèse, la Chute, le Péché originel, ça vous dit quelque chose ? Ça fait parfois de bons livres. Les Américains sont tous obsédés par le salut – le leur, mais aussi le vôtre ! Ils ont trois phobies : les incendies, l’alcool et le sexe. Évidemment, vous les Français, ça vous fait rire !

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Je vous sers un second bourbon ?
On a remplacé la galanterie par le harcèlement, et le marivaudage par la terreur, merde à la fin !… Oui, merci, avec de la glace. Je ne devrais pas, à cause des calmants. Vous savez le mélange…

Aujourd’hui, vous êtes un écrivain célèbre.
Quoi, je suis devenu l’écrivain préféré de Donald Trump ? Ha ! je n’ai aucune illusion, les plus fêtés ne sont pas les plus grands, les plus grands sont les moins lus : Virgile, Dante, Cervantès.

Vous ?
Foutaises ! J’ai écrit en pure perte, je me suis dupé moi-même. Il fut un temps où la littérature servait à penser. Ce temps est révolu. Pendant les années de la guerre froide en Union soviétique et en Europe de l’Est, les écrivains étaient proscrits ; aujourd’hui en Amérique, c’est nous. On donnera peut-être mon nom à une piscine de quartier à Newark, mais certainement pas à une gare ou à une station de métro !

On vous a accusé de sexisme, de machisme. Êtes-vous misogyne ?
C’est Dieu qui l’est ! Aucune femme n’a jamais été harcelée ou violée dans un de mes romans parce qu’aucune femme n’existe, aucun homme non plus d’ailleurs. Ce sont des fictions. Harvey Weinstein est un salopard, moi je suis un romancier. Je suis le diable, boo !… Dans ce pays, le diable a de nombreux synonymes qui permettent de le nommer sans frémir. Encore que…

Satan fait recette chez les vertueux…
En Amérique, si on confesse publiquement sa faute, on vous pend, on vous électrocute, on vous injecte du poison dans les veines, on vous assoit sur une chaise, mais on vous pardonne. Si vous avez menti, vous êtes perdu. Ai-je menti ?… Vous avez remarqué ce feu pâle qu’il y a dans le ciel et qui déchire le jour ?… Le plus difficile avec la vérité, ce n’est pas de la dire, c’est de la vouloir. Excusez-moi, il faut que je vous quitte. J’ai rendez-vous avec Monsieur K. sur les Champs-Élysées. À propos, quand vous verrez Sollers à Paris, dites-lui que le Paradis, ce n’est pas du tout ce qu’il croit.
C’est mieux.

Avez-vous un regret ?
Un seul : New York – la langouste à la sétchouannaise de Fu’s sur la 8e Avenue.

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Antiracisme, féminisme, écologie: un air bien connu

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Le pianiste Alexandre Tharaud en février 2020 © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage : 00943594_000174.

Aucune fausse note!


Artiste, footballeur ou sœur d’Adama Traoré, chacun y va de sa dénonciation du « racisme systémique » français. Le pianiste Alexandre Tharaud, qui vient de donner un entretien à l’excellente revue de musique classique Diapason, n’échappe pas à la règle. Après quelques considérations sur sa carrière et sur le temps qui passe, l’artiste enfile les perles.

couv-diapason-nov-2020Oui, dit-il, les « cheffes » et les « compositrices » commencent à être reconnues, mais « en revanche, en termes d’origine, le manque de mixité dans les orchestres me met de plus en plus mal à l’aise, surtout en France. » Il voit, ajoute-t-il, beaucoup plus de chanteurs, de solistes et de chefs noirs de l’autre côté de l’Atlantique qu’en Europe. 

La population noire étant proportionnellement beaucoup plus élevée aux États-Unis qu’en Europe, ceci pourrait expliquer cela, mais, pour suivre d’assez près les orchestres symphoniques européens et américains, je ne saurais pas dire ce qui justifie les allégations du pianiste. Je vois aussi peu de musiciens noirs dans les orchestres de Boston ou New-York que dans ceux de Londres, Berlin ou Paris. En revanche, les musiciens d’origine asiatique, excellents musiciens de pupitre ou éminents solistes, sont de plus en plus nombreux dans les rangs de ces grands orchestres. Il n’empêche, Tharaud tranche : « je trouve, hélas, que le racisme reste présent dans la musique classique en France, comme dans tant d’autres secteurs de la vie sociale. » 

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Le pianiste a également fait une découverte surprenante : les « compositeurs non-blancs » sont « trop souvent mis de côté du répertoire des concerts. » Premièrement, avant la deuxième moitié du XXe siècle les compositeurs de musique dite classique sont très majoritairement des Européens. Deuxièmement, les programmes des plus grandes salles proposent essentiellement de faire entendre la musique d’avant 1950 – ce qui est regrettable mais c’est ainsi. Nous aimerions par conséquent bien savoir de quels « compositeurs non-blancs mis de côté » parle exactement Alexandre Tharaud ? 

Sa riche et talentueuse discographie confirme d’ailleurs cet état de fait : Ravel, Chopin, Grieg, Rameau, Bach, Couperin, Satie, Milhaud, Poulenc, Brahms, Rachmaninov, Debussy, Beethoven… pas un seul compositeur non-blanc ! Dans un disque récent (Contemporary Concertos, Janvier 2020), Alexandre Tharaud aurait pu rétablir la balance et combattre ce racisme musical qui le chagrine tant. Mais le sort s’acharne, les compositeurs contemporains joués par Tharaud dans ce disque sont tous des compositeurs blancs.

A lire aussi, du même auteur: “Le Monde” réclame la peau de Zemmour, mais oublie d’informer

Le pianiste joue la partition progressiste jusqu’au bout : il demande que ne soit pas éludée « la charge négative de certaines œuvres ou titres », et aimerait voir « expliquer le racisme, par un texte dans la partition ou une introduction avant le concert. » A-t-il l’intention, pour parfaire le tableau, de mettre un genou à terre au début de chacune de ses prochaines représentations ? Réponse au prochain concert… lequel se tiendra uniquement dans « une salle à l’acoustique parfaite […] construite au milieu des bois », car Alexandre Tharaud ne manque pas de cocher aussi la case écologique et est prêt à lutter contre les « mauvaises habitudes du monde d’avant » : « il n’est pas possible de continuer à prendre l’avion tous les jours. »

Alexandre Tharaud n’est pas une exception dans le monde artistique. C’est à qui dégoulinera le plus en se couvrant de cendres devant l’autel des bonnes causes ! Ce monde est devenu le monde des béni-oui-oui qui se ripolinent la conscience en recyclant les poncifs vertueux. C’est « le monde de ceux qui font les malins », dirait Péguy, de ceux qui nous en remontrent, et qui n’ont de cesse de faire de la France le pire des pays, le plus raciste, le plus intolérant, le plus minable. Eh bien ! Qu’ils restent en Amérique s’ils y trouvent leur bonheur, et qu’ils nous fichent la paix une fois pour toutes.

La France parle trop et ne punit pas assez

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L'Argentin Carlos Monzon (D) affronte le Français Jean-Claude Bouttier (G) lors du championnat du monde de boxe des poids moyens au stade de Colombes, le 17 juin 1972. Jean-Claude Bouttier abandonne à l'appel du treizième round, Carlos Monzon conserve ainsi son titre de champion du monde de sa catégorie. AFP

La nouvelle loi en préparation « contre les séparatismes » montre surtout la faiblesse de la France. On va encore légiférer, parler, discuter, débattre, ergoter sur les mots… Au lieu d’agir.


Une nouvelle loi se prépare contre « les séparatismes ». On ne parle déjà plus de l’islam politique, ni de l’islam radical, ni même « du » séparatisme. On noie déjà le poisson. Après cela, on discutera, on débattra, on ergotera, on se disputera, on s’insultera même, mais on n’agira pas. C’est devenu, dans notre pays, comme une seconde nature.

À lire aussi, Jean-Luc Vannier: «La laïcité est donc la religion de la France ?»

Bourguiba et « L’État, c’est moi »

Lorsque, en 57, Bourguiba arrive au pouvoir en Tunisie, il charge immédiatement l’avocat Ahmed Mestiri, son jeune Ministre de la Justice, de mettre en place les dites « Lois de statut personnel ». Il est tellement persuadé de l’importance fondamentale de ces lois qu’il dira plus tard à un autre Ministre, Béji Caïd Essebsi (devenu à son tour, en 2014, Président de la République), qu’il ne savait pas s’il aurait pu les promulguer s’il avait attendu seulement 6 mois…

Comme on le sait, ces lois imposent à la Tunisie un certain nombre de dispositions laïques, surtout concernant les femmes : égalité hommes/femmes, droit au divorce pour les femmes, etc… Ces lois libératrices mettent très clairement le pouvoir religieux de la Zitouna, la grande mosquée de Tunis, sous la coupe du pouvoir politique. Les tunisiennes y sont très attachées, mais aussi leurs maris, qui sont heureux de vivre avec des femmes libres, plutôt qu’avec des esclaves sociales. C’est si vrai que lorsque, au moment de la rédaction de la Constitution, après la Révolution du Jasmin de 2010, les constituants majoritaires d’Ennahda, le parti des Frères Musulmans, voudront subrepticement remplacer l’expression « égales de l’homme » par le mot « complémentaires », elles descendront en masse dans la rue pour protester, et leurs maris les y suivront, fiers de les soutenir. Ennahda retirera vite sa proposition.

On connaît les Lois de statut personnel. Mais ce qu’on ne sait pas, en général, c’est que parallèlement à cela, Bourguiba fait construire, dans tous les villages ou presque, des mosquées modestes, pour que les « petites gens » puissent y prier pacifiquement.

Par ces deux actes politiques parallèles, audacieux et même magistraux, Bourguiba dépolitise en une seule fois l’islam de son pays. Il coupe définitivement les velléités politiques du pouvoir islamique de la Zitouna, tant par le haut (lois de statut personnel) que par le bas (mosquées provinciales). Il ne parle pas, il ne disserte pas sur l’islam radical, ni sur l’islam politique, ni sur l’islam tout court, mais il affirme simplement, par les actes, la primauté et la verticalité du pouvoir politique. « L’État, c’est moi », en quelque sorte. Malgré les vicissitudes ultérieures, la Tunisie vit encore sous ces lois, et les tunisiens et tunisiennes y restent très attachés. Elles sont une de leurs fiertés.

Immédiatement, alors, se pose une question : « Pourquoi ce que Bourguiba a su faire, dans un pays de culture totalement musulmane, pour réduire le pouvoir islamique, nos dirigeants n’arrivent pas à le faire, dans un pays laïque et de culture chrétienne ? Pourquoi cette faiblesse ? Notre problème n’est-il pas, simplement, que nous avons oublié ce que signifie l’expression verticalité du pouvoir, et même le sens du mot autorité ? ».

« Monzon parle peu et frappe beaucoup »

En 1972, à La Défense, avait eu lieu un championnat du monde de boxe qui avait opposé un jeune français prometteur, Jean-Claude Bouttier, et le champion du monde argentin de l’époque, Carlos Monzon. Dans le journal « l’Équipe », les deux managers avaient résumé la tactique de leurs champions. Ainsi, celui de Bouttier avait déclaré : « Si Jean-Claude parvient, par des esquives rotatives, à éviter dans un premier temps les crochets de son adversaire, il devrait pouvoir ensuite, par des jabs bien ajustés, prendre un certain avantage, puis, à partir du 8ème round, peut-être, placer une droite… ». De son côté, le manager de Monzon avait résumé les choses : « C’est simple. Carlos parle peu et frappe beaucoup ». Lors du combat, Monzon a tellement massacré Bouttier que celui-ci a ensuite abandonné la boxe.

À lire aussi, Simon Moos: L’ennemi est l’islamisme, mais qui sommes-nous?

On parle, on discute, on fait des lois, mais on ne règle pas le problème islamiste en France. A-t-on encore besoin de lois ? Le problème n’est-il pas le fait que, tout simplement, la France parle trop et ne punit pas assez ?

La vie à la campagne

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Paysage du Gers © FRILET/SIPA Numéro de reportage: 00327712_000022.

Joseph de Pesquidoux (1869-1946) raconte les coutumes rurales gasconnes de 1914 à 1922


Aujourd’hui, la ruralité s’étudie dans des colloques à défaut de se vivre, les pieds dans la terre. Un peu honteux d’avoir délaissé pendant des décennies ce sujet en or, fatigués aussi par la sociologie des cités et l’amertume du périurbain, les penseurs ont découvert ce nouvel eldorado. On s’y rend en TER ou en Intercités quand ces trains ont décidé de bien fonctionner.

Le rural meurt en silence

Un champ d’enquêtes et de situations aussi dramatiques que le quotidien déprimant des tours bétonnées est là, juste à côté, parfois à cent cinquante kilomètres de Paris. Carnets à la main, ils interrogent, ils sondent, ils ratissent le Morvan, le Nivernais ou le Bourbonnais à la recherche de ce rural, étrange citoyen qui meurt dans le silence et dont l’image s’effacera bientôt des livres d’Histoire. Ils sont même surpris de son existence, on le croyait parti à la ville depuis longtemps, jadis son exode avait fait l’objet de nombreux ouvrages, il subsiste néanmoins dans le dénuement des services publics.

chez-nous-en-gascogneIl est folklorique par bien des aspects, d’abord il se déplace uniquement en voiture, fait ses courses dans des supermarchés, n’a pas de librairie dans un rayon de cinquante kilomètres, n’est pas forcément un paysan, ses enfants sont souvent pensionnaires au lycée le plus proche et il évite de tomber malade, cela l’obligerait à changer carrément de département, voire de région. Sa qualité de vie est toute relative.

L’appel du jardin

On fantasme sur le bon air qu’il respire, les étendues qu’il dispose et sa tranquillité d’esprit par rapport aux citadins entassés, mal-logés et abandonnés des pouvoirs successifs. Ce virus nous aura appris que le mal-être français se moque des limites entre la ville et la campagne. Il essaime généreusement sur l’ensemble du territoire. Partout, les coutures cèdent, la sécurité fait défaut et les vieux chaînons d’entraide ne résistent pas à la férocité de la mondialisation. Au printemps dernier pourtant, les agences immobilières de province avaient été assaillies de demandes, l’appel du jardin avait sonné. Combien de ces visites aux beaux jours, l’odeur du gazon coupé dans les narines se sont concrétisées par des achats fermes à l’automne, sous une pluie peu amène ? Si vivre à la campagne est un rêve pour beaucoup d’entre nous, le réaliser s’avère aussi difficile que d’obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologue dans le Berry en moins de dix-huit mois ! Et même si le prix de l’habitat peut sembler « bas » pour un habitant des métropoles, il est parfois trompeur, il recèle mille déconvenues.

Le Virgile Gascon

C’est pourquoi, même avec la généralisation du télétravail, un retour massif de la population dans les profondeurs de notre pays n’est pas d’actualité. Et puis, cette campagne vénérée a beaucoup changé en cinquante ans. J’entends encore à la veillée, les histoires de ma grand-mère, narrant les comices agricoles d’antan, les fanfares locales, les concours de musique et le bal des conscrits. Vient de paraître aux éditions Le Festin, dans leur collection « Les Merveilles », un texte oublié d’un auteur tout aussi oublié : Chez nous en Gascogne de Joseph de Pesquidoux, « chroniques sur les travaux, les coutumes et les jeux en Gascogne » comme le rappelle Serge Airoldi dans une très belle préface. Ce châtelain-académicien a fini sa vie au Houga dans le Gers, il est l’auteur notamment de La Glèbe, Le Livre de raison ou La Harde, il fut surnommé par l’Express, « le Virgile gascon » et son talent de conteur fut salué, en son temps, par Gide.

Ce recueil de textes écrits entre 1914 et 1922 a le charme d’un tracteur vert SFV (Société Française de Vierzon) dodelinant sur un chemin vicinal. Le seigneur de Pesquidoux, avec une langue charnue et le ton juste du bon pédagogue, c’est-à-dire qui a plaisir à instruire sans ennuyer, à décrire précisément les gestes sans noyer dans les détails, nous fait découvrir la course landaise, la chasse aux palombes, la fête du cochon, la culture du maïs ou le fonctionnement d’un alambic défendant fièrement l’eau-de-vie.

Nous irons tous en Gascogne

Ce qui lui vaudrait aujourd’hui une haine sanitaire tenace. « Car la vraie, la pure eau-de-vie n’est pas un poison, mais un stimulant et un cordial. Un quasi-centenaire de mon pays, qui savoure chaque jour son petit verre d’Armagnac, a coutume de dire : c’est le lait des vieillards » écrit-il, avec jubilation. Et quand Pesquidoux parle des sabots d’aulne, d’ormeau, de noyer ou de hêtre, c’est toute une France qui apparaît sous nos yeux : « J’ai porté des sabots à l’âge où nous avons tous les pieds véloces d’Atalante ou d’Achille. J’avais vingt ans et je servais, de rouge et bleu vêtu, de l’azur sur du sang, au 9e Chasseurs à cheval ».

Quand l’autorisation de se déplacer sera royalement accordée aux Français, nous irons tous en Gascogne !

Chez nous en Gascogne de Joseph de Pesquidoux – Le Festin

Le vieil homme et la fille à lunettes

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Image d'illustration Ramiz Dedaković / Unsplash

Le vieil homme sait qu’il y a des choses qu’il ne faut pas faire, surtout quand on est un lettré comme il se flatte de l’être. On peut certes annoter un livre, mais en déchirer des pages, voilà qui est hors de question. C’est pourtant ce qu’il fait, préférant feuilleter quelques chapitres, si possible brefs, que de s’encombrer avec un pavé qui le décourage d’emblée : il ne sait que trop combien la vie est brève et les sommes philosophiques assommantes.

Contre la littérature pour femmes délaissées

Il est vrai qu’il a travaillé pendant près de quarante ans dans l’édition. Et qu’il a appris à très vite reconnaître non seulement la valeur d’un livre et la technique de son auteur pour épater d’éventuels gogos. Seul ce qui peut être exprimé en quelques lignes le retient encore. C’est dire qu’il ne se sent vraiment à son aise qu’entouré de notes fugitives et d’aphorismes cinglants.

Il a abandonné l’érudition quand il a pigé qu’elle n’était jamais qu’une fuite loin de notre propre vie, de même qu’il a renoncé aux pamphlets tant les polémiques le lassent et mis une croix définitive sur les pavés qui s’adressent à des femmes délaissées en quête du Prince Charmant. Quant à celles, abusées ou non, qui veulent se venger de leur passé – elles sont innombrables – il jette sur leurs livres un regard apitoyé : sans doute n’ont-elles rien compris à la littérature, ce qui n’est pas grave, mais moins encore à la vie, ce qui est plus fâcheux.

Le sourire des jeunes filles myopes

Le vieil homme en était là dans ses réflexions, lorsque subitement il décida d’entrer chez un opticien pour vérifier sa vue déclinante. On le pria d’attendre quelques minutes. Observant les jeunes filles qui s’affairaient dans le magasin, il songea à son ami Ceronetti qui lui avait dit, ce qu’il avait eu maintes fois l’occasion de vérifier, qu’un sourire des plus enchanteurs et des plus énigmatiques est le patrimoine exclusif des jeunes filles myopes qui portent des lunettes aux verres clairs, avec une monture invisible.

Ce genre de jeunes filles, avait-il ajouté, n’est pas si rare : d’ordinaire, elles ont des cheveux blonds ou châtain clair, une allure très svelte. Derrière leurs verres, la lumière de leurs yeux est pâle. Leur regard que la nature a limité se dirige vers des lointains inconnus. Leur sourire, quand il se manifeste, est d’une luminosité extrême. On jurerait qu’il annonce pour ceux qui les aiment ou les aimeront, un bonheur supérieur à la félicité commune.

Mourir de soif auprès de la fontaine

Le vieil homme se souvient avoir connu des jeunes filles au sourire énigmatique et aux lunettes claires. Il aimerait les passer en revue. Il aimerait plus encore savoir s’il en existe encore. Il est trop tard : l’examen de sa vue débute. Le résultat n’est pas fameux. Mais qu’est-ce qui peut l’être encore à son âge ? En sortant son portefeuille pour régler les vingt-cinq francs de la consultation, il en extrait une page déchirée d’un essai qu’il ne sait plus à qui attribuer. Plus tard dans un café, il lira ceci qui s’adresse directement à lui :« Dans l’une des maximes à la visée éthique du “Dhammapada” on trouve cette image d’un vieux : il dépérit comme un héron sur un lac sans poissons. » Il songe que cette maxime conviendrait encore mieux à son besoin d’amour. Il est trop tard. Comme Villon, « il meurt de soif auprès de la fontaine. » Ceux qui l’observent chez Nespresso le trouvent plutôt affable : il n’a pas l’air de mourir de soif. Il convient de donner le change quand les jeunes filles éthérées à lunettes ont disparu et que soi-même on est si proche du gouffre. On lui apporte un second ristretto qu’il dégustera en lisant la presse. Il faut bien feindre d’être encore vivant, se dit-il. Sans conviction.

LGBTHOVEN

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© Soleil

Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne!


Pauvre Ludwig ! Ce n’était pas assez de perdre l’oreille à 25 ans. Pas assez de voir son anniversaire saboté par un microbe (né en 1770, 2020 est son quart de millénaire, la fiesta promettait). Pas assez. Il faut encore se faire gommer par les effacistes.

Du passé faisons table rase…

« Cancel culture » qu’ils disent. Culture à effacer avec Colbert, Schœlcher, Polanski et Woody. Donc, comme cadeau de deux-cent-cinquantenaire, les effacistes effacent Beethoven. Son crime ? Avoir composé la Cinquième symphonie. Pompompompom : cri primal du colon dominateur. Quelques Black Lives Avengers comme le critique James Bennett II avaient lancé l’alerte. Deux thermidoriens new age, le journaliste pop Charlie Harding et son double musicologue Nate Sloan, rejoignent aujourd’hui le comité de salut public sur le média américain Vox. « Depuis la création en 1808, écrivent nos experts, les auditoires ont interprété ce parcours [du pompompompom initial à l’ut final, NDLR] comme une métaphore de la résilience personnelle de Beethoven face à la surdité. » Mais en vrai, ce que raconte la Cinquième, c’est la marche triomphale du macho « blanc et riche » à la tête de sa légion réactionnaire. « Pour d’autres groupes – personnes LGBTQ+, personnes de couleur – la symphonie de Beethoven peut surtout rappeler que la musique classique est une histoire de l’exclusion et de l’élitisme. »

À lire aussi, Jeremy Stubbs : La « cancel culture », cette effrayante intolérance progressiste

Selon cette théorie pas tellement nouvelle, Mozart était cool parce qu’on pouvait applaudir entre les mouvements de ses concertos et bouffer des chips pendant ses opéras, alors que Beethoven aurait inventé l’Œuvre avec un gros Œ, qui domine, qui intimide, qui écrase le public. Pas tousser, pas hurler, pas bouger, « signifiants de la classe bourgeoise ». D’où « un mur entre la musique classique et un public nouveau et divers. » Mur inauguré truelle en main par Beethoven. Et vive la pop citoyenne qui vous cause d’égal à égal.
Vous direz : laissez ces tarés tarer. Mais voyez-vous, ces maîtres-là ont des disciples, plein de disciples, chaque semaine plus nombreux. Et depuis que Notre Castex a fermé les salles de concert, si on ne vole pas au secours du brave Ludwig, qu’est-ce qu’il va devenir ?
Alors. Déjà tomber sur Beethoven relève du parfait opportunisme, genre tu vas voir comment ton anniv ça être ta fête. Bach non plus, il n’en a rien à foutre de ton moi écoresponsable : il compose directement pour Dieu, pour prouver Dieu comme dirait Pascal. Et le mégalo Michel-Ange, tu crois qu’il t’inclut inclusivement ? Depuis que l’art est art y’en a des qui chatouillent et des qui gratouillent (et des qui ni l’un ni l’autre). Et puis ?

À qui le tour ?

Et puis, question mur, la pop ne se gêne pas tant. Le Floyd, dans The Wall justement, il se mouche du genou ? D’ailleurs qui leur a dit, aux effacistes, que Beethoven était un militant hétéro à la recherche des bourgeois en fleur ? Il leur crachait dessus, aux bourgeois. Depuis deux siècles la Cinquième reste un mystère sans classe, à la fois le plus écrasant et le plus populaire.

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Élitiste ? Si on admet que le marché a changé d’élite. À l’époque de Beethoven, ses patrons roulaient en carrosse et lui en carriole ; à l’époque de Rihanna, Madame roule en Lamborghini et ses fans en métro. Cherchez le bourgeois.
Et maintenant à qui le tour ? Accusé de child abuse, voilà un candidat solide, qui s’écriait « I’m not gay », n’aimait la peau que blanche, se voyait très au-dessus de nous autres et se comparait publiquement à Jésus. Je propose donc d’effacer Michael Jackson.

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Luc-Olivier d’Algange ou l’Europe secrète

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Luc-Olivier d'Algange D.R.

On réédite quatre titres de l’écrivain néo-païen qui en appelle au déconfinement de la pensée. 


Lecteur de Balzac, disciple du gnostique Raymond Abellio et du mystique monarchiste Henry Montaigu, Luc-Olivier d’Algange poursuit depuis des décennies une quête exigeante, nourrie d’immenses lectures, de Platon à Nietzsche, et dont l’objectif est toujours de « sauvegarder en soi, contre les ricaneurs, le sens de la tragédie et de la joie ».

Pensée orphique et contre modernité

Même s’il en appelle parfois au Christ, un Christ solaire et victorieux à des années lumières du dolorisme ecclésiastique, Luc-Olivier d’Algange se révèle Hellène, adepte d’une pensée de type orphique. Contre-moderne résolu, allergique aux « voies ferrées » de l’infralittérature officielle, il résiste à toutes les formes d’hébétude et d’anesthésie, à la massification globale comme aux formes nouvelles d’obscurantisme.

Il y a chez lui du paladin de l’ancienne France royale et du mystique de l’Allemagne secrète. Par son travail de recherche et d’approfondissement effectué dans la solitude et dans l’indifférence aux modes, l’homme prépare un « dé-confinement » esthétique et spirituel, une sortie de la Caverne ainsi qu’un recours à l’essentielle leçon des Grecs, nos Pères : faire de l’homme « la mesure de toute chose » pour citer le Protagoras de Platon. Il s’agit bien de faire contrepoids aux langueurs du déclin : « L’exil intérieur est source de folles sagesses dont aucune ne se soumet à la tristesse ».

Ombre de Venise et souvenir de Dominique de Roux

C’est dire s’il faut applaudir la réédition revue et augmentée de quatre de ses livres dans la belle collection Théôria que dirige Pierre-Marie Sigaud chez L’Harmattan, et qui a pris la suite de la regrettée collection Delphica des éditions L’Âge d’Homme. Il s’y retrouve en bonne compagnie aux côtés de Françoise Bonardel, de Jean Borella ou de Frithjof Schuon. L’ombre de Venise, le salut aux mânes de Dominique de Roux, les relectures de Dante et d’Hölderlin, l’alchimie et Henry Corbin peuplent des pages marquées au sceau de l’exigence.

Luc-Olivier d’Algange ou le Bon Européen, celui « qui ne se soumet point au temps » !

Luc-Olivier d’Algange, L’Âme secrète de l’Europe, L’Harmattan.

M. le président, il faut économiser sa honte!

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Graves débordements lors des manifestations anti-police le 28 novembre 2020, Paris © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22517666_000025

Après les violences subies par Michel Zecler lors de son interpellation par des policiers, le président semble rejoindre ceux qui s’indignent et ont manifesté bruyamment ce samedi 28 novembre. L’analyse de Philippe Bilger.


Le président de la République a délivré un long message sur Facebook où il faisait part de sa « honte » face aux images « insupportables » de la brutalité durable et raciste dont Michel Zecler, un producteur noir, a été la victime à l’intérieur du studio comme à l’extérieur de la part de trois fonctionnaires de police, un quatrième jetant une bombe lacrymogène.


Pourquoi ces vidéos ont-elles indigné bien au-delà du cercle des opposants compulsifs de la police quoi qu’elle fasse, des idéologues aspirant à ce qu’elle seule soit livrée pieds et poings liés à ceux voulant « bouffer du flic »?

Parce que ce déchaînement de violence, apparemment, a surgi comme une malfaisance inspirée par rien d’autre que le besoin de libérer une agressivité folle à l’encontre de cet homme traité de « sale nègre ». Parce que ce dernier, contrairement à tant de polémiques imputant à la police les comportements non civiques de ceux la fuyant ou se battant avec elle, n’a eu rigoureusement rien à se reprocher, bien au contraire, dans cette trop longue fureur exclusivement policière.

Cet unanimisme mêlant président, ministres, élus, droite et gauche, journalistes, célébrités, footballeurs, humanistes patentés et compassionnels conjoncturels, pourrait réjouir alors que tout démontre que notre démocratie est rien moins qu’unie. Pourquoi cependant, face à un tel maelström, est-ce que je me sens un peu gêné, comme si c’était trop?

A lire aussi, Driss Ghali: Le noir, le bibelot et le tapis de bain

Ces dernières semaines, tant de choses nous ont sollicités qui sur les plans sanitaire, de l’ordre, de la sécurité et de la police ne brillaient pas par la cohérence et la limpidité qu’on a le droit de réfléchir au-delà de cet odieux épisode. La gestion totalement erratique d’un article 24 pourtant nécessaire pour protéger la police, notamment dans sa sphère privée, a constitué cet article comme un repoussoir instrumentalisé par les journalistes avant que le Premier ministre ajoute à la confusion par ses fluctuations.

La sincérité de Gérald Darmanin questionnée

Si le président de la République a semblé transmettre récemment des dates susceptibles de nous rassurer sur l’existence d’un dessein gouvernemental, il n’empêche que tous les exclus de novembre et de décembre, rejetés jusqu’en janvier, sont dans un état de désespérance et de colère où l’incompréhension le dispute à un sentiment puissant d’injustice. Il apparaît qu’il y aurait un « sanitaire » deux poids deux mesures et qu’on peut craindre que notre société déjà largement éprouvée s’enfonce l’année prochaine dans un gouffre tragiquement mesurable.

Sur la police elle-même, on est heureux d’apprendre que le préfet de police a demandé à ses troupes de respecter « une ligne républicaine ». Je suis persuadé qu’il ne s’oublie pas dans cet avertissement. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin devient une cible commode. Il est vrai que lui-même mène une politique qui ne plaît pas à ce qu’il y a de gauche dans LREM et le fait de telle manière en mêlant, ces derniers jours, juste rigueur et démagogie précipitée qu’il peut faire douter de la constance et de la sincérité de son projet. Il donne trop l’impression d’avoir des embardées contradictoires plus qu’une plénitude digne de ce nom.

Gerald Darmanin photographié avant son entretien au journal de 20 heures de France 2, le 26 novembre 2020 © Thomas COEX / AFP.
Gerald Darmanin photographié avant son entretien au journal de 20 heures de France 2, le 26 novembre 2020 © Thomas COEX / AFP.

Mais à tout seigneur tout honneur. Le président de la République n’a pas seulement eu « honte ». Il a affirmé qu’il « croyait en la République exemplaire et en une police exemplaire » et qu’il attendait rapidement qu’on lui soumette des mesures pour lutter contre les discriminations dans la police. Incitant à ne jamais succomber à la violence, d’où qu’elle vienne, il ne risquait pas, avec ces nobles banalités, d’être contredit. L’action est malaisée: le verbe généreux compense et console.

Le terme « croire » est signifiant. Il manifeste comme l’exigence ne relève pas de la volonté mais du souhait.

Pour cette République exemplaire, serait-ce enfin l’irruption bienfaisante d’un nouveau monde de l’éthique quand depuis 2017 l’ancien a dominé?

Pour cette police exemplaire, il convient surtout de ne pas tirer de la brutalité inouïe que Michel Zecler a subie, des conclusions qui globaliseraient.

Mais qu’on me permette de ne pas tomber dans une absurde stupéfaction révélant à la fois une méconnaissance de la réalité et une naïveté face à la difficulté des missions policières. Dans la mesure où j’ai toujours soutenu que l’usage de la force légitime par la police était conforme à l’esprit républicain, je n’ai jamais minimisé les rares violences illégitimes que certains fonctionnaires pouvaient commettre, de sorte que je ne suis pas surpris, mais tétanisé par leur caractère délibéré.

Les manifestants du 28 novembre oublient les violences dont sont victimes les policiers

Je n’oublie pas non plus que pendant qu’on compatissait avec ce producteur, d’autres policiers, au quotidien, étaient victimes de scandaleuses résistances, de graves atteintes et que par exemple dans le même trait de temps une quinzaine de voyous, en Seine-et-Marne, s’en prenaient à des fonctionnaires attirés dans un guet-apens.

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Je ne rappelle pas ces évidences pour faire preuve de mauvaise foi mais pour mettre sur un plateau de la balance l’intolérable d’agressions ponctuelles comme celle à l’égard de Michel Zecler, et sur l’autre les mille offenses verbales et physiques causées à des policiers dans l’accomplissement de leur mission. Il me semble que ma démarche n’est pas inutile alors qu’une foule impressionnante défile à Paris le 28 novembre, mais contre les seules violences policières et la loi « sécurité globale » qui n’avait rien de liberticide.

Mollo!

En même temps, dans cet étrange climat où le pouvoir semble même dépassé par le cours d’événements qu’il a pourtant initiés, la cote du président monte, celle de plusieurs ministres, comme si le pays ne se sentait pas vraiment concerné dans ses profondeurs par l’écume des anecdotes politiciennes mais jugeait passable, voire en progrès l’action du gouvernement. Mais de grâce, que le président économise sa honte et économisons la nôtre avec lui! On a pu déjà en dépenser beaucoup depuis 2017 et il y aura, dans notre avenir agité, mille opportunités d’indignation, de mépris, de révolte: il faudra qu’il nous en reste encore.

Car un pouvoir jamais assez exemplaire, une police jamais assez exemplaire et des citoyens jamais assez républicains !

Le Mur des cons

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Des contradictions de la République et de l’idolâtrie dans l’islam

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Manifestations des Indonésiens musulmans suite aux déclarations de Macron défendant le droit à la caricature, Jakarta, 2 novembre 2020. © INA Photo Agency/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30241760_000003

Michel Orcel explore deux paradoxes du conflit qui nous oppose à l’islamisme: la République oublie qu’elle est la fille de la Terreur, tandis que l’islamiste ne se rend pas compte qu’il commet le péché d’idolâtrie en condamnant les caricatures.


L’épouvantable décapitation d’un professeur de collège au prétexte qu’il avait choqué la foi religieuse de quelques adolescents nous invite à observer d’abord que c’est au seul concept de République que nos hommes politiques se réfèrent pour condamner cette exécution. Référence absurde, car il existe toutes sortes de républiques où la liberté ne s’exerce pas, et surtout parce qu’aucun régime n’a mieux développé que la Révolution française la décapitation de masse pour justifier une idéologie totalitaire.

La République française n’est pas un principe, mais un régime

Et qu’on ne nous rétorque pas, comme certains, qu’il y a rupture entre la Révolution et la Ve République : sa devise, son hymne, ses principes, sa négation des corps intermédiaires, son centralisme, sa prétention à créer un homme nouveau délivré de toutes contingences naturelles ou historiques (« mariage pour tous », lois dites bioéthiques, extension de l’avortement, PMA « pour toutes et tous », etc.), enfin le gouvernement actuel d’un parti si autoritariste qu’il en est venu à réprimer violemment des manifestations pacifiques, contrôler nos plus simples sorties ou interdire momentanément l’exercice du culte, montrent assez que notre République est historiquement la fille de la Révolution jacobine.
La République française n’est pas un principe, mais un régime ; et la France transcende de loin l’histoire si récente et si meurtrière de ce régime-là. Ce n’est donc pas tant la République que bouleverse cette décapitation (une république qui, à travers l’immigration, est largement responsable, par laxisme, angélisme, calcul ou complicité, de l’émergence d’un islamisme aujourd’hui meurtrier) que la France : le vin, la musique, la politesse, la galanterie, la pensée libre, ne sont pas républicaines, mais françaises.

Évidemment, aménager la loi pour de petits groupes (les juifs de France au XIXe siècle, par exemple) est tout à fait concevable : l’ancienne France était même fondée sur des privilèges divers et variés, qui respectaient les coutumes locales, les droits corporatifs, les libertés communales. N’ayons pas peur de dire que la réification des personnes à l’état d’individus interchangeables telle que l’a conçue et voulue la République rousseauiste et jacobine – Georges Bernanos ou François Furet, pour ne citer qu’eux, l’avaient bien vu – a fait le lit de tous les terrorismes.

L’islam contemporain est-il en mesure de nous respecter ?

Les mesures radicales qu’il serait nécessaire d’adopter pour endiguer la terreur islamiste qui gagne notre pays (mesures que je ne suis pas seul à préconiser mais qui semblent impossibles dans le cadre législatif européen), ce n’est pas un islamophobe, loin s’en faut, qui les soutient ici. Si la civilisation musulmane est endormie depuis plusieurs siècles, on ne saurait ignorer ses très riches apports, pas plus que l’abondance et la profondeur de sa poésie et de sa mystique, par exemple. J’aime et respecte l’islam – que j’ai longuement fréquenté –, et la figure de Lyautey m’est très chère. Pour protéger l’islam marocain des insolences coloniales, il fit édicter l’interdiction des lieux de culte aux non-musulmans. Mais la France n’est pas un pays musulman et nous devons aux fidèles de cette religion le respect qu’on doit à tout homme, dans la mesure où il accepte notre culture et nos lois. Or telle est la question qui se pose aujourd’hui : l’islam contemporain est-il en mesure de nous respecter ? L’islam d’aujourd’hui – c’est-à-dire le fondamentalisme islamique – a-t-il encore quelque chose à voir avec l’islam traditionnel, historiquement si proche de nous encore, et si amical : pensons aux unités musulmanes de l’armée française actives jusqu’à la guerre d’Indochine, à leur double allégeance manifestée notamment dans leurs insignes et leurs devises (« Allahou akbar »[tooltips content= »5e Régiment de tirailleurs algériens. »](1)[/tooltips] ! ou « Dieu, l’islam et la France »[tooltips content= »200e bataillon de pionniers nord-africains. « ](2)[/tooltips]), aux harkis, ou même aux vieux et respectueux Algériens transplantés en France que nous avons tous connus dans notre jeunesse ?…

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Je ne serai pas le premier à répondre par la négative. Dans l’islam traditionnel, le djihad offensif était considéré comme désormais clos depuis le XIVe siècle. Seul l’agression du dar al-islam appelait à la guerre sainte (l’Algérie avec le grand Abdelkader, qui, une fois défait, devint un ami de la France et un défenseur des chrétiens de Syrie, en est le meilleur exemple). Ajoutons que terorisme et suicide sont rigoureusement contraires à la tradition musulmane du « petit » djihad (la guerre sainte). Même le précédent des Assassins (Hashashins), auquel certains ont eu recours pour trouver une généalogie au djihadisme moderne, est tout à fait inopérant, non seulement parce qu’il s’agissait d’actions émanant d’une minuscule secte ismaélite, mais aussi parce que leurs victimes n’étaient que des souverains. D’autres facteurs marquent donc la rupture doctrinale entre l’islam ancien et l’islamisme qui se développe chaque jour un peu plus dans le monde musulman.

Islam : l’ancien et le nouveau

Le facteur essentiel est très évidemment la mondialisation, et son corollaire : la puissance des États les plus riches. Le wahhabisme saoudien, qui, voilà un siècle encore, n’était qu’une petite secte hérétique de l’islam, a diffusé sa doctrine dans le monde musulman, soit directement, soit à travers la mouvance salafiste, qui en est dogmatiquement très proche. Alors que l’ancien islam présentait un éventail très varié de coutumes et de croyances ainsi qu’une littérature foisonnante (juridique, littéraire, spirituelle), le fondamentalisme favorise l’extrême pauvreté de la pensée et l’adoption de règles passe-partout, fort commodes pour enrôler les masses incultes, en jouant sur le réflexe communautariste de l’oumma. Et il n’est pas peu curieux d’observer que la secte wahhabite, qui passe son temps à lutter contre toute vénération qui ne s’adresse pas à Dieu (la majorité des sanctuaires et lieux historiques de La Mecque ont été détruits, et le tombeau même du prophète a été menacé, sous prétexte qu’ils suscitent des vénérations idolâtriques), n’a eu d’autre résultat que de favoriser, non seulement la mondialisation du « voile », mais l’idolâtrie de la figure du prophète…

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Sans revenir aux origines de l’islam et en s’en tenant à l’histoire canonique, la figure de Mahomet a été à la fois contestée, et très tôt vénérée. Vénérée comme celle d’un homme choisi par Dieu, comme un véhicule de la parole divine ; mais jamais comme un dieu, cela va de soi. Cette vénération, associée à l’iconoclasme sémite (partagé avec le judaïsme), a beaucoup réduit la représentation picturale du prophète, dont on trouve cependant de belles et nombreuses traces (le visage découvert ou voilé d’un linge blanc) dans le monde persan, l’Inde moghole ou l’empire ottoman. Si elle n’est pas courante, la figuration du prophète jouit donc d’une réelle tradition. Par ailleurs, le prophète de l’islam s’est toujours gardé de se comparer aux grands prophètes juifs, notamment Jésus, « Verbe de Dieu » (IV, 171), dont les miracles sont chantés dans le Coran, et annonce clairement : « Je ne suis qu’un simple mortel, envoyé par Dieu à mes semblables » (Coran XVII, 93). Si la tradition légendaire lui attribue quelques prodiges, le prophète admettait lui-même que son seul miracle était la descente du Coran – ce qui revenait à attribuer le miracle à Dieu et à confirmer la nature purement humaine de son envoyé.

Le paradoxe du péché d’idolâtrie

Ce petit excursus nous permet de revenir à l’objet de cet article : l’islamisme – même s’il a déjà gangréné les représentations officielles (les Musulmans de France, le CCIF, etc.) – ne représente heureusement pas la pensée de tous les musulmans français, dont beaucoup sont parfaitement intégrés à notre culture.

On comprend néanmoins que la masse des fidèles, même modérés, puissent être violemment choqués par des caricatures auxquelles leur histoire ne les a pas habitués ; mais, en s’enflammant contre elles au point de justifier le meurtre de leurs auteurs ou de ceux qui les colportent, les fondamentalistes (et ils sont de plus en plus nombreux : les services secrets viennent d’en avertir l’Élysée) commettent sans en avoir conscience le péché le plus condamnable de l’islam : l’idolâtrie.

Ils divinisent le prophète et se font ainsi les spectateurs d’une adoration qui, aux yeux de l’islam, est considérée comme impie. Ajoutons que ces musulmans auraient beaucoup à apprendre des chrétiens occidentaux, lesquels, depuis des décennies, supportent les railleries les plus ordurières au sujet du Christ (notamment dans Charlie Hebdo), parce qu’ils savent bien que ces figurations ne sauraient affecter en quoi que ce soit la nature du Dieu infini dans lequel ils croient.