Accueil Site Page 1218

Reconfinement: on a préféré la punition collective à la frappe chirurgicale


Au nom de l’égalité, le gouvernement impose une réponse sanitaire pour tous : le confinement. Cette mesure désastreuse pour la société et l’économie s’avère aussi contre-productive car elle étale la crise dans la durée. Pourtant, une autre approche, plus efficace médicalement et moins coûteuse pour l’économie, est possible : cibler et protéger les plus fragiles. 


Depuis bientôt un an, le monde vit au rythme de l’épidémie de Covid-19. En mars, quand cette maladie nouvelle s’est répandue en France comme une traînée de poudre, il n’y a pas eu d’autre solution que d’imposer dans l’urgence un confinement généralisé. Devant l’impréparation générale et la pénurie de moyens (équipements de protection individuels, matériel de réanimation, personnel soignant, etc.), c’était la seule solution. Il fallait ralentir la propagation de la maladie, éviter l’effondrement des hôpitaux, permettre de s’organiser… ce que le premier confinement a permis, il faut en convenir.

Un pays sous cloche

Dix mois après l’émergence de la maladie, les conditions ne sont plus les mêmes. Sur le plan scientifique, on a beaucoup appris sur le Covid-19, ses modes de contamination, ses victimes privilégiées, son traitement, les façons de s’en protéger. On a développé des tests, PCR et maintenant tests antigéniques rapides. On a eu du temps pour réorganiser le système de santé qui avait été débordé pendant la première vague. Et pourtant, dans notre pays, on a l’impression d’avoir fait du surplace. Et le verdict est tombé : reconfinement !

Le confinement généralisé est un désastre. Ses conséquences économiques et sociales sont tellement évidentes qu’il n’est point besoin de les souligner à nouveau. Mais surtout, ces dommages collatéraux sont imposés en pure perte. En vérité, le confinement généralisé s’avère très peu efficace pour sauver des vies. Il permet juste de parer au plus pressé, de gagner du temps en attendant des mesures plus énergiques – dépister, soigner les malades et isoler les contagieux. C’est que le confinement ne vise nullement à en finir avec l’épidémie. Il transforme simplement une épidémie brutale, mais brève en une situation qui traîne et s’éternise. On passe d’un problème aigu à une situation chronique. En mettant le pays sous cloche, on diminue la circulation du virus et on soulage certes temporairement les structures de santé ; mais, bloquant l’évolution vers l’immunité collective, on ne peut empêcher que l’épidémie reparte dès que les mesures restrictives sont allégées ; d’où la nécessité de « reconfiner » régulièrement, au gré de la reprise épidémique. Pis encore : en ralentissant l’évolution vers l’immunité collective, le confinement pourrait pérenniser la maladie. Un scénario cauchemardesque pourrait même se profiler du fait de l’étalement dans le temps de l’épidémie : le virus circulerait encore au-delà de la durée de l’immunité obtenue chez les premiers infectés. Ces personnes seraient alors susceptibles de se recontaminer, et ce avant même que soit atteint dans la population générale le seuil protecteur qui arrête la circulation du virus (autour de 50 % de personnes immunisées) ! Seul un vaccin serait à même de rompre ce cercle vicieux. Dans l’intervalle, l’effondrement économique aurait de toute façon eu raison du système de santé, rendant impossible son financement et contraignant à diminuer les soins pour tous les malades, même ceux qui ne sont pas atteints du Covid. Avec le confinement, la catastrophe économique et sociale se double donc d’une catastrophe sanitaire, à court, moyen et long terme.

Les meilleurs experts plaident pour un confinement ciblé 

Fondés sur une sérieuse analyse scientifique, ces arguments ont été développés par les meilleurs experts. Ils sont à l’origine de la « déclaration de Great Barrington », initiée par Kuldorff, Gulpa et Bhattacharya, professeurs d’épidémiologie qui exercent respectivement à Harvard, Oxford et Stanford. Le grand public en trouvera une présentation détaillée dans l’excellent « Tract » de Jean-Loup Bonnamy et Renaud Girard, Quand la psychose fait dérailler le monde (Gallimard, 2020).

À lire aussi, Renaud Girard et Jean-Loup Bonnamy : “Si le confinement était un essai médicamenteux, on l’arrêterait tout de suite à cause des effets secondaires terribles”

Ces spécialistes plaident pour un confinement ciblé, appelé « protection focalisée » dans la déclaration de Great Barrington. Il s’agit de séparer la population en deux groupes, en fonction de critères mesurant le risque de développer une maladie grave. Le groupe « à haut risque », constitué par les personnes âgées et/ou présentant des comorbidités (insuffisance respiratoire, maladie évolutive, obésité, etc.), doit être protégé de la contamination par un confinement strict. Le groupe « à faible risque » (personnes jeunes et bien-portantes) doit reprendre une vie normale, notamment sur le plan professionnel, sans limitation des interactions sociales. L’objectif est de faire progresser l’immunité collective dans le groupe à faible risque, ce qui permet d’espérer un arrêt de l’épidémie, tout en protégeant le groupe à haut risque qui doit rester indemne de la maladie. Une fois l’immunité collective installée dans le groupe à faible risque, le virus ne circule plus, et les personnes à haut risque peuvent reprendre une vie sociale normale. En attendant cette libération, les jeunes/bien-portants, potentiellement contaminants pour leurs proches, doivent conditionner leur fréquentation des personnes âgées/fragiles à la réalisation de tests (tests PCR ou tests antigéniques rapides), respecter strictement les gestes barrières, le port du masque et la distanciation physique, essayer de mener leurs visites à l’extérieur… à moins qu’ils ne soient déjà guéris, donc immunisés et non contaminants… ou à moins que les personnes âgées/fragiles, dûment informées des risques encourus, décident de braver le danger pour continuer à mener une vie sociale ! (Situation qui peut par exemple se justifier en toute fin de vie : à quoi sert de se priver de ses proches si on est atteint d’une maladie létale à très court terme ? Faut-il vivre le peu de temps qui reste dans la solitude, ou accepter le risque d’écourter ce peu pour maintenir le lien social ?)

Protocole sanitaire renforcé dans un Ehpad à Nice, à l'occasion de la visite de Christian Estrosi, 23 septembre 2020. © Arié Botbol / Hans Lucas / AFP
Protocole sanitaire renforcé dans un Ehpad à Nice, à l’occasion de la visite de Christian Estrosi, 23 septembre 2020. © Arié Botbol / Hans Lucas / AFP

Avec cette approche, l’immense majorité des jeunes/bien-portants développent une forme bénigne de la maladie. Dans les rares cas où il s’agit d’une forme grave, ils sont bien sûr traités avec tous les moyens de la réanimation moderne, ce qui permet une évolution le plus souvent favorable. Quant aux personnes âgées/fragiles, le but est qu’elles n’attrapent pas du tout le Covid. Si cela survient quand même, malgré toutes les précautions prises, les malades âgés sont soignés avec des moyens proportionnés : les formes bénignes (tout de même 80 % des cas à 90 ans !) ne posent pas de problèmes moraux ; mais pour les formes graves (20 % des cas à 90 ans), il faut bien peser le pour et le contre des traitements lourds. La réanimation notamment n’a pas fait la preuve de son bénéfice à cet âge. On doit lui préférer une prise en charge palliative, visant à accompagner jusqu’au bout les personnes en fin de vie.

Le risque zéro n’existe pas 

Bien sûr, la protection focalisée n’empêche pas complètement les morts : quelques jeunes/bien-portants développent quand même des formes très graves, et quelques personnes âgées/fragiles attrapent la maladie quand même. En la matière, comme d’ailleurs dans toute la médecine, le risque zéro n’existe pas. Le but est d’arriver à l’immunité collective, donc à l’arrêt de la circulation du virus, avec le moins de morts possible. Notons que cette immunité pourrait être acquise plus rapidement grâce à la vaccination. Tout le monde espère cette fin heureuse du fléau qui dévaste notre société.

Ainsi la solution tient en un mot : discrimination. Discriminer, dit le dictionnaire, c’est établir une différence entre des personnes ou des choses en se fondant sur des critères distinctifs. Discriminer, on pourrait dire aussi différencier ou distinguer – et on éviterait alors le sens déplaisant qu’a pris ce mot à l’heure de la « lutte contre toutes les discriminations » –, c’est exactement ce que vise la médecine moderne : le bon soin au bon patient. Chaque patient doit recevoir une prise en charge adaptée à son cas particulier, une prise en charge personnalisée. La personnalisation repose sur la discrimination entre les différents cas pathologiques. Ce classement repose sur des critères scientifiques, tenant compte des caractéristiques physiologiques de chacun, et n’a évidemment rien à voir avec une quelconque « médecine à deux vitesses » qui consacrerait l’injustice sociale.

Une personnalisation grandissante de la médecine

Pour comprendre cette évolution de la médecine vers plus de personnalisation et donc plus d’efficacité avec moins d’effets secondaires, on peut considérer l’histoire de la lutte contre le cancer, par exemple le cancer du sein, une des formes les plus fréquentes de cette méchante maladie. Dans un premier temps, la médecine est impuissante face au cancer. La maladie suit son cours spontané, naturel, qui évolue vers la mort. On se contente d’accompagner le patient en soulageant comme on peut ses symptômes. Dans une deuxième période, on commence à traiter la maladie avec l’espoir de la guérir. Dans l’ignorance des variations d’une tumeur à l’autre, d’un patient à l’autre, on applique à tous un traitement maximaliste : chirurgie étendue (mastectomie totale et curage ganglionnaire dans notre exemple), radiothérapie, chimiothérapie lourde. Ce traitement permet des guérisons, mais au prix de pénibles séquelles (dans notre exemple, le « gros bras », qui a empoisonné la vie de millions de femmes après chirurgie extensive). Le troisième stade est celui de la médecine personnalisée. Les différentes tumeurs ont été analysées finement et classées selon leur comportement biologique et leur extension anatomique. Si certaines restent dans la catégorie « haut risque de récidive » et imposent de persévérer dans un traitement lourd, beaucoup passent dans la catégorie « faible risque de récidive », permettant d’engager une « désescalade thérapeutique », c’est-à-dire de diminuer les séquelles liées au traitement sans perdre en efficacité.

À lire aussi, Lydia Pouga : Covid-19: errance en terre inconnue

En jugeant la prise en charge du Covid à l’aune de cet exemple, et puisqu’une épidémie est bien une maladie de toute la société, on peut dire que le confinement appartient au deuxième stade de la médecine : efficacité moyenne sur la maladie, effets secondaires lourds et même très lourds sur le malade. Le confinement revient à tenter d’écraser une mouche (ou plutôt un frelon… asiatique !) avec une massue ; on ne peut éviter d’assommer du même coup le malade (la société). Ne serait-il pas temps de passer au troisième stade, celui d’une médecine moderne, ingénieuse et raffinée, une médecine personnalisée, plutôt que d’en rester à une médecine de masse, rustique, voire archaïque ? D’autres pays ont fait ce choix : des pays asiatiques qui ont tout misé sur le dépistage, le traçage et l’isolement des seules personnes contaminées ; la Suède qui compte sur la discipline individuelle pour protéger les sujets à risque. Ils obtiennent des résultats sanitaires meilleurs que les pays ayant recours au confinement indifférencié, tout en évitant la faillite économique.

Mais il y a des freins à l’adoption de la protection focalisée. Particulièrement dans notre pays, ces freins tiennent en une formule : la passion de l’égalité. C’est la passion de l’égalité qui explique le refus de discriminer du gouvernement. Rappelons les mots du président de la République : « Pour des raisons de solidarité entre les générations, […] il ne saurait être question de confiner les plus vulnérables d’entre nous. » Ligoté par une idéologie politiquement correcte, le gouvernement a choisi l’indifférenciation contre la personnalisation, l’archaïsme contre la modernité, la paralysie contre l’activité, et au final, pour notre malheur, le dépérissement contre la vitalité.

Quand la psychose fait dérailler le monde

Price: ---

0 used & new available from

La gauche Charlot


Gilles Clavreul ne lit pas Causeur. Dommage pour lui, car comme le disait Montaigne, il gagnerait à frotter sa cervelle contre celle d’austruy. Il apprendrait que le désaccord est une chose fort amusante. Mais Clavreul ne rit pas avec n’importe qui.


Le 19 novembre, Gilles Clavreul s’étrangle en découvrant sur notre site internet l’entretien que l’ami Jean-Baptiste Roques a tourné avec Thaïs, jeune militante de Génération identitaire. Il ne mange pas de ce pain rassis. Pas lui, pas ça. Il le fait savoir sur Facebook :

« Comme je ne lis pas Causeur, j’étais passé à côté de ce publi-reportage en faveur du groupuscule d’extrême-droite Génération identitaire datant de fin juin dernier. C’est comme une vidéo d’AJ+, la chaîne qatarie, mais en version réac qui s’assume.

Voilà pourquoi il n’y a rien de commun entre ceux qui défendent les principes républicains et cette droite qui se veut iconoclaste en faisant des clins d’œil à des petits fafs en bomber. On ne peut pas être républicain et identitaire à la fois, on ne peut pas se trouver de luttes communes, on ne peut pas s’allier, en aucune circonstance. Ligne rouge infranchissable. » J’apprends que le bomber[tooltips content= »Pour ma mère et celle des autres : un bomber (prononcer « bombeur ») est un blouson. J’ai dû en avoir un ado. Il n’y a pas de hasard. »](1)[/tooltips], c’est facho. Et « réac qui s’assume », c’est un compliment ?

Si je vous cause des offuscations de cet estimable garçon, l’un des fondateurs du Printemps républicain[tooltips content= »Il a fait un très bon travail lorsqu’il était à la tête de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, refusant de
noyer le poisson de l’antisémitisme des quartiers. »](2)[/tooltips], ce n’est pas pour nous disculper de l’accusation de complicité avec la bête immonde, qui nous indiffère totalement, mais parce qu’elles sont emblématiques des ambigüités de cette « gauche Charlie » (également dite républicaine) qui après des années d’antifascisme en peau de lapin, ne se trompait plus d’ennemi, c’est même pour ça qu’elle a rompu avec le reste de la famille. Elle avait compris que le vrai danger, pour le pays, venait de l’islam radical et de ses alliés extrêmes gauchistes. Elle avait arrêté d’engueuler la France des églises et des bistrots, dont elle paraissait même partager le désir coupable de défendre les mœurs et la culture françaises en France. Bref, on croyait être d’accord sur l’essentiel, en particulier l’urgence du combat commun.

On s’est trompés. On dirait qu’on n’est même pas d’accord pour s’engueuler. Certes, il reste des francs-tireurs qui préfèrent la réflexion aux réflexes, la preuve par Élisabeth Badinter, Richard Malka, Philippe Val et quelques autres, qui se fichent autant d’être accusés de dérive droitière que d’islamophobie. Chez nombre de militants « laïques et républicains », le naturel (ou l’inconscient) de gauche revient au galop, les mêmes travers collés à ses sabots : sectarisme, bonne conscience, aveuglement.

Clavreul et ses amis politiques tiennent des propos qu’on pouvait entendre il y a vingt ans dans la bouche de Le Pen

Passons sur le refus de l’altérité idéologique, qui est dans l’ADN du « parti de l’Autre ». Gilles Clavreul pourrait répondre à Thaïs, mais il y a des gens avec qui on ne parle pas, des fois que leurs idées seraient contagieuses – d’ailleurs il a été longtemps question de les isoler derrière un cordon sanitaire, maintenant on dit « ligne rouge », il y a du progrès. En somme, il est pour la liberté de penser comme lui. Pour ma part, je trouve les identitaires un brin trop « France blanche », mais j’aime bien discuter avec eux. D’ailleurs, nous avons aussi publié un texte de Cyril Bennasar sur « la remigration » (des délinquants étrangers) proposée par Génération identitaire. Je parle avec Aurélien Taché et Rokhaya Diallo. Qu’il soit impossible de parler avec Gilles Clavreul, c’est un peu triste.

Cette obsession de l’extrême droite est d’autant plus incompréhensible que, sur l’immigration et l’islam, Clavreul et ses amis politiques tiennent des propos qu’on pouvait entendre il y a vingt ans dans la bouche de Le Pen (blagues de pétomane en moins il est vrai) et il y a trente ans dans celle de Chirac. Il est vrai que la réalité a changé. Mais eux veulent croire qu’ils n’ont pas changé. Alors, quand ils entendent le mot « identité », ils sortent leur République, comme on brandirait un crucifix devant un vampire. « On ne peut pas être républicain et identitaire », assène Clavreul. Première nouvelle. Et mon Général, il était intersectionnel ?

Certes, ce sont des bisbilles de café du commerce numérique. Seulement, nous sommes supposés mener une guerre idéologique et sur le champ de bataille, mieux vaut savoir sur qui on peut compter. Charlie Hebdo ne veut pas du soutien de Ménard. Clavreul « ne peut pas s’allier, en aucune façon » avec les identitaires (ni avec Causeur, « qui leur fait des clins d’œil »). C’est la nouvelle thématique à la mode de la « tenaille identitaire » qui permet de ne pas choisir entre la peste islamiste et le choléra populiste. Si on comprend bien, en 1940, il aurait refusé de rallier Londres pour cause de « ligne rouge infranchissable » avec les maurrassiens antisémites qui s’y trouvaient. Les renvoyeurs dos à dos finissent souvent en apôtres de l’apaisement.

Autant dire que, pour l’union sacrée dont on nous rebat les oreilles après chaque attentat, on attendra. Tant pis, on se passera de ces alliés aux délicatesses de jeunes filles, qui d’ailleurs comptent de moins en moins de divisions, ceci expliquant largement cela. Et puis, beaucoup semblaient si heureux de retrouver leurs vieux copains et leurs vieux slogans : les manifestations contre la loi « sécurité globale » (et son article 24 qui interdit, non pas de filmer, mais de diffuser le visage de policiers) ont été l’occasion d’une reconstitution de gauche dissoute délicieusement vintage. Brailler contre le fascisme imaginaire de Macron et Darmanin, c’est marrant et c’est sans danger. Et voilà pourquoi votre gauche est muette.

Pendant que Macron parle aux jeunes, la crise de l’autorité s’accentue

0

Malgré son discours bienveillant à destination de la jeunesse, les black blocs ont de nouveau donné une image pitoyable du maintien de l’ordre sous Macron ce samedi.


Le président de la République a dialogué avec la jeunesse – 7 millions – sur Brut et il a dénoncé les contrôles au faciès. Il devra expliquer cependant comment, dans certaines cités sensibles où la police est généralement très mal accueillie, contrôler des Blancs quand il n’y en a pratiquement pas un seul ou inventer une couleur de délinquance qui répondrait à son humanisme ?

Mais samedi ordinaire à Paris. On manifeste contre la précarité et la loi sécurité globale. Beaucoup de Gilets jaunes qui se souviennent des jours anciens et recommencent.

Il paraît que les 18/25 ans soutiennent majoritairement Macron. Mais samedi ordinaire à Paris avec des scènes de dévastation où des voyous frénétiques et des brutes d’extrême gauche ont été, durant quelques heures, le visage de la France

Des syndicats policiers regrettent de n’avoir pas été soutenus par le président et en conséquence vont en appeler à l’arrêt des contrôles d’identité.

A lire aussi, Yves Mamou: Contrôle au faciès: la légende noire de la police française

Mais samedi ordinaire à Paris. En tête du cortège, 400 à 500 Black Blocs se mettent en branle et c’est l’enfer.

Le président annonce la création d’une plate-forme où on pourra se plaindre de la police.

Mais samedi ordinaire à Paris. Les Black Blocs détruisent, incendient, cassent. Le Président pense, commente, analyse, demeure équilibré, nuancé. Le « en même temps » dans toute sa splendeur abstraite.

A lire aussi: Petite sociologie du manifestant black-bloc

Mais samedi ordinaire à Paris. Les policiers et les gendarmes tentent de résister, font ce qu’ils peuvent. À l’évidence ils sont débordés. Qui oserait encore soutenir qu’ils laissent délibérément les violences se commettre et les désordres se multiplier ? Les Black Blocs sont les maîtres.

On continue à discuter de l’article 24 et de la sémantique: il ne faudrait pas parler de violences policières puisque la police a l’usage de la force légitime et que les fonctionnaires trahissant leur mission sont poursuivis et, pour certains, incarcérés.

Mais samedi ordinaire à Paris. Les Black Blocs font la loi, attaquent les banques, brisent les vitrines, se coagulent puis se dispersent. Des personnes seront interpellées, combien seront condamnés ?

A lire aussi: Et voici que s’avance l’inquisition policière

Le président, paraît-il, a été à son avantage face à la jeunesse. Il paraît que de 18 à 25 ans, cette génération le soutient majoritairement. Sa jeunesse le sert.

Mais samedi ordinaire à Paris. Des scènes de dévastation où des voyous frénétiques, des brutes d’extrême gauche, ont été durant quelques heures le visage de la France.

Il y a trop de décalage entre le verbe d’un Président qui disserte sur la réalité et ce samedi ordinaire où un pouvoir dépassé et impuissant est totalement à la merci des Black Blocs.

Un samedi ordinaire à Paris. Recherche désespérément honneur et autorité.

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que...

Price: ---

0 used & new available from

Et voici que s’avance l’inquisition policière

0

Après l’agression de Michel Zecler et alors que la loi «sécurité globale» est critiquée, le ministre de l’Intérieur a été invité à s’exprimer sur le maintien de l’ordre en France. Lors de son audition à la Commission des lois, Gérald Darmanin a dressé la semaine dernière la liste des sept “pêchés capitaux” de la police nationale: le manque de formation initiale / la faiblesse de l’encadrement dans la rue / le manque de moyens matériels (1 milliard est prévu pour rénover locaux et flotte automobile) / le manque d’effectifs / l’IGPN, à laquelle on envisage de placer une personnalité indépendante à la tête / et enfin, le divorce avec la population.

Que penser des annonces du ministre et de cette nouvelle philosophie?


Ainsi donc, le révérend père Darmanin, appelé au chevet d’une police semble-t-il promise aux feux de l’enfer, pense pouvoir l’exorciser en nommant et en guérissant chacun des péchés capitaux dont cette pécheresse d’un nouveau genre souffrirait. Il est dommage, au demeurant, que d’autres pans de son ministère, qui dysfonctionnent ô combien davantage, n’aient pas autant attiré son attention. Pour un observateur avisé, il semble pourtant que la Préfectorale, et plus encore son cortège de seconds couteaux sortis des Instituts Régionaux d’Administration, posent pourtant largement plus de problèmes dans le fonctionnement quotidien de son ministère. Mais passons.

Le premier péché de cette coupable police serait le manque de formation. Il faut dire que former les gens, c’est très tendance, c’est même un véritable business chez les gens qui ont tout fait pour éviter de mettre en pratique ce à quoi ils prétendent former. C’est juste que ça ne résiste pas toujours à l’épreuve du feu.

Darmanin veut une formation initiale plus importante

En premier lieu, s’agissant de la formation initiale, l’inquisiteur omet curieusement de dire que le nombre de candidats, et donc le niveau de recrutement, se sont effondrés, contraignant actuellement à prendre n’importe qui ou presque. Grâce doit en être rendue à la couverture médiatique partiale des actions de police depuis le début des gilets jaunes, et à l’incapacité de l’État à défendre publiquement les policiers, à rappeler les lois, et à obliger à leur application. Et quand un président de la République se permet, le 5 décembre suivant, d’expliquer que la police contrôle au faciès, on peut s’attendre à ce que la crise des vocations soit durable, surtout au tarif horaire où l’on paie les policiers. On en est, c’est dire, à diffuser des messages en interne au ministère de l’Intérieur pour proposer à de simples administratifs de devenir gardiens de la paix. On peine donc à voir comment une formation initiale plus pointue, plus complète, sera convenablement absorbée par des élèves d’un niveau moindre.

A lire aussi: Contrôle au faciès: la légende noire de la police française

L’état des effectifs est même tel que les réservistes, ceux-là même dont Darmanin veut augmenter le nombre, sont devenus indispensables au fonctionnement de l’institution : actuellement, sans réservistes, la police nationale serait dans l’incapacité d’assurer son fonctionnement quotidien normal dans nombre de départements métropolitains. Autant dire qu’en cas d’imprévu majeur, la machine bloquera aussitôt.

La peur de la bavure

En outre, il se trouve que la police est un métier en prise directe avec la réalité, loin des théories et plans tous faits, de sorte qu’on ne peut, au final, s’y vraiment former qu’en l’exerçant réellement, sur le terrain, dans des conditions suffisamment bonnes pour qu’elles ne soient pas un obstacle. En plus d’une nombre de fonctionnaires suffisant, ce qu’il n’est donc pas, cela passe par l’octroi de moyens adéquats, promis par ce ministre comme par les précédents ; c’est dire s’il y a loin de la coupe aux lèvres. On peut parier que comme à l’habitude, les directions spécialisées telle la Direction Centrale de la Police Judiciaire, en capteront l’essentiel, sans bénéfice mesurable pour le public, alors que la police du quotidien, la Sécurité Publique, ne touchera qu’une portion congrue. La seule vraie surprise serait que pour une fois, la priorité d’attribution soit inversée ; cela ne permettrait de toute façon que de renouveler un parc de véhicules obsolètes et en nombre insuffisant.

Mais de bonnes conditions de travail passent avant tout par le fait qu’un policier, quand il est amené à se défendre ou à utiliser la violence légitime pour maîtriser un voyou, ne devrait pas avoir en premier lieu à l’esprit la peur de la réaction de sa hiérarchie et de la justice, qui en cas de problème, le soupçonneront d’emblée d’avoir failli. Car c’est ça, la hantise du policier de voie publique, la seule chose à laquelle on le forme, et même on le déforme, encore et encore jusqu’à que cette crainte soit omniprésente : la peur de la bavure, la peur de ne pas être en légitime défense quand il se bat, quand il tire, etc… C’est cette peur-là qui a sans doute paralysé l’un des trois policiers intervenant sur l’assassinat de Samuel Paty, l’empêchant de tirer alors que les conditions de la légitime défense étaient réunies. 

A lire aussi: Crèche à Béziers: comme sur des roulettes

Qui donc va former la hiérarchie et les magistrats aux difficultés de la police de terrain ? Va-t-on donner une arme et un uniforme à un magistrat durant six mois, pour en faire le premier intervenant sur toutes les situations, charge à lui de les gérer, pour comprendre de quoi il retourne ? Non ? Alors il n’y a aucun miracle à attendre : dans la police, la formation continue sert depuis des décennies à couvrir l’administration face aux erreurs d’un agent, et est utilisée dès que faire se peut par la Justice contre ce même agent, en lui reprochant de ne pas avoir décidé en un quart de seconde, d’agir comme on le lui avait expliqué, dix ans auparavant, autour d’une table.

Lâcheté de l’Etat et de la justice

Et d’ailleurs, à quoi bon former des policiers aux lois, puisqu’elles ne sont plus appliquées sur le territoire ? À quoi bon les former au Code de Procédure Pénale, puisque les voyous ressortent libres plus vite qu’ils sont interpellés ? À quoi bon les former à l’Ordre Public, puisqu’on laisse des manifestations illégales, ou qui le deviennent, se tenir et détruire biens publics et privés sans intervenir ? Le policier est formé à la théorie, et la lâcheté perpétuelle de l’État aboutit à une pratique totalement contraire. Alors on va les former à quoi ? À encaisser des boulons en pleine tête ? À moins brûler quand ils reçoivent un cocktail Molotov ? À s’enfuir plus rapidement ? 

Visiblement, la seule réponse prévue à la non-application des lois en matière de droit des manifestations, et aux tentatives d’homicides volontaires sur les policiers et gendarmes dont ces événements sont l’occasion, est d’augmenter le nombre de fonctionnaires dédiés à la gestion du Maintien de l’Ordre. Non, correction : à la gestion des attroupements armés et autres émeutes qui se tiennent impunément dans les rues de nos villes. Il ne s’agit pas d’empêcher que les Forces de l’Ordre soient décimées : juste de garantir leur renouvellement sur la ligne de front. Une stratégie digne des maréchaux de 1914, que la police appréciera à sa juste valeur.

On passera rapidement sur ce qui a été dit sur l’IGPN, inspection qui est sans contestation possible la plus féroce de toutes les administrations de l’État, et que seuls les gauchistes et les experts de salon avachis qui peuplent les réseaux sociaux, peuvent imaginer complaisante avec les fonctionnaires de police. Le problème vient de ces imbéciles qui croient pouvoir se permettre d’avoir une opinion sur un sujet auxquels ils ne comprennent rien.

Remettre des cadres en soutien des forces sur le terrain

Non, si l’on doit retenir quelque chose qui pourrait avoir un résultat positif dans le quotidien des policiers de terrain, c’est tout d’abord l’idée de remettre des cadres sur la voie publique, dont ils ont complètement disparu pour aller peupler des bureaux où ils alignent des chiffres dans des colonnes, alors même que leur présence aux côtés des troupes serait plus précieuse que jamais. Le commandement doit aussi s’exercer au feu, ou alors il n’a pas de raison d’être. 

A lire aussi: Les Français aiment leur police, les voyous la détestent

Mais encore faudrait-il que les lois soient de nouveau appliquées, faute de quoi les mêmes causes continueront à produire les mêmes effets. Encore faudrait-t-il que ces cadres puissent avoir une latitude d’action, une autonomie décisionnelle, et surtout que la carrière d’un homme de terrain soit valorisée par rapport à celle d’un rat d’état-major. Or, les risques disciplinaires qui pèsent depuis peu sur Patrick Vissier-Bourdon, Commissaire de Police du 91 issu du rang, et donc l’un des rares vrais policiers au sein de ce corps de sous-hauts-fonctionnaires timorés, parce qu’il a donné une interview au Figaro pour expliquer le quotidien de ce métier, en sont le signal contraire.

Tous filmés

Et puis, enfin, il y a la caméra piéton individuelle, qui est sans doute la meilleure mesure individuelle de protection proposée dans le sermon de Darmanin. Loin d’être un moyen de flicage des policiers comme les plus anciens le pensaient au début, c’est devenu pour chacun d’eux le seul moyen d’assurer ses arrières face à la lâcheté du politique et de la haute hiérarchie. Mais attention, pas simplement pour que le policier puisse se défendre de fausses accusations : tout autant pour qu’il puisse en disposer librement pour traîner devant les tribunaux toute personne qui l’accuserait à tort. Et comme nous sommes à présent dans cette société où l’image est reine, le contenu de ces vidéos doit pouvoir être présenté comme preuves de tout délit ou crime, puis que c’est comme cela que les subversifs et les voyous les utilisent déjà. L’égalité de droits n’est pas au seul bénéfice des nuisibles.

Quant au lien avec la population… Se demander si la confiance du peuple envers la police est rompue n’est franchement plus d’actualité : il vaut mieux commencer à se demander combien de temps la police supportera encore une population et des médias qui ignorent tout de ce qui se passe mais prétendent demander des comptes, avant de mettre les crosses en l’air et de laisser les choses se faire sans elle.

Syndrome de Stockholm: les femmes ravies


Le syndrome de Stockholm, qui n’est pas lié à une curiosité pathologique, relève de ce que des chercheurs en psychologie évolutionnaire désignent comme l’«attachement par capture». 


Stupeur, trahison et ingratitude. Ainsi pourrait-on résumer l’état d’esprit de l’opinion italienne depuis le retour, à la mi-mai, de Silvia Romano, otage du groupe terroriste Al-Shabab depuis 2018 et libérée grâce au paiement d’une rançon estimée à plusieurs millions d’euros de deniers publics. La raison du tumulte ? Silvia Romano, qui se fait désormais appeler Aïcha, s’est convertie à l’islam rigoriste de ses geôliers. Celle qui fut enlevée alors qu’elle était en mission humanitaire au Kenya niait cependant avoir changé sous la contrainte. Elle avait simplement lu le Coran durant sa captivité et la religion musulmane l’avait captivée. Le même scénario s’est déroulé en France en octobre après la libération de Sophie Pétronin, otage de djihadistes maliens durant quatre ans. Pétronin se fait désormais appeler Mariam et, comme son homologue italienne, affirme s’être convertie de son plein gré.

L'enlèvement des Sabines (1634), un tableau de Nicolas Poussin. © Trujillo Juan
L’enlèvement des Sabines (1634), un tableau de Nicolas Poussin. © Trujillo Juan

L’attachement par capture

Ces affaires fleurent bon le syndrome de Stockholm – conceptualisé par le psychiatre Nils Bejerot après un hold-up dans une banque de la capitale suédoise à l’été 1973, qui avait vu les otages prendre fait et cause pour les braqueurs. Le phénomène, qui n’a rien d’une curiosité pathologique, relève de ce que des chercheurs en psychologie évolutionnaire désignent comme l’« attachement par capture ». Lorsqu’un individu est isolé de son cercle social habituel et soumis au joug de tiers tenant littéralement sa vie entre leurs mains, les chances qu’il en vienne à changer son mode de pensée et à déplacer sa loyauté d’une façon aussi radicale que soudaine sont élevées. Pour une raison simple : dans un tel contexte, cette réorientation sociale a tout d’une carte survie. Dans sa forme la plus pure, l’attachement par capture s’active durant les prises d’otage et les séquestrations, mais il est aussi décelable dans d’autres phénomènes plus ou moins tragiques : syndrome de la femme battue, embrigadement sectaire, séminaires d’entreprise ou émissions de télé-réalité exigeant de leurs concurrents une réclusion dans un loft de La Plaine-Saint-Denis ou sur une île thaïlandaise.

À lire aussi, Céline Pina : Sophie Petronin, l’otage qui affectionne les jihadistes

Comment un tel trait a-t-il pu améliorer le succès reproductif de nos ancêtres au cours des millions d’années où ces primates sociaux ont vivoté dans de petites hordes ? Les données archéologiques, qu’elles concernent l’Afrique, l’Amérique du Nord ou l’Amérique du Sud, indiquent que la capture par un clan extérieur à celui de sa naissance y était un événement fréquent. Le sujet est même encore saillant dans la mémoire des nomades et des chasseurs-cueilleurs contemporains – en particulier dans le riche corpus sur les Yanomamö d’Amazonie établi par l’anthropologue Napoléon Chagnon. Pas besoin de remonter les générations pendant des lustres pour trouver un parent – et surtout une parente – qui en a fait les frais. Des études génétiques enfoncent le clou : en Islande, la plupart des femmes constituant le peuplement originel de l’île n’étaient pas scandinaves, mais venaient des régions connues aujourd’hui sous les noms de France et d’Angleterre. Si la génétique des populations n’a aucun moyen de le prouver, il y a cependant de lourdes raisons de croire qu’elles n’ont pas sauté de joie lorsque des Vikings les ont jetées dans leurs bateaux voici une quarantaine de générations.

Se battre pour se protéger et protéger ses apparentés

De fait, guerre et viol sont des amis de longue date. S’il a fallu attendre les années 1990, avec le génocide au Rwanda et la guerre des Balkans, pour que le drame du « sexe de la femme comme champ de bataille » devienne un sujet de préoccupation internationale, il est universel dans l’espace et dans le temps. On le détecte chez Homère, dans la Torah, la chronique anglo-saxonne ou la mythologie avec l’enlèvement des Sabines. Comme le détaille là encore Napoléon Chagnon, la promesse d’un accès aux femmes des adversaires est l’une des premières motivations explicites d’un conflit dans les sociétés de petites échelles, celles que l’on a longtemps qualifiées de primitives. Mais le phénomène n’a pas disparu, loin de là, avec les guerres des sociétés modernes. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en Europe occidentale, on estime que la fréquence des viols a augmenté de 300 à 400 % avec l’arrivée des Alliés et que 5 % des grossesses d’après-guerre ont été imputables à ces viols. Plus à l’Est, les hypothèses les plus basses font état de plus d’un million de femmes violées par les soldats de l’Armée rouge. Durant la troisième guerre indo-pakistanaise, qui se soldera par l’indépendance du Bangladesh, environ 200 000 femmes ont été violées par les soldats pakistanais en seulement quelques mois de 1971 et 1972. Selon des chiffres de 2004 de l’Organisation mondiale de la santé, 50 % des femmes avaient été violées dans certaines zones de conflit, souvent de manière répétée – la palme du pire revenant à l’époque à l’Afrique des Grands Lacs, où l’interdiction de l’avortement, largement répandue, a abouti à un nombre très élevé de grossesses consécutives à des viols.

silvia romano italie somalie
Silvia Romano, Rome, 10 mai 2020. FABIO FRUSTACI / ANSA / AFP

Nous sommes les héritiers de temps et de lieux où la contraception scientifique était aussi inexistante que les rapts étaient courants. Se battre pour se protéger et protéger ses apparentés est une bonne stratégie pour ses gènes, mais lorsqu’on est capturé et qu’il est impossible de s’échapper, éviter la mort et tirer le meilleur parti possible de la nouvelle situation est également une très bonne technique pour les perpétuer. En particulier, elle est bénéfique pour des gènes façonnant des esprits capables de se débarrasser d’attaches émotionnelles antérieures pour créer de nouveaux liens avec ceux et celles qui vous ont ravi. Le processus ne doit être ni trop rapide (du côté de votre clan d’origine, on pourrait chercher à venir vous sauver) ni trop lent (parce que la patience de vos ravisseurs a ses limites). Résultat : la sélection naturelle nous a offert des mécanismes psychologiques permettant l’attachement par capture, soit la réorientation des mêmes processus sociaux qui avaient constitué nos premiers liens dans la fabrication des seconds, cette fois-ci galvanisés par la violence, la peur et l’isolement. Les plus aptes à cette « réorientation sociale » sont devenus nos ancêtres, les gènes des autres sont restés sur le carreau et l’indignation face aux « traîtres » tombés en pâmoison devant les coutumes de leurs tortionnaires n’en a pas fini de gronder.

Arnaud Salaün: l’art français du roman noir

0

Mogok, son premier roman, s’inscrit dans la tradition de Jean-Patrick Manchette.


Enfin, un roman noir français qui renoue avec les archétypes du roman noir. Urbain, violent, en phase avec son temps : nos chères années 2020. Enfin un roman qui ne mime pas les Américains du « rural noir » avec des personnages qui confondent l’Auvergne et le Kentucky. Dans Mogok, Arnaud Salaün met en scène un tueur professionnel, un Serbe solitaire qui vit du côté de Clignancourt et traine sa quarantaine dans des bars où des artistes branchés ont remplacé les prolos il y a belle lurette. Il s’appelle Bandian, il a fui Belgrade il y a quinze ans, il est passé par la Légion étrangère et puis s’est mis à son compte. 

Friches urbaines et drogues de synthèse

Comme il n’a pas de préjugés, il supporte assez bien la compagnie d’une jeunesse qui pratique le street art, les rave en plein jour dans les friches urbaines et l’ingestion de toutes les drogues de synthèse existant sur le marché. Et comme il est plein de bonne volonté et qu’il a envie de plaire, il se met lui-même à l’art contemporain et fabrique des tortues avec des imprimantes 3D qu’il recouvre de poils de veste.

Le problème des tueurs, ce sont toujours les mêmes. Ils acceptent des commandes dangereuses et ils tombent amoureux. Pour la commande dangereuse, il s’agira d’Herman, marchand d’armes paranoïaque qui vit reclus. Pour l’histoire d’amour, c’est Ailis, une jeune photographe qui l’emmène en visite guidée dans les squats pour voir des performances et danser sur de la techno.

A lire aussi: Philip Dick cyberpunk

On pariera sans trop de risque qu’Arnaud Salaün a lu Manchette. On a connu de plus mauvais maîtres. Son Bandian fait penser au Martin Terrier de La Position du tireur couché et son Herman à l’ancien responsable de la police politique d’Haïti réfugié en France dans Le Petit bleu de la Côte Ouest. La différence est bien sûr liée à l’époque. Aujourd’hui, il y a les SMS, Google, les start-up et des désordres géopolitiques qui n’étaient pas ceux des années 70. Mais Salaün a la même manière distanciée, dépourvue de jugement à part une discrète ironie et un humour noir qui se faufile dans les sous-entendus, de traiter les temps qui sont les nôtres.

Quelque part en Birmanie

On verra par exemple le bras droit d’Herman, Mortier, archétype du cadre dirigeant, aller vendre six drones équipés de mitrailleuses à un milliardaire texan qui veut s’en servir pour surveiller son ranch à la frontière mexicaine. La scène du massacre des vaches, en attendant celui des migrants, pour tester les machines de morts, vaut à elle seule la lecture du roman et prouve que Salaün maitrise de surcroit ce qu’il y a de plus difficile dans un roman noir : la représentation de la violence. On est dans Mogok, si l’on s’en fie aux références de l’auteur, quelque part entre Cannibal Holocaust et Georges Bataille, entre le film gore et la littérature envisagée comme une exploration des limites.

Bandian, comme tous les tueurs professionnels, finit bien entendu par être la cible de ses commanditaires et il faudra au lecteur aller quelque part en Birmanie pour voir comment s’accomplit un destin dérisoire autant qu’héroïque et finalement poignant.

Trouver son style

Aussi à l’aise dans la tuerie exotique que dans l’underground parisien, Arnaud Salaün a d’emblée trouvé son style, ce qui permettra pour la suite de le distinguer sans mal dans le tout-venant pléthorique de la littérature de genre.

Mogok d’Arnaud Salaün (Seuil, « Cadre Noir »)

Howard Hawks: grandeur du cinéma humaniste

0

Découverte enthousiaste du dernier film d’Howard Hawks, Rio Lobo.


Rio Lobo est le dernier film de l’immense cinéaste Howard Hawks. Ce film traine depuis sa sortie sur les écrans de cinéma une réputation exécrable de remake parfois parodique de Rio Bravo et El Dorado, tournés respectivement onze et quatre ans auparavant. Une histoire que chacun s’escrime à nous décrire comme peu intéressante, un rythme trop lent et soi-disant cahotant, des personnages aux caractères pas assez définis… Pourtant ce film dont le scénario est signé par la romancière Leigh Brackett, la complice des grands films d’après-guerre de Hawks, est une grande réussite. C’est avec un immense plaisir que je l’ai découvert récemment sur Arte, ne l’ayant jamais vu au cinéma pour toutes ces mauvaises raisons.

À lire aussi, Jean Chauvet: Le film de Jean-Pierre Melville « Le Cercle rouge » ressort en salle

Fin de la Guerre de Sécession

Une nouvelle fois ce film raconte l’histoire d’hommes pour qui l’amitié, la camaraderie et le bon whisky sont les valeurs cardinales. L’action débute à la fin de la Guerre de Sécession. Des soldats sudistes volent l’or des Nordistes en attaquant le train qui le transporte. Scène splendide et spectaculaire filmée de main de maître par Hawks.

La guerre s’achève et le Colonel McNally (John Wayne) se lie d’amitié avec les deux leaders sudistes qu’il vient de combattre, le capitaine Pierre Cordona, interprété par le Mexicain Jorge Rivero, une sorte de latin lover vif et drôle et le Lieutenant Tuscarora joué par Chris Mitchum, le fils de Robert. La réconciliation entre Nordistes et Sudistes permet une magnifique et très plaisante tirade du Colonel McNally qui donne une leçon de patriotisme en expliquant qu’il déteste ceux qui l’ont trahi mais admire ceux qui l’ont combattu.

Le colonel et le capitaine se déplacent au Texas pour pourchasser le traitre lorsque surgit dans le bureau du Shériff Bill Williams, un ami de Mc Nally, la belle Shasta Delaney (Jennifer O’Neill) qui vient accuser la bande de Ketcham qui contrôle Rio Lobo du meurtre de son vieil ami. Superbe intrusion d’une femme à l’allure d’institutrice dans cet univers d’homme. Lors de la séquence de tentative d’enlèvement de Shasta par les hommes de main du petit tyran de Rio Lobo, la jeune femme se révèle de plus habile tireuse.

Sous sa conduite, les deux amis se rendent à Rio Lobo pour affronter les malfaisants. Le trio va se trouver rejoint au cours des péripéties de l’action par deux autres femmes Maria Carmen et Amelita ainsi que par un vieil homme, le propriétaire terrien Phillips, spolié par Ketcham, le shériff Hendricks et leur bande.

Le dernier film de Hawks

Si Hawks s’avère le plus souvent dans son œuvre, un cinéaste du commando qui ne peut intégrer ni les femmes ni les vieillards, force est de constater que dans son ultime film, la place des femmes et des anciens est importante. Pour preuve, les rôles accordés aux trois personnages féminins qui luttent avec détermination aux côtés du colonel. Ce rôle central des femmes, pistolet au poing dans Rio Lobo, est assez rare dans les westerns classiques… Et la superbe scène ou Shasta fait perdre leurs doutes à ses compagnons sur ses qualités de cavalière est une pure réussite humaniste et formelle.

Les hommes vieillissant comme Phillips – alcoolique, mais adroit -, interprété par Jack Elam qui reprend ici la place occupée par Walter Brennan dans Rio Bravo, en plus vindicatif, sont aussi à l’honneur. Il me semble important de rappeler que le Colonel est aussi un homme vieillissant – John Wayne a 63 ans en 1970 – moins agile mais déterminé, patriote, amoureux de la liberté et de la justice.

À lire aussi, Jean Chauvet: Divan sur grand écran

Rio Lobo servi par la mise en scène classique et limpide de Howard Hawks, la superbe partition musicale de Jerry Goldsmith, une belle lumière et des cadres d’une grande précision du chef-opérateur William H. Clothier est un film hautement hawksien et très savoureux. Une déclaration d’amour à l’honneur, à la droiture d’hommes et de femmes au caractère bien trempé. Du beau et grand cinéma humaniste!

Rio Lobo un film de Howard Hawks
Etats-Unis – 1970 – 1h50
Intreprétation: John Wayne, Jorge Rivero, Jennifer O'Neill, Jack Elam, Christopher
Mitchum, Victor French, Susana Dosamantes, Sherry Lansing, David Huddleston, Mike Henry, Bill Williams, Jim Davis, Dean Smith, Robert Donner, George Plimpton

Rio Lobo

Price: ---

0 used & new available from

Citizen Trump, en quatrième vitesse

0

La cinéphilie vagabonde de Michel Marmin, Pierre-Guillaume de Roux Éditions.


À ceux qui doutent encore que la réalité imite l’art, je suggère d’imaginer Donald Trump à la place de William H. Hearst, le magnat de la presse, dans le chef-d’œuvre d’Orson Welles : Citizen Kane. Les coïncidences sont plus que troublantes. Donald Trump est le Citizen Kane du vingt et unième siècle dont la morale pourrait se résumer ainsi : dans la vie, il n’y a que les gagnants et les perdants. Plus dure sera la chute pour les loosers, car leur vie recèle sans doute plus d’énigmes et de blessures intimes.

Affranchi de toute morale

Barack Obama est un enfant de chœur à côté de Trump et Joe Biden une chiffe-molle sans Rosebud. Aucun des deux ne pourrait inspirer un metteur en scène comme Fritz Lang, celui du docteur Mabuse, ou comme Orson Welles. Si j’ose ici une confidence – et pourquoi ne me le permettrais-pas ? – « La soif du mal », « La dame de Shanghai », sans oublier « Monsieur Verdoux » (il en fut le scénariste) et, bien sûr, « Le Troisième Homme » qui lui doit tout, sont parmi mes favoris. Ils m’ont initié au septième art et affranchi de toute morale.

A lire aussi, Thomas Morales: Les oubliés de la seconde vague

J’y songeais ce matin en dégustant La cinéphilie vagabonde de Michel Marmin qui s’ouvre sur « Kiss me deadly » (1955) qui reste gravé dans la mémoire de tout cinéphile qui se respecte comme un chef-d’œuvre du genre. J’avais quinze ans quand je l’ai vu et, comme Marmin, j’ai été secoué par le climat de désespoir métaphysique absolu qui emporte le film où la seule promesse faite à l’humanité est celle de son anéantissement sans le moindre indice de transcendance. Michel Marmin écrit dans le pur esprit mac-mahonien, le seul qui vaille, que c’est la mise en scène, et la mise en scène seule, qui confère au film sa singulière beauté. Elle est fondée, ajoute-t-il, sur un parti-pris d’esthétisme visuel et sonore qui vise à une dématérialisation des êtres et des choses, ceux-ci devenant alors les figures quasi abstraites d’une danse macabre stylisée et épurée par un noir et blanc radical.

L’apocalypse en quatrième vitesse

Ce que le film annonce, c’est la fin du monde, l’apocalypse nucléaire. Rassurez-vous: elle ne saurait tarder. Le cinéma a toujours une longueur d’avance sur son temps (si vous en doutez, revoyez « Soleil vert » de Richard Fleischer) et c’est pourquoi il vieillit moins vite que la littérature. Il ne se soucie pas d’être dans le monde de la culture, ni d’atteindre un clacissisme universitaire. « En quatrième vitesse » est le titre français de « Kiss me deadly », titre que Marmin trouve idiot et insignifiant. Il a tort : tous les grands films ont été tournés en quatrième vitesse, à l’image de nos vies quand elles ne s’embourbent pas dans une routine sans saveur. Le jour où nous accordons trop d’importance à nos vies, voire à nos œuvres, signe un déclin irréversible dont même le baiser de la mort ne nous procurera plus le moindre orgasme.

La cinéphilie vagabonde de Michel Marmin, Pierre-Guillaume de Roux Editions.

Cinéphilie vagabonde

Price: ---

0 used & new available from

Une cavalcade nommée de Broca

0

Un beau livre richement illustré recompose l’image d’un réalisateur aussi populaire que secret


On a tous quelque chose de Philippe de Broca (1933-2004). Notre dette envers lui est immense. Qui n’a pas vu Le Magnifique, L’Homme de Rio, Cartouche, Le Cavaleur ou Le Diable par la queue ne connaît rien des soubresauts de l’âme, la polka des sentiments contradictoires et les fanfaronnades tristes de l’homme français. Nous plaignons sincèrement cet être incomplet. Car de Broca fut ce phare dans un océan de sérieux, ce pincement au cœur quand la comédie se voulait grossière, cette tornade qui emportait le spectateur tout en instillant chez lui, un sentiment d’abandon.

Mécanique joyeuse

Ses films sans cesse revus ou redécouverts agissent comme des bornes existentielles, ils réenchantent notre quotidien, nous emportent et nous subjuguent. Broca est à la fois notre refuge et notre exil intérieur. Plus le temps avance, plus son génie nous manque cruellement. Nous avons appris à nous méfier des cinéastes d’avant-garde, ces chéris de la critique, encensés par les pouvoirs publics qui trustent les positions dominantes dans les médias mais dont l’empreinte émotionnelle est complètement nulle. Ils ont beau faire l’objet de conférences, de débats qui ennuient, de toute cette gesticulation intellectuelle un peu vaine, un peu vulgaire, ils n’arrivent pas à toucher.

Alors que les films de Broca brillent dans la nuit par leur parfum d’éternité, leur douceur désenchantée, leur dialogue confectionné dans ce friable organdi, cette mécanique joyeuse et pétaradante qui nous libère de nos chaînes. Broca est un libérateur, il ouvre les fenêtres de cette grande maison de famille, assoupie dans la campagne, à la façade défraîchie et fait valser les amours impossibles. L’instabilité des hommes vient se fracasser sur le rivage des femmes, cette terre inconnue dont le mystère est source de bonheur intense et de perplexité profonde. Aujourd’hui, les langues se délient, les vraies valeurs finissent par s’imposer, le talent exploser, les contemporains peuvent juger sur pièces.

Aristocrate de la pellicule

Certains jeunes réalisateurs osent même avouer que ce cinéma-là, celui du dimanche soir, populaire et étincelant, à l’humour légèrement ébréché et à l’action échevelée les a profondément nourris. Ils reconnaissent en de Broca un maître doublé d’un professionnel hors pair, c’est-à-dire un cinéaste star du box-office qui donne du confort de visionnage et de l’épaisseur à ses personnages, qui ne néglige jamais la qualité au détriment du plaisir gamin de s’amuser. Rares sont ceux qui réussirent aussi bien à doser l’aventure et le frisson, la fantaisie et l’introspection, sans tirer à la ligne, sans jouer les trémolos, Broca fut ce funambule délicat qui avançait sur cette mince corde sans jamais chuter dans la facilité.

Nous verrons fleurir bientôt des dizaines d’héritiers à Philippe de Broca, son aura commence à se propager. Il fallait un livre (Un Monsieur de comédie aux éditions Neva) signé Philippe Sichler et Laurent Benyayer pour recomposer la figure de cet aristocrate de la pellicule, un beau livre de Noël rempli de photos et de témoignages, une déclaration d’amour à un réalisateur finalement assez méconnu. Cet ouvrage de référence vient s’ajouter au formidable travail d’Alexandra de Broca qui perpétue l’œuvre de son mari, notamment en restaurant des films ou en faisant simplement vivre ce bel héritage culturel. On sait combien le réalisateur est admiré aux Etats-Unis, sa filmographie auscultée dans les meilleures écoles depuis Le Roi de cœur, sorti en 1966. Broca, l’oublié de la Nouvelle Vague et des revues spécialisées hexagonales, jalousé aussi pour ses millions d’entrées en salles et ses collaborations prestigieuses avec, entre autres, Belmondo, Cassel, Noiret, Girardot ou Montand a été, très tôt, reconnu et adoubé, outre-Atlantique, comme un authentique créateur.

Ce merveilleux livre, idéal pour les fêtes de fin d’année, comprend en cadeau le DVD « Les 1001 nuits » dans sa version TV de 4 X 52 mn. Il débute par un avant-propos de Jean-Paul Belmondo qui déclare : « J’ai aimé son rire, son imaginaire, son extrême rigueur dans la loufoquerie, la gravité secrète que dissimulaient ses pirouettes ». Dans la préface qui suit, Cédric Klapisch enfonce le clou : « Peu de réalisateurs ont autant réussi à mettre de la grandeur dans la légèreté ».

Cartographe intime

De mon côté, je considère de Broca comme le meilleur cartographe intime de la province française. Lui seul savait saisir ces moments instables où une ville endormie, au pavé glissant, embaume l’odeur de chèvrefeuille et au loin, un homme déambule cherchant une explication à sa vie. Il y a des scènes signées de Broca qui nous accompagneront jusqu’à notre mort, Jean Rochefort et Nicole Garcia, place des Victoires dans Le Cavaleur ou Philippe Noiret et Annie Girardot, square Viviani dans Tendre Poulet. Ce cinéaste-là est absolument à (re)découvrir !

Philippe de Broca, un Monsieur de comédie de Philippe Sichler et Laurent Benyayer – Neva éditions.

Embargo sur le blasphème danois


Brûler la bible ne serait pas aussi répréhensible que brûler le coran…


Il dit agir au nom de « la liberté d’expression contre l’islamisation de la société ». Le Danois Rasmus Paludan est le fondateur du parti Stram Kurs – « Ligne dure » –, qui a récolté 60 000 voix lors des dernières élections législatives. Convaincu d’un lien entre islam et délinquance, il s’est spécialisé dans l’autodafé de corans – qu’il enrobe parfois avec du bacon – et prévoyait d’en brûler un exemplaire sous l’Arc de triomphe. Mais le 11 novembre, il a été devancé par le renseignement français, qui l’a cueilli manu militari dans sa voiture puis placé en rétention administrative. La menace ayant été jugée sérieuse, à peine quelques heures plus tard, l’homme fiché S et son briquet étaient escortés jusqu’à un avion, pour être expulsés – direction Copenhague !

Or, quelle est la jurisprudence pour ce type d’agissements ? Le 23 mars 2016, un événement analogue s’était produit en plein Paris. L’individu ne s’était pas contenté de planifier son acte, mais avait bel et bien réalisé l’autodafé d’un texte « sacré ». Il ne s’agissait pas d’un homme, mais d’une femme vêtue d’une burqa qui, face à la Seine, avait enflammé une bible. La protagoniste, originaire du 93 et alors âgée de 34 ans, avait été interpellée par des policiers puis conduite au commissariat. Le parquet ordonna qu’elle soit emmenée à l’Hôtel-Dieu pour une évaluation psychologique dont elle fut rapidement libérée, car déclarée saine d’esprit. Durant l’entretien avec les fonctionnaires, elle expliqua se sentir « persécutée ».

À lire aussi, Sophie Bachat: Pas de burqa pour les transgenres antifascistes

Si le projet du militant danois a été considéré comme une incitation à la haine qui lui vaudra une lourde procédure, le geste de la trentenaire n’a finalement entraîné aucune condamnation. Seul grief retenu contre elle : le port de la burqa, pour lequel l’habitante d’Aulnay-sous-Bois a dû s’acquitter d’une contravention de 150 euros. Face aux pyromanes, y aurait-il « deux poids, deux mesures » ?

Reconfinement: on a préféré la punition collective à la frappe chirurgicale

0
Emmanuel Macron en visite dans un Ehpad de Bracieux (Loir-et-Cher), 22 septembre 2020. © Yoan VALAT / POOL / AFP

Au nom de l’égalité, le gouvernement impose une réponse sanitaire pour tous : le confinement. Cette mesure désastreuse pour la société et l’économie s’avère aussi contre-productive car elle étale la crise dans la durée. Pourtant, une autre approche, plus efficace médicalement et moins coûteuse pour l’économie, est possible : cibler et protéger les plus fragiles. 


Depuis bientôt un an, le monde vit au rythme de l’épidémie de Covid-19. En mars, quand cette maladie nouvelle s’est répandue en France comme une traînée de poudre, il n’y a pas eu d’autre solution que d’imposer dans l’urgence un confinement généralisé. Devant l’impréparation générale et la pénurie de moyens (équipements de protection individuels, matériel de réanimation, personnel soignant, etc.), c’était la seule solution. Il fallait ralentir la propagation de la maladie, éviter l’effondrement des hôpitaux, permettre de s’organiser… ce que le premier confinement a permis, il faut en convenir.

Un pays sous cloche

Dix mois après l’émergence de la maladie, les conditions ne sont plus les mêmes. Sur le plan scientifique, on a beaucoup appris sur le Covid-19, ses modes de contamination, ses victimes privilégiées, son traitement, les façons de s’en protéger. On a développé des tests, PCR et maintenant tests antigéniques rapides. On a eu du temps pour réorganiser le système de santé qui avait été débordé pendant la première vague. Et pourtant, dans notre pays, on a l’impression d’avoir fait du surplace. Et le verdict est tombé : reconfinement !

Le confinement généralisé est un désastre. Ses conséquences économiques et sociales sont tellement évidentes qu’il n’est point besoin de les souligner à nouveau. Mais surtout, ces dommages collatéraux sont imposés en pure perte. En vérité, le confinement généralisé s’avère très peu efficace pour sauver des vies. Il permet juste de parer au plus pressé, de gagner du temps en attendant des mesures plus énergiques – dépister, soigner les malades et isoler les contagieux. C’est que le confinement ne vise nullement à en finir avec l’épidémie. Il transforme simplement une épidémie brutale, mais brève en une situation qui traîne et s’éternise. On passe d’un problème aigu à une situation chronique. En mettant le pays sous cloche, on diminue la circulation du virus et on soulage certes temporairement les structures de santé ; mais, bloquant l’évolution vers l’immunité collective, on ne peut empêcher que l’épidémie reparte dès que les mesures restrictives sont allégées ; d’où la nécessité de « reconfiner » régulièrement, au gré de la reprise épidémique. Pis encore : en ralentissant l’évolution vers l’immunité collective, le confinement pourrait pérenniser la maladie. Un scénario cauchemardesque pourrait même se profiler du fait de l’étalement dans le temps de l’épidémie : le virus circulerait encore au-delà de la durée de l’immunité obtenue chez les premiers infectés. Ces personnes seraient alors susceptibles de se recontaminer, et ce avant même que soit atteint dans la population générale le seuil protecteur qui arrête la circulation du virus (autour de 50 % de personnes immunisées) ! Seul un vaccin serait à même de rompre ce cercle vicieux. Dans l’intervalle, l’effondrement économique aurait de toute façon eu raison du système de santé, rendant impossible son financement et contraignant à diminuer les soins pour tous les malades, même ceux qui ne sont pas atteints du Covid. Avec le confinement, la catastrophe économique et sociale se double donc d’une catastrophe sanitaire, à court, moyen et long terme.

Les meilleurs experts plaident pour un confinement ciblé 

Fondés sur une sérieuse analyse scientifique, ces arguments ont été développés par les meilleurs experts. Ils sont à l’origine de la « déclaration de Great Barrington », initiée par Kuldorff, Gulpa et Bhattacharya, professeurs d’épidémiologie qui exercent respectivement à Harvard, Oxford et Stanford. Le grand public en trouvera une présentation détaillée dans l’excellent « Tract » de Jean-Loup Bonnamy et Renaud Girard, Quand la psychose fait dérailler le monde (Gallimard, 2020).

À lire aussi, Renaud Girard et Jean-Loup Bonnamy : “Si le confinement était un essai médicamenteux, on l’arrêterait tout de suite à cause des effets secondaires terribles”

Ces spécialistes plaident pour un confinement ciblé, appelé « protection focalisée » dans la déclaration de Great Barrington. Il s’agit de séparer la population en deux groupes, en fonction de critères mesurant le risque de développer une maladie grave. Le groupe « à haut risque », constitué par les personnes âgées et/ou présentant des comorbidités (insuffisance respiratoire, maladie évolutive, obésité, etc.), doit être protégé de la contamination par un confinement strict. Le groupe « à faible risque » (personnes jeunes et bien-portantes) doit reprendre une vie normale, notamment sur le plan professionnel, sans limitation des interactions sociales. L’objectif est de faire progresser l’immunité collective dans le groupe à faible risque, ce qui permet d’espérer un arrêt de l’épidémie, tout en protégeant le groupe à haut risque qui doit rester indemne de la maladie. Une fois l’immunité collective installée dans le groupe à faible risque, le virus ne circule plus, et les personnes à haut risque peuvent reprendre une vie sociale normale. En attendant cette libération, les jeunes/bien-portants, potentiellement contaminants pour leurs proches, doivent conditionner leur fréquentation des personnes âgées/fragiles à la réalisation de tests (tests PCR ou tests antigéniques rapides), respecter strictement les gestes barrières, le port du masque et la distanciation physique, essayer de mener leurs visites à l’extérieur… à moins qu’ils ne soient déjà guéris, donc immunisés et non contaminants… ou à moins que les personnes âgées/fragiles, dûment informées des risques encourus, décident de braver le danger pour continuer à mener une vie sociale ! (Situation qui peut par exemple se justifier en toute fin de vie : à quoi sert de se priver de ses proches si on est atteint d’une maladie létale à très court terme ? Faut-il vivre le peu de temps qui reste dans la solitude, ou accepter le risque d’écourter ce peu pour maintenir le lien social ?)

Protocole sanitaire renforcé dans un Ehpad à Nice, à l'occasion de la visite de Christian Estrosi, 23 septembre 2020. © Arié Botbol / Hans Lucas / AFP
Protocole sanitaire renforcé dans un Ehpad à Nice, à l’occasion de la visite de Christian Estrosi, 23 septembre 2020. © Arié Botbol / Hans Lucas / AFP

Avec cette approche, l’immense majorité des jeunes/bien-portants développent une forme bénigne de la maladie. Dans les rares cas où il s’agit d’une forme grave, ils sont bien sûr traités avec tous les moyens de la réanimation moderne, ce qui permet une évolution le plus souvent favorable. Quant aux personnes âgées/fragiles, le but est qu’elles n’attrapent pas du tout le Covid. Si cela survient quand même, malgré toutes les précautions prises, les malades âgés sont soignés avec des moyens proportionnés : les formes bénignes (tout de même 80 % des cas à 90 ans !) ne posent pas de problèmes moraux ; mais pour les formes graves (20 % des cas à 90 ans), il faut bien peser le pour et le contre des traitements lourds. La réanimation notamment n’a pas fait la preuve de son bénéfice à cet âge. On doit lui préférer une prise en charge palliative, visant à accompagner jusqu’au bout les personnes en fin de vie.

Le risque zéro n’existe pas 

Bien sûr, la protection focalisée n’empêche pas complètement les morts : quelques jeunes/bien-portants développent quand même des formes très graves, et quelques personnes âgées/fragiles attrapent la maladie quand même. En la matière, comme d’ailleurs dans toute la médecine, le risque zéro n’existe pas. Le but est d’arriver à l’immunité collective, donc à l’arrêt de la circulation du virus, avec le moins de morts possible. Notons que cette immunité pourrait être acquise plus rapidement grâce à la vaccination. Tout le monde espère cette fin heureuse du fléau qui dévaste notre société.

Ainsi la solution tient en un mot : discrimination. Discriminer, dit le dictionnaire, c’est établir une différence entre des personnes ou des choses en se fondant sur des critères distinctifs. Discriminer, on pourrait dire aussi différencier ou distinguer – et on éviterait alors le sens déplaisant qu’a pris ce mot à l’heure de la « lutte contre toutes les discriminations » –, c’est exactement ce que vise la médecine moderne : le bon soin au bon patient. Chaque patient doit recevoir une prise en charge adaptée à son cas particulier, une prise en charge personnalisée. La personnalisation repose sur la discrimination entre les différents cas pathologiques. Ce classement repose sur des critères scientifiques, tenant compte des caractéristiques physiologiques de chacun, et n’a évidemment rien à voir avec une quelconque « médecine à deux vitesses » qui consacrerait l’injustice sociale.

Une personnalisation grandissante de la médecine

Pour comprendre cette évolution de la médecine vers plus de personnalisation et donc plus d’efficacité avec moins d’effets secondaires, on peut considérer l’histoire de la lutte contre le cancer, par exemple le cancer du sein, une des formes les plus fréquentes de cette méchante maladie. Dans un premier temps, la médecine est impuissante face au cancer. La maladie suit son cours spontané, naturel, qui évolue vers la mort. On se contente d’accompagner le patient en soulageant comme on peut ses symptômes. Dans une deuxième période, on commence à traiter la maladie avec l’espoir de la guérir. Dans l’ignorance des variations d’une tumeur à l’autre, d’un patient à l’autre, on applique à tous un traitement maximaliste : chirurgie étendue (mastectomie totale et curage ganglionnaire dans notre exemple), radiothérapie, chimiothérapie lourde. Ce traitement permet des guérisons, mais au prix de pénibles séquelles (dans notre exemple, le « gros bras », qui a empoisonné la vie de millions de femmes après chirurgie extensive). Le troisième stade est celui de la médecine personnalisée. Les différentes tumeurs ont été analysées finement et classées selon leur comportement biologique et leur extension anatomique. Si certaines restent dans la catégorie « haut risque de récidive » et imposent de persévérer dans un traitement lourd, beaucoup passent dans la catégorie « faible risque de récidive », permettant d’engager une « désescalade thérapeutique », c’est-à-dire de diminuer les séquelles liées au traitement sans perdre en efficacité.

À lire aussi, Lydia Pouga : Covid-19: errance en terre inconnue

En jugeant la prise en charge du Covid à l’aune de cet exemple, et puisqu’une épidémie est bien une maladie de toute la société, on peut dire que le confinement appartient au deuxième stade de la médecine : efficacité moyenne sur la maladie, effets secondaires lourds et même très lourds sur le malade. Le confinement revient à tenter d’écraser une mouche (ou plutôt un frelon… asiatique !) avec une massue ; on ne peut éviter d’assommer du même coup le malade (la société). Ne serait-il pas temps de passer au troisième stade, celui d’une médecine moderne, ingénieuse et raffinée, une médecine personnalisée, plutôt que d’en rester à une médecine de masse, rustique, voire archaïque ? D’autres pays ont fait ce choix : des pays asiatiques qui ont tout misé sur le dépistage, le traçage et l’isolement des seules personnes contaminées ; la Suède qui compte sur la discipline individuelle pour protéger les sujets à risque. Ils obtiennent des résultats sanitaires meilleurs que les pays ayant recours au confinement indifférencié, tout en évitant la faillite économique.

Mais il y a des freins à l’adoption de la protection focalisée. Particulièrement dans notre pays, ces freins tiennent en une formule : la passion de l’égalité. C’est la passion de l’égalité qui explique le refus de discriminer du gouvernement. Rappelons les mots du président de la République : « Pour des raisons de solidarité entre les générations, […] il ne saurait être question de confiner les plus vulnérables d’entre nous. » Ligoté par une idéologie politiquement correcte, le gouvernement a choisi l’indifférenciation contre la personnalisation, l’archaïsme contre la modernité, la paralysie contre l’activité, et au final, pour notre malheur, le dépérissement contre la vitalité.

Quand la psychose fait dérailler le monde

Price: ---

0 used & new available from

La gauche Charlot

0
La journaliste Élisabeth Lévy © Photo: Pierre Olivier

Gilles Clavreul ne lit pas Causeur. Dommage pour lui, car comme le disait Montaigne, il gagnerait à frotter sa cervelle contre celle d’austruy. Il apprendrait que le désaccord est une chose fort amusante. Mais Clavreul ne rit pas avec n’importe qui.


Le 19 novembre, Gilles Clavreul s’étrangle en découvrant sur notre site internet l’entretien que l’ami Jean-Baptiste Roques a tourné avec Thaïs, jeune militante de Génération identitaire. Il ne mange pas de ce pain rassis. Pas lui, pas ça. Il le fait savoir sur Facebook :

« Comme je ne lis pas Causeur, j’étais passé à côté de ce publi-reportage en faveur du groupuscule d’extrême-droite Génération identitaire datant de fin juin dernier. C’est comme une vidéo d’AJ+, la chaîne qatarie, mais en version réac qui s’assume.

Voilà pourquoi il n’y a rien de commun entre ceux qui défendent les principes républicains et cette droite qui se veut iconoclaste en faisant des clins d’œil à des petits fafs en bomber. On ne peut pas être républicain et identitaire à la fois, on ne peut pas se trouver de luttes communes, on ne peut pas s’allier, en aucune circonstance. Ligne rouge infranchissable. » J’apprends que le bomber[tooltips content= »Pour ma mère et celle des autres : un bomber (prononcer « bombeur ») est un blouson. J’ai dû en avoir un ado. Il n’y a pas de hasard. »](1)[/tooltips], c’est facho. Et « réac qui s’assume », c’est un compliment ?

Si je vous cause des offuscations de cet estimable garçon, l’un des fondateurs du Printemps républicain[tooltips content= »Il a fait un très bon travail lorsqu’il était à la tête de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, refusant de
noyer le poisson de l’antisémitisme des quartiers. »](2)[/tooltips], ce n’est pas pour nous disculper de l’accusation de complicité avec la bête immonde, qui nous indiffère totalement, mais parce qu’elles sont emblématiques des ambigüités de cette « gauche Charlie » (également dite républicaine) qui après des années d’antifascisme en peau de lapin, ne se trompait plus d’ennemi, c’est même pour ça qu’elle a rompu avec le reste de la famille. Elle avait compris que le vrai danger, pour le pays, venait de l’islam radical et de ses alliés extrêmes gauchistes. Elle avait arrêté d’engueuler la France des églises et des bistrots, dont elle paraissait même partager le désir coupable de défendre les mœurs et la culture françaises en France. Bref, on croyait être d’accord sur l’essentiel, en particulier l’urgence du combat commun.

On s’est trompés. On dirait qu’on n’est même pas d’accord pour s’engueuler. Certes, il reste des francs-tireurs qui préfèrent la réflexion aux réflexes, la preuve par Élisabeth Badinter, Richard Malka, Philippe Val et quelques autres, qui se fichent autant d’être accusés de dérive droitière que d’islamophobie. Chez nombre de militants « laïques et républicains », le naturel (ou l’inconscient) de gauche revient au galop, les mêmes travers collés à ses sabots : sectarisme, bonne conscience, aveuglement.

Clavreul et ses amis politiques tiennent des propos qu’on pouvait entendre il y a vingt ans dans la bouche de Le Pen

Passons sur le refus de l’altérité idéologique, qui est dans l’ADN du « parti de l’Autre ». Gilles Clavreul pourrait répondre à Thaïs, mais il y a des gens avec qui on ne parle pas, des fois que leurs idées seraient contagieuses – d’ailleurs il a été longtemps question de les isoler derrière un cordon sanitaire, maintenant on dit « ligne rouge », il y a du progrès. En somme, il est pour la liberté de penser comme lui. Pour ma part, je trouve les identitaires un brin trop « France blanche », mais j’aime bien discuter avec eux. D’ailleurs, nous avons aussi publié un texte de Cyril Bennasar sur « la remigration » (des délinquants étrangers) proposée par Génération identitaire. Je parle avec Aurélien Taché et Rokhaya Diallo. Qu’il soit impossible de parler avec Gilles Clavreul, c’est un peu triste.

Cette obsession de l’extrême droite est d’autant plus incompréhensible que, sur l’immigration et l’islam, Clavreul et ses amis politiques tiennent des propos qu’on pouvait entendre il y a vingt ans dans la bouche de Le Pen (blagues de pétomane en moins il est vrai) et il y a trente ans dans celle de Chirac. Il est vrai que la réalité a changé. Mais eux veulent croire qu’ils n’ont pas changé. Alors, quand ils entendent le mot « identité », ils sortent leur République, comme on brandirait un crucifix devant un vampire. « On ne peut pas être républicain et identitaire », assène Clavreul. Première nouvelle. Et mon Général, il était intersectionnel ?

Certes, ce sont des bisbilles de café du commerce numérique. Seulement, nous sommes supposés mener une guerre idéologique et sur le champ de bataille, mieux vaut savoir sur qui on peut compter. Charlie Hebdo ne veut pas du soutien de Ménard. Clavreul « ne peut pas s’allier, en aucune façon » avec les identitaires (ni avec Causeur, « qui leur fait des clins d’œil »). C’est la nouvelle thématique à la mode de la « tenaille identitaire » qui permet de ne pas choisir entre la peste islamiste et le choléra populiste. Si on comprend bien, en 1940, il aurait refusé de rallier Londres pour cause de « ligne rouge infranchissable » avec les maurrassiens antisémites qui s’y trouvaient. Les renvoyeurs dos à dos finissent souvent en apôtres de l’apaisement.

Autant dire que, pour l’union sacrée dont on nous rebat les oreilles après chaque attentat, on attendra. Tant pis, on se passera de ces alliés aux délicatesses de jeunes filles, qui d’ailleurs comptent de moins en moins de divisions, ceci expliquant largement cela. Et puis, beaucoup semblaient si heureux de retrouver leurs vieux copains et leurs vieux slogans : les manifestations contre la loi « sécurité globale » (et son article 24 qui interdit, non pas de filmer, mais de diffuser le visage de policiers) ont été l’occasion d’une reconstitution de gauche dissoute délicieusement vintage. Brailler contre le fascisme imaginaire de Macron et Darmanin, c’est marrant et c’est sans danger. Et voilà pourquoi votre gauche est muette.

Pendant que Macron parle aux jeunes, la crise de l’autorité s’accentue

0
Philippe Bilger D.R.

Malgré son discours bienveillant à destination de la jeunesse, les black blocs ont de nouveau donné une image pitoyable du maintien de l’ordre sous Macron ce samedi.


Le président de la République a dialogué avec la jeunesse – 7 millions – sur Brut et il a dénoncé les contrôles au faciès. Il devra expliquer cependant comment, dans certaines cités sensibles où la police est généralement très mal accueillie, contrôler des Blancs quand il n’y en a pratiquement pas un seul ou inventer une couleur de délinquance qui répondrait à son humanisme ?

Mais samedi ordinaire à Paris. On manifeste contre la précarité et la loi sécurité globale. Beaucoup de Gilets jaunes qui se souviennent des jours anciens et recommencent.

Il paraît que les 18/25 ans soutiennent majoritairement Macron. Mais samedi ordinaire à Paris avec des scènes de dévastation où des voyous frénétiques et des brutes d’extrême gauche ont été, durant quelques heures, le visage de la France

Des syndicats policiers regrettent de n’avoir pas été soutenus par le président et en conséquence vont en appeler à l’arrêt des contrôles d’identité.

A lire aussi, Yves Mamou: Contrôle au faciès: la légende noire de la police française

Mais samedi ordinaire à Paris. En tête du cortège, 400 à 500 Black Blocs se mettent en branle et c’est l’enfer.

Le président annonce la création d’une plate-forme où on pourra se plaindre de la police.

Mais samedi ordinaire à Paris. Les Black Blocs détruisent, incendient, cassent. Le Président pense, commente, analyse, demeure équilibré, nuancé. Le « en même temps » dans toute sa splendeur abstraite.

A lire aussi: Petite sociologie du manifestant black-bloc

Mais samedi ordinaire à Paris. Les policiers et les gendarmes tentent de résister, font ce qu’ils peuvent. À l’évidence ils sont débordés. Qui oserait encore soutenir qu’ils laissent délibérément les violences se commettre et les désordres se multiplier ? Les Black Blocs sont les maîtres.

On continue à discuter de l’article 24 et de la sémantique: il ne faudrait pas parler de violences policières puisque la police a l’usage de la force légitime et que les fonctionnaires trahissant leur mission sont poursuivis et, pour certains, incarcérés.

Mais samedi ordinaire à Paris. Les Black Blocs font la loi, attaquent les banques, brisent les vitrines, se coagulent puis se dispersent. Des personnes seront interpellées, combien seront condamnés ?

A lire aussi: Et voici que s’avance l’inquisition policière

Le président, paraît-il, a été à son avantage face à la jeunesse. Il paraît que de 18 à 25 ans, cette génération le soutient majoritairement. Sa jeunesse le sert.

Mais samedi ordinaire à Paris. Des scènes de dévastation où des voyous frénétiques, des brutes d’extrême gauche, ont été durant quelques heures le visage de la France.

Il y a trop de décalage entre le verbe d’un Président qui disserte sur la réalité et ce samedi ordinaire où un pouvoir dépassé et impuissant est totalement à la merci des Black Blocs.

Un samedi ordinaire à Paris. Recherche désespérément honneur et autorité.

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que...

Price: ---

0 used & new available from

Et voici que s’avance l’inquisition policière

0
Paris, 5 décembre 2020, débordements lors de la manifestation contre la loi "Securite Globale" © Gabrielle CEZARD/SIPA Numéro de reportage : 00994096_000006

Après l’agression de Michel Zecler et alors que la loi «sécurité globale» est critiquée, le ministre de l’Intérieur a été invité à s’exprimer sur le maintien de l’ordre en France. Lors de son audition à la Commission des lois, Gérald Darmanin a dressé la semaine dernière la liste des sept “pêchés capitaux” de la police nationale: le manque de formation initiale / la faiblesse de l’encadrement dans la rue / le manque de moyens matériels (1 milliard est prévu pour rénover locaux et flotte automobile) / le manque d’effectifs / l’IGPN, à laquelle on envisage de placer une personnalité indépendante à la tête / et enfin, le divorce avec la population.

Que penser des annonces du ministre et de cette nouvelle philosophie?


Ainsi donc, le révérend père Darmanin, appelé au chevet d’une police semble-t-il promise aux feux de l’enfer, pense pouvoir l’exorciser en nommant et en guérissant chacun des péchés capitaux dont cette pécheresse d’un nouveau genre souffrirait. Il est dommage, au demeurant, que d’autres pans de son ministère, qui dysfonctionnent ô combien davantage, n’aient pas autant attiré son attention. Pour un observateur avisé, il semble pourtant que la Préfectorale, et plus encore son cortège de seconds couteaux sortis des Instituts Régionaux d’Administration, posent pourtant largement plus de problèmes dans le fonctionnement quotidien de son ministère. Mais passons.

Le premier péché de cette coupable police serait le manque de formation. Il faut dire que former les gens, c’est très tendance, c’est même un véritable business chez les gens qui ont tout fait pour éviter de mettre en pratique ce à quoi ils prétendent former. C’est juste que ça ne résiste pas toujours à l’épreuve du feu.

Darmanin veut une formation initiale plus importante

En premier lieu, s’agissant de la formation initiale, l’inquisiteur omet curieusement de dire que le nombre de candidats, et donc le niveau de recrutement, se sont effondrés, contraignant actuellement à prendre n’importe qui ou presque. Grâce doit en être rendue à la couverture médiatique partiale des actions de police depuis le début des gilets jaunes, et à l’incapacité de l’État à défendre publiquement les policiers, à rappeler les lois, et à obliger à leur application. Et quand un président de la République se permet, le 5 décembre suivant, d’expliquer que la police contrôle au faciès, on peut s’attendre à ce que la crise des vocations soit durable, surtout au tarif horaire où l’on paie les policiers. On en est, c’est dire, à diffuser des messages en interne au ministère de l’Intérieur pour proposer à de simples administratifs de devenir gardiens de la paix. On peine donc à voir comment une formation initiale plus pointue, plus complète, sera convenablement absorbée par des élèves d’un niveau moindre.

A lire aussi: Contrôle au faciès: la légende noire de la police française

L’état des effectifs est même tel que les réservistes, ceux-là même dont Darmanin veut augmenter le nombre, sont devenus indispensables au fonctionnement de l’institution : actuellement, sans réservistes, la police nationale serait dans l’incapacité d’assurer son fonctionnement quotidien normal dans nombre de départements métropolitains. Autant dire qu’en cas d’imprévu majeur, la machine bloquera aussitôt.

La peur de la bavure

En outre, il se trouve que la police est un métier en prise directe avec la réalité, loin des théories et plans tous faits, de sorte qu’on ne peut, au final, s’y vraiment former qu’en l’exerçant réellement, sur le terrain, dans des conditions suffisamment bonnes pour qu’elles ne soient pas un obstacle. En plus d’une nombre de fonctionnaires suffisant, ce qu’il n’est donc pas, cela passe par l’octroi de moyens adéquats, promis par ce ministre comme par les précédents ; c’est dire s’il y a loin de la coupe aux lèvres. On peut parier que comme à l’habitude, les directions spécialisées telle la Direction Centrale de la Police Judiciaire, en capteront l’essentiel, sans bénéfice mesurable pour le public, alors que la police du quotidien, la Sécurité Publique, ne touchera qu’une portion congrue. La seule vraie surprise serait que pour une fois, la priorité d’attribution soit inversée ; cela ne permettrait de toute façon que de renouveler un parc de véhicules obsolètes et en nombre insuffisant.

Mais de bonnes conditions de travail passent avant tout par le fait qu’un policier, quand il est amené à se défendre ou à utiliser la violence légitime pour maîtriser un voyou, ne devrait pas avoir en premier lieu à l’esprit la peur de la réaction de sa hiérarchie et de la justice, qui en cas de problème, le soupçonneront d’emblée d’avoir failli. Car c’est ça, la hantise du policier de voie publique, la seule chose à laquelle on le forme, et même on le déforme, encore et encore jusqu’à que cette crainte soit omniprésente : la peur de la bavure, la peur de ne pas être en légitime défense quand il se bat, quand il tire, etc… C’est cette peur-là qui a sans doute paralysé l’un des trois policiers intervenant sur l’assassinat de Samuel Paty, l’empêchant de tirer alors que les conditions de la légitime défense étaient réunies. 

A lire aussi: Crèche à Béziers: comme sur des roulettes

Qui donc va former la hiérarchie et les magistrats aux difficultés de la police de terrain ? Va-t-on donner une arme et un uniforme à un magistrat durant six mois, pour en faire le premier intervenant sur toutes les situations, charge à lui de les gérer, pour comprendre de quoi il retourne ? Non ? Alors il n’y a aucun miracle à attendre : dans la police, la formation continue sert depuis des décennies à couvrir l’administration face aux erreurs d’un agent, et est utilisée dès que faire se peut par la Justice contre ce même agent, en lui reprochant de ne pas avoir décidé en un quart de seconde, d’agir comme on le lui avait expliqué, dix ans auparavant, autour d’une table.

Lâcheté de l’Etat et de la justice

Et d’ailleurs, à quoi bon former des policiers aux lois, puisqu’elles ne sont plus appliquées sur le territoire ? À quoi bon les former au Code de Procédure Pénale, puisque les voyous ressortent libres plus vite qu’ils sont interpellés ? À quoi bon les former à l’Ordre Public, puisqu’on laisse des manifestations illégales, ou qui le deviennent, se tenir et détruire biens publics et privés sans intervenir ? Le policier est formé à la théorie, et la lâcheté perpétuelle de l’État aboutit à une pratique totalement contraire. Alors on va les former à quoi ? À encaisser des boulons en pleine tête ? À moins brûler quand ils reçoivent un cocktail Molotov ? À s’enfuir plus rapidement ? 

Visiblement, la seule réponse prévue à la non-application des lois en matière de droit des manifestations, et aux tentatives d’homicides volontaires sur les policiers et gendarmes dont ces événements sont l’occasion, est d’augmenter le nombre de fonctionnaires dédiés à la gestion du Maintien de l’Ordre. Non, correction : à la gestion des attroupements armés et autres émeutes qui se tiennent impunément dans les rues de nos villes. Il ne s’agit pas d’empêcher que les Forces de l’Ordre soient décimées : juste de garantir leur renouvellement sur la ligne de front. Une stratégie digne des maréchaux de 1914, que la police appréciera à sa juste valeur.

On passera rapidement sur ce qui a été dit sur l’IGPN, inspection qui est sans contestation possible la plus féroce de toutes les administrations de l’État, et que seuls les gauchistes et les experts de salon avachis qui peuplent les réseaux sociaux, peuvent imaginer complaisante avec les fonctionnaires de police. Le problème vient de ces imbéciles qui croient pouvoir se permettre d’avoir une opinion sur un sujet auxquels ils ne comprennent rien.

Remettre des cadres en soutien des forces sur le terrain

Non, si l’on doit retenir quelque chose qui pourrait avoir un résultat positif dans le quotidien des policiers de terrain, c’est tout d’abord l’idée de remettre des cadres sur la voie publique, dont ils ont complètement disparu pour aller peupler des bureaux où ils alignent des chiffres dans des colonnes, alors même que leur présence aux côtés des troupes serait plus précieuse que jamais. Le commandement doit aussi s’exercer au feu, ou alors il n’a pas de raison d’être. 

A lire aussi: Les Français aiment leur police, les voyous la détestent

Mais encore faudrait-il que les lois soient de nouveau appliquées, faute de quoi les mêmes causes continueront à produire les mêmes effets. Encore faudrait-t-il que ces cadres puissent avoir une latitude d’action, une autonomie décisionnelle, et surtout que la carrière d’un homme de terrain soit valorisée par rapport à celle d’un rat d’état-major. Or, les risques disciplinaires qui pèsent depuis peu sur Patrick Vissier-Bourdon, Commissaire de Police du 91 issu du rang, et donc l’un des rares vrais policiers au sein de ce corps de sous-hauts-fonctionnaires timorés, parce qu’il a donné une interview au Figaro pour expliquer le quotidien de ce métier, en sont le signal contraire.

Tous filmés

Et puis, enfin, il y a la caméra piéton individuelle, qui est sans doute la meilleure mesure individuelle de protection proposée dans le sermon de Darmanin. Loin d’être un moyen de flicage des policiers comme les plus anciens le pensaient au début, c’est devenu pour chacun d’eux le seul moyen d’assurer ses arrières face à la lâcheté du politique et de la haute hiérarchie. Mais attention, pas simplement pour que le policier puisse se défendre de fausses accusations : tout autant pour qu’il puisse en disposer librement pour traîner devant les tribunaux toute personne qui l’accuserait à tort. Et comme nous sommes à présent dans cette société où l’image est reine, le contenu de ces vidéos doit pouvoir être présenté comme preuves de tout délit ou crime, puis que c’est comme cela que les subversifs et les voyous les utilisent déjà. L’égalité de droits n’est pas au seul bénéfice des nuisibles.

Quant au lien avec la population… Se demander si la confiance du peuple envers la police est rompue n’est franchement plus d’actualité : il vaut mieux commencer à se demander combien de temps la police supportera encore une population et des médias qui ignorent tout de ce qui se passe mais prétendent demander des comptes, avant de mettre les crosses en l’air et de laisser les choses se faire sans elle.

Syndrome de Stockholm: les femmes ravies

0
Peggy Sastre Crédit photo : Natacha Nikouline.

Le syndrome de Stockholm, qui n’est pas lié à une curiosité pathologique, relève de ce que des chercheurs en psychologie évolutionnaire désignent comme l’«attachement par capture». 


Stupeur, trahison et ingratitude. Ainsi pourrait-on résumer l’état d’esprit de l’opinion italienne depuis le retour, à la mi-mai, de Silvia Romano, otage du groupe terroriste Al-Shabab depuis 2018 et libérée grâce au paiement d’une rançon estimée à plusieurs millions d’euros de deniers publics. La raison du tumulte ? Silvia Romano, qui se fait désormais appeler Aïcha, s’est convertie à l’islam rigoriste de ses geôliers. Celle qui fut enlevée alors qu’elle était en mission humanitaire au Kenya niait cependant avoir changé sous la contrainte. Elle avait simplement lu le Coran durant sa captivité et la religion musulmane l’avait captivée. Le même scénario s’est déroulé en France en octobre après la libération de Sophie Pétronin, otage de djihadistes maliens durant quatre ans. Pétronin se fait désormais appeler Mariam et, comme son homologue italienne, affirme s’être convertie de son plein gré.

L'enlèvement des Sabines (1634), un tableau de Nicolas Poussin. © Trujillo Juan
L’enlèvement des Sabines (1634), un tableau de Nicolas Poussin. © Trujillo Juan

L’attachement par capture

Ces affaires fleurent bon le syndrome de Stockholm – conceptualisé par le psychiatre Nils Bejerot après un hold-up dans une banque de la capitale suédoise à l’été 1973, qui avait vu les otages prendre fait et cause pour les braqueurs. Le phénomène, qui n’a rien d’une curiosité pathologique, relève de ce que des chercheurs en psychologie évolutionnaire désignent comme l’« attachement par capture ». Lorsqu’un individu est isolé de son cercle social habituel et soumis au joug de tiers tenant littéralement sa vie entre leurs mains, les chances qu’il en vienne à changer son mode de pensée et à déplacer sa loyauté d’une façon aussi radicale que soudaine sont élevées. Pour une raison simple : dans un tel contexte, cette réorientation sociale a tout d’une carte survie. Dans sa forme la plus pure, l’attachement par capture s’active durant les prises d’otage et les séquestrations, mais il est aussi décelable dans d’autres phénomènes plus ou moins tragiques : syndrome de la femme battue, embrigadement sectaire, séminaires d’entreprise ou émissions de télé-réalité exigeant de leurs concurrents une réclusion dans un loft de La Plaine-Saint-Denis ou sur une île thaïlandaise.

À lire aussi, Céline Pina : Sophie Petronin, l’otage qui affectionne les jihadistes

Comment un tel trait a-t-il pu améliorer le succès reproductif de nos ancêtres au cours des millions d’années où ces primates sociaux ont vivoté dans de petites hordes ? Les données archéologiques, qu’elles concernent l’Afrique, l’Amérique du Nord ou l’Amérique du Sud, indiquent que la capture par un clan extérieur à celui de sa naissance y était un événement fréquent. Le sujet est même encore saillant dans la mémoire des nomades et des chasseurs-cueilleurs contemporains – en particulier dans le riche corpus sur les Yanomamö d’Amazonie établi par l’anthropologue Napoléon Chagnon. Pas besoin de remonter les générations pendant des lustres pour trouver un parent – et surtout une parente – qui en a fait les frais. Des études génétiques enfoncent le clou : en Islande, la plupart des femmes constituant le peuplement originel de l’île n’étaient pas scandinaves, mais venaient des régions connues aujourd’hui sous les noms de France et d’Angleterre. Si la génétique des populations n’a aucun moyen de le prouver, il y a cependant de lourdes raisons de croire qu’elles n’ont pas sauté de joie lorsque des Vikings les ont jetées dans leurs bateaux voici une quarantaine de générations.

Se battre pour se protéger et protéger ses apparentés

De fait, guerre et viol sont des amis de longue date. S’il a fallu attendre les années 1990, avec le génocide au Rwanda et la guerre des Balkans, pour que le drame du « sexe de la femme comme champ de bataille » devienne un sujet de préoccupation internationale, il est universel dans l’espace et dans le temps. On le détecte chez Homère, dans la Torah, la chronique anglo-saxonne ou la mythologie avec l’enlèvement des Sabines. Comme le détaille là encore Napoléon Chagnon, la promesse d’un accès aux femmes des adversaires est l’une des premières motivations explicites d’un conflit dans les sociétés de petites échelles, celles que l’on a longtemps qualifiées de primitives. Mais le phénomène n’a pas disparu, loin de là, avec les guerres des sociétés modernes. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en Europe occidentale, on estime que la fréquence des viols a augmenté de 300 à 400 % avec l’arrivée des Alliés et que 5 % des grossesses d’après-guerre ont été imputables à ces viols. Plus à l’Est, les hypothèses les plus basses font état de plus d’un million de femmes violées par les soldats de l’Armée rouge. Durant la troisième guerre indo-pakistanaise, qui se soldera par l’indépendance du Bangladesh, environ 200 000 femmes ont été violées par les soldats pakistanais en seulement quelques mois de 1971 et 1972. Selon des chiffres de 2004 de l’Organisation mondiale de la santé, 50 % des femmes avaient été violées dans certaines zones de conflit, souvent de manière répétée – la palme du pire revenant à l’époque à l’Afrique des Grands Lacs, où l’interdiction de l’avortement, largement répandue, a abouti à un nombre très élevé de grossesses consécutives à des viols.

silvia romano italie somalie
Silvia Romano, Rome, 10 mai 2020. FABIO FRUSTACI / ANSA / AFP

Nous sommes les héritiers de temps et de lieux où la contraception scientifique était aussi inexistante que les rapts étaient courants. Se battre pour se protéger et protéger ses apparentés est une bonne stratégie pour ses gènes, mais lorsqu’on est capturé et qu’il est impossible de s’échapper, éviter la mort et tirer le meilleur parti possible de la nouvelle situation est également une très bonne technique pour les perpétuer. En particulier, elle est bénéfique pour des gènes façonnant des esprits capables de se débarrasser d’attaches émotionnelles antérieures pour créer de nouveaux liens avec ceux et celles qui vous ont ravi. Le processus ne doit être ni trop rapide (du côté de votre clan d’origine, on pourrait chercher à venir vous sauver) ni trop lent (parce que la patience de vos ravisseurs a ses limites). Résultat : la sélection naturelle nous a offert des mécanismes psychologiques permettant l’attachement par capture, soit la réorientation des mêmes processus sociaux qui avaient constitué nos premiers liens dans la fabrication des seconds, cette fois-ci galvanisés par la violence, la peur et l’isolement. Les plus aptes à cette « réorientation sociale » sont devenus nos ancêtres, les gènes des autres sont restés sur le carreau et l’indignation face aux « traîtres » tombés en pâmoison devant les coutumes de leurs tortionnaires n’en a pas fini de gronder.

Arnaud Salaün: l’art français du roman noir

0
Arnaud Salaün. © Maryan Harrington

Mogok, son premier roman, s’inscrit dans la tradition de Jean-Patrick Manchette.


Enfin, un roman noir français qui renoue avec les archétypes du roman noir. Urbain, violent, en phase avec son temps : nos chères années 2020. Enfin un roman qui ne mime pas les Américains du « rural noir » avec des personnages qui confondent l’Auvergne et le Kentucky. Dans Mogok, Arnaud Salaün met en scène un tueur professionnel, un Serbe solitaire qui vit du côté de Clignancourt et traine sa quarantaine dans des bars où des artistes branchés ont remplacé les prolos il y a belle lurette. Il s’appelle Bandian, il a fui Belgrade il y a quinze ans, il est passé par la Légion étrangère et puis s’est mis à son compte. 

Friches urbaines et drogues de synthèse

Comme il n’a pas de préjugés, il supporte assez bien la compagnie d’une jeunesse qui pratique le street art, les rave en plein jour dans les friches urbaines et l’ingestion de toutes les drogues de synthèse existant sur le marché. Et comme il est plein de bonne volonté et qu’il a envie de plaire, il se met lui-même à l’art contemporain et fabrique des tortues avec des imprimantes 3D qu’il recouvre de poils de veste.

Le problème des tueurs, ce sont toujours les mêmes. Ils acceptent des commandes dangereuses et ils tombent amoureux. Pour la commande dangereuse, il s’agira d’Herman, marchand d’armes paranoïaque qui vit reclus. Pour l’histoire d’amour, c’est Ailis, une jeune photographe qui l’emmène en visite guidée dans les squats pour voir des performances et danser sur de la techno.

A lire aussi: Philip Dick cyberpunk

On pariera sans trop de risque qu’Arnaud Salaün a lu Manchette. On a connu de plus mauvais maîtres. Son Bandian fait penser au Martin Terrier de La Position du tireur couché et son Herman à l’ancien responsable de la police politique d’Haïti réfugié en France dans Le Petit bleu de la Côte Ouest. La différence est bien sûr liée à l’époque. Aujourd’hui, il y a les SMS, Google, les start-up et des désordres géopolitiques qui n’étaient pas ceux des années 70. Mais Salaün a la même manière distanciée, dépourvue de jugement à part une discrète ironie et un humour noir qui se faufile dans les sous-entendus, de traiter les temps qui sont les nôtres.

Quelque part en Birmanie

On verra par exemple le bras droit d’Herman, Mortier, archétype du cadre dirigeant, aller vendre six drones équipés de mitrailleuses à un milliardaire texan qui veut s’en servir pour surveiller son ranch à la frontière mexicaine. La scène du massacre des vaches, en attendant celui des migrants, pour tester les machines de morts, vaut à elle seule la lecture du roman et prouve que Salaün maitrise de surcroit ce qu’il y a de plus difficile dans un roman noir : la représentation de la violence. On est dans Mogok, si l’on s’en fie aux références de l’auteur, quelque part entre Cannibal Holocaust et Georges Bataille, entre le film gore et la littérature envisagée comme une exploration des limites.

Bandian, comme tous les tueurs professionnels, finit bien entendu par être la cible de ses commanditaires et il faudra au lecteur aller quelque part en Birmanie pour voir comment s’accomplit un destin dérisoire autant qu’héroïque et finalement poignant.

Trouver son style

Aussi à l’aise dans la tuerie exotique que dans l’underground parisien, Arnaud Salaün a d’emblée trouvé son style, ce qui permettra pour la suite de le distinguer sans mal dans le tout-venant pléthorique de la littérature de genre.

Mogok d’Arnaud Salaün (Seuil, « Cadre Noir »)

Howard Hawks: grandeur du cinéma humaniste

0
Scène du film Rio Lobo, de Howard Hawks.© REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43048253_000001

Découverte enthousiaste du dernier film d’Howard Hawks, Rio Lobo.


Rio Lobo est le dernier film de l’immense cinéaste Howard Hawks. Ce film traine depuis sa sortie sur les écrans de cinéma une réputation exécrable de remake parfois parodique de Rio Bravo et El Dorado, tournés respectivement onze et quatre ans auparavant. Une histoire que chacun s’escrime à nous décrire comme peu intéressante, un rythme trop lent et soi-disant cahotant, des personnages aux caractères pas assez définis… Pourtant ce film dont le scénario est signé par la romancière Leigh Brackett, la complice des grands films d’après-guerre de Hawks, est une grande réussite. C’est avec un immense plaisir que je l’ai découvert récemment sur Arte, ne l’ayant jamais vu au cinéma pour toutes ces mauvaises raisons.

À lire aussi, Jean Chauvet: Le film de Jean-Pierre Melville « Le Cercle rouge » ressort en salle

Fin de la Guerre de Sécession

Une nouvelle fois ce film raconte l’histoire d’hommes pour qui l’amitié, la camaraderie et le bon whisky sont les valeurs cardinales. L’action débute à la fin de la Guerre de Sécession. Des soldats sudistes volent l’or des Nordistes en attaquant le train qui le transporte. Scène splendide et spectaculaire filmée de main de maître par Hawks.

La guerre s’achève et le Colonel McNally (John Wayne) se lie d’amitié avec les deux leaders sudistes qu’il vient de combattre, le capitaine Pierre Cordona, interprété par le Mexicain Jorge Rivero, une sorte de latin lover vif et drôle et le Lieutenant Tuscarora joué par Chris Mitchum, le fils de Robert. La réconciliation entre Nordistes et Sudistes permet une magnifique et très plaisante tirade du Colonel McNally qui donne une leçon de patriotisme en expliquant qu’il déteste ceux qui l’ont trahi mais admire ceux qui l’ont combattu.

Le colonel et le capitaine se déplacent au Texas pour pourchasser le traitre lorsque surgit dans le bureau du Shériff Bill Williams, un ami de Mc Nally, la belle Shasta Delaney (Jennifer O’Neill) qui vient accuser la bande de Ketcham qui contrôle Rio Lobo du meurtre de son vieil ami. Superbe intrusion d’une femme à l’allure d’institutrice dans cet univers d’homme. Lors de la séquence de tentative d’enlèvement de Shasta par les hommes de main du petit tyran de Rio Lobo, la jeune femme se révèle de plus habile tireuse.

Sous sa conduite, les deux amis se rendent à Rio Lobo pour affronter les malfaisants. Le trio va se trouver rejoint au cours des péripéties de l’action par deux autres femmes Maria Carmen et Amelita ainsi que par un vieil homme, le propriétaire terrien Phillips, spolié par Ketcham, le shériff Hendricks et leur bande.

Le dernier film de Hawks

Si Hawks s’avère le plus souvent dans son œuvre, un cinéaste du commando qui ne peut intégrer ni les femmes ni les vieillards, force est de constater que dans son ultime film, la place des femmes et des anciens est importante. Pour preuve, les rôles accordés aux trois personnages féminins qui luttent avec détermination aux côtés du colonel. Ce rôle central des femmes, pistolet au poing dans Rio Lobo, est assez rare dans les westerns classiques… Et la superbe scène ou Shasta fait perdre leurs doutes à ses compagnons sur ses qualités de cavalière est une pure réussite humaniste et formelle.

Les hommes vieillissant comme Phillips – alcoolique, mais adroit -, interprété par Jack Elam qui reprend ici la place occupée par Walter Brennan dans Rio Bravo, en plus vindicatif, sont aussi à l’honneur. Il me semble important de rappeler que le Colonel est aussi un homme vieillissant – John Wayne a 63 ans en 1970 – moins agile mais déterminé, patriote, amoureux de la liberté et de la justice.

À lire aussi, Jean Chauvet: Divan sur grand écran

Rio Lobo servi par la mise en scène classique et limpide de Howard Hawks, la superbe partition musicale de Jerry Goldsmith, une belle lumière et des cadres d’une grande précision du chef-opérateur William H. Clothier est un film hautement hawksien et très savoureux. Une déclaration d’amour à l’honneur, à la droiture d’hommes et de femmes au caractère bien trempé. Du beau et grand cinéma humaniste!

Rio Lobo un film de Howard Hawks
Etats-Unis – 1970 – 1h50
Intreprétation: John Wayne, Jorge Rivero, Jennifer O'Neill, Jack Elam, Christopher
Mitchum, Victor French, Susana Dosamantes, Sherry Lansing, David Huddleston, Mike Henry, Bill Williams, Jim Davis, Dean Smith, Robert Donner, George Plimpton

Rio Lobo

Price: ---

0 used & new available from

Citizen Trump, en quatrième vitesse

0
"Kiss Me Deadly" ("En Quatrieme vitesse"), film de Robert Aldrich (1955) © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage : 00539895_000003

La cinéphilie vagabonde de Michel Marmin, Pierre-Guillaume de Roux Éditions.


À ceux qui doutent encore que la réalité imite l’art, je suggère d’imaginer Donald Trump à la place de William H. Hearst, le magnat de la presse, dans le chef-d’œuvre d’Orson Welles : Citizen Kane. Les coïncidences sont plus que troublantes. Donald Trump est le Citizen Kane du vingt et unième siècle dont la morale pourrait se résumer ainsi : dans la vie, il n’y a que les gagnants et les perdants. Plus dure sera la chute pour les loosers, car leur vie recèle sans doute plus d’énigmes et de blessures intimes.

Affranchi de toute morale

Barack Obama est un enfant de chœur à côté de Trump et Joe Biden une chiffe-molle sans Rosebud. Aucun des deux ne pourrait inspirer un metteur en scène comme Fritz Lang, celui du docteur Mabuse, ou comme Orson Welles. Si j’ose ici une confidence – et pourquoi ne me le permettrais-pas ? – « La soif du mal », « La dame de Shanghai », sans oublier « Monsieur Verdoux » (il en fut le scénariste) et, bien sûr, « Le Troisième Homme » qui lui doit tout, sont parmi mes favoris. Ils m’ont initié au septième art et affranchi de toute morale.

A lire aussi, Thomas Morales: Les oubliés de la seconde vague

J’y songeais ce matin en dégustant La cinéphilie vagabonde de Michel Marmin qui s’ouvre sur « Kiss me deadly » (1955) qui reste gravé dans la mémoire de tout cinéphile qui se respecte comme un chef-d’œuvre du genre. J’avais quinze ans quand je l’ai vu et, comme Marmin, j’ai été secoué par le climat de désespoir métaphysique absolu qui emporte le film où la seule promesse faite à l’humanité est celle de son anéantissement sans le moindre indice de transcendance. Michel Marmin écrit dans le pur esprit mac-mahonien, le seul qui vaille, que c’est la mise en scène, et la mise en scène seule, qui confère au film sa singulière beauté. Elle est fondée, ajoute-t-il, sur un parti-pris d’esthétisme visuel et sonore qui vise à une dématérialisation des êtres et des choses, ceux-ci devenant alors les figures quasi abstraites d’une danse macabre stylisée et épurée par un noir et blanc radical.

L’apocalypse en quatrième vitesse

Ce que le film annonce, c’est la fin du monde, l’apocalypse nucléaire. Rassurez-vous: elle ne saurait tarder. Le cinéma a toujours une longueur d’avance sur son temps (si vous en doutez, revoyez « Soleil vert » de Richard Fleischer) et c’est pourquoi il vieillit moins vite que la littérature. Il ne se soucie pas d’être dans le monde de la culture, ni d’atteindre un clacissisme universitaire. « En quatrième vitesse » est le titre français de « Kiss me deadly », titre que Marmin trouve idiot et insignifiant. Il a tort : tous les grands films ont été tournés en quatrième vitesse, à l’image de nos vies quand elles ne s’embourbent pas dans une routine sans saveur. Le jour où nous accordons trop d’importance à nos vies, voire à nos œuvres, signe un déclin irréversible dont même le baiser de la mort ne nous procurera plus le moindre orgasme.

La cinéphilie vagabonde de Michel Marmin, Pierre-Guillaume de Roux Editions.

Cinéphilie vagabonde

Price: ---

0 used & new available from

Une cavalcade nommée de Broca

0
Interview de Philippe de Broca (1933-2004) lors du tournage de "Cartouche" (1962) © Renaud/leemage Leemage via AFP.

Un beau livre richement illustré recompose l’image d’un réalisateur aussi populaire que secret


On a tous quelque chose de Philippe de Broca (1933-2004). Notre dette envers lui est immense. Qui n’a pas vu Le Magnifique, L’Homme de Rio, Cartouche, Le Cavaleur ou Le Diable par la queue ne connaît rien des soubresauts de l’âme, la polka des sentiments contradictoires et les fanfaronnades tristes de l’homme français. Nous plaignons sincèrement cet être incomplet. Car de Broca fut ce phare dans un océan de sérieux, ce pincement au cœur quand la comédie se voulait grossière, cette tornade qui emportait le spectateur tout en instillant chez lui, un sentiment d’abandon.

Mécanique joyeuse

Ses films sans cesse revus ou redécouverts agissent comme des bornes existentielles, ils réenchantent notre quotidien, nous emportent et nous subjuguent. Broca est à la fois notre refuge et notre exil intérieur. Plus le temps avance, plus son génie nous manque cruellement. Nous avons appris à nous méfier des cinéastes d’avant-garde, ces chéris de la critique, encensés par les pouvoirs publics qui trustent les positions dominantes dans les médias mais dont l’empreinte émotionnelle est complètement nulle. Ils ont beau faire l’objet de conférences, de débats qui ennuient, de toute cette gesticulation intellectuelle un peu vaine, un peu vulgaire, ils n’arrivent pas à toucher.

Alors que les films de Broca brillent dans la nuit par leur parfum d’éternité, leur douceur désenchantée, leur dialogue confectionné dans ce friable organdi, cette mécanique joyeuse et pétaradante qui nous libère de nos chaînes. Broca est un libérateur, il ouvre les fenêtres de cette grande maison de famille, assoupie dans la campagne, à la façade défraîchie et fait valser les amours impossibles. L’instabilité des hommes vient se fracasser sur le rivage des femmes, cette terre inconnue dont le mystère est source de bonheur intense et de perplexité profonde. Aujourd’hui, les langues se délient, les vraies valeurs finissent par s’imposer, le talent exploser, les contemporains peuvent juger sur pièces.

Aristocrate de la pellicule

Certains jeunes réalisateurs osent même avouer que ce cinéma-là, celui du dimanche soir, populaire et étincelant, à l’humour légèrement ébréché et à l’action échevelée les a profondément nourris. Ils reconnaissent en de Broca un maître doublé d’un professionnel hors pair, c’est-à-dire un cinéaste star du box-office qui donne du confort de visionnage et de l’épaisseur à ses personnages, qui ne néglige jamais la qualité au détriment du plaisir gamin de s’amuser. Rares sont ceux qui réussirent aussi bien à doser l’aventure et le frisson, la fantaisie et l’introspection, sans tirer à la ligne, sans jouer les trémolos, Broca fut ce funambule délicat qui avançait sur cette mince corde sans jamais chuter dans la facilité.

Nous verrons fleurir bientôt des dizaines d’héritiers à Philippe de Broca, son aura commence à se propager. Il fallait un livre (Un Monsieur de comédie aux éditions Neva) signé Philippe Sichler et Laurent Benyayer pour recomposer la figure de cet aristocrate de la pellicule, un beau livre de Noël rempli de photos et de témoignages, une déclaration d’amour à un réalisateur finalement assez méconnu. Cet ouvrage de référence vient s’ajouter au formidable travail d’Alexandra de Broca qui perpétue l’œuvre de son mari, notamment en restaurant des films ou en faisant simplement vivre ce bel héritage culturel. On sait combien le réalisateur est admiré aux Etats-Unis, sa filmographie auscultée dans les meilleures écoles depuis Le Roi de cœur, sorti en 1966. Broca, l’oublié de la Nouvelle Vague et des revues spécialisées hexagonales, jalousé aussi pour ses millions d’entrées en salles et ses collaborations prestigieuses avec, entre autres, Belmondo, Cassel, Noiret, Girardot ou Montand a été, très tôt, reconnu et adoubé, outre-Atlantique, comme un authentique créateur.

Ce merveilleux livre, idéal pour les fêtes de fin d’année, comprend en cadeau le DVD « Les 1001 nuits » dans sa version TV de 4 X 52 mn. Il débute par un avant-propos de Jean-Paul Belmondo qui déclare : « J’ai aimé son rire, son imaginaire, son extrême rigueur dans la loufoquerie, la gravité secrète que dissimulaient ses pirouettes ». Dans la préface qui suit, Cédric Klapisch enfonce le clou : « Peu de réalisateurs ont autant réussi à mettre de la grandeur dans la légèreté ».

Cartographe intime

De mon côté, je considère de Broca comme le meilleur cartographe intime de la province française. Lui seul savait saisir ces moments instables où une ville endormie, au pavé glissant, embaume l’odeur de chèvrefeuille et au loin, un homme déambule cherchant une explication à sa vie. Il y a des scènes signées de Broca qui nous accompagneront jusqu’à notre mort, Jean Rochefort et Nicole Garcia, place des Victoires dans Le Cavaleur ou Philippe Noiret et Annie Girardot, square Viviani dans Tendre Poulet. Ce cinéaste-là est absolument à (re)découvrir !

Philippe de Broca, un Monsieur de comédie de Philippe Sichler et Laurent Benyayer – Neva éditions.

Embargo sur le blasphème danois

0
Rasmus Paludan. © Philip Davali/ Ritzau Scanpix/AFP

Brûler la bible ne serait pas aussi répréhensible que brûler le coran…


Il dit agir au nom de « la liberté d’expression contre l’islamisation de la société ». Le Danois Rasmus Paludan est le fondateur du parti Stram Kurs – « Ligne dure » –, qui a récolté 60 000 voix lors des dernières élections législatives. Convaincu d’un lien entre islam et délinquance, il s’est spécialisé dans l’autodafé de corans – qu’il enrobe parfois avec du bacon – et prévoyait d’en brûler un exemplaire sous l’Arc de triomphe. Mais le 11 novembre, il a été devancé par le renseignement français, qui l’a cueilli manu militari dans sa voiture puis placé en rétention administrative. La menace ayant été jugée sérieuse, à peine quelques heures plus tard, l’homme fiché S et son briquet étaient escortés jusqu’à un avion, pour être expulsés – direction Copenhague !

Or, quelle est la jurisprudence pour ce type d’agissements ? Le 23 mars 2016, un événement analogue s’était produit en plein Paris. L’individu ne s’était pas contenté de planifier son acte, mais avait bel et bien réalisé l’autodafé d’un texte « sacré ». Il ne s’agissait pas d’un homme, mais d’une femme vêtue d’une burqa qui, face à la Seine, avait enflammé une bible. La protagoniste, originaire du 93 et alors âgée de 34 ans, avait été interpellée par des policiers puis conduite au commissariat. Le parquet ordonna qu’elle soit emmenée à l’Hôtel-Dieu pour une évaluation psychologique dont elle fut rapidement libérée, car déclarée saine d’esprit. Durant l’entretien avec les fonctionnaires, elle expliqua se sentir « persécutée ».

À lire aussi, Sophie Bachat: Pas de burqa pour les transgenres antifascistes

Si le projet du militant danois a été considéré comme une incitation à la haine qui lui vaudra une lourde procédure, le geste de la trentenaire n’a finalement entraîné aucune condamnation. Seul grief retenu contre elle : le port de la burqa, pour lequel l’habitante d’Aulnay-sous-Bois a dû s’acquitter d’une contravention de 150 euros. Face aux pyromanes, y aurait-il « deux poids, deux mesures » ?