“Tout homme a un dieu ou une idole” : génial épigraphe de La Voie Royale d’André Malraux emprunté au philosophe Max Scheler. En Occident, l’effacement du Dieu chrétien a déplacé le besoin d’absolu de la religion à la morale et a fait de celle-ci une idole. Le meilleur exemple de ce transfert est tout récent, c’est le mouvement woke aux États-Unis dont le professeur américain Joseph Bottum a expliqué qu’il était avant tout une résurgence du puritanisme protestant profondément lié à la culture de ce pays. On chassait les sorcières à Salem, on chasse désormais les incorrects dans tout le pays[tooltips content= »Voir le livre de l’universitaire américain An Anxious Age et son interview par Laure Mandeville dans le Figaro le 24 septembre 2020. »](1)[/tooltips].
Méfions-nous des idées claires
Il faut accepter ce postulat de départ : tout être humain a besoin d’une certaine dose de certitude absolue, même s’il ne le sait pas ou refuse de l’admettre. C’est l’idée de Max Scheler, qui se trouve déjà chez Tocqueville et dont Paul Veyne, le grand historien de la Rome antique, donne l’explication psychologique : “Morale maximaliste, morale de championnat, morale de sincérité ne font qu’une : ce sont des morales d’unification, de simplification du moi”[tooltips content= »Une introduction à l œuvre de
Sénèque »](2)[/tooltips]. On croit absolument à un dieu ou à une règle morale pour se sentir mieux dans sa tête, pour se réveiller le matin avec des idées claires. Idées claires c’est-à-dire simplistes, le réel ayant la sale manie d’être épouvantablement embrouillé.
Or mettre son besoin d’absolu dans une religion, à condition qu’elle soit de paix et d’amour, c’est un placement sûr, dont nous toucherons peut-être les intérêts après la mort. Mettre son besoin d’absolu dans une règle morale peut se révéler dangereux, voire catastrophique. Surtout s’il s’agit de morale sexuelle. Le Dieu révélé par le Christ n’a pas changé depuis deux mille ans, la morale sexuelle a beaucoup ondoyé. Par exemple sur les rapports sexuels entre adultes et enfants, et les joyeux dépucelages des fils par les mères dont Libé tenait la chronique dans les années 70 sont devenus d’infâmes attentats, passibles de l’enfer médiatique. L’antiracisme, le féminisme et la désexualisation de l’enfance (enfance au sens très large puisqu’elle englobe désormais les adolescents, comme si on avait décrété que la puberté, changement essentiel dans le statut sexuel de la personne, n’existait plus) sont devenus des religions. Non pas des religions du pardon comme celle du Dieu chrétien qui pardonne 7 fois 77 fois, mais des religions sanguinaires, des cultes effrayants de Moloch où l’on jette dans la fournée ardente les mal-pensants et même ceux qui essaient simplement de faire des distinguos.
La raison et la morale sexuelle
Dans cet absolu moral qu’est devenu la désexualisation de l’enfance et de l’adolescence, Alain Finkielkraut a voulu, dans sa chronique sur LCI, introduire une nuance. C’est-à-dire arracher cette question à son statut de vérité religieuse intangible et la remettre dans le cadre humain d’une discussion, d’une approche critique. Nietzsche nous a appris que le théâtre et la démocratie étaient nés ensemble dans la Grèce antique comme deux expressions du débat libre et critique, fondateur de l’Occident. La violente prise de bec entre Antigone et Créon n’est concevable dans aucune autre civilisation. En parlant du consentement éventuel de la victime, Alain Finkielkraut a fait pleinement œuvre de philosophe, il a arraché à l’obscurité terrifiante d’un tabou primitif une question qui doit venir dans la lumière d’un débat humain, rationnel et contradictoire. Mieux, conformément au caractère courageux que nous connaissons et admirons, il a élevé la voix contre la meute impitoyable lancée aux trousses d’Olivier Duhamel, et dont le peu glorieux représentant ce jour-là fut David Pujadas. Il s’est fait le héros de la raison contre les fanatismes de la morale sexuelle d’aujourd’hui.
“Un enfant de quatorze ans !” s’est indigné le porte-parole de la morale-devenue-religion-impitoyable. Les adolescents n’ont-ils aucune curiosité sexuelle ? Jean-Jacques Rousseau appelait Maman sa protectrice d’Annecy, Madame de Warens. A-t-il protesté lorsque Maman l’a rendu homme à seize ans ? Vanessa Springora ne s’est-elle jamais intéressée à ce que lui proposait Gabriel Matzneff ? “Fascinus” désigne à l’origine le sexe masculin, et l’adolescent de quatorze ans dont Camille Kouchner raconte l’histoire, n’a-t-il pas senti son cœur battre d’émotion autant que de crainte quand craquait le bois du couloir devant sa porte ?
“ Un enfant de quatorze ans !”
Chaque époque a besoin de son puritanisme fanatique, de son catéchisme d’idées reçues qui permet aux esprits simples d’accabler les esprits supérieurs. Ceux-ci essaient de concevoir la complexité du réel, ceux-là leur rabattent le caquet avec les formules toutes cuites de la doxa de l’époque. “Un enfant de quatorze ans !” “Mais enfin, ils s’assimileront comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux !” “La France de Dunkerque à Tamanrasset !” “L’Empire, c’est la paix !”
L’histoire est un cimetière d’idées stupides, et les nôtres feront bien rire nos descendants. Surtout si règnent Allah le miséricordieux et son prophète, qui ne dédaigna pas de mettre une adolescente au nombre de ses épouses.
Prendre position pour une vaccination obligatoire des soignants expose à des attaques violentes sur les réseaux sociaux. Notre chroniqueuse Céline Pina vient d’en faire l’expérience. Elle analyse ici l’argumentation des antivax et des complotistes.
« Saloperie»,« pute », « nazie », « connasse », « collabo », « fasciste », « pétainiste », « paranoïaque », « raclure », « quand je l’écoute, j’ai la machette qui me démange », « une balle et c’est réglé », « un véto pour la piquer » et j’en oublie des dizaines et des dizaines du même acabit, voilà ce que m’a valu le fait de prendre une position ferme sur la question de la vaccination des soignants.
Je ne m’attendais pas à une telle vague de violences et d’insultes, ni à avoir affaire sur les questions de vaccination à des réseaux structurés qui fonctionnent de la même manière que fonctionnent les réseaux islamistes : on met sur des sites militants un extrait d’intervention et des éléments de langage et une meute hystérique les relaie et vient vous attaquer sur les réseaux en mode harcèlement. Le niveau de haine et de violence verbale est d’ailleurs très proche mais il faut reconnaître une différence notable avec les islamistes, pour le moment les antivax ne nous font pas patauger dans le sang.
Je ne demande pas ici à ce que l’on me plaigne et ne cherche pas à me victimiser. Quand on a un peu de notoriété il faut savoir accepter la violence, l’aigreur, la jalousie et l’insulte, surtout quand elles ne se déversent que sur les réseaux sociaux, ne mettent pas votre intégrité physique en danger et ne s’en prennent pas à votre famille. Ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est ce que cela dit de notre temps et des recompositions politiques des extrêmes.
L’obligation vaccinale à la source des problèmes
Ce qui me vaut d’être traitée de nazie, de suppôt de Big Brother ou de vendue à Big Pharma est le fait qu’à la question : « Faut-il rendre le vaccin obligatoire pour les soignants ? » et devant le tollé que le fait même de la poser suscitait, j’ai osé expliquer que l’on ne faisait pas société en refusant toute contrainte parce que l’on ressent toute obligation comme une atteinte à ses droits et à sa liberté. Que non seulement la question était légitime mais qu’elle se justifiait eu égard à la position des soignants : ils sont les plus exposés et au contact des plus faibles. Dans leur cas l’obligation vaccinale est liée à leurs responsabilités et à leurs obligations vis-à-vis des malades qui leur sont confiées. C’est ce qui justifie l’obligation qu’ont par exemple les soignants de se faire vacciner contre l’hépatite B. Ces obligations étant liées à la nature de la profession et aux responsabilités qui lui sont liées, j’ai donc conclu en précisant qu’un soignant, qui refuserait de se faire vacciner, devrait s’interroger sur son rapport à son métier. J’ai précisé ensuite que lorsque les personnes n’acceptent pas les règles inhérentes à leur fonction, je n’étais pas sûre qu’il faille les garder.
Cette position n’est pas celle choisie par le gouvernement et qu’elle puisse heurter, je le comprends.D’autant plus que la technologie de l’ARN messager n’est pas connue du grand public et que nombre de documentaires complotistes ont introduit l’idée que toutes les précautions n’avaient pas été prises sur le développement des vaccins ou que les études scientifiques n’avaient pas été publiées. Que certains soignants y soient favorables et d’autres opposées auraient pu mener à un débat constructif, sur les bénéfices-risques du vaccin, sur l’immunité attendue d’une vaccination massive…
Le souci est que sous ce terme de soignant, popularisé pour rendre hommage à tous ceux qui se dévouent au sein de nos hôpitaux, ont été rangées des personnes ayant une véritable formation scientifique, comme les médecins et les biologistes, mais aussi un personnel dont les compétences scientifiques sont bien moindres, les aides-soignants et les infirmiers. Certes ces personnels sont aussi souvent l’âme et l’humanité de l’hôpital, mais ils ne maîtrisent pas forcément les sujets dont ils s’emparent et se réclament parfois d’une expertise qu’ils ne possèdent pas. Ceux-ci auraient été néanmoins légitimes à exposer leurs craintes et leurs réticences mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
Chasse à l’homme organisée
Cette réponse n’a suscité aucun débat, mais plutôt une chasse à l’homme organisée, dont les messages reçus donnent une idée du niveau. L’extrait de l’émission dans lequel j’expose mon point de vue a été partagé sur nombre de sites d’extrême-droite et sur les réseaux QAnon et antivax. Ainsi la vidéo a tourné sur « Riposte Laïque », « Le Libre penseur » (site complotiste lié à l’extrême-droite animé par un musulman radicalisé qui fait la synthèse entre islamisme, antivax et conspirationnisme), « La vraie démocratie » ou « le réveil citoyen », sites ouvertement conspirationnistes, « Balance ton média »… On retrouve sur certains de ces sites tous les éléments de langage que je vais lire plus tard sur Twitter et Facebook, insultes comprises parfois.
Ces réactions sont à la fois intéressantes et inquiétantes. Elles témoignent d’une société qui n’a plus de rapports à ses devoirs et réclame des droits comme un dû sans se rendre compte que ce sont les devoirs acceptés qui font les droits partagés. Elle parle aussi non pas du peuple mais d’une certaine populace, poche d’aigreur et de frustration en formation qui se prend pour le peuple et n’en est que la décomposition.
La populace réclame des têtes
C’est en son sein, que je distingue du véritable peuple, que tous les fascismes ont fait leur marché, qu’ils soient verts, rouges ou bruns. Car là où un peuple éclairé essaie de se construire un destin, la populace elle se contente de réclamer des têtes. Le premier est exigeant, la deuxième n’est que pulsion. C’est ce type de personne qui a marché sur le Capitole aux États-Unis, qui nourrit le complotisme, qui fait les choux gras des racialistes et que travaillent au corps les islamistes. Ce sont eux qui nourrissent les extrêmes qu’ils soient de gauche ou de droite et qui constituent la chair à canon de l’emprise totalitaire par leur simplisme et leur violence.
Chez les antivax, elle se nourrit d’un discours où Big Pharma et Big Brother marchent main dans la main pour esclavagiser les citoyens. Ceux-ci n’ont aucune culture scientifique et racontent n’importe quoi, mais leur simplisme les rend efficaces et crée une solidarité forte: ils sont menacés par la dictature des élites. La question de la vaccination est détournée pour délivrer un discours où des gouvernements criminels auraient infecté leur population dans le but de faire réaliser des bénéfices fabuleux à Big Pharma car ce sont tous des mafieux et des vendus.
Certes les réseaux sociaux sont des miroirs déformants mais fut un temps les délires QAnon paraissaient marginaux et ridicules. Ce sont pourtant ceux qui se réclament de ce mouvement qui a réussi aux États-Unis à envahir le Capitole. Ce que les réseaux sociaux font émerger à la conscience de tous, c’est ce que devient le peuple quand il n’est pas éclairé. Là où un peuple éclairé et conscient de lui-même, de ses idéaux, de ses principes, de ses devoirs et de ses responsabilités est le garant de la démocratie ; la populace, pulsionnelle et dépourvue de limites, en est le liquidateur.
Ce qui est frappant dans ces attaques, c’est aussi le niveau d’immaturité de ces adultes. Leur rapport à la liberté est celui d’un ado de 13 ans qui ne veut faire que ce qu’il veut. Il n’y a aucune conscience des responsabilités liées à la liberté. Ils vivent toute limite comme une violence, toute prise en compte d’autrui comme une entrave.
Refus des opinions contraires
Ces personnes qui traitent tout le monde de fasciste ont un fonctionnement pour le coup réellement totalitaire: ils n’acceptent aucune opinion contraire aux leurs, déshumanisent ceux qui les expriment et appellent à la violence de façon totalement décomplexée. Le plus drôle est leur absence totale de rapport à la réalité. Je ne suis pas décideur ni élue. Mon opinion sur les vaccins n’est qu’une opinion et je n’ai pas les moyens ni la légitimité pour l’imposer à quiconque. On peut donc être d’accord ou non avec une opinion mais qu’elle suscite une haine aussi délirante pour quelqu’un dénué de pouvoir est juste stupéfiant.
Nombre de personnes qui ont basculé dans le complotisme se revendiquent anciens Gilets jaunes et se déclarent constituer le peuple. Elles se vivent comme l’armée de réserve de la contestation sociale que va générer la crise. Le problème c’est que celles-ci n’ont rien à voir avec un prolétariat politisé et syndiqué, luttant rationnellement pour améliorer ses conditions de vie et faire progresser ce qui lui apparait comme la justice sociale. Là on a plutôt affaire à un regroupement d’aigreur et de frustration peu éclairées que la crise pourrait faire basculer dans la violence politique et qui trouvera des mouvements pour à terme récupérer et manipuler cette violence. Avec la crise économique qui va succéder à la crise sanitaire, ces profils d’extrême-droite complotistes, radicalisés et chauffés à blanc, n’appartenant pas directement à un parti et parfaitement incontrôlables vont investir la rue. Rejoignant de fait une extrême-gauche déchainée, des islamistes et des racialistes excités par la faiblesse du gouvernement et le discrédit qui touche les élites. 2021 devrait être une année de décompensation. Pas sûre qu’elle ouvre vers des lendemains qui chantent.
Un ami quelque peu souverainiste et plein de bonnes intentions — les pires — m’a récemment envoyé une liste d’une cinquantaine de noms de personnalités qu’il verrait bien s’associer dans un futur gouvernement de salut public. Barbara Lefebvre y côtoie Bruno Retailleau et Julien Aubert, Didier Raoult copine avec François Asselineau, Eric Ciotti est censé y parler avec Jacques Sapir, etc. Régis de Castelnau siégerait place Vendôme (au ministère de la Justice, pas au Ritz !), et Florian Philippot dialoguerait à nouveau avec Marine Le Pen. Comme dit quelque part Cyrano : « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! »
Passons sur l’incongruité d’une telle liste, où de grandes intelligences comme Régis Debray sont mises sur la touche. Le plus significatif, c’est l’incapacité d’éliminer des gens qui sont évidemment dépassés. Marine Le Pen, entre les deux tours de 2017, a définitivement prouvé qu’elle était incapable de comprendre les vrais enjeux, de se hisser à la hauteur des événements et de s’exprimer de façon claire et convaincante : personne n’aurait su, comme elle, bousiller une main gagnante, elle peut remercier ses conseillers de la onzième heure, ceux mêmes qui sont toujours là. Nicolas Dupont-Aignan, pour lequel j’ai eu un temps de la sympathie, s’est noyé dans son nombril : en témoigne l’hémorragie de ses militants. Toute équation électorale qui comprendrait l’un ou l’autre de ces perdants naturels est vouée à l’échec.
Marion Maréchal est aux abonnés absents — mais aussi bien cherche-t-elle à se faire oublier, en attendant la chute prochaine de la maison Tatie. Sans doute se réserve-t-elle pour 2027. Mais en 2027, y aura-t-il encore une France ?
Quand je pense que certains voudraient pousser Eric Zemmour à se présenter… L’un des hommes les plus haïs de France…
Il n’y a guère pour le moment qu’Arnaud Montebourg qui offre un peu de visibilité, sinon de crédibilité. Mais ses anciens petits camarades du PS s’occupent déjà à lui savonner la planche de la bascule à Charlot. Il s’est intelligemment fait oublier pendant quatre ans. À part la promotion du slip made in France, qu’a-t-il de nouveau à proposer ?
D’ailleurs, je vous entends protester déjà. Untel ? Impensable. Une telle ? Allons donc ! Ou tel autre ? Un peu de sérieux s’il vous plaît.
Il y a bien trop de gens intelligents, chez les souverainistes. Ils sont prêts à s’entretuer pour laisser toutes ses chances à Macron II.
Quant aux candidats professionnels… Mélenchon n’a apparemment pas compris dans quels abîmes l’avaient entraîné les militants indigénistes dont il s’est entouré. S’il dépasse 8% à la prochaine présidentielle, je mange mon chapeau. La Gauche croule sous les petites pointures : quelqu’un peut-il sérieusement soutenir la candidature de Christiane Taubira (2,32% des voix en 2002, juste assez pour empêcher Jospin d’être au second tour) ou d’Anne Hidalgo, la préférée des bobos ? Les indigénistes auront le leur, chaque sous-groupe désignera le sien, reflet de l’éclatement en « communautés » de ce qui fut jadis une unité nationale.
Tout cela offre un boulevard à Emmanuel Macron. Pas à son parti, usé jusqu’à la corde avant même de s’être réellement fortifié, miné par les défections, ramassis de godillots éculés, ridiculisés par une attitude de béni-oui-oui durant tout le quinquennat. Mais Macron a toutes les chances de réussir au second tour, face à une opposition désorganisée où personne n’atteindra 20% des voix : Chirac ne les avait pas atteints en 2002 au premier tour, ça ne l’a pas empêché de faire plus de 80% au second. Et si ce n’est lui (il a laissé planer un doute dans son interview à Brut, histoire de se faire désirer), ce sera Bruno Le Maire, fort des subsides alloués à des entreprises mises en faillite par l’habile politique sanitaire du gouvernement. Il ne restera plus alors au président élu qu’à proposer des postes à ses adversaires d’hier — on a vu en 2017 comment certains, de bords fort différents, et après avoir enfoncé Macron avant le premier tour, se précipitaient pour bénéficier d’une gamelle, d’un maroquin et d’un chauffeur —, jouer sur les anathèmes des uns et des autres, et ressusciter la Quatrième République.
Pendant ce temps, les grandes compagnies internationales, qui régissent déjà notre pays et quelques autres, continueront à se partager le gâteau.
Qu’une personnalité unique soit incapable de faire consensus dans l’opposition est une évidence. Les noms ingénument mis en avant plus haut sont ceux de gens qui ne s’aiment guère, et se disputent sur des différences byzantines — les pires.
C’est d’autant plus sidérant que le souverainisme, le républicanisme, sont largement majoritaires dans ce pays. Macron, vous pouvez en être sûr, entonnera la Marseillaise et se drapera dans les couleurs de la République. Il est très fort pour emprunter les mots de ses adversaires. Les idées peuvent attendre. Quant aux réalisations, elles sont déjà écrites : faut-il rappeler que le président de la République a appliqué exactement le programme pour lequel il a été élu ? Il lui reste peu de temps pour achever les réformes promises, et compromises par un virus contrariant…
Jeanne d’Arc, Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle ont instillé en nous l’attente d’un génie providentiel. Mais ce sont des vêtements un peu amples pour les petites pointures et les demi-intelligences qui grenouillent sous le feu des médias. Ne rêvez pas : aucun prétendant sérieux ne viendra, dans les quinze mois qui nous séparent de la prochaine présidentielle, se construire une stature de sauveur de la patrie.
Et quand bien même… Il lui manquerait les quinze ou vingt millions d’euros nécessaires aujourd’hui à une campagne médiatique. C’est ce que la dernière a coûté à Macron : le bon retour sur investissement incitera sans doute les mêmes bâilleurs de fonds à réitérer l’opération. Face au quadrillage des consciences opéré par les médias et l’establishment, aucune issue. Après tout, on est si bien parvenu à vous faire croire que la politique sanitaire du gouvernement était adéquate que nombre de nos concitoyens, poussant le masochisme jusqu’à des profondeurs insoupçonnées, en redemandent. La France, ou De la trouille considérée comme l’un des beaux-arts.
En définitive, la réélection de Macron conviendra admirablement à ce que l’on a fait de la France : une équipe de seconde division. Il faudrait que la situation s’aggrave considérablement pour qu’émerge une personnalité crédible, et forte du soutien de la rue. Il n’y a pas de 18 juin sans déroute préalable. Mais qui le souhaiterait ? Les peuples sont intelligemment anesthésiés par un virus qui est au fond une splendide opportunité pour les gens au pouvoir — et qui y resteront.
Et si le philosophe avait tort de s’impliquer sans cesse dans les médias?
Alain Finkielkraut est indigné parce que LCI l’a « viré » après ses propos sur Olivier Duhamel à l’émission de David Pujadas dans laquelle il était un chroniqueur hebdomadaire. Il a déclaré dans le Parisien que « son éviction est d’une incroyable goujaterie, que LCI le bâillonne et qu’il est sous le choc. »
Je partage son sentiment : LCI n’aurait jamais dû prendre cette décision à son encontre. Elle est absurde.
Alain Finkielkraut est un grand esprit, un authentique philosophe et a toujours su faire preuve d’une liberté intellectuelle qui a du prix, émanant de lui. Son rôle est trop important dans l’espace de la pensée et médiatique pour qu’on ne s’attache pas à l’analyse de ses commentaires du 11 janvier et à ce qu’ils révèlent sans doute de sa personnalité.
Alain Finkielkraut fait preuve d’une grave méconnaissance de la réalité de ces transgressions en occultant le phénomène d’emprise, sur un adolescent de 14 ans tétanisé, exercée par un adulte admiré, séducteur, beau parleur et surtout titulaire d’une indiscutable autorité
Ses propos, à bien les lire, sont plus complexes que ce qu’une approche sommaire a résumé. Ils mêlent des évidences à une interrogation provocatrice.
Pour les premières, il s’agit d’une réflexion pertinente sur la Justice en général et sur les précautions à sauvegarder dans la matière des crimes et des délits sexuels avec les enfants pour victimes. Notamment rappel de la présomption d’innocence, refus des condamnations médiatiques sans rien savoir. Il n’y a rien dans ces considérations qui puisse choquer.
Pour la seconde, en revanche, il me semble qu’ Alain Finkielkraut commet une grave erreur de perception quand sur l’affaire dont la victime est « Victor » Kouchner, il s’interroge sur le possible consentement de ce dernier âgé de 14 ans (ce ne serait plus un enfant mais un « adolescent ») et sur l’existence peut-être d’une réciprocité qui aurait relativisé, si on comprend bien, les agissements d’Olivier Duhamel. La qualification pénale retenue étant : viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur mineur de 15 ans.
Alain Finkielkraut fait preuve d’une grave méconnaissance de la réalité de ces transgressions en occultant le phénomène d’emprise, sur un adolescent de 14 ans tétanisé, exercée par un adulte admiré, séducteur, beau parleur et surtout titulaire d’une indiscutable autorité. Il est aberrant de prétendre plaquer, sur une inégalité objective et forcément subie, l’apparence d’une liberté de part et d’autre alors que ces relations délictuelles et/ou criminelles résultent naturellement de la domination de l’un sur l’autre, de l’évidence d’un pouvoir sur un adolescent pris au piège de l’affection et de la confiance sans qu’il soit même nécessaire d’évoquer la notion de contrainte.
Il serait offensant, pour une personnalité de la trempe d’Alain Finkielkraut, d’imaginer un désir personnel d’apologie d’Olivier Duhamel. Il faut en effet aller chercher ailleurs les ressorts de cette polémique. Ils relèvent à mon sens de l’hostilité qu’Alain Finkielkraut paraît toujours avoir éprouvée face à des indignations unanimes, trop consensuelles, pour être honnêtes, acceptables en quelque sorte. Comme s’il résistait en permanence à la tentation de mêler sa voix, même, comme souvent, équilibrée et raisonnable, aux hurlements avec les loups. Il y a là comme un désir, chez lui, de nous mettre en garde, de nous alerter, de nous inciter à des nuances et à de la subtilité ; mais à force de se méfier de l’ordinaire, il lui arrive de tomber, comme en l’occurrence, dans la confusion qui peut au moins troubler.
Je persiste : LCI, sans délicatesse, a cru bon de chasser Alain Finkielkraut de son plateau. Comme si une erreur d’analyse, un point de vue perçu comme provocateur et gravement inexact appelaient l’exclusion, une expulsion, en effet très indélicate. Avec de tels critères, les plateaux pourraient devenir des déserts et les débats des monologues.
Alain Finkielkraut, philosophe de qualité et académicien français, devrait toutefois s’abstenir de s’impliquer sans cesse dans les médias, en se plongeant dans l’écume, l’anecdotique, le superficiel et le contingent. Je sais bien que la mode d’aujourd’hui est de faire participer des philosophes réels ou prétendus à des échanges, sortes de coachings du riche, dans des quotidiens ou magazines. Au mieux ce sont des banalités, au pire des afféteries.
Mais de grâce, pour Alain Finkielkraut, plus lui, plus ça !
Pour pouvoir leur résister, il faut être capable d’appréhender les formes nouvelles du combat idéologique
« L’imposteur est un homme qui essaye d’acquérir un pouvoir sur une fraction plus ou moins étendue de l’humanité en lui imposant un mensonge, ou un système de mensonges. Il en tire divers avantages d’orgueil ou d’intérêt. Cela peut aller de l’exploitation de quelques naïfs, à celle de peuples entiers », écrivait Jules Romains en 1944. On voit à quels imposteurs il pensait en cette fin de la deuxième guerre mondiale. Mais voici revenu le temps des imposteurs. Leur technique est toujours la même: « Cette technique a pour objet de frapper l’imagination de la foule en manipulant des émotions de peur ou de haine et de la mettre en état de réceptivité mentale. »
Les imposteurs d’aujourd’hui sont nombreux et divers: les politiciens de l’islam et les prêcheurs incultes qui se servent du Coran et de quelques hadiths pour justifier leur haine des Juifs et des infidèles, les théoriciens du genre, du décolonialisme et du racialisme qui diffusent leurs pseudo-sciences dans les universités et autres lieux de savoir, les technocrates et fonctionnaires de la peur qui manipulent des statistiques au nom d’un principe de précaution tel qu’ils l’ont décidé, les antifascistes autoproclamés qui crient au fascisme dès qu’un semblant de retour à l’ordre apparaît, la gauche totalitaire en quête à nouveau de ces utopies qui ont toujours fini dans les poubelles ensanglantées de l’histoire…
Toute l’œuvre des Philosophes des Lumières au XVIIIème siècle a consisté à tenter de démasquer l’imposture. Leur illusion et celle d’un Victor Hugo plus tard a été de croire qu’il suffisait d’instruire les peuples pour qu’ils ouvrent les yeux et restent vigilants face à l’imposture. Hélas, l’histoire du XXème siècle a prouvé le contraire. Ce qui est survenu au sein du peuple le plus instruit de l’Europe – les Allemands – a bien montré que la connaissance à elle seule ne pouvait prémunir du poison de l’imposture. Le XXème siècle a prouvé que ce ne sont pas les livres qui permettent de faire reculer la superstition et l’intolérance et que ce n’est pas en développant l’instruction qu’on met en fuite l’imposture.
L’instruction permet peut-être – et encore ce n’est pas sûr – de se prémunir contre les erreurs du passé mais en aucun cas elle ne donne une immunité contre les mensonges du présent. Les propagandes fonctionnent encore mieux sur des esprits éduqués qui peuvent croire facilement à un mélange de vérités, de demi-vérités et de mensonges. Seul l’esprit critique est capable de discerner l’imposture.
Aujourd’hui, l’imposture a perfectionné ses moyens. Grâce aux outils modernes de diffusion et de communication, en s’emparant de médias complices et volontaires, au service d’intérêts dissimulés, ou involontaires et aveuglés par le relativisme et l’absence de conscience des enjeux et des pouvoirs en présence dans ce qui ressemble à de nouvelles formes de guerre, elle se met en ordre de marche, une fois de plus.
Il s’agit donc d’un combat idéologique, d’une guerre des idées comparable à celle que nous avons connu par le passé face aux totalitarismes qui faisaient croire qu’ils étaient une nouveauté dans la civilisation, destinée à corriger les erreurs funestes du passé, mais qui en réalité représentaient une terrible régression à des étapes anciennes de l’humanité, soit l’affrontement de tribus ennemies, soit la domination d’un empire sans partage.
Face à ces tentations totalitaires, une fois de plus, nous avons besoin de rassembler nos idées et surtout de réviser l’idée démocratique. Nous avons besoin d’une préparation idéologique qui permettrait de retrouver la confiance dans notre héritage précieux, de ne pas nous confiner à une routine qui nous ferait croire que nous pouvons nous reposer sur la vision d’un passé démocratique qui a pu libérer les peuples des oppressions féodales et que nous sommes encore et toujours portés par l’histoire. Alors qu’il s’agit surtout d’empêcher l’histoire de tourner mal, emportée dans un tourbillon régressif.
Le modèle conçu par les hommes de la IIIème République était une machine à assimiler, destinée à transformer les paysans français en citoyens. Si cette mécanique ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle a été démantelée par les élites qui avaient la charge de l’entretenir.
Causeur. Votre livre s’intitule On a cassé la République. Encore un de ces ouvrages déclinistes ?
Pierre Vermeren. Non. La République est en crise actuellement et j’essaie de comprendre pourquoi. En intégrant des facteurs culturels, religieux, politiques et sociaux, je cherche dans l’histoire des réponses à des questions fondamentales. Quelles étaient les grandes forces qui ont porté la République à ses débuts ? Comment la République a-t-elle réussi à convaincre les ouvriers et les paysans qui lui étaient hostiles ? Pourquoi les descendants des ouvriers et des paysans ont-ils aujourd’hui perdu confiance en nos élites ?
Le fait qu’on commémore très souvent 1789 et pas 1870 est révélateur de la méconnaissance générale du passé républicain
Pour comprendre le républicanisme français, vous remontez à 1870 et aux débuts de la IIIe République, plutôt qu’à la Révolution. Pourquoi ?
Le fait qu’on commémore très souvent 1789 et pas 1870 est révélateur de la méconnaissance générale du passé républicain. Le vrai début du républicanisme, c’est la proclamation du 4 septembre 1870, suivi des amendements Wallon de 1875, puis de l’arrivée au pouvoir des républicains en 1879. J’ai voulu montrer que la République n’est pas du tout le régime qu’on croit, parce qu’on ne voit que ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un régime des droits de l’homme, socialisé voire socialiste, faible. En réalité, la IIIe République était libérale, autoritaire, revancharde, patriote et même nationaliste. C’était un régime exigeant du point de vue de l’éducation, qui a favorisé l’ascension sociale par la méritocratie d’un petit nombre. Aujourd’hui, on a un État très peu exigeant et trop généreux, qui donne des diplômes et des allocations à tous. Bref, tout sauf exigeant.
Cette méconnaissance de l’histoire a-t-elle contribué à la crise actuelle ?
Tout à fait. La IIIe République a été un professeur d’histoire. Les républicains constituaient une minorité d’élites intellectuelles qui avait un vrai plan de bataille très efficace sur l’armée, la revanche, l’école, l’idéologie. C’était très cohérent et ils ont réussi. Ce projet a traversé l’histoire du xxe siècle – les deux guerres mondiales et la décolonisation – jusqu’à de Gaulle qui relance le projet républicain en lui donnant une nouvelle autorité. Les années 1960 sont une grande période de réussite et de prospérité du régime républicain. Pourtant, la génération qui naît pendant les années 1940-1950 va arrêter cette longue histoire, elle va casser la transmission. L’Église ne transmet plus, les familles ne transmettent plus, et les institutions non plus, à commencer par l’école où on malmène notre histoire. J’ai participé il y a deux ans à une commission de réforme de l’enseignement de l’histoire au lycée. Les programmes sont dominés par la repentance, donnant une grande place aux génocides et tragédies. Rien à voir avec cette histoire glorieuse, joyeuse, cette histoire de réussite qu’a voulue la IIIe République. On ne peut pas enseigner l’histoire uniquement à travers l’introspection douloureuse. Et puis avec la mondialisation, de nombreux pédagogues répugnent à enseigner l’histoire de France, préférant lui substituer une histoire mondiale.
La génération du baby-boom est responsable d’une grande rupture
Comment expliquer cette cassure de la transmission qui est, selon vous, la cause du délitement républicain ?
La génération du baby-boom est responsable d’une grande rupture. La République allait contre l’Église tout en transmettant la morale de l’Église. La Révolution s’est faite contre la monarchie tout en en consolidant l’efficacité de l’État. Il y a toujours eu une continuité morale, politique et intellectuelle. Mais les dirigeants qui sont devenus adultes dans les années 1960 cassent la transmission. Pour eux, le monde de leurs prédécesseurs – patriotique, centralisateur, jacobin et méritocratique – a conduit à la colonisation, aux deux guerres mondiales, à Hitler, à la Shoah, aux guerres d’Indochine et d’Algérie. Donc ils abandonnent le monde ancien pour en faire un nouveau. C’est une grande tentation de l’histoire de France de créer l’homme nouveau. Cet homme nouveau devant répudier l’ancien, on va répudier la méritocratie, la culture classique, le nationalisme et le patriotisme, l’industrie, l’agriculture. L’Église cesse de transmettre la foi, l’École cesse de transmettre la connaissance. C’est tout un système de déconstruction volontaire et involontaire. Cette rupture générationnelle massive a été masquée par le fait que Mitterrand et Chirac appartenaient au monde d’avant. Mais avec Macron, un enfant de soixante-huitards, nous sommes bien dans le nouveau monde. Le modèle, désormais, c’est l’argent, la consommation, la liberté sexuelle, toutes les libertés…
Détruire tout un monde n’est pas facile. Comment ces nouvelles élites s’y sont-elles prises ?
Les anciennes élites républicaines se sont inspirées du modèle monarchiste en développant une culture élitiste, à travers la littérature, le théâtre, la danse… Ce faisant, elles ont dévalué, méprisé la culture populaire. Elles ont créé un système scolaire intégrateur, permettant aux élèves les plus brillants des classes populaires de monter. C’était une forme d’assimilation. L’assimilation est déjà une politique nationale, bien avant l’arrivée des immigrés venant des anciennes colonies. Au moment où ce système atteint son optimum dans les années 1960-1970, les nouvelles élites se tournent vers le monde anglo-saxon, les États-Unis, la mondialisation. Elles abandonnent les classes populaires qu’elles ont préalablement déculturées.
Le monde populaire intégré en France a existé, j’ai connu sa fin, il a fonctionné très bien jusqu’aux années 1950-1960
Est-ce que vous ne fantasmez pas cette France des classes populaires ?
Le monde populaire intégré en France a existé, j’ai connu sa fin, il a fonctionné très bien jusqu’aux années 1950-1960. Les gens étaient heureux d’aller à l’école, heureux de travailler. Il y avait de la dignité. Mais on a cassé le modèle agricole, fondé sur la petite ferme et le village, qui constituaient une entrave au développement industriel. On a cassé la boutique et l’artisanat, les petits commerçants ont été éradiqués et nous sommes devenus les champions du monde de la grande distribution. Finalement, on a cassé l’industrie et on a chassé les ouvriers des villes. En Grande-Bretagne, je ne dis pas que c’est le paradis, mais les classes populaires ont toujours le foot et le rugby, les pubs, une musique rock extraordinaire. En France, il suffit de visiter beaucoup de campagnes pour trouver des maisons qui tombent et des gens repliés dans leur pavillon, qui tirent le diable par la queue, qui ne peuvent pas s’installer en ville faute de moyens, qui regardent une télévision qui ne parle jamais d’eux.
Vous êtes un nostalgique !
Non, je sais que le passé est passé. Mais on a le droit d’essayer de comprendre la détresse des classes populaires. On les a privées de leur culture traditionnelle, comme on les a privées de travail. Maintenant on leur dit qu’on leur donnera de l’argent. Mais ce n’est pas cela la dignité. Le malheur populaire a une longue histoire. Reste qu’il a aussi été causé par des décisions politiques.
On n’a pas décidé l’invasion numérique, ni de laisser la production aux Allemands et aux Chinois
Lesquelles ?
Il y a des choses qu’on a voulues et d’autres qu’on a subies. On a voulu la construction européenne, l’euro, l’ouverture des frontières, l’immigration, la culture-monde. On n’a pas décidé l’invasion numérique, ni de laisser la production aux Allemands et aux Chinois. À un moment, on a été piégés par nos propres choix : par exemple, le choix de l’euro s’est retourné contre notre industrie. Comme on n’a pas réussi à être aussi bons que les Allemands, on s’est dit qu’on allait abandonner l’industrie. Puis on s’est laissé concurrencer par les Allemands et les Polonais dans l’agriculture, pour se spécialiser dans les services avec le tourisme, la communication, le conseil, même la finance. Le choix de l’ouverture a permis à l’industrie numérique américaine de nous coloniser. Nos élites ont fait le choix de casser le modèle national en créant un modèle européen avec cette idée qu’on allait diriger l’Europe, qu’on allait être les plus malins. En fait on a été les plus bêtes. L’arrivée de l’Angleterre a renforcé l’ouverture aux échanges, permettant aux Allemands de rafler la mise.
Vous écrivez – presque avec les accents revanchards de la IIIe République – que la France doit se faire respecter de l’Allemagne…
Je pense que les Allemands – qui apprécient notre patrimoine touristique et culturel – considèrent que nous ne sommes pas sérieux. Et on ne l’est pas ! On avait une très belle industrie qu’on a bradée. On a les plus belles terres d’Europe et ils nous vendent de la nourriture. On crée des critères par rapport à l’euro qu’on n’a jamais respectés. Nous devrions nous rendre respectables, mais pour cela il faudrait faire des efforts que personne ne veut faire dans la classe politique. Fillon est le seul à avoir dit qu’on avait un État en faillite. On a vu ce qu’il est devenu, il a été liquidé.
La crise du Covid-19 est l’accomplissement de l’abandon par l’État de toute stratégie, même élémentaire, de protection de la population
Dans votre livre, vous critiquez à la fois l’État social, qui dépense trop, et l’État stratège qui est mauvais en stratégie…
La crise du Covid-19 est l’accomplissement de l’abandon par l’État de toute stratégie, même élémentaire, de protection de la population. On a laissé partir notre industrie du médicament et du matériel médical. Il n’y a pas de thermomètres en France depuis mars, et pendant huit mois, on n’avait ni masques ni blouses. On n’a presque plus de médecine militaire. On a fait un camp de fortune à Strasbourg avec 25 lits alors qu’il en aurait fallu 2 500. Pendant la guerre de 14, il y avait des hôpitaux de campagne partout. Il n’y a plus d’État stratège, mais un État social qui a fait 500 milliards de dettes en 2020 pour compenser sa disparition, car si on en avait un – comme en Asie orientale –, on aurait dépensé moins d’argent, on aurait eu moins de morts, on n’aurait pas arrêté notre économie. La France est hélas assez ridicule, impuissante et endettée.
Pourquoi la France a-t-elle moins bien géré la crise pandémique que certains de ses voisins ?
Nos élites se sont montrées incapables de dresser le bilan de l’échec de l’euro et de la désindustrialisation. Avant la crise sanitaire, la crise des Gilets jaunes a montré les conséquences d’une absence de stratégie au niveau de l’État. Il y a clairement un échec de l’école, de la promotion sociale et de l’intégration économique. Se rajoute un autre facteur, celui de l’immigration qui a créé dans les métropoles françaises un face-à-face entre les élites bourgeoises et les immigrés. En revanche, les classes populaires restent invisibles car assignées à la France périphérique. Faire le bilan de cet échec est trop douloureux pour nos dirigeants. C’est à l’historien d’expliquer les causes de cette souffrance. Une République ne peut pas se permettre d’ignorer la moitié de sa population.
C’est ainsi que les énarques les plus ambitieux dirigent l’exécutif et ont mis en quarantaine le Parlement
Quand de Gaulle revient au pouvoir, il casse le monopole du Parlement sur la vie politique, qu’il rend responsable de l’instabilité gouvernementale. Le Parlement ne vote plus la guerre, ni la paix, ni la politique étrangère, mais il conserve en partie la maîtrise de son ordre du jour, il vote les lois et le budget. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas. L’Europe est la première source législative. Le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État détricotent les pouvoirs législatifs du Parlement. Avec la décentralisation, on a confié des prérogatives importantes aux collectivités locales. La haute fonction publique a progressivement dominé le Parlement, en tenant la main du législateur. Les députés sont élus parce qu’ils sont loyaux envers le président. Le Parlement a voulu mettre fin au pantouflage, c’est-à-dire au passage des hauts fonctionnaires dans les banques et les grandes entreprises, mais le Conseil d’État, composé lui-même de hauts fonctionnaires, s’y est toujours opposé. C’est ainsi que les énarques les plus ambitieux dirigent l’exécutif et ont mis en quarantaine le Parlement. Aux dernières élections, moins d’un Français sur deux a voté. C’est une crise institutionnelle. L’État de droit est en train d’asphyxier la démocratie.
Votre diagnostic est accablant. Y a-t-il des raisons d’espérer ?
Oui, car il y a des gens remarquables dans les administrations, le corps médical, le corps militaire et l’enseignement. Le problème, c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas de consensus sur la crise. Le président Macron a été élu dans une espèce d’illusion collective. Une majorité aurait sans doute préféré Marine Le Pen pour assurer l’ordre et la sécurité, mais, pour préserver leur argent, ils ont voté pour Macron regardé comme un financier. Or on a la plus grande crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. En 2020, Macron a fait croître notre endettement plus que Sarkozy pendant la crise de 2008 et plus que Hollande. Nous sommes dans un déni. Cela durera jusqu’au jour où on ne pourra plus emprunter, qu’il y aura des menaces sur les retraites, sur les salaires, sur les traitements des fonctionnaires, sur les remboursements de la Sécurité sociale… Alors viendra le jour de la grande réforme.
L’avocat publie aujourd’hui Une justice politique, Des années Chirac au système Macron (L’Artilleur).
Si, comme chacun sait, nul n’est censé ignorer la loi, il est utile et salvateur de comprendre également le fonctionnement réel et les enjeux du système judiciaire, dans son articulation avec les trois autres pouvoirs (législatif, exécutif et médiatique) par-delà les jolies questions de grands principes. Dans un ouvrage majeur, Une justice politique, Des années Chirac au système Macron, l’avocat Régis de Castelnau livre une analyse aussi implacable qu’indispensable des mécanismes à l’œuvre dans ce fonctionnement en France, ou plutôt, devrions-nous dire, dans son dysfonctionnement de plus en plus flagrant, dans son dévoiement au cours des trois dernières décennies, lequel a abouti à la situation grave où nous nous trouvons désormais, celle d’une justice qui s’est mise au service du pouvoir politique tout en pensant initialement combattre les errements de celui-ci.
Cet ouvrage épais (mais qui se lit aussi aisément qu’un roman truculent, émaillé, nous y reviendrons, de nombreux portraits balzaciens) et rouge fait songer à quelque Code, de ceux que potassent les étudiants et qui trônent ensuite sur les bureaux et bibliothèques des juristes, de ceux qui impressionnent. Et, de fait, s’il ne s’agit pas d’un Code à proprement parler, on peut dire qu’on a là en main un guide précis, circonstancié, d’analyse, sinon de procédure du moins des processus en jeu dans la partie de dés pipés qui se joue entre le monde politique et le monde judiciaire -deux pouvoirs a priori séparés- dont la démocratie et le peuple sont les témoins écartés et perdants, dépossédés de l’institution chargée de les protéger et au nom desquels la justice est, en vertu de quelque légende urbaine, supposée être rendue.
Une délicieuse ironie et du courage
Pas de style pompeux, pas d’effets de manche : juste le scalpel factuel d’une description sans fard, sans afféterie ni préciosité, avec toute la puissance d’un verbe en quelque sorte performatif, chargé du réel qui est décrit, teinté, il est vrai, d’une délicieuse ironie et d’un humour décapant, en particulier lorsqu’il s’agit de peindre la galerie de portraits des chevaliers blancs de la supposée lutte anti-corruption, tout empêtrés dans leurs propres turpitudes.
On ne dira du reste jamais assez le courage qu’il faut pour avoir écrit ce livre : par-delà l’exposé clair et distinct, des principes généraux du droit et de la justice, par-delà la description historique des faits, il faut en effet une belle audace pour oser aussi ouvertement dénoncer nommément une grande partie des protagonistes de cette gabegie drapée de vertu aussi sûrement que d’hermine et de grands airs. On se dit qu’il faut, pour cela, avoir retrouvé sa liberté (celle de l’honorariat) pour pouvoir énoncer les choses aussi clairement et qu’aucun avocat ou juriste en exercice n’oserait s’y risquer. En somme, il faut n’avoir plus rien ni à prouver (la carrière de Castelnau parle pour lui) ni à perdre (en étant en grande partie retiré des affaires) afin de pouvoir se permettre une aussi franche démonstration.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00791661_000003.
Ceux qui, forcément nombreux, seront gênés ou révélés au grand jour par les vérités factuelles (toutes sourcées et référencées) énoncées dans cet ouvrage, auront sans doute beau jeu d’invoquer la carrière d’avocat engagé de son auteur afin de tenter d’en disqualifier le contenu : ce sera peine perdue. D’abord parce qu’ici, en l’espèce, l’engagement n’est pas partisan ni de basse politique mais au service de l’intérêt général qui est celui d’une justice saine, en tant qu’avocat (la mise à mal des droits de la défense, du secret professionnel etc., est décrite et dénoncée avec une grande clairvoyance et expertise), mais aussi en tant que citoyen. D’autre part, parce que les coups sont distribués très équitablement sans considération partisane quant aux auteurs de ce dévoiement ou à leurs cibles. Or, la seule chose qui se dégage, c’est la tendance lourde, constante et obstinée, d’un renforcement de l’instrumentalisation puis de l’auto-instrumentalisation de la justice au service du pouvoir politique, lequel a intensifié de façon drastique ces mécanismes pervers de fonctionnement depuis le quinquennat Hollande et s’est épanoui dans toute sa terrible hideur dans le but de permettre la prise de pouvoir macroniste.
Mécanique tordue
Le récit retrace une ruse retorse de l’Histoire qui a vu la défiance envers les élites politiques et leur potentielle corruption sur l’air du « tous pourris » (l’histoire récente des partis politiques retracée en début d’ouvrage est particulièrement éclairante, avec notamment la corruption massive induite par l’évolution des partis de masse devenus partis de cadres à la recherche de sources de financements nouveaux compensant l’effacement du monde militant) se transformer, par invocation d’une justice que l’on souhaitait propre et indépendante en un remède pire que le mal : l’« indépendance » judiciaire, en lieu et place de la neutralité souhaitable, a permis l’émergence d’un système douteux, pervers, justicier plutôt que judiciaire et qui, paradoxalement, a servi des intérêts politiques. D’abord en se faisant les dents et en s’impliquant dans une timide opération « mains moites » (plutôt que mains propres) au cours de laquelle le monde politique a servi sa propre tête sur un plateau, puis en se mettant spontanément au service d’un pouvoir politique dont, pour des raisons sociologiques et culturelles, la magistrature se sentait proche. C’est ici toute la question de la politisation du monde judiciaire qui se pose, comme l’illustre l’épineux dossier du syndicalisme dans la magistrature, l’enjeu principal n’étant pas tant, redisons-le, celui d’une improbable indépendance que celle d’une réelle neutralité garantie par des instances et des mécanismes de contrôle dignes de ce nom. Or, la réalité est loin d’offrir toutes ces garanties.
Les connivences, la porosité à la fois idéologique et d’intérêts communs entre certains journalistes autoproclamés d’« investigation » et certains magistrats s’étant fixé pour mission de s’immiscer dans la vie politique en fonction de leurs amitiés et préférences idéologiques, ont permis la mise en place d’une mécanique tordue, dans laquelle les violations du secret de l’instruction sont la règle, dans laquelle certains journalistes ne servent qu’à diffuser ces fuites savamment orchestrées dans le but de démolir des carrières et satisfaire l’ego de certains justiciers, dans laquelle on protège les amis et l’on harcèle, parfois jusqu’au loufoque, les « ennemis » politiques.
La « chasse au Sarkozy », tournant volontiers à l’obsession maniaque et dont Régis de Castelnau met à nu tous les rouages est probablement l’illustration la plus aboutie du mécanisme décrit dans cet ouvrage. Selon une alternance du rythme judiciaire qui fait du magistrat le véritable maître des horloges : parfois ultra rapide, comme lors du raid médiatico-judiciaire mené dans le but de porter Emmanuel Macron au pouvoir en disqualifiant dans un agenda délirant le candidat Fillon (par exemple), parfois au contraire dans l’immense lenteur où sommeilleront certaines procédures (relatives par exemple aux innombrables violations du secret de l’instruction, ou encore celles mettant en cause les amis et favoris politiques). Selon cette logique, le « système Macron » est, pour le moment, bien à l’abri : le Parquet National Financier et le Pôle d’instruction financier choisissent leurs proies avec méthode et selon des objectifs et une temporalité précis. Bien à l’abri donc, contrairement aux adversaires politiques et sociaux sur qui pleuvent les procédures parfois totalement saugrenues comme à Gravelotte : Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon en font par exemple régulièrement l’expérience, mais ce fut par exemple également le cas de Gérard Collomb aussitôt après sa chute en disgrâce… Une magistrature également prompte à s’abattre sur les opposants sociaux, comme l’a démontré le traitement judiciaire des Gilets Jaunes, étant entendu qu’il appartenait à la justice de contrôler et garantir les libertés publiques, et non pas d’aider à en réprimer l’expression au gré de procédures plus que douteuses.
Et maintenant, que faire?
Cet ouvrage, dont il est impossible de retracer en quelques lignes toutes les implacables démonstrations, est à situer certes dans une histoire, celle des trente années écoulées dont l’auteur a été à la fois acteur et spectateur attentif, mais aussi et surtout, chargé de cette expérience et de ces terribles constats, inscrit dans une perspective : que faire, sur la base de cette situation sinistrée ? Plusieurs pistes sont proposées de manière programmatique, sachant que, d’ici là et au regard du tableau dressé, la pire des manipulations est à craindre pour l’élection présidentielle à venir : séparer de manière radicale les fonctions du parquet et du siège afin de casser un corporatisme nuisible ; consolider, en contrepartie, l’indépendance des juges du siège dont on devrait exiger une réelle neutralité, ce qui implique de mettre un terme au syndicalisme pour cette partie-là de la magistrature ; réformer le Conseil supérieur de la magistrature; mais aussi modifier les modalités de recrutement et de formation des magistrats afin de rompre avec la tendance endogamique et le corporatisme induit par cet entre-soi préjudiciable… On ignore quel Garde des Sceaux aurait le courage de déployer tel programme, a fortiori lorsqu’on observe le traitement réservé par la magistrature aux ministres qui ont le tort de lui rappeler ses missions. Le dernier résident de la place Vendôme est en train de l’apprendre à ses dépens…
La richesse, le détail et la force d’impact du propos rendent la lecture de cet ouvrage indispensable pour quiconque souhaite comprendre, par-delà le cirque médiatico-politique des affaires judiciaires complaisamment mises sous le feu des projecteurs, quels en sont les véritables enjeux démocratiques mais aussi les perspectives et les issues souhaitables afin que force revienne à l’État de droit. Ce livre n’est donc pas une révérence mais l’aube d’une nouvelle histoire.
Propagation de variants du Covid-19, abattage de 15 millions de visons au Danemark pour combattre la circulation du virus, soupçons d’effets secondaires du vaccin chinois, vaccins-chimères aux effets inconnus, scénarios de reconfinement etc … L’avalanche de mauvaises nouvelles accroît de manière inouïe le sentiment de perte de contrôle, voire d’épouvante, des populations confrontées à la pandémie.
Sur fond de campagnes de vaccination à l’échelle planétaire, la découverte d’un cluster du nouveau variant anglais du Covid-19 à Marseille et de variants sud-africain, brésilien et japonais, début janvier, a semé le désarroi en matière de prévisions sanitaires, alors que le bilan de la pandémie atteindrait déjà 1,9 million de morts de par le monde. Au Danemark, plus de 15 millions de visons d’élevage ont été abattus en masse en quelques semaines, afin de freiner la propagation du covid-19 et, comble de l’horreur, fin décembre 2020, la décision a été prise d’en exhumer 4 millions des fosses communes, car l’accumulation des carcasses en décomposition menaçait d’empoisonner les réserves d’eau potable du pays.
Alors que la Chine s’apprête à vacciner plusieurs millions de personnes contre le Covid-19 et reconfine quelque 20 millions de personnes dans trois mégapoles autour de Pékin, des incertitudes sont apparues concernant la qualité du vaccin mis au point par le groupe pharmaceutique chinois Sinopharm et soupçonné de provoquer jusqu’à 73 effets secondaires, comme l’a rapporté le quotidien britannique Daily Maille 7 janvier dernier.
Ces doutes, immédiatement démentis en Chine, risquent de décevoir les personnes réticentes à se faire vacciner avec les vaccins de Pfizer et Moderna qui, par une technologie innovante injectent dans nos cellules des brins d’instructions génétiques, le fameux ARN messager, à la différence du vaccin chinois à vecteur viral, qui fait intervenir une technologie déjà connue et éprouvée.
Dans le même registre, la firme anglo-suédoise Astra-Zeneca vient de déposer une demande d’autorisation auprès de l’agence européenne du médicament pour son vaccin à vecteur viral, le AZD1222, utilisant un adénovirus de chimpanzé comme vecteur. Fin décembre, la Russie a annoncé qu’un nouveau vaccin anti-Covid combinant le vaccin d’Astra Zeneca et le vaccin russe Spoutnik à vecteur viral, qui utilise des adénovirus humains, allait être testé dans certains pays. Les Philippines compteront peut-être parmi les candidats pour ces essais cliniques, le président Rodrigo Duterte ayant déjà été sollicité en 2020 par la Russie pour tester le vaccin Spoutnik sur la population. Mais, dans ce pays asiatique, la hantise des effets secondaires des vaccins demeure très prégnante à la suite du fiasco du vaccin français Dengvaxia contre la dengue, un vaccin-chimère composé de deux virus combinés, ceux de la fièvre jaune et de la dengue. Le Dengvaxia fut inoculé à plus de 700 000 écoliers philippins en 2016, dans le cadre d’une campagne de vaccination obligatoire. Parmi ceux-ci, 600 enfants nouvellement vaccinés sont morts de la dengue hémorragique et cette tragédie continue de planer, telle une ombre effroyable, sur les politiques sanitaires des pays de la région, comme l’a révélé la journaliste indépendante Carole Issoux dans une passionnante émission consacrée à cette sombre affaire sur France-culture en novembre 2020.
Dans ce marasme global, la question de la responsabilité de la Chine dans la survenue de la pandémie ressurgit avec la visite à Pékin, le 14 janvier, d’une délégation d’experts de l’Organisation mondiale de la santé, chargés d’enquêter sur l’origine du coronavirus. Lors du One Planet Summit, consacré au changement climatique, le Premier ministre britannique Boris Johnson, s’en est pris, le 11 janvier, aux « pratiques démentes » de certains adeptes de la médecine traditionnelle chinoise, qui continuent à manger des pangolins, en dépit de la pandémie. Pour Matthew Pottinger, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale de Donald Trump, et partisan d’une ligne dure contre la Chine, il existe, en revanche, de plus en plus de preuves que le laboratoire de Wuhan est la source la plus crédible du coronavirus. Quoi qu’il en soit le 12 février prochain, l’Année du Rat laissera la place à celle du Buffle, une année de dur labeur paraît-il…
Un jugement en forme de désaveu pour le diocèse de Paris : après plusieurs mois d’enquête de police, les accusations proférées à l’encontre du directeur de Saint-Jean de Passy et de son préfet des terminales ont été classées « sans suite ». Mis à pied et licenciés au pas de charge après d’étranges accusations « d’erreurs managériales », la procédure avait fait grand bruit dans le petit milieu catholique français, tant sur la méthode employée que sur les mystérieux prétextes évoqués. Un malaise désormais d’autant plus lourd que le diocèse avait donné sa « bénédiction » pour cette mise à pied expéditive. Que cache cette affaire ? Qu’est allé faire Monseigneur Aupetit dans cette galère ?
La roche Tarpéienne n’est jamais éloignée du Capitole : dans un article de mars 2020, le Figaro dressait un portrait laudateur du Lycée Saint-Jean de Passy et son directeur, François-Xavier Clément. Il faut dire que l’impressionnante réussite éducative de l’établissement alimentait une renommée qui allait bien au-delà de la capitale. Le journal soulignait alors « l’ADN rigoureux et chrétien » de l’établissement, qui avait fait le choix d’une pédagogie ouvertement catholique, mêlant foi, exigence et accompagnement des élèves en difficulté. Une démarche radicale et iconoclaste, même à l’échelle des établissements privés catholiques.
La direction, populaire auprès des parents d’élèves et de plus en plus reconnue dans la « cathosphère », pouvait désormais même s’enorgueillir de taux de réussite au baccalauréat frôlant les 100%.
Mais un mois plus tard, le chef d’établissement et son « bras droit » recevaient à l’aube la visite d’huissiers, étaient mis à pied puis finalement licenciés au terme d’une procédure « expresse ». Celle-ci avait alors été engagée par le Président du Conseil d’Administration de Saint-Jean de Passy et la Présidente de l’Association des Parents d’élèves, accusant le directeur et son préfet des terminales « d’erreurs managériales ». Des accusations floues à l’encontre d’une direction appréciée des parents et des enfants, mais connue pour ses méthodes exigeantes auprès des élèves comme auprès des équipes éducatives.
Une chute brutale qui fit grand bruit dans les paroisses parisiennes : l’établissement, prestigieux, accueille de nombreux enfants de grands dirigeants d’entreprises et de hauts fonctionnaires, attirés par la réussite cet enseignement ouvertement catholique. La mise à pied de François-Xavier Clément aurait secoué en profondeur le diocèse de Paris en le privant de nombreux donateurs, furieux de la tournure des événements. Selon le journal le Monde, l’affaire était alors « remontée jusqu’au Saint-Siège ».
Le directeur d’établissement innocenté
Après la saisie du procureur de Paris et des mois d’enquêtes de police, la justice a conclu que les accusations proférées contre les deux responsables de l’établissement, François-Xavier Clément et Jean Ducret, ne reposaient sur rien. D’ailleurs, les deux personnes qui avaient engagé la procédure de licenciement (le Président du Conseil d’Administration de l’établissement et la Présidente de l’APEL) ont depuis démissionné de leurs postes ou ont été révoquées.
Un fiasco qui met désormais le diocèse dans l’embarras, car le 12 mai dernier, Mgr Aupetit avait approuvé ce double licenciement, justifiant sa décision par les « graves souffrances générées par les pratiques managériales mises en œuvre au sein de l’établissement ».
Une affaire trouble, qui n’a pas encore révélé toutes ses parts d’ombres : en premier lieu, pourquoi une telle procédure de licenciement a-t-elle été engagée à la hâte, sur la base d’accusations mensongères ? S’agissait-il d’un règlement de comptes personnel ou de rivalités professionnelles ?
Et comment expliquer la précipitation du diocèse à approuver cette mise à pied, sur la base d’accusations infondées ? Mgr Aupetit a-t-il été mis sous le fait accompli, se contentant de prendre acte de cette procédure pour limiter les dégâts sur les élèves et l’établissement scolaire ? Ou le diocèse a-t-il été partie prenante de cette offensive contre le directeur de Saint-Jean de Passy et de sa trop grande indépendance ?
Une affaire qui entache la crédibilité d’une partie du clergé français : Mgr Antoine de Romanet, archevêque aux armées et nommé par Mgr Michel Aupetit « modérateur » au sein de l’établissement pour calmer les tensions entre les différentes parties et entendre chaque « camp » n’a visiblement pas su, ou n’a pas souhaité, faire toute la lumière sur ce dossier. Alors qu’il se murmure qu’il vise désormais la charge pastorale d’évêque de Versailles, ces derniers éléments de l’enquête pourraient bien discréditer ses ambitions.
Enfin en innocentant définitivement l’ancien directeur de Saint-Jean de Passy, les conclusions de l’enquête de police fragilisent aussi l’autorité de l’archevêque de Paris, déjà critiqué ces derniers mois pour son projet de rénovation « contemporaine » d’une partie de la cathédrale Notre-Dame. Archevêque de Paris depuis 2017, Mgr Aupetit avait réussi l’exploit de s’attirer le respect et l’admiration des différentes franges de l’église, des plus « durs » aux plus progressistes, et même des laïcs. Un succès qui pourrait bien s’émousser dans les prochains mois.
Anthologie de la littérature grecque de Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet, Folio Classique
« Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles »… Qu’on ait mis à toutes les sauces l’invocation écrite par Valéry à la fin de la Première Guerre mondiale n’ôte rien à sa pertinence. Et en cette fin de cycle, quand l’Europe s’enfonce peu à peu dans la nuit, il n’est pas inutile de jeter un œil sur ce qui s’est passé autrefois — dans cet autrefois riche de beautés inouïes, et disparu corps, biens et textes. Et déjà on se prend à rêver que les œuvres d’Edouard Louis ou de Virginie Despentes sombrent dans l’oubli qui a englouti les 108 comédies de Ménandre — à peu de choses près. Encore que Ménandre nous a légué la grande comédie moliéresque, via Térence et Shakespeare.
Disparu ? Pas tout à fait. Dans une magnifique Anthologie, Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet ressuscitent vingt-trois siècles de littérature grecque.
– Comment ? Vingt-trois ? Vous êtes sûr ?
– Oui : d’Homère à Laonicos Chalcondyle, qui raconta la chute de Constantinople sous les assauts des Turcs (toute ressemblance avec l’époque actuelle est indépendante de ma volonté), vingt-trois siècles se sont écoulés. À côté, les douze ou treize siècles de vie de la langue française — dont Aya Nakamura est aujourd’hui la plus illustre représentante, à en croire un député En Marche vers on ne sait quoi — sont un souffle de moineau.
Le lecteur de ce gros volume paru en Folio (12€ et des poussières, c’est pour rien, ça aurait fait impression sous votre arbre de Noël et vous aurez de longues soirées de couvre-feu pour tout dépouiller) s’émerveillera d’abord de ce qu’il connaît le mieux. Il s’en émerveillera d’autant plus que tous ces textes ont été traduits pour ce volume par Emmanuèle Blanc, à qui on devait, chez Gallimard déjà, les Plus Belles Pages de la Littérature grecque et latine — c’était il y a quatre ans, et votre serviteur avait préfacé ce coffret précieux avec reconnaissance. Il fallait de l’estomac et bien du talent pour retraduire par exemple l’Odyssée après la « belle infidèle » de Victor Bérard ou la version splendide de Philippe Jaccottet — l’un des meilleurs poètes français encore vivant, il vient de fêter ses 95 ans, si vous n’avez pas lu Paysages avec figures absentes, ne vous en privez pas. Ou les sublimes fragments de Sappho, que Robert Brasillach avait si bien adaptée.
Défi relevé avec brio : Emmanuèle Blanc offre des textes qui paraissent avoir été écrits hier.
Peut-être parce qu’ils sont intemporels. Le récit de Thucydide de la peste d’Athènes résonne si intensément sous le règne de Coronavirus Ier que je m’en étais saisi il y a déjà six mois. Quant à l’expression de la passion de Médée pour Jason (c’est dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes) ou celle d’Achille pour Penthésilée qu’il vient de tuer (un sublime passage de Quintus de Smyrne), l’une et l’autre, comme le signale avec pertinence Laurence Plazenet, ont inspiré Racine ou Kleist — et nos propres déchirements. Nous sommes les héritiers de cette littérature. Ils sont les géants sur les épaules desquels nous nous hissons pour émerger de la médiocrité ambiante.
Parce qu’au-delà de la fascination littéraire, il y a ce qui tient à la civilisation.
La présentation chronologique des auteurs ouvre au fond un abîme. Le Ve siècle par exemple, l’époque classique grecque, voit surgir dans un mouchoir de poche Eschyle, Sophocle, Empédocle, Hérodote, Euripide, Aristophane, Platon, Xénophon — et quelques autres. Comme si une conjoncture astrale avait favorisé l’éclosion, en un temps resserré, d’un bouquet de génies.
Nous avons connu des temps identiques. Au café Procope, vers 1750, une même discussion autour d’une tasse de café pouvait réunir Voltaire, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, D’Alembert, Diderot, Condillac et quelques autres — Rousseau est excusé, il était aux toilettes. À la Closerie des Lilas, le 2 juillet 1925, un même banquet organisé pour fêter Saint-Pol-Roux rassemblait André Breton, Paul Eluard, Aragon, Michel Leiris, Max Ernst — et toute la fine fleur du surréalisme. La maréchaussée matraqua les uns et les autres — « Poètes, vos papiers ! »
Aujourd’hui, de rares touristes cherchent les spectres de Sartre, Beauvoir, Camus dans des troquets sans âme qui vive, puisqu’une politique sanitaire intelligente les a fermés. À leur place, Raphaël Enthoven, Lagasnerie, Angot — « tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » À côté des conjonctions astrales favorables, il y a manifestement, à certaines périodes, l’effet néfaste d’un trou noir d’où ne s’échappe aucune lumière.
L’Anthologie d’Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet permet de mettre en perspective les zombies d’aujourd’hui et les gloires immortelles d’un passé que l’on voudrait oublier — en limitant par exemple l’enseignement du grec à l’école. Elle permet aussi de se repaître de pages sublimes, au moment où une grande carence de littérature encombre d’un vide bruyant les rayons des libraires.
Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet, Anthologie de la littérature grecque, Folio Classique, 12€ et des poussières.
“Tout homme a un dieu ou une idole” : génial épigraphe de La Voie Royale d’André Malraux emprunté au philosophe Max Scheler. En Occident, l’effacement du Dieu chrétien a déplacé le besoin d’absolu de la religion à la morale et a fait de celle-ci une idole. Le meilleur exemple de ce transfert est tout récent, c’est le mouvement woke aux États-Unis dont le professeur américain Joseph Bottum a expliqué qu’il était avant tout une résurgence du puritanisme protestant profondément lié à la culture de ce pays. On chassait les sorcières à Salem, on chasse désormais les incorrects dans tout le pays[tooltips content= »Voir le livre de l’universitaire américain An Anxious Age et son interview par Laure Mandeville dans le Figaro le 24 septembre 2020. »](1)[/tooltips].
Méfions-nous des idées claires
Il faut accepter ce postulat de départ : tout être humain a besoin d’une certaine dose de certitude absolue, même s’il ne le sait pas ou refuse de l’admettre. C’est l’idée de Max Scheler, qui se trouve déjà chez Tocqueville et dont Paul Veyne, le grand historien de la Rome antique, donne l’explication psychologique : “Morale maximaliste, morale de championnat, morale de sincérité ne font qu’une : ce sont des morales d’unification, de simplification du moi”[tooltips content= »Une introduction à l œuvre de
Sénèque »](2)[/tooltips]. On croit absolument à un dieu ou à une règle morale pour se sentir mieux dans sa tête, pour se réveiller le matin avec des idées claires. Idées claires c’est-à-dire simplistes, le réel ayant la sale manie d’être épouvantablement embrouillé.
Or mettre son besoin d’absolu dans une religion, à condition qu’elle soit de paix et d’amour, c’est un placement sûr, dont nous toucherons peut-être les intérêts après la mort. Mettre son besoin d’absolu dans une règle morale peut se révéler dangereux, voire catastrophique. Surtout s’il s’agit de morale sexuelle. Le Dieu révélé par le Christ n’a pas changé depuis deux mille ans, la morale sexuelle a beaucoup ondoyé. Par exemple sur les rapports sexuels entre adultes et enfants, et les joyeux dépucelages des fils par les mères dont Libé tenait la chronique dans les années 70 sont devenus d’infâmes attentats, passibles de l’enfer médiatique. L’antiracisme, le féminisme et la désexualisation de l’enfance (enfance au sens très large puisqu’elle englobe désormais les adolescents, comme si on avait décrété que la puberté, changement essentiel dans le statut sexuel de la personne, n’existait plus) sont devenus des religions. Non pas des religions du pardon comme celle du Dieu chrétien qui pardonne 7 fois 77 fois, mais des religions sanguinaires, des cultes effrayants de Moloch où l’on jette dans la fournée ardente les mal-pensants et même ceux qui essaient simplement de faire des distinguos.
La raison et la morale sexuelle
Dans cet absolu moral qu’est devenu la désexualisation de l’enfance et de l’adolescence, Alain Finkielkraut a voulu, dans sa chronique sur LCI, introduire une nuance. C’est-à-dire arracher cette question à son statut de vérité religieuse intangible et la remettre dans le cadre humain d’une discussion, d’une approche critique. Nietzsche nous a appris que le théâtre et la démocratie étaient nés ensemble dans la Grèce antique comme deux expressions du débat libre et critique, fondateur de l’Occident. La violente prise de bec entre Antigone et Créon n’est concevable dans aucune autre civilisation. En parlant du consentement éventuel de la victime, Alain Finkielkraut a fait pleinement œuvre de philosophe, il a arraché à l’obscurité terrifiante d’un tabou primitif une question qui doit venir dans la lumière d’un débat humain, rationnel et contradictoire. Mieux, conformément au caractère courageux que nous connaissons et admirons, il a élevé la voix contre la meute impitoyable lancée aux trousses d’Olivier Duhamel, et dont le peu glorieux représentant ce jour-là fut David Pujadas. Il s’est fait le héros de la raison contre les fanatismes de la morale sexuelle d’aujourd’hui.
“Un enfant de quatorze ans !” s’est indigné le porte-parole de la morale-devenue-religion-impitoyable. Les adolescents n’ont-ils aucune curiosité sexuelle ? Jean-Jacques Rousseau appelait Maman sa protectrice d’Annecy, Madame de Warens. A-t-il protesté lorsque Maman l’a rendu homme à seize ans ? Vanessa Springora ne s’est-elle jamais intéressée à ce que lui proposait Gabriel Matzneff ? “Fascinus” désigne à l’origine le sexe masculin, et l’adolescent de quatorze ans dont Camille Kouchner raconte l’histoire, n’a-t-il pas senti son cœur battre d’émotion autant que de crainte quand craquait le bois du couloir devant sa porte ?
“ Un enfant de quatorze ans !”
Chaque époque a besoin de son puritanisme fanatique, de son catéchisme d’idées reçues qui permet aux esprits simples d’accabler les esprits supérieurs. Ceux-ci essaient de concevoir la complexité du réel, ceux-là leur rabattent le caquet avec les formules toutes cuites de la doxa de l’époque. “Un enfant de quatorze ans !” “Mais enfin, ils s’assimileront comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux !” “La France de Dunkerque à Tamanrasset !” “L’Empire, c’est la paix !”
L’histoire est un cimetière d’idées stupides, et les nôtres feront bien rire nos descendants. Surtout si règnent Allah le miséricordieux et son prophète, qui ne dédaigna pas de mettre une adolescente au nombre de ses épouses.
Prendre position pour une vaccination obligatoire des soignants expose à des attaques violentes sur les réseaux sociaux. Notre chroniqueuse Céline Pina vient d’en faire l’expérience. Elle analyse ici l’argumentation des antivax et des complotistes.
« Saloperie»,« pute », « nazie », « connasse », « collabo », « fasciste », « pétainiste », « paranoïaque », « raclure », « quand je l’écoute, j’ai la machette qui me démange », « une balle et c’est réglé », « un véto pour la piquer » et j’en oublie des dizaines et des dizaines du même acabit, voilà ce que m’a valu le fait de prendre une position ferme sur la question de la vaccination des soignants.
Je ne m’attendais pas à une telle vague de violences et d’insultes, ni à avoir affaire sur les questions de vaccination à des réseaux structurés qui fonctionnent de la même manière que fonctionnent les réseaux islamistes : on met sur des sites militants un extrait d’intervention et des éléments de langage et une meute hystérique les relaie et vient vous attaquer sur les réseaux en mode harcèlement. Le niveau de haine et de violence verbale est d’ailleurs très proche mais il faut reconnaître une différence notable avec les islamistes, pour le moment les antivax ne nous font pas patauger dans le sang.
Je ne demande pas ici à ce que l’on me plaigne et ne cherche pas à me victimiser. Quand on a un peu de notoriété il faut savoir accepter la violence, l’aigreur, la jalousie et l’insulte, surtout quand elles ne se déversent que sur les réseaux sociaux, ne mettent pas votre intégrité physique en danger et ne s’en prennent pas à votre famille. Ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est ce que cela dit de notre temps et des recompositions politiques des extrêmes.
L’obligation vaccinale à la source des problèmes
Ce qui me vaut d’être traitée de nazie, de suppôt de Big Brother ou de vendue à Big Pharma est le fait qu’à la question : « Faut-il rendre le vaccin obligatoire pour les soignants ? » et devant le tollé que le fait même de la poser suscitait, j’ai osé expliquer que l’on ne faisait pas société en refusant toute contrainte parce que l’on ressent toute obligation comme une atteinte à ses droits et à sa liberté. Que non seulement la question était légitime mais qu’elle se justifiait eu égard à la position des soignants : ils sont les plus exposés et au contact des plus faibles. Dans leur cas l’obligation vaccinale est liée à leurs responsabilités et à leurs obligations vis-à-vis des malades qui leur sont confiées. C’est ce qui justifie l’obligation qu’ont par exemple les soignants de se faire vacciner contre l’hépatite B. Ces obligations étant liées à la nature de la profession et aux responsabilités qui lui sont liées, j’ai donc conclu en précisant qu’un soignant, qui refuserait de se faire vacciner, devrait s’interroger sur son rapport à son métier. J’ai précisé ensuite que lorsque les personnes n’acceptent pas les règles inhérentes à leur fonction, je n’étais pas sûre qu’il faille les garder.
Cette position n’est pas celle choisie par le gouvernement et qu’elle puisse heurter, je le comprends.D’autant plus que la technologie de l’ARN messager n’est pas connue du grand public et que nombre de documentaires complotistes ont introduit l’idée que toutes les précautions n’avaient pas été prises sur le développement des vaccins ou que les études scientifiques n’avaient pas été publiées. Que certains soignants y soient favorables et d’autres opposées auraient pu mener à un débat constructif, sur les bénéfices-risques du vaccin, sur l’immunité attendue d’une vaccination massive…
Le souci est que sous ce terme de soignant, popularisé pour rendre hommage à tous ceux qui se dévouent au sein de nos hôpitaux, ont été rangées des personnes ayant une véritable formation scientifique, comme les médecins et les biologistes, mais aussi un personnel dont les compétences scientifiques sont bien moindres, les aides-soignants et les infirmiers. Certes ces personnels sont aussi souvent l’âme et l’humanité de l’hôpital, mais ils ne maîtrisent pas forcément les sujets dont ils s’emparent et se réclament parfois d’une expertise qu’ils ne possèdent pas. Ceux-ci auraient été néanmoins légitimes à exposer leurs craintes et leurs réticences mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
Chasse à l’homme organisée
Cette réponse n’a suscité aucun débat, mais plutôt une chasse à l’homme organisée, dont les messages reçus donnent une idée du niveau. L’extrait de l’émission dans lequel j’expose mon point de vue a été partagé sur nombre de sites d’extrême-droite et sur les réseaux QAnon et antivax. Ainsi la vidéo a tourné sur « Riposte Laïque », « Le Libre penseur » (site complotiste lié à l’extrême-droite animé par un musulman radicalisé qui fait la synthèse entre islamisme, antivax et conspirationnisme), « La vraie démocratie » ou « le réveil citoyen », sites ouvertement conspirationnistes, « Balance ton média »… On retrouve sur certains de ces sites tous les éléments de langage que je vais lire plus tard sur Twitter et Facebook, insultes comprises parfois.
Ces réactions sont à la fois intéressantes et inquiétantes. Elles témoignent d’une société qui n’a plus de rapports à ses devoirs et réclame des droits comme un dû sans se rendre compte que ce sont les devoirs acceptés qui font les droits partagés. Elle parle aussi non pas du peuple mais d’une certaine populace, poche d’aigreur et de frustration en formation qui se prend pour le peuple et n’en est que la décomposition.
La populace réclame des têtes
C’est en son sein, que je distingue du véritable peuple, que tous les fascismes ont fait leur marché, qu’ils soient verts, rouges ou bruns. Car là où un peuple éclairé essaie de se construire un destin, la populace elle se contente de réclamer des têtes. Le premier est exigeant, la deuxième n’est que pulsion. C’est ce type de personne qui a marché sur le Capitole aux États-Unis, qui nourrit le complotisme, qui fait les choux gras des racialistes et que travaillent au corps les islamistes. Ce sont eux qui nourrissent les extrêmes qu’ils soient de gauche ou de droite et qui constituent la chair à canon de l’emprise totalitaire par leur simplisme et leur violence.
Chez les antivax, elle se nourrit d’un discours où Big Pharma et Big Brother marchent main dans la main pour esclavagiser les citoyens. Ceux-ci n’ont aucune culture scientifique et racontent n’importe quoi, mais leur simplisme les rend efficaces et crée une solidarité forte: ils sont menacés par la dictature des élites. La question de la vaccination est détournée pour délivrer un discours où des gouvernements criminels auraient infecté leur population dans le but de faire réaliser des bénéfices fabuleux à Big Pharma car ce sont tous des mafieux et des vendus.
Certes les réseaux sociaux sont des miroirs déformants mais fut un temps les délires QAnon paraissaient marginaux et ridicules. Ce sont pourtant ceux qui se réclament de ce mouvement qui a réussi aux États-Unis à envahir le Capitole. Ce que les réseaux sociaux font émerger à la conscience de tous, c’est ce que devient le peuple quand il n’est pas éclairé. Là où un peuple éclairé et conscient de lui-même, de ses idéaux, de ses principes, de ses devoirs et de ses responsabilités est le garant de la démocratie ; la populace, pulsionnelle et dépourvue de limites, en est le liquidateur.
Ce qui est frappant dans ces attaques, c’est aussi le niveau d’immaturité de ces adultes. Leur rapport à la liberté est celui d’un ado de 13 ans qui ne veut faire que ce qu’il veut. Il n’y a aucune conscience des responsabilités liées à la liberté. Ils vivent toute limite comme une violence, toute prise en compte d’autrui comme une entrave.
Refus des opinions contraires
Ces personnes qui traitent tout le monde de fasciste ont un fonctionnement pour le coup réellement totalitaire: ils n’acceptent aucune opinion contraire aux leurs, déshumanisent ceux qui les expriment et appellent à la violence de façon totalement décomplexée. Le plus drôle est leur absence totale de rapport à la réalité. Je ne suis pas décideur ni élue. Mon opinion sur les vaccins n’est qu’une opinion et je n’ai pas les moyens ni la légitimité pour l’imposer à quiconque. On peut donc être d’accord ou non avec une opinion mais qu’elle suscite une haine aussi délirante pour quelqu’un dénué de pouvoir est juste stupéfiant.
Nombre de personnes qui ont basculé dans le complotisme se revendiquent anciens Gilets jaunes et se déclarent constituer le peuple. Elles se vivent comme l’armée de réserve de la contestation sociale que va générer la crise. Le problème c’est que celles-ci n’ont rien à voir avec un prolétariat politisé et syndiqué, luttant rationnellement pour améliorer ses conditions de vie et faire progresser ce qui lui apparait comme la justice sociale. Là on a plutôt affaire à un regroupement d’aigreur et de frustration peu éclairées que la crise pourrait faire basculer dans la violence politique et qui trouvera des mouvements pour à terme récupérer et manipuler cette violence. Avec la crise économique qui va succéder à la crise sanitaire, ces profils d’extrême-droite complotistes, radicalisés et chauffés à blanc, n’appartenant pas directement à un parti et parfaitement incontrôlables vont investir la rue. Rejoignant de fait une extrême-gauche déchainée, des islamistes et des racialistes excités par la faiblesse du gouvernement et le discrédit qui touche les élites. 2021 devrait être une année de décompensation. Pas sûre qu’elle ouvre vers des lendemains qui chantent.
Un ami quelque peu souverainiste et plein de bonnes intentions — les pires — m’a récemment envoyé une liste d’une cinquantaine de noms de personnalités qu’il verrait bien s’associer dans un futur gouvernement de salut public. Barbara Lefebvre y côtoie Bruno Retailleau et Julien Aubert, Didier Raoult copine avec François Asselineau, Eric Ciotti est censé y parler avec Jacques Sapir, etc. Régis de Castelnau siégerait place Vendôme (au ministère de la Justice, pas au Ritz !), et Florian Philippot dialoguerait à nouveau avec Marine Le Pen. Comme dit quelque part Cyrano : « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! »
Passons sur l’incongruité d’une telle liste, où de grandes intelligences comme Régis Debray sont mises sur la touche. Le plus significatif, c’est l’incapacité d’éliminer des gens qui sont évidemment dépassés. Marine Le Pen, entre les deux tours de 2017, a définitivement prouvé qu’elle était incapable de comprendre les vrais enjeux, de se hisser à la hauteur des événements et de s’exprimer de façon claire et convaincante : personne n’aurait su, comme elle, bousiller une main gagnante, elle peut remercier ses conseillers de la onzième heure, ceux mêmes qui sont toujours là. Nicolas Dupont-Aignan, pour lequel j’ai eu un temps de la sympathie, s’est noyé dans son nombril : en témoigne l’hémorragie de ses militants. Toute équation électorale qui comprendrait l’un ou l’autre de ces perdants naturels est vouée à l’échec.
Marion Maréchal est aux abonnés absents — mais aussi bien cherche-t-elle à se faire oublier, en attendant la chute prochaine de la maison Tatie. Sans doute se réserve-t-elle pour 2027. Mais en 2027, y aura-t-il encore une France ?
Quand je pense que certains voudraient pousser Eric Zemmour à se présenter… L’un des hommes les plus haïs de France…
Il n’y a guère pour le moment qu’Arnaud Montebourg qui offre un peu de visibilité, sinon de crédibilité. Mais ses anciens petits camarades du PS s’occupent déjà à lui savonner la planche de la bascule à Charlot. Il s’est intelligemment fait oublier pendant quatre ans. À part la promotion du slip made in France, qu’a-t-il de nouveau à proposer ?
D’ailleurs, je vous entends protester déjà. Untel ? Impensable. Une telle ? Allons donc ! Ou tel autre ? Un peu de sérieux s’il vous plaît.
Il y a bien trop de gens intelligents, chez les souverainistes. Ils sont prêts à s’entretuer pour laisser toutes ses chances à Macron II.
Quant aux candidats professionnels… Mélenchon n’a apparemment pas compris dans quels abîmes l’avaient entraîné les militants indigénistes dont il s’est entouré. S’il dépasse 8% à la prochaine présidentielle, je mange mon chapeau. La Gauche croule sous les petites pointures : quelqu’un peut-il sérieusement soutenir la candidature de Christiane Taubira (2,32% des voix en 2002, juste assez pour empêcher Jospin d’être au second tour) ou d’Anne Hidalgo, la préférée des bobos ? Les indigénistes auront le leur, chaque sous-groupe désignera le sien, reflet de l’éclatement en « communautés » de ce qui fut jadis une unité nationale.
Tout cela offre un boulevard à Emmanuel Macron. Pas à son parti, usé jusqu’à la corde avant même de s’être réellement fortifié, miné par les défections, ramassis de godillots éculés, ridiculisés par une attitude de béni-oui-oui durant tout le quinquennat. Mais Macron a toutes les chances de réussir au second tour, face à une opposition désorganisée où personne n’atteindra 20% des voix : Chirac ne les avait pas atteints en 2002 au premier tour, ça ne l’a pas empêché de faire plus de 80% au second. Et si ce n’est lui (il a laissé planer un doute dans son interview à Brut, histoire de se faire désirer), ce sera Bruno Le Maire, fort des subsides alloués à des entreprises mises en faillite par l’habile politique sanitaire du gouvernement. Il ne restera plus alors au président élu qu’à proposer des postes à ses adversaires d’hier — on a vu en 2017 comment certains, de bords fort différents, et après avoir enfoncé Macron avant le premier tour, se précipitaient pour bénéficier d’une gamelle, d’un maroquin et d’un chauffeur —, jouer sur les anathèmes des uns et des autres, et ressusciter la Quatrième République.
Pendant ce temps, les grandes compagnies internationales, qui régissent déjà notre pays et quelques autres, continueront à se partager le gâteau.
Qu’une personnalité unique soit incapable de faire consensus dans l’opposition est une évidence. Les noms ingénument mis en avant plus haut sont ceux de gens qui ne s’aiment guère, et se disputent sur des différences byzantines — les pires.
C’est d’autant plus sidérant que le souverainisme, le républicanisme, sont largement majoritaires dans ce pays. Macron, vous pouvez en être sûr, entonnera la Marseillaise et se drapera dans les couleurs de la République. Il est très fort pour emprunter les mots de ses adversaires. Les idées peuvent attendre. Quant aux réalisations, elles sont déjà écrites : faut-il rappeler que le président de la République a appliqué exactement le programme pour lequel il a été élu ? Il lui reste peu de temps pour achever les réformes promises, et compromises par un virus contrariant…
Jeanne d’Arc, Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle ont instillé en nous l’attente d’un génie providentiel. Mais ce sont des vêtements un peu amples pour les petites pointures et les demi-intelligences qui grenouillent sous le feu des médias. Ne rêvez pas : aucun prétendant sérieux ne viendra, dans les quinze mois qui nous séparent de la prochaine présidentielle, se construire une stature de sauveur de la patrie.
Et quand bien même… Il lui manquerait les quinze ou vingt millions d’euros nécessaires aujourd’hui à une campagne médiatique. C’est ce que la dernière a coûté à Macron : le bon retour sur investissement incitera sans doute les mêmes bâilleurs de fonds à réitérer l’opération. Face au quadrillage des consciences opéré par les médias et l’establishment, aucune issue. Après tout, on est si bien parvenu à vous faire croire que la politique sanitaire du gouvernement était adéquate que nombre de nos concitoyens, poussant le masochisme jusqu’à des profondeurs insoupçonnées, en redemandent. La France, ou De la trouille considérée comme l’un des beaux-arts.
En définitive, la réélection de Macron conviendra admirablement à ce que l’on a fait de la France : une équipe de seconde division. Il faudrait que la situation s’aggrave considérablement pour qu’émerge une personnalité crédible, et forte du soutien de la rue. Il n’y a pas de 18 juin sans déroute préalable. Mais qui le souhaiterait ? Les peuples sont intelligemment anesthésiés par un virus qui est au fond une splendide opportunité pour les gens au pouvoir — et qui y resteront.
Et si le philosophe avait tort de s’impliquer sans cesse dans les médias?
Alain Finkielkraut est indigné parce que LCI l’a « viré » après ses propos sur Olivier Duhamel à l’émission de David Pujadas dans laquelle il était un chroniqueur hebdomadaire. Il a déclaré dans le Parisien que « son éviction est d’une incroyable goujaterie, que LCI le bâillonne et qu’il est sous le choc. »
Je partage son sentiment : LCI n’aurait jamais dû prendre cette décision à son encontre. Elle est absurde.
Alain Finkielkraut est un grand esprit, un authentique philosophe et a toujours su faire preuve d’une liberté intellectuelle qui a du prix, émanant de lui. Son rôle est trop important dans l’espace de la pensée et médiatique pour qu’on ne s’attache pas à l’analyse de ses commentaires du 11 janvier et à ce qu’ils révèlent sans doute de sa personnalité.
Alain Finkielkraut fait preuve d’une grave méconnaissance de la réalité de ces transgressions en occultant le phénomène d’emprise, sur un adolescent de 14 ans tétanisé, exercée par un adulte admiré, séducteur, beau parleur et surtout titulaire d’une indiscutable autorité
Ses propos, à bien les lire, sont plus complexes que ce qu’une approche sommaire a résumé. Ils mêlent des évidences à une interrogation provocatrice.
Pour les premières, il s’agit d’une réflexion pertinente sur la Justice en général et sur les précautions à sauvegarder dans la matière des crimes et des délits sexuels avec les enfants pour victimes. Notamment rappel de la présomption d’innocence, refus des condamnations médiatiques sans rien savoir. Il n’y a rien dans ces considérations qui puisse choquer.
Pour la seconde, en revanche, il me semble qu’ Alain Finkielkraut commet une grave erreur de perception quand sur l’affaire dont la victime est « Victor » Kouchner, il s’interroge sur le possible consentement de ce dernier âgé de 14 ans (ce ne serait plus un enfant mais un « adolescent ») et sur l’existence peut-être d’une réciprocité qui aurait relativisé, si on comprend bien, les agissements d’Olivier Duhamel. La qualification pénale retenue étant : viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur mineur de 15 ans.
Alain Finkielkraut fait preuve d’une grave méconnaissance de la réalité de ces transgressions en occultant le phénomène d’emprise, sur un adolescent de 14 ans tétanisé, exercée par un adulte admiré, séducteur, beau parleur et surtout titulaire d’une indiscutable autorité. Il est aberrant de prétendre plaquer, sur une inégalité objective et forcément subie, l’apparence d’une liberté de part et d’autre alors que ces relations délictuelles et/ou criminelles résultent naturellement de la domination de l’un sur l’autre, de l’évidence d’un pouvoir sur un adolescent pris au piège de l’affection et de la confiance sans qu’il soit même nécessaire d’évoquer la notion de contrainte.
Il serait offensant, pour une personnalité de la trempe d’Alain Finkielkraut, d’imaginer un désir personnel d’apologie d’Olivier Duhamel. Il faut en effet aller chercher ailleurs les ressorts de cette polémique. Ils relèvent à mon sens de l’hostilité qu’Alain Finkielkraut paraît toujours avoir éprouvée face à des indignations unanimes, trop consensuelles, pour être honnêtes, acceptables en quelque sorte. Comme s’il résistait en permanence à la tentation de mêler sa voix, même, comme souvent, équilibrée et raisonnable, aux hurlements avec les loups. Il y a là comme un désir, chez lui, de nous mettre en garde, de nous alerter, de nous inciter à des nuances et à de la subtilité ; mais à force de se méfier de l’ordinaire, il lui arrive de tomber, comme en l’occurrence, dans la confusion qui peut au moins troubler.
Je persiste : LCI, sans délicatesse, a cru bon de chasser Alain Finkielkraut de son plateau. Comme si une erreur d’analyse, un point de vue perçu comme provocateur et gravement inexact appelaient l’exclusion, une expulsion, en effet très indélicate. Avec de tels critères, les plateaux pourraient devenir des déserts et les débats des monologues.
Alain Finkielkraut, philosophe de qualité et académicien français, devrait toutefois s’abstenir de s’impliquer sans cesse dans les médias, en se plongeant dans l’écume, l’anecdotique, le superficiel et le contingent. Je sais bien que la mode d’aujourd’hui est de faire participer des philosophes réels ou prétendus à des échanges, sortes de coachings du riche, dans des quotidiens ou magazines. Au mieux ce sont des banalités, au pire des afféteries.
Mais de grâce, pour Alain Finkielkraut, plus lui, plus ça !
Pour pouvoir leur résister, il faut être capable d’appréhender les formes nouvelles du combat idéologique
« L’imposteur est un homme qui essaye d’acquérir un pouvoir sur une fraction plus ou moins étendue de l’humanité en lui imposant un mensonge, ou un système de mensonges. Il en tire divers avantages d’orgueil ou d’intérêt. Cela peut aller de l’exploitation de quelques naïfs, à celle de peuples entiers », écrivait Jules Romains en 1944. On voit à quels imposteurs il pensait en cette fin de la deuxième guerre mondiale. Mais voici revenu le temps des imposteurs. Leur technique est toujours la même: « Cette technique a pour objet de frapper l’imagination de la foule en manipulant des émotions de peur ou de haine et de la mettre en état de réceptivité mentale. »
Les imposteurs d’aujourd’hui sont nombreux et divers: les politiciens de l’islam et les prêcheurs incultes qui se servent du Coran et de quelques hadiths pour justifier leur haine des Juifs et des infidèles, les théoriciens du genre, du décolonialisme et du racialisme qui diffusent leurs pseudo-sciences dans les universités et autres lieux de savoir, les technocrates et fonctionnaires de la peur qui manipulent des statistiques au nom d’un principe de précaution tel qu’ils l’ont décidé, les antifascistes autoproclamés qui crient au fascisme dès qu’un semblant de retour à l’ordre apparaît, la gauche totalitaire en quête à nouveau de ces utopies qui ont toujours fini dans les poubelles ensanglantées de l’histoire…
Toute l’œuvre des Philosophes des Lumières au XVIIIème siècle a consisté à tenter de démasquer l’imposture. Leur illusion et celle d’un Victor Hugo plus tard a été de croire qu’il suffisait d’instruire les peuples pour qu’ils ouvrent les yeux et restent vigilants face à l’imposture. Hélas, l’histoire du XXème siècle a prouvé le contraire. Ce qui est survenu au sein du peuple le plus instruit de l’Europe – les Allemands – a bien montré que la connaissance à elle seule ne pouvait prémunir du poison de l’imposture. Le XXème siècle a prouvé que ce ne sont pas les livres qui permettent de faire reculer la superstition et l’intolérance et que ce n’est pas en développant l’instruction qu’on met en fuite l’imposture.
L’instruction permet peut-être – et encore ce n’est pas sûr – de se prémunir contre les erreurs du passé mais en aucun cas elle ne donne une immunité contre les mensonges du présent. Les propagandes fonctionnent encore mieux sur des esprits éduqués qui peuvent croire facilement à un mélange de vérités, de demi-vérités et de mensonges. Seul l’esprit critique est capable de discerner l’imposture.
Aujourd’hui, l’imposture a perfectionné ses moyens. Grâce aux outils modernes de diffusion et de communication, en s’emparant de médias complices et volontaires, au service d’intérêts dissimulés, ou involontaires et aveuglés par le relativisme et l’absence de conscience des enjeux et des pouvoirs en présence dans ce qui ressemble à de nouvelles formes de guerre, elle se met en ordre de marche, une fois de plus.
Il s’agit donc d’un combat idéologique, d’une guerre des idées comparable à celle que nous avons connu par le passé face aux totalitarismes qui faisaient croire qu’ils étaient une nouveauté dans la civilisation, destinée à corriger les erreurs funestes du passé, mais qui en réalité représentaient une terrible régression à des étapes anciennes de l’humanité, soit l’affrontement de tribus ennemies, soit la domination d’un empire sans partage.
Face à ces tentations totalitaires, une fois de plus, nous avons besoin de rassembler nos idées et surtout de réviser l’idée démocratique. Nous avons besoin d’une préparation idéologique qui permettrait de retrouver la confiance dans notre héritage précieux, de ne pas nous confiner à une routine qui nous ferait croire que nous pouvons nous reposer sur la vision d’un passé démocratique qui a pu libérer les peuples des oppressions féodales et que nous sommes encore et toujours portés par l’histoire. Alors qu’il s’agit surtout d’empêcher l’histoire de tourner mal, emportée dans un tourbillon régressif.
Le modèle conçu par les hommes de la IIIème République était une machine à assimiler, destinée à transformer les paysans français en citoyens. Si cette mécanique ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle a été démantelée par les élites qui avaient la charge de l’entretenir.
Causeur. Votre livre s’intitule On a cassé la République. Encore un de ces ouvrages déclinistes ?
Pierre Vermeren. Non. La République est en crise actuellement et j’essaie de comprendre pourquoi. En intégrant des facteurs culturels, religieux, politiques et sociaux, je cherche dans l’histoire des réponses à des questions fondamentales. Quelles étaient les grandes forces qui ont porté la République à ses débuts ? Comment la République a-t-elle réussi à convaincre les ouvriers et les paysans qui lui étaient hostiles ? Pourquoi les descendants des ouvriers et des paysans ont-ils aujourd’hui perdu confiance en nos élites ?
Le fait qu’on commémore très souvent 1789 et pas 1870 est révélateur de la méconnaissance générale du passé républicain
Pour comprendre le républicanisme français, vous remontez à 1870 et aux débuts de la IIIe République, plutôt qu’à la Révolution. Pourquoi ?
Le fait qu’on commémore très souvent 1789 et pas 1870 est révélateur de la méconnaissance générale du passé républicain. Le vrai début du républicanisme, c’est la proclamation du 4 septembre 1870, suivi des amendements Wallon de 1875, puis de l’arrivée au pouvoir des républicains en 1879. J’ai voulu montrer que la République n’est pas du tout le régime qu’on croit, parce qu’on ne voit que ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un régime des droits de l’homme, socialisé voire socialiste, faible. En réalité, la IIIe République était libérale, autoritaire, revancharde, patriote et même nationaliste. C’était un régime exigeant du point de vue de l’éducation, qui a favorisé l’ascension sociale par la méritocratie d’un petit nombre. Aujourd’hui, on a un État très peu exigeant et trop généreux, qui donne des diplômes et des allocations à tous. Bref, tout sauf exigeant.
Cette méconnaissance de l’histoire a-t-elle contribué à la crise actuelle ?
Tout à fait. La IIIe République a été un professeur d’histoire. Les républicains constituaient une minorité d’élites intellectuelles qui avait un vrai plan de bataille très efficace sur l’armée, la revanche, l’école, l’idéologie. C’était très cohérent et ils ont réussi. Ce projet a traversé l’histoire du xxe siècle – les deux guerres mondiales et la décolonisation – jusqu’à de Gaulle qui relance le projet républicain en lui donnant une nouvelle autorité. Les années 1960 sont une grande période de réussite et de prospérité du régime républicain. Pourtant, la génération qui naît pendant les années 1940-1950 va arrêter cette longue histoire, elle va casser la transmission. L’Église ne transmet plus, les familles ne transmettent plus, et les institutions non plus, à commencer par l’école où on malmène notre histoire. J’ai participé il y a deux ans à une commission de réforme de l’enseignement de l’histoire au lycée. Les programmes sont dominés par la repentance, donnant une grande place aux génocides et tragédies. Rien à voir avec cette histoire glorieuse, joyeuse, cette histoire de réussite qu’a voulue la IIIe République. On ne peut pas enseigner l’histoire uniquement à travers l’introspection douloureuse. Et puis avec la mondialisation, de nombreux pédagogues répugnent à enseigner l’histoire de France, préférant lui substituer une histoire mondiale.
La génération du baby-boom est responsable d’une grande rupture
Comment expliquer cette cassure de la transmission qui est, selon vous, la cause du délitement républicain ?
La génération du baby-boom est responsable d’une grande rupture. La République allait contre l’Église tout en transmettant la morale de l’Église. La Révolution s’est faite contre la monarchie tout en en consolidant l’efficacité de l’État. Il y a toujours eu une continuité morale, politique et intellectuelle. Mais les dirigeants qui sont devenus adultes dans les années 1960 cassent la transmission. Pour eux, le monde de leurs prédécesseurs – patriotique, centralisateur, jacobin et méritocratique – a conduit à la colonisation, aux deux guerres mondiales, à Hitler, à la Shoah, aux guerres d’Indochine et d’Algérie. Donc ils abandonnent le monde ancien pour en faire un nouveau. C’est une grande tentation de l’histoire de France de créer l’homme nouveau. Cet homme nouveau devant répudier l’ancien, on va répudier la méritocratie, la culture classique, le nationalisme et le patriotisme, l’industrie, l’agriculture. L’Église cesse de transmettre la foi, l’École cesse de transmettre la connaissance. C’est tout un système de déconstruction volontaire et involontaire. Cette rupture générationnelle massive a été masquée par le fait que Mitterrand et Chirac appartenaient au monde d’avant. Mais avec Macron, un enfant de soixante-huitards, nous sommes bien dans le nouveau monde. Le modèle, désormais, c’est l’argent, la consommation, la liberté sexuelle, toutes les libertés…
Détruire tout un monde n’est pas facile. Comment ces nouvelles élites s’y sont-elles prises ?
Les anciennes élites républicaines se sont inspirées du modèle monarchiste en développant une culture élitiste, à travers la littérature, le théâtre, la danse… Ce faisant, elles ont dévalué, méprisé la culture populaire. Elles ont créé un système scolaire intégrateur, permettant aux élèves les plus brillants des classes populaires de monter. C’était une forme d’assimilation. L’assimilation est déjà une politique nationale, bien avant l’arrivée des immigrés venant des anciennes colonies. Au moment où ce système atteint son optimum dans les années 1960-1970, les nouvelles élites se tournent vers le monde anglo-saxon, les États-Unis, la mondialisation. Elles abandonnent les classes populaires qu’elles ont préalablement déculturées.
Le monde populaire intégré en France a existé, j’ai connu sa fin, il a fonctionné très bien jusqu’aux années 1950-1960
Est-ce que vous ne fantasmez pas cette France des classes populaires ?
Le monde populaire intégré en France a existé, j’ai connu sa fin, il a fonctionné très bien jusqu’aux années 1950-1960. Les gens étaient heureux d’aller à l’école, heureux de travailler. Il y avait de la dignité. Mais on a cassé le modèle agricole, fondé sur la petite ferme et le village, qui constituaient une entrave au développement industriel. On a cassé la boutique et l’artisanat, les petits commerçants ont été éradiqués et nous sommes devenus les champions du monde de la grande distribution. Finalement, on a cassé l’industrie et on a chassé les ouvriers des villes. En Grande-Bretagne, je ne dis pas que c’est le paradis, mais les classes populaires ont toujours le foot et le rugby, les pubs, une musique rock extraordinaire. En France, il suffit de visiter beaucoup de campagnes pour trouver des maisons qui tombent et des gens repliés dans leur pavillon, qui tirent le diable par la queue, qui ne peuvent pas s’installer en ville faute de moyens, qui regardent une télévision qui ne parle jamais d’eux.
Vous êtes un nostalgique !
Non, je sais que le passé est passé. Mais on a le droit d’essayer de comprendre la détresse des classes populaires. On les a privées de leur culture traditionnelle, comme on les a privées de travail. Maintenant on leur dit qu’on leur donnera de l’argent. Mais ce n’est pas cela la dignité. Le malheur populaire a une longue histoire. Reste qu’il a aussi été causé par des décisions politiques.
On n’a pas décidé l’invasion numérique, ni de laisser la production aux Allemands et aux Chinois
Lesquelles ?
Il y a des choses qu’on a voulues et d’autres qu’on a subies. On a voulu la construction européenne, l’euro, l’ouverture des frontières, l’immigration, la culture-monde. On n’a pas décidé l’invasion numérique, ni de laisser la production aux Allemands et aux Chinois. À un moment, on a été piégés par nos propres choix : par exemple, le choix de l’euro s’est retourné contre notre industrie. Comme on n’a pas réussi à être aussi bons que les Allemands, on s’est dit qu’on allait abandonner l’industrie. Puis on s’est laissé concurrencer par les Allemands et les Polonais dans l’agriculture, pour se spécialiser dans les services avec le tourisme, la communication, le conseil, même la finance. Le choix de l’ouverture a permis à l’industrie numérique américaine de nous coloniser. Nos élites ont fait le choix de casser le modèle national en créant un modèle européen avec cette idée qu’on allait diriger l’Europe, qu’on allait être les plus malins. En fait on a été les plus bêtes. L’arrivée de l’Angleterre a renforcé l’ouverture aux échanges, permettant aux Allemands de rafler la mise.
Vous écrivez – presque avec les accents revanchards de la IIIe République – que la France doit se faire respecter de l’Allemagne…
Je pense que les Allemands – qui apprécient notre patrimoine touristique et culturel – considèrent que nous ne sommes pas sérieux. Et on ne l’est pas ! On avait une très belle industrie qu’on a bradée. On a les plus belles terres d’Europe et ils nous vendent de la nourriture. On crée des critères par rapport à l’euro qu’on n’a jamais respectés. Nous devrions nous rendre respectables, mais pour cela il faudrait faire des efforts que personne ne veut faire dans la classe politique. Fillon est le seul à avoir dit qu’on avait un État en faillite. On a vu ce qu’il est devenu, il a été liquidé.
La crise du Covid-19 est l’accomplissement de l’abandon par l’État de toute stratégie, même élémentaire, de protection de la population
Dans votre livre, vous critiquez à la fois l’État social, qui dépense trop, et l’État stratège qui est mauvais en stratégie…
La crise du Covid-19 est l’accomplissement de l’abandon par l’État de toute stratégie, même élémentaire, de protection de la population. On a laissé partir notre industrie du médicament et du matériel médical. Il n’y a pas de thermomètres en France depuis mars, et pendant huit mois, on n’avait ni masques ni blouses. On n’a presque plus de médecine militaire. On a fait un camp de fortune à Strasbourg avec 25 lits alors qu’il en aurait fallu 2 500. Pendant la guerre de 14, il y avait des hôpitaux de campagne partout. Il n’y a plus d’État stratège, mais un État social qui a fait 500 milliards de dettes en 2020 pour compenser sa disparition, car si on en avait un – comme en Asie orientale –, on aurait dépensé moins d’argent, on aurait eu moins de morts, on n’aurait pas arrêté notre économie. La France est hélas assez ridicule, impuissante et endettée.
Pourquoi la France a-t-elle moins bien géré la crise pandémique que certains de ses voisins ?
Nos élites se sont montrées incapables de dresser le bilan de l’échec de l’euro et de la désindustrialisation. Avant la crise sanitaire, la crise des Gilets jaunes a montré les conséquences d’une absence de stratégie au niveau de l’État. Il y a clairement un échec de l’école, de la promotion sociale et de l’intégration économique. Se rajoute un autre facteur, celui de l’immigration qui a créé dans les métropoles françaises un face-à-face entre les élites bourgeoises et les immigrés. En revanche, les classes populaires restent invisibles car assignées à la France périphérique. Faire le bilan de cet échec est trop douloureux pour nos dirigeants. C’est à l’historien d’expliquer les causes de cette souffrance. Une République ne peut pas se permettre d’ignorer la moitié de sa population.
C’est ainsi que les énarques les plus ambitieux dirigent l’exécutif et ont mis en quarantaine le Parlement
Quand de Gaulle revient au pouvoir, il casse le monopole du Parlement sur la vie politique, qu’il rend responsable de l’instabilité gouvernementale. Le Parlement ne vote plus la guerre, ni la paix, ni la politique étrangère, mais il conserve en partie la maîtrise de son ordre du jour, il vote les lois et le budget. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas. L’Europe est la première source législative. Le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État détricotent les pouvoirs législatifs du Parlement. Avec la décentralisation, on a confié des prérogatives importantes aux collectivités locales. La haute fonction publique a progressivement dominé le Parlement, en tenant la main du législateur. Les députés sont élus parce qu’ils sont loyaux envers le président. Le Parlement a voulu mettre fin au pantouflage, c’est-à-dire au passage des hauts fonctionnaires dans les banques et les grandes entreprises, mais le Conseil d’État, composé lui-même de hauts fonctionnaires, s’y est toujours opposé. C’est ainsi que les énarques les plus ambitieux dirigent l’exécutif et ont mis en quarantaine le Parlement. Aux dernières élections, moins d’un Français sur deux a voté. C’est une crise institutionnelle. L’État de droit est en train d’asphyxier la démocratie.
Votre diagnostic est accablant. Y a-t-il des raisons d’espérer ?
Oui, car il y a des gens remarquables dans les administrations, le corps médical, le corps militaire et l’enseignement. Le problème, c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas de consensus sur la crise. Le président Macron a été élu dans une espèce d’illusion collective. Une majorité aurait sans doute préféré Marine Le Pen pour assurer l’ordre et la sécurité, mais, pour préserver leur argent, ils ont voté pour Macron regardé comme un financier. Or on a la plus grande crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. En 2020, Macron a fait croître notre endettement plus que Sarkozy pendant la crise de 2008 et plus que Hollande. Nous sommes dans un déni. Cela durera jusqu’au jour où on ne pourra plus emprunter, qu’il y aura des menaces sur les retraites, sur les salaires, sur les traitements des fonctionnaires, sur les remboursements de la Sécurité sociale… Alors viendra le jour de la grande réforme.
L’avocat publie aujourd’hui Une justice politique, Des années Chirac au système Macron (L’Artilleur).
Si, comme chacun sait, nul n’est censé ignorer la loi, il est utile et salvateur de comprendre également le fonctionnement réel et les enjeux du système judiciaire, dans son articulation avec les trois autres pouvoirs (législatif, exécutif et médiatique) par-delà les jolies questions de grands principes. Dans un ouvrage majeur, Une justice politique, Des années Chirac au système Macron, l’avocat Régis de Castelnau livre une analyse aussi implacable qu’indispensable des mécanismes à l’œuvre dans ce fonctionnement en France, ou plutôt, devrions-nous dire, dans son dysfonctionnement de plus en plus flagrant, dans son dévoiement au cours des trois dernières décennies, lequel a abouti à la situation grave où nous nous trouvons désormais, celle d’une justice qui s’est mise au service du pouvoir politique tout en pensant initialement combattre les errements de celui-ci.
Cet ouvrage épais (mais qui se lit aussi aisément qu’un roman truculent, émaillé, nous y reviendrons, de nombreux portraits balzaciens) et rouge fait songer à quelque Code, de ceux que potassent les étudiants et qui trônent ensuite sur les bureaux et bibliothèques des juristes, de ceux qui impressionnent. Et, de fait, s’il ne s’agit pas d’un Code à proprement parler, on peut dire qu’on a là en main un guide précis, circonstancié, d’analyse, sinon de procédure du moins des processus en jeu dans la partie de dés pipés qui se joue entre le monde politique et le monde judiciaire -deux pouvoirs a priori séparés- dont la démocratie et le peuple sont les témoins écartés et perdants, dépossédés de l’institution chargée de les protéger et au nom desquels la justice est, en vertu de quelque légende urbaine, supposée être rendue.
Une délicieuse ironie et du courage
Pas de style pompeux, pas d’effets de manche : juste le scalpel factuel d’une description sans fard, sans afféterie ni préciosité, avec toute la puissance d’un verbe en quelque sorte performatif, chargé du réel qui est décrit, teinté, il est vrai, d’une délicieuse ironie et d’un humour décapant, en particulier lorsqu’il s’agit de peindre la galerie de portraits des chevaliers blancs de la supposée lutte anti-corruption, tout empêtrés dans leurs propres turpitudes.
On ne dira du reste jamais assez le courage qu’il faut pour avoir écrit ce livre : par-delà l’exposé clair et distinct, des principes généraux du droit et de la justice, par-delà la description historique des faits, il faut en effet une belle audace pour oser aussi ouvertement dénoncer nommément une grande partie des protagonistes de cette gabegie drapée de vertu aussi sûrement que d’hermine et de grands airs. On se dit qu’il faut, pour cela, avoir retrouvé sa liberté (celle de l’honorariat) pour pouvoir énoncer les choses aussi clairement et qu’aucun avocat ou juriste en exercice n’oserait s’y risquer. En somme, il faut n’avoir plus rien ni à prouver (la carrière de Castelnau parle pour lui) ni à perdre (en étant en grande partie retiré des affaires) afin de pouvoir se permettre une aussi franche démonstration.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00791661_000003.
Ceux qui, forcément nombreux, seront gênés ou révélés au grand jour par les vérités factuelles (toutes sourcées et référencées) énoncées dans cet ouvrage, auront sans doute beau jeu d’invoquer la carrière d’avocat engagé de son auteur afin de tenter d’en disqualifier le contenu : ce sera peine perdue. D’abord parce qu’ici, en l’espèce, l’engagement n’est pas partisan ni de basse politique mais au service de l’intérêt général qui est celui d’une justice saine, en tant qu’avocat (la mise à mal des droits de la défense, du secret professionnel etc., est décrite et dénoncée avec une grande clairvoyance et expertise), mais aussi en tant que citoyen. D’autre part, parce que les coups sont distribués très équitablement sans considération partisane quant aux auteurs de ce dévoiement ou à leurs cibles. Or, la seule chose qui se dégage, c’est la tendance lourde, constante et obstinée, d’un renforcement de l’instrumentalisation puis de l’auto-instrumentalisation de la justice au service du pouvoir politique, lequel a intensifié de façon drastique ces mécanismes pervers de fonctionnement depuis le quinquennat Hollande et s’est épanoui dans toute sa terrible hideur dans le but de permettre la prise de pouvoir macroniste.
Mécanique tordue
Le récit retrace une ruse retorse de l’Histoire qui a vu la défiance envers les élites politiques et leur potentielle corruption sur l’air du « tous pourris » (l’histoire récente des partis politiques retracée en début d’ouvrage est particulièrement éclairante, avec notamment la corruption massive induite par l’évolution des partis de masse devenus partis de cadres à la recherche de sources de financements nouveaux compensant l’effacement du monde militant) se transformer, par invocation d’une justice que l’on souhaitait propre et indépendante en un remède pire que le mal : l’« indépendance » judiciaire, en lieu et place de la neutralité souhaitable, a permis l’émergence d’un système douteux, pervers, justicier plutôt que judiciaire et qui, paradoxalement, a servi des intérêts politiques. D’abord en se faisant les dents et en s’impliquant dans une timide opération « mains moites » (plutôt que mains propres) au cours de laquelle le monde politique a servi sa propre tête sur un plateau, puis en se mettant spontanément au service d’un pouvoir politique dont, pour des raisons sociologiques et culturelles, la magistrature se sentait proche. C’est ici toute la question de la politisation du monde judiciaire qui se pose, comme l’illustre l’épineux dossier du syndicalisme dans la magistrature, l’enjeu principal n’étant pas tant, redisons-le, celui d’une improbable indépendance que celle d’une réelle neutralité garantie par des instances et des mécanismes de contrôle dignes de ce nom. Or, la réalité est loin d’offrir toutes ces garanties.
Les connivences, la porosité à la fois idéologique et d’intérêts communs entre certains journalistes autoproclamés d’« investigation » et certains magistrats s’étant fixé pour mission de s’immiscer dans la vie politique en fonction de leurs amitiés et préférences idéologiques, ont permis la mise en place d’une mécanique tordue, dans laquelle les violations du secret de l’instruction sont la règle, dans laquelle certains journalistes ne servent qu’à diffuser ces fuites savamment orchestrées dans le but de démolir des carrières et satisfaire l’ego de certains justiciers, dans laquelle on protège les amis et l’on harcèle, parfois jusqu’au loufoque, les « ennemis » politiques.
La « chasse au Sarkozy », tournant volontiers à l’obsession maniaque et dont Régis de Castelnau met à nu tous les rouages est probablement l’illustration la plus aboutie du mécanisme décrit dans cet ouvrage. Selon une alternance du rythme judiciaire qui fait du magistrat le véritable maître des horloges : parfois ultra rapide, comme lors du raid médiatico-judiciaire mené dans le but de porter Emmanuel Macron au pouvoir en disqualifiant dans un agenda délirant le candidat Fillon (par exemple), parfois au contraire dans l’immense lenteur où sommeilleront certaines procédures (relatives par exemple aux innombrables violations du secret de l’instruction, ou encore celles mettant en cause les amis et favoris politiques). Selon cette logique, le « système Macron » est, pour le moment, bien à l’abri : le Parquet National Financier et le Pôle d’instruction financier choisissent leurs proies avec méthode et selon des objectifs et une temporalité précis. Bien à l’abri donc, contrairement aux adversaires politiques et sociaux sur qui pleuvent les procédures parfois totalement saugrenues comme à Gravelotte : Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon en font par exemple régulièrement l’expérience, mais ce fut par exemple également le cas de Gérard Collomb aussitôt après sa chute en disgrâce… Une magistrature également prompte à s’abattre sur les opposants sociaux, comme l’a démontré le traitement judiciaire des Gilets Jaunes, étant entendu qu’il appartenait à la justice de contrôler et garantir les libertés publiques, et non pas d’aider à en réprimer l’expression au gré de procédures plus que douteuses.
Et maintenant, que faire?
Cet ouvrage, dont il est impossible de retracer en quelques lignes toutes les implacables démonstrations, est à situer certes dans une histoire, celle des trente années écoulées dont l’auteur a été à la fois acteur et spectateur attentif, mais aussi et surtout, chargé de cette expérience et de ces terribles constats, inscrit dans une perspective : que faire, sur la base de cette situation sinistrée ? Plusieurs pistes sont proposées de manière programmatique, sachant que, d’ici là et au regard du tableau dressé, la pire des manipulations est à craindre pour l’élection présidentielle à venir : séparer de manière radicale les fonctions du parquet et du siège afin de casser un corporatisme nuisible ; consolider, en contrepartie, l’indépendance des juges du siège dont on devrait exiger une réelle neutralité, ce qui implique de mettre un terme au syndicalisme pour cette partie-là de la magistrature ; réformer le Conseil supérieur de la magistrature; mais aussi modifier les modalités de recrutement et de formation des magistrats afin de rompre avec la tendance endogamique et le corporatisme induit par cet entre-soi préjudiciable… On ignore quel Garde des Sceaux aurait le courage de déployer tel programme, a fortiori lorsqu’on observe le traitement réservé par la magistrature aux ministres qui ont le tort de lui rappeler ses missions. Le dernier résident de la place Vendôme est en train de l’apprendre à ses dépens…
La richesse, le détail et la force d’impact du propos rendent la lecture de cet ouvrage indispensable pour quiconque souhaite comprendre, par-delà le cirque médiatico-politique des affaires judiciaires complaisamment mises sous le feu des projecteurs, quels en sont les véritables enjeux démocratiques mais aussi les perspectives et les issues souhaitables afin que force revienne à l’État de droit. Ce livre n’est donc pas une révérence mais l’aube d’une nouvelle histoire.
Propagation de variants du Covid-19, abattage de 15 millions de visons au Danemark pour combattre la circulation du virus, soupçons d’effets secondaires du vaccin chinois, vaccins-chimères aux effets inconnus, scénarios de reconfinement etc … L’avalanche de mauvaises nouvelles accroît de manière inouïe le sentiment de perte de contrôle, voire d’épouvante, des populations confrontées à la pandémie.
Sur fond de campagnes de vaccination à l’échelle planétaire, la découverte d’un cluster du nouveau variant anglais du Covid-19 à Marseille et de variants sud-africain, brésilien et japonais, début janvier, a semé le désarroi en matière de prévisions sanitaires, alors que le bilan de la pandémie atteindrait déjà 1,9 million de morts de par le monde. Au Danemark, plus de 15 millions de visons d’élevage ont été abattus en masse en quelques semaines, afin de freiner la propagation du covid-19 et, comble de l’horreur, fin décembre 2020, la décision a été prise d’en exhumer 4 millions des fosses communes, car l’accumulation des carcasses en décomposition menaçait d’empoisonner les réserves d’eau potable du pays.
Alors que la Chine s’apprête à vacciner plusieurs millions de personnes contre le Covid-19 et reconfine quelque 20 millions de personnes dans trois mégapoles autour de Pékin, des incertitudes sont apparues concernant la qualité du vaccin mis au point par le groupe pharmaceutique chinois Sinopharm et soupçonné de provoquer jusqu’à 73 effets secondaires, comme l’a rapporté le quotidien britannique Daily Maille 7 janvier dernier.
Ces doutes, immédiatement démentis en Chine, risquent de décevoir les personnes réticentes à se faire vacciner avec les vaccins de Pfizer et Moderna qui, par une technologie innovante injectent dans nos cellules des brins d’instructions génétiques, le fameux ARN messager, à la différence du vaccin chinois à vecteur viral, qui fait intervenir une technologie déjà connue et éprouvée.
Dans le même registre, la firme anglo-suédoise Astra-Zeneca vient de déposer une demande d’autorisation auprès de l’agence européenne du médicament pour son vaccin à vecteur viral, le AZD1222, utilisant un adénovirus de chimpanzé comme vecteur. Fin décembre, la Russie a annoncé qu’un nouveau vaccin anti-Covid combinant le vaccin d’Astra Zeneca et le vaccin russe Spoutnik à vecteur viral, qui utilise des adénovirus humains, allait être testé dans certains pays. Les Philippines compteront peut-être parmi les candidats pour ces essais cliniques, le président Rodrigo Duterte ayant déjà été sollicité en 2020 par la Russie pour tester le vaccin Spoutnik sur la population. Mais, dans ce pays asiatique, la hantise des effets secondaires des vaccins demeure très prégnante à la suite du fiasco du vaccin français Dengvaxia contre la dengue, un vaccin-chimère composé de deux virus combinés, ceux de la fièvre jaune et de la dengue. Le Dengvaxia fut inoculé à plus de 700 000 écoliers philippins en 2016, dans le cadre d’une campagne de vaccination obligatoire. Parmi ceux-ci, 600 enfants nouvellement vaccinés sont morts de la dengue hémorragique et cette tragédie continue de planer, telle une ombre effroyable, sur les politiques sanitaires des pays de la région, comme l’a révélé la journaliste indépendante Carole Issoux dans une passionnante émission consacrée à cette sombre affaire sur France-culture en novembre 2020.
Dans ce marasme global, la question de la responsabilité de la Chine dans la survenue de la pandémie ressurgit avec la visite à Pékin, le 14 janvier, d’une délégation d’experts de l’Organisation mondiale de la santé, chargés d’enquêter sur l’origine du coronavirus. Lors du One Planet Summit, consacré au changement climatique, le Premier ministre britannique Boris Johnson, s’en est pris, le 11 janvier, aux « pratiques démentes » de certains adeptes de la médecine traditionnelle chinoise, qui continuent à manger des pangolins, en dépit de la pandémie. Pour Matthew Pottinger, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale de Donald Trump, et partisan d’une ligne dure contre la Chine, il existe, en revanche, de plus en plus de preuves que le laboratoire de Wuhan est la source la plus crédible du coronavirus. Quoi qu’il en soit le 12 février prochain, l’Année du Rat laissera la place à celle du Buffle, une année de dur labeur paraît-il…
Un jugement en forme de désaveu pour le diocèse de Paris : après plusieurs mois d’enquête de police, les accusations proférées à l’encontre du directeur de Saint-Jean de Passy et de son préfet des terminales ont été classées « sans suite ». Mis à pied et licenciés au pas de charge après d’étranges accusations « d’erreurs managériales », la procédure avait fait grand bruit dans le petit milieu catholique français, tant sur la méthode employée que sur les mystérieux prétextes évoqués. Un malaise désormais d’autant plus lourd que le diocèse avait donné sa « bénédiction » pour cette mise à pied expéditive. Que cache cette affaire ? Qu’est allé faire Monseigneur Aupetit dans cette galère ?
La roche Tarpéienne n’est jamais éloignée du Capitole : dans un article de mars 2020, le Figaro dressait un portrait laudateur du Lycée Saint-Jean de Passy et son directeur, François-Xavier Clément. Il faut dire que l’impressionnante réussite éducative de l’établissement alimentait une renommée qui allait bien au-delà de la capitale. Le journal soulignait alors « l’ADN rigoureux et chrétien » de l’établissement, qui avait fait le choix d’une pédagogie ouvertement catholique, mêlant foi, exigence et accompagnement des élèves en difficulté. Une démarche radicale et iconoclaste, même à l’échelle des établissements privés catholiques.
La direction, populaire auprès des parents d’élèves et de plus en plus reconnue dans la « cathosphère », pouvait désormais même s’enorgueillir de taux de réussite au baccalauréat frôlant les 100%.
Mais un mois plus tard, le chef d’établissement et son « bras droit » recevaient à l’aube la visite d’huissiers, étaient mis à pied puis finalement licenciés au terme d’une procédure « expresse ». Celle-ci avait alors été engagée par le Président du Conseil d’Administration de Saint-Jean de Passy et la Présidente de l’Association des Parents d’élèves, accusant le directeur et son préfet des terminales « d’erreurs managériales ». Des accusations floues à l’encontre d’une direction appréciée des parents et des enfants, mais connue pour ses méthodes exigeantes auprès des élèves comme auprès des équipes éducatives.
Une chute brutale qui fit grand bruit dans les paroisses parisiennes : l’établissement, prestigieux, accueille de nombreux enfants de grands dirigeants d’entreprises et de hauts fonctionnaires, attirés par la réussite cet enseignement ouvertement catholique. La mise à pied de François-Xavier Clément aurait secoué en profondeur le diocèse de Paris en le privant de nombreux donateurs, furieux de la tournure des événements. Selon le journal le Monde, l’affaire était alors « remontée jusqu’au Saint-Siège ».
Le directeur d’établissement innocenté
Après la saisie du procureur de Paris et des mois d’enquêtes de police, la justice a conclu que les accusations proférées contre les deux responsables de l’établissement, François-Xavier Clément et Jean Ducret, ne reposaient sur rien. D’ailleurs, les deux personnes qui avaient engagé la procédure de licenciement (le Président du Conseil d’Administration de l’établissement et la Présidente de l’APEL) ont depuis démissionné de leurs postes ou ont été révoquées.
Un fiasco qui met désormais le diocèse dans l’embarras, car le 12 mai dernier, Mgr Aupetit avait approuvé ce double licenciement, justifiant sa décision par les « graves souffrances générées par les pratiques managériales mises en œuvre au sein de l’établissement ».
Une affaire trouble, qui n’a pas encore révélé toutes ses parts d’ombres : en premier lieu, pourquoi une telle procédure de licenciement a-t-elle été engagée à la hâte, sur la base d’accusations mensongères ? S’agissait-il d’un règlement de comptes personnel ou de rivalités professionnelles ?
Et comment expliquer la précipitation du diocèse à approuver cette mise à pied, sur la base d’accusations infondées ? Mgr Aupetit a-t-il été mis sous le fait accompli, se contentant de prendre acte de cette procédure pour limiter les dégâts sur les élèves et l’établissement scolaire ? Ou le diocèse a-t-il été partie prenante de cette offensive contre le directeur de Saint-Jean de Passy et de sa trop grande indépendance ?
Une affaire qui entache la crédibilité d’une partie du clergé français : Mgr Antoine de Romanet, archevêque aux armées et nommé par Mgr Michel Aupetit « modérateur » au sein de l’établissement pour calmer les tensions entre les différentes parties et entendre chaque « camp » n’a visiblement pas su, ou n’a pas souhaité, faire toute la lumière sur ce dossier. Alors qu’il se murmure qu’il vise désormais la charge pastorale d’évêque de Versailles, ces derniers éléments de l’enquête pourraient bien discréditer ses ambitions.
Enfin en innocentant définitivement l’ancien directeur de Saint-Jean de Passy, les conclusions de l’enquête de police fragilisent aussi l’autorité de l’archevêque de Paris, déjà critiqué ces derniers mois pour son projet de rénovation « contemporaine » d’une partie de la cathédrale Notre-Dame. Archevêque de Paris depuis 2017, Mgr Aupetit avait réussi l’exploit de s’attirer le respect et l’admiration des différentes franges de l’église, des plus « durs » aux plus progressistes, et même des laïcs. Un succès qui pourrait bien s’émousser dans les prochains mois.
Anthologie de la littérature grecque de Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet, Folio Classique
« Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles »… Qu’on ait mis à toutes les sauces l’invocation écrite par Valéry à la fin de la Première Guerre mondiale n’ôte rien à sa pertinence. Et en cette fin de cycle, quand l’Europe s’enfonce peu à peu dans la nuit, il n’est pas inutile de jeter un œil sur ce qui s’est passé autrefois — dans cet autrefois riche de beautés inouïes, et disparu corps, biens et textes. Et déjà on se prend à rêver que les œuvres d’Edouard Louis ou de Virginie Despentes sombrent dans l’oubli qui a englouti les 108 comédies de Ménandre — à peu de choses près. Encore que Ménandre nous a légué la grande comédie moliéresque, via Térence et Shakespeare.
Disparu ? Pas tout à fait. Dans une magnifique Anthologie, Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet ressuscitent vingt-trois siècles de littérature grecque.
– Comment ? Vingt-trois ? Vous êtes sûr ?
– Oui : d’Homère à Laonicos Chalcondyle, qui raconta la chute de Constantinople sous les assauts des Turcs (toute ressemblance avec l’époque actuelle est indépendante de ma volonté), vingt-trois siècles se sont écoulés. À côté, les douze ou treize siècles de vie de la langue française — dont Aya Nakamura est aujourd’hui la plus illustre représentante, à en croire un député En Marche vers on ne sait quoi — sont un souffle de moineau.
Le lecteur de ce gros volume paru en Folio (12€ et des poussières, c’est pour rien, ça aurait fait impression sous votre arbre de Noël et vous aurez de longues soirées de couvre-feu pour tout dépouiller) s’émerveillera d’abord de ce qu’il connaît le mieux. Il s’en émerveillera d’autant plus que tous ces textes ont été traduits pour ce volume par Emmanuèle Blanc, à qui on devait, chez Gallimard déjà, les Plus Belles Pages de la Littérature grecque et latine — c’était il y a quatre ans, et votre serviteur avait préfacé ce coffret précieux avec reconnaissance. Il fallait de l’estomac et bien du talent pour retraduire par exemple l’Odyssée après la « belle infidèle » de Victor Bérard ou la version splendide de Philippe Jaccottet — l’un des meilleurs poètes français encore vivant, il vient de fêter ses 95 ans, si vous n’avez pas lu Paysages avec figures absentes, ne vous en privez pas. Ou les sublimes fragments de Sappho, que Robert Brasillach avait si bien adaptée.
Défi relevé avec brio : Emmanuèle Blanc offre des textes qui paraissent avoir été écrits hier.
Peut-être parce qu’ils sont intemporels. Le récit de Thucydide de la peste d’Athènes résonne si intensément sous le règne de Coronavirus Ier que je m’en étais saisi il y a déjà six mois. Quant à l’expression de la passion de Médée pour Jason (c’est dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes) ou celle d’Achille pour Penthésilée qu’il vient de tuer (un sublime passage de Quintus de Smyrne), l’une et l’autre, comme le signale avec pertinence Laurence Plazenet, ont inspiré Racine ou Kleist — et nos propres déchirements. Nous sommes les héritiers de cette littérature. Ils sont les géants sur les épaules desquels nous nous hissons pour émerger de la médiocrité ambiante.
Parce qu’au-delà de la fascination littéraire, il y a ce qui tient à la civilisation.
La présentation chronologique des auteurs ouvre au fond un abîme. Le Ve siècle par exemple, l’époque classique grecque, voit surgir dans un mouchoir de poche Eschyle, Sophocle, Empédocle, Hérodote, Euripide, Aristophane, Platon, Xénophon — et quelques autres. Comme si une conjoncture astrale avait favorisé l’éclosion, en un temps resserré, d’un bouquet de génies.
Nous avons connu des temps identiques. Au café Procope, vers 1750, une même discussion autour d’une tasse de café pouvait réunir Voltaire, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, D’Alembert, Diderot, Condillac et quelques autres — Rousseau est excusé, il était aux toilettes. À la Closerie des Lilas, le 2 juillet 1925, un même banquet organisé pour fêter Saint-Pol-Roux rassemblait André Breton, Paul Eluard, Aragon, Michel Leiris, Max Ernst — et toute la fine fleur du surréalisme. La maréchaussée matraqua les uns et les autres — « Poètes, vos papiers ! »
Aujourd’hui, de rares touristes cherchent les spectres de Sartre, Beauvoir, Camus dans des troquets sans âme qui vive, puisqu’une politique sanitaire intelligente les a fermés. À leur place, Raphaël Enthoven, Lagasnerie, Angot — « tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » À côté des conjonctions astrales favorables, il y a manifestement, à certaines périodes, l’effet néfaste d’un trou noir d’où ne s’échappe aucune lumière.
L’Anthologie d’Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet permet de mettre en perspective les zombies d’aujourd’hui et les gloires immortelles d’un passé que l’on voudrait oublier — en limitant par exemple l’enseignement du grec à l’école. Elle permet aussi de se repaître de pages sublimes, au moment où une grande carence de littérature encombre d’un vide bruyant les rayons des libraires.
Emmanuèle Blanc et Laurence Plazenet, Anthologie de la littérature grecque, Folio Classique, 12€ et des poussières.