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En soutien à Alain Finkielkraut: du danger de l’absolu en morale

En soutien à Alain Finkielkraut: du danger de l’absolu en morale
Photo: Hannah Assouline

“Tout homme a un dieu ou une idole” : génial épigraphe de La Voie Royale d’André Malraux emprunté au philosophe Max Scheler. En Occident, l’effacement du Dieu chrétien a déplacé le besoin d’absolu de la religion à la morale et a fait de celle-ci une idole. Le meilleur exemple de ce transfert est tout récent, c’est le mouvement woke aux États-Unis dont le professeur américain Joseph Bottum a expliqué qu’il était avant tout une résurgence du puritanisme protestant profondément lié à la culture de ce pays. On chassait les sorcières à Salem, on chasse désormais les incorrects dans tout le pays[tooltips content=”Voir le livre de l’universitaire américain An Anxious Age et son interview par Laure Mandeville dans le Figaro le 24 septembre 2020.”](1)[/tooltips].

Méfions-nous des idées claires

Il faut accepter ce postulat de départ : tout être humain a besoin d’une certaine dose de certitude absolue, même s’il ne le sait pas ou refuse de l’admettre. C’est l’idée de Max Scheler, qui se trouve déjà chez Tocqueville et dont Paul Veyne, le grand historien de la Rome antique, donne l’explication psychologique : “Morale maximaliste, morale de championnat, morale de sincérité ne font qu’une : ce sont des morales d’unification, de simplification du moi”[tooltips content=”Une introduction à l œuvre de
Sénèque”](2)[/tooltips]
. On croit absolument à un dieu ou à une règle morale pour se sentir mieux dans sa tête, pour se réveiller le matin avec des idées claires. Idées claires c’est-à-dire simplistes, le réel ayant la sale manie d’être épouvantablement embrouillé.

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Or mettre son besoin d’absolu dans une religion, à condition qu’elle soit de paix et d’amour, c’est un placement sûr, dont nous toucherons peut-être les intérêts après la mort. Mettre son besoin d’absolu dans une règle morale peut se révéler dangereux, voire catastrophique. Surtout s’il s’agit de morale sexuelle. Le Dieu révélé par le Christ n’a pas changé depuis deux mille ans, la morale sexuelle a beaucoup ondoyé. Par exemple sur les rapports sexuels entre adultes et enfants, et les joyeux dépucelages des fils par les mères dont Libé tenait la chronique dans les années 70  sont devenus d’infâmes attentats, passibles de l’enfer médiatique. L’antiracisme, le féminisme et la désexualisation de l’enfance (enfance au sens très large puisqu’elle englobe désormais les adolescents, comme si on avait décrété que la puberté,  changement essentiel dans le statut sexuel de la personne, n’existait plus) sont devenus des religions. Non pas des religions du pardon comme celle du Dieu chrétien qui pardonne 7 fois 77 fois, mais des religions sanguinaires, des cultes effrayants de Moloch où l’on jette dans la fournée ardente les mal-pensants et même ceux qui essaient simplement de faire des distinguos.

La raison et la morale sexuelle

Dans cet absolu moral qu’est devenu la désexualisation de l’enfance et de l’adolescence, Alain Finkielkraut a voulu, dans sa chronique sur LCI, introduire une nuance. C’est-à-dire arracher cette question à son statut de vérité religieuse intangible et la remettre dans le cadre humain d’une discussion, d’une approche critique. Nietzsche nous a appris que le théâtre et la démocratie étaient nés ensemble dans la Grèce antique comme deux expressions du débat libre et critique, fondateur de l’Occident. La violente prise de bec entre Antigone et Créon n’est concevable dans aucune autre civilisation. En parlant du consentement éventuel de la victime, Alain Finkielkraut a fait pleinement œuvre de philosophe, il a arraché à l’obscurité terrifiante d’un tabou primitif une question qui doit venir dans la lumière d’un débat humain, rationnel et contradictoire. Mieux, conformément au caractère courageux que nous connaissons et admirons, il a élevé la voix contre la meute impitoyable lancée aux trousses d’Olivier Duhamel, et dont le peu glorieux représentant ce jour-là fut David Pujadas. Il s’est fait le héros de la raison contre les fanatismes de la morale sexuelle d’aujourd’hui.

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“Un enfant de quatorze ans !” s’est indigné le porte-parole de la morale-devenue-religion-impitoyable. Les adolescents n’ont-ils aucune curiosité sexuelle ? Jean-Jacques Rousseau appelait Maman sa protectrice d’Annecy, Madame de Warens. A-t-il protesté lorsque Maman l’a rendu homme à seize ans ? Vanessa Springora ne s’est-elle jamais intéressée à ce que lui proposait Gabriel Matzneff ? “Fascinus” désigne à l’origine le sexe masculin, et l’adolescent de quatorze ans dont Camille Kouchner raconte l’histoire, n’a-t-il pas senti son cœur battre d’émotion autant que de crainte quand craquait le bois du couloir devant sa porte ?

“ Un enfant de quatorze ans !”

Chaque époque a besoin de son puritanisme fanatique, de son catéchisme d’idées reçues qui permet aux esprits simples d’accabler les esprits supérieurs. Ceux-ci essaient de concevoir la complexité du réel, ceux-là leur rabattent le caquet avec les formules toutes cuites de la doxa de l’époque. “Un enfant de quatorze ans !” “Mais enfin, ils s’assimileront comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux !” “La France de Dunkerque à Tamanrasset !” “L’Empire, c’est la paix !” 

L’histoire est un cimetière d’idées stupides, et les nôtres feront bien rire nos descendants. Surtout si règnent Allah le miséricordieux et son prophète, qui ne dédaigna pas de mettre une adolescente au nombre de ses épouses.


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