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Pierre Vermeren: «L’État de droit est en train d’asphyxier la démocratie»

Entretien avec l'historien Pierre Vermeren

Pierre Vermeren: «L’État de droit est en train d’asphyxier la démocratie»
Pierre Vermeren.© Hannah Assouline

Le modèle conçu par les hommes de la IIIème République était une machine à assimiler, destinée à transformer les paysans français en citoyens. Si cette mécanique ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle a été démantelée par les élites qui avaient la charge de l’entretenir. 


Causeur. Votre livre s’intitule On a cassé la République. Encore un de ces ouvrages déclinistes ?

Pierre Vermeren. Non. La République est en crise actuellement et j’essaie de comprendre pourquoi. En intégrant des facteurs culturels, religieux, politiques et sociaux, je cherche dans l’histoire des réponses à des questions fondamentales. Quelles étaient les grandes forces qui ont porté la République à ses débuts ? Comment la République a-t-elle réussi à convaincre les ouvriers et les paysans qui lui étaient hostiles ? Pourquoi les descendants des ouvriers et des paysans ont-ils aujourd’hui perdu confiance en nos élites ?

Le fait qu’on commémore très souvent 1789 et pas 1870 est révélateur de la méconnaissance générale du passé républicain

Pour comprendre le républicanisme français, vous remontez à 1870 et aux débuts de la IIIe République, plutôt qu’à la Révolution. Pourquoi ?

Le fait qu’on commémore très souvent 1789 et pas 1870 est révélateur de la méconnaissance générale du passé républicain. Le vrai début du républicanisme, c’est la proclamation du 4 septembre 1870, suivi des amendements Wallon de 1875, puis de l’arrivée au pouvoir des républicains en 1879. J’ai voulu montrer que la République n’est pas du tout le régime qu’on croit, parce qu’on ne voit que ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un régime des droits de l’homme, socialisé voire socialiste, faible. En réalité, la IIIe République était libérale, autoritaire, revancharde, patriote et même nationaliste. C’était un régime exigeant du point de vue de l’éducation, qui a favorisé l’ascension sociale par la méritocratie d’un petit nombre. Aujourd’hui, on a un État très peu exigeant et trop généreux, qui donne des diplômes et des allocations à tous. Bref, tout sauf exigeant.

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Cette méconnaissance de l’histoire a-t-elle contribué à la crise actuelle ?

Tout à fait. La IIIe République a été un professeur d’histoire. Les républicains constituaient une minorité d’élites intellectuelles qui avait un vrai plan de bataille très efficace sur l’armée, la revanche, l’école, l’idéologie. C’était très cohérent et ils ont réussi. Ce projet a traversé l’histoire du xxe siècle – les deux guerres mondiales et la décolonisation – jusqu’à de Gaulle qui relance le projet républicain en lui donnant une nouvelle autorité. Les années 1960 sont une grande période de réussite et de prospérité du régime républicain. Pourtant, la génération qui naît pendant les années 1940-1950 va arrêter cette longue histoire, elle va casser la transmission. L’Église ne transmet plus, les familles ne transmettent plus, et les institutions non plus, à commencer par l’école où on malmène notre histoire. J’ai participé il y a deux ans à une commission de réforme de l’enseignement de l’histoire au lycée. Les programmes sont dominés par la repentance, donnant une grande place aux génocides et tragédies. Rien à voir avec cette histoire glorieuse, joyeuse, cette histoire de réussite qu’a voulue la IIIe République. On ne peut pas enseigner l’histoire uniquement à travers l’introspection douloureuse. Et puis avec la mondialisation, de nombreux pédagogues répugnent à enseigner l’histoire de France, préférant lui substituer une histoire mondiale.

La génération du baby-boom est responsable d’une grande rupture

Comment expliquer cette cassure de la transmission qui est, selon vous, la cause du délitement républicain ?

La génération du baby-boom est responsable d’une grande rupture. La République allait contre l’Église tout en transmettant la morale de l’Église. La Révolution s’est faite contre la monarchie tout en en consolidant l’efficacité de l’État. Il y a toujours eu une continuité morale, politique et intellectuelle. Mais les dirigeants qui sont devenus adultes dans les années 1960 cassent la transmission. Pour eux, le monde de leurs prédécesseurs – patriotique, centralisateur, jacobin et méritocratique – a conduit à la colonisation, aux deux guerres mondiales, à Hitler, à la Shoah, aux guerres d’Indochine et d’Algérie. Donc ils abandonnent le monde ancien pour en faire un nouveau. C’est une grande tentation de l’histoire de France de créer l’homme nouveau. Cet homme nouveau devant répudier l’ancien, on va répudier la méritocratie, la culture classique, le nationalisme et le patriotisme, l’industrie, l’agriculture. L’Église cesse de transmettre la foi, l’École cesse de transmettre la connaissance. C’est tout un système de déconstruction volontaire et involontaire. Cette rupture générationnelle massive a été masquée par le fait que Mitterrand et Chirac appartenaient au monde d’avant. Mais avec Macron, un enfant de soixante-huitards, nous sommes bien dans le nouveau monde. Le modèle, désormais, c’est l’argent, la consommation, la liberté sexuelle, toutes les libertés…

Détruire tout un monde n’est pas facile. Comment ces nouvelles élites s’y sont-elles prises ?

Les anciennes élites républicaines se sont inspirées du modèle monarchiste en développant une culture élitiste, à travers la littérature, le théâtre, la danse… Ce faisant, elles ont dévalué, méprisé la culture populaire. Elles ont créé un système scolaire intégrateur, permettant aux élèves les plus brillants des classes populaires de monter. C’était une forme d’assimilation. L’assimilation est déjà une politique nationale, bien avant l’arrivée des immigrés venant des anciennes colonies. Au moment où ce système atteint son optimum dans les années 1960-1970, les nouvelles élites se tournent vers le monde anglo-saxon, les États-Unis, la mondialisation. Elles abandonnent les classes populaires qu’elles ont préalablement déculturées.

Le monde populaire intégré en France a existé, j’ai connu sa fin, il a fonctionné très bien jusqu’aux années 1950-1960

Est-ce que vous ne fantasmez pas cette France des classes populaires ?

Le monde populaire intégré en France a existé, j’ai connu sa fin, il a fonctionné très bien jusqu’aux années 1950-1960. Les gens étaient heureux d’aller à l’école, heureux de travailler. Il y avait de la dignité. Mais on a cassé le modèle agricole, fondé sur la petite ferme et le village, qui constituaient une entrave au développement industriel. On a cassé la boutique et l’artisanat, les petits commerçants ont été éradiqués et nous sommes devenus les champions du monde de la grande distribution. Finalement, on a cassé l’industrie et on a chassé les ouvriers des villes. En Grande-Bretagne, je ne dis pas que c’est le paradis, mais les classes populaires ont toujours le foot et le rugby, les pubs, une musique rock extraordinaire. En France, il suffit de visiter beaucoup de campagnes pour trouver des maisons qui tombent et des gens repliés dans leur pavillon, qui tirent le diable par la queue, qui ne peuvent pas s’installer en ville faute de moyens, qui regardent une télévision qui ne parle jamais d’eux.

Vous êtes un nostalgique !

Non, je sais que le passé est passé. Mais on a le droit d’essayer de comprendre la détresse des classes populaires. On les a privées de leur culture traditionnelle, comme on les a privées de travail. Maintenant on leur dit qu’on leur donnera de l’argent. Mais ce n’est pas cela la dignité. Le malheur populaire a une longue histoire. Reste qu’il a aussi été causé par des décisions politiques.

On n’a pas décidé l’invasion numérique, ni de laisser la production aux Allemands et aux Chinois

Lesquelles ?

Il y a des choses qu’on a voulues et d’autres qu’on a subies. On a voulu la construction européenne, l’euro, l’ouverture des frontières, l’immigration, la culture-monde. On n’a pas décidé l’invasion numérique, ni de laisser la production aux Allemands et aux Chinois. À un moment, on a été piégés par nos propres choix : par exemple, le choix de l’euro s’est retourné contre notre industrie. Comme on n’a pas réussi à être aussi bons que les Allemands, on s’est dit qu’on allait abandonner l’industrie. Puis on s’est laissé concurrencer par les Allemands et les Polonais dans l’agriculture, pour se spécialiser dans les services avec le tourisme, la communication, le conseil, même la finance. Le choix de l’ouverture a permis à l’industrie numérique américaine de nous coloniser. Nos élites ont fait le choix de casser le modèle national en créant un modèle européen avec cette idée qu’on allait diriger l’Europe, qu’on allait être les plus malins. En fait on a été les plus bêtes. L’arrivée de l’Angleterre a renforcé l’ouverture aux échanges, permettant aux Allemands de rafler la mise.

Vous écrivez – presque avec les accents revanchards de la IIIe République – que la France doit se faire respecter de l’Allemagne…

Je pense que les Allemands – qui apprécient notre patrimoine touristique et culturel – considèrent que nous ne sommes pas sérieux. Et on ne l’est pas ! On avait une très belle industrie qu’on a bradée. On a les plus belles terres d’Europe et ils nous vendent de la nourriture. On crée des critères par rapport à l’euro qu’on n’a jamais respectés. Nous devrions nous rendre respectables, mais pour cela il faudrait faire des efforts que personne ne veut faire dans la classe politique. Fillon est le seul à avoir dit qu’on avait un État en faillite. On a vu ce qu’il est devenu, il a été liquidé.

La crise du Covid-19 est l’accomplissement de l’abandon par l’État de toute stratégie, même élémentaire, de protection de la population

Dans votre livre, vous critiquez à la fois l’État social, qui dépense trop, et l’État stratège qui est mauvais en stratégie…

La crise du Covid-19 est l’accomplissement de l’abandon par l’État de toute stratégie, même élémentaire, de protection de la population. On a laissé partir notre industrie du médicament et du matériel médical. Il n’y a pas de thermomètres en France depuis mars, et pendant huit mois, on n’avait ni masques ni blouses. On n’a presque plus de médecine militaire. On a fait un camp de fortune à Strasbourg avec 25 lits alors qu’il en aurait fallu 2 500. Pendant la guerre de 14, il y avait des hôpitaux de campagne partout. Il n’y a plus d’État stratège, mais un État social qui a fait 500 milliards de dettes en 2020 pour compenser sa disparition, car si on en avait un – comme en Asie orientale –, on aurait dépensé moins d’argent, on aurait eu moins de morts, on n’aurait pas arrêté notre économie. La France est hélas assez ridicule, impuissante et endettée.

Pourquoi la France a-t-elle moins bien géré la crise pandémique que certains de ses voisins ?

Nos élites se sont montrées incapables de dresser le bilan de l’échec de l’euro et de la désindustrialisation. Avant la crise sanitaire, la crise des Gilets jaunes a montré les conséquences d’une absence de stratégie au niveau de l’État. Il y a clairement un échec de l’école, de la promotion sociale et de l’intégration économique. Se rajoute un autre facteur, celui de l’immigration qui a créé dans les métropoles françaises un face-à-face entre les élites bourgeoises et les immigrés. En revanche, les classes populaires restent invisibles car assignées à la France périphérique. Faire le bilan de cet échec est trop douloureux pour nos dirigeants. C’est à l’historien d’expliquer les causes de cette souffrance. Une République ne peut pas se permettre d’ignorer la moitié de sa population.

C’est ainsi que les énarques les plus ambitieux dirigent l’exécutif et ont mis en quarantaine le Parlement

Angela Merkel reçoit Emmanuel Macron au château de Meseberg, près de Berlin, 29 juin 2020.© Kay Nietfeld/Pool/AFP
Angela Merkel reçoit Emmanuel Macron au château de Meseberg, près de Berlin, 29 juin 2020.© Kay Nietfeld/Pool/AFP

Y a-t-il un déficit de démocratie en France ?

Quand de Gaulle revient au pouvoir, il casse le monopole du Parlement sur la vie politique, qu’il rend responsable de l’instabilité gouvernementale. Le Parlement ne vote plus la guerre, ni la paix, ni la politique étrangère, mais il conserve en partie la maîtrise de son ordre du jour, il vote les lois et le budget. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas. L’Europe est la première source législative. Le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État détricotent les pouvoirs législatifs du Parlement. Avec la décentralisation, on a confié des prérogatives importantes aux collectivités locales. La haute fonction publique a progressivement dominé le Parlement, en tenant la main du législateur. Les députés sont élus parce qu’ils sont loyaux envers le président. Le Parlement a voulu mettre fin au pantouflage, c’est-à-dire au passage des hauts fonctionnaires dans les banques et les grandes entreprises, mais le Conseil d’État, composé lui-même de hauts fonctionnaires, s’y est toujours opposé. C’est ainsi que les énarques les plus ambitieux dirigent l’exécutif et ont mis en quarantaine le Parlement. Aux dernières élections, moins d’un Français sur deux a voté. C’est une crise institutionnelle. L’État de droit est en train d’asphyxier la démocratie.

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Votre diagnostic est accablant. Y a-t-il des raisons d’espérer ?

Oui, car il y a des gens remarquables dans les administrations, le corps médical, le corps militaire et l’enseignement. Le problème, c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas de consensus sur la crise. Le président Macron a été élu dans une espèce d’illusion collective. Une majorité aurait sans doute préféré Marine Le Pen pour assurer l’ordre et la sécurité, mais, pour préserver leur argent, ils ont voté pour Macron regardé comme un financier. Or on a la plus grande crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. En 2020, Macron a fait croître notre endettement plus que Sarkozy pendant la crise de 2008 et plus que Hollande. Nous sommes dans un déni. Cela durera jusqu’au jour où on ne pourra plus emprunter, qu’il y aura des menaces sur les retraites, sur les salaires, sur les traitements des fonctionnaires, sur les remboursements de la Sécurité sociale… Alors viendra le jour de la grande réforme.

Janvier 2021 – Causeur #86

Article extrait du Magazine Causeur


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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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