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Etienne Daho, bien plus qu’un chanteur à minettes

Une déclaration d’amour de Sophie Bachat


A la faveur de la rediffusion sur France 3 d’un documentaire sur Etienne Daho : Daho par Daho, je vais enfin pouvoir déclarer mon amour à celui que je considère comme une sorte d’alter ego. En effet, je partage avec lui l’Afrique du Nord (il est né à Oran), la fascination pour l’Angleterre et le Velvet Underground, et surtout une mélancolie toujours présente en sourdine. 

Mais déclarer son amour à Daho n’est pas chose aisée, car il reste incompris. Chanteur à minettes, mièvre ou trop léger, mais surtout chanteur sans voix dit-on. Cette voix, reconnaissable entre mille, un peu sourde parfois, mais assurée, terriblement juste et précise (nous nous en apercevons en concert), est unique. Il dit l’avoir « empruntée » à Chet Baker, et Lou Reed disait d’elle que « c’est une voix de coucher de soleil et de champagne ». Sacré compliment de la part de ce mythe qui fut une des figures tutélaires d’Etienne. Et c’est justement Etienne, qui, lorsque j’avais quinze ans, me fit découvrir le Velvet par l’intermédiaire du magazine Best, que je lisais religieusement. 

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L’enfance et l’exil

Dans ce documentaire qui date de 2019, Daho, serein, se raconte. Il raconte son enfance en Algérie, l’exil à Reims, et puis à Rennes qui deviendra la ville qui le fit devenir lui-même. Il raconte aussi ses joies, ses peines, ses idoles, la musique indispensable à sa survie et sa fêlure. Celle de l’enfance, bien sûr. « Fêlure, à chacun son chemin, chacun ses déchirures, mais je les ressens, comme toi » chante-t-il dans La peau dure, « les larmes de l’enfance nous font le cuir et l’armure ». Comme cela est vrai. Lorsqu’on se raconte avec talent, on touche forcément à l’universel. 

De cette enfance qui débuta à Oran en 1956, où le soleil aveuglant s’est accommodé à la tragédie de la sale guerre, dont il aura mis du temps à parler : « quelle atrocité cette guerre », il gardera surtout des souvenirs de plage et de musique. En effet, sa tante possédait un café sur la plage du Cap Falcon, dont il racontera plus tard, que lors d’un voyage à Oran, des dizaines d’années après, il s’y est rendu quasiment les yeux fermés. Car dans ce café, il y avait un juke box, qu’il faisait jouer inlassablement. Il fit la connaissance des yéyés, Sylvie et Françoise surtout, qu’il n’oubliera jamais car il collabora avec elles, Johnny, mais aussi des Beach Boys, Surf in USA, même si on ne surfe pas sur la Méditerranée. Plus tard, à Rennes, ce fut une autre révélation : Syd Barrett, le maudit des Pink Floyd. 

Dahomania

C’est cela Daho, la légèreté des yéyés, la virtuosité dans la production des Beach Boys, et un zeste de désespoir, celui de Syd Barrett.

Chez lui cohabitent le soleil de l’Algérie et la grisaille de la Bretagne.

Dès le début, même dans ses textes apparemment les plus légers, il y a toujours une touche de profonde tristesse. Dans Tombé pour la France : « au bout d’une corde mon corps balance » – ce qui fait penser à Je chante de Trenet – avec qui il partage une sorte de désespoir guilleret. Même le mythique Week-end à Rome, considéré comme un hymne à l’insouciance de la jeunesse, est une bulle qui explosera à la fin du voyage : « Paris m’assomme et m’empoisonne ». Daho avoue, dans ce documentaire, que sans la musique, il serait mort. Et cela se ressent pour qui sait écouter. 

Et puis il y eut la Dahomania, dans laquelle il faillit se perdre, trop tenté par « le magicien et sa dose » et les plaisirs de la chair divers et variés : « Est-ce une quille, un glaçon ? Va savoir, qu’importe l’abandon pourvu qu’il soit le bon », confesse-t-il dans Des attractions désastres. Le suicide lui a même tourné autour dans une chambre d’hôtel de Tokyo. Mais, la peau dure, il alla chercher alors la tranquillité à Londres, où personne ne le reconnaissait dans la rue. 

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Avec la maturité, il se risqua à panser enfin ses blessures, dont celle, originelle, du départ de son père lorsqu’il était enfant, et qui le propulsa chef de famille à l’âge de cinq ans. Sous les bombes. Le cuir et l’armure. 

Il solda ce traumatisme dans une sublime chanson : Boulevard des Capucines, qui est une lettre fictive que son père lui adresse, pour lui demander pardon : « Je te demande par cette lettre mon garçon, de m’accorder ton pardon, quelle connerie ma jeunesse, quelle erreur, quelle perte de temps ». Enfin, c’est en 2013 que Daho nous livre peut-être son plus bel album : Les chansons de l’innocence retrouvée. On le sent en paix avec lui même, et à l’acmé de son talent de parolier : « Je t’attendais dans ce rade triste, il était trop tôt pour ma défaite » (L’homme qui marche). Bien sûr, même si les démons sont domptés, l’inconsolé demeurera toujours. 

Je pourrais en écrire des lignes et des lignes. Mais comme ce texte est une déclaration d’amour, et que la midinette, chez moi, n’est jamais loin, je me risque à écrire ces mots, définitifs, “sans nuances”, comme disait Roland Barthes : « Je t’aime Etienne ».


Un film réalisé par Christophe Conte, Sylvain Bergère, 2019

 

L’Éternel et le téléphone

Le billet du vaurien


À quoi s’adosser quand l’Éternel ne répond plus au téléphone ? Ou pour reprendre la question plus explicite de Jean Wahl : « Quelle forme doit prendre la philosophie après le passage de Nietzsche et de Kierkegaard ?» La même question se pose après le passage de Proust et révèle combien nous sommes devenus fragiles : ne nous reste-t-il plus qu’à nous installer dans le provisoire et l’instable dans lequel le monde va devoir vivre ?

Ces questions, je les ai retrouvées admirablement formulées dans la Nouvelle Revue Française (juillet 2021) dans deux articles qui se répondent : l’un porte sur la correspondance de Jean Wahl et de Karl Jaspers à propos de Descartes et de Kierkegaard, l’autre sur Proust et Schlumberger. J’ai bien peur que Dieu ne répondant plus au téléphone, elles heurteront notre analphabétisme avancé. Est-ce une raison suffisante pour renoncer à s’y coltiner ? 

Intermittences du cœur

La réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée, nous souffle le narrateur des Intermittences du cœur du fait de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments. D’où l’impérieuse nécessité de se couper du monde extérieur afin d’échapper au présent et de se perdre dans les souvenirs de son passé.

Est-ce encore possible ? Vivant quatre-vingt-onze ans, Schlumberger fut un des témoins du basculement anthropologique de la modernité et vit s’écorner le durable en faveur de l’éphémère : Dieu ne répondait plus au téléphone. Il avait cédé sa place aux psychanalystes et observait de loin, de très loin, une humanité qui pensait l’avoir remplacé avec le Net : décidément son expérience avait raté. Il s’en consolait en songeant qu’elle n’en avait plus pour longtemps. D’ailleurs la panique et un vent de folie avaient saisi les humains quand pour se divertir il leur avait envoyé quelques inoffensifs virus. Il se demandait pourquoi ils avaient si peur de mourir, alors que leur vie oscillait entre des divertissements oiseux et des récriminations vaines. Certes, il restait La Nouvelle Revue Française… mais pour combien de temps encore ?

La N.R.F. n649 (juillet 2021)

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Les Intermittences du coeur

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Trois premiers romans hors des sentiers battus

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Une ville en crise hantée par un chien, un raté de la start-up nation et un thanatopracteur spécialiste du parfum des morts : autant d’histoires déroutantes et réussies pour des auteurs débutants.


Dans la marée équinoxiale de la rentrée littéraire 2021, on trouvera cette fois-ci 75 premiers romans dont les auteurs, pleins d’espoir, tenteront de se faire un nom. Nous avons choisi de vous en présenter trois : Anna de Sandre (notre photo), Julien Gangnet et, Marie Mangez. Notre critère a été simple : nous les avons dénichés chez des éditeurs indépendants qui misent sur un seul titre auxquels ils croient vraiment et qui ont naguère découvert des inconnus devenus écrivains à best-sellers comme Franck Bouysse, avec La Manufacture de livres, Anna Gavalda, avec Le Dilettante, ou encore Olivier Bourdeaut, avec Finitude.

La ville dont on ne part jamais

La Manufacture de livres propose pour cette rentrée Villebasse d’Anna de Sandre. Dès les premières lignes s’imposent un univers et un style dotés d’une force d’envoûtement peu commune. C’est sans doute que l’auteur s’est souvenue d’une chose simple : l’autobiographie déguisée est la maladie infantile des premiers romans. Pour sa part, elle a préféré créer un monde parallèle par la seule puissance des mots, un monde qui est pourtant le nôtre, comme dans ces mauvais rêves où tout paraît à la fois familier et incompréhensible.

Villebasse est une cité frappée par la crise, située dans le Sud-Ouest. Il y règne un hiver particulièrement rude. Depuis quelque temps y rôde Le Chien, animal sans maître qui servira de guide au lecteur dans les dédales de cette ville où brille, à la nuit tombée, une deuxième lune aux reflets bleutés, venue d’on ne sait où. Quand l’auteur dépeint Villebasse, enneigée, silencieuse, on pourrait avoir tout d’abord l’impression d’être avec le Giono d’un Roi sans divertissement ou en compagnie du Jacques Revel de Michel Butor qui enquête dans la ville anglaise fictive de Bleston, dans L’Emploi du temps. Villebasse est un espace-temps angoissant et mortifère, non identifié, où le sang éclabousse souvent la glace. Anna de Sandre s’inscrit ainsi avec brio dans la tradition du réalisme poétique. Mais chez elle, l’atmosphère fantastique fusionne avec une réalité sociale très contemporaine. Anna de Sandre peint la France d’aujourd’hui à travers une galerie de personnages qui se débattent entre névroses familiales, difficultés économiques, rêves brisés et qui passent du Ventre de l’Ogresse, un bar mal famé, aux avenues marmoréennes des beaux quartiers, comme une toile de Chirico.

Onirique et précis comme une autopsie, poétique et triviale, il sera difficile pour le lecteur d’oublier cette immersion dans une ville qui résume à merveille la folie de notre temps à travers les yeux d’un animal : « Je ne sais pas dire qui à Villebasse, de Le Chien ou de la lune bleue, est apparu le premier, mais j’ai rapidement constaté que, depuis, personne ne peut quitter la ville de manière définitive, à part peut-être les pieds devant. »

Anna de Sandre, Villebasse, La Manufacture de Livres, 2021.

Citizen Kane 2.0

Le Dilettante mise, pour sa part, sur Julien Gangnet et son premier roman, Mon business model. La vision de la société d’aujourd’hui, là aussi, est assez crue dans ce livre qui se déroule entre Barbès, Belleville et la gare du Nord. Mais il se dégage du récit une forme d’énergie, de niaque sarcastique très plaisante par son insolence. Joseph Haquim, 25 ans, a une hérédité chargée entre une mère qui l’aime trop, défoncée aux antidépresseurs, et un père qui le déteste : « Je grandissais avec l’impression tenace de lui rappeler un mauvais souvenir, facturé au prix fort par un distillat de carences affectives et d’imprécations à la tronçonneuse. Son absence d’empathie pour toute forme de vie était terrifiante et fascinante dans la même proportion. Dark Vador, le désir de paternité en moins. »

Évidemment, à 25 ans, Joseph n’a pas fait grand-chose de sa vie à part des petits boulots baroques et improbables. Il est couvé et logé chez deux femmes, une prostituée dominatrice, ancienne amie de sa mère, qui vit en concubinage avec l’ancienne compagne d’un djihadiste parti en Syrie, lequel passe sa liberté conditionnelle dans un salon de toilettage pour chien.

Julien Gangnet, en envoyant son personnage, via Pôle Emploi, travailler dans une agence de presse crapoteuse qui refile des faits divers aux chaînes d’infos en continu, l’entraîne dans une manière de roman noir avec flics, petits escrocs flirtant avec le terrorisme et camés divers. Surtout que Joseph, une fois retrouvé un ancien copain d’école devenu marabout, décide de travailler à son compte.

Au-delà du pittoresque de la faune des classes dangereuses, Julien Gangnet montre comment l’alliance de la mentalité de la start-up nation à l’intuition que l’information en temps réel est devenue la drogue dure des médias, peut fabriquer un Citizen Kane 2.0 en prenant pour bureau un restaurant de couscous tunisien de Belleville. Tout cela finira mal, évidemment, mais on aura eu dans ce roman un aperçu assez saisissant d’une France des marges que nous fait visiter un antihéros au cynisme candide. Mon business model de Julien Gangnet est aux années 2020 ce que le chef-d’œuvre de Vincent Ravalec, Cantique de la racaille, avait été aux années 1990.

Julien Gangnet, Mon business model, Le Dilettante, 2021.

Julien Gangnet © Adrien Lagier

La mort et son parfum

C’est un thème étrange dont se saisit Marie Mangez dans Le Parfum des cendres, aux éditions Finitude. Ses deux personnages sont un embaumeur de 37 ans, Sylvain Bragonard, et une doctorante en anthropologie, Alice Lanier, qui l’a pris comme sujet pour une thèse sur les thanatopracteurs. On voit dans Le Parfum des cendres à quel point une écriture, encore une fois, peut sublimer un propos macabre en méditation poétique. Le style de Marie Mangez déploie le champ lexical des odeurs avec une précision étonnante et sensuelle. Pour Sylvain Bragonard, personnage ascétique et solitaire, hanté depuis quinze ans par un drame dont on ne découvre que très progressivement la nature, l’intimité qu’il entretient avec les morts passe par les parfums. C’est ainsi qu’il se souvient, avec une mémoire hallucinée, de chacun d’entre eux : « Bernard avec son arôme iodé, vivifiant et brut comme une brise marine », « Odile avec sa fragrance de prune cuite et d’aubépine » ou encore Édith, « du chèvrefeuille en infusion, gaie et sautillante, un vrai parfum à la fraîcheur juvénile ».

Marie Mangez © Sandrine Cellard

L’intérêt de la thésarde pour Sylvain Bragonard dépasse vite le cadre universitaire et se transforme en enquête sur la famille et le passé de cet homme qui, le soir, se saoule au vinaigre de vin. Qu’a-t-il pu lui arriver, lui qui aurait pu devenir un grand parfumeur ? Marie Mangez raconte cette rencontre improbable en jouant de bien jolie manière avec ce refoulé très contemporain qui consiste à occulter la mort, vue comme une obscénité scandaleuse.

Marie Mangez, Le Parfum des cendres, Finitude, 2021.

Le parfum des cendres

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[Vidéo] La semaine de Causeur

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La semaine de Causeur revient sur les quatre articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.

Cette semaine :

# 1 L’agenda politique caché derrière la zadisation de Paris

Vous auriez grand tort de vous amuser des délires woke de la mairie de Paris et de sa majorité bizarre, est alliée aux écolos. 

Le terme de ZAD (zone à défendre) désigne un squat ou l’occupation d’un pan de territoire afin d’empêcher un projet d’aménagement. Les militants qui mènent ce type d’intervention sont le plus souvent issus des milieux écologistes radicaux et de la mouvance gauchiste. Mais à Paris, le comble est que la zadisation en cours vient du pouvoir en place ! La mise à sac et la malpropreté qui accompagnent les raids des déconstructeurs dans la capitale sont en l’occurrence le fait de l’équipe politique en place et non d’activistes extérieurs à la ville. Plots en béton, nouveau mobilier, aménagements autour des arbres : Tous plus aberrants les uns que les autres, ces dispositifs déplorables contribuent de la sorte à encrasser et enlaidir l’espace urbain.

Derrière le hashtag de Parisiens excédés #saccagepage et la zadisation de la ville se cache un processus de destitution symbolique. L’universitaire Josepha Laroche l’a analysé avec grand talent dans un passionnant article cette semaine. Écoutons cette lanceuse d’alerte: “Là où d’aucuns ne perçoivent qu’une regrettable inconséquence, voire une consternante incompétence, il convient de discerner plutôt une politique délibérée et planifiée qui déroule un agenda mortifère. Madame Hidalgo et ses conseillers travaillent sans relâche à faire de Paris le centre mondial du wokisme. En souillant et en profanant tout autant la qualité de vie que l’héritage légué par les ans, la zadisation de Paris témoigne d’un processus de destitution…”

# 2 Avez-vous entendu les musulmans s’indigner de la prise de Kaboul?

Non ? Toujours plus prompte à dénoncer une caricature de son prophète que des conversions forcées, des meurtres ou des viols commis au nom de l’islam, la communauté musulmane s’est fort peu exprimée sur la victoire des Talibans en Afghanistan. 

Aurélien Marq en veut pour preuve les communiqués de la Ligue Islamique Mondiale ou  de l’Organisation de la Coopération Islamique, qu’il a lu et analysés pour Causeur. Il écrit dans nos colonnes: “Le fanatisme théocratique des Talibans est un cas extrême dans sa mise en œuvre, mais il n’est en rien une rupture par rapport à la situation générale du monde musulman. Condamner l’obscurantisme qui triomphe en Afghanistan est une nécessité. Mais ces condamnations, si sincères soient-elles, seront inutiles si elles ne s’accompagnent pas de condamnations plus sévères encore de tout ce qui, dans l’islam, conduit à cet obscurantisme…”

# 3 Non, Nicolas n’est pas le deuxième prénom le plus donné aux enfants d’immigrés maghrébins!

Une étude de l’INED de 2008, à l’époque reprise avec délectation pour la presse progressiste, concluait que les petits-enfants d’immigrés du Maghreb recevaient des prénoms « proches de ceux que la population majoritaire donne à ses enfants ». La démographe Michèle Tribalat remet les pendules à l’heure en s’appuyant sur le travail de recherche de Jean-François Mignot. Une manipulation de l’INED et un petit scandale sont désormais suspectés, car l’étude contenait une erreur grotessière. Et pour votre gouverne, le 2e prénom le plus donné aux enfants d’immigrés maghrébins est en réalité Nassim, après Karim.

4 Mince, rouler en ville à 30 km/h pollue beaucoup plus que prévu !

Depuis cette semaine, la vitesse de circulation automobile est limlitée à 30 km / heure dans notre capitale.

Causeur est peut-être hidalgophobe, reste que l’étude que nous avons relayée quant à la pollution à cette vitesse présente des résultats très fâcheux pour l’édile de Paris. À 30 km/h un véhicule à moteur thermique pollue autant qu’à 130 hm/h, selon le Centre d’études et d’expertise sur les risques. Une fois de plus, constatons avec stupeur que certaines décisions prises au nom de grands principes ne servent à rien et sont même contre-productives.

Nirvana et le caprice de bébé de Spencer Elden

Spencer Elden, qui poursuit en justice les anciens membres du groupe à cause de la photo de l’album « Nevermind », dit que sa requête n’a rien à voir avec une histoire d’argent. Il s’estime victime de pédopornographie…


En 1991, l’Occident découvrait Nirvana. Sur les riffs corrosifs de Smell Likes Teen Spirit, moult adolescents pubères ou boutonneux se défoulaient en dansant le pogo [1]. Petit groupe de seconde zone de Seattle, Nirvana accédait alors à la postérité. Avec Kurt Cobain, une idole était née.

Parallèlement à ses couplets, le beau blond écorché mène une vie de rock star endiablée. Sur fond d’alcool et d’héroïne, il défraie alors régulièrement la chronique pour ses prises de bec avec Courtney Love ou pour ses séjours en cure de désintoxication. Le 8 avril 1994, le corps de Kurt Cobain est retrouvé inerte dans sa maison à Seattle, la thèse du suicide d’une balle dans la tête trois jours plus tôt est privilégiée. 

Mort à 27 ans, Kurt Cobain devient une légende. 

« Travailleur sexuel avec pénis explicitement affiché »

Quand en septembre 1991, l’album Nevermind sort Nirvana de l’ombre, Spencer Elden a sept mois. Quatre mois auparavant, ses parents autorisaient le photographe du label Geffen Records à prendre leur fils en photo pour illustrer la pochette de l’album moyennant 200 dollars. Très vite, l’image du bébé de trois mois devient célèbre. Des années après, il semble que Kurt Cobain lui-même soit resté ébloui par cette photo, et qu’il ait même suggéré à Courtney, alors sa dulcinée, d’inviter l’ancien bébé à dîner pour l’en remercier. Paroles d’alcoolique ? Nous ne le saurons jamais, Kurt nous a quittés avant. Aujourd’hui âgé de trente ans, Spencer Elden a porté plainte pour pédopornographie à l’encontre de la pochette de l’album Nevermind le 24 août dernier. « C’est une photo hypersexualisée. Il s’agit clairement de pornographie infantile », a commenté Maggie Mabie, son avocate. « Kurt Cobain a choisi l’image représentant Spencer comme un travailleur sexuel en train de saisir un billet d’un dollar qui est suspendu à un hameçon devant son corps nu avec son pénis explicitement affiché », a souligné le communiqué de la défense transmis au Tribunal Central de la Californie. 

Une opération très rentable…

Spencer Elden serait-il en pleine crise de la quarantaine ? En 2016, il posait en short de bain dans une eau bleu turquoise, reprenant plus ou moins sa pose de bébé pour fêter les 25 ans de la pochette. « C’est cool mais étrange de faire partie de quelque chose si important dont je ne me rappelle même pas », commentait-il alors au New-York Post. Dans le même entretien, il affirmait alors préférer Les Clash à Nirvana, une confession cocasse au vu de son expression et de sa coupe de cheveux, qui rappellent étrangement celles d’un certain Kurt Cobain. Désormais, il réclame 150 000 dollars à pas moins de quinze accusés, parmi lesquels la belle Courtney, l’ancien batteur Dave Grohl, l’ancien bassiste Krist Novoselic, le photographe Kirk Weddle ou le directeur artistique Robert Fisher. Autant dire que Spencer Elden, qui posait déjà bébé derrière un billet de un dollar ne chôme pas. Outre ses démêlés judiciaires, il pose comme mannequin et fait des toiles de peinture qu’il expose sur son site internet. Sans doute est-ce donc par manque de temps qu’il n’a pas répondu à notre sollicitation il y a une semaine.

Et un bébé très destroy 

« Pour s’assurer que la pochette de l’album déclencherait une réponse sexuelle viscérale du spectateur, [le photographe] Weddle a activé le » réflexe nauséeux « de Spencer avant de le jeter sous l’eau dans des poses mettant l’accent sur les parties génitales exposées de Spencer », souligne le communiqué de la défense.

Les adolescents pubères qui se déhanchaient au son de Nirvana dans les années 1990 étaient des pédophiles sans même le savoir ? Sacré Spencer… 

Face à l’assaut judiciaire lancé par l’enfant roi, le bassiste Krist Novoselic a choisi de répondre par l’humour. Sur son compte Instragram, le solide quinquagénaire désormais reconverti en politique a proposé une photo où ne figure plus que le billet vert de un dollar. Un vide qui symbolise la fonction irremplaçable du bébé Elden dans le succès de Nevermind. Cela suffira-t-il à faire entendre raison au bébé rock star? Encouragé par le nihilisme de la « cancel culture », celui-ci devrait plutôt pousser son caprice jusqu’au bout. 

Plus destroy que Spencer, tu meurs.


[1] Pogo (n m) : Le Larousse définit le pogo comme un «style de danse issu du mouvement punk qui consiste à sauter dans tous les sens en essayant de bousculer les autres participants. »

Pauvre France

Après sa très remarquée mini-série « P’tit Quinquin », Bruno Dumont s’est essayé à la satire sociale sur grand écran avec « France ». Mauvaise idée.


Une fois vus les incontournables Kaamelott (d’Alexandre Astier), Bac Nord (de Cédric Jimenez) et Oss 117 : alerte rouge en Afrique noire (de Nicolas Bedos), il ne restait plus grand-chose à se mettre sous la rétine au cinéma ce samedi soir, dans une certaine ville moyenne de l’Hexagone. Des blockbusters yankees (Fast & Furious 9, American nightmare 5, The Suicide Squad) et… “France, avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay et Blanche Gardin. Bref, pas de quoi se griffer les joues d’excitation. 

« Portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias », disait le synopsis du film réalisé par Bruno Dumont. C’était certes laconique, mais assez pour se laisser aller à tenter l’expérience. 

A lire aussi: Grâce à Bruno Dumont, Jeanne d’Arc vous regarde droit dans les yeux

Présenté au Festival de Cannes au début de l’été 2021, “France” avait depuis bénéficié de critiques relativement positives de la part de la presse écrite nationale, dans des titres comme Le Monde ou encore La Croix. Ce (très, très, très) long-métrage vu, c’est à se demander quand même ce qui a pu motiver une telle indulgence de leur part. Car “France” ne mérite vraiment pas tant de mansuétude. En un sens c’est presque un exemple topique de ce que le cinéma français fait de pire. 

Un film de, par et pour les éduqués supérieurs

Si ses considérations sur les « catholiques zombies », expression qu’il a forgée pour qualifier une bonne partie de ceux qui ont défilé en janvier 2015 lors des grandes manifestations de soutien à Charlie Hebdo, n’ont pas contribué à le rendre incontournable, Emmanuel Todd, par le passé, a formulé des réflexions intéressantes. Notamment dans un essai intitulé Après la démocratie (Gallimard, 2008). Dans ce dernier, entre autres fulgurances, il abordait ainsi l’évolution récente du contenu des fictions, romans et films : «L’avènement d’une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions objectives d’une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d’une sensibilité inégalitaire d’un genre nouveau. Pour la première fois, les ‘’éduqués supérieurs’’ peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Autrefois, écrivains et producteurs d’idéologie devaient s’adresser à la population dans son ensemble, simplement alphabétisée, ou se contenter de parler seuls. L’émergence de millions de consommateurs culturels de niveau supérieur autorise un processus d’involution. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s’en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris. À l’échelle d’une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d’ordre inférieur parce qu’elle se désintéresse de l’homme en général pour ne plus refléter que les préoccupations d’un groupe social particulier. Le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé mais s’éloigne des problèmes de la société et donc de l’homme »

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À peu de choses près, “France” coche toutes ces cases établies par Emmanuel Todd naguère. Il s’agit bien d’un film de, par et pour la classe des « éduqués supérieurs ». Ceux que l’on affuble d’ordinaire et à tout bout de champ du terme flou de « bourgeois-bohèmes » ou « bobos ». Ceux qu’il serait sans doute préférable, avec le sociologue Jean-Pierre Garnier (Une violence éminemment contemporaine, Agone, 2010), de qualifier de représentants de « la petite bourgeoisie intellectuelle », qu’un autre sociologue, Alain Accardo, appelle quant à lui « petits-bourgeois gentilshommes »

Les petits tracas des nantis

Par ailleurs, lorsqu’il met en scène des « pauvres » ou des « invisibles », petit nom que leur donnent aussi bien Marine Le Pen qu’une vingtaine de contributeurs dans un ouvrage intitulé La France invisible (S. Beaud, J.Confavreux et J. Lindgaard, La Découverte/poche, 2008), il est à côté de la plaque. Faute, en effet, de les fréquenter, et à force de ne les voir qu’à travers des prismes déformants fournis clés en main par « ceux qui font l’opinion », les personnages censés les incarner sont aussi crédibles que les promesses d’un politicien en campagne pour sa réélection. Il suffit de considérer, dans le film, les personnages de Baptiste et de sa famille. 

Léa Seydoux dans « France » de Bruno Dumont © 3B Productions

Last but not least, “France” n’oublie bien entendu pas de s’étendre des heures durant sur les petits tracas et les petites angoisses de nantis qui ont tout pour être heureux (Pognon, gloire et beauté) obligés de s’infliger, pour supporter la vie, des séjours de trois semaines, dans des centres de remise en forme pour célébrités, dont le coût hebdomadaire équivaut, ou peu s’en faut, à trois ou quatre années de salaire d’un smicard. Des nantis assez bien incarnés, il faut le concéder, par les acteurs choisis par Dumont : Seydoux, Biolay, Gardin. Mais ces derniers jouent-ils la comédie ?

En somme, comme “France” coche toutes les cases, il ennuie beaucoup de spectateurs, du moins ceux de « province », comme on dit à Paris pour parler des ploucs n’ayant pas la chance et le bon goût de vivre dans la capitale, dans les endroits qui comptent, « connectés » – avec quoi au fait ? Pas la réalité en tout cas… Il les fait bailler. Il ne les éclaire même pas, ça aurait été quand même la moindre des choses, sur cette classe s’apitoyant sur son sort avec application, presqu’obscénité. Car ce que leur montre “France” avec insistance, ils le connaissaient déjà par leurs propres observations, déductions ou expériences (malheureuses). Si bien qu’à force de voir Dumont enfoncer des portes ouvertes depuis longtemps, qui plus est pendant deux heures quinze (!), ils n’ont qu’une envie, légitime : claquer celle qu’ils ont imprudemment franchie pour voir “France” au cinéma. 

Après la démocratie

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La France invisible

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Macron à Marseille, une équipée bien tardive

Ce n’est pas le social qui crée le crime, n’en déplaise aux humanistes! Plutôt que de tirer des plans sur la comète pour Marseille, le président Macron aurait dû mettre fin au laxisme généralisé dans la cité phocéenne, comme partout ailleurs dans l’hexagone. Mais son quinquennat touchant à sa fin, nous savons que ce n’était pas sa priorité.


Hélas, on ne peut se satisfaire, pour la visite présidentielle à Marseille, de cette ironie amère sur la cité Bassens ayant fait l’objet d’un nettoyage complet, par des sociétés privées et des paysagistes, pour une illusion de quelques heures ou sur la cité des Flamants aux mains des trafiquants de drogue, véritable État dans l’État, avec ses frontières et ses interdictions, dans laquelle le ministre de l’Intérieur vexé a fait intervenir la police.

Je vois, dans cette tardive équipée – huit mois avant la fin du mandat – avec une armada de sept ministres, la démonstration d’un opportunisme dont je crains par ailleurs qu’il soit impuissant, malgré les promesses à résoudre les problèmes d’insécurité de Marseille, peut-être aggravés depuis quelque temps mais connus de longue date.

Je sais bien qu’il faut rassurer l’humanisme niais, mais ce n’est pas le social qui crée le crime

Les plans, c’est d’un plan-plan!

Alors, bien sûr, comme il se doit, on a annoncé un plan. Une fois l’hommage rendu à « l’ardente obligation » énoncée par de Gaulle, les plans, pour être brutalement dit, sont peu ou prou du vent même si 1.5 milliards d’euros et des renforts ne sont pas dérisoires.

La France a passé son temps, dans nos banlieues notamment, à multiplier les plans, à injecter de l’argent en s’imaginant que magiquement le climat changerait. À supposer que celui proposé pour Marseille aboutisse, ce sera au mieux dans une vingtaine d’années si, en plus, durant ce long intervalle, les constructions et rénovations entreprises ne sont pas dégradées. Sans doute suis-je trop pessimiste ou trop lucide mais le plan pour Marseille signe plus une impuissance qu’une authentique volonté d’action. Le plan pour les calendes grecques n’est rien d’autre que la faillite de la politique pour aujourd’hui. Se décharger du présent sur le futur est une erreur fondamentale. Pour ne pas avoir à affronter la dureté du réel et se battre contre lui, on s’abandonne à des fantasmes forcément roses – puisque virtuels – sur l’avenir. Le plan n’aura rigoureusement pas la moindre incidence sur la délinquance et la criminalité à Marseille. Ce sont des univers radicalement différents où le long terme ne fera pas le poids face à l’immédiateté, où l’amélioration des conditions de vie et d’habitation n’empêchera pas les transgressions, où la liberté et l’appétit de lucre d’une minorité malfaisante demeureront toujours plus forts que les transformations mises en œuvre, si elles le sont.

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Je sais bien qu’il faut rassurer l’humanisme niais, mais ce n’est pas le social qui crée le crime. Ce dernier, quand il l’a décidé, est autonome et vit sa terrifiante existence au détriment de la majorité des honnêtes gens. Certes je veux bien admettre que Marseille a une histoire qui peut faire de cette magnifique, pauvre et composite cité une sorte de singularité par rapport à l’insécurité générale de notre pays. Mais rien ne justifie cette volonté permanente de faire appel, parce qu’on est dépassé par les délits, les crimes, l’affreux fléau de la drogue presque à la source de tout, à des processus hors de l’ordinaire, genre procureur spécial. On constitue Marseille comme un arbre à part qu’on voudrait efficacement répressif au sein d’une forêt nationale laxiste comme il n’est pas permis : moins un manque de moyens qu’une faiblesse dans la volonté et le courage politiques.

Une France miniature

Marseille est un paroxysme de ce ce que subit au quotidien notre pays et plutôt que d’aspirer à des miracles par le biais d’outils spéciaux, il conviendrait de l’emporter, pour tenir enfin haut le régalien, par une efficacité, une rigueur, une sévérité ordinaires, une fiabilité exemplaire. J’approuve Vincent Trémolet de Villers quand il a évoqué Marseille comme « une France miniature ».

Le fondement de cette configuration que j’appelle de mes vœux est, contre le plan qui est une attitude de fuite, de restaurer l’autorité de l’État à tous ses niveaux si on veut bien abandonner le désastreux mélange d’une philosophie émolliente et d’une pratique gangrenée par le défaitisme. C’est seulement cette détermination dans l’instant qui pourra nous éviter les songes fumeux sur demain, au pire irréalisables, au mieux sans portée, sur ce qui détruit le quotidien de tant de citoyens.

Mais il y a plus grave et je voudrais revenir sur l’aventure marseillaise du président de la République. Il a, paraît-il, écouté les doléances et dialogué avec les élus. Mais de qui se moque-t-on ? Doit-on donc croire qu’Emmanuel Macron, à l’Élysée, n’avait pas entendu parler de Marseille, de ses tragédies, de ses crimes, de la drogue, de la violence et du clientélisme ? De cette insécurité chronique qui sévissait bien avant lui et qui s’est amplifiée depuis ? Quel étrange comportement ou quel cynisme de feindre de découvrir, avec une attention surjouée, ce qu’il sait à l’évidence depuis longtemps, et ses ministres Darmanin et Dupond-Moretti avec lui ? Ou bien faut-il accepter l’idée mélancolique que par décence démocratique j’ai refoulée, d’un Emmanuel Macron certes français mais si peu au fait de la France, de sa réalité, de ses désespoirs qu’il les découvre comme un explorateur ? Qu’il va au sein de la France comme si elle était une inconnue qui dévoilerait, pour lui, à chacune de ses incursions, un peu de ses mystères ? Le président de la République tombe de saisissement et d’inquiétude face à la France qu’il préside. Ses promesses habituelles et renouvelées – c’est toujours pareil, un volontarisme énergique mais verbal : à Marseille, « ne rien lâcher contre le trafic de drogue » ou « ne lâchez rien » aux policiers marseillais – n’auront pas plus d’effet que tout au long de son mandat où son caractère n’a cessé de s’opposer à son devoir.

Explorateur dans son pays… Faudra-t-il lui permettre de le découvrir tout entier avec cinq années de plus ?

Frontex: Macron «mesquin»?

Le président français ne décolère pas depuis que Frontex a fait appel à une société britannique pour surveiller le littoral du Nord-Pas-de-Calais…


Depuis le Brexit, le littoral du Nord-Pas-de-Calais est devenu une frontière extérieure de l’Union européenne. 

Le 24 juillet, en toute logique, Gérald Darmanin a fait appel à l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, ou Frontex, pour aider la France à surveiller les quelque 70 kilomètres de cette côte qui, depuis le début de l’année, a vu plus de 11 000 migrants clandestins essayer de traverser la Manche dans des barques de fortune. 

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Préférence communautaire

Pourtant, comme le rapporte le Journal du Dimanche, les conditions de cette coopération intra-communautaire ont attiré les foudres de l’Élysée. Car Frontex, après avoir lancé un appel d’offres pour la location d’un avion affrété afin de surveiller le littoral en question, a attribué le contrat à la DEA Aviation, société britannique, plutôt qu’aux deux autres entreprises candidates, l’une néerlandaise, l’autre autrichienne. 

Jupiter, partisan de la préférence communautaire, aurait été rendu furieux par le choix d’une compagnie d’outre-Manche après le Brexit. Un tel choix ne peut-il pas se justifier ? Frontex fait déjà appel aux services de DEA Aviation depuis un certain temps. D’ailleurs, la sécurité de la frontière franco-anglaise appelle une coopération franco-anglaise telle qu’elle est définie dans les Accords du Touquet de 2003 et d’autres accords bilatéraux. 

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À charge de revanche

Depuis 2015, l’État britannique a versé à la France 133 millions d’euros pour empêcher les migrants clandestins de traverser la Manche et cette année a accepté de payer 62,7 millions d’euros de plus. Le quotidien chauviniste, le Daily Express, n’a pas hésité à traiter le président français de « petty » (mesquin), affirmant que sa seule motivation est de prendre une petite revanche sur le Royaume-Uni pour le Brexit… En réalité, le gouvernement britannique pourrait pâtir d’une revanche plus perfide encore : plus les clandestins continuent à traverser la Manche, plus Boris Johnson, élu en partie sur une promesse de fermeté face aux flux de migrants, sera en difficulté devant son électorat. 

Nancy: un professeur de mathématiques fait l’éloge des talibans

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Si les faits sont avérés, l’individu devra en répondre devant la justice. Près d’un an après la décapitation de Samuel Paty, l’Éducation Nationale va-t-elle devoir faire la chasse aux profs radicalisés, en plus des élèves? 


Alors que Jean-Michel Blanquer brandit fièrement ses nouvelles mesures pour juguler le coronavirus dans les salles de classe, un nouvel événement risque d’entacher son ministère. 

« Jamais eu d’écho négatif jusqu’ici »

Le 16 août, alors que l’été bat son plein, Khalid B. alimente son compte Facebook. Un jour après la prise de Kaboul par les talibans, il partage sa joie : « Ils ont la volonté et un courage sans limite… », écrit-il. Des propos comme on en lit régulièrement sur Facebook ou Twitter, et envers lesquels les deux géants de la communication numérique n’exercent généralement pas de censure, jugeant plus urgent de bannir de leur sphère les mots acerbes de Donald Trump ou ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à un vagin. Sauf que quand il n’est pas sur Facebook, Khalid enseigne les mathématiques, les sciences physiques et la chimie. Enseignant en Moselle au sein de l’établissement privé Notre-Dame-de-Peltre, de 2013 aux dernières vacances d’été, il semble qu’il serve l’Éducation Nationale depuis 2004. 

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Auprès de nos confrères du Figaro, le directeur de Notre-Dame-de-Peltre a assuré n’avoir « jamais eu d’écho négatif  jusqu’ici» de son ancien employé. Celui-ci n’en est pourtant pas à sa première sortie. En juillet 2020, il partageait un extrait d’une conférence de Tariq Ramadan en écrivant, en guise d’introduction, un énigmatique « Force de sécurité… ». Le 14 juillet 2021, il partageait une publication du CCIE (Comité contre l’islamophobie en Europe, fondé par d’anciens membres du CCIF dissous par Gérald Darmanin) s’inquiétant du fait que Mohamed Sifaoui veuille le dissoudre. Très remonté contre le journaliste franco-algérien, il écrivait : « Un chien enragé. Sefaoui donne des leçons de démocratie au parlement belge, avec un discours mensonger dicté par les forces invisibles qui le financent.. chien ». 

Quelques jours plus tard, il partageait son enthousiasme envers une interview de Marwan Muhammad, porte-parole du CCIF de 2010 à 2014, avec ces mots empreints de mystère : « De plus en plus et comme toujours… ». 

L’enseignant trouve-t-il le temps long à Peltre ?

Suite à son éloge, plus explicite cette fois, des talibans sur Facebook, Khalid a été suspendu « à titre conservatoire » par l’Académie de Nancy-Metz. Il semble que des internautes aient informé le rectorat de la passion de l’enseignant pour les nouveaux maîtres de Kaboul. La suspension permettrait de « protéger l’institution mais aussi l’enseignant lui-même, le temps de la procédure », a assuré l’Académie interrogée par notre confrère Paul Sugy du Figaro. Fort bien. Les chasses à l’homme étant d’usage sur les réseaux sociaux, nous avons choisi pour notre part de ne pas divulguer son nom de famille. En revanche, à l’heure où les enseignants sont infantilisés, soumis aux caprices de la machine administrative, et sujets au risque d’ostracisme pour ceux qui penseraient un peu trop à droite, comment ne pas s’indigner qu’un homme qui ne cache pas sa passion pour l’islamisme enseigne à compter à nos enfants depuis dix-sept années ? Les belles âmes auront beau tenter de nous enjoindre à prendre de la hauteur, à ne pas céder aux sirènes du ressentiment, à relativiser, à rappeler qu’il s’agit d’« un fait isolé », bref, de mettre l’affaire sous le tapis une fois encore jusqu’au prochain épisode, le mal est fait. 

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Khalid B. n’enseignait ni dans une banlieue difficile, ni dans un établissement REP (réseau d’éducation prioritaire), mais dans un établissement privé de Peltre. Village de 1900 habitants, Peltre est arrivé en tête du palmarès 2020 « des villages et villes où il fait bon vivre » du JDD. La vie y étant sans doute moins mouvementée qu’à Kaboul, on serait tenté de suggérer à Khalid de poser sa candidature auprès des talibans pour apprendre à compter à leurs enfants.

Christine Angot: mon père, ce salaud

Christine Angot récidive en cette rentrée littéraire et rien ne change. Témoignage peut-être, littérature sûrement pas


C’était en 1999. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je découvrais, allongé sur la plage de Dieppe, le roman de Christine Angot, L’Inceste, qui créerait l’événement de la rentrée littéraire 1999. Le soleil de septembre mordait moins que son texte. Ses phrases étaient minimalistes, incisives. Angot cherchait l’efficacité pour un sujet tabou. Elle révélait que son père avait abusé d’elle. Malgré les galets de la plage, je lisais d’une traite sa confession. Angot emportait l’adhésion et oblitérait les douleurs lombaires. Ce n’était pas un roman, ça n’avait pas d’importance. Le roman encaisse les détournements mineurs. Il a le cuir épais. Angot a récidivé avec Une semaine de vacances (2012). L’inceste toujours.

Angot ressert un plat qui a plu

La grande affaire d’Angot. On peut la comprendre. Du reste, elle l’a dit, avec sa diction heurtée, presque hystérique. Elle y reviendra toujours, à « ça ». Elle remet le couvert avec Le Voyage dans l’Est, comme on ressert un plat qui a plu, sans se demander si la nausée ne l’emportera pas à la fin. Le père, bourgeois lettré, belle situation au Conseil de l’Europe, apparaît pour la première fois dans la vie de Christine, à 13 ans. Elle le rencontre dans un hôtel à Strasbourg. C’est sa mère qui a eu l’idée d’un voyage dans l’Est de la France. Angot : « On a quitté Châteauroux au début du mois d’août. On s’est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée. » Le pronom indéfini « on » est employé par simplification syntaxique, presque par paresse, alors que le pronom personnel « nous » garde toute sa précision noble.

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Mais ici il n’est pas question de style, encore moins de roman. Il s’agit de raconter l’expérience traumatisante de l’inceste en n’omettant aucune scène scabreuse. Le père lui téléphone, il entend la voix de sa fille, il bande, le lui dit. Il ajoute : « Ça veut dire que je t’aime. Autant qu’il est possible. Et que je ne peux rien contre ça. » Le père va l’embrasser, la violer, la sodomiser. Parfois, un détail manque pour reconstituer le puzzle. Angot hésite. La couleur d’un habit, le dessin du papier peint, un élément du paysage. La phrase ridicule : « (…) et je regardais en propriétaire les appartements d’en face, les rues autour de moi, et le soleil qui se couchait sur l’ouest. » Mais dans la France devenue post-littéraire, les folliculaires encenseront. 

Ressassement de l’auteure

Au-delà de la dénonciation de l’inceste subi, ressassement de l’auteure, il y a le silence qui rime avec complicité. La mère sait mais elle ne dit rien. Le futur mari sait, mais ne va pas trouver le père coupable. La jeune femme, elle-même, attend l’année de ses vingt-huit ans, la limite de la prescription de dix ans pour les viols sur mineur, pour se rendre au commissariat. Le père refuse d’entendre sa fille quand elle le supplie d’avoir des rapports normaux. Un père arrogant, cynique, manipulateur, sûr de son emprise, pervers. Un père criminel. Un salaud. L’étude de ce silence est intéressante. Elle fait le sel du livre en montrant toute la difficulté de l’entreprise quand on veut libérer la parole et témoigner. Les ressorts psychologiques sont démontés avec force. Il y a le passage où Angot finit par se révolter contre la figure paternelle, où sa seule arme se révèle être l’écriture. L’écriture qui sauve d’une vie saccagée. Après que son père lui eut recommandé d’écrire sur leur relation à la manière de Robbe-Grillet, dans son roman Djinn, c’est-à-dire « que ce soit un peu incertain », Angot soliloque : « Tu as vraiment imaginé que j’allais continuer à t’obéir à ce point-là ? T’es un peu… con, en fait. Ouais t’es con. Connard va. Qu’on ne sache pas si on est dans le rêve ou la réalité ! C’est toi qui rêves. » 

La boîte noire de l’inceste ne cesse d’émettre mais la société reste sourde ou tente de déformer les signaux. C’est que l’inceste reste le tabou absolu, « l’interdit fondamental et universel », rappelle Angot. Il arrive qu’on demande à un enfant violé s’il a éprouvé du plaisir. Angot s’emporte : « L’inceste est un déni de filiation, qui passe par l’asservissement de l’enfant à la satisfaction sexuelle du père. Ou d’un personnage puissant de la famille. Savoir qu’il est asservi, humilié, déclassé, que sa vie est foutue, et son avenir en danger, quel plaisir un enfant peut éprouver à ça ? »

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On déplorera que le livre reste au niveau du témoignage. Pour devenir roman, il aurait fallu que le style le transmue en œuvre littéraire. Comme, par exemple, Proust avec l’amour possessif et la jalousie dans La Prisonnière. Là, comme écrirait Angot, ça reste au niveau de l’article psychologique pour alimenter le fonds de commerce, le sien.

Christine Angot, Le Voyage dans l’Est, Flammarion.

Le Voyage dans l'Est - Prix Médicis 2021

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Etienne Daho, bien plus qu’un chanteur à minettes

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Le chanteur Etienne Daho photographié en 1989 © MICHEL GINIES/SIPA Numéro de reportage : 00168315_000014

Une déclaration d’amour de Sophie Bachat


A la faveur de la rediffusion sur France 3 d’un documentaire sur Etienne Daho : Daho par Daho, je vais enfin pouvoir déclarer mon amour à celui que je considère comme une sorte d’alter ego. En effet, je partage avec lui l’Afrique du Nord (il est né à Oran), la fascination pour l’Angleterre et le Velvet Underground, et surtout une mélancolie toujours présente en sourdine. 

Mais déclarer son amour à Daho n’est pas chose aisée, car il reste incompris. Chanteur à minettes, mièvre ou trop léger, mais surtout chanteur sans voix dit-on. Cette voix, reconnaissable entre mille, un peu sourde parfois, mais assurée, terriblement juste et précise (nous nous en apercevons en concert), est unique. Il dit l’avoir « empruntée » à Chet Baker, et Lou Reed disait d’elle que « c’est une voix de coucher de soleil et de champagne ». Sacré compliment de la part de ce mythe qui fut une des figures tutélaires d’Etienne. Et c’est justement Etienne, qui, lorsque j’avais quinze ans, me fit découvrir le Velvet par l’intermédiaire du magazine Best, que je lisais religieusement. 

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L’enfance et l’exil

Dans ce documentaire qui date de 2019, Daho, serein, se raconte. Il raconte son enfance en Algérie, l’exil à Reims, et puis à Rennes qui deviendra la ville qui le fit devenir lui-même. Il raconte aussi ses joies, ses peines, ses idoles, la musique indispensable à sa survie et sa fêlure. Celle de l’enfance, bien sûr. « Fêlure, à chacun son chemin, chacun ses déchirures, mais je les ressens, comme toi » chante-t-il dans La peau dure, « les larmes de l’enfance nous font le cuir et l’armure ». Comme cela est vrai. Lorsqu’on se raconte avec talent, on touche forcément à l’universel. 

De cette enfance qui débuta à Oran en 1956, où le soleil aveuglant s’est accommodé à la tragédie de la sale guerre, dont il aura mis du temps à parler : « quelle atrocité cette guerre », il gardera surtout des souvenirs de plage et de musique. En effet, sa tante possédait un café sur la plage du Cap Falcon, dont il racontera plus tard, que lors d’un voyage à Oran, des dizaines d’années après, il s’y est rendu quasiment les yeux fermés. Car dans ce café, il y avait un juke box, qu’il faisait jouer inlassablement. Il fit la connaissance des yéyés, Sylvie et Françoise surtout, qu’il n’oubliera jamais car il collabora avec elles, Johnny, mais aussi des Beach Boys, Surf in USA, même si on ne surfe pas sur la Méditerranée. Plus tard, à Rennes, ce fut une autre révélation : Syd Barrett, le maudit des Pink Floyd. 

Dahomania

C’est cela Daho, la légèreté des yéyés, la virtuosité dans la production des Beach Boys, et un zeste de désespoir, celui de Syd Barrett.

Chez lui cohabitent le soleil de l’Algérie et la grisaille de la Bretagne.

Dès le début, même dans ses textes apparemment les plus légers, il y a toujours une touche de profonde tristesse. Dans Tombé pour la France : « au bout d’une corde mon corps balance » – ce qui fait penser à Je chante de Trenet – avec qui il partage une sorte de désespoir guilleret. Même le mythique Week-end à Rome, considéré comme un hymne à l’insouciance de la jeunesse, est une bulle qui explosera à la fin du voyage : « Paris m’assomme et m’empoisonne ». Daho avoue, dans ce documentaire, que sans la musique, il serait mort. Et cela se ressent pour qui sait écouter. 

Et puis il y eut la Dahomania, dans laquelle il faillit se perdre, trop tenté par « le magicien et sa dose » et les plaisirs de la chair divers et variés : « Est-ce une quille, un glaçon ? Va savoir, qu’importe l’abandon pourvu qu’il soit le bon », confesse-t-il dans Des attractions désastres. Le suicide lui a même tourné autour dans une chambre d’hôtel de Tokyo. Mais, la peau dure, il alla chercher alors la tranquillité à Londres, où personne ne le reconnaissait dans la rue. 

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Avec la maturité, il se risqua à panser enfin ses blessures, dont celle, originelle, du départ de son père lorsqu’il était enfant, et qui le propulsa chef de famille à l’âge de cinq ans. Sous les bombes. Le cuir et l’armure. 

Il solda ce traumatisme dans une sublime chanson : Boulevard des Capucines, qui est une lettre fictive que son père lui adresse, pour lui demander pardon : « Je te demande par cette lettre mon garçon, de m’accorder ton pardon, quelle connerie ma jeunesse, quelle erreur, quelle perte de temps ». Enfin, c’est en 2013 que Daho nous livre peut-être son plus bel album : Les chansons de l’innocence retrouvée. On le sent en paix avec lui même, et à l’acmé de son talent de parolier : « Je t’attendais dans ce rade triste, il était trop tôt pour ma défaite » (L’homme qui marche). Bien sûr, même si les démons sont domptés, l’inconsolé demeurera toujours. 

Je pourrais en écrire des lignes et des lignes. Mais comme ce texte est une déclaration d’amour, et que la midinette, chez moi, n’est jamais loin, je me risque à écrire ces mots, définitifs, “sans nuances”, comme disait Roland Barthes : « Je t’aime Etienne ».


Un film réalisé par Christophe Conte, Sylvain Bergère, 2019

 

L’Éternel et le téléphone

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Jean Schlumberger © Image Creative Commons

Le billet du vaurien


À quoi s’adosser quand l’Éternel ne répond plus au téléphone ? Ou pour reprendre la question plus explicite de Jean Wahl : « Quelle forme doit prendre la philosophie après le passage de Nietzsche et de Kierkegaard ?» La même question se pose après le passage de Proust et révèle combien nous sommes devenus fragiles : ne nous reste-t-il plus qu’à nous installer dans le provisoire et l’instable dans lequel le monde va devoir vivre ?

Ces questions, je les ai retrouvées admirablement formulées dans la Nouvelle Revue Française (juillet 2021) dans deux articles qui se répondent : l’un porte sur la correspondance de Jean Wahl et de Karl Jaspers à propos de Descartes et de Kierkegaard, l’autre sur Proust et Schlumberger. J’ai bien peur que Dieu ne répondant plus au téléphone, elles heurteront notre analphabétisme avancé. Est-ce une raison suffisante pour renoncer à s’y coltiner ? 

Intermittences du cœur

La réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée, nous souffle le narrateur des Intermittences du cœur du fait de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments. D’où l’impérieuse nécessité de se couper du monde extérieur afin d’échapper au présent et de se perdre dans les souvenirs de son passé.

Est-ce encore possible ? Vivant quatre-vingt-onze ans, Schlumberger fut un des témoins du basculement anthropologique de la modernité et vit s’écorner le durable en faveur de l’éphémère : Dieu ne répondait plus au téléphone. Il avait cédé sa place aux psychanalystes et observait de loin, de très loin, une humanité qui pensait l’avoir remplacé avec le Net : décidément son expérience avait raté. Il s’en consolait en songeant qu’elle n’en avait plus pour longtemps. D’ailleurs la panique et un vent de folie avaient saisi les humains quand pour se divertir il leur avait envoyé quelques inoffensifs virus. Il se demandait pourquoi ils avaient si peur de mourir, alors que leur vie oscillait entre des divertissements oiseux et des récriminations vaines. Certes, il restait La Nouvelle Revue Française… mais pour combien de temps encore ?

La N.R.F. n649 (juillet 2021)

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Les Intermittences du coeur

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Trois premiers romans hors des sentiers battus

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Anna de Sandre © Philippe Matsas - La Fabrique de livres

Une ville en crise hantée par un chien, un raté de la start-up nation et un thanatopracteur spécialiste du parfum des morts : autant d’histoires déroutantes et réussies pour des auteurs débutants.


Dans la marée équinoxiale de la rentrée littéraire 2021, on trouvera cette fois-ci 75 premiers romans dont les auteurs, pleins d’espoir, tenteront de se faire un nom. Nous avons choisi de vous en présenter trois : Anna de Sandre (notre photo), Julien Gangnet et, Marie Mangez. Notre critère a été simple : nous les avons dénichés chez des éditeurs indépendants qui misent sur un seul titre auxquels ils croient vraiment et qui ont naguère découvert des inconnus devenus écrivains à best-sellers comme Franck Bouysse, avec La Manufacture de livres, Anna Gavalda, avec Le Dilettante, ou encore Olivier Bourdeaut, avec Finitude.

La ville dont on ne part jamais

La Manufacture de livres propose pour cette rentrée Villebasse d’Anna de Sandre. Dès les premières lignes s’imposent un univers et un style dotés d’une force d’envoûtement peu commune. C’est sans doute que l’auteur s’est souvenue d’une chose simple : l’autobiographie déguisée est la maladie infantile des premiers romans. Pour sa part, elle a préféré créer un monde parallèle par la seule puissance des mots, un monde qui est pourtant le nôtre, comme dans ces mauvais rêves où tout paraît à la fois familier et incompréhensible.

Villebasse est une cité frappée par la crise, située dans le Sud-Ouest. Il y règne un hiver particulièrement rude. Depuis quelque temps y rôde Le Chien, animal sans maître qui servira de guide au lecteur dans les dédales de cette ville où brille, à la nuit tombée, une deuxième lune aux reflets bleutés, venue d’on ne sait où. Quand l’auteur dépeint Villebasse, enneigée, silencieuse, on pourrait avoir tout d’abord l’impression d’être avec le Giono d’un Roi sans divertissement ou en compagnie du Jacques Revel de Michel Butor qui enquête dans la ville anglaise fictive de Bleston, dans L’Emploi du temps. Villebasse est un espace-temps angoissant et mortifère, non identifié, où le sang éclabousse souvent la glace. Anna de Sandre s’inscrit ainsi avec brio dans la tradition du réalisme poétique. Mais chez elle, l’atmosphère fantastique fusionne avec une réalité sociale très contemporaine. Anna de Sandre peint la France d’aujourd’hui à travers une galerie de personnages qui se débattent entre névroses familiales, difficultés économiques, rêves brisés et qui passent du Ventre de l’Ogresse, un bar mal famé, aux avenues marmoréennes des beaux quartiers, comme une toile de Chirico.

Onirique et précis comme une autopsie, poétique et triviale, il sera difficile pour le lecteur d’oublier cette immersion dans une ville qui résume à merveille la folie de notre temps à travers les yeux d’un animal : « Je ne sais pas dire qui à Villebasse, de Le Chien ou de la lune bleue, est apparu le premier, mais j’ai rapidement constaté que, depuis, personne ne peut quitter la ville de manière définitive, à part peut-être les pieds devant. »

Anna de Sandre, Villebasse, La Manufacture de Livres, 2021.

Villebasse

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Citizen Kane 2.0

Le Dilettante mise, pour sa part, sur Julien Gangnet et son premier roman, Mon business model. La vision de la société d’aujourd’hui, là aussi, est assez crue dans ce livre qui se déroule entre Barbès, Belleville et la gare du Nord. Mais il se dégage du récit une forme d’énergie, de niaque sarcastique très plaisante par son insolence. Joseph Haquim, 25 ans, a une hérédité chargée entre une mère qui l’aime trop, défoncée aux antidépresseurs, et un père qui le déteste : « Je grandissais avec l’impression tenace de lui rappeler un mauvais souvenir, facturé au prix fort par un distillat de carences affectives et d’imprécations à la tronçonneuse. Son absence d’empathie pour toute forme de vie était terrifiante et fascinante dans la même proportion. Dark Vador, le désir de paternité en moins. »

Évidemment, à 25 ans, Joseph n’a pas fait grand-chose de sa vie à part des petits boulots baroques et improbables. Il est couvé et logé chez deux femmes, une prostituée dominatrice, ancienne amie de sa mère, qui vit en concubinage avec l’ancienne compagne d’un djihadiste parti en Syrie, lequel passe sa liberté conditionnelle dans un salon de toilettage pour chien.

Julien Gangnet, en envoyant son personnage, via Pôle Emploi, travailler dans une agence de presse crapoteuse qui refile des faits divers aux chaînes d’infos en continu, l’entraîne dans une manière de roman noir avec flics, petits escrocs flirtant avec le terrorisme et camés divers. Surtout que Joseph, une fois retrouvé un ancien copain d’école devenu marabout, décide de travailler à son compte.

Au-delà du pittoresque de la faune des classes dangereuses, Julien Gangnet montre comment l’alliance de la mentalité de la start-up nation à l’intuition que l’information en temps réel est devenue la drogue dure des médias, peut fabriquer un Citizen Kane 2.0 en prenant pour bureau un restaurant de couscous tunisien de Belleville. Tout cela finira mal, évidemment, mais on aura eu dans ce roman un aperçu assez saisissant d’une France des marges que nous fait visiter un antihéros au cynisme candide. Mon business model de Julien Gangnet est aux années 2020 ce que le chef-d’œuvre de Vincent Ravalec, Cantique de la racaille, avait été aux années 1990.

Julien Gangnet, Mon business model, Le Dilettante, 2021.

Julien Gangnet © Adrien Lagier

La mort et son parfum

C’est un thème étrange dont se saisit Marie Mangez dans Le Parfum des cendres, aux éditions Finitude. Ses deux personnages sont un embaumeur de 37 ans, Sylvain Bragonard, et une doctorante en anthropologie, Alice Lanier, qui l’a pris comme sujet pour une thèse sur les thanatopracteurs. On voit dans Le Parfum des cendres à quel point une écriture, encore une fois, peut sublimer un propos macabre en méditation poétique. Le style de Marie Mangez déploie le champ lexical des odeurs avec une précision étonnante et sensuelle. Pour Sylvain Bragonard, personnage ascétique et solitaire, hanté depuis quinze ans par un drame dont on ne découvre que très progressivement la nature, l’intimité qu’il entretient avec les morts passe par les parfums. C’est ainsi qu’il se souvient, avec une mémoire hallucinée, de chacun d’entre eux : « Bernard avec son arôme iodé, vivifiant et brut comme une brise marine », « Odile avec sa fragrance de prune cuite et d’aubépine » ou encore Édith, « du chèvrefeuille en infusion, gaie et sautillante, un vrai parfum à la fraîcheur juvénile ».

Marie Mangez © Sandrine Cellard

L’intérêt de la thésarde pour Sylvain Bragonard dépasse vite le cadre universitaire et se transforme en enquête sur la famille et le passé de cet homme qui, le soir, se saoule au vinaigre de vin. Qu’a-t-il pu lui arriver, lui qui aurait pu devenir un grand parfumeur ? Marie Mangez raconte cette rencontre improbable en jouant de bien jolie manière avec ce refoulé très contemporain qui consiste à occulter la mort, vue comme une obscénité scandaleuse.

Marie Mangez, Le Parfum des cendres, Finitude, 2021.

Le parfum des cendres

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[Vidéo] La semaine de Causeur

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La semaine de Causeur revient sur les quatre articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.

Cette semaine :

# 1 L’agenda politique caché derrière la zadisation de Paris

Vous auriez grand tort de vous amuser des délires woke de la mairie de Paris et de sa majorité bizarre, est alliée aux écolos. 

Le terme de ZAD (zone à défendre) désigne un squat ou l’occupation d’un pan de territoire afin d’empêcher un projet d’aménagement. Les militants qui mènent ce type d’intervention sont le plus souvent issus des milieux écologistes radicaux et de la mouvance gauchiste. Mais à Paris, le comble est que la zadisation en cours vient du pouvoir en place ! La mise à sac et la malpropreté qui accompagnent les raids des déconstructeurs dans la capitale sont en l’occurrence le fait de l’équipe politique en place et non d’activistes extérieurs à la ville. Plots en béton, nouveau mobilier, aménagements autour des arbres : Tous plus aberrants les uns que les autres, ces dispositifs déplorables contribuent de la sorte à encrasser et enlaidir l’espace urbain.

Derrière le hashtag de Parisiens excédés #saccagepage et la zadisation de la ville se cache un processus de destitution symbolique. L’universitaire Josepha Laroche l’a analysé avec grand talent dans un passionnant article cette semaine. Écoutons cette lanceuse d’alerte: “Là où d’aucuns ne perçoivent qu’une regrettable inconséquence, voire une consternante incompétence, il convient de discerner plutôt une politique délibérée et planifiée qui déroule un agenda mortifère. Madame Hidalgo et ses conseillers travaillent sans relâche à faire de Paris le centre mondial du wokisme. En souillant et en profanant tout autant la qualité de vie que l’héritage légué par les ans, la zadisation de Paris témoigne d’un processus de destitution…”

# 2 Avez-vous entendu les musulmans s’indigner de la prise de Kaboul?

Non ? Toujours plus prompte à dénoncer une caricature de son prophète que des conversions forcées, des meurtres ou des viols commis au nom de l’islam, la communauté musulmane s’est fort peu exprimée sur la victoire des Talibans en Afghanistan. 

Aurélien Marq en veut pour preuve les communiqués de la Ligue Islamique Mondiale ou  de l’Organisation de la Coopération Islamique, qu’il a lu et analysés pour Causeur. Il écrit dans nos colonnes: “Le fanatisme théocratique des Talibans est un cas extrême dans sa mise en œuvre, mais il n’est en rien une rupture par rapport à la situation générale du monde musulman. Condamner l’obscurantisme qui triomphe en Afghanistan est une nécessité. Mais ces condamnations, si sincères soient-elles, seront inutiles si elles ne s’accompagnent pas de condamnations plus sévères encore de tout ce qui, dans l’islam, conduit à cet obscurantisme…”

# 3 Non, Nicolas n’est pas le deuxième prénom le plus donné aux enfants d’immigrés maghrébins!

Une étude de l’INED de 2008, à l’époque reprise avec délectation pour la presse progressiste, concluait que les petits-enfants d’immigrés du Maghreb recevaient des prénoms « proches de ceux que la population majoritaire donne à ses enfants ». La démographe Michèle Tribalat remet les pendules à l’heure en s’appuyant sur le travail de recherche de Jean-François Mignot. Une manipulation de l’INED et un petit scandale sont désormais suspectés, car l’étude contenait une erreur grotessière. Et pour votre gouverne, le 2e prénom le plus donné aux enfants d’immigrés maghrébins est en réalité Nassim, après Karim.

4 Mince, rouler en ville à 30 km/h pollue beaucoup plus que prévu !

Depuis cette semaine, la vitesse de circulation automobile est limlitée à 30 km / heure dans notre capitale.

Causeur est peut-être hidalgophobe, reste que l’étude que nous avons relayée quant à la pollution à cette vitesse présente des résultats très fâcheux pour l’édile de Paris. À 30 km/h un véhicule à moteur thermique pollue autant qu’à 130 hm/h, selon le Centre d’études et d’expertise sur les risques. Une fois de plus, constatons avec stupeur que certaines décisions prises au nom de grands principes ne servent à rien et sont même contre-productives.

Nirvana et le caprice de bébé de Spencer Elden

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© Shutterstock40881096_000002 Amer Ghazzal/Shutterstock/SIPA

Spencer Elden, qui poursuit en justice les anciens membres du groupe à cause de la photo de l’album « Nevermind », dit que sa requête n’a rien à voir avec une histoire d’argent. Il s’estime victime de pédopornographie…


En 1991, l’Occident découvrait Nirvana. Sur les riffs corrosifs de Smell Likes Teen Spirit, moult adolescents pubères ou boutonneux se défoulaient en dansant le pogo [1]. Petit groupe de seconde zone de Seattle, Nirvana accédait alors à la postérité. Avec Kurt Cobain, une idole était née.

Parallèlement à ses couplets, le beau blond écorché mène une vie de rock star endiablée. Sur fond d’alcool et d’héroïne, il défraie alors régulièrement la chronique pour ses prises de bec avec Courtney Love ou pour ses séjours en cure de désintoxication. Le 8 avril 1994, le corps de Kurt Cobain est retrouvé inerte dans sa maison à Seattle, la thèse du suicide d’une balle dans la tête trois jours plus tôt est privilégiée. 

Mort à 27 ans, Kurt Cobain devient une légende. 

« Travailleur sexuel avec pénis explicitement affiché »

Quand en septembre 1991, l’album Nevermind sort Nirvana de l’ombre, Spencer Elden a sept mois. Quatre mois auparavant, ses parents autorisaient le photographe du label Geffen Records à prendre leur fils en photo pour illustrer la pochette de l’album moyennant 200 dollars. Très vite, l’image du bébé de trois mois devient célèbre. Des années après, il semble que Kurt Cobain lui-même soit resté ébloui par cette photo, et qu’il ait même suggéré à Courtney, alors sa dulcinée, d’inviter l’ancien bébé à dîner pour l’en remercier. Paroles d’alcoolique ? Nous ne le saurons jamais, Kurt nous a quittés avant. Aujourd’hui âgé de trente ans, Spencer Elden a porté plainte pour pédopornographie à l’encontre de la pochette de l’album Nevermind le 24 août dernier. « C’est une photo hypersexualisée. Il s’agit clairement de pornographie infantile », a commenté Maggie Mabie, son avocate. « Kurt Cobain a choisi l’image représentant Spencer comme un travailleur sexuel en train de saisir un billet d’un dollar qui est suspendu à un hameçon devant son corps nu avec son pénis explicitement affiché », a souligné le communiqué de la défense transmis au Tribunal Central de la Californie. 

Une opération très rentable…

Spencer Elden serait-il en pleine crise de la quarantaine ? En 2016, il posait en short de bain dans une eau bleu turquoise, reprenant plus ou moins sa pose de bébé pour fêter les 25 ans de la pochette. « C’est cool mais étrange de faire partie de quelque chose si important dont je ne me rappelle même pas », commentait-il alors au New-York Post. Dans le même entretien, il affirmait alors préférer Les Clash à Nirvana, une confession cocasse au vu de son expression et de sa coupe de cheveux, qui rappellent étrangement celles d’un certain Kurt Cobain. Désormais, il réclame 150 000 dollars à pas moins de quinze accusés, parmi lesquels la belle Courtney, l’ancien batteur Dave Grohl, l’ancien bassiste Krist Novoselic, le photographe Kirk Weddle ou le directeur artistique Robert Fisher. Autant dire que Spencer Elden, qui posait déjà bébé derrière un billet de un dollar ne chôme pas. Outre ses démêlés judiciaires, il pose comme mannequin et fait des toiles de peinture qu’il expose sur son site internet. Sans doute est-ce donc par manque de temps qu’il n’a pas répondu à notre sollicitation il y a une semaine.

Et un bébé très destroy 

« Pour s’assurer que la pochette de l’album déclencherait une réponse sexuelle viscérale du spectateur, [le photographe] Weddle a activé le » réflexe nauséeux « de Spencer avant de le jeter sous l’eau dans des poses mettant l’accent sur les parties génitales exposées de Spencer », souligne le communiqué de la défense.

Les adolescents pubères qui se déhanchaient au son de Nirvana dans les années 1990 étaient des pédophiles sans même le savoir ? Sacré Spencer… 

Face à l’assaut judiciaire lancé par l’enfant roi, le bassiste Krist Novoselic a choisi de répondre par l’humour. Sur son compte Instragram, le solide quinquagénaire désormais reconverti en politique a proposé une photo où ne figure plus que le billet vert de un dollar. Un vide qui symbolise la fonction irremplaçable du bébé Elden dans le succès de Nevermind. Cela suffira-t-il à faire entendre raison au bébé rock star? Encouragé par le nihilisme de la « cancel culture », celui-ci devrait plutôt pousser son caprice jusqu’au bout. 

Plus destroy que Spencer, tu meurs.


[1] Pogo (n m) : Le Larousse définit le pogo comme un «style de danse issu du mouvement punk qui consiste à sauter dans tous les sens en essayant de bousculer les autres participants. »

Nevermind - 20ème Anniversaire

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Pauvre France

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Blanche Gardin et Léa Seydoux dans "France" (2021) de Bruno Dumont © 3B Productions

Après sa très remarquée mini-série « P’tit Quinquin », Bruno Dumont s’est essayé à la satire sociale sur grand écran avec « France ». Mauvaise idée.


Une fois vus les incontournables Kaamelott (d’Alexandre Astier), Bac Nord (de Cédric Jimenez) et Oss 117 : alerte rouge en Afrique noire (de Nicolas Bedos), il ne restait plus grand-chose à se mettre sous la rétine au cinéma ce samedi soir, dans une certaine ville moyenne de l’Hexagone. Des blockbusters yankees (Fast & Furious 9, American nightmare 5, The Suicide Squad) et… “France, avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay et Blanche Gardin. Bref, pas de quoi se griffer les joues d’excitation. 

« Portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias », disait le synopsis du film réalisé par Bruno Dumont. C’était certes laconique, mais assez pour se laisser aller à tenter l’expérience. 

A lire aussi: Grâce à Bruno Dumont, Jeanne d’Arc vous regarde droit dans les yeux

Présenté au Festival de Cannes au début de l’été 2021, “France” avait depuis bénéficié de critiques relativement positives de la part de la presse écrite nationale, dans des titres comme Le Monde ou encore La Croix. Ce (très, très, très) long-métrage vu, c’est à se demander quand même ce qui a pu motiver une telle indulgence de leur part. Car “France” ne mérite vraiment pas tant de mansuétude. En un sens c’est presque un exemple topique de ce que le cinéma français fait de pire. 

Un film de, par et pour les éduqués supérieurs

Si ses considérations sur les « catholiques zombies », expression qu’il a forgée pour qualifier une bonne partie de ceux qui ont défilé en janvier 2015 lors des grandes manifestations de soutien à Charlie Hebdo, n’ont pas contribué à le rendre incontournable, Emmanuel Todd, par le passé, a formulé des réflexions intéressantes. Notamment dans un essai intitulé Après la démocratie (Gallimard, 2008). Dans ce dernier, entre autres fulgurances, il abordait ainsi l’évolution récente du contenu des fictions, romans et films : «L’avènement d’une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions objectives d’une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d’une sensibilité inégalitaire d’un genre nouveau. Pour la première fois, les ‘’éduqués supérieurs’’ peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Autrefois, écrivains et producteurs d’idéologie devaient s’adresser à la population dans son ensemble, simplement alphabétisée, ou se contenter de parler seuls. L’émergence de millions de consommateurs culturels de niveau supérieur autorise un processus d’involution. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s’en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris. À l’échelle d’une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d’ordre inférieur parce qu’elle se désintéresse de l’homme en général pour ne plus refléter que les préoccupations d’un groupe social particulier. Le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé mais s’éloigne des problèmes de la société et donc de l’homme »

A lire aussi, Jérôme Leroy: Trois premiers romans hors des sentiers battus

À peu de choses près, “France” coche toutes ces cases établies par Emmanuel Todd naguère. Il s’agit bien d’un film de, par et pour la classe des « éduqués supérieurs ». Ceux que l’on affuble d’ordinaire et à tout bout de champ du terme flou de « bourgeois-bohèmes » ou « bobos ». Ceux qu’il serait sans doute préférable, avec le sociologue Jean-Pierre Garnier (Une violence éminemment contemporaine, Agone, 2010), de qualifier de représentants de « la petite bourgeoisie intellectuelle », qu’un autre sociologue, Alain Accardo, appelle quant à lui « petits-bourgeois gentilshommes »

Les petits tracas des nantis

Par ailleurs, lorsqu’il met en scène des « pauvres » ou des « invisibles », petit nom que leur donnent aussi bien Marine Le Pen qu’une vingtaine de contributeurs dans un ouvrage intitulé La France invisible (S. Beaud, J.Confavreux et J. Lindgaard, La Découverte/poche, 2008), il est à côté de la plaque. Faute, en effet, de les fréquenter, et à force de ne les voir qu’à travers des prismes déformants fournis clés en main par « ceux qui font l’opinion », les personnages censés les incarner sont aussi crédibles que les promesses d’un politicien en campagne pour sa réélection. Il suffit de considérer, dans le film, les personnages de Baptiste et de sa famille. 

Léa Seydoux dans « France » de Bruno Dumont © 3B Productions

Last but not least, “France” n’oublie bien entendu pas de s’étendre des heures durant sur les petits tracas et les petites angoisses de nantis qui ont tout pour être heureux (Pognon, gloire et beauté) obligés de s’infliger, pour supporter la vie, des séjours de trois semaines, dans des centres de remise en forme pour célébrités, dont le coût hebdomadaire équivaut, ou peu s’en faut, à trois ou quatre années de salaire d’un smicard. Des nantis assez bien incarnés, il faut le concéder, par les acteurs choisis par Dumont : Seydoux, Biolay, Gardin. Mais ces derniers jouent-ils la comédie ?

En somme, comme “France” coche toutes les cases, il ennuie beaucoup de spectateurs, du moins ceux de « province », comme on dit à Paris pour parler des ploucs n’ayant pas la chance et le bon goût de vivre dans la capitale, dans les endroits qui comptent, « connectés » – avec quoi au fait ? Pas la réalité en tout cas… Il les fait bailler. Il ne les éclaire même pas, ça aurait été quand même la moindre des choses, sur cette classe s’apitoyant sur son sort avec application, presqu’obscénité. Car ce que leur montre “France” avec insistance, ils le connaissaient déjà par leurs propres observations, déductions ou expériences (malheureuses). Si bien qu’à force de voir Dumont enfoncer des portes ouvertes depuis longtemps, qui plus est pendant deux heures quinze (!), ils n’ont qu’une envie, légitime : claquer celle qu’ils ont imprudemment franchie pour voir “France” au cinéma. 

Après la démocratie

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La France invisible

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Macron à Marseille, une équipée bien tardive

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Emmanuel Macron lors de la presentation du plan 'Marseille en Grand' au Jardin du Pharo a Marseille, 2 septembre 2021 © DOMINIQUE JACOVIDES-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01036391_000062

Ce n’est pas le social qui crée le crime, n’en déplaise aux humanistes! Plutôt que de tirer des plans sur la comète pour Marseille, le président Macron aurait dû mettre fin au laxisme généralisé dans la cité phocéenne, comme partout ailleurs dans l’hexagone. Mais son quinquennat touchant à sa fin, nous savons que ce n’était pas sa priorité.


Hélas, on ne peut se satisfaire, pour la visite présidentielle à Marseille, de cette ironie amère sur la cité Bassens ayant fait l’objet d’un nettoyage complet, par des sociétés privées et des paysagistes, pour une illusion de quelques heures ou sur la cité des Flamants aux mains des trafiquants de drogue, véritable État dans l’État, avec ses frontières et ses interdictions, dans laquelle le ministre de l’Intérieur vexé a fait intervenir la police.

Je vois, dans cette tardive équipée – huit mois avant la fin du mandat – avec une armada de sept ministres, la démonstration d’un opportunisme dont je crains par ailleurs qu’il soit impuissant, malgré les promesses à résoudre les problèmes d’insécurité de Marseille, peut-être aggravés depuis quelque temps mais connus de longue date.

Je sais bien qu’il faut rassurer l’humanisme niais, mais ce n’est pas le social qui crée le crime

Les plans, c’est d’un plan-plan!

Alors, bien sûr, comme il se doit, on a annoncé un plan. Une fois l’hommage rendu à « l’ardente obligation » énoncée par de Gaulle, les plans, pour être brutalement dit, sont peu ou prou du vent même si 1.5 milliards d’euros et des renforts ne sont pas dérisoires.

La France a passé son temps, dans nos banlieues notamment, à multiplier les plans, à injecter de l’argent en s’imaginant que magiquement le climat changerait. À supposer que celui proposé pour Marseille aboutisse, ce sera au mieux dans une vingtaine d’années si, en plus, durant ce long intervalle, les constructions et rénovations entreprises ne sont pas dégradées. Sans doute suis-je trop pessimiste ou trop lucide mais le plan pour Marseille signe plus une impuissance qu’une authentique volonté d’action. Le plan pour les calendes grecques n’est rien d’autre que la faillite de la politique pour aujourd’hui. Se décharger du présent sur le futur est une erreur fondamentale. Pour ne pas avoir à affronter la dureté du réel et se battre contre lui, on s’abandonne à des fantasmes forcément roses – puisque virtuels – sur l’avenir. Le plan n’aura rigoureusement pas la moindre incidence sur la délinquance et la criminalité à Marseille. Ce sont des univers radicalement différents où le long terme ne fera pas le poids face à l’immédiateté, où l’amélioration des conditions de vie et d’habitation n’empêchera pas les transgressions, où la liberté et l’appétit de lucre d’une minorité malfaisante demeureront toujours plus forts que les transformations mises en œuvre, si elles le sont.

A lire aussi: Mort d’un voyou à Marseille, la belle affaire

Je sais bien qu’il faut rassurer l’humanisme niais, mais ce n’est pas le social qui crée le crime. Ce dernier, quand il l’a décidé, est autonome et vit sa terrifiante existence au détriment de la majorité des honnêtes gens. Certes je veux bien admettre que Marseille a une histoire qui peut faire de cette magnifique, pauvre et composite cité une sorte de singularité par rapport à l’insécurité générale de notre pays. Mais rien ne justifie cette volonté permanente de faire appel, parce qu’on est dépassé par les délits, les crimes, l’affreux fléau de la drogue presque à la source de tout, à des processus hors de l’ordinaire, genre procureur spécial. On constitue Marseille comme un arbre à part qu’on voudrait efficacement répressif au sein d’une forêt nationale laxiste comme il n’est pas permis : moins un manque de moyens qu’une faiblesse dans la volonté et le courage politiques.

Une France miniature

Marseille est un paroxysme de ce ce que subit au quotidien notre pays et plutôt que d’aspirer à des miracles par le biais d’outils spéciaux, il conviendrait de l’emporter, pour tenir enfin haut le régalien, par une efficacité, une rigueur, une sévérité ordinaires, une fiabilité exemplaire. J’approuve Vincent Trémolet de Villers quand il a évoqué Marseille comme « une France miniature ».

Le fondement de cette configuration que j’appelle de mes vœux est, contre le plan qui est une attitude de fuite, de restaurer l’autorité de l’État à tous ses niveaux si on veut bien abandonner le désastreux mélange d’une philosophie émolliente et d’une pratique gangrenée par le défaitisme. C’est seulement cette détermination dans l’instant qui pourra nous éviter les songes fumeux sur demain, au pire irréalisables, au mieux sans portée, sur ce qui détruit le quotidien de tant de citoyens.

Mais il y a plus grave et je voudrais revenir sur l’aventure marseillaise du président de la République. Il a, paraît-il, écouté les doléances et dialogué avec les élus. Mais de qui se moque-t-on ? Doit-on donc croire qu’Emmanuel Macron, à l’Élysée, n’avait pas entendu parler de Marseille, de ses tragédies, de ses crimes, de la drogue, de la violence et du clientélisme ? De cette insécurité chronique qui sévissait bien avant lui et qui s’est amplifiée depuis ? Quel étrange comportement ou quel cynisme de feindre de découvrir, avec une attention surjouée, ce qu’il sait à l’évidence depuis longtemps, et ses ministres Darmanin et Dupond-Moretti avec lui ? Ou bien faut-il accepter l’idée mélancolique que par décence démocratique j’ai refoulée, d’un Emmanuel Macron certes français mais si peu au fait de la France, de sa réalité, de ses désespoirs qu’il les découvre comme un explorateur ? Qu’il va au sein de la France comme si elle était une inconnue qui dévoilerait, pour lui, à chacune de ses incursions, un peu de ses mystères ? Le président de la République tombe de saisissement et d’inquiétude face à la France qu’il préside. Ses promesses habituelles et renouvelées – c’est toujours pareil, un volontarisme énergique mais verbal : à Marseille, « ne rien lâcher contre le trafic de drogue » ou « ne lâchez rien » aux policiers marseillais – n’auront pas plus d’effet que tout au long de son mandat où son caractère n’a cessé de s’opposer à son devoir.

Explorateur dans son pays… Faudra-t-il lui permettre de le découvrir tout entier avec cinq années de plus ?

Frontex: Macron «mesquin»?

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Sommet du G7, Carbis Bay, Angleterre, 11 juin 2021 © Kevin Lamarque/AP/SIPA

Le président français ne décolère pas depuis que Frontex a fait appel à une société britannique pour surveiller le littoral du Nord-Pas-de-Calais…


Depuis le Brexit, le littoral du Nord-Pas-de-Calais est devenu une frontière extérieure de l’Union européenne. 

Le 24 juillet, en toute logique, Gérald Darmanin a fait appel à l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, ou Frontex, pour aider la France à surveiller les quelque 70 kilomètres de cette côte qui, depuis le début de l’année, a vu plus de 11 000 migrants clandestins essayer de traverser la Manche dans des barques de fortune. 

A lire aussi: Que devient Nigel Farage?

Préférence communautaire

Pourtant, comme le rapporte le Journal du Dimanche, les conditions de cette coopération intra-communautaire ont attiré les foudres de l’Élysée. Car Frontex, après avoir lancé un appel d’offres pour la location d’un avion affrété afin de surveiller le littoral en question, a attribué le contrat à la DEA Aviation, société britannique, plutôt qu’aux deux autres entreprises candidates, l’une néerlandaise, l’autre autrichienne. 

Jupiter, partisan de la préférence communautaire, aurait été rendu furieux par le choix d’une compagnie d’outre-Manche après le Brexit. Un tel choix ne peut-il pas se justifier ? Frontex fait déjà appel aux services de DEA Aviation depuis un certain temps. D’ailleurs, la sécurité de la frontière franco-anglaise appelle une coopération franco-anglaise telle qu’elle est définie dans les Accords du Touquet de 2003 et d’autres accords bilatéraux. 

A lire aussi, du même auteur: L’armada post-Brexit rentre au port bredouille

À charge de revanche

Depuis 2015, l’État britannique a versé à la France 133 millions d’euros pour empêcher les migrants clandestins de traverser la Manche et cette année a accepté de payer 62,7 millions d’euros de plus. Le quotidien chauviniste, le Daily Express, n’a pas hésité à traiter le président français de « petty » (mesquin), affirmant que sa seule motivation est de prendre une petite revanche sur le Royaume-Uni pour le Brexit… En réalité, le gouvernement britannique pourrait pâtir d’une revanche plus perfide encore : plus les clandestins continuent à traverser la Manche, plus Boris Johnson, élu en partie sur une promesse de fermeté face aux flux de migrants, sera en difficulté devant son électorat. 

Nancy: un professeur de mathématiques fait l’éloge des talibans

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Combattants talibans à Kaboul, le 18 août 2021 © AP Photo/Rahmat Gul) / XRG115/21230269144080//2108180935

Si les faits sont avérés, l’individu devra en répondre devant la justice. Près d’un an après la décapitation de Samuel Paty, l’Éducation Nationale va-t-elle devoir faire la chasse aux profs radicalisés, en plus des élèves? 


Alors que Jean-Michel Blanquer brandit fièrement ses nouvelles mesures pour juguler le coronavirus dans les salles de classe, un nouvel événement risque d’entacher son ministère. 

« Jamais eu d’écho négatif jusqu’ici »

Le 16 août, alors que l’été bat son plein, Khalid B. alimente son compte Facebook. Un jour après la prise de Kaboul par les talibans, il partage sa joie : « Ils ont la volonté et un courage sans limite… », écrit-il. Des propos comme on en lit régulièrement sur Facebook ou Twitter, et envers lesquels les deux géants de la communication numérique n’exercent généralement pas de censure, jugeant plus urgent de bannir de leur sphère les mots acerbes de Donald Trump ou ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à un vagin. Sauf que quand il n’est pas sur Facebook, Khalid enseigne les mathématiques, les sciences physiques et la chimie. Enseignant en Moselle au sein de l’établissement privé Notre-Dame-de-Peltre, de 2013 aux dernières vacances d’été, il semble qu’il serve l’Éducation Nationale depuis 2004. 

A lire aussi: Didier Lemaire: qui a tué Samuel Paty ?

Auprès de nos confrères du Figaro, le directeur de Notre-Dame-de-Peltre a assuré n’avoir « jamais eu d’écho négatif  jusqu’ici» de son ancien employé. Celui-ci n’en est pourtant pas à sa première sortie. En juillet 2020, il partageait un extrait d’une conférence de Tariq Ramadan en écrivant, en guise d’introduction, un énigmatique « Force de sécurité… ». Le 14 juillet 2021, il partageait une publication du CCIE (Comité contre l’islamophobie en Europe, fondé par d’anciens membres du CCIF dissous par Gérald Darmanin) s’inquiétant du fait que Mohamed Sifaoui veuille le dissoudre. Très remonté contre le journaliste franco-algérien, il écrivait : « Un chien enragé. Sefaoui donne des leçons de démocratie au parlement belge, avec un discours mensonger dicté par les forces invisibles qui le financent.. chien ». 

Quelques jours plus tard, il partageait son enthousiasme envers une interview de Marwan Muhammad, porte-parole du CCIF de 2010 à 2014, avec ces mots empreints de mystère : « De plus en plus et comme toujours… ». 

L’enseignant trouve-t-il le temps long à Peltre ?

Suite à son éloge, plus explicite cette fois, des talibans sur Facebook, Khalid a été suspendu « à titre conservatoire » par l’Académie de Nancy-Metz. Il semble que des internautes aient informé le rectorat de la passion de l’enseignant pour les nouveaux maîtres de Kaboul. La suspension permettrait de « protéger l’institution mais aussi l’enseignant lui-même, le temps de la procédure », a assuré l’Académie interrogée par notre confrère Paul Sugy du Figaro. Fort bien. Les chasses à l’homme étant d’usage sur les réseaux sociaux, nous avons choisi pour notre part de ne pas divulguer son nom de famille. En revanche, à l’heure où les enseignants sont infantilisés, soumis aux caprices de la machine administrative, et sujets au risque d’ostracisme pour ceux qui penseraient un peu trop à droite, comment ne pas s’indigner qu’un homme qui ne cache pas sa passion pour l’islamisme enseigne à compter à nos enfants depuis dix-sept années ? Les belles âmes auront beau tenter de nous enjoindre à prendre de la hauteur, à ne pas céder aux sirènes du ressentiment, à relativiser, à rappeler qu’il s’agit d’« un fait isolé », bref, de mettre l’affaire sous le tapis une fois encore jusqu’au prochain épisode, le mal est fait. 

A lire aussi, Observatoire de l’immigration et de la démographie: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Khalid B. n’enseignait ni dans une banlieue difficile, ni dans un établissement REP (réseau d’éducation prioritaire), mais dans un établissement privé de Peltre. Village de 1900 habitants, Peltre est arrivé en tête du palmarès 2020 « des villages et villes où il fait bon vivre » du JDD. La vie y étant sans doute moins mouvementée qu’à Kaboul, on serait tenté de suggérer à Khalid de poser sa candidature auprès des talibans pour apprendre à compter à leurs enfants.

Christine Angot: mon père, ce salaud

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Christine Angot récidive en cette rentrée littéraire et rien ne change. Témoignage peut-être, littérature sûrement pas


C’était en 1999. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je découvrais, allongé sur la plage de Dieppe, le roman de Christine Angot, L’Inceste, qui créerait l’événement de la rentrée littéraire 1999. Le soleil de septembre mordait moins que son texte. Ses phrases étaient minimalistes, incisives. Angot cherchait l’efficacité pour un sujet tabou. Elle révélait que son père avait abusé d’elle. Malgré les galets de la plage, je lisais d’une traite sa confession. Angot emportait l’adhésion et oblitérait les douleurs lombaires. Ce n’était pas un roman, ça n’avait pas d’importance. Le roman encaisse les détournements mineurs. Il a le cuir épais. Angot a récidivé avec Une semaine de vacances (2012). L’inceste toujours.

Angot ressert un plat qui a plu

La grande affaire d’Angot. On peut la comprendre. Du reste, elle l’a dit, avec sa diction heurtée, presque hystérique. Elle y reviendra toujours, à « ça ». Elle remet le couvert avec Le Voyage dans l’Est, comme on ressert un plat qui a plu, sans se demander si la nausée ne l’emportera pas à la fin. Le père, bourgeois lettré, belle situation au Conseil de l’Europe, apparaît pour la première fois dans la vie de Christine, à 13 ans. Elle le rencontre dans un hôtel à Strasbourg. C’est sa mère qui a eu l’idée d’un voyage dans l’Est de la France. Angot : « On a quitté Châteauroux au début du mois d’août. On s’est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée. » Le pronom indéfini « on » est employé par simplification syntaxique, presque par paresse, alors que le pronom personnel « nous » garde toute sa précision noble.

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Mais ici il n’est pas question de style, encore moins de roman. Il s’agit de raconter l’expérience traumatisante de l’inceste en n’omettant aucune scène scabreuse. Le père lui téléphone, il entend la voix de sa fille, il bande, le lui dit. Il ajoute : « Ça veut dire que je t’aime. Autant qu’il est possible. Et que je ne peux rien contre ça. » Le père va l’embrasser, la violer, la sodomiser. Parfois, un détail manque pour reconstituer le puzzle. Angot hésite. La couleur d’un habit, le dessin du papier peint, un élément du paysage. La phrase ridicule : « (…) et je regardais en propriétaire les appartements d’en face, les rues autour de moi, et le soleil qui se couchait sur l’ouest. » Mais dans la France devenue post-littéraire, les folliculaires encenseront. 

Ressassement de l’auteure

Au-delà de la dénonciation de l’inceste subi, ressassement de l’auteure, il y a le silence qui rime avec complicité. La mère sait mais elle ne dit rien. Le futur mari sait, mais ne va pas trouver le père coupable. La jeune femme, elle-même, attend l’année de ses vingt-huit ans, la limite de la prescription de dix ans pour les viols sur mineur, pour se rendre au commissariat. Le père refuse d’entendre sa fille quand elle le supplie d’avoir des rapports normaux. Un père arrogant, cynique, manipulateur, sûr de son emprise, pervers. Un père criminel. Un salaud. L’étude de ce silence est intéressante. Elle fait le sel du livre en montrant toute la difficulté de l’entreprise quand on veut libérer la parole et témoigner. Les ressorts psychologiques sont démontés avec force. Il y a le passage où Angot finit par se révolter contre la figure paternelle, où sa seule arme se révèle être l’écriture. L’écriture qui sauve d’une vie saccagée. Après que son père lui eut recommandé d’écrire sur leur relation à la manière de Robbe-Grillet, dans son roman Djinn, c’est-à-dire « que ce soit un peu incertain », Angot soliloque : « Tu as vraiment imaginé que j’allais continuer à t’obéir à ce point-là ? T’es un peu… con, en fait. Ouais t’es con. Connard va. Qu’on ne sache pas si on est dans le rêve ou la réalité ! C’est toi qui rêves. » 

La boîte noire de l’inceste ne cesse d’émettre mais la société reste sourde ou tente de déformer les signaux. C’est que l’inceste reste le tabou absolu, « l’interdit fondamental et universel », rappelle Angot. Il arrive qu’on demande à un enfant violé s’il a éprouvé du plaisir. Angot s’emporte : « L’inceste est un déni de filiation, qui passe par l’asservissement de l’enfant à la satisfaction sexuelle du père. Ou d’un personnage puissant de la famille. Savoir qu’il est asservi, humilié, déclassé, que sa vie est foutue, et son avenir en danger, quel plaisir un enfant peut éprouver à ça ? »

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On déplorera que le livre reste au niveau du témoignage. Pour devenir roman, il aurait fallu que le style le transmue en œuvre littéraire. Comme, par exemple, Proust avec l’amour possessif et la jalousie dans La Prisonnière. Là, comme écrirait Angot, ça reste au niveau de l’article psychologique pour alimenter le fonds de commerce, le sien.

Christine Angot, Le Voyage dans l’Est, Flammarion.

Le Voyage dans l'Est - Prix Médicis 2021

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