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L’armada post-Brexit rentre au port bredouille

La bataille de Jersey

L’armada post-Brexit rentre au port bredouille
Des pêcheurs manifestent à Jersey, 6 mai 2021 © Oliver Pinel/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22565178_000010

Le contrôle de la Normandie est un conflit millénaire qui oppose la France et la couronne d’Angleterre. La pêche en est le dernier vestige. Après une rencontre infructueuse avec les autorités de l’île de Jersey hier, les pêcheurs français sont finalement rentrés sur le continent.


Jeudi, 3 heures du matin, les pêcheurs français prennent la mer au large de Granville, dans la  Manche. A bord, des Granvillais bien sûr et quelques Malouins ou Cherbourgeois. Ils se dirigent vers Jersey. Dans le viseur : une décision unilatérale du gouvernement jersiais qui entend délivrer des autorisations préalables à la pêche dans ses eaux assorties de restrictions pour les navires français. Il s’agirait de limites dans le temps. Ces durées de présence dans les eaux jersiaises contreviennent aux précédents accords, créant une incompréhension nouvelle qui s’ajoute à la lassitude devant l’empilement de mesures arbitraires et imprévisibles de l’interminable négociation du Brexit.

Electricité de France 

Toutes affaires cessantes, le gouvernement français avait menacé en réaction de couper l’alimentation en électricité de l’île (totalement dépendante d’un câble sous-marin), et Boris Johnson avait dépêché deux vaisseaux de la Royal Navy. Funérailles du prince Philip d’un côté, bicentenaire de celles de Napoléon de l’autre, les passions nationales sont à chaud… Sur place, des badauds protestent. Depuis l’Elizabeth Castle, où les touristes peuvent fréquemment voir des red coats relever la garde ou faire actionner le canon, un homme en uniforme hanovrien menace l’ennemi héréditaire avec un mousquet !

« Il faudrait tenter un rapprochement mais pour l’heure, c’est plutôt l’affrontement qui l’emporte. Les pêcheurs ont été en contact à St Hélier avec les autorités jersiaises : ils n’ont pas trouvé de terrain d’entente » détaille Jean-Marc Julienne, conseiller départemental et figure politique granvillaise qui se plaint aussi de ce que les règles de l’art diplomatique n’aient pas été respectées. « Les contacts qui ont été pris en direct par les autorités de Jersey ne sont pas validés : tous les dossiers doivent remonter de Jersey à Londres, puis  à Bruxelles, puis de Bruxelles à Paris, avant de pouvoir valider quoi que soit ». Les noms d’oiseaux ont pour l’instant remplacé les procédures diplomatiques… et l’absence d’accord ou de proposition satisfaisante venue du gouvernement de Jersey a plutôt irrité les pêcheurs.

Un conflit symbolique

Toujours selon l’élu, dans les ports normands, l’émotion est forte: le monde de la pêche est un monde respecté de tous, à Granville comme à Saint-Malo. Dans ces villes portuaires, le poids symbolique et identitaire des professionnels de la mer demeure très important, quand bien même les effectifs de pêcheurs ne sont pas aussi importants. Comme souvent, les réseaux sociaux ne sont pas en reste. Français et Anglais se trollent sec sur la toile. « Have the French surrendered yet ? » attaque un Anglais sur Twitter. « Have the British run away again ? » lui répond un compte appréciant Bonaparte (sous-entendu : comme lors de l’évacuation de Calais en 1940 NLDR…). Avant internet, c’étaient les œuvres qui informaient le peuple. Twitter ressort la tapisserie de Bayeux à travers laquelle les petites gens de Normandie ont appris la geste de Guillaume le Conquérant :

De l’autre côté de la Manche, Macron garde une réputation de tête brulée : une humiliation en plus pour lui peut-on ont pourtant tout pour s’entendre. Derniers restes de Normandie indépendante, les îles de lire en commentaires des médias anglophones où la menace de couper le courant électrique de l’ile a été mal vécue. Jersiais et Normands ont pourtant tout pour s’entendre. Derniers restes de Normandie indépendante, les îles de Guernesey et de Jersey sont rattachées à la couronne d’Angleterre par union dynastique. Elizabeth II y règne en tant que Duchesse de Normandie. 

« La population jersiaise est pour beaucoup composée d’habitants de la Manche ; on les appelle les cousins » assure Jean-Marc Julienne. Le parler normand y est d’ailleurs langue officielle. Sophie Leroy, directrice de l’armement de Cherbourg, nous assure : « il y a une bonne entente entre les pêcheurs jersiais et normands. Sur place, certains bateaux de Jersey ont même aidé au blocus de leur port ». Et sur place, certains ostréiculteurs sont scandalisés par la position de leur propre pays qui les empêche d’exporter des huîtres sur le continent. 

Ce blocus spectaculaire est donc surtout symbolique. La plupart des bateaux sont repartis à Granville à 16 heures, sans exclure toutefois d’y retourner si aucune solution n’est trouvée. Certains commentateurs malicieux offrent une issue diplomatique de secours : rappelant aux Normands de Jersey et aux Normands du continent le souvenir un peu folklorique de leur véritable ennemi héréditaire, ils affirment que Jersey est normand et qu’il ne devrait y avoir de restrictions que pour les pêcheurs bretons !


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